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Politologue de formation, Jean François Bissonnette habite Londres.

Dormir debout, ou Christian Rioux passant sa nuit à République

Par Jean François Bissonnette, Paris, le 48 mars

Place de la République

Place de la République, Paris

Dans sa grande sagacité journalistique, Christian Rioux s’est tantôt avisé d’aller fureter du côté de la place de la République, afin d’observer par lui-même l’étrange phénomène qui s’y déroule nuitamment depuis plus de deux semaines : Nuit Debout. Contrairement à son maître à penser, l’académicien Alain Finkielkraut, fortement chahuté lors de son récent passage en ce lieu, l’anonyme Rioux, dont seuls les lecteurs québécois du Devoir ont la malchance de connaître les penchants réactionnaires, put, lui, y déambuler à loisir, et vérifier l’un après l’autre chacun des préjugés qu’il avait savamment conçus à l’endroit de ce mouvement.

Éclairés par tant de bravoure, car vu des beaux quartiers parisiens, celui-ci peut paraître effrayant, ses lecteurs apprirent ainsi que Nuit Debout se distingue d’abord par son odeur. À travers les volutes graisseuses des grillades de ces « fast-foods » qui, c’est vrai, sont les seuls à y pratiquer la quête du profit, subtil, le nez de Rioux « respire » aussi les parfums rances de « l’ado en mal de transgression, [du] militant anticapitaliste, [de] l’anarcho féministe et [du] hipster écolo ». Chez Rioux, la caricature vaut principe de catégorisation ethnographique. Cela s’accorde d’ailleurs avec la drôlerie de l’ensemble, puisque ces personnages burlesques sont tous protagonistes de ce qui n’est de toute façon à ses yeux qu’une immense farce, qu’il baptise la « Comédie du Grand Soir ».

L’étourderie de ces clowns, qui s’émoustillent au milieu des « funambules » et autres « cracheurs de feu », déclenche ainsi l’hilarité mal contenue du chroniqueur. Car tel Bozo ayant perdu ses culottes, le participant à la Nuit Debout cherche quelque chose, mais quoi? Il « ne le sait pas trop », et Rioux non plus. Prétexte à ce rassemblement qui essaime partout en France, la « loi travail » tant décriée y passe pour le symptôme d’un malaise plus profond, difficile à nommer, mais en tous les cas cocasse et bénin. Et en effet, les orateurs s’y succèdent, chacun y allant de sa petite rengaine : qui parlant « des Panama Papers », qui « des migrants », qui encore « de la légalisation de la marijuana, de l’Europe et même des corridas et des droits des animaux ». Insignifiantes, les causes sont au reste si diverses qu’une chatte y perdrait ses petits.

Que de maladresse dans cette expérimentation d’une parole horizontale, revendiquant l’inexpertise! Que de balourdise dans cette volonté de problématiser nos conditions d’existence, suspendues au bon désir du capital! Que de gaucherie dans cet exercice visant à définir un principe commun, fédérateur des luttes! On se tord de rire devant tant de confusion, mais heureusement, « l’ambiance » y reste toujours « bon enfant ». Malgré son sourire narquois, Christian Rioux (CR) semble bien apprécier, tout de même, le « spectacle » de cette « vaste foire festive », à l’instar de ces « policiers affables » (CRS), « Indiens » de pacotille, « qui patrouillent gentiment aux abords de la place » et qui, « pour éviter que quelqu’un se fasse mal », confisquent tantôt l’équipement de sonorisation, tantôt la soupe destinée à la cantine qu’ils renversent dans le caniveau. Même leurs bombes lacrymogènes nous font pleurer de rire, c’est tout dire!

Le rire est rassembleur, c’est bien connu. Si l’on n’était sûrs de la distance critique qui garantit son objectivité, on aurait pu croire que même le scribe Rioux y avait lui aussi laissé libre cours à son propre « besoin de communion ». Comme envoûtés, saisis par une sorte de transe « mystique », tels des « dévots » au contact des primitifs sylvestres, avec leurs « rites », leurs « codes » et leurs « mystères », les nuit-deboutistes évoquent en effet ces formes élémentaires de la vie religieuse, comme le disait Durkheim, cette espèce de passion préréflexive, cette pure joie d’être ensemble, sur laquelle se fondent les communautés sociales. Loin de l’austère militance des communistes de naguère, loin aussi du ressentiment des partisans de Le Pen, la Nuit Debout cherche à fonder sa politique sur des affects joyeux.

Car c’est bien dans la joie, répétée soir après soir, de se retrouver ensemble et de mesurer sa force grandissante, que Nuit Debout puise ses énergies. Bien conscients des dangers de l’obnubilation narcissique – c’est peut-être en arpentant la place que Rioux a lu ou entendu cette phrase de Slavoj Žižek qu’il cite, tant on l’y réitère souvent –, ses participants se questionnent déjà, depuis le début, sur la manière de transcender « l’instant présent », pour convertir cette accumulation d’énergies en une puissance capable d’un « grand projet ». Si l’inquiétude du lendemain en rassemble les participants qui ont toutes et tous un sens aigu de la précarité générale, c’est aussi l’espoir de construire ensemble un lendemain autre que celui qu’on nous prépare, dans un éternel retour du même.

C’est bien pourquoi l’exigence d’une « démocratie horizontale » portée par le mouvement se fait aussi intransigeante; pourquoi celui-ci, dans un retournement affirmatif de l’apathie politique grandissante, prononce son divorce avec cette autre version, corrompue, de la « démocratie », celle qui a pour « corollaire inévitable, la représentation », et dont se gargarisent les chefs de tout poil. Car la représentation, cela veut dire, après tout, la séparation: cette séparation entre gouvernants et gouvernés, qui n’est que la réplique de toutes celles qui, entre décideurs et exécutants, entre patrons et salariés, entre intellectuels et manuels, entre actifs et chômeurs, entre nationaux et étrangers, font de la société un champ de lutte, d’inégalité et d’exploitation. Nuit Debout récuse ces divisions, et appelle à la convergence; à la redécouverte, voire à l’invention, de ce qui nous est commun.

Rioux n’entend dans cet appel que « le chant du cygne d’une extrême gauche qui ne mobilise plus personne et qui s’étiole ». Thèse contre-factuelle, s’il en est une, tant les milliers de jeunes et de moins jeunes qui se pressent à République et dans plus de cinquante villes en France manifestent la résurgence, inespérée et inattendue, d’une contestation radicale de l’ordre établi. Certes, pour l’instant, « ça ne coûte pas très cher », comme disait Žižek, et même les plus militants s’interrogent sur l’avenir de la chose. Mais le premier succès du mouvement sera non seulement d’être parvenu si vite à secouer l’espace public, obligeant tout un chacun, même parmi les plus réacs, à parler de ce qui s’y passe. C’est d’opérer déjà, dans la tête et le cœur de celles et ceux qui s’y sont sentis appelés, un changement de culture politique. La soif de se retrouver, de durer en témoigne : si ses effets sont imprévisibles à long terme, il n’est plus, en revanche, de retour en arrière possible.

À l’œil vieilli des chroniqueurs descendus des beaux quartiers, il n’y a là qu’insignifiance. D’où une lecture sens dessus dessous de ce qui se passe, qui interprète tout à l’envers. S’il y a une chose de comique, quand il est question de la Nuit Debout, c’est bien la pitrerie de ces scribouillards qui marchent sur leurs mains. « Dans le monde réellement renversé, écrivait l’auteur de la Société du spectacle, le vrai est un moment du faux. » Lui qui n’y voit que l’ultime avatar de ce phénomène critiqué par Guy Debord, Rioux fait ainsi de la vérité de Nuit Debout un artefact du mensonge qui lui sert de pensée.

La contradiction ne sert ainsi chez lui aucune dialectique, mais le seul contentement de soi. Aussi, quoi de plus « boboïsé », quoi de plus « individualiste » que cette passion du commun qui nous rassemble, hein Rioux? Toi qui rédiges ta chronique comme « un gigantesque selfie pour dire que “j’étais là” », l’as-tu sentie, toi aussi? Allez, avoue! Ça ne te fera pas de mal, et nous non plus, d’ailleurs. On est « une faune sympathique et gentille », après tout. Pour l’instant.

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Allegro ma non troppo: autopsie d’un ratage

Par Jean François Bissonnette, Paris

Au début de la longue campagne électorale qui vient de s’achever sur la défaite tant espérée du Parti conservateur, le Nouveau Parti démocratique croyait bien son heure enfin venue. Trônant en tête des sondages, et fort de l’expérience acquise au cours de ses quatre années à siéger comme opposition officielle, le NPD se préparait à former pour la première fois le gouvernement. Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’il termine ainsi la course avec cette piteuse troisième place?

La série de facteurs à analyser est sans doute trop longue, mais on retiendra ici deux éléments qui expliquent en partie ce ratage. Parmi les causes externes de la défaite néodémocrate, l’exploitation sans vergogne des pulsions xénophobes d’une partie de l’électorat de la part des Conservateurs paraît bien en avoir brisé l’élan initial. Au chapitre des causes internes, cependant, c’est la trop grande prudence du parti et la crainte de s’afficher ouvertement comme un parti de gauche qui l’ont disqualifié. Ces deux facteurs ont ouvert la voie aux Libéraux de Justin Trudeau, qui n’ont eu qu’à se pencher pour cueillir les fruits de la victoire.

Lorsque la Cour d’appel a statué en faveur de Zunera Ishaq, le 15 septembre, en lui accordant le droit de prêter serment vêtue d’un niqab, la campagne électorale a pris un tournant décisif. Jusqu’alors troisièmes dans les sondages, les Conservateurs ont repris l’avantage en se présentant comme les seuls véritables défenseurs des « valeurs canadiennes », lesquelles, apparemment, n’interdisent pas qu’on s’en prenne à la liberté des femmes musulmanes au nom de la défense des droits de la femme en général.

Une décision judiciaire est donc venue changer le cours de l’élection. Mais c’est oublier le fait que le Parti conservateur avait prévu de longue date cette éventualité, et l’opportunité qu’elle lui donnerait de pouvoir se démarquer de ses adversaires. Quelques jours plus tôt, on apprenait en effet l’embauche de Lynton Crosby à titre de conseiller. Ce spécialiste des politiques de division (wedge politics), s’étant illustré lors des victoires des partis de droite au Royaume-Uni et dans son Australie natale, est reconnu pour sa savante exploitation des thématiques xénophobes. En s’emparant du sujet du niqab, les Conservateurs ont délibérément cherché à capitaliser sur la crainte qu’inspire l’islam au sein d’une fraction importante de l’électorat.

Le génie de l’opération consistait toutefois à forcer leurs adversaires à prendre une position contraire, et, du fait de leur défense obligée de la liberté de religion, à apparaître aux yeux de l’électorat comme manquant de la détermination nécessaire face au fondamentalisme islamique. Or, dans la stratégie conservatrice, c’était spécifiquement le NPD qui était visé. En effet, les chances du NPD de former le prochain gouvernement dépendaient entièrement de sa capacité à maintenir les appuis considérables qu’il avait obtenus au Québec en 2011, et à pérenniser ce qui relevait d’un extraordinaire accident historique en l’absence du regretté et charismatique Jack Layton.

Cela dit, les Conservateurs n’ignoraient pas combien la société québécoise avait pu être agitée au cours des années précédentes par cette question de la « laïcité », signe d’une hostilité profonde d’une partie de l’électorat de la province à l’égard des manifestations du particularisme religieux des minorités. Même si le Parti québécois avait échoué, sur la scène provinciale, à profiter de l’appui populaire à son projet de « charte des valeurs », celui-ci n’en avait pas moins été puissant, et fortement concentré dans des régions du Québec où l’élection d’un député néodémocrate en 2011 ne dénotait en rien des sympathies profondes pour la gauche multiculturaliste . Il suffisait donc d’un simple niqab pour atteindre le talon d’Achille du NPD, et les nombreux électeurs s’étant présentés aux bureaux de vote coiffés d’un sac de patates ont attesté de la virulence de ce rejet.

Cela ne suffit pourtant pas à expliquer pourquoi un tel retournement a fini par profiter aux Libéraux, lesquels, menés par le fils même du père de la Charte canadienne des droits et libertés, constituent le symbole par excellence d’un Canada multiculturel. L’agitation islamophobe s’est bien traduite par quelques gains pour les Conservateurs au Québec, de même que pour le Bloc québécois qui, s’étant aussi emparé du sujet pour signer la conversion durable du mouvement souverainiste au nationalisme grégaire et chauvin, a lui aussi contribué à salir l’image du NPD dans la province. Il paraît tout de même étrange que dans ce contexte, l’élection ait consacré le grand remplacement du NPD par les Libéraux comme parti dominant au Québec.

L’élection fédérale ne s’est évidemment pas jouée uniquement dans la Belle Province, mais ce qui s’y est amorcé a fait tache d’huile à la grandeur du pays. À partir du moment où le NPD a amorcé sa chute dans les sondages, suite à l’affaire du niqab, la solution de rechange s’est imposée avec évidence. Le profond et viscéral rejet du Parti conservateur aux yeux d’une majorité claire d’électeurs s’est avéré quand même plus fort que la crainte de l’islamisme. Les 61 % de l’électorat qui avaient voté pour les partis d’opposition, en 2011, avaient sans doute retenu la leçon : face à une droite unifiée, la division du vote dit progressiste multipliait les chances de l’adversaire. Le message a d’ailleurs été claironné par plusieurs organisations de la société civile appelant au « vote stratégique ». Avec l’abondance de sondages permettant de suivre au jour le jour l’effondrement des intentions de vote néodémocrates, dans une sorte de prophétie autoréalisatrice, le ralliement aux troupes de Justin Trudeau ne s’est fait que plus pressant.

CPT150290187_hd-878x494Ce déplacement massif aura d’ailleurs été facilité par l’incapacité du NPD à répondre aux aspirations populaires. Aveuglé par la thèse voulant que les élections se gagnent au centre de l’échiquier politique (ce que dix années de gouvernement de droite auraient dû suffisamment démentir), le NPD s’est laissé doubler sur sa gauche par le Parti libéral. Il n’est pas certain qu’une comparaison détaillée de leurs plateformes électorales respectives renforcerait pareille impression, mais il est vrai que l’engagement des Libéraux à laisser courir le déficit au cours des trois premières années de leur mandat afin de financer des travaux d’infrastructure, proposition typiquement keynésienne, s’il en est une, a fait paraître l’insistance de Tom Mulcair sur l’équilibre budgétaire comme révélatrice d’un singulier manque d’audace.

Depuis le début de l’hégémonie néolibérale, il y a une trentaine d’années, les partis de gauche un peu partout en Occident ont appris à avoir honte de leur propre option. Ils se sont laissés convaincre par leurs adversaires que, sous leur gouverne, les finances publiques ne pouvaient que souffrir et l’économie s’effondrer. Et malgré le fait que les partis de droite soient eux-mêmes d’assez piètres gestionnaires de l’économie, comme les Conservateurs l’ont bien montré, ces partis n’en jouissent pas moins d’une forte présomption de crédibilité en la matière. C’est pourquoi les partis de gauche comme le NPD ont tendance à surenchérir dans l’orthodoxie économique. Ils concèdent d’emblée que l’électorat ne fera jamais confiance à un parti qui défie pareille manière de faire.

Justin Trudeau a eu beau jeu de prendre ce risque, lui, puisque l’image de marque libérale reste après tout imprégnée de sa gestion régressive, donc « responsable », des finances publiques au cours des années 1990. La faute du NPD, cependant, n’est pas tant d’avoir été pusillanime, d’avoir échoué à faire valoir le caractère progressiste de ses propositions. C’est plutôt d’avoir fait l’impasse sur la nécessité, pour un parti de gauche, d’offrir une vision différente du rôle du gouvernement, celle-ci devant se baser sur une analyse globale et cohérente de la situation du pays et de l’état des forces sociales qui la déterminent.

Il ne suffit pas de proposer le « changement ». À ce compte, on peut comprendre l’électorat d’avoir préféré la jeunesse, le charme et l’optimisme un peu niais d’un Trudeau. L’invocation du changement n’est trop souvent que cosmétique. Il faut surtout pointer du doigt ce qui, précisément, doit être changé, et nommer les raisons pour lesquelles ce changement est souhaitable. Pour un parti véritablement de gauche, cela suppose de réhabiliter la critique de l’économie politique. D’aucuns diront qu’il s’agit d’un sujet bien trop scolaire pour intéresser l’électorat. Ils ont pourtant tort.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder au Royaume-Uni, où la victoire inattendue et massive de Jeremy Corbyn à la chefferie du Labour Party est venue signer cet été la fin de la « troisième voie » de l’ère Blair. Corbyn a été élu en menant une campagne axée sur la défense des conditions de vie de la population face aux intérêts du capital financier que servent les mesures d’austérité promues depuis cinq ans par le gouvernement Cameron. Des stratèges prudents comme ceux du NPD  se seraient sans doute arraché les cheveux à entendre pareille rhétorique, qui ne pourrait à leurs yeux que conduire à une cinglante défaite. Corbyn aura pourtant été élu grâce à des soutiens qui dépassent largement la base traditionnelle de son parti.

On constate un phénomène similaire en ce moment aux États-Unis, avec la vigoureuse campagne du sénateur Bernie Sanders aux primaires démocrates, lui qui ne renie pas l’étiquette de socialiste, qui ne rechigne pas à s’en prendre au « 1 % » et qui commence par le fait même à sérieusement menacer les chances de la favorite Hillary Clinton. Dût-il gagner à son tour, ce serait encore une fois grâce à des appuis qu’il serait allé chercher bien au-delà des seuls habitués du parti démocrate.

55f967e3c3618861458b458c_0Ce que les exemples de Corbyn et de Sanders montrent, c’est que l’esprit du temps est favorable à ce que l’on pourrait appeler un « populisme de gauche », capable de proposer des solutions concrètes aux difficultés pratiques que rencontrent au quotidien les membres des classes populaires, et capable aussi d’expliquer ces mêmes difficultés en des termes qui permettent de défier l’hégémonie néolibérale et sa castratrice obsession pour des finances publiques équilibrées et contre toute idée de hausser les impôts. L’engouement massif pour les candidatures de ces deux politiciens montre assez que les gens ont soif de ce genre de parler vrai.

On mesure, par le contraste  entre le discours prudent et sans imagination d’un Thomas Mulcair et celui, audacieux et combatif, de Corbyn et de Sanders, ce qui a manqué à la campagne du NPD : la capacité à sentir ce que le rejet par l’électorat du Parti conservateur et de ses dogmes ouvrait comme potentialités radicales. On ne saura bien sûr jamais si la population canadienne aurait répondu favorablement à un discours véritablement de gauche, et on peut même en douter, tant la culture politique du pays ignore tout de la pensée critique. Mais on voit, en revanche, ce qu’il en a coûté au NPD de vouloir remplacer le Parti libéral au centre de l’offre politique. Les électeurs auront préféré l’original à la copie. Or, quitte à perdre en sacrifiant une chance peut-être unique de former le gouvernement, aussi bien le faire avec panache. Dommage que le NPD en ait autant manqué.

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Η άλλη ελληνική κρίση

Του Jean François Bissonnette, Λιβάδια, Τήλος

Μετάφραση Ελίζα Μπότσογλου | traduction en grec du texte « L’autre crise grecque » de Jean François Bissonnette

Ο ήλιος χανόταν πίσω από τα βουνά, βουτώντας δυτικά προς τα βάθη του Αιγαίου. Επιστρέφαμε από την κόκκινη παραλία και το μονοπάτι στην απόκρημνη πλαγιά, μοσχομύριζε φασκόμηλο καθώς κατέβαινε αργά προς τα Λιβάδια, το λιμάνι της Τήλου.

Μέσα στον όρμο κούρνιαζαν τα ιστιοφόρα κάποιων θαλασσόλυκων ενώ το πλοίο της γραμμής, που είχε καταφτάσει από το αρχαίο νησί της Ρόδου, ετοιμαζόταν να φύγει προς τον επόμενο σταθμό του, ξεδιπλώνοντας το κομπολόι των νησιών που θα το οδηγούσαν μέχρι τον Πειραιά. Οι λιγοστοί τουρίστες που είχαν αποβιβαστεί χανόντουσαν σιγά σιγά στο νωχελικό βράδυ, απορροφημένοι από αυτή την ξερή και έξω από το χρόνο στεριά.

Σε μια άκρη αυτού του ειδυλλιακού λιμανιού, μπροστά από τα γραφεία του λιμενικού, μία χούφτα ταξιδιωτών χωρίς βαλίτσες συναθροίζονταν ακίνητοι και σιωπηλοί. Το σκούρο τους δέρμα, το μαντήλι που φορούσαν οι γυναίκες στο κεφάλι τους, άφηναν να εννοηθεί ότι τους είχε φέρει εκεί κάτι άλλο από την απλή επιθυμία για καλοκαιρινές διακοπές.

Ο σκύλος που είχαμε μαζί μας φαινόταν να τραβάει την προσοχή των παιδιών που τον παρατηρούσαν από απόσταση, κάτω από το κουρασμένο βλέμμα των γονιών τους. Χάρη στην παρουσία του τετράποδου μπορέσαμε να τους κάνουμε την ερώτηση, την απάντηση της οποίας μπορούσαμε ήδη να φανταστούμε. «Από που είσαστε;» Η καταγωγή, αυτό το καταραμένο ερώτημα, πάντα καυτό. Ένας άντρας μας απάντησε : «Είμαι από τη Συρία, αυτός από το Ιράκ». Ο διπλανός του μας χαιρέτησε με ένα νεύμα.

Στα δεξιά μας, στο λιμάνι, ένα υπερπολυτελές γιότ έκανε μανούβρες για να παρκάρει. Στην πλώρη του έγραφε Istambul. Είχε έρθει και αυτό από την Τουρκία, καμιά εικοσαριά ναυτικά μίλια από την Τήλο, αλλά λίγη σχέση είχε με το πλεούμενο πάνω στο οποίο είχαν φτάσει, την ίδια κιόλας μέρα, οι πρόσφυγες. Οι διακινητές τούς είχαν αφήσει σε μία ερημική παραλία του νησιού, όπου πέρασαν αρκετές ώρες χωρίς νερό ή φαγητό ως που να τους αντιληφθούν και να τους στείλουν βοήθεια. Στη Ρόδο, οι τουρίστες πληρώνουν, για την αντίστροφη ακριβώς διαδρομή, περίπου το ένα εκατοστό του ποσού που πλήρωσαν οι πρόσφυγες για να φτάσουν στην Τήλο.

Στο λιμάνι, γύρω από τους πρόσφυγες άρχιζε να υπάρχει μια σχετική κίνηση, κάτι φαινόταν να ετοιμάζεται. Συγκινημένοι από τα πρόσωπά τους, στα οποία σα να μαντεύαμε τη λάμψη του πολέμου και της φωτιάς του, αρχίσαμε να αναζητούμε κάποιον τρόπο να βοηθήσουμε. Πλησιάσαμε μία γυναίκα που έδειχνε σοβαρή και πολυάσχολη. Απ΄ό,τι αποδείχτηκε, ήταν η δήμαρχος του χωριού. Μας επιφόρτισε με την αποστολή του να πάμε να φέρουμε νερό. Καμιά φορά ξεχνάει κανείς πόσο απλά είναι τα πράγματα από τα οποία μπορεί να εξαρτάται μια ζωή.

Επιστρέψαμε φορτωμένοι. Μας περικύκλωσαν χέρια διψασμένα και ευγνώμονα. Η ομάδα άρχισε να κατευθύνεται προς άγνωστη κατεύθυνση. Ρωτήσαμε έναν αστυνομικό προς τα πού θα τους πήγαιναν. Μας εξήγησε ότι υπήρχε ένα αυτοσχέδιο κέντρο υποδοχής λίγο έξω από το χωριό. Εκεί θα περνούσαν τη νύχτα περιμένοντας την επομένη για να αρχίσουν τις γραφειοκρατικές διαδικασίες.

Δεν ήταν οι πρώτοι πρόσφυγες που έφταναν στην Τήλο. Τα ελληνικά νησιά του Αιγαίου δέχονται εδώ και μήνες, κάθε μέρα, εκατοντάδες ανθρώπους από τη Συρία, το Ιράκ αλλά και από το Αφγανιστάν ή το Πακιστάν. Τα απόνερα των πολιτικών παιχνιδιων της Μέσης Ανατολής ξεχειλίζουν στις ακτές της Ευρώπης. Μόνο το μήνα Ιούλιο πάνω από 50 000 ψυχές κατέφτασαν στα ελληνικά νησιά. Η πίεση κατάντησε ανυπόφορη.

Η Τήλος έχει μόλις 500 μόνιμους κατοίκους. Από τα μέσα του Ιούνη έχουν έρθει πάνω από 1500 πρόσφυγες. Μόνο στην πρώτη βδομάδα του Αυγούστου, έφτασαν, μοιρασμένοι σε μεγαλύτερες ή μικρότερες ομάδες, γύρω στους 600 ανθρώπους. Μένουν στο νησί για λίγες μέρες, ως που να καταφέρουν να βγάλουν τα απαραίτητα έγγραφα που θα τους επιτρέψουν να ταξιδέψουν προς την Αθήνα και ύστερα προς τις χώρες της βόρειας Ευρώπης. Με ελάχιστα μέσα, πολύ μικρή και απομακρυσμένη από την πρωτεύουσα, η Τήλος προσπαθεί να ανταπεξέλθει σε αυτήν την κατάσταση έκτακτης ανάγκης, χωρίς τη βοήθεια του κράτους που είναι και το ίδιο στο χείλος της οικονομικής κατάρρευσης.

Το μέρος όπου οι πρόσφυγες οδηγήθηκαν εκείνο το βράδυ λειτουργούσε κάποτε ως στρατόπεδο. Σήμερα δεν είναι παρά ένας εγκαταλειμμένος χώρος που μετά βίας επιβιώνουν δύο ετοιμόρροπα κτίρια. Πήγαμε να τους βρούμε όταν έπεφτε η νύχτα. Μέσα στο σκοτάδι αυτής της νύχτας χωρίς φεγγάρι, μπορούσαμε ίσα ίσα να διακρίνουμε τη φωτεινή δέσμη ενός φακού, μοναδικής πηγής φωτός σε ένα χώρο χωρίς ηλεκτρικό.

Πηγαίνοντας από τη μία ομάδα στην άλλη, οι λιγοστοί εθελοντές μοιράζανε παλιά στρώματα και υπνόσακους, που αποτελούσαν τη μοναδική υποδομή που υπήρχε για να φιλοξενήσει τους άρτι αφιχθέντες. Βραδινό δεν επρόκειτο να διανεμηθεί εκείνο το βράδυ και για τις φυσικές τους ανάγκες οι πρόσφυγες θα έπρεπε να περπατήσουν επί 10 λεπτά μέχρι τη μοναδική δημόσια τουαλέτα του χωριού.

Μέχρι πριν από μία βδομάδα, αυτοί που έφταναν στο νησί φιλοξενούνταν σε ένα παλιό μοναστήρι, βρίσκοντας τουλάχιστον την άνεση μίας στέγης πάνω από το κεφάλι τους. Όμως η Εκκλησία της Ελλάδας, ο μόνος θεσμός που μπορεί ακόμα να θεωρηθεί ότι κατέχει κάποια χρήματα, αποφάσισε να βάλει ένα τέλος σε αυτή την πράξη χριστιανικού ελέους και έκλεισε την πρόσβαση στο ιερό κτιριο.Ίσως οι κληρικοί να πιστεύουν, όπως και καποιοι κάτοικοι, ότι οι μετανάστες θα πάψουν να έρχονται αν πάψει να τους παρέχεται βοήθεια.

Ωστόσο οι δημοτικές αρχές φαίνονται ευαισθητοποιημένες σε αυτό το ζήτημα. Πάει ήδη πάνω από ένας χρόνος από τότε που η Τήλος κατάφερε να πείσει την τότε κυβέρνηση να χρηματοδοτήσει τη δημιουργία ενός μόνιμου κέντρου υποδοχής, σε ένα οικόπεδο που είχε παραχωρήσει κάτοικος του νησιού. Αλλά η πολιτική και οικονομική κρίση μπλόκαραν τη χρηματοδότηση που τελικά δεν έφτασε ποτέ. Έτσι, το εγκαταλειμμένο στρατόπεδο παραμένει σήμερα η μόνη εναλλακτική στο ελεύθερο κάμπινγκ στους δρόμους και στην παραλία του Λιβαδιού.

Ξαναπήγαμε το επόμενο πρωί, αφού μας είχαν πει ότι θα μπορούσαμε να βοηθήσουμε στην ομαδική κουζίνα. Όταν φτάσαμε βρήκαμε τις οικογένειες και τις περιστασιακές παρέες των προσφύγων στριμωγμένες κάτω από τα δεντράκια να προσπαθούν να προστατευτούν από το φλογερό ήλιο. Τελικά δεν υπήρχε τίποτα να μαγειρέψουμε εκείνη τη μέρα. Το λιμενικό που κανονικά επρόκειτο να φέρει τα τρόφιμα είχε λάβει μήνυμα από τα κεντρικά ότι δεν υπήρχε χρηματοδότηση για αυτό το σκοπό.

Υποθέτω ότι οι αρχές θα σκέφτηκαν ότι εφόσον οι πρόσφυγες είχαν μπορέσει να πληρώσουν 1000 ευρώ στους διακινητές που τους έφεραν στο νησί, θα μπορούσαν να ξοδέψουν και κανένα ψιλό για να αγοράσουν σουβλάκια από τα εστιατόρια της περιοχής. Και είναι αλήθεια ότι οι περισσότεροι δε δείχνουν ιδιαίτερα φτωχοί, άλλος φορώντας σινιέ μπουφάν, άλλος ψάχνοντας στο έξυπνο τηλέφωνό του τη μετάφραση της λέξης «μάτι» προσπαθώντας να ζητήσει βοήθεια για τη μόλυνση από την οποία υποφέρει ο σύντροφός του.

Νιώθαμε λίγο γελοίοι με τη σακούλα μας με τα γλυκά, που απ΄ό,τι φαινόταν ήταν τα μοναδικά διαθέσιμα τρόφιμα, τα οποία τα είχαμε φέρει με σκοπό να τα μοιράσουμε σε καμιά δεκαριά παιδάκια που είχαν φτάσει το προηγούμενο βράδυ. Κάποια από αυτά, με ροδαλά και παχουλά προσωπάκια, άρπαζαν τα γλυκά με λαιμαργία, ενώ άλλα αρνιόντουσαν ευγενικά. Ένα κοριτσάκι πήρε από τη σακούλα ένα μπισκότο και το άφησε να πέσει στο έδαφος, κοιτώντας μας με σβησμένο βλέμμα, χωρίς ηλικία, μέσα στο οποίο δεν ξέραμε αν έπρεπε να διαβάσουμε την κούραση μιας νύχτας στο έλεος των εντόμων μετά από το περιπετειώδες πέρασμα της προηγούμενης μέρας ή ακόμα τη φρίκη που την έδιωξε από τον τόπο της.

Αυτό το βλέμμα θα μας στοίχειωνε για καιρό, εμάς που εκεί ήμασταν μόνο περαστικοί.

Παρόμοια πληγωμένα βλέμματα, αλλά και χαμόγελα ανακούφισης και ευγνωμοσύνης, αντικρίζουν κάθε μέρα η Κάρεν, η Έλενα, ο Τσαρλύ και ο Νικήτας, οι τέσσερις εθελοντές που προσπαθούν να προσφέρουν όση βοήθεια μπορούν στους κατατρεγμένους της Τήλου. Το θάρρος, η αυτοθυσία, η επιμονή αλλά και η απελπισία τους μπροστά σε μία κατάσταση που τη βλέπουν καθημερινά να χειροτερεύει, αποτελούν ένα θαυμαστό παράδειγμα ανθρωπισμού σε έναν κόσμο που παραπαίει. Μεθυσμένοι από την ομορφιά του νησιού, από τα γάργαρα νερά του και το γαλήνιο γαλάζιο του ουρανού του, είχαμε σχεδόν ξεχάσει τη σκληρή πραγματικότητα, η οποία μας θύμισε την ύπαρξή της με τη βία ενός τυφώνα.

Σε λίγο ο ήλιος θα βγει από την ανατολή και από την ανατολή θα έρθουν πάνω στις στα άθλια φουσκωτά τους, γεμάτοι φόβο και ελπίδα για μια αξιοπρεπή ζωή, νέα πλήθη προσφύγων. Στην Ελλάδα, αλλά και στην Ιταλία και στην Ισπανία, θα καταφτάσουν από παντού, όλο και πιο πολλοί. Ποιος τότε θα ορθωθεί για να τους υποδεχτεί;

Μία καμπάνια χρηματοδότησης των εθελοντών της Τήλου έχει ξεκινήσει στο IndieGogo : Help volunteers helping refugees in Tilos, Greece. Η καμπάνια οργανώνεται από τον Jean François Bissonette και τους ίδιους τους εθελοντές της Τήλου.

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L’autre crise grecque

Par Jean François Bissonnette, Livadia, Grèce

Le soleil s’effaçait déjà derrière les montagnes, plongeant vers l’ouest quelque part au fond de la mer Égée. Nous rentrions de la plage rouge, et le sentier au flanc des falaises escarpées et lourdes du parfum de la sauge descendait doucement vers Livadia, le port de l’île de Tilos.

Dans la crique mouillaient les voiliers de quelques bourlingueurs, et le traversier venu de l’antique Rhodes repartait vers sa prochaine escale, égrenant le chapelet des îles qui le conduirait jusqu’au Pirée. La poignée de touristes débarqués se fondaient peu à peu dans la langueur du soir, absorbés par cette terre aride et hors du temps.

Aux abords de ce havre bucolique, devant les bureaux de la police portuaire, un groupe de voyageurs sans bagages se massait, immobiles et silencieux. Leur teint basané, le foulard porté par les femmes laissaient entrevoir que c’était une autre quête que celle des vacances estivales qui les avait menés ici.

Le chien que nous promenions semblait captiver les enfants, qui l’observaient à distance sous le regard fatigué de leurs parents. Par l’entremise du canidé, nous pûmes poser la question dont nous devinions déjà la réponse. « D’où venez-vous? » L’origine, question toujours maudite, toujours brûlante. Un homme répondit : « Je viens de Syrie, lui vient d’Irak. » Son voisin salua d’un hochement de tête.

À notre droite, sur le port, un yacht majestueux manœuvrait pour accoster. On pouvait lire sur sa poupe, Istanbul. C’était aussi de Turquie, à une vingtaine de milles marins, mais sur un tout autre type d’embarcation, qu’était partie ce matin-là la cinquantaine d’exilés. Débarqués par les passeurs sur une plage isolée du sud de l’île, sans eau ni nourriture, ce n’est que quelques heures plus tard qu’ils avaient été remarqués et secourus. À Rhodes, on propose aux touristes des croisières en sens inverse pour un centième du prix qu’ils avaient dû débourser pour se retrouver là.

Sur le port, autour des réfugiés, une certaine agitation s’installait, un mouvement paraissait se préparer. Interpellés par ces visages où l’on croyait voir luire la guerre et ses feux, nous cherchions que faire. Offrant notre aide à une femme à l’air sérieux et affairé, qui s’avéra être la mairesse de l’île, nous reçûmes consigne d’aller quérir de l’eau. On oublie souvent à quelles choses simples la vie peut tenir.

Nous revînmes les bras chargés, pour se retrouver aussitôt entourés de mains avides et reconnaissantes. Le groupe s’ébranlait dans une direction inconnue. À un policier posté là, nous demandâmes où ces gens allaient être emmenés. Il nous expliqua qu’un camp avait été aménagé à la lisière du village. C’est là qu’ils passeraient la nuit, en attendant que la machine administrative démarre le lendemain.

Ce n’était pas le premier groupe de réfugiés à toucher terre sur Tilos. Depuis des mois, les îles grecques en mer Égée reçoivent, jour après jour, des centaines de personnes venues de Syrie, d’Irak, mais aussi d’Afghanistan et du Pakistan. Le grand jeu moyen-oriental déborde jusqu’aux portes de l’Europe. Sur l’ensemble des îles grecques, ils sont plus de 50 000 à être débarqués au cours du mois de juillet. La tension devient insoutenable.

Tilos compte à peine 500 habitants. Depuis la mi-juin, plus de 1500 réfugiés y ont mis le pied, dont 600 durant la seule semaine du 3 août, des groupes plus ou moins nombreux se succédant aux deux ou trois jours. Ils séjournent ainsi sur l’île pendant quelques jours avant de repartir vers Athènes puis le nord de l’Europe une fois délivrés leurs papiers officiels. Privée de moyens, trop éloignée et minuscule pour être épaulée par un gouvernement central lui-même aux bords de la faillite, Tilos tente de parer au plus urgent.

L’endroit où l’on amena les migrants, ce soir-là, formait jadis une base militaire. Aujourd’hui, ce n’est guère plus qu’un terrain vague, où tiennent encore à peine debout deux bâtiments vétustes. Nous allâmes y voir à la nuit tombée. Dans la pénombre de cette nuit sans lune, on distinguait en s’approchant le faisceau d’une lampe de poche, seule lumière sur ce terrain sans électricité.

Circulant d’un groupe à l’autre, quelques volontaires distribuaient vieux matelas et sacs de couchage qui représentaient toute l’infrastructure disponible pour héberger les nouveaux venus. Il n’y aurait pas de repas, ce soir-là, et pour satisfaire leurs besoins naturels, les migrants devraient trouver leur chemin jusqu’à la seule toilette publique du village, à dix minutes de marche.

Jusqu’à la semaine précédente, ceux qui parvenaient jusqu’à l’île étaient accueillis dans un ancien monastère, y trouvant au moins le confort relatif d’un toit. Mais dans un bel exemple de charité chrétienne, l’Église orthodoxe grecque, la seule institution du pays à pouvoir encore se dire riche, a décidé que c’en était assez, et fermé l’accès au lieu saint. Serait-ce pour maintenir l’équilibre parmi des insulaires largement hostiles à la venue des migrants? Peut-être le clergé croit-il, comme bon nombre des habitants, que les migrants cesseront de venir si l’on cesse de les aider.

Aussi la poignée de bénévoles subit-elle la vindicte populaire. Agressions verbales et gestes d’intimidation se multiplient, sans que la police intervienne. Les autorités municipales se montrent pourtant sensibles à l’enjeu. Il y a déjà plus d’un an, Tilos est parvenue à convaincre l’ancien gouvernement de financer la construction d’un camp semi-permanent, sur un terrain offert par un résident de l’île. Mais la crise politique et budgétaire s’étant aggravée depuis, les fonds ne sont jamais venus, et l’ancienne base militaire reste aujourd’hui la seule alternative au camping sauvage dans les rues et sur la plage de Livadia.

Nous y revînmes le lendemain matin, après s’être laissés dire que nous pourrions aider à la cuisine collective. À notre arrivée, les familles et compagnons d’infortune s’agglutinaient au pied des quelques arbres offrant leur ombre sous un soleil ardent. Il n’y avait finalement rien à cuisiner, ce jour-là, la police portuaire normalement chargée de pourvoir à l’alimentation des réfugiés ayant reçu du QG de Rhodes la nouvelle qu’il n’y avait pas de budget à cette fin.

On suppose que les autorités devaient se dire que si ces réfugiés avaient pu payer les mille euros par personne qu’empochent les passeurs, il devait bien leur rester une poignée de change pour acheter des souvlakis au restaurant du coin. Et il est vrai, en apparence, que la plupart n’ont pas l’air misérables, qui portant un chandail griffé, qui cherchant sur son téléphone intelligent la traduction du mot « œil » pour désigner l’inflammation logée dans celui de son partenaire.

Nous avions l’air un peu ridicules avec notre sac de pâtisseries, seules provisions disponibles sur le camp ce matin-là, que nous avions achetées dans l’intention de les distribuer à la douzaine d’enfants arrivés la veille. Certaines, au visage rose et potelé, y pigeaient avec gourmandise, d’autres refusaient poliment. Une fillette prit dans le sac que nous lui tendions un biscuit qu’elle laissa tomber au sol, nous fixant d’un regard éteint, sans âge, dans lequel on ne savait que lire, de la fatigue d’une nuit livrée aux insectes après la traversée houleuse de la veille, ou des horreurs qui l’avaient chassée de chez elle.

Ce regard nous hantera longtemps, nous qui n’étions que de passage.

Ce sont pareils regards traumatisés, mais aussi les sourires du soulagement et de la gratitude, que croisent jour après jour les Karen, Elena, Charlie et Nikitas, ces quatre bénévoles qui tentent à eux seuls, envers et contre tout, d’offrir un tant soit peu de secours aux échoués de Tilos. Leur courage, leur abnégation, leur persévérance, mais aussi leur désespoir face à une situation qu’ils pressentent destinée à empirer, constituent un remarquable témoignage d’humanité dans ce monde à la dérive. Une dérive que nous avions bien failli oublier, saoulés que nous étions par la beauté de l’île, de sa mer cristalline et de son azur imperturbable, mais qui s’est rappelée à nous avec la force d’un ouragan.

Le soleil se lèvera bientôt à l’est, et à l’est monteront à nouveau sur leurs frêles esquifs, avec la peur au ventre et l’espoir d’une vie décente, de nouvelles cohortes de réfugiés. En Grèce, mais aussi en Italie ou en Espagne, ils afflueront de partout, toujours plus nombreux. Qui donc se lèvera pour les accueillir?

 


 

Mise à jour du 12 septembre 2015

Une campagne de soutien financier aux bénévoles de Tilos est en cours sur le site IndieGogo : « Aidons les bénévoles qui aident les réfugiés à Tilos ». La campagne est organisée conjointement par Jean François Bissonnette et les bénévoles de Tilos.

 

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Au risque de la liberté: pour en finir avec la tyrannie de la dette

Par Jean François Bissonnette, Paris

gettyimages-479197960Ça ne pouvait plus durer. Après plus de cinq années de crise, lasse de se soumettre aux diktats toujours plus tatillons de ses créanciers, incapable de supporter davantage de sacrifices offerts sur l’autel de la finance internationale, la Grèce joue maintenant son va-tout. Dimanche, devant l’impasse des négociations entre le gouvernement de Syriza et les dirigeants de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), les Grecs devront se prononcer par référendum sur la suite à donner aux choses.

Accepteront-ils de se plier une fois de plus aux conditions fixées pour le refinancement de la dette du pays, quitte à renoncer aux dernières miettes laissées par des années d’austérité draconienne? Décideront-ils plutôt d’avaliser la stratégie de la corde raide adoptée par Syriza, au risque de basculer hors de la zone euro en cas d’échec? Qu’est-ce qui, de la souffrance accumulée depuis cinq ans, ou de la peur des bouleversements encore à venir, pèsera le plus sur leur choix?

Le simple fait que la décision échoie au peuple grec est en soi un pied de nez aux technocrates de la finance, qui s’époumonent à qui niera avec le plus de véhémence la légitimité du vote de dimanche. Ces Grecs dont on n’a eu de cesse de critiquer la soi-disant prodigalité, la prétendue paresse, le manque de bonne foi et de transparence, ces Grecs humiliés, spoliés, bafoués, comment osent-ils braver l’autorité des marchés et revendiquer le droit de décider de leur avenir? « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens », disait déjà en janvier, suite à la victoire électorale de Syriza, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Qu’importe le fait que cinq années de mémorandums successifs, de mesures d’austérité imposées depuis Bruxelles, n’aient eu pour seul effet que d’enfoncer davantage la Grèce dans le marasme? Qu’importe que sa dette n’ait fait qu’exploser, passant de 112% du PIB en 2009 à 177% aujourd’hui, pour cela même que le laminage des budgets publics décrété par la troïka a provoqué une récession d’ampleur inédite? Qu’importe que le FMI lui-même ait jugé, dès 2013, que l’austérité était une « erreur », que le niveau d’endettement de la Grèce était « insoutenable », et qu’un défaut de paiement était inévitable, à moins d’un radical rééchelonnement de ses obligations?

Il y a apparemment quelque chose d’intangible aux obligations qui pèsent sur un débiteur. « Une dette est une dette », sermonnait ainsi Christine Lagarde, patronne du FMI, en janvier dernier. Pareil pléonasme renseigne sur le style de pensée qui anime les créanciers de la Grèce, et dévoile le caractère autoritaire et punitif de leur conception de la dette. Nul ne saurait se soustraire à la morale du crédit, disent-ils. Qu’ils en soient capables ou non, les Grecs rembourseront.

Le désespoir des jeunes, qui sont 60% au chômage; celui des ménages les plus pauvres, qui ont vu leurs revenus fondre de 86%; celui des malades, qui pour un tiers n’ont plus d’assurance-maladie et renoncent aux soins que leur état requiert; ce désespoir, qui s’est traduit par une augmentation de 35% des suicides au cours de la seule année 2012, n’émeut point les spécialistes de la morale comptable.

Les Grecs sont responsables de leur sort, les entend-t-on dire. Aussi, les mesures d’aide accordées au pays depuis 2010 n’ont-elles pas servi à atténuer leurs souffrances mais uniquement visé à renflouer les banques allemandes et françaises détentrices des titres de créance. Et à imposer, par le biais de ce qui a toutes les allures d’un putsch technocratique, le saccage des institutions publiques, la privatisation des actifs de l’État, et une libéralisation complète de l’économie.

L’ancien premier ministre Georges Papandréou n’avait-il pas été poussé à la démission, après avoir lui aussi proposé, en 2011, la tenue d’un référendum sur les termes du plan de sauvetage proposé par l’Europe? L’attitude des dirigeants de la troïka ne pourrait être plus claire : pour eux, la légitimité démocratique ne compte pour rien face à la morale de la dette. Aujourd’hui encore, en orchestrant délibérément une panique bancaire en réponse à l’annonce du référendum prévu dimanche, leur message reste le même : la volonté du peuple grec ne veut rien dire. Seuls les chiffres ont droit de parole, et ceux-ci ordonnent de nouveaux sacrifices. Rien ne peut apaiser la soif du dieu Mammon, et la dette à son égard est infinie.

Où que nous soyons tous, la situation en Grèce nous concerne. Partout, le même chantage se fait entendre. Partout, l’horizon du possible se referme sur le seul impératif de l’austérité budgétaire. Partout, le pouvoir de la finance court-circuite celui du peuple, inféode les autorités publiques et s’arroge la légitimité du droit. Le référendum en Grèce ne concerne pas la simple négociation des obligations de ce pays envers ses créanciers. Il concerne la possibilité même d’une autonomie démocratique à l’ère du capitalisme financiarisé.

Comme le rappelle l’anthropologue David Graeber, une dette n’est rien d’autre, après tout, qu’une convention, et qu’est-ce donc que la démocratie sinon le pouvoir de décider en commun des obligations auxquelles on accepte de se conformer? Ce dimanche, en ce pays même qui a vu naître l’idéal démocratique il y a 2500 ans, on verra si le peuple est encore prêt à courir le risque de la liberté.

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Dette sentence, ou le cadeau empoisonné

Par Jean François Bissonnette

Le droit à l’éducation, c’est un don que la population fait aux étudiants, en finançant l’éducation. Que certaines personnes refusent ce don, je n’ai aucune difficulté avec ça, mais que ces personnes veulent en empêcher d’autres de recevoir ce don, vous comprenez qu’il y a un problème fondamental.

François Blais, 8 avril 2015

Curieuse conception du don que celle du ministre François Blais. Que l’éducation soit un don offert par la société québécoise à ses jeunes, qui pourrait le contredire? Il y a en effet, dans le geste même de l’enseignement, quelque chose de la transmission désintéressée. On y transmet le savoir accumulé au fil des siècles, et les méthodes qui permettront aux étudiants d’accroître à leur tour ce patrimoine intellectuel et scientifique. Plus fondamentalement, c’est le monde lui-même en tant que produit de la pensée et de l’initiative humaines qui est légué, à travers le geste éducatif, comme l’héritage d’une génération à la suivante. L’éducation ne vise pas simplement à l’acquisition des notions essentielles à la compréhension du monde et à la capacité d’agir en son sein, mais sert aussi à inculquer une responsabilité à son égard, pour en assurer la perpétuation. L’éducation fait œuvre « pour la suite du monde », comme le dit Grand-Louis Harvey dans le beau film de Pierre Perreault et Michel Brault. Comment pourrait-elle alors être autre chose qu’un don, qu’un geste de pure gratuité?

debit visaÀ relire attentivement la phrase du ministre Blais, on remarque cependant que ce n’est pas l’éducation qui fait comme telle l’objet du don, mais bien le « droit à » celle-ci. « Donner le droit » à quelque chose, ce n’est pas donner la chose en question. C’est accorder une « franchise » comme on le disait au Moyen Âge, en parlant de ces privilèges et exemptions concédés par l’aristocratie aux habitants des villes et des bourgs, afin de bénéficier de leur essor commercial. Le don du droit, c’est une certaine manière, pour un seigneur, de s’attacher la puissance d’autrui, en lui conférant une liberté qui stipule en même temps sa subordination. La phrase du ministre Blais participe ainsi d’une certaine historiographie du pouvoir, d’une certaine manière de faire le récit du droit et des libertés publiques où l’État se donne le beau rôle, celui du donateur magnanime. Or, une telle histoire est toujours affaire contentieuse. Une contre-histoire du droit s’écrit toujours en sous-main, comme un palimpseste laisse transparaître un autre récit sous celui qu’on veut nous faire lire. Oubliera-t-on que le « droit à l’éducation » a été, au Québec, conquis de haute lutte? Que depuis les émeutes de McGill français jusqu’à ce printemps 2015, c’est toujours contre le pouvoir que le droit à l’éducation s’est affirmé?

Si l’éducation relève en pratique du don, il est plus difficile de soutenir que c’est aussi le cas du « droit à » celle-ci. Ou alors, c’est qu’il s’agit d’une autre sorte de don. En effet, question fondatrice de l’anthropologie, la nature du don et de ses effets sociaux reste mystérieuse, ambivalente. Il y a du don qui fait communauté, lorsque circulent entre ses membres des cadeaux qui ont pour vocation de sceller et d’entretenir la solidarité sociale, et où les gestes de donner, de recevoir et de rendre manifestent l’adhésion aux normes d’une culture. Penser l’éducation comme don évoque ce phénomène où la gratuité et la réciprocité cimentent le lien social. Mais pourquoi certains « refuseraient »-ils alors un tel don, ainsi que le leur impute le ministre? Se poseraient-ils ainsi hors communauté? En effet, refuser un don, comme refuser de rendre en retour, c’est se montrer hostile à celui qui donne. Face à la « population » qui leur donne droit à une éducation, les étudiants grévistes feraient-ils montre de malveillance? Et en poussant l’audace jusqu’à « empêcher » leurs collègues de « recevoir ce don », au nom du respect des mandats de grève, ne s’avéreraient-ils pas ennemis de la société dans son ensemble?

L’esprit du don différencie. Il exclut, non moins qu’il intègre ceux qui appartiennent à son cercle. C’est peut-être à un tel partage que se réfère la nécessité de « tirer une ligne », comme le disait le ministre en appui à la décision de faire intervenir la police anti-émeute dans les murs de l’UQAM et d’en exclure les étudiants militants. Ceux qui refusent le don ne posent peut-être « aucune difficulté » en soi, mais qu’ils manifestent leur désaccord face à la manière dont celui-ci est pratiqué, par contre, cela soulève un « problème fondamental », car ils s’attaquent ce faisant au droit d’autrui. Voilà qui révèle que le don du droit à l’éducation n’a rien d’un faire-communauté. Il ne s’adresse qu’au seul individu, qu’à son seul désir de recevoir ou non ce qui lui est offert. Le don sonne ici comme un ultimatum : c’est à prendre ou à laisser; mais cette offre intransigeante exclut par avance toute discussion sur ses modalités. Toute demande, toute revendication est par principe irrecevable. Entre les membres de l’institution académique, rien ne circule qui serait de l’ordre de la création négociée d’un monde commun : il n’y a que des distributeurs et des receveurs, temporairement liés par une relation unidirectionnelle suspendue à la délivrance éventuelle d’un diplôme. Et c’est ainsi que la grève, comme mode d’existence politique de la communauté académique, comme manière d’affirmer son séculaire droit à l’autonomie, se voit réfutée par les autorités. Dixit François Blais : « Nous ne croyons pas à ce droit. »

Nous disions que la nature du don est ambivalente. Ainsi s’éclaire la raison pour laquelle d’aucuns paraissent « refuser le don » qui leur est offert. Car en vérité, ce n’en est pas un. Loin de leur bénéficier, il s’agit plutôt du moyen de domestiquer les étudiants, de les rendre inoffensifs, de leur inculquer une certaine discipline visant à taire toute dissidence. « Dans ce pays, nous disons que c’est par les dons que l’on fait les esclaves, et par le fouet que l’on fait les chiens », dit un jour un pêcheur inuit à un explorateur danois qui le remerciait de partager son poisson avec lui[1]. Il y a dans le don une sorte de piège. L’accepter, c’est se placer sous le pouvoir du donateur. C’est être, littéralement, à sa « merci », ce mot par lequel on nous entraîne dès le plus jeune âge à témoigner de notre gratitude envers les grandes personnes. Si la réciprocité du don suppose une égalité des partenaires, en revanche, le don unilatéral dont parle le ministre Blais forge les chaînes par lequel le receveur s’oblige à l’autre. Ce genre de don institue une dette ne pouvant jamais être remise; un déséquilibre ne pouvant jamais être redressé. Aussi, dans les conditions qui leur sont faites en cette ère d’une austérité se présentant comme inéluctable, faire grève n’est pas la marque d’une ingratitude de la part des étudiants, mais le signe, au contraire, de leur perspicacité. Ils ne voient que trop bien que ce qui brille dans le « don » qui leur est offert, ce sont les dorures de la cage qui leur a été préparée.

potlatch

Potlatch chez les Autochtones de l’Ouest canadien, une pratique déclarée illégale de 1885 à 1951. Source : Bibliothèque et Archives Canada.

En néerlandais, comme à l’origine dans la plupart des langues germaniques, le mot gift ne signifie pas seulement « cadeau », mais aussi « poison ». C’est aussi à cette sinistre association du don et de la mort que se réfère l’expression « cadeau de Grec ». Il n’est peut-être pas fortuit que certains des plus zélés contempteurs de la social-démocratie québécoise se plaisent tant à dire que le Québec est devenu « la Grèce de l’Amérique du nord ». À les en croire, nous serions comme les Grecs véritablement empoisonnés par la dette, et les mesures d’austérité budgétaire auraient ainsi le caractère salvateur d’un antidote à ce qui s’avère au fond une maladie auto-immune. Nous aurions vécu, paraît-il, « au-dessus de nos moyens ». Ce seraient nos propres excès, notre profonde incurie face à la multiplication et à l’insolvabilité de nos « beaux programmes sociaux », notre trop grande libéralité dans la distribution de nos « dons » qui nous auraient ainsi fait contracter une dette devenue toxique. Et nos dirigeants de nous expliquer que nous n’avons plus le choix : il faut « assainir » les finances publiques, comme on décontamine un sol pollué. Nostra culpa, nostra maxima culpa! Au fond, le premier ministre Philippe Couillard ne croyait pas si bien dire lorsqu’il déclarait, en décembre dernier, que « l’austérité est une vue de l’esprit ». Il s’agit en effet d’une manière d’instituer le social sur un certain imaginaire, et en l’occurrence, sur un imaginaire de la culpabilité.

Faire grève « contre l’austérité », n’est-ce pas alors ce que seule une jeunesse corrompue par des « professeurs irresponsables » s’autoriserait de faire? Une réaction typique d’« enfants gâtés », inaptes à reconnaître la nécessité des sacrifices dus à cela même qu’ils ont reçu trop de cadeaux? La condamnation sans appel de la grève étudiante, apparemment relayée par les deux tiers de la « population » donatrice, demeure incompréhensible si l’on se place du point de vue de l’intérêt général que les grévistes entendent défendre. Si la soi-disant « majorité silencieuse » se range du côté du gouvernement et paraît appuyer sa politique budgétaire, c’est bien plutôt parce que les citoyens ont intégré, au plus profond de leur être, cette culpabilité collective à laquelle la dette nous assigne. C’est que déjà, dans leur propre vie, ils s’astreignent à porter le poids d’une dette grandissante. Au Québec, les ménages supportent un niveau d’endettement moyen équivalent à 144% de leur revenu disponible. Les citoyens ont si bien intériorisé l’idée de la vie à crédit, et si bien accepté la règle irréfragable qu’une dette doit toujours être remboursée, qu’ils acquiescent sans mot dire lorsqu’on leur fait croire que le gouvernement agit en « bon père de famille », qu’il n’a d’égards en sabrant partout que pour « l’avenir de nos jeunes » – comme si budget de l’État et budget familial étaient soumis aux mêmes contraintes. La morale de la dette est au principe d’une forme singulièrement pernicieuse de servitude volontaire, car au nom du « réalisme » et de la « responsabilité », elle fait passer la renonciation à ses droits pour une preuve d’autonomie et de liberté.

C’était bien par refus de s’assujettir à cette morale que les étudiants québécois avaient fait grève, en 2012, pour protester contre une hausse des frais de scolarité qui n’aurait fait qu’ajouter au fardeau de leur endettement. On leur en avait déjà beaucoup voulu, à ces étudiants hédonistes et irresponsables, menant à grand train « la belle vie » subventionnée par le contribuable, qu’ils refusassent de « payer leur facture ». La même morale prévaut aujourd’hui, bien que ce soit de la dette publique dont il soit maintenant question. Et la même colère enfle à nouveau contre les étudiants contestataires, plus acide encore. C’est que la morale de la dette fait circuler entre les gens une espèce particulièrement toxique de poison : le ressentiment. Pour qui se prennent-ils donc, ceux qui refusent d’endosser notre culpabilité à tous? Ceux qui clament leur désir d’un monde meilleur alors que la dette constitue notre seul horizon? Ceux qui se soustraient à l’obligation pénitentielle d’une production ininterrompue, ceux qui prennent la liberté d’investir l’espace public, et qui osent désobéir aux ordres de la police visant à étouffer leur protestation? Sus aux contestataires! Notre culpabilité ne peut souffrir la désunion. C’est unanimes que nous nous livrerons au rachat de notre dette. Nous souffrons, nous qui payons des taxes! Vous souffrirez avec nous, fût-ce à coups de matraques!


 

Note

[1] Peter Freuchen, Book of the Eskimos (1961), cité par David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2012, p. 79.

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Pour l’exemple

Par Jean François Bissonnette

Au matin du 20 avril 1915, à la lisière d’un boisé de la campagne lorraine, on fusilla le soldat Félix Baudy, maçon de son état. La veille, les 250 soldats de sa compagnie avaient refusé d’aller au devant d’une mort certaine, en montant à l’assaut d’une tranchée allemande comme on le leur ordonnait. Furieux, le commandant du régiment voulut les traduire tous devant la cour martiale pour « délit de lâcheté », avant de se raviser sur la suggestion de ses officiers. Deux hommes furent plutôt choisis au hasard pour comparaître, aux côtés de trois autres, dont Baudy, nommément désignés par leurs supérieurs. Ces derniers avaient pour circonstance aggravante d’être syndicalistes et membres de la Confédération générale du travail, connue pour ses positions antimilitaristes. Un procès fut organisé à la hâte. L’un des cinq fut innocenté, et les autres aussitôt passés par les armes. Leurs noms vinrent ainsi s’ajouter à la liste des quelque 2400 « poilus » condamnés à mort par l’armée française au cours de la Grande Guerre.

Image du film Fusillés pour l'exemple d'Alain Moreau.

Fusillés pour l’exemple.

Cent ans plus tard, presque jour pour jour, les autorités de l’Université du Québec à Montréal ont résolu d’intenter des procédures disciplinaires contre Justine Boulanger et huit autres étudiantes et étudiants, pour des faits de « vandalisme et d’actes illégaux » commis dans le cadre de leur activité militante. Sommés de comparaître devant le comité exécutif de l’université, sur un mode accusatoire où l’administration universitaire est à la fois juge et partie, ils encourent une peine d’expulsion, temporaire voire définitive, soit la mise au ban de leur milieu d’étude et de vie. Une mort sociale, en somme. Cette démarche, dans le contexte d’une grève politique initiée par les étudiants québécois, s’avère typique d’un durcissement répressif des institutions à l’égard de tout mouvement protestataire. Le 1er avril, le ministre de l’Éducation, François Blais, exhortait ainsi l’ensemble des directions d’établissements collégiaux et universitaires à engager semblables procédures contre leurs propres étudiants. À raison de « deux ou trois par jour », sélectionnés en vertu d’on ne sait quel critère, cette pratique de décimation des rangs militants devrait avoir pour effet, selon le ministre, de « refroidir les ardeurs de certains ».

D’aucuns trouveront grotesque et démesuré le rapprochement esquissé ci-haut entre les poilus fusillés et ces étudiants poursuivis par l’administration universitaire. Peut-on seulement comparer la violence létale du châtiment réservé à ces soldats, dans un contexte où les hommes mourraient quotidiennement par milliers sous les balles et les obus ennemis, et la punition toute symbolique en quoi consiste l’expulsion d’une université? Un élément leur est pourtant commun, qui jette une lumière crue sur la logique du pouvoir tel qu’il s’exerce dans nos institutions académiques. C’est l’exemplarité de la peine. En fusillant Baudy, comme en expulsant Boulanger, ce ne sont pas ces individus qui sont visés par le châtiment. Leur insoumission, leur rébellion, leurs vues contestataires les auront peut-être menés devant des tribunaux d’exception, mais leur punition n’a qu’un seul véritable objectif : agir sur le moral de leurs camarades.

Instiller la peur dans les esprits, inspirer un « respect mêlé d’effroi » pour la loi et l’ordre, comme le disait Thomas Hobbes, telle est bien la fonction dissuasive de la peine dans la rationalité pénale occidentale. Le châtiment a valeur d’exemple. Puisqu’on considère, en vertu de notre anthropologie individualiste, que chacun agit en fonction d’un « calcul des plaisirs et des peines », la punition exemplaire vise à modifier les données de celui-ci. Il s’agit de contrecarrer le désir de commettre un geste illicite en magnifiant l’anticipation de conséquences négatives. Or, malgré la peine qu’on lui inflige, ce n’est pas le coupable qui est le véritable objet du châtiment, en ce que l’on attendrait de lui des remords contrits, une conduite amendée. La violence qui s’exerce sur lui a d’abord et surtout une fonction symbolique. Elle est un spectacle. Son but est de défaire par avance, chez les spectateurs du châtiment, le projet d’agir à l’encontre des autorités.

La victime du châtiment n’est donc que l’instrument d’une politique des affects. Celle-ci se sert de l’individu pour mater et contrôler la puissance du collectif. Dans cette logique du bouc émissaire, qui sacrifie une victime arbitrairement désignée pour mieux assujettir la volonté des autres, l’objectif consiste à désolidariser les désirs, à faire que chacun craigne pour soi-même les conséquences d’une action à plusieurs, et par là-même, à restaurer le pouvoir de l’autorité, qui n’est rien sans cette domestication et cette atomisation de la puissance commune. On comprend dès lors pourquoi les gouvernements libéraux et leurs sbires dans les administrations universitaires ont tant encouragé, cette année comme en 2012, la contestation individualiste des mouvements de grève étudiante, par le biais d’injonctions laissant elles aussi planer la menace d’une violence répressive. Ici encore, l’objectif est de faire valoir l’intérêt de l’individu, et son mesquin calcul des plaisirs et des peines, contre la force du commun.

Exemple

L’exemple, © Clément de Gaulejac, 2 avril 2015.

Le recours au châtiment exemplaire dans le contexte d’un mouvement social contre l’austérité révèle ainsi la conception essentiellement disciplinaire de l’éducation qui prévaut au sommet de l’État, et qui percole jusqu’à sa base dans la réprobation générale du militantisme étudiant et de ses modes d’action. Les étudiants n’ont qu’une chose à faire : étudier. Sans faire de vagues, et sans s’attarder, car seul compte le fait qu’ils deviennent à leur tour et le plus rapidement possible des salariés et des contribuables, c’est-à-dire, les objets d’un double régime d’expropriation de leur puissance d’agir. Que les étudiants puissent être, collectivement, des acteurs politiques fait l’objet d’une dénégation viscérale. En dépit d’une longue tradition qui fonde sa légitimité historique, l’idée même d’une grève étudiante suscite une réaction dont la violence instinctive est stupéfiante, et qui va jusqu’à applaudir la répression policière et se moquer des blessés. Pour un peu, on fusillerait.

Il n’y a pas à douter que les soldats fusillés pour l’exemple aient aussi eu à souffrir, ou du moins leurs familles, les affres du déshonneur, les regards méprisants, les commentaires assassins, l’absence de compassion. Leur châtiment et leur dégradation étaient après tout le moyen pour les autorités de l’époque de maintenir les esprits dans un état de résignation et de haine, pour mieux voiler l’absurdité de la guerre sous les apparences de la nécessité. Et c’est peut-être aussi en cela qu’un Félix Baudy et une Justine Boulanger se ressemblent, par leur commun refus de l’absurdité d’une politique mortifère décidée dans le dos du peuple et aveuglément poursuivie à son détriment. La guerre de 1914 n’aura été qu’un immense sacrifice offert à la rivalité démente des bourgeoisies européennes. L’austérité libérale n’est qu’une œuvre de destruction accomplie au profit de notre bourgeoisie à nous. Et c’est bien parce que les Baudy et les Boulanger savent et refusent cet état de fait, et parce que leur savoir et leur refus sont contagieux, qu’il importe de les punir. Pour l’exemple.

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