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De Je suis Charlie à Je suis 3143: la grève étudiante de 2015 à partir de la pensée de Pier Paolo Pasolini

Par Julie Paquette, Montréal[1]

La critique du politique faite par Pier Paolo Pasolini s’articule autour de la notion du nouveau fascisme; cette forme inédite qui se consolide dans l’Italie des années 1970. Ce nouveau fascisme met en scène une société basée sur une contestation permanente mais superficielle qui, en trame de fond, engendre un conformisme plus pernicieux que ne l’avait fait le fascisme d’un Benito Mussolini. Le nouveau fascisme, sous couvert d’une contestation de l’ancienne élite, uniformise le citoyen et l’enracine dans une société de contrôle de laquelle il ne sait plus se méfier. C’est le mariage consacré entre le progrès et l’autoritarisme qui met en place une tolérance fallacieuse parce que concédée d’en haut.

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Crédit photo © Guillaume Leroux

La résistance contre cette uniformisation, Pasolini la retrouvait dans le tiers monde. Là où il tourne par exemple, son Carnet pour une Orestie africaine… Sa résistance à lui, il la pratiquait par le pouvoir de scandaliser. Il exhortait aussi la jeunesse italienne à en faire tout autant. Dans son intervention au Parti radical quelques jours avant sa mort, Pasolini, s’adressant à la relève en tant que « marxiste qui vote pour le PCI, et qui espère beaucoup de la nouvelle génération de communistes », exhorte cette jeunesse à demeurer authentique, à ne pas se laisser absorber par le nouveau conformisme de anticonformisme : il faut disait-il « oublier immédiatement les grands succès, et continuer imperturbables, obstinés, éternellement contraires, à prétendre, à vouloir, à vous identifier avec ce qui est autre; à scandaliser; à blasphémer »; à défaut de quoi la logique invisible et implacable du capital aura raison de toute dissidence. « Oubliez immédiatement les grands succès », en nos mots : Oubliez le grand soir. Ou encore : prenez garde à la corruption qui nous attend lorsque l’on cherche trop à se rapprocher du pouvoir.

Mais cette force scandaleuse et ce blasphème auquel fait appel Pasolini possède un revers, un double négatif… et cette thématique de la double potentialité du scandale et du blasphème (à la fois contre le pouvoir, mais potentiellement aussi, participant de sa logique), on la retrouve à plusieurs endroits dans l’œuvre de Pasolini… Il était bien conscient du risque de la récupération possible d’un mouvement, d’un film, d’une poésie ou d’une insurrection, par les autorités… Il était conscient du fait de la capacité de digestion des forces scandaleuses par le pouvoir qui était, et qui est toujours d’ailleurs, sans limite. Le blasphème et le scandale peuvent aussi, parfois, s’avérer être les meilleurs alliés du pouvoir… et c’est à cela qu’il faut échapper, et c’est en cela que la Grève de 2015 est intéressante, et c’est pour cela que Pasolini semble tout à fait à propos.

Mais avant de parler de la Grève, j’aimerais opérer un léger détour afin de mettre la table pour ma démonstration. J’aimerais revenir sur un événement qui a grandement marqué la France cette année. Puisqu’il est question de blasphème, puisqu’il est question du droit de scandaliser, puisqu’il est question aussi, c’est mon hypothèse, d’une transgression qui, au final, parait davantage servir les intérêts du pouvoir capitaliste que d’en ébranler la structure… Je parle de l’attaque contre Charlie Hebdo. On s’en rappelle, il a fallu peu de temps pour que sur les cadavres des caricaturistes, dansent les dirigeants de ce monde. Peut-être d’ailleurs, y avait-il déjà, dans ce journal, quelque chose qui laissait préfigurer une alliance entre les caricaturistes et les autorités, on se souvient notamment du fait que Sarkozy avait défendu Charlie Hebdo lors de l’affaire des caricatures… Ce « Je suis Charlie », scandé dès le premier soir, était d’ailleurs fort intéressant sur le plan de la « stratégie discursive ». N’y avait-il pas là une résonnance singulière avec le « Nous sommes tous américains » que titrait le journal Le Monde aux lendemains des attentats du 11 septembre…?

Je soutiendrai ici qu’il y a un lien entre la réaction orchestrée suite à l’attentat contre Charlie Hebdo et la situation politique au Québec. J’aimerais d’abord porter à votre mémoire que dans la foulée des attentats, Denis Coderre avait « autorisé » les manifestations pro-Charlie en affirmant que le règlement P-6 (règlement issu de la grève de 2012) ne s’appliquerait pas. Exemple éloquent s’il en est un de la fausse tolérance concédée d’en haut (parente du nouveau fascisme). Une manifestation pour la liberté d’expression, autorisée par les autorités. On nageait en pleine dissonance cognitive, mais passons… puisque l’analogie ne s’arrête pas là. Je veux vous parler, bien sûr, puisque cela est le centre de notre propos aujourd’hui, de la grève étudiante de 2015 en l’abordant d’abord sous l’angle de sa répression.

La répression exercée sur les étudiants et étudiantes depuis le début du conflit est sidérante. Si les étudiants semblent avoir appris de la grève de 2012 (je reviendrai sur ses enseignements plus tard), la réaction, elle, est encore mieux organisée… Le gouvernement est plus intransigeant, la police plus répressive et les dirigeants des institutions universitaires frappent à coup d’injonctions, usant du juridique contre le politique, en empêchant toute levée de cours, toute occupation, en criminalisant le mouvement de contestation.

En 2015, la police frappe avec plus de vigueur, et ce depuis les premiers balbutiements de la grève. Cette même police qui, ironiquement, avait apposé le carré rouge sur ses voitures, en signe de protestation contre les politiques d’austérité qui venaient menacer leur fonds de pension et leur retraite. Même si certains y ont vu une opportunité d’alliance entre l’appareil répressif et les étudiants, contre le gouvernement, force est de constater que cela est peu probable (et même peu souhaitable selon moi, mais passons). Or le scénario ridicule auquel nous assistons est le suivant : la police frappe les manifestants anti-austérité avec une matraque où est apposé un autocollant anti-austérité…

Je disais donc, la répression politique s’exerce encore plus férocement qu’en 2012. On se rappelle que dès la première semaine de grève, Naomi Tremblay-Trudeau a reçu une canette de gaz lacrymogène tirée par un policier en plein visage lors d’une manifestation jusque là pacifique dans la ville de Québec. À moins d’un mètre du visage! Si la scène est scandaleuse, la réaction est bien pire. S’est affiché sur les réseaux sociaux le « slogan » « Je suis 3143 », soit le numéro de matricule dudit policier, en solidarité avec ce policier qui « n’a fait que son devoir ». La jeune manifestante n’avait (dit-on) qu’à ne pas aller manifester si elle n’était pas prête à en subir les conséquences.

Et s’il y avait quelque chose en puissance dans le « Je suis Charlie » qui n’avait qu’été déployé dans le « Je suis 3143 »? Et si les forces scandaleuses (en puissance dans Charlie) avaient été récupérées par le pouvoir de manière à ce que la défense de la liberté d’expression soit la liberté d’expression des dirigeants, la liberté d’expression des forces de l’ordre? Le capital déploie une telle capacité de digestion des forces scandaleuses que le mouvement d’appui à la liberté d’expression devient un mouvement de soutien aux forces répressives… On assiste à un reversement complet du sens des mots… Il n’en fallait pas plus pour que l’équation suivante s’impose dans les médias :

Nous sommes tous américains = Je suis Charlie = Je suis 3143

Ou plus précisément :

11 SEPTEMBRE = ATTENTAT CONTRE CHARLIE HEBDO

= MANIFESTATION (OU OCCUPATION)

CONTRE

ISLAM = TERRORISTES = ÉTUDIANTS

S’en était fait : les étudiants furent comparés à l’État islamique et s’est déchainée toute une stratégie discursive visant à disqualifier le mouvement. Quand TERRORISME = action directe = briser une machine distributrice, c’est signe que notre seuil de tolérance à la dissidence est bien faible et qu’il y a lieu de s’inquiéter… Or, tout ce discours ne vise rien d’autre que de légitimer une forme de violence, celle exercée par le haut, par l’appareil répressif, par l’administration de l’Université. Monopole légitime qu’ils disaient… dont on use et abuse… On assiste à un véritable fétichisme de l’ordre.

Un autre fétichisme est aussi présent dans les médias : celui de la Grève étudiante de 2012. On lit dans les journaux des phrases étonnantes du type : « Le mouvement étudiant en 2012 était irréprochable dans son ensemble »; « les étudiants avaient des revendications justes en 2012 »; ou encore, une de mes préférées : « il nous manque un Gabriel Nadeau-Dubois, lui au moins était articulé ». Sérieusement, c’est à se demander si le Québec ne souffre pas d’amnésie collective… Non seulement GND était peint sous les traits d’Oussama Ben Laden (cf. un texte sur Trahir à ce propos), et on lui reprochait de toutes parts de monopoliser l’attention médiatique, non seulement on traitait les étudiants de nombrilistes en leur disant que leurs revendications ne concernaient que leur porte-monnaie, mais on semble aussi avoir oublié les fâcheuses dérives à l’intérieur même du mouvement, où des mécanismes de domination étaient reproduits au sein de la classe militante (et je parle, notamment, des cas d’agressions qui ont été dénoncées par la suite).

Outre les rivalités insipides où j’ai parfois l’impression que certains se complaisent dans un « ma grève est plus grosse que la tienne », j’ai la sincère conviction que la grève de 2015 a beaucoup appris de celle de 2012… La grève de 2015 a une spécificité que je dirais double :

  1. Elle met tout en œuvre pour que ne s’institutionnalise pas un pouvoir autour d’une figure de leader. Elle destitue ses dirigeants sitôt qu’ils tentent de contrôler le mouvement par le haut. En ce sens, elle se méfie du pouvoir autant interne qu’externe.
  2. Son objectif n’est pas circonscrit de la même manière. Là où les étudiants avaient des demandes spécifiques à leur statut en 2012 (contre la hausse des frais de scolarité, pour la gratuité scolaire), en 2015 les revendications concernent l’ensemble de la société québécoise : lutte contre les politiques d’austérité, lutte contre les hydrocarbures, etc. Cette crise étudiante ne vise pas la défense de la condition d’étudiant, elle a la prétention de remettre radicalement en cause le modèle sociétal dans lequel elle prend place.

Cette grève n’a pas de visage.

Sa stratégie est celle de la brèche.

Son expérience est plébéienne.

Pier Paolo Pasolini, la veille de sa mort, affirmait : « [L]e refus a toujours joué un rôle essentiel [dans l’histoire]. Les Saints, les ermites mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit non, et pas les courtisans et les assistants cardinaux. Cependant, pour être efficace le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel ». Ce refus semble être la seule alternative devant ce nouveau fascisme, devant Chronos, le dieu du capital chronométré qui nous assomme à coups de redditions de comptes et qui dévore ses propres enfants…

Au Québec, historiquement, ce refus avait un nom : le Refus global, aujourd’hui, il prend un visage impétueux tout droit inspiré de cet esprit pasolinien : FUCK TOUTE. Nous ne serons pas les collaborateurs d’un système qui cherche à nous récupérer. Nous préférerions ne pas.

I would prefer not to.

Bien sûr ce FUCK TOUTE peut lui aussi être récupéré par le pouvoir. Ce n’est pas d’hier que les échos libertaires servent le jeu du Capital. Mais cela ne vient aucunement disqualifier le geste en lui-même. Il faut se méfier de notre propre instrumentalisation, mais cela ne veut pas dire de collaborer plutôt que de refuser radicalement. Pasolini avait développé une éthique à ce sujet : l’éthique de l’abjuration. Il écrivait dans son Abjuration de la Trilogie de la vie :

Je pense que, avant de s’exprimer, on ne doit jamais, en aucun cas, craindre une instrumentalisation par le pouvoir et la culture. […] Mais je pense aussi qu’après il faut saisir clairement, jusqu’à quel point on a été instrumentalisé, éventuellement, par le pouvoir intégrateur. Et alors, si notre sincérité ou notre nécessité ont été asservies ou manipulées, je pense qu’il faut avoir carrément le courage d’abjurer.

Pasolini, « Abjuration de la Trilogie de la vie », 1975

11198839_10155545076875074_768275026_nLe FUCK TOUTE n’en est pas encore là. Quand les casseroles se sont transformées en BBQ des voisins, convoqués par le gouvernement libéral, nous étions oui, en pleine récupération (cf. un texte sur Trahir à ce propos). Le FUCK TOUTE n’en est pas là. Il ne fédère pas autant, il est vrai. Mais il est chargé d’un sens auquel il faudrait prêter l’oreille. Et pour ce faire, il faut passer par-dessus le premier scandale bourgeois d’un usage vernaculaire de la langue et se rappeler que l’utilisation des sacres comme rhétorique dénonciatrice n’est pas chose nouvelle au Québec (cf. « Un coup de matraque, ça frappe en tabarnak » (1971)). Ensuite, il faudrait écouter l’absence d’alternatives qu’offrent les politiques néolibérales et comprendre comment ce FUCK TOUTE est un pied de nez à la TINA (There is no alternative) de Tatcher. Devant l’indécence du gouvernement qui s’octroie des hausses de salaires, devant la caste grassement rémunérée, devant cette stabilité d’emploi qui n’est que fausse promesse, devant cette retraite qui ne sera que mirage demain, on s’étonne que la génération de précaires en devenir s’indigne, s’insurge… Pourtant, c’est dans la rue qu’elle crie FUCK TOUTE et non pas chez elle, dans son salon devant la télé. Et pourtant, elle lutte.

Plusieurs auraient voulu que le récit de la grève porte le titre de Chronique d’une mort annoncée… On fut prompt à affirmer que la grève sociale n’aura pas lieu. Mais demain, c’est le premier mai et aux dernières nouvelles, plus de 800 groupes communautaires seront en grève, partout à travers le Québec, et pas seulement dans les grands centres urbains. 800! Et ce, sans mot d’ordre des grandes centrales syndicales. Il faut croire que l’autonomie, dans ce cas, semble porter fruit.


Note

[1] Ce texte est une version légèrement remaniée d’une conférence qui a été prononcée le 29 avril à l’Université du Québec à Montréal dans le cadre de la table ronde « La grève étudiante : stratégies discursives et discours politiques » organisée par le CRIDAQ à laquelle ont participé aussi Marc-André Cyr, Dominique Leydet, Ricardo Peñafiel et Joseph-Yvon Thériault.

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Des prémisses pour contrer la gouvernance

Critique de Gouvernance. Le management totalitaire, d’Alain Deneault, Montréal: Lux éditeur, 2013.

Par Julie Paquette, Université de Montréal | ce texte est aussi disponible en format pdf

Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire, Montréal: Lux, 2013.

Deneault nous propose ici – en cinquante prémisses – une définition didactique, critique et exhaustive de l’idée de gouvernance; idée qui possède une effectivité manifeste – et on ne peut plus étonnante si l’on regarde sa relative nouveauté – sur tout l’appareil étatique, qui mérite d’être prise en compte.

Ce livre paraît au moment où sort sur les écrans Le prix des mots, documentaire réalisé par Julien Fréchette qui raconte la saga autour de la publication de Noir Canada (dont Deneault est l’un des auteurs) et de la poursuite en diffamation qui s’en est suivie par la société aurifère Barrick Gold. Notons d’emblée que cet ouvrage est teinté du bagage impressionnant de connaissances que Deneault a amassé au fil du temps concernant le secteur minier et pétrolier et les États du Sud, notamment l’Afrique (voir Noir Canada. Pillage corruption et criminalité en Afrique du Sud, 2008, Offshore. Paradis fiscaux et souveraineté criminelle, 2010, et Paradis sous terre, 2012, tous trois parus chez Écosociété). Cela sera d’ailleurs l’objet d’étude des prémisses 24 à 29 où Deneault soutiendra la thèse selon laquelle « le principe de la gouvernance vien[drait] auréoler de la défense de la paix et des droits de l’homme le seul droit qui vaille, celui de la propriété privé » (prémisse 25, p. 105). Voyons comment cela s’inscrit dans un raisonnement plus large.

Un participe présent, récent et passif

Deneault relève qu’étymologiquement, le terme gouvernance est le substantif obtenu à partir du participe présent (gouvernant) et que ce temps de verbe est, dans la langue française, le temps le plus faible, le moins engageant (p. 19). Ce constat sera éloquent pour la suite des choses.

L’entrée de la gouvernance dans l’arène de la politique (elle nous provient des théories managériales) a provoqué ce que Deneault nomme une véritable « révolution » (p. 11) : une révolution « anesthésiante » (p. 20). En fait, sa puissance conceptuelle est si forte qu’elle contamine non seulement le présent, l’avenir, mais s’assure d’une réécriture du passé, c’est à dire qu’elle « invers[e] causes et effets aux vues d’un passé fantasmé » (prémisse 30, p. 121). Ainsi, parlera-t-on de gouvernance chez Foucault, la confondant grossièrement avec la gouvernementalité (prémisse 23, p. 97) ou encore de « gouvernance soviétique » (prémisse 30, p. 121). La gouvernance fige donc le passé, le présent, le futur, sous l’auréole de la fin de l’histoire, elle procure l’illusion d’une paix, d’une stabilité… telle est sa révolution.

There is no alternative

Sur le plan de la politique, la gouvernance se manifeste par un dégagement – un retrait – des institutions traditionnelles du jeu du politique. Celles-ci délaissent une partie de leur souveraineté au profit d’une plus grande stabilité. Ce faisant, le gouvernement devient un partenaire parmi d’autres (prémisse 18, p. 81). La chute du mur de Berlin vient donc sceller le et la politique sous l’affirmation consacrée de Margaret Thatcher : « There is no alternative. »

La structure politique se voit entièrement redéfinie à la lumière de cette idée nouvelle. Désormais, la démocratie « ne se laisse plus médiatiser par des institutions, mais pas un nébuleux ‘système de gouvernance’ qu’aucun référent juridictionnel n’encadre et dans lequel se perdent les quelques garanties constitutionnelles que les peuples ont conquises dans leur histoire » (prémisse 4, p. 33).

Sur les pavés goudronnés de la fin de l’histoire dansent maintenant les agents de l’espace public. On semble croire « qu’une fois [l]e contrat [social] déchiré s’ouvrir[a] l’ère heureuse de la contractualisation plurielle et de la délibération perpétuelle » (p. 18). On assiste alors à la mise en avant d’une logique « participative » qui paraîtrait noble aux yeux de certain(e)s si elle revêtait les habits d’une démocratie radicale et directe au lieu de s’ériger en un impératif de la prise de parole à travers un cadre normatif consensuel pré-établi, ou pour le dire autrement : en une « collaboration horizontale » d’agents « formellement inégaux » à l’intérieur de paramètres toujours déjà fixés d’avance (prémisse 15, p. 70).

En conséquence, dans ce paradigme, indique Deneault, « le citoyen, avalé par ce concept managérial, ne pourra ainsi participer aux cercles de décisions publiques que s’il sait promouvoir des intérêts dignes d’un partenaire » (prémisse 8, p. 41). Il faut donc savoir jouer le jeu de la gouvernance si l’on veut être entendu : investir des lieux de sociabilité, accumuler du capital culturel et social… C’est l’ère des leaders à la petite semaine, de la « créativité » et de l’ « entregent fécond » (prémisse 13, p. 67). L’objectif premier est de faire partie du cercle décisionnel.

Le cercle de la gouvernance

Deneault décrit alors ce que je nommerais le « cercle de la gouvernance » : la gouvernance engendre un conformisme qui, se faisant, crée de l’exclusion. Afin de camoufler cette exclusion, le langage de la subversion et de la critique est intégré au sein de la gouvernance, ce qui provoque au final, cette révolution anesthésiante. Précisons.

L’un des effets de la gouvernance est de « nettoyer l’histoire de ce qui la dépolit » (p. 21) en misant sur le conformisme des différents acteurs participants (prémisse 9, p. 45). Il faut éviter à tout prix le retour des manifestations populaires (prémisse 20, p. 87). Toutes les discussions au « Sommet » (entre partenaires inégaux, prémisse 17, p. 79) doivent se conclure par un consensus qui gommera toute forme de dissidence.

La politique n’est plus « mise en partage », mais privation, pour ne pas dire privatisation (prémisse 10, p. 49). L’exclusion en elle-même n’est pas un phénomène propre à la gouvernance. Cependant, sa spécificité vient du fait de son déni, c’est-à-dire qu’elle « appliqu[e] une logique d’exclusion déguisée en son contraire (prémisses 8 et 11). Qui plus est, celui qui ne participe pas se verra affublé de la « pathologie de gouvernance » (prémisse 36, p. 144-145). On dira que son bagage génétique n’a su s’adapter aux nouvelles réalités. Ainsi l’écrivait, avec le plus grand sérieux, le politologue Gilles Paquet : « L’adoption de conformismes […] par évolution génético-culturelle, devie[nt] une partie de notre ADN » (p. 144-145).

Les non-participants se trouvent exclus de l’équation, ils n’existent pas dans la gouvernance. C’est alors que stratégiquement, il devient utile, voire nécessaire, de rapatrier tout le vocable contestataire à l’intérieur des rangs de la bonne gouvernance. Ainsi parlera-t-on de gouvernance subversive, voire même fera-t-on un appel aux armes (cf. la couverture et sa quatrième du livre de Gilles Paquet, Gouvernance. Une invitation à la subversion, Montréal, Liber, 2005). En bref, résume Deneault, « le théoricien de la gouvernance s’assure de redistribuer les rôles de façon à se donner à lui-même celui du rebelle » en habillant « d’une doublure critique son conformisme intellectuel » (prémisse 34, p. 137). Au final, c’est Francfort avalé par le Capital où le sujet aliéné disparaît devant la grotesque mascarade que met en scène cette époque « tellement corrompue par le bruit qu’elle n’entend pas la dissonance » (Adorno, prémisse 49, p. 186).

Que faire ?

Mais Deneault ne nous laisse pas ainsi, en conclusion, il affirme qu’il y existe bel et bien une alternative et nous invite, lectrices et lecteurs (probablement déjà convaincu(e)s pour la plupart) à cessez de jouer le jeu de la gouvernance. « La gouvernance ? En rire. Et vite passer aux choses sérieuses. » (p. 189) Les phrases s’enchaînent alors comme autant de slogans nécessaires : « [S]e rendre digne, s’indigner » (p. 190); « Comme Simonne Weil, tout soumettre à la critique radicale » (idem); « Ne plus sonner l’heure de l’engagement politique, mais celle du dégagement » (p. 192); « Se saisir des structures, pas l’inverse » (idem); « Afficher un optimisme plus fort que les contingences » (p. 193). Ces phrases sont autant d’appels à la mobilisation qui pourraient, il est vrai, résonner de manière assez creuse si l’on ne savait pas la force qu’il a fallu à Deneault pour affronter cette dite gouvernance. Reste que Deneault est ferme, il faut s’extirper de ces mécanismes et il est difficile de ne pas terminer la lecture de cet ouvrage avec une certaine admiration, sinon une admiration certaine pour son auteur.

Épilogue. « Réflexions » au Sommet

Avec Gouvernance. Management totalitaire on a probablement affaire au meilleur ouvrage (conjointement avec Université Inc. des chercheurs Éric Martin et Maxime Ouellette publié aussi chez Lux, 2011) pour nous permettre de saisir l’impératif d’une critique, d’une part, du modèle universitaire qui regorge de « colporteurs subventionné de la doctrine [de la gouvernance] » (prémisse 32, p. 122; voir aussi prémisse 30) et d’autre part de la manière dont le gouvernement Marois a mené le Sommet sur l’enseignement supérieur et ses conclusions, notamment la mise sur pied d’un chantier « visant à répondre aux demandes pressantes pour la bonification de la gouvernance des universités » (« Cinq chantiers pour autant de réformes », Le Devoir, 27 février 2013). Un exemple parmi tant d’autres du règne de la gouvernance, et dont l’ouvrage de Deneault nous aide à saisir les pourtours.

 

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Les retrouvailles

Par Julie Paquette | Université de Montréal

C’était comme des retrouvailles. Tout le monde était là.

Depuis le matin, je recevais des textos : « tu vas à la manif ? », « On se voit à la place du peuple ? », « Ça sent le printemps »… J’ai mis mon plus beau carré rouge. On s’est dirigé métro Joliette. Sur la rame, un esprit joyeux régnait. Regards solidaires. Station Square Victoria, on traverse le long corridor au pas de course, nous sommes plusieurs, les jeunes sont beaux. Les moins jeunes aussi.

Première bouffée d’air. Tout le monde était là. Les vieux amis, Anarchopanda, la banane. Un an après, tout apparaissait devant nous comme si c’était hier.

On se met en marche. La tension monte rapidement. On sent que ce n’est plus tout à fait comme avant. On sait que Martine au Sommet parle de gains. On sait la mascarade péquiste. On sait aussi qu’une grève pour bloquer une indexation de 3% ne soulèvera jamais autant les passions que la hausse à Charest…

Parce que Marois se dit souverainiste, parce qu’à chaque fois on oublie que le PQ n’est pas l’ami des groupes sociaux. Parce qu’on n’a pas de projet affirmatif, collectif. Pourtant, on n’en manque pas : pour la fin de la marchandisation du savoir, pour une autre économie possible… pour une lutte sociale…

Mais on est là, et on marche pareil. Quoi faire d’autre en ce 26 ? Impossible de rester chez soi… même si on se demande où tout ça va nous mener cette fois. Et on marche… et on marche… et on court. Parce que tout le monde court.

On avance, on avance…

Tout le monde était là. Les enfants des garderies nous saluant par les fenêtres, les draps rouges descendant des tours à logements. Tout le monde était là : deux hélicoptères, le SPVM et sa brigade urbaine, les chevaux, même la SQ était venue faire son tour.

Moins de sourires, plus de bousculades, beaucoup de provocation.

On rentre chez soi. On est en colère.

C’était comme des retrouvailles. Des gens qu’on a envie de revoir. D’autres pas du tout. On sait qu’on a vécu quelque chose ensemble. On ne veut pas être nostalgique… les projets ne manquent pas pourtant. Le printemps s’en vient. De quoi sera-t-il le nom ?

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