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Sur l’acte choronymique dans les Relations de Jacques Cartier

Par Julien Vallières

Dessin du XVIIIe siècle représentant Jacques Cartier et sa femme, Catherine des Granges. Dessin extrait d’un album intitulé Raretés des Indes, par Louis Nicolas, fac-similé; Bibliothèque nationale, Paris. L’original se trouve au Thomas Gilcrease Institute on American History and Art, Tulsa, Oklahoma.

À l’occasion des commémorations entourant le 400e anniversaire du premier voyage de Jacques Cartier au Canada, la revue Le Canada français, une publication de l’Université Laval, dérogeant à sa politique éditoriale, inséra dans ses pages une pièce en vers, « La découverte du Canada »[1], un dialogue en un acte du malouin Eugène Herpin[2]. Si tant est qu’il fût lu, et sans doute il le fut, comme c’était une revue savante largement diffusée, ce délassement littéraire ne tarda pas à être oublié. L’unique scène montre un Jacques Cartier rajeuni, amant consumé d’amour pour une Catherine des Granches, sa fiancée, elle aussi présente, marchant main dans la main sur la grand’grève de Saint-Malo, au soleil couchant, lui, tenté de renoncer à son voyage pour les beaux yeux de sa dame, elle, le rappelant à son devoir de découvreur. Leur rencontre imprévue, au moment où Cartier est invité à décrire son « hardi projet » à la table du connétable des Granches, menace d’en compromettre la réalisation. Désormais Cartier n’a plus d’yeux que pour Catherine, « [s]on beau rêve d’hier envol[é] en fumée ». Catherine, par l’alchimie du verbe, cherchera les mots pour fondre l’amour et le devoir en lutte dans le cœur de Jacques, et, « charmante prophétesse », lui dépeint « cette scène bénie », « sur un riant vallon de la nouvelle France / [où il a] fait planter la croix d’Espérance ». « Dans votre âme, laissez chanter votre génie », dit-elle encore, « le devoir et l’amour! Mais c’est leur double flamme / que je vois, à la fois, illuminer votre âme. » Arrêtée dans son plaidoyer par l’émotion, Catherine se couvre des mains le visage pour cacher à son amant les larmes qu’elle ne retient plus. Jacques prend ses mains « baignées de larmes », et alors seulement, lui, sourd à ses paroles, touché d’un pleur, il « appr[end] le moyen qui seul peut rendre heureux » : sur le bateau dont il est « à la fois pilote et capitaine », il partira réaliser son rêve de « découvreur de mondes ».

 

Découvreur de mondes

Un tel titre, accolé au nom d’un explorateur européen navigant sur des voies d’eau américaines, ne s’impose plus désormais avec la même évidence au poète. Cartier, dira-t-on, n’a pas découvert le Canada. Des hommes qui, de leurs canots, ont fendu ses eaux avant que ne les eussent fendues les navires sous le commandement du pilote malouin et qui, de leurs pieds, ont foulé son sol avant que ne l’eussent foulé les marins français avaient parcouru le pays avant lui. Néanmoins, tout en me gardant de prêter au mot une extension sémantique trop large, qu’il me soit permis de militer pour la conservation de son usage en pareil cas. Ce descouvrement sur lequel s’achève[3] la première relation ne manque pas de poésie à mes yeux. Ne dirait-on pas que c’est un voile d’ignorance que lèvent, en partie, les expéditions dont le roi charge Cartier, un voile recouvrant un continent aux yeux de ceux-là qui, étrangers à lui, collectivement, commanditent ces expéditions? Cartier et son équipage abordent les côtes américaines en reconnaissance. Des relations de ses voyages, de la première, en particulier, cette « rhapsodie des caps et battures »[4], ressort le portrait d’un pilote prudent et explorateur méthodique. Plus d’une fois, Cartier ralentit la navigation, fait mettre les voiles bas et de travers pour, comme il est dit, « ce que voullions abvoir plus emple congnoissance dudit parroige »[5]. Il en résultera des relevés topographiques précis, et ces relations qui nous sont parvenues, lesquelles, publiées, donneront effectivement à découvrir à un public européen un monde nouveau.

 

Le merveilleux du hasard

Détail (1) d’une carte dessinée à Dieppe en 1544 par Pierre Desceliers, qui tient compte des découvertes de Cartier dans ses deux premiers voyages.

Dans un long poème en prose empruntant son titre au toponyme Toutes Isles forgé par Cartier[6], l’écrivain et cinéaste Pierre Perrault, par la voix du narrateur de son récit, qui entreprend un pèlerinage dans le sillage de la navigation de son illustre devancier, dit regretter appartenir à un monde clos où le merveilleux du hasard n’opère plus : « J’eus la mélancolie de ces hasards pour lesquels il n’est plus de fortune comme si les voiliers avaient épuisé avant notre venue tous les imprévus de l’espace. »[7] Ce merveilleux du hasard est indissociable du découvrement : la houle de l’imprévu agite la mer que fend le vaisseau de l’explorateur. Révolu, le monde ouvert auquel appartient le découvreur faisait place, dans son économie, à ces hasards fortunés qui, encore agissants à la Renaissance, ont conduit à la découverte du Canada[8]. Ainsi, lors de son premier voyage, Cartier y vint naviguer, sur ordre du roi, pour y chercher certaines îles où, croyait-on, il devait se trouver quantité d’or et de richesses. S’il y trouva plutôt la voie de pénétration idéale dans la partie septentrionale du continent américain qu’est le fleuve Saint-Laurent, c’est accidentellement. Après avoir exploré en vain la baie des Chaleurs pour y trouver un passage[9], il en manque l’entrée et croit voir, dans l’île d’Anticosti, le prolongement de la péninsule gaspésienne[10]. Ce n’est qu’une fois contourné cet obstacle qu’il atteint le détroit qui, au nord, ouvre le passage aux eaux du fleuve et s’y engage[11]. Mais il lui faut s’en détourner et rentrer en France par crainte du mauvais temps[12]. Survient la rencontre fortuite d’indigènes qui s’en retournent dans leur pays à eux, au-delà du détroit que viennent de quitter les Français[13]; dès ce moment, Cartier sait qu’il y a une voie d’eau navigable pénétrant plus avant dans les terres et, lors de son second voyage, il s’engage résolument dans le détroit.

 

Es pais Accidentaulx

La première édition du Brief recit de la deuxième relation présente de nombreuses erreurs de transcription et coquilles, parmi lesquelles il en est une, cependant, remarquable non moins qu’heureuse, tant on se demande si on n’est point en présence d’un jeu de mots délibéré[14] : pour désigner le fabuleux Royaume du Saguenay et les pays au-delà, au lieu de l’adjectif occidentaulx est imprimé Accidentaulx[15]. Le copiste responsable de cette apparente erreur fut bien inspiré! Ne dirait-on pas que les pays Accidentaulx, ce sont les Amériques au grand complet, continent inattendu et obstacle terrestre qu’on ne cessa pas, sitôt découvert, de vouloir contourner pour trouver la route maritime la plus courte vers le Cathay? Pays abordés et traversés à la poursuite de merveilles, comme la terre du Saguenay était censée en receler[16]. Toponyme fortuit ou délibéré, il convient de le récupérer pour désigner ce Canada découvert par le capitaine Cartier sous le signe, dirait-on, de l’accident, à la faveur d’une méprise et d’un hasard.

 

Je nomme icelle…

Détail (2) d’une carte dessinée à Dieppe en 1544 par Pierre Desceliers, qui tient compte des découvertes de Cartier dans ses deux premiers voyages.

Cartier explorant le pays depuis le pont d’un bateau, les éléments géographiques auxquels il confère une dénomination appartiennent à la configuration littorale du golfe du Saint-Laurent et de la vallée laurentienne, soit qu’il s’agisse de havres et de baies, utiles à l’ancrage, soit, le plus souvent, d’îles et de caps, autant de points de repère pour la navigation. L’acte choronymique[17] s’accompagne habituellement, dans les relations des trois voyages, de l’exposé circonstancié des raisons qui ont mené au choix d’une dénomination. Cartier, offrant à son lecteur ces explications, transmet les clefs d’interprétation des noms qu’il donne et fournit des indications utiles au repérage de ceux qui viendront à sa suite. Lorsqu’une caractéristique du paysage ou un incident n’appellent pas une désignation particulière, le calendrier des fêtes des saints de l’Église catholique supplée à l’inspiration du marin. Ces noms acquièrent, de ce fait, une double fonction de repères, tant géographiques que chronologiques, et, par suite, rendent aisées la datation de la découverte du lieu et la reconstitution de l’itinéraire de l’expédition à même l’étude des cartes. Quelques noms encore sont attribués en hommage à une personnalité de l’époque, à un membre de l’équipage ou à un proche parent. S’en tenant à la première relation, parmi les toponymes dus à Cartier, on peut relever les exemples qui suivent, répartis en quatre groupes[18].

Du premier groupe

Nous passames par my les isles qui sont en si grant nombre qu’il n’est possible les sçavoir nombrez […] Lesdites isles furent nommees Toutes Isles.[19]

nous congneumes que s’estoit terre ferme dont y avoit gros cap double l’un par dessurs l’autre et pour ce le nonmames Cap Double.[20]

trouvames des terres à montaignes moult haultes et effarables entre lesquelles y a une apparoissante estre comme une granche et pour ce nonmames ce lieu les monts de Granches.[21]

une baye plaine de isles rondes comme coulonbiers et pour ce leur donnames à nom les Coulonbiers[22]

Icelles isles [étaient] aussi plaines de ouaiseaux que ung pré de herbe qui heirent au dedans d’icelles isles dont la plus grande estoit plaine de margaulx […] Nous nommanes icelles isles isles de Margaulx.[23]

Leur terre est en challeur plus temperee que la terre d’Espagne et la plus belle qui soict possible de voir et aussi eunye que ung estanc. […] Nous nonmames ladite baye la baye de Chaleur.[24]

Ces toponymes ont été dictés par une caractéristique de l’environnement. Dans la majorité des cas, elle est paysagique, tel que le donne à lire le récit de découvrement de Toutes Isles, du cap Double, des monts des Granges, des Colombiers. La caractéristique peut également être faunique, comme dans le cas des îles des Margaulx. Quant à la baie des Chaleurs, elle doit son nom à un microclimat. Les cas des Islettes[25], du cap Pointu[26], du cap de Latte[27], de l’île Allezay[28] peuvent être mentionnés aussi au nombre des toponymes du groupe.

Du deuxième groupe

une belle ripviere de peu de fons où vysmes des barques de sauvaiges qui traversoinct ladite ripviere qui pour ce fut nommee ripviere de Barcques.[29]

un autre [cap] […] qui fut nommé le cap de Sauvaige[30]

Le cap de ladite terre du su fut nommé Cap d’Espérance pour l’espoir que nous abvions de y trouvés passaige.[31]

[eulx] viendrent avec deux barques envyron douze hommes lesquelz vindrent aussi franchement à bort de noz navires que s’ilz eussent esté Françoys. Ilz nous firent entendre […] qu’ils estoient au cappitaine Thiennot, lequel estoit sur ledit cap […] Nous nonmasmes ledit cap le cap Thiennot.[32]

Déterminés par une circonstance advenue au moment de la découverte des lieux, ces toponymes présentent un nombre plus limité de cas. Cette circonstance peut ressortir à la survenue d’un incident, comme cette rencontre fortuite avec des indigènes qui provoque le double baptême de la rivière des Barques et du cap du Sauvage, et cette autre rencontre avec des indigènes au large de la Côte-Nord qui entraîne l’attribution du nom d’un présumé capitaine au cap Thiennot. Circonstance d’un autre ordre, c’est pour avoir suscité un sentiment d’espoir chez Cartier et ses compagnons que le cap d’Espérance porte son nom.

Du troisième groupe

nous trouvames ung bon hable, qui fut nommé sainct Anthoine.[33]

nous eumes congnoissance d’un cap de terre […] et pour ce que s’estoit le jour monseigneur sainct Jehan le nonmames le cap Sainct Jehan.[34]

congneumes que c’estoict une baye qui a environ vignt lieues de parfont et autant de traverse. Nous la monmames la baye Sainct Lunaire.[35]

Et le quart jour dudit moys jour St Martin rengeames ladite terre du nort pour trouver hable et entranmes en une petite baye et conche de terre toute ouverte de vers le su où il n’y a aulcun abry dudit vant et la nonmames la conche Sainct Martin.[36]

Et pour ce que le jour saint Pierre nous entrasmes dedans ledit destroit nous le nonmasmes le destroyt Saint Pierre.[37]

Ces toponymes appartiennent tous au même genre et leur attribution est régie par un même principe. Ce sont des hagionymes, ou noms de saints, que la tradition catholique commémore en associant leur martyre aux jours du calendrier et dont Cartier se sert pour nommer certains lieux, par convention, suivant la date à laquelle est survenue leur découverte. Le havre Saint-Servan[38], la rivière Saint-Jacques[39], la baie Saint-Jullian[40], les caps Saint-Pierre[41] et Saint-Loys[42] peuvent être ajoutés à la liste des toponymes du troisième groupe signalés dans les récits de découvrement reproduits.

Du quatrième groupe

Je nomme icelle isle Saincte Katherine[43]

ung aultre hable […] lequel je pencze l’un des bons hables du monde. Et iceluy fut nommé le hable Jacques Cartier.[44]

ung cap qui demeure au su ung quart du surouaist qui fut nommé Cap Royal[45]

Cestedite ille est la milleure terre que nous ayons veu […] Celle isle fut nommee l’ille de Bryon.[46]

il luy a ung beau cap que nous nommames Cap du Daulphin pour ce que c’est le commancement des bonnes terres.[47]

ung cap de terre moult beau nommé Cap d’Orleans.[48]

Ces toponymes proviennent de noms ou de titres de personnes. Les motifs qui dirigent leur attribution ne relèvent pas de la géographie, mais de la politique. Conférant une dénotation topographique à leurs anthroponymes, Cartier rend de la sorte hommage à son épouse, Catherine, dont il voile l’identité en adjoignant à son nom l’épithète sainte, au roi et à ses fils aîné et puîné, le Dauphin et le duc d’Orléans, ainsi qu’à un amiral de France qui délivra sa commission, Philippe Chabot, seigneur de Brion. Il s’associe lui-même à un havre paraissant à ses yeux exercés de marin « l’un des bons hables du monde »[49].

 

Parachever le procès de découvrement

À la différence du conquérant, dont le rapport au territoire est un rapport de possession, le découvreur établit avec celui-ci un rapport de connaissance. Ce dernier ne s’exprime nulle part mieux que dans la série des actes choronymiques par laquelle le découvreur parachève le procès de découvrement en désignant, à la connaissance universelle, les lieux qu’il nomme. Donner un nom aux lieux inédits les dérobe à « l’obscurité sans nom »[50], leur consacre une existence à la lumière du langage. Capitaine de son expédition, c’est à Cartier qu’échoit la responsabilité solennelle de révéler les lieux en leur conférant une dénomination. Une obligation à laquelle il ne déroge pas dans les Relations et, en particulier, dans la relation du premier voyage où l’acte choronymique ponctue avec régularité le texte. Pénétrant dans des terres inconnues des Européens, les langues indigènes et la désignation de l’espace, propre à ces langues, ignorées de lui, Cartier attribue à chacune des étapes de son périple des noms qui traduisent sa perception du territoire qu’il est chargé d’explorer[51]. À bientôt cinq siècles de distance d’une œuvre considérable sous plusieurs points de vue, maintes dénominations conférées par Cartier subsistant, cet apport fondateur à la toponymie du pays laurentien s’avère être le legs le plus durable et le mieux partagé de sa navigation.

…Et quand il sera vieux, le découvreur de mondes

Il aimera conter l’histoire d’une larme

Ce que fut sa puissance et ce que fut son charme :

Pour le roi, pour la France : un monde et tous ses biens;

Et pour Dieu, pour le ciel, un peuple de chrétiens.[52]


Notes*

* Les références dans les notes sont abrégées. On consultera la bibliographie pour des notices complètes.

 

[1] « La découverte du Canada », Le Canada français, 1934, p. 451-454. Les citations suivantes sont toutes extraites de cette pièce.

[2] Eugène Herpin (1860-1942), avocat, publiciste et historien de Saint-Malo.

[3] Jacques Cartier, Première relation, ch. 24 : « Fin du descouvrement ».

[4] Michel Bideaux, « Introduction » aux Relations de Jacques Cartier, 1986, p. 70.

[5] Première relation, ch. 14.

[6] Ibid., ch. 7 : « Lesdites isles furent nommees Toutes Isles. »

[7] Pierre Perrault, Toutes Isles, 1963, p. 52.

[8] Jean-Claude Lasserre, « Jacques Cartier et le Saint-Laurent », Études canadiennes / Canadian Studies, 1984, p. 137-139.

[9] Première relation, ch. 18 : « … esquippames nosdites barcques pour aller descouvriz ladite baye… »

[10] Ibid., ch. 21 : « pour ce que depuis l’entree de ladite riviere estoit la terre rengee faisant une baye en maniere de demy cercle dont avyons veues de toute la couste de noz navires. En en faisant la routte vynmes querir ladite terre… »

[11] Ibid., ch. 22 : « Nous rangasmes lesdites terres tant d’une part que d’aultre faissant le noruoest pour veoyr s’il c’estoit baye ou passaige… »; ch. 23 : « nous entrasmes dedans ledit destroit… »

[12] Ibid., ch. 23 : « assemblasmes tous les cappitaines pillottes maystres et compagnons pour avoyr l’opinion et advys […] Apres lesquelles oppinions prinses fusmes arrivez large à nous en retourner. »

[13] Ibid., ch. 23 : « Ilz nous firent entendre qu’ilz venoyent de la Grant Baye et qu’ilz s’en retournoyent en leur pais devers là où nous venyons… »

[14] Mireille Huchon, Le français au temps de Jacques Cartier, 2006, p. 77.

[15] Brief recit…, p. 40-41 [Deuxième relation, chapitre 19] : « qu’il estoit bien desliberé de mener ledict seigneur en France pour cōpter & dire au Roy ce qu’il auoit veu es pais accidentaulx, des merueilles du monde. »

[16] Ibid.

[17] De choronyme : nom d’espace ou de lieu. Christian Morissonneau, auquel j’emprunte ce mot, l’emploie pour désigner l’acte de dénomination. Voir Le langage géographique de Cartier et de Champlain, 1978.

[18] Faute d’interprètes lors de ce premier voyage, aucun nom indigène n’est rapporté dans la première relation. Il en est en revanche quelques exemples, certains devenus courants, dans les deuxième et troisième relations. Toutefois Cartier prend acte, en ces cas-là, de noms existants. Quoique leurs désignations nous soient connues parce qu’ils sont mentionnés dans les Relations, ces lieux ne sont pas, par conséquent, dénommés par l’explorateur.

[19] Première relation, ch. 7.

[20] Ibid., ch.  9.

[21] Ibid.

[22] Ibid.

[23] Ibid., ch. 12.

[24] Ibid., ch. 18.

[25] Ibid., ch. 6.

[26] Ibid., ch. 9.

[27] Ibid.

[28] Ibid., ch. 13.

[29] Ibid., ch. 14.

[30] Ibid.

[31] Ibid., ch. 16.

[32] Ibid., ch. 23.

[33] Ibid., ch. 8.

[34] Ibid., ch. 11.

[35] Ibid., ch. 15.

[36] Ibid., ch. 16.

[37] Ibid., ch. 23.

[38] Ibid., ch. 8.

[39] Ibid.

[40] Ibid., ch. 9.

[41] Ibid., ch. 13.

[42] Ibid., ch. 22.

[43] Ibid., ch. 5.

[44] Ibid., ch. 8.

[45] Ibid., ch. 9.

[46] Ibid., ch. 12.

[47] Ibid.

[48] Ibid., ch. 14.

[49] Ibid., ch. 21.

[50] André Berthiaume, La découverte ambiguë, 1976, p. 70.

[51] Morissonneau, op. cit., p. 15. Je paraphrase un peu; Morissonneau ne fait toutefois pas de distinction, dans son propos, entre Cartier et Champlain.

[52] Eugène Herpin, op. cit., p. 454.

 

Bibliographie

Berthiaume, André, La découverte ambiguë : essai sur les récits de voyage de Jacques Cartier et leur fortune littéraire, Montréal, Pierre Tisseyre, 1976.

Cartier, Jacques, Relations, édition critique par Michel Bideaux, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, collection Bibliothèque du Nouveau Monde, 1986.

Cartier, Jacques, Brief recit, & succincte narration, de la nauigation faicte es ysles de Canada, Hochelage & Saguenay & autres, auec particulieres meurs, langaige, & cerimonies des habitans d’icelles : fort delectable à veoir, document électronique numérisé par la BNF, reproduction de l’édition de Paris, Ponce Roffet dict le Faucheur & Anthoine le Clerc freres, 1545.

Herpin, Eugène, « La découverte du Canada », Le Canada français, deuxième série du Parler français, vol. XXI, no 5, janvier 1934, p. 451-454.

Huchon, Mireille, Le français au temps de Jacques Cartier, présentation de Claude La Charité, Rimouski, Tangence, collection Confluences, 2006.

Lasserre, Jean-Claude, « Jacques Cartier et le Saint-Laurent : hasards et grandeurs d’une “découverte” », Études canadiennes / Canadian Studies, n17, décembre 1984, p. 137-148.

Morissonneau, Christian, Le langage géographique de Cartier et de Champlain : choronymie, vocabulaire et perception, avec la collaboration de Henri Dorion, Québec, Presses de l’Université Laval, coll. Choronoma : 7, 1978.

Morissonneau, Christian, « L’œuvre de Jacques Cartier », dans Le Monde de Jacques Cartier : l’aventure au XVIe siècle, éd. Fernand Braudel, Montréal, Libre-Expression, et Paris, Berger-Levrault, 1984, p. 289-294.

Perrault, Pierre, Toutes Isles, chronologie, bibliographie et jugements critiques, Montréal, Fides, coll. Bibliothèque canadienne-française, 1963.

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Géographie et Littérature

Par Benoît Brouillette, présenté par Julien Vallières | ce texte est aussi disponible en format pdf


Présentation

Le médecin et écrivain Ringuet (1895-1960) et le géographe Benoît Brouillette (1904-1979) comptent parmi les membres fondateurs de la Société de géographie de Montréal. Fondée en décembre 1939 sous l’impulsion de Brouillette – son secrétaire de nombreuses années et l’un de ses principaux animateurs –, dissoute en 1974, cette société réunira tout d’abord tant des géographes de métier que des gens du monde, littérateurs pour la plupart, qui montraient pour la géographie et les voyages un intérêt particulier. C’est le cas de Ringuet qui voyagea beaucoup et qui publia des essais sur le peuplement des Amériques et la découverte du continent. Brouillette, dans le texte que nous publions, s’offre le plaisir de lire avec des yeux de géographe l’œuvre célèbre du romancier québécois, Trente arpents, publiée en 1938. Il y mène une enquête pour tenter de situer les lieux de l’action du roman. Ce texte parut originellement en 1965 dans les Mémoires de la Société royale du Canada, quatrième série, troisième tome, aux pages 13 à 18. L’auteur agissait alors à titre de président de la Première section de la Société royale. Notons qu’un même projet anima Paule Sainte-Marie, qui parvint à récolter des témoignages lui permettant de conclure, contrairement à Brouillette, que le hameau où prennent place la majorité des événements du récit fut bien réel, et qu’il était désigné du nom de Ruisseau Saint-Georges. Publié à compte d’auteur en 1990, son petit livre est intitulé Trente arpents à Saint-Jacques.

Julien Vallières

La question que je désire examiner avec vous se pose en termes simples ayant, de prime abord, un caractère d’évidence : dans quelle mesure le géographe peut-il ou doit-il s’inspirer de littérature régionale lorsqu’il évoque un certain milieu naturel et humain? Géographes et écrivains ont sans doute des préoccupations communes. Les premiers sont des observateurs par définition, qui s’efforcent de décrire les phénomènes afin de mieux comprendre et expliquer les rapports entre la nature et les activités humaines. Les seconds peuvent aussi être d’excellents observateurs, moins matérialistes que les précédents, mais plus subtiles et perspicaces, sachant évoquer l’atmosphère d’un lieu ou d’une situation. Ceux-ci peuvent donc être très utiles aux géographes dont ils complètent la documentation de manière originale et vivante. Il faut savoir cependant à qui s’adresser car, parmi les écrivains dont les œuvres se situent dans un cadre géographique, tous ne méritent pas la même attention. Raoul Blanchard, spécialiste des Alpes, fulminait contre les romans d’Henry Bordeaux dont l’action se passe en Savoie. Pourtant les exemples ne manquent pas d’auteurs, essayistes et romanciers, qui savent bien observer et décrire non seulement les gens mais même certains phénomènes naturels en des termes dont les géographes tireraient profit s’ils les connaissaient. Ces littérateurs possèdent un sens aigu des réalités soit par intuition, soit par suite de leur formation intellectuelle.

Demandons, par exemple, à Jules Romains[1] comment il aperçoit son pays sur un planisphère. Voici la réponse de cet ancien Normalien qui a subi, inconsciemment peut-être, l’influence de Vidal de la Blache :

Elle [la France] occupait le bout de ce continent maigre et osseux, qui depuis la carrure bovine de l’Asie, ne cesse de se rétrécir pour faire front à l’Océan Occidental. Mais si elle était au bout, elle n’était ni dans un coin, ni dans une corne. Elle ne formait pas un cul-de-sac de l’Europe […] Tout ce qui cheminait de l’Est à l’Ouest, d’un patient pas séculaire, tout ce qui n’était pas accroché en route arrivait jusqu’à elle nécessairement. Pas une race, pas une horde qui ne fut venue un jour ou l’autre, les narines ouvertes, y faire un tour, s’y frotter le poil au balcon de l’Océan, flairer le vent qui venait de par là et les humides douceurs qui régnaient dans tout ce courtil […] Si des échantillons de toutes les races de l’Europe étaient venus tomber d’âge en âge dans l’hexagone français, comme ils iraient tomber plus tard dans l’énorme quadrilatère américain, ils n’y étaient pas, comme ils devaient le faire en face, tombés dans le vide. Ils s’y étaient heurtés à de petits hommes des montagnes déjà serrés, fort têtus, contents de peu, se battant bien, et très rageurs sur la question de leurs terres, où ils étaient arrivés longtemps avant tout le monde.

Après ce rappel de géographie humaine, Jules Romains esquisse les grands traits du relief :

Des vallées non pas immenses, mais majestueuses […] Aucune n’étant la vallée du pays, ne la drainant de bout en bout. Des montagnes nombreuses, à la fois pénétrables et cloisonnées; les plus hautes situées aux frontières du territoire et en chicanant l’accès. Peu de grandes plaines et fort éloignées l’une de l’autre, si bien que le mélange qui s’opérait dans l’une n’avait aucune chance de couler tel quel dans l’autre, ni de s’étendre de l’une à l’autre par va et vient. De quoi faire beaucoup de brassages. De quoi faire beaucoup de provinces. Et comme le sol n’était pas ingrat, de quoi y enraciner beaucoup de paysans.

Ce texte, digne de figurer dans une anthologie, fait pardonner à son auteur de s’être moqué cruellement de prétendus géographes dans ses pièces de théâtre.

Existe-t-il des pages analogues dans la littérature canadienne d’expression française? Je n’en doute pas et crois qu’il serait possible de constituer une anthologie géographique avec les citations appropriées des auteurs qui ont le mieux observé nos gens et notre milieu. Les sociologues montrent la voie aux géographes à cet égard, quand ils utilisent les œuvres de romanciers qu’ils estiment être assez bons observateurs pour les aider à mieux saisir le caractère et le comportement des groupes sociaux qu’ils étudient. Toutefois, s’il fallait dépouiller et analyser systématiquement les écrits de tous ceux dont les noms nous viennent spontanément à l’esprit, il y aurait un travail à faire qui déborderait les cadres de notre propos, un travail d’équipe, analogue à celui des archivistes, et dont les résultats ne seraient pas sans intérêt. Or cette recherche serait d’autant plus fructueuse qu’elle se place sur les marges de plusieurs disciplines à une époque où l’on s’efforce d’abolir les frontières entre les multiples connaissances humaines. Faute de temps, je me bornerai, pour illustrer la méthode que je préconise, à analyser un seul roman, Trente arpents, de Ringuet, publié chez Flammarion en 1938, et dont le rayonnement fut à l’époque fort considérable.

L’objet de notre enquête, rappelons-le, est de rechercher sous la plume du romancier une évocation, une peinture du milieu géographique tant naturel qu’humain. L’auteur peut inventer un milieu comme il invente ses personnages, mais son imagination s’inspire de données réelles, plus ou moins exactement transposées dans le récit. La première question qui vient à l’esprit d’un géographe en ouvrant le livre de Ringuet est de savoir le sens du mot « arpent ». Est-ce une mesure de longueur ou de surface? Selon n’importe quel dictionnaire français, l’arpent désigne une superficie; mais le dictionnaire Bélisle[2] lui attribue deux sens : arpent de longueur soit 192 pieds, et arpent carré soit 36 802 pieds carrés. Ringuet n’indique le sens qu’il donne au titre de son roman qu’à la page 144 : « Combien la nuit était douce! […] Euchariste songea que derrière lui, sur trente arpents de long et cinq de large, se dressait […] ». Mesuré en superficie le domaine des Moisan couvre 150 arpents carrés, parcelle de terrain suffisante pour assurer l’existence d’une famille rurale au Québec. Le roman débute par un dialogue entre Euchariste, le héros principal, et un voisin venu faire un brin de causette le dimanche après-midi. Assis sur la véranda, ils fument et bientôt se taisent, les yeux perdus. Ringuet décrit la propriété (p. 7 et 8) :

Devant eux, autour d’eux, les prés s’étendaient; la plaine largement étalée et chatoyante, peinte des couleurs crues d’octobre. Les premières gelées matinales avaient enluminé de safran ou de vieil or le damier alterné des champs […] De-ci, de-là, des boqueteaux tiraient l’œil, les saules noirs déjà nus brochant sur les hêtres verts encore. Puis plus loin, en arrière, là où le sol se relevait comme le bord d’une croupe, le long bandeau du bois, symphonie de couleurs fondues dont les basses étaient le vert invincible des résineux, et l’aigu l’écarlate des érables planes qu’on appelle simplement chez nous des plènes. En avant, pas très loin, le même carrelage des champs venait buter sur la haie rousse des aulnes courts dont les déchirures montraient le miroitement métallique de la rivière*.

Voilà une description qui suffit à évoquer dans l’esprit du lecteur les traits essentiels du paysage : un domaine (une terre, selon l’expression usuelle) dont les parcelles en culture se trouvent dans la plaine, bornée par un ruisseau à l’extrémité inférieure et par un coteau à l’autre bout, au sommet duquel un taillis remplace les cultures. En outre, le terroir est de qualité, c’est « la vieille terre des Moisan, riche et grasse, généreuse au travail, lentement façonnée autrefois, des milliers et des milliers d’années auparavant, jusqu’à ce que le fleuve amoindri quittât son ancienne rive, le coteau, là-bas, après avoir patiemment et des siècles durant étalé couche par couche ses lourdes alluvions » (p. 11).

L’origine du sol s’explique, selon Ringuet, par les dépôts superposés d’alluvions dans un fleuve qui fut d’abord immense et s’est ensuite réduit graduellement à ses dimensions présentes. Même si cette hypothèse paraît trop simple aux yeux des spécialistes en géographie physique, personne ne saurait blâmer un romancier de l’avoir avancée, car elle correspondait aux idées alors en cours.

Où la ferme des Moisan est-elle située? Pourrait-on la localiser sur une carte du Québec? Ringuet la place dans une plaine dont il vante la fertilité par opposition au sol caillouteux des Laurentides. « La ferme, » dit-il (p. 51) « se trouve à deux lieues du village de Saint-Jacques et à trois lieues de Labernadie dans la direction opposée ». D’autres repères sont signalés plus loin : un village à dix-sept milles en amont, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (p. 140), une pauvre église à neuf lieues « dans les concessions », celle de Saint-Isidore (p. 158). Inutile d’entreprendre des recherches sur le cadastre ou sur les feuilles topographiques des zones marginales entre la plaine du Saint-Laurent et le rebord du Bouclier canadien. Toute cette toponymie est fictive. Seule la ville où Moisan ira conduire son fils aîné au séminaire peut se reconnaître. Partis de grand matin en « planche », voiture hippomobile légère, les voyageurs arrivent au terme de leur longue randonnée en fin d’après-midi. Aux abords de la ville, « à droite […] le fleuve roule vers la mer lointaine la masse de ses eaux glauques troublées d’alluvions. […] À un mille vers la gauche, une crête oblique court […] vers le fleuve et vers la ville. Rivière et coteau enserrent un triangle de terre dont la ville couronne la pointe extrême » (p. 88). Ces éléments de la topographie ne peuvent que désigner la ville de Trois-Rivières abordée par le Sud-Ouest. Un autre détail précise le site encore davantage. « Ils sont au cœur du bourg, à la croisée de deux rues principales dont l’une va se jeter à la rivière en contre-bas, si bien qu’un bateau à quai semble échoué en pleine ville » (p. 91). Ce carrefour, les Trifluviens l’ont reconnu, c’est le croisement des rues Notre-Dame et Des Forges, cette dernière aboutissant au quai où accoste le bateau-passeur entre Trois-Rivières et Sainte-Angèle. Donc la ferme des Moisan se trouve quelque part au sud-ouest de Trois-Rivières. Il ne faudrait surtout pas croire qu’il s’agit de Saint-Jacques, comté de Montcalm, village situé beaucoup trop loin et dont la topographie ne correspond aucunement à la description du milieu local que fait l’auteur au début de son roman.

On ne saurait parler d’habitat rural au Canada français sans faire allusion à son mode original d’implantation : le système du rang. Ringuet en parle (p. 51), en décrivant le hameau qui s’était constitué peu à peu au carrefour voisin, à « la croisée des chemins » formée par « la grand’route, le chemin du roi, qui longeait irrégulièrement la rivière » (appelée ruisseau au début), et « d’autre part la route de raccordement entre le grand rang et les terres de l’intérieur ». Sur le cadastre, un rang est la subdivision d’un canton ou d’une seigneurie; il groupe un certain nombre de propriétés ayant une superficie sensiblement égale à celle des Moisan, et toutes disposées parallèlement. On désigne d’ordinaire par grand rang le secteur le plus anciennement occupé d’une municipalité. Les terres de l’intérieur forment d’autres rangs qui sont occupées au fur et à mesure de leur défrichement. Celles dont parle Ringuet étaient connues sous le nom de rang des pommes. Le hameau du carrefour n’avait d’abord qu’une fromagerie établie depuis deux générations. Vinrent s’y établir par la suite un « atelier de forge et maréchalerie », une « échoppe de sellier », une boulangerie et le « magasin général » de la veuve Auger qui « devint le rendez-vous des flâneurs, du jour où le député […] lui obtint une station postale ». « Tout cela, avec les maisons des fermiers [celle des Moisan était la huitième en s’éloignant du carrefour], faisait à la croisée des routes un groupe de constructions basses, sans étage, faites de planches clouées verticalement sur la charpente et noircies par les intempéries, et que le voisinage de la fromagerie remplissait continuellement d’une odeur aigre de petit-lait » (p. 52). Ce noyau allait s’accroître pour former un village nouveau dix ans plus tard (p. 115).

Examinons de plus près la ferme des Moisan pour savoir, dans la mesure du possible, comment se logent ceux qui l’habitent et de quoi ils tirent leur subsistance. Au début du récit, Euchariste encore célibataire vit avec son oncle Ephrem et une vieille servante dans la maison qui avait remplacé la demeure ancestrale tombée en ruines après le départ de son père vers les Laurentides. Elle se compose d’un « corps principal, recouvert d’un toit à pans coupés et flanquée d’une aile toute semblable un peu en retrait, plus petite, et qui était la cuisine. Tout cela en bois recouvert d’un badigeon jaunâtre » (p. 19 et 20). La façade, que longe une véranda à l’extérieur, est percée de deux fenêtres; celle de gauche donne sur le salon, celle de droite sur une salle commune qui communique d’une part avec la chambre à coucher du maître, située en arrière du salon, et d’autre part avec la cuisine par une porte intérieure. Un escalier conduisait de la même salle aux chambres mansardées à l’étage supérieur. Ringuet nous renseigne sur l’utilisation des pièces : le salon « aux volets hermétiques » ne servait que pour recevoir la visite annuelle du curé ou celle des parents de la ville; la salle commune n’était guère utilisée depuis la mort de tante Ludivine; la vie quotidienne se passait dans la cuisine « que l’on ne quittait que pour aller, le matin, reprendre le joug quotidien, le soir, après une veillée enfumée, étendre sur les lits durs des membres recrus ».

Outre les deux maisons, la neuve et la vieille qui sera plus tard rafistolée (p. 140) par un fils d’Euchariste, la ferme possède des dépendances : la grange-étable, séparée de la maison par un cour, un poulailler et une porcherie, « bâtiments toujours propres, badigeonnés tous les ans » (p. 105).

L’oncle Ephrem meurt subitement d’une crise cardiaque et lègue son bien à son neveu au moment où celui-ci épouse Alphonsine Branchaud. Un nouveau foyer se fonde. « La terre était capable de faire vivre les Moisan tant qu’il y en aurait […] Il fallait qu’Alphonsine eut son nombre » (p. 73). Elle en eut treize mais elle mourut en accouchant du dernier.

Si l’on interroge l’auteur sur les produits de l’exploitation, ses réponses n’ont pas la précision qu’on pourrait attendre d’un comptable ou d’un économiste. Les revenus essentiels proviennent de la culture, des grains et des plantes fourragères (produits destinés à l’élevage de vaches laitières, de moutons et de porcs).

Euchariste, moins routinier que ses voisins, prend l’initiative d’augmenter son revenu par un élevage modèle de volailles. Il se déclare ami du progrès : « Si l’on veut garder son monde sur la terre, » affirme-t-il (p. 107), « faut aller de l’avant. Le temps de la faucille est fini. Le temps aussi où on sumait seulement du foin et du grain. C’est pour ça que j’ai commencé mon affaire de poules ». Son amour du modernisme était limité par son gros bon sens.

Lorsque son fils Étienne lui suggère d’acheter un tracteur (p. 150), il proteste : « Écoute, mon gars, le progrès, moé, j’sus pour ça, tout le monde le sait. J’ai eu le premier centrifuge de la paroisse et je me suis quasiment battu avec mon oncle Ephrem pour acheter une lieuse. Mais il y a des choses qui sont pas nécessaires. J’en ai rencontré un qui en avait un tracteur à gazoline. Y a ruiné sa terre avec. »

Pour accomplir son dur labeur, le paysan se fie davantage à ses bras et à ceux de ses enfants. À l’acquisition d’un tracteur, il préfère l’engagement d’un ouvrier agricole après le départ de son fils aîné au collège : « Chaque année ramenait la succession des travaux majeurs : labour puis moisson; l’effort puis la rétribution; le premier ardu, presque douloureux, et la seconde tout aussi pénible; achetés des mêmes sueurs et du même renoncement » (p. 100). « Le fait pour les Moisan d’avoir besoin d’aide les ornait d’un prestige auquel ils ne laissaient point d’être sensibles; cela était une preuve de plus de leur prospérité. Les récoltes se vendaient bien, le poulailler rapportait » (p. 122).

Tout doucement venait l’eau au moulin de Moisan. Les hivers passaient, laissant la terre de Moisan reposée, revigorée, affamée de semence et prête à une nouvelle gésine. Les printemps passaient et quand ils hésitaient encore sur le seuil de juin, un fin velours vert couvrait déjà les champs de Moisan. Passaient les étés, et toute cette encombrante richesse était avalée par les granges et fenils de Moisan, les champs pelés livrés aux bêtes. Et l’hiver venu, chaque année Euchariste Moisan entrait un beau jour chez le notaire, à Saint-Jacques […] D’une vieille bourse de cuir, le terrien sortait des billets de banque et des pièces d’argent [p. 138].

Toute la fortune des Moisan disparaîtra, hélas, lorsque le notaire s’enfuira à l’étranger en emportant les économies des paroissiens trop confiants. Mais auparavant d’autres malheurs avaient fondu sur le héros du roman. Non seulement il a perdu sa femme et son fils aîné devenu prêtre, mais il se fait, prétend-il, voler un morceau de sa terre par son voisin, qu’il poursuivra en justice et en sera pour ses frais, il assistera impuissant à l’incendie de sa grange remplie de la récolte du foin de l’année, et finalement ruiné, il quittera son domaine pour s’exiler en Nouvelle-Angleterre, chez un de ses fils. Sa déchéance devient alors complète, lorsqu’il achève sa pénible existence comme veilleur de nuit dans un garage de White River.

« Il suffit, » écrit Pierre Angers[3], « qu’Euchariste Moisan soit séparé de la terre, de sa terre, pour devenir hors de son espace vital un déraciné. » Le héros du roman est « inconcevable sans ce décor qui colle à lui comme sa peau ». « Ringuet, » ajoute le père Angers, « s’appuie sur le décor pour donner vie à ses personnages. » Le vieux Moisan songe sans cesse au bien qu’il a perdu et qu’il ne reverra jamais. Le roman se termine par une ultime évocation du milieu, dont le caractère est d’être immuable par opposition aux hommes, ses hôtes éphémères.

« Chaque année le printemps revint […] et […] la terre laurentienne, endormie pendant quatre mois sous la neige, offrit aux hommes ses champs à labourer, herser, fumer, semer, moissonner […]; à des hommes différents […] une terre toujours la même » (p. 292).

Le géographe a beaucoup à apprendre en lisant ce livre. Ce qu’il en retiendra surtout, ce sont moins les détails et les données qui n’ont rien de scientifique que l’atmosphère, le climat qui s’en dégage. L’œuvre de Raoul Blanchard sur la géographie régionale du Canada français ne saurait être parfaitement comprise et interprétée sans l’apport des littérateurs tels que Ringuet.


Notes

[1] [Brouillette] Jules Romains, Le drapeau noir, tome XIV des Hommes de bonne volonté (Paris : Flammarion, 1937), pages 381-84.

[2] Louis-Alexandre Bélisle, Dictionnaire général de la langue française au Canada (Québec : Bélisle éditeur, 1954), p. 64.

* Note de l’éditeur : cette citation, la précédente et les suivantes sont extraites de la première édition de Trente arpents parue chez Flammarion en 1938. Ringuet apportera des corrections à ce passage dans les éditions subséquentes, chez Variétés en 1943 et chez Fides en 1957.

[3] Pierre Angers, « Profils littéraires », Cahiers de l’Académie canadienne-française (Montréal, 1963), 7, pages 183-85.

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Un ami de la maison

Par Julien Vallières, Montréal, le 19 août 2016

1209_5_doss2_mecc81diathecc80que2Au téléphone il me dit de passer toujours, mais qu’il doutait que je lui apporte quelque chose que le collectionneur, depuis cinquante ans, n’ait acquis. Il nous accueillit, Audrey et moi, un sourire sur ses lèvres fines où pointait l’ironie. Pas méchante, l’ironie. Je lui avais promis deux ou trois cents recueils de poésie, dont la moitié, je me disais, il pouvait n’avoir jamais vue. Lui qui croyait avoir tout vu, qui en possédait, facile, dix milles. Gaëtan nous demanda de déposer les boîtes par terre, dans l’entrée, et nous fit asseoir dans un petit fauteuil qu’on trouvait là. Depuis, l’aménagement des lieux a changé deux ou trois fois, le fauteuil n’y est plus. Il y avait trois boîtes, qu’il parcourut sans attendre. Je savais, lui ne pouvait pas savoir que mes livres provenaient de la bibliothèque d’un bibliophile au moins aussi fou que lui. Des mois auparavant j’avais acheté la majeure partie de la bibliothèque de Roland Houde, ancien professeur de philosophie, bibliomane déclaré. Quatorze mille livres environ. Le logement prenait des airs d’entrepôt. Tony s’en inquiétait : le plancher ne risquait-il pas de céder? Je devais élaguer, et vite. Houde aimait les curiosités, livres édités en région, à compte d’auteur. Des titres qui n’ont jamais franchi les ponts, encore moins orné les rayons des librairies du territoire de l’Île de Montréal. Sauf peut-être au Colisée. Gaëtan n’en revenait pas : près de la moitié lui était parfaitement inconnus. D’où est-ce que je venais? Il nous fit visiter, nous raconta, comme lui seul sait raconter, sa collection. Dorénavant, j’étais un ami de la maison. Je pouvais y retourner quand bon me semble. J’y revins, peu souvent. Une autre fois, un autre don de livres. Un soir de mascarade avec Laurie. Puis, par le biais de la Société des amis de Jacques Ferron, commençant deux automnes passés, j’y mis les pieds plus régulièrement.

Déjà que la culture, celle relevant du domaine muséal en particulier, les archives, ça ne rapporte pas gros. Les musées les plus gras crient famine. De son côté, Gaëtan n’a pas l’âme d’un administrateur; ses projets n’ont pas l’heur de répondre aux exigences des subventionnaires. Tant bien que mal il surnage, tantôt, payant de sa poche, tantôt aidé par un groupe de bénévoles qui donne certains jours dans le militantisme. Le musée a ses anarchistes en résidence. L’existence de la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie fut toujours précaire; aujourd’hui, c’est pis que cela : elle est menacée de fermeture. Je ne sais pas bien ce que nous pouvons faire pour l’éviter. Depuis ce matin, on nous dit que quelques personnes ont écrit à la commission scolaire, aux ministères concernés, aux élus. Il y a ça. Souhaitons que de telles démarches quelque chose advienne.

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