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Pourquoi Félix Guattari est-il nécessaire en 2013?

Par Liane Mozère | Université Paul-Verlaine – Metz

« Biner, toujours biner » dit Félix en 1965 à la bande de militantEs que nous formons. Il nous plonge dans un univers insoupçonné, La Borde avec ses fous. Biner, il le fallait bien pour laver le cul de Monsieur Perry, déboucher les chiottes encombrées de matières diverses, faire la nuit ou partir à la mer avec les pensionnaires. Biner, disait-il, persévérer, persister, il le fallait bien pour faire face. Félix est un parlant : « Deleuze me disait : « pourquoi vous n’écrivez pas tout ça ? ». À vrai dire, l’écriture ça me hérisse toujours un peu ; discuter avec les gens, parler, ça va bien, mais écrire… Alors il m’a dit « On peut le faire ensemble » », in L’Autre Journal, 5/85. L’écriture de Félix est souvent alambiquée mais elle est aussi poétique, elle est toujours affirmative et humoristique. Lisez La petite Borde d’Emmanuelle Guattari.

Félix Guattari

Mais en 2013 pourquoi Félix Guattari ? À cause de La Borde fondée par Jean Oury, cet espace-temps unique et vital où un mouvement obstiné traque les hiérarchies, les fonctions moïques, les sérialités et les normalités. La Borde où il est mort. Puis le Félix parlant a été emporté dans un maëlstrom par/avec Gilles Deleuze. « Nous avons écrit L’Anti-Œdipe à deux. Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde. Ici nous avons utilisé tout ce qui nous approchait, le plus proche et le plus lointain » où l’ « écriture à deux »ne sont pas seulement actuelles, elles sont nécessaires et incontournables. Biner, c’est mettre au jour « comment ça marche », « qu’est-ce qui s’est passé ? ». « C’est ensemble que Deleuze et Guattari vont désormais asséner à coup de marteau tombant à la fois sur l’être et sur le sujet signant la déroute de l’ontologie. À remplacer par quelque chose d’autre. Leur « autrement qu’être » » (René Schérer, 2007, « Visions croisées », Le Portique, n° 20 Gilles Deleuze et Félix Guattari : Territoires et devenirs, p. 28).

Et en 2013 ? Deleuze et Guattari nous offrent une boîte à outils portative, démontable et bidouillable. En quelques mois Europe Écologie-Les Verts se transforme en groupuscule tenu par des apparatchiks. Porteur de désir, Dany le dit explicitement le 22 mars 2010, ce rassemblement mouvementiste est, un temps un véritable groupe sujet, ouvert sur l’extérieur, proliférant, riche de possibles impensables, dans le et/et, peu préoccupé par sa pérennité. Des groupes pullulent, se connectent, disparaissent, ré-émergent. Des agencements se profilent et forment rhizome. C’est un moment riche. « Croire, non pas à un autre monde, mais au lien de l’homme et du monde, à l’amour ou à la vie, croire comme à l’impossible, à l’impensable qui pourtant ne peut être que pensée : « du possible sinon j’étouffe » » (Gilles Deleuze, L’image-temps, Minuit, 1985, p. 221). Comme le dit Dany aujourd’hui EELV, c’est fini, c’est devenu un groupe assujetti, obsédé par sa seule survie d’appareil.

En 1979, il y a trente-quatre ans, Guattari participe et pense l’étincelle de mai 1968. N’est-ce pas aussi ce que le suicide isolé d’un jeune tunisien entraînant dans le monde une déferlante de printemps révèle au sens photographique du terme ? La transversalité et la production de subjectivité ne se situent-elles pas au cœur des trois écologies ? Si les féministes affirment que le privé est politique, Deleuze et Guattari l’assurent le désir est politique. « Oui, je crois qu’il existe un peuple de mutants, un peuple de potentialités qui apparaît et disparaît, s’incarne en des faits sociaux, en faits littéraires, en faits musicaux. Il est courant qu’on m’accuse d’être exagérément, bêtement, stupidement optimiste, de ne pas voir la misère des peuples. Je peux la voir, mais… je ne sais pas, peut-être suis-je délirant, mais je pense que nous sommes dans une période de productivité, de prolifération, de création, de révolutions absolument fabuleuses du point de vue de l’émergence d’un peuple. C’est ça la révolution moléculaire : ce n’est pas un mot d’ordre, un programme, c’est quelque chose que je sens, que je vis dans des rencontres, dans des institutions, dans des affects aussi à travers quelques réflexions » (Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Les empêcheurs de penser en rond, 1982, 2007, p. 11). Min Tanaka aux Bouffes du Nord, à nouveau soudain les Indignés à Madrid. Guattari, le petit myope, est toujours aux aguets.

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