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Non à l’austérité, oui à l’Europe

Par Marie-Ève Bélanger, Genève

GRECE-EUROPELe projet d’offrir les Grecs en pâture aux bonzes de la finance internationale est un récit européen qui s’est développé depuis 2010 et a progressivement rempli tout l’espace discursif disponible au sujet de l’austérité : le sacrifice de la Grèce comme prix de la rédemption européenne. Narration en trois temps.

 

Le récit

1) Développer l’intrigue : la crise financière de 2008 a été terrible, l’une des plus terribles de l’histoire récente. Heureusement, bien qu’un peu secouée, l’Europe résiste au choc. Toute l’Europe? Non, un petit groupe d’États hésite devant l’ampleur des réformes nécessaires à stabiliser l’économie, reste à la traine et manque de provoquer la faillite du continent. Les « PIGS » comme on se plait déjà à les désigner, notre sale petit secret. Parmi ceux-ci trois s’en remettent bon gré mal gré à Bruxelles tandis qu’un autre continue de s’enfoncer dans une crise sans fin. La Grèce, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, est un État corrompu (voir aussi ici) dont le gouvernement incompétent et la population paresseuse, profiteuse et égoïste, sont les seuls responsables de la ruine de son économie. Les Grecs sont des voleurs et des menteurs, ils nous ont dupé, ils ne méritent pas notre aide, ils méritent une thérapie. De choc.

2) Enchaîner les moments dramatiques : à la 11e heure enfin, de nouveaux arrangements ont été conclus pour octroyer un prêt ultime lors d’une réunion de la dernière chance au terme d’un accord de sauvetage final négocié en urgence voici un, deux, dix, mille, vingt-mille, six-cent-cinquante-quatre-mille millions de milliard d’euros que vous pourrez investir dans le service de la dette, signez ici, là, là, et là (en 2010, 2011, 2012, 2013 et 2015). En échange, vous devez simplement sabrer les retraites, couper les services publics, réduire du tiers l’investissement, diminuer vos aides à l’emploi et mettre au régime strict les sociétés d’État en plus d’augmenter les impôts, de doubler les taxes à la consommation et d’augmenter de 5 ans l’âge de retraite. La solution consiste à appliquer scrupuleusement et à la lettre la politique d’austérité et de rigueur budgétaire, clé en mains, le FMI va vous donner les détails.

3) Culminer par un jugement moral : les Grecs n’ont pas eu la volonté nécessaire pour sauver l’Europe. Nous n’avons pas à payer pour les erreurs de la Grèce. Enfin, finir par abandonner la Grèce à son sort, mais vraiment à contrecœur. Répéter ad nauseam qu’on a vraiment, mais vraiment tout essayé. Ce n’était pourtant pas si difficile, il suffisait de couper encore un peu dans le gras par-ci par-là, c’était bientôt fini. Inventer des Grexit et autres sorties de l’Euro(pe), comme si tout cela était pensable, comme si tout cela était faisable, comme si tout cela était souhaitable. Mais qu’y a-t-il au-delà d’un « Grexit », à part des rivières d’argent se déversant à l’infini dans les coffres des banques tandis que des montagnes de dettes s’accumulent partout ailleurs? Le récit de la crise grecque ne le dit pas. Une longue nuit sans doute.

 

L’histoire

Lorsque la Grèce devient membre de la communauté européenne en 1981, la construction européenne a tout juste un peu plus de 20 ans. Elle a déjà survécu à de nombreuses crises sans compromettre son projet tel que formulé dans la Déclaration Schuman : paix, stabilité, prospérité. Au cours des années suivantes, l’Europe se construit rapidement et s’élargit des nouvelles démocraties qui fleurissent au sud de l’Europe. Elle se bâtit comme alternative à l’Union soviétique et, forte de l’espoir de ne plus se retrouver coincée entre les deux grandes puissances de l’époque, poursuit ses politiques d’achèvement (du marché unique), d’élargissement (du territoire communautaire) et d’approfondissement (des politiques communes). Si les années 1980 marquent le début de la mise en œuvre de politiques néo-libérales des deux côtés de l’Atlantique et que les questions de solidarité et de citoyenneté sont de plus en plus considérées comme secondaires, l’année 1989 semble redonner espoir aux européanistes. La chute du mur de Berlin ravive la flamme d’une Europe réunie, réconciliée et pacifiée, unie sous la bannière de la solidarité et de l’amitié entre les peuples européens. L’euphorie de ce moment historique de la construction européenne où l’unification du continent semble enfin possible est subrepticement brisée par l’établissement du traité de Maastricht en 1993.

Depuis 1952, la construction politique de l’Europe avait été le projet successif de trois grandes communautés transnationales : la « Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier » (CECA, 1952-1957), la « Communauté économique européenne » (CEE, 1957-1962) et enfin la « Communauté européenne » (CE, 1962-1993). En 1993, cette communauté politique des Européens est remplacée par un rassemblement des États européens, « l’Union européenne ». La communauté européenne est morte, vive l’Union européenne. Le choix des termes n’est pas anodin. Il reflète exactement les préoccupations de l’époque : non pas forger une identité, une citoyenneté ou une communauté européenne, mais bien mettre sur pied une union économique, un marché commun et une monnaie unique. Depuis lors, l’euro a largement supplanté l’européen dans le discours de l’Europe sur elle-même.

L’Europe s’est construite sur une idée économique : la mise en commun des productions du charbon et de l’acier en guise de nouveau départ économique pour le continent. Petit à petit, la communauté européenne s’est renforcée pour devenir une force politique autrement plus importante que les États qui la composent et elle a œuvré pour la mise en place de politiques communautaires progressistes, souvent contre le désir plus conservateur des États. Depuis le milieu des années 1990, cette tendance s’est inversée et les considérations économiques ont partout repris le pas sur les projets politiques, une transition faite tout en douceur, au rythme de la financiarisation internationale. Mais depuis la crise de 2008, les objectifs financiers de l’UE sont devenus transparents : l’équilibre budgétaire et la stabilité de l’euro valent plus que le bien-être de ses peuples et que la vie de ses citoyennes et citoyens. Le cycle a donc fait un tour complet : d’une union économique, en passant par une communauté politique, l’UE est en train de se transformer en une vaste zone de libre-échange dont les États-membres, mis en compétition les uns contre les autres se déchirent, se nivellent vers le bas et rivalisent d’imagination lorsqu’il s’agit de plier l’échine devant les exigences toujours plus folles des banquiers de ce monde. Cela n’a plus grand-chose à voir avec ce que l’Europe aspirait à devenir à l’origine.

Si l’on se fie à l’histoire de la construction européenne, abandonner la Grèce, c’est signer l’arrêt de mort de l’Europe, une condamnation face à laquelle elle a déjà prouvé sa résilience. L’Europe, donc, n’y résisterait pas. Rester à savoir si l’EU-rope qui est en train de se construire, elle, y résisterait.

 

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Sommes-nous tous Charlie? Cinq mois après

Par Marie-Ève Bélanger, Genève

Voici un texte qui date de quelques mois. Pourquoi maintenant? Parce que malgré tout, on doit faire un effort conscient pour ne pas accumuler de la colère, du dégoût, de l’impuissance et de la honte, et ça, ça doit passer par un engagement politique. Il n’y a pas de raison importante pour la communauté intellectuelle, pas d’élément déclencheur, pas de rapport avec l’actualité. Juste un cri resté en travers de la gorge.

Parlant de liberté d’expression. Eh quoi les manants, on ne vous a pas donné la parole, j’ai dit « une minute de silence », alors respect. J’en ai bouffé du commentaire, j’en ai la tête lourde et le cœur serré: je suis un pain de viande d’opinions, j’ai perdu ma boussole quelque part entre le boudoir et les cabinets et je tourne en rond, ou plutôt je ne sais pas. J’en suis devenue transparente à force de me faire enlever couche sur couche de sens critique, d’émotion, d’intelligence, de raison, d’action. J’en suis au bord de la liquéfaction parce que plus rien ne me retient ensemble, je n’ose plus bouger de crainte de me transformer en une coulée de boue, ou de m’évaporer en rien du tout. J’ai continué de lire pourtant, la paume gauche posée sur un œil fermé, le coude appuyé sur la table, les épaules affaissées, le moral à terre, immobile, avalant du discours, tout aussi affamée qu’insatiable. J’ai accumulé les mots, les phrases et les chiffres : la ronde des citations, des mauvaises citations, des récitations, des résolutions. Je n’ai pas choisi, j’ai tout pris, tout lu, tout accepté et j’ai continué. J’ai été submergée, j’ai coulé, mais j’ai continué.

De ce calvaire, qu’est-ce que j’ai appris? Rien de sociologique, rien de paradigmatique, rien de révolutionnaire, rien sur la religion, rien sur le terrorisme, rien sur les crayons, rien sur les fusils, rien sur les moutons, rien sur les citoyens. J’ai appris que ce sont toujours les mêmes qui parlent. Ils parlent la langue du dominant, envahissant tout l’espace de libre expression dont ils jurent que le péril est hors sujet. Ils parlent, ils parlent sans arrêt, plus ils parlent moins j’ai de place pour réfléchir, pour construire, pour m’étirer, bientôt j’ai la tête vide, les articulations coincées, les membres raidis, des ficelles me poussent un peu partout et on me prend, on me bouge et je suis reconnaissante, merci, merci mon guide, mon père, mon prophète, merci de me laisser renoncer pour préserver Ta liberté. Ce discours occupant tout l’espace discursif disponible n’est ni celui de la morale, ni celui de l’intelligence, ni celui de la raison : il est la voix par laquelle le dominant domine.

J’ai lu quelque part que Charlie Hebdo, c’était le refus du sacré : il n’y a rien d’inattaquable, rien que l’on ne se doit d’observer d’un point de vue critique. Nous est-il encore possible de reconnaitre que l’exercice du droit à la libre expression individuelle requiert un certain nombre de prémisses qui ne sont pas partagés par l’ensemble de la population, et que ce droit est en fait un droit vide, c’est-à-dire inopposable, pour une très grande partie d’entre nous? D’accord, on a besoin de la liberté d’expression. Mais on a surtout besoin d’espaces où l’expression est possible. Il y a eu un débat aujourd’hui à l’université : « Sommes-nous tous Charlie? » Force m’a été de constater que l’espace discursif de libre expression pour répondre à cette question était habité par une sous-catégorie absolument restreinte d’individus : des hommes, blancs, chrétiens, d’âge moyen, éduqués et aisés. Onze représentants. Une seule femme qui, par surcroît était aussi musulmane, quelle aubaine. Le débat a été aussi plat qu’on pouvait s’y attendre, et surtout, personne n’a questionné sa propre légitimité à prendre la parole; c’est un droit de naissance après tout. Peut-être la question eût-elle dû être : « Sommes-nous tous des hommes blancs chrétiens, d’âge moyen, éduqués et aisés? » Et forcément la réponse eût été : « Oui. »

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Les bigoteries et leurs frontières

Par Marie-Ève Bélanger, Genève

La violence inouïe des débats entourant l’adoption et la procréation assistée pour les couples homosexuels nous est devenue ordinaire. La peur. L’ignorance. L’ignorance nourrie par la peur, la peur s’abreuvant d’ignorance; un abcès qui, dans un mouvement circulaire lent et ininterrompu, se remplit de lui-même, s’aveugle, se gonfle, grimace et éclate dans une convulsion toxique : le jugement en guise de manière d’habiter le monde.

Établir une frontière. Établir toutes les frontières concevables. La multiplication des frontières enraie le mouvement. Contraint à l’immobilisme, le voyageur se transforme en un être inquiet. Moins il y a de mouvement, plus le décompte est aisé. Un – rien avant un – deux – rien entre les deux. Contenir l’espace chaotique et illimité des possibles, ramener le nombre des devenirs à une quantité raisonnable.

Devenir parent. Un projet sans réussite possible : regarder un autre grandir pour une fois. Chercher à l’atteindre sans y parvenir, puis l’atteindre, mais mal. Être incapable de l’aider, jamais, contempler, impuissante, son champ de bataille, croiser son regard parfois, sans certitude. Et l’aimer désespérément, d’un amour impossible, sans frontières, l’aimer entre chaque battement de cœur, une infinité suspendue entre un et deux. Elle m’en voudra, bientôt.

Il existe des pensées plus stériles que des ventres vides. Une certaine façon de dire les choses qui les rend repoussante, peut-être volontairement. Des parents sont barbares. Ils commettent des violences insensées, des humiliations qui stigmatisent et traumatisent. Détourner son regard de la famille nucléaire, ne serait-ce qu’un instant, c’est ignorer l’essentiel du révoltant, peut-être volontairement.

La bigoterie est infertile. À une bonne question, un débat important et une réflexion éthique nécessaire, elle répond en traçant une frontière. Une frontière qui encercle, qui englue, qui engloutit, qui s’érige comme un miroir, rassurant : je suis du bon côté. Mais un miroir n’a jamais fait que miroiter; il est inapte à engendrer une réflexion qui ne se développe que dans l’établissement d’un rapport à l’autre.

Il faut qu’on se parle.

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La diversité des tactiques, ce n’est pas un slogan: quelques réflexions anarchistes

Par Marie-Ève Bélanger, Genève, Suisse

Vous pourriez, en prenant seulement votre voiture, vous rendre chez moi et me tuer sans débourser d’autres frais qu’un peu d’essence; cependant, si vous tenez absolument à dépenser mille dollars, je vous propose une autre solution : je vous descends d’un coup de revolver et ensuite je donnerai l’argent à ceux qui se battent pour une société libre où il n’y aura plus ni assassins ni présidents, ni mendiants ni sénateurs.

Réponse de Voltairine de Cleyre au sénateur Joseph R. Hawley qui avait offert une prime de 1000 dollars à quiconque tuerait un anarchiste

Il n’existe pas d’essence anarchiste, il existe un sens anarchiste à l’action; l’anarchie n’est pas une réponse, c’est un acte. L’action anarchiste n’est pas performée sans règle, elle est performée sans autorisation. Être anarchiste, c’est obéir aux règles que l’on s’est soi-même fixées, et la première chose que cela demande, ce n’est pas de la hauteur morale ou un idéalisme parfait, cela demande de pouvoir s’imaginer libre de choisir ses propres règles, ce qui exige un minimum d’émancipation. Mais comme personne ne peut s’émanciper seul, nous devons nous émanciper les unes les autres. Ça prendra le temps que ça prendra et ça adoptera une forme qu’il nous est impossible de déterminer à l’avance. Soyons exigeantes et généreux pour changer.

Je me démène sous tellement de couches de dominations que la plupart du temps, je n’arrive pas à lutter contre toutes à la fois. Je manque de cohérence; je m’avoue complètement incapable d’intégrité. Je résiste à la hauteur de mon courage qui, lui aussi, est souvent défaillant. Je pose des gestes que personne n’écrira jamais dans les livres d’histoire, j’agis sans espoir d’inspirer une révolution que j’appelle pourtant, et que je souhaite. Je suis prise dans un conflit utilitariste que je n’ai pas choisi. Mon dilemme moral persiste et me ronge : dois-je continuer d’agir? Mon engagement ambigu est-il une trahison? Dois-je laisser les purs se battre à ma place pour les acclamer comme sauveurs au matin de la victoire finale?

Puis, sans doute par miracle et toujours un peu au dernier moment, je réussis de justesse à me rappeler qui veut m’imposer une cohérence et pourquoi ils veulent le faire : pour me nommer, me classer, me ficher, me contrôler, m’assimiler, m’exclure, me priver de commun. C’est parfaitement exaspérant. Alors pour les faire bien chier, j’ai décidé de faire le contraire, c’est-à-dire d’inclure généreusement et d’aimer – par devoir – toutes celles et ceux qui agissent, de manière spontanée ou réfléchie, pour dénoncer un état ou à une situation d’oppression. Peu importe de quelle façon ou en quelle occasion, peu importe le nombre de fois qu’elles le feront ou la transcendance de leur action. Révéler sa puissance d’action est un élixir extrêmement puissant, et il est fort à parier que les gens qui l’ont expérimenté une fois chercheront à le reproduire. Et ainsi de suite, exponentiellement. Encourager l’action, respecter ses formes, apprendre librement, écouter avec empathie, aimer même quand on a peur, c’est aussi ça, se mettre nu devant le système et c’est radicalement et délicieusement subversif.

Mais c’est trop difficile. Moi je ne suis pas capable. Je me retrouve souvent seule, triste et épuisée, et j’ai envie d’être dans un lieu chaud, rose et doux et ne plus penser : fréquenter un salon de beauté, avaler un Xanax, acheter quelque chose. Mais ça n’aide pas non plus parce que, dans mes plus clairs moments de lucidité, je me rends compte à quel point je suis moi-même engluée dans les schémas de domination que je reproduis, que j’accepte, que je valide, que je transmets même, jour après jour après jour. Je ne peux pas y échapper, il n’y a pas de porte de sortie et le premier combat est désespérément loin d’être gagné. Mais même dans ces moments de désespoir, je me rends compte que je peux trouver refuge dans l’action. C’est sa qualité irréductible qui rend l’action anarchiste si essentielle, la ramener à un combat de rue, même si cela en fait aussi partie, ce n’est qu’une autre façon de la rendre inoffensive. J’ai déjà vu une photo d’aisselles poilues presque faire tomber le capitalisme. Soyons créatives.

Quand j’étais petite, il existait au Québec un parti politique qui s’appelait le Parti Rhinocéros. Lorsque j’ai questionné les gens autour de moi sur ce que c’était ils m’ont répondu : « une niaiserie ». Puis, le parti rhinocéros a disparu et je n’y ai pas repensé. Aujourd’hui, émerge le Parti Nul. Lorsque mes enfants me demanderont ce que c’est, ce sera l’occasion pour nous de discuter et de débattre sur des sujets aussi importants que la démocratie, la politique, le vote, le vivre-ensemble, les règles, la redistribution de la richesse et que sais-je encore. Que de chemin parcouru! Il est important de se rappeler qu’il faut occuper les espaces politiques de toutes les façons possibles. Si on veut parler comme les capitalistes alors on dira : cela ne compte pas. Mais camarades je vous le demande, quand donc leur avons-nous abandonné la mesure?

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Charlie et moi (n’allons plus) à la manif

Par Marie-Ève Bélanger, Bruxelles

Charlie et moi, on est inséparables. On fait toujours tout ensemble. La plupart du temps on s’amuse bien et on rigole beaucoup. On a nos blagues et nos habitudes, on s’invente une vie toutes les deux. Des fois je l’engueule en disant « NON Charlie! », alors elle m’imite, et je me sens un peu ridicule. Toute la journée elle dit « mamamamamaman » et souvent je pense : « Moi, maman? » Charlie est née quelques mois avant le printemps érable.

Charlie avec son papa, Rafaël Peels.

Charlie avec son papa, Rafael Peels, à la manifestation du 27 mars 2012 à Bruxelles, Belgique, contre la hausse des droits de scolarité au Québec.

Là où je vais, Charlie va. Et comme chez nous, la réflexion et la critique, c’est aussi une hygiène de vie, Charlie s’est régulièrement retrouvée allaitée dans des réunions du Parti Socialiste de Lutte, endormie dans mes bras aux comités constitutionnels, étendue sur son doudou au campement des indignés ou juchée sur les épaules d’un camarade pour m’encourager à exprimer notre colère collective au mégaphone; je l’ai trainée sur des kilomètres de manifs, elle a bravement traversé des heures d’assemblée et elle a fièrement porté un peu partout sa minuscule pancarte « solidarité transgénérationnelle ». Ensemble, on a pris la rue et on a dit « nonononononon ». Sa socialisation s’est faite – se fait – dehors, au cœur de nos espaces publics et politiques et parmi ses concitoyennes et concitoyens; pas seulement entre les quatre murs d’une garderie. Surtout, grâce à elle, ma lutte a pris un sens et l’importance de nos combats me semble encore plus grande.

Quand je suis quelque part, Charlie n’est jamais bien loin. Et ma nouvelle mission dans la vie, c’est de l’aimer et de la protéger. Je l’aide à comprendre comment traverser la rue, je lui tiens la main quand on marche ensemble, je la prends dans mes bras quand c’est glissant ou quand elle est fatiguée. Je ne sors jamais sans quelques fruits secs, une ou deux couches et une bouteille d’eau, au cas où. Je donne des bisous sur ses bobos. Je souffle sur sa nourriture quand c’est trop chaud et je mets ses petites mains dans mon cou si elles sont froides. Je m’inquiète déjà de ses premières chicanes, de sa première peine d’amour, de son premier jour d’école, de sa première chute à vélo. Alors inutile de dire que maintenant, quand il y a des manifs, Charlie et moi on reste à la maison : on a « le droit » d’y aller, mais « c’est dangereux ». On est autant en colère qu’avant, on se sent aussi concernées, aussi tristes, aussi découragées. Mais maintenant, on mesure vraiment notre impuissance et on se sent seules et surtout, isolées. C’est exactement ça, la violence symbolique.

Dans mon ventre, il y a un petit frère ou une petite sœur pour Charlie. Une raison de plus pour manifester, une raison de plus pour ne pas manifester. Comment est-il aujourd’hui possible pour moi de concilier la maternité et l’engagement politique à travers l’action directe? N’est-il pas de mon devoir de citoyenne et de mère d’enseigner à mes enfants l’importance de la participation politique en tout temps et de la désobéissance civile lorsque la situation l’impose? Est-ce que je me suis engagée dans une lutte d’émancipation que je ne peux mener que lorsque les circonstances sont favorables?

Femme, je suis encore une fois privée de parole et d’espace public de par ma condition; pire, être invisible et sans voix m’interdit de me surprendre de mon insignifiance. J’ai toujours défendu l’idée qu’il fallait multiplier les stratégies, et qu’au mur de la pensée unique de droite nous devions opposer une multitude d’idées et de projets réalistes et délirants pour éviter de tomber dans le dogmatisme. Simplement, je n’aurais jamais pensé être structurellement privée du choix de mes stratégies, ou forcée dans des compromis qui me mettent mal à l’aise devant mes enfants. Aujourd’hui, je poursuis la lutte pour que Charlie n’ait jamais besoin de choisir entre la maternité et l’engagement politique, et pour qu’elle sache reconnaître la place, la valeur et l’importance des deux. Ce n’est pas gagné.

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Pourquoi l’Union européenne mérite le prix Nobel de la paix

Par Marie-Ève Bélanger, Bruxelles

Le prix Nobel de la paix vient d’être octroyé à l’Union européenne, une communauté qui n’échappe pas à la crise financière secouant présentement de nombreux États à travers le monde. Cependant, et peut-être pour la première fois de son histoire, l’Europe, même acculée à la crise, adopte la mise en œuvre d’un mode de résolution pacifique des conflits plutôt que de prendre les armes contre elle-même. Et si l’impossibilité du recours à la guerre pour régler la crise économique sur le territoire européen semble aujourd’hui une évidence, il n’en a pas toujours été ainsi.

L’histoire européenne est marquée par une succession ininterrompue de guerres fratricides qui, générations après générations, se sont employées à ravager, charcuter et diviser le continent. D’abord au profit des grands royaumes, puis des grands empires, et enfin, des grands États, ces guerres ont périodiquement décimé les peuples européens par leur pillage, leur destruction, leur assassinat. Au début des années 1950, les Communautés Européennes se sont érigées sur les cendres encore chaudes de la deuxième guerre mondiale, dans un espace politique vide, déserté par un État en faillite. « Plus jamais ça! » S’écriait-on en 1945, plus jamais quoi? Plus jamais la guerre, bien entendu, mais aussi plus jamais l’État, cet État qui, de guerre en guerre reste incapable de contenir sa puissance, et dont les frontières représentent toujours un objet de convoitise pour ses voisins. Cette violence, celle de la conquête, est à l’origine de la fondation l’État et elle en dicte toute la structure; les intervalles de paix sont toujours temporaires dans le monde interétatique.

L’intention de la construction européenne est justement de rompre ce lien – que 400 ans d’histoire nous avait fait envisager comme inaltérable – entre l’acte de violence originel et la construction du politique. Le projet de préservation de la paix mène l’Union à refuser absolument d’envisager la guerre comme alternative possible dans la résolution des conflits. Et c’est véritablement là toute l’originalité de la construction européenne : avec la communauté est né un processus politique nouveau, se situant en dehors du cycle de la violence, c’est-à-dire hors la nécessité de répondre à la violence par la violence. L’Union est créée pour préserver la paix, c’est vrai, mais surtout elle est le fruit d’un processus pacifique. Le projet européen est donc radicalement différent du projet étatique puisqu’il puise son origine dans une action politique conduite par une volonté de paix, et non un acte de violence. C’est cette volonté fondatrice qui, traversant toute l’histoire de la construction européenne, permet aujourd’hui d’envisager des solutions pacifiques aux conflits européens.

Inévitablement, les résultats contemporains de la mise en œuvre du projet européen en déçoivent plusieurs. Être en paix, c’est-à-dire ne pas être en train de s’entre-tuer, n’a pas réglé tous les problèmes sociaux et politiques comme le mirage libéral – et non pas européen – l’avait laissé sous-entendre. Mais il ne faut pas confondre les effets : le produit de la paix, ce n’est pas le bonheur, c’est l’absence de guerre. Et en ce sens, il semble que la reconnaissance du rôle joué par la construction européenne depuis plus de 60 ans dans l’établissement et le maintien de la paix sur un territoire de plus en plus vaste et encore promis à l’élargissement, soit tout à fait appropriée.

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(Très) Brève histoire du pouvoir caché du capitalisme à museler l’humanité

Par Marie-Ève Bélanger | Université d’Ottawa

La vague de contestation populaire qui secoue en ce moment le Québec concourt à une meilleure compréhension du monde par les voies les plus étonnantes. Grâce à de nombreux débats sur la pertinence (sic) d’augmenter les droits de scolarité, j’ai par exemple été amenée à réaliser toute la fragilité du capitalisme et à saisir la raison pour laquelle nous n’en sommes toujours pas libérées.

Lorsque je discute du mouvement étudiant avec les gens autour de moi, je constate deux réactions distinctes : un élan de sympathie ou un sursaut de colère. Les positions des uns et des autres ayant été abondamment diffusées, il serait inutile d’en refaire ici un inventaire exhaustif. Attardons-nous plutôt un instant sur le comportement typique du spécimen associé, pour les initiés, au cercle vert.

Une fois ses deux ridicules arguments en faveur de la hausse balayés par une défense des plus élémentaires, le sujet colérique se tait ostensiblement et définitivement. Ce n’est pas qu’il ait choisi consciemment de continuer l’attaque suivant la stratégie d’un silence buté ou qu’il soit en train de peser la valeur de l’exposé qui lui est servi, non. Simplement elle se retrouve invariablement et bien malgré elle emprisonnée dans un dilemme qui la laisse interloquée, c’est-à-dire littéralement sans voix. La parole ainsi coupée, contraint à subir le monde, consigné dans d’inimaginables limbes en dehors du langage, le sujet, au bord de l’implosion, se tait.

Son dilemme est le suivant : s’il ne concède rien et pousse son argumentaire jusqu’au bout, il sera éventuellement contraint de recourir à la défense de l’inégalité, et nous savons tous à quelles extrémités cela mène cycliquement l’humanité. Or, si elle concède quoi que ce soit, elle se rend complice de l’effondrement du capitalisme, car ce dernier, systémique par nature, ne supporte pas la moindre dissension. Ça, personne ne lui a dit dans ces mots-là. Mais petit à petit, discrètement et inlassablement, on le lui a appris, en même temps qu’on lui apprenait à craindre le désordre, à respecter l’autorité et à suivre les consignes.

Ainsi, ne pouvant se résoudre à prôner ouvertement l’inégalité, ni à critiquer de manière trop violente le capitalisme au risque d’avoir raison et d’entraîner la perte du régime et des repères familiers qu’il engendre, la parole du sujet s’étrangle, s’amenuise et s’évanouit. Et c’est cette capacité du capitalisme à bâillonner le monde qui permet sa déshumanisation, car c’est la parole qui seule fait de nous des êtres raisonnables et sensibles, des êtres humains.

J’admets que je n’aime pas spécialement débattre avec des gens qui sont pour la hausse. Leurs arguments me semblent pauvres et tristes et si elles n’ont pas déjà compris l’enjeu, je ne me sens pas la fibre pédagogique de le leur expliquer. Mais je trouve encore plus grave lorsque, pris dans le dilemme illustré plus haut, ils finissent par se taire et que je n’entends plus que l’écho de ma propre voix. Alors, je comprends jusqu’à quel point le capitalisme compte sur « la majorité silencieuse » pour sa préservation et je sais ce qu’il nous reste à faire : se mettre à gueuler.

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