Archives de Catégorie: René Lemieux

Politologue de formation, René Lemieux est doctorant en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal.

La performance artistique autochtone atteint la masse critique – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Peuples invisibles

ou invisibilisés, à qui est demandée

de la quantité à la qualité, une masse critique?

massecritiqueOrganisée par la Indigenous Performing Arts Alliance (IPAA), un regroupement dont un des objectifs est le recensement des événements artistiques associés aux peuples autochtones, la table ronde « La performance artistique autochtone atteint la masse critique » réunissait quatre artistes d’origine autochtone maintenant basés à Montréal : Yves Sioui-Durand, Lara Kramer, Émilie Monet et Leticia Vera. Pendant près de deux heures, les quatre participants raconteront leur histoire personnelle – celle d’une migration vers Montréal, de Québec ou d’aussi loin que le Mexique – et parfois l’histoire de leur peuple – Wendat, Oji-Cri ou Anishinabe. L’événement était aussi l’occasion de faire le point sur la place des Autochtones sur la scène artistique contemporaine à Montréal.

Montréal est un lieu diversifié, la ville est, dit-on, celle où la proportion de trilingues (personnes parlant trois langues) est la plus importante dans le monde. Pourtant, force est d’admettre que les autochtones servent souvent de token dans les événements artistiques. Il n’y a pas un seul lieu à Montréal, aura-t-on entendu lors de la table ronde, qui soit dédié à son histoire autochtone vieille de plus de 5000 ans, soit plus de dix fois la durée de l’établissement colonial français. Devant cette réalité, de nombreux artistes autochtones participent à la vie culturelle montréalaise en apportant leur perspective singulière, même s’ils font souvent face à de grandes difficultés en ce qui a trait à leur reconnaissance.

Il faut toutefois se garder d’attribuer aux artistes autochtones une essence quelconque : il n’y a pas de culture homogène qui les subsumerait tous, ni ne doit-on réclamer d’eux qu’ils s’identifient à un modèle qu’on fantasmerait à leur égard. Il s’agit plutôt, dans un travail collectif de décolonisation, de laisser la place à ces artistes provenant de peuples non seulement « invisibles » (comme on l’a rappelé, empruntant l’adjectif à Richard Desjardins), mais aussi, pourrait-on ajouter, « invisibilisés » tant la disparition de ces peuples semblent encore à l’ordre du jour de nos pouvoirs politiques. On fêtera l’an prochain le 375e anniversaire de Montréal, plusieurs activités incluront des éléments autochtones, mais jamais n’est-on allé chercher des producteurs autochtones. On subventionnera un film au montant de près de 14 millions du cinéaste François Girard pour nous raconter une histoire sur 750 ans, alors qu’on aurait pu financer plusieurs projets cinématographiques plus petits qui rendraient compte de la réelle diversité des créateurs montréalais. Sioui-Durand commente, et je paraphrase : « On préfère encore la verticalité à la multiplicité. »

Cette question de la verticalité, de l’unique ou de l’Un est revenue à plusieurs reprises, notamment sur la question de l’« excellence » en art, une question qui avait été abordée, nous apprend-t-on, lors de la précédente table ronde. Si la présence autochtone est si peu manifeste, ne serait-ce pas tout simplement parce qu’elle n’est pas « de taille »? C’est une vieille question qui affecte toutes les minorités : doit-on subventionner d’abord les arts autochtones pour qu’ils puissent ainsi se faire connaître et se faire apprécier, ou doit-on attendre qu’un artiste particulièrement talentueux surgisse de lui-même afin d’obtenir enfin les subventions qu’il mérite? Les participants de la table ronde semblent privilégier la première option, ce qui permet de mieux comprendre l’expression « masse critique » dans le titre de l’événement. Brièvement évoquée par les organisateurs, cette notion scientifique désignerait la quantité de matière nécessaire pour déclencher une réaction nucléaire. On pourrait ainsi y voir une réponse à l’exigence d’« excellence » (qui est très ou trop souvent associée à la « performance » au sens de « rendement »). Si, comme dans n’importe quel milieu, il faut d’abord de la quantité pour que d’elle surgisse de la qualité – et chacun, dans son travail personnel, n’a-t-il pas le même sentiment? – comment peut-on alors exiger de l’« excellence » de la part des artistes autochtones alors qu’une opacité bien réelle est jetée sur cette scène? Pour qu’il y ait « excellence », il faut d’abord rendre visible et promouvoir activement les artistes autochtones qui sont déjà là et qu’on refuse souvent de révéler. La scène autochtone ne demande rien d’autre : reconnaître la présence des artistes, les aider, les encourager, et ce, sans relâche – ce que Montréal ne sait pas encore faire.

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Landline: De Mashteuiatsh à Montréal à Wendake – OFF.T.A. 2016

Monument-National, dimanche 5 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

En attente/stand by

CANT TALK IM IN A SHOW

Tu me fais toujours confiance, Sarah?

Salut Sarah,

Je me permets de t’écrire par l’entremise de l’OFF.T.A., comme ils me permettront peut-être de m’adresser directement à toi, même si c’est à eux que ce texte est envoyé, et même si on sait tous les deux que notre relation ne peut passer que par ce tiers, et même si je doute que tu pourras me lire.

Landline 1On s’est écrit hier, dans le cadre d’un événement intitulé « Landline : De Mashteuiatsh à Montréal à Wendake ». Je n’ai pas réussi à te répondre une dernière fois, alors j’en profite pour t’écrire. Parce qu’on est sur écoute – ou plus précisément sous surveillance – il faut bien évidemment expliquer : toi et moi, Sarah, on a été en relation par texto pendant une heure, toi à Wendake, moi à Montréal. On m’avait donné ton numéro de cellulaire, on t’avait donné le mien. Avant de nous demander de marcher dans le quartier aux alentours – de mon côté, au Monument-National –, on nous a remis chacun un petit iPod déclenché au même moment. On nous a aussi remis une cocarde où est écrit en majuscule : « CANT TALK IM IN A SHOW » (sans les apostrophes). Étrange, ironique : assurez-vous de ne pas avoir à communiquer avec personne autour de vous afin de mieux vous concentrez pour communiquer avec quelqu’un que vous ne voyez pas ailleurs…

L’idée était bonne, ce n’était pas la première fois que l’expérience était faite (on en retrouve d’autres sur le web, entre Ottawa, Halifax et Whitehorse – on pourrait se demander pourquoi avoir insisté sur la relation Montréal-Premières nations cette fois, peut-être pour être dans le thème de l’OFF.T.A. de cette année, mais c’était bien commode d’avoir du monde d’assez loin pour pouvoir faire dire à l’enregistrement « à des centaines de kilomètres, quelqu’un comme vous… » et qui parle français, la chose aurait été plus délicate à Manawan, disons, où on parle très majoritairement atikamekw, ou même Kahnawake, où là c’est la très courte distance qui pose problème… mais passons –). Tout l’enjeu était donc de mettre en relation deux inconnus, mais la seule manière de le faire est de passer par un tiers – il faudra s’en souvenir.

Ainsi, c’est un enregistrement qui nous parle, entre nous, on ne se parle pas – on s’écrit, mais à la demande de la voix. Cette voix nous enjoint de prendre conscience de notre environnement, de repérer des lieux, de nous souvenir d’un ami et de la dernière conversation qu’on a eu avec lui. Et il faut se dévoiler, se raconter, s’exposer à l’inconnu à l’autre bout des ondes. La voix commande, elle donne des injonctions – bien évidemment, on n’est pas obligé de la suivre, mais si on ne la suit pas, on n’est plus dans le jeu – et on veut rester dans le jeu, on est là pour ça. Si je me souviens bien, une des premières injonctions, c’était à propos de faire un geste de la main, et la voix disait que tu avais fait le même geste, mais que si je ne faisais pas confiance à la voix, alors je pouvais t’écrire pour m’en assurer. Spontanément, je t’ai texté : « J’ai confiance. » Tu m’as simplement répondu : « Aussi. » En qui avions-nous confiance, dans la voix, ou l’un pour l’autre? Ce fut le premier texto envoyé – à part le « stand by » devenu plus tard « en attente » qu’on nous avait demandé de nous envoyer l’un l’autre avant le départ.

Comment ça se passait entre Halifax et Ottawa, je ne sais pas, l’accent était peut-être mis sur la mise en relation des solitudes individuelles, quelque chose comme une performance spéculative sur notre société, un constat sur ce monde plein de communication rapide et inutile dans lequel on vit, quelque chose pour nous faire réfléchir à notre condition actuelle. Entre une réserve amérindienne et Montréal, cela ne peut prendre que d’autres significations : une nouvelle solitude, cette fois entre deux civilisations, une cohabitation quatre fois centenaire en terre d’Amérique à ne pas s’écouter.

On nous a ensuite demandé de nous promener, d’explorer les environs, à chaque fois pour nous rappeler que quelqu’un quelque part qu’on ne connait pas faisait la même chose, mais à chaque fois, il fallait faire confiance à la voix, car entre nous, c’est elle qui nous liait par ses interpellations répétées. On nous a aussi demandé de raconter des histoires plus personnelles, ce qui me met toujours un peu mal à l’aise, mais je peux imaginer que pour certains, savoir que la personne à qui on s’adresse est loin, qu’on ne la voit pas et qu’on ne la verra probablement jamais, cela peut avoir un effet désinhibant, libérateur : se raconter – se confesser peut-être – en sachant que l’autre là-bas n’est pas en position de pouvoir profiter de ces aveux.

Tu le sais, un moment donné, à peu près à une quinzaine de minutes de la fin, j’ai cliqué par accident sur le petit iPod, ce qui a fait revenir. J’aurais pu texter « aide » à l’opérateur, mais je t’ai fait confiance. Je t’ai demandé de me dire ce qu’il fallait faire. D’abord un jeu de ping-pong avec des mots, puis il fallait revenir, c’est la voix qui te le disait à toi, mais cette fois, c’est toi qui me transmettait ses ordres, car il fallait rester dans le jeu. On a réussi à garder le rythme toi et moi, on est probablement entrés dans nos lieux de départ respectifs au même moment. Alors que je remettais mon iPod à la personne responsable, et que je voulais raconter mon expérience d’avoir perdu le fil, mais de l’avoir retrouvé grâce à toi, on m’a arrêté et on m’a dit qu’il y avait une suite, qu’il fallait passer de l’autre côté du rideau (j’avais l’image du Magicien d’Oz en tête), car une « surprise » nous attendait. Une femme était là en train de filmer avec une caméra, elle me suivait, j’essayais de me cacher, mais voilà qu’elle me suit, moi et une autre participante, derrière le rideau. On m’invite à m’assoir à une table où se tient un iPad, on nous apporte un morceau de bannique et un thé du Labrador, on s’assoit, on voit dans le iPad en face de nous deux étrangères, une jeune fille et une femme : « C’est René? » dit la femme. « Oui, Sarah? » Mais oui, c’était bien toi, avec ta fille, vous étiez parties en même temps, vous vous êtes retrouvées à la toute fin. On se parle un peu, je raconte rapidement mes mésaventures avec le petit iPod, et puis on nous dit qu’il faut partir, pas le temps de terminer le thé – et de votre côté, à peine aviez-vous commencé votre bagel (pour faire Montréal, évidemment) –, car d’autres arrivent qui prendront notre place avec leurs propres partenaires. Et pendant ce court moment, j’avais en tête et à l’œil cette caméra qui nous suivait et qui maintenant observait et enregistrait nos réactions. Surprise! Surprise? Après avoir quitté la table, je suis directement allé voir le concepteur « are you gonna use that? », lui ai-je demandé – il m’a amené vers les responsables de l’OFF.T.A. qui m’ont assuré que les enregistrements seront archivés, mais pas diffusés, mais je te le dit, Sarah, je me suis senti trahi. Les gags « juste pour rire », très peu pour moi.

Tu me disais par texto qu’une des dernières demandes de la voix était d’écrire ce qui nous avait marqué, ce dont on allait se souvenir. Tu m’as écrit que, pour toi, c’était la première chose que je t’avais écrit : « J’ai confiance. » Tu me l’as répété « en personne ». Je n’ai pas eu le temps de répondre à cette demande de la voix, j’étais pressé pour retourner au Monument-National. Mais j’y pense, de quoi je vais me souvenir de cette expérience? N’est-ce pas cette perte de confiance, ce sentiment de trahison que je ressens – et suis-je le seul à avoir cette impression? Mais j’aimerais me souvenir d’autre chose, j’aimerais me souvenir des échanges qu’on a eus, même si ça n’a pas duré très longtemps, de ton visage aussi, peut-être.

Landline 2CANT TALK IM IN A SHOW – et on nous dit qu’on n’aime pas Shakespeare? Que le monde n’est pas qu’une scène? Alors qu’on nous a vu tous deux comme les acteurs de leur pièce à eux!

Art interactif, ils disent. Moi, je n’avais pas signé pour ça. Je me suis senti trahi, pas par toi, Sarah, évidemment, mais par eux. Je jalouse mon image, on ne retrouvera pas sur le web ma photo ni le son de ma voix, à peine quelques mots écrits, et voilà qu’ils osent me filmer, m’enregistrer pour leur propre profit! J’étais et je suis toujours content de t’avoir vue, mais je pensais à ceux qui, plus ouverts et en même temps moins, auraient écrit sur eux-mêmes pendant cet événement en sachant – en espérant, peut-être – que cette personne à qui ils s’adressaient, ils ne la verraient jamais. Mais pouvait-on s’attendre à autre chose de ce tiers qui nous surveillait? Quel naïf, je fais!

Dis, Sarah, avions-nous vraiment besoin de cette voix pour s’écrire? Quand aurions-nous dû arrêter l’enregistrement pour commencer à se parler vraiment? Autrement dit, et puisqu’il faut élever à son concept ce nouvel échange que j’entame avec toi : a-t-on vraiment besoin d’un tiers pour que les peuples autochtones et non autochtones se parlent? À quel moment pourrons-nous nous dire quelque chose sans passer par un État qui, plus souvent qu’autrement, se contente de la continuation de la colonisation? À quand une rencontre? Plus « authentique », celle-là?

Tu me fais toujours confiance, Sarah?

Tu as mon numéro de cellulaire.

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Herméneutique – critique des origines: Avant les rues de Chloé Leriche

Critique du film Avant les rues de Chloé Leriche (réal.), Les Films de l’Autre, 2016.

Par René Lemieux, Montréal | ce texte est aussi disponible en format pdf

Affiche Avant les ruesProjeté en finale des Rendez-vous du cinéma québécois, le film Avant les rues, réalisé par Chloé Leriche, est le premier long métrage de fiction tourné en atikamekw, langue algonquine parlée principalement dans trois communautés : Manawan, Obedjiwan et Wemotaci. Le film raconte l’histoire de Shawnouk (Rykko Bellemare) qui cause accidentellement la mort d’un homme et se réfugie par la suite dans la forêt. Avec le concours d’une aînée, il tentera d’expier son geste et son mal-être par des rituels traditionnels. L’expression « avant les rues » peut avoir au moins deux sens : géographique, elle désigne, dans le mouvement vers la réserve, les chemins de terre que l’on doit emprunter pour arriver à la communauté; historique et diégétique, elle fait référence à la démarche spirituelle qu’entreprend Shawnouk pour se libérer, une démarche dont l’histoire précède la présence de la civilisation euro-canadienne.

Ce sont les notions d’antériorité et de retour que j’aimerais développer ici. Les deux notions peuvent se retrouver, de manière compliquée, dans l’acte traductif. Elles remettent en question l’image un peu trop facile d’une « authenticité » attribuée à des films dont la langue principale a ses origines avant la colonisation des Amériques, mais sans la questionner. Le titre d’un entretien avec Chloé Leriche mentionne l’« authenticité » sans plus s’étendre sur la question. J’ai l’impression qu’il est devenu un peu trop facile de brandir ce concept pour parler de tout ce qui réfère aux pratiques autochtones sans trop en questionner ses fondements philosophiques. On oublie ainsi que l’authenticité est fondamentalement un concept conservateur car il ne peut se maintenir comme concept qu’à une condition, celle d’un jugement à partir d’une mesure. Or, Avant les rues n’est pas un film conservateur : ce film ne se mesure ni à l’aune d’un passé qu’il devrait répéter ni d’une identité à laquelle il devrait se conformer.

 

Traduire dans une langue autochtone

« Traduire dans une langue autochtone » pourrait se comprendre comme un syntagme absurde – un oxymore. L’« autochtonie » dit la présence ancestrale d’un peuple « de la terre ». Du grec ancien, les ἀυτόχθωνοι (autokhthônoi) étaient les enfants sans ancêtres, ils se seraient auto-engendrés sans géniteurs, sans histoire autre que celle qu’ils produisent au temps présent. Ils sont ab origine, aux origines des choses – comme l’indique l’équivalent anglais Aboriginal qui, lui, vient du latin. Ce sont paradoxalement les États-Unis d’Amérique qui, par excellence, se représenteront de cette manière : coupés de toute tradition européenne, croyaient-ils, les Pères fondateurs de la nation à la destinée manifeste espéraient voir leur constitution s’étendre indéfiniment sur un territoire qu’ils ont toujours voulu vierge – terra nullius, la terre nullifiée.

ALR - thérapeutique 2La traduction se pense de manière diamétralement opposée : elle est toujours ontologiquement seconde par rapport à un texte original. Elle n’a de sens qu’à condition de tenir ce sens d’une altérité qu’elle ne peut égaler. Je dis « ontologiquement » parce que son degré d’être est toujours inférieur à ce qu’elle doit imiter : l’original est premier, primaire, primordial, la traduction, elle, est sa pauvre copie ou son simulacre, au mieux sa répétition mimétique, au pire sa parodie. Une « traduction autochtone » n’aurait donc de sens que dans un sens : celui des langues autochtones vers les langues coloniales. Comme l’a bien dit Victor-Lévy Beaulieu à propos des peuples autochtones, leurs langues ne pourraient être qu’« au commencement des choses, nulle part ailleurs »[1]. Chloé Leriche a su récuser cette opinion commune dans un travail de traduction, d’abord de son récit vers l’atikamekw, mais aussi en en faisant le cœur même du récit avec le parcours du personnage principal.

Comme elle le mentionne dans son entrevue avec Karina Chagnon, Leriche avait déjà produit un premier dialogue en français avant de les faire traduire par les comédiens qui avaient à improviser les scènes. Un premier travail de traduction a donc été accompli par les participants du film qui, à partir de la direction de Leriche, devaient développer eux-mêmes leurs répliques. Quand j’ai vu le film la première fois, j’ai tout de suite été intrigué par les sous-titres en français, leur provenance, leur adéquation avec ce qui pouvait être dit en atikamekw. Leriche, qui ne parle pas l’atikamekw, raconte qu’au moment du montage, elle a dû faire appel à une artiste atikamekw, Marie-Pier Ottawa, qui a fait un premier travail de traduction avec le sous-titrage des scènes. Une techno-linguiste de Wemotaci, Nicole Petiquay, a par la suite vérifié la concordance entre les sous-titres en français et les paroles en atikamekw.

C’est pendant ce long processus de sous-titrage que Leriche a perçu des différences entre son scénario d’origine et la version filmée. L’improvisation comme méthode de mise en scène permet une création plus grande de la part des comédiens. Ce passage du premier scénario en français à sa mise en dialogue en atikamekw a amplifié la charge émotive et l’amplitude sémantique permettant une appropriation des dialogues par les participants au film, ceux-ci adaptant les idées de la réalisatrice pour les connecter avec leur réalité. Ainsi, le retour vers le français peut devenir une opération plus compliquée de prime abord, mais cela devient aussi un enrichissement pour le français qui se lira dans les sous-titres. Faire retour – du français à l’atikamekw pour ensuite revenir au français – n’équivaut pas à la redécouverte d’une identité ou d’une équivalence : cela produit plutôt du dissemblable, du différent, du nouveau.

De manière un peu grossière, on pourrait poser au moins deux manières de penser la traduction comme opération intellectuelle. Une première serait mécanique, elle fonctionnerait à partir d’une totale réversibilité, comme la mécanique newtonienne qui s’énonce comme une invariance en rapport à l’inversion du temps. Pour l’illustrer, on donne souvent l’exemple des boules de billard se déplaçant sur une table. Si on filme ce mouvement et qu’on projette le film, le spectateur ne pourra pas faire la différence entre la version originale et une deuxième version où le temps serait inversé. Si une telle situation traductive était possible, les dialogues en atikamekw auraient été, après la traduction, les mêmes que ceux écrits par la réalisatrice au départ. Or, ici, le passage par la langue atikamekw a affecté le scénario original.

Une deuxième manière de comprendre la traduction serait d’inclure le problème du temps. Contre une mécanique atemporelle, on aurait quelque chose comme une chimie des composés : une fois accomplie la transformation des éléments dans leur mélange, ils demeurent indécomposables (sauf à en affecter leur nouvelle nature). La double traduction à l’œuvre dans Avant les rues me semble se rapprocher de cette transsubstantiation. S’il y a retour, ce qui compte avant tout est le passage, l’entre-deux. Le spectateur francophone, même s’il ne parle pas l’atikamekw, découvrira certainement de l’extériorité dans la langue qu’il maîtrise.

 

Le retour comme éthique et politique pour notre temps

ALR - thérapeutiqueCet aller-retour entre les langues – qui pourrait se voir simplement comme un problème technique – n’est pas si différent de ce qui est en jeu dans le récit du film. La tripartition de l’espace dans Avant les rues – la communauté, le lieu de la faute et le lieu de la guérison – participe d’un double mouvement de retour : une première sortie de la communauté conduira Shawnouk à causer la mort d’un homme, une deuxième sortie lui donnera la chance de se délivrer. Si un retour n’est jamais identique, c’est aussi que la faute n’est jamais effacée – mais la douleur peut être maîtrisée. Il n’y a pas d’indemnité à retrouver – on ne revient jamais intact, parfaitement conservé, sauf à imaginer ou à fantasmer un idéal qui n’a rien de réel. Le retour est lui aussi douloureux, mais il fait grandir. Il faudrait peut-être amender le titre du film : à Avant les rues – qui peut faire référence au temps avant l’arrivée des colons européens, mais aussi à la route de terre avant les rues de la communauté –, je lui ajouterai peut-être un après les rues, parce que ce qui vient après vaut autant sinon plus que ce qu’il y avait avant.

L’intérêt que suscite la question autochtone aujourd’hui est lié, je pense, à un même désir thérapeutique que celui de Shawnouk, mais cette fois devant la catastrophe qui vient. Notre civilisation est malade : c’est le diagnostic, entre autres, du philosophe huron-wendat Georges E. Sioui. À la « Ligne » (la pensée euro-canadienne linéaire), il oppose le « Cercle » amérindien (cercle de guérison) :

De grandes parties de l’Europe, au moment où ce continent arriva accidentellement en Amérique, n’étaient qu’un grand foyer d’épidémies, tellement la Ligne avait intégralement remplacé le Cercle. On pourrait même dire que l’Europe, chroniquement et mortellement malade, a frénétiquement cherché un remède et son salut à la fin du XVe siècle. Ainsi, le seul sens acceptable d’une célébration de l’arrivée des Européens ici en 1492 serait le salut physique d’une Europe condamnée à mort, puis son retour graduel à la santé physique, mentale et spirituelle, dans l’air sain et salutaire de la Grande Île amérindienne. Cette guérison, toujours très incomplète, est une tâche à laquelle les Amérindiens continuent de vouloir contribuer. Voilà ce à quoi nous réfléchissons, nous dont le cœur bat au rythme de celui de cette Amérique, terre de vie pour tous, pendant que d’autres cœurs célèbrent encore un vieux monde que l’on a fui parce qu’il ne promettait que la mort[2].

Plutôt que de voir seulement un avant et un après les rues, dans une pensée linéaire du progrès, on pourrait suggérer que ces moments temporels sont les mêmes et sont toujours-déjà là, présents, enfouis peut-être sous les rues. On comprendrait alors mieux l’intérêt pour une nouvelle temporalité au cœur des réflexions éthiques contemporaines. C’est notamment le cas de Jean-Pierre Dupuy, le philosophe du catastrophisme éclairé, à qui on lui faisait remarquer la maxime amérindienne selon laquelle « La Terre nous est prêtée par nos enfants ». Je le cite un peu longuement :

Certes, [cette maxime] se réfère à une conception du temps cyclique, qui n’est plus la nôtre. Je pense, cependant, qu’elle prend encore plus de force dans la temporalité linéaire, au prix d’un travail de re-conceptualisation qu’il s’agit d’accomplir. Nos « enfants » – comprendre les enfants de nos enfants, à l’infini – n’ont d’existence ni physique ni juridique, et pourtant, la maxime nous enjoint de penser, au prix d’une inversion temporelle, que ce sont eux qui nous apportent « la Terre », ce à quoi nous tenons. Nous ne sommes pas les « propriétaires de la nature », nous en avons l’usufruit. De qui l’avons-nous reçu? De l’avenir! Que l’on réponde « mais il n’a pas de réalité! », et l’on ne fera que pointer la pierre d’achoppement de toute philosophie de la catastrophe future : nous n’arrivons pas à donner un poids de réalité suffisant à l’avenir.

Or la maxime ne se limite pas à inverser le temps : elle le met en boucle. Nos enfants, ce sont en effet nous qui les faisons, biologiquement et surtout moralement. La maxime nous invite donc à nous projeter dans l’avenir et à voir notre présent avec l’exigence d’un regard que nous aurons nous-mêmes engendré. C’est par ce dédoublement, qui a la forme de la conscience, que nous pouvons peut-être établir la réciprocité entre le présent et l’avenir. Il se peut que l’avenir n’ait pas besoin de nous, mais nous, nous avons besoin de l’avenir, car c’est lui qui donne sens à tout ce que nous faisons[3].

Je concéderais peut-être qu’on puisse parler d’authenticité, mais à condition de revoir le concept : on ne parlera plus d’une authenticité par rapport à ce qui nous précède, mais en la mesurant à ce qui nous suivra. C’est, je pense, ce que fait Avant les rues : le film ne tente ni de répéter une image du passé, ni de se conformer à une identité présente, il transforme en vue d’un avenir – et cette transformation n’est possible qu’à travers une rencontre. Si une nouvelle temporalité est urgente pour notre époque, c’est qu’avec elle on peut développer une nouvelle éthique et une nouvelle politique. Cette éthique et cette politique doit passer par un travail de désappropriation avant toute réappropriation, un travail du sens ou une herméneutique de l’autre – passage dans la langue de l’autre, l’autre langue qui m’échappe, mais aussi qui, parce qu’elle n’est pas équivalente, transforme ma propre langue – comme une herméneutique (thérapeutique) du soi. Moi, comme personne, nous, comme civilisation.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage, Montréal, Éditions Stanké, 1991, p. 294.

[2] Georges E. Sioui, « Point de vue wendat sur les transferts culturels Europe-Amérique, 992-1992 », dans Georges E. Sioui, Histoires de Kanatha, vues et contées : essais et discours, 1991-2008, sélection et présentation par Dalie Giroux, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2008, p. 46-47.

[3] Jean-Pierre Dupuy, Petite métaphysique des tsunamis, Paris, Éditions du Seuil, 2005, p. 16.

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Revitaliser les langues autochtones est indispensable à la décolonisation

Par Monty Hill * | ce texte est aussi disponible en format pdf

Traduction par René Lemieux, Montréal

Cet article a d’abord été publié en anglais dans Ricochet sous le titre « Revitalizing Indigenous language is key to decolonization » le 19 février 2016. Nous republions en français l’article avec l’autorisation de son auteur. Le traducteur tient à remercier Karina Chagnon pour sa relecture.

La plupart des ękwehę:we ou premiers peuples (c’est-à-dire les peuples autochtones, les Premières Nations, les Amérindiens, et ainsi de suite) ont entendu l’argument selon lequel nos langues sont essentielles à la survie de nos peuples.

 

La langue en contradiction avec nous-mêmes

Cet argument, nous l’avons entendu des gouvernements colonialistes : « Si vous ne parlez plus votre langue et vous ne pratiquez plus votre culture, alors vous ne pouvez plus nous réclamer des droits ancestraux parce que vous êtes assimilés au pouvoir dominant. » Nous l’avons entendu de notre propre peuple pour qui « la langue incorpore ou porte en elle des savoirs que les langues coloniales ne peuvent pas proprement décrire ce que nous sommes et comment est notre culture dans son entièreté ».

Aujourd’hui, les premiers peuples et les colons considèrent les uns comme les autres que l’apprentissage de la langue est une manière de se reconnecter avec qui nous sommes et avec nos ancêtres. Nous nous comprenons comme dans un processus de guérison du traumatisme de la perte de cette connexion et comme dans un processus d’apprentissage d’un savoir ancestral. Notre pratique, la revitalisation de la langue, dans son nom même, dit la restauration de la vie : là où il n’y en a plus, ou très peu.

Peu importe jusqu’à quel point nos vies peuvent être remplies, nous, les premiers peuples, nous nous sentons en quelque sorte incomplets, faute des connaissances vitales et sacrées qui étaient transmises de génération en génération. Cette transmission a été interrompue par les millions de petites et grandes violences de la colonisation. Nous demandons justice pour les violences qui nous ont été faites. Nous exprimons les centaines de façons par lesquelles nous avons fait l’expérience de la perte et la douleur qui a suivie, tout comme notre capacité à contribuer au savoir humain afin de plaider en faveur de notre propre justice. En tentant de défendre notre survivance contre des gouvernements coloniaux, nous avons continuellement et consciemment enchâssé nos arguments dans un langage qu’ils comprenaient.

Il y eut un moment où nous n’avons pas su reconnaître que cette justification (enchâsser nos arguments en utilisant leurs langues et en employant leurs définitions) était un moyen provisoire pour faire cesser la violence. Nous avons donc inconsciemment adopté ces mythes de la colonisation : l’idéologie nationaliste explicite de la langue-comme-identité, et une idéologie implicite et certainement plus dangereuse : qu’une langue existerait en dehors de ceux qui la parlent.

 

Le paradoxe

Ces deux idéologies se fondent dans le paradoxe suivant, relaté par un aîné māori : « Il n’y a aucune raison d’apprendre une langue [autochtone] si vous n’avez rien [d’autochtone] à dire. » En d’autres mots : si vous ne pouvez pas formuler une pensée autochtone, ne perdez pas votre temps à apprendre une langue autochtone pour exprimer vos pensées non-autochtones.

À première vue, nous lisons cela comme un défi : développons une intelligence autochtone avant d’utiliser des moyens d’expression autochtones. Alors, pourquoi utiliser ou apprendre une langue autochtone? Puisqu’un savoir autochtone est une condition préalable à la compréhension et à l’utilisation de la langue, comment peut-on y voir un lien avec nos ancêtres si la seule manière de nous connecter avec la langue exige, avant tout, la capacité de penser comme eux, les ancêtres?

 

Refuser les préjugés

Nous pouvons répondre à cette question en récusant l’idéologie langagière implicite qui prétend qu’une langue est quelque chose qui peut être « mis à profit », que l’apprendre nous donne accès à ce qui est au-delà de nous-mêmes, qu’il y a un savoir objectif et transcendantal qui vient avec elle. Penser cela sous-entend une conviction tacite en deux autres croyances sur la langue.

La première croyance est que la connaissance des règles de grammaire, la signification des mots, la structure des paragraphes et ainsi de suite sont des faits sur la réalité de n’importe quelle langue. Autrement dit, lorsque nous parlons, nous utilisons des règles enracinées dans notre entendement pour nous exprimer, des règles qui se basent sur ce qui peut et sur ce qui ne peut pas être dit par la langue.

La deuxième croyance est que nous sommes en mesure de communiquer effectivement ces significations objectives entre nous à l’intérieur de la langue. Cette croyance ne vise pas à mettre en difficulté quiconque, elle vise seulement à faire remarquer que nous prétendons utiliser une langue objective et que les locuteurs de cette langue nous comprendront automatiquement. La langue ne peut pas appartenir à un seul individu tout comme elle ne peut pas mourir si le dernier locuteur qui la parle couramment meurt. La langue continue de vivre à travers les tentatives répétées de reconnaître et de comprendre ceux qui tentent de la parler.

Communiquer entre nous dans nos langues autochtones est un moyen pour se désaliéner et se décoloniser de nous-mêmes. En d’autres mots, s’aliéner l’expérience autochtone dont nous faisons l’expérience aujourd’hui, c’est perpétuer la violence du colonialisme. Nous nous concevons nous-mêmes comme déjà coupés des générations avant nous. Lorsque l’objectif n’est pas de poursuivre une authenticité, mais de reconnaître l’authenticité du présent, nous pouvons concilier le paradoxe qui dit que « la pensée autochtone est la langue autochtone » et la violence de l’État colonial contre nous. Il suffit de dire que nous avons été privés de notre capacité à nous exprimer de la manière que cela nous convient.

Nous avons le droit de parler nos langues, de nous engager dans une activité d’expression créatrice dans toutes les langues que nous désirons utiliser, et avec les personnes de notre choix, comme ce devrait être le droit de tout un chacun. La revitalisation des langues est la réalisation en commun de la libre pensée, et non une action désespérée pour la survie.

 

Penser avant de parler

Je ne vise pas à décourager les gens de parler une langue ou à contester la valeur de la revitalisation comme projet. Au contraire, il s’agit de poursuivre un dialogue, de faire avancer le concept et la pratique de penser avant de parler. C’est particulièrement nécessaire dans la revitalisation des langues. Puisque la possibilité d’une expression créatrice et commune fait tellement partie de notre propre identité, il faut désapprendre, ou encore penser outre les idéologies langagières coloniales dont l’existence vise à faire respecter l’uniformité et l’adhésion aux normes qui ne profitent qu’à la société coloniale.

La revitalisation de la langue dans ma communauté serait entravée si nous avions cessé de penser avant de parler. Le tuscarora, comme plusieurs autres langues à travers le monde, est parlé couramment par de moins en moins de personnes. Si nous échouons à assumer la responsabilité créatrice de la compréhension, de la critique et de l’appréciation de nos langues, alors nous perdrons notre langue quand mourront nos aînés.


 

Note

* Monty Hill étudie à la fois les savoirs skarù:rę (tuscarora)/ękwehęwe (autochtone) et occidentaux. Il habite la communauté amérindienne tuscarora et est doctorant en linguistique à l’Université de Buffalo où il se spécialise dans la langue iroquoienne tuscarora.

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La revenante: truc, machin, mana, la femme dans The Revenant

Par René Lemieux, Montréal

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Melaw Nakehk’o dans le rôle de Powaqa, la fille de Elk Dog, le chef arikara

Je tenais à voir le film The Revenant d’Iñárritu avant la cérémonie des oscars parce que je voulais savoir comment était ce film qui méritait tant d’éloges de part et d’autre au point qu’on lui prédisait l’oscar du film de l’année. On a beaucoup écrit sur ce film pour le traitement qu’il fait des premières nations; on a peu écrit à propos du traitement qu’il fait des femmes, et pour cause, il n’y en a pas vraiment. Pourtant, selon ce que j’ai compris du scénario, la présence de la femme est nécessaire, à condition que cette présence soit celle de son absence. Ainsi ai-je choisi pour titre la « revenante » : en anglais, le mot « revenant » ne permet pas de dire s’il est masculin ou féminin. Je ne peux m’empêcher d’imaginer que le scénariste avait cette idée en tête : quelqu’un, un moins une fois, s’apercevrait que la fantomaticité de la femme dans cette histoire. Cette absence agissante de la femme peut-elle ne pas avoir été prévue par le scénariste? Est-ce si difficile de voir ce qui se présente dans son absence?

La « revenante » aussi parce que le « revenant » (Hugh Glass, joué par Leonardo DiCaprio qui rampe la moitié du film) ne fait que partir d’un point A pour se rendre à un point B; tout a été dit sur lui, rien n’a été dit sur elle(s). Ne pensez pas que la « revenante » a un meilleur rôle. À part une ligne de texte (lorsqu’un des femmes coupe les couilles de son agresseur), je n’ai pas souvenir qu’un personnage féminin parle dans ce film. Elle est soit la victime muette (fille d’un chef amérindien victime d’un rapt), soit l’objet onirique du désir (la femme du héros morte dans un précédent massacre) – dans les deux cas, on ne trouve rien à lui faire dire[1]. La femme est pourtant le « signifiant flottant » (littéralement à la fin, quoiqu’en rêve), c’est-à-dire le « truc », le « machin » ou le mana (dans les mots de Claude Lévi-Strauss, « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss ») qui sert de moteur au récit secondaire, celui-ci tenant lieu d’incident déclencheur au récit principal. Comme une case vide, elle permet aux pièces de se déplacer librement à la manière du taquin où, au final, c’est une image recomposée qu’il s’agirait de retrouver. Mais la grandeur de l’espace laissé aux personnages féminins est proportionnelle à sa vacuité : une incohérence au niveau de scénario.

À moins que je n’aie pas compris, il me semble que ce mana, bien qu’il fasse bouger les pièces, ne peut le faire que de manière magique par le dédoublement fantomatique de la fille capturée, origine du grand dérangement au début du film. Voici schématiquement ce que j’ai compris des deux quêtes des personnages secondaires :

  1. Le vieil Arikara avec sa bande attaque le campement des Américains pour retrouver sa fille disparue -> ayant réussi à voler la cargaison de peaux, il peut la vendre aux Canadiens français pour obtenir des chevaux permettant la quête [c’est suite à cette rencontre que la quête des Canadiens français commence, voir ci-dessous] -> après quelques escarmouches avec le héros (au cas où c’est lui qui aurait enlevé la fille), les Arikaras retrouvent enfin la fille qui leur apprend (c’est ce que laisse présager la fin du film) que c’est grâce au héros qu’elle a pu être libérée des Canadiens français;
  2. Les Canadiens français, pour se venger d’un mauvais marché, voleront la fille du chef arikara en représailles -> ils en profitent pour pendre un Pawnee [peut-être ont-ils brûlé et saccagé un village amérindien en cours de route, mais ce n’est pas certain] -> le héros réussit à leur voler un cheval (celui du Pawnee mort, récemment devenu son ami) et en profite pour libérer la fille.

Peut-on m’expliquer comment la (même) fille (enlevée) peut à la fois servir de prétexte pour détruire un campement et faire un mauvais marché avec les Canadiens français, alors que ce sont les Canadiens français qui l’avaient enlevée depuis le début? La seule manière de répondre à ce paradoxe, c’est de supposer que la fille du chef soit dédoublée : elle est à la fois enlevée et elle ne l’est pas, elle l’est depuis toujours et elle le sera un jour prochain. À la fois dans le passé et dans l’avenir, la fille du chef n’est jamais au présent (sauf à la fin, une fois libérée et ramenée à son père). Comment expliquer ce paradoxe, sinon qu’on se trouve là directement dans un problème de mécanique quantique : la femme à Hollywood est une particule subatomique. Elle se produit comme un événement qui à la fois agit et n’agit pas, sa présence peut être multiple (au même moment) à condition que le scénario l’exige, mais surtout, elle n’agit qu’en fonction du regard que l’on porte sur elle.

Que The Revenant ait failli gagner la statuette du meilleur film de l’année – et que son réalisateur ait gagné pour sa part celui de meilleur réalisateur – malgré une incohérence totale dans le scénario, cela démontre peut-être qu’à force d’être peu présente, la femme est doublement oubliée : on a jusqu’à oublié l’oubli lui-même. On a beaucoup parlé de la place des minorités visibles, et c’est une bonne chose; il me semble qu’il faudrait aussi parler de la (non) présence des femmes qui, bien souvent, sont reléguées, au mieux, à des rôles secondaires, au pire, à de la figuration muette. L’un ne va pas nécessairement contre l’autre, mais le cas de la place des femmes à Hollywood est exemplaire lorsqu’on considère qu’elles ont toujours-déjà été là, on a simplement oublié d’ouvrir les yeux pour les voir[2].

 


Notes

[1] Une collègue, Karina Chagnon, me rappelle qu’il y a d’autres personnages féminins encore plus secondaires dans le film, pour la plupart des Amérindiennes enivrées au comptoir de traite du Fort Kiowa (le point d’arrivée du héros). Tout comme pour les autres personnages autochtones du film (et c’est généralement le cas dans la cinématographie hollywoodienne), s’il s’agit d’un individu seul ou d’un très petit groupe, l’« Indien » au cinéma sait se tenir, il est même fidèle en amitié, serviable, docile; mais en groupe, c’est le chaos profondément ancré en lui qui resurgit tout à coup : il devient violent, dangereux, animal. Il s’agit là d’un vieux schéma platonicien où la différence entre le « bon » et le « mauvais » relève finalement plus d’une question de quantité que de qualité intrinsèque.

[2] Une compagnie de production tentera de répondre à cet écart entre les hommes et les femmes à Hollywood : We Do It Together.

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Empirisme et microbrasserie: entretien avec Martin Parrot du Griendel

Propos recueillis le 26 décembre 2015 à Saint-Sauveur, Québec, par René Lemieux.

 

Originaire de Québec, Martin Parrot a étudié l’histoire et la philosophie politique. Il est maintenant copropriétaire de la brasserie Griendel.

 

Tu as ouvert il y a quelques mois la brasserie Griendel dans le quartier Saint-Sauveur à Québec avec trois associés. D’abord, d’où vient ce nom?

Crédit photo © Étienne Dionne

Griendel, c’est le nom de famille d’un inventeur allemand du 17e siècle, Johann Griendel von Ach, astronome/astrologue et moine défroqué de la région de Nuremberg, un peu savant fou, complètement déphasé dans ses affaires. J’avais proposé à mes associés une vingtaine de noms différents quand on a démarré le projet. Ce nom-là, je l’aimais un peu pour sa référence, mais surtout pour le visuel du nom écrit. Mes associés ont préféré ce nom à d’autres. Le côté inventeur fou, on aimait ça parce que ça nous permet d’être déjantés dans les bières qu’on fait aussi. Le chef qu’on a engagé aime beaucoup ce nom et s’en sert comme excuse pour ses nombreuses expérimentations.

 

Comment se formule votre projet en ce qui concerne les bières que vous prévoyez produire?

Fait intéressant, la question de l’authenticité, de l’origine s’est posée dès le début, un peu côté bière, beaucoup côté cuisine. Je m’explique : notre chef s’est approprié des plats allemands (ex. schnitzel et spätzle, bretzel et obatzda). Ces plats, pourtant très appréciés, sont souvent comparés aux « originaux ». Côté bière, on retrouve parfois le même réflexe, avec nos produits comme avec les bières invitées. C’est prévisible comme commentaires et pas méchant du tout. Ce que je trouve intéressant, c’est que c’est la marque d’une pensée dont l’activité même est fondée sur des balises et, plus globalement, la généralisation comme condition même de l’intelligibilité. Ce n’est pas négatif comme observation, mais de s’outiller pour cerner la singularité est beaucoup plus enrichissant.

Heureusement, il y a une tendance inverse dans le monde de la bière, notamment mise de l’avant par des auteurs de Montréal, Les coureurs des boires, qui ont écrit une œuvre magistrale qui a reçu de nombreux prix à travers le monde, Les saveurs gastronomiques de la bière, un gros livre en deux tomes. Ce qu’ils prônent dans leurs travaux, c’est vraiment d’aller chercher les spécificités de la bière, pas en termes de styles ou de grandes familles, mais au niveau du singulier. L’idée, c’est de développer un langage de la dégustation et de l’appréciation de la bière qui n’est pas nécessairement dépendant des grammaires des grands styles. Ça, c’est intéressant parce que ça permet de faire autre chose que de subsumer des bières dans des grandes familles et de se baser sur un index qui est très généralisateur, qui nous éloigne du produit goûté. Dans ce dernier cas, tu ne permets aucun piratage intéressant. Nous, on veut que la dégustation se base vraiment sur ce que tu goûtes, sur ce que tu sens, on favorise le fait d’être incarné dans ce qu’on goûte, être présent sur place avec le produit qu’on goûte, plutôt que de toujours le comparer à une catégorie abstraite, préfaite, basée sur la généralité.

 

Une phénoménologie de la bière, plutôt qu’une analytique…

Ça, c’est une tendance, c’est quelque chose d’intéressant. De plus en plus de jeunes brasseurs, pas tous, mais la majorité de la nouvelle génération en Europe regardent beaucoup vers les États-Unis pour s’inspirer. Ils ne vont pas renier l’héritage brassicole de leurs origines, que ce soit en Belgique, en Allemagne ou en Angleterre, mais ils regardent énormément vers les États-Unis. Il y a de nouveaux terroirs brassicoles qui se construisent en Europe. En ce moment, notamment en Scandinavie et en Italie, ce sont des gens qui regardent aussi énormément vers les États-Unis pour s’inspirer, et la raison est simple, il y a là, comme au Québec, une liberté avec laquelle les gens interprètent les choses. C’est une liberté qu’on a beaucoup au Québec quand on fait de la bière, une liberté qu’on se permet, et ça plusieurs vous le diront. Au Québec, on a eu une solide décennie où la bière phare du monde brassicole, avec Unibroue, était avant tout la bière de type belge. Là on est dans une tendance complètement différente, beaucoup plus éclatée, où on a encore des bières belges, mais aussi plusieurs autre styles… et où les bières belges sont parfois plus à l’américaine. On fait aussi des bières allemandes à notre façon, on fait des bières américaines à notre façon, on fait de tout à notre façon en fait. Ça, il faut en être fier.

 

Pour ceux qui s’y connaissent moins en bière, quand on parle de catégorie, on parle de quoi?

Quand je parle de grande famille, je parle par exemple de ce qu’est une mild anglaise, de ce qu’est une scotch ale, de ce qu’est une scottish ale, une pils, une hopfenweiss, une hefeweizen, etc., elles sont toutes très typées, un moment donné ça devient difficile. Je vais te donner un exemple, en collaboration avec Ras L’Bock à Saint-Jean-Port-Joli, on a fait une bière qu’on a appelée la « barbe fourchue ». C’est le meilleur exemple de ce dont on parle en ce moment, cette bière on a dit que c’était une « american session brown ale », mais on aurait pu l’appeler autrement. Le style qu’on a choisi, c’était ça, « américain » c’était parce qu’elle était très houblonnée, « session », c’était parce que c’est une brown ale qui est faible en alcool, 3,3-3,4%, mais c’est une bière qui a été faite avec une levure de scotch ale et, à la limite, ça aurait pu être une scottish ale, pas forte en alcool, mais houblonné. Mais là, ce qu’on se rend compte, c’est que les styles, ça ne nous facilite pas la tâche. Dans les mots de Gilles Deleuze, finalement, ce sont des ensembles qui font de nous des sédentaires, au lieu de faire de nous des nomades…

 

Ce genre de catégories te disent le goût que tu es censé avoir; ne pas aimer le goût, c’est finalement ne pas aimer l’idée du goût supposé que tu pensais avoir, sans y goûter vraiment…

C’est toujours intéressant de dire, elle est trop loin du style, ce n’est pas ce que le brasseur voulait faire, mais si le brasseur appelle sa bière une « hefeweizen » ou une « hopfenweiss », il n’en a rien à faire de ces termes-là, il le fait juste pour l’intelligibilité de la chose, pour le dégustateur. Plus souvent qu’autrement, c’est une constellation d’idées qui inspirent l’artisan. Le nom donné au produit final n’épuise que rarement la bière qu’on a devant soi. Nous autres, par exemple, cette bière, ce qu’on a fait, c’est une brune, houblonnée, faible en alcool et faite avec une levure de scotch ale, avec des grains de coriandre et des baies de genièvre. Ça n’a rien à voir avec quoi que ce soit qui existe. Cette bière est un bon exemple de bière singulière qu’on ne peut pas bien catégoriser. C’est un exemple, un cas extrême, qui nous permet de prouver l’inutilité à un certain niveau des catégories. Ça reste pertinent à des fins pédagogiques, pour avoir une carte, pour naviguer, mais c’est tout. À partir du moment où tu veux vraiment apprécier un produit, tu ne peux plus juste te baser là-dessus.

 

À quel point on peut expérimenter sur les catégories, ou les limites, à quel point ce n’est plus de la « bière »? Je pense à la « loi sur la pureté de la bière » en Allemagne qui limitait la bière à trois ingrédients : eau, orge malté, houblon…

Ce qu’on oublie de dire souvent c’est que cette loi du 16e siècle a été modifiée plusieurs fois, ils l’ont entre autres légèrement adapté dans les années 1980 parce qu’il y a eu des pressions des grandes brasseries. Mais l’idée a quand même marqué le paysage brassicole allemand, ce qui fait en sorte que, étrangement, malgré la richesse de son terroir brassicole et la grande variété de ses styles, à peu près 90% de ce qu’on boit en Allemagne, c’est la même affaire. Il n’y que très peu de variétés. Selon moi, c’est quelque chose qui va leur nuire à long terme.

Pour moi c’est de la bière tant que c’est fait à base de céréales et que c’est fermenté. Tu fais une boisson alcoolisée, quelle que soit la proportion d’alcool, à base d’eau, de grain et de levure, c’est de la bière. Le houblon en fait a commencé à être presque exclusivement utilisé comme aromatique dans la bière, par rapport à d’autres herbes, dès le 16-17e siècle, et au 18e siècle, les autres aromates ont presque disparues. Il y a un style moderne qu’on appelle « gruit », ça fait référence aux bières moyenâgeuses, c’est de la bière faite avec de l’eau, du grain, de la levure, et quelque herbe que ce soit mais sans houblon. Il y a des gens qui n’ont pas poussé la réflexion très loin qui tentent de nous faire croire que l’essence de la gruit est que c’est fait sans houblon. Ça n’a pas rapport, il n’y avait aucune version de bière moyenâgeuse canonisée, archivée, etc. On trouvait parfois du houblon dans la bière. Ce n’était tout simplement pas exclusif. Une conséquence du fait de penser en styles, je suppose.

 

Tu as participé au documentaire Brasseurs – le film avec le réalisateur Pierre-Luc Laganière, sorti en décembre, de quoi parle-t-il? Sera-t-il présenté à Montréal?

On est présentement en discussion pour que ce soit en janvier ou février à Montréal. On n’a pas encore de dates précises. Le documentaire, l’idée de base, c’était d’être capable de faire un portrait cinématographique de la culture brassicole. Il n’y a aucune archive. Il n’y a presque pas de documentation, mais ça commence tranquillement pas vite. Nous, il y a trois ans, quand on a commencé le projet, ce n’était pas fait. À part des infos publicités à canal V… Au niveau du livre, il y avait de la documentation, mais rien au niveau de voir socialement, culturellement, c’est quoi la bière. Voir l’impact que cela a dans les régions, dans les petits endroits, comment ça se développe, la collégialité, comment on apprend, comme on se lance là-dedans, c’est quoi les défis. C’est un beau milieu, c’est un milieu où les gens font ça par eux-mêmes. Il n’y a pas de formation « officielle », ou à peu près pas. Le film, c’était notre façon d’archiver ça. C’était de le faire par la voix de ces artistes-là.

 

Est-ce que c’est le documentaire qui t’a donné le goût de partir le projet du Griendel? Ou le contraire?

L’idée d’avoir une micro-brasserie, ça faisait des années qu’on faisait des blagues à ce sujet-là avec deux amis d’enfance. Le documentaire, ça m’a donné les outils pour mieux comprendre le milieu, pour mieux comprendre comment ça fonctionnait, et puis ça m’a donné la piqûre aussi, ça c’est une chose. L’autre chose aussi, c’est que, moi, j’étais chercheur en histoire et en philosophie, et je n’étais pas capable d’avoir de poste nulle part. Un moment donné je me suis tanné et j’ai approché mes amis Vincent Lamontagne et Alexandre Gaumond (Olivier Savary s’est ajouté par la suite et c’est rapidement devenu un projet à quatre) avec qui je parlais de ça en leur disant que c’est maintenant ou jamais. Auparavant, on se disait qu’on allait faire nos carrières respectives et on ferait ça après. Mais moi, j’étais tanné de pédaler et de chercher des jobs à gauche à droite. Je ne pouvais pas m’endetter éternellement non plus, alors j’ai fait mon possible pour démarrer le projet, je voulais le faire plus tôt que plus tard.

Bande annonce du documentaire Brasseurs – le film (page Facebook) :

 

 

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Tout est à refaire – critique de L’Empreinte

Critique du documentaire L’Empreinte de Carole Poliquin et Yvan Dubuc (réal.), Isca Productions, 2015.

Par René Lemieux, Montréal

Pour les Blancs, même aujourd’hui, les Amérindiens ne peuvent être qu’au commencement des choses, nulle part ailleurs.

Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage[1].

L'EmpreinteLe documentaire L’empreinte réalisé par Carole Poliquin et Yvan Dubuc tente de retrouver, chez les Québécois ou plus généralement les Canadiens français, les racines autochtones au cœur de leur spécificité dans le Canada. Ce film, fortement ancré dans le contexte politique actuel, vise implicitement à repenser la gouverne contemporaine du Québec et du Canada : les temps « austéritaires », comme on les appelle, ne sont pas l’expression de la vraie nature des Québécois. Au contraire, les Québécois sont d’abord solidaires, ils partagent volontiers et ils s’emploient à gérer leurs conflits par la médiation plutôt que par la judiciarisation. En bref, pour eux, la communauté prime sur l’individu. Tout cela serait le résultat d’un premier métissage entre les premiers colons francophones (type coureurs des bois) et les populations indigènes d’Amérique.

Ces bons sentiments ne rachètent toutefois pas ce film très décevant qui se présente comme un assemblage d’entretiens souvent décousus, sans rapport entre eux, si ce n’est la présence de Roy Dupuis et son insistance pour faire avouer à ses interlocuteurs l’existence dans leur patrimoine génétique de quelque degré de sang indien[2]. C’est peut-être la trop grande importance accordée à Dupuis qui crée le malaise. Outre qu’il peine à enchaîner la discussion avec les intervenants du film, Dupuis se voit placé par les réalisateurs dans des situations plus kitsch les unes que les autres : Dupuis au chalet à consulter son arbre généalogique ou encore à la bibliothèque à lire un livre. Notre lumbersexuel national (chemises carottées de rigueur) n’arrive pas à rendre à l’écran ce qui aurait dû se présenter comme une réflexion complexe sur la question de l’hybridité.

Or, ce ne sont là que des maladresses formelles des réalisateurs et on pourrait faire abstraction de Dupuis pour se concentrer sur la thèse du documentaire. Cette dernière est en effet beaucoup plus inquiétante que la forme : nous aurions tous, « nous », membres des neuvième, dixième ou onzième générations en Amérique (les « purs-laines »), du « sang-mêlé » (remarquez la contradiction), ce qui devrait nous amener naturellement à voter à gauche. La question en filigrane du propos du documentaire est alors : comment expliquer que les Québécois ne soient pas à la hauteur de leur propre identité?

C’est ici que l’on retrouve le cœur du débat historiographique dans lequel s’inscrit le documentaire. Contre les nouveaux nationalistes conservateurs qui ont la cote dans la mouvance souverainiste et qui tentent depuis quelques années de réhabiliter l’apport de l’Église catholique et de l’époque de Duplessis contre la Révolution tranquille, le documentaire s’inscrit dans une réaffirmation du Québec sécularisé des années 1960-1970, lui-même une réaffirmation, dans la version réinterprétée des documentaristes, du premier métissage. Avec ce sous-texte qui parsème les entretiens du documentaire, on perd toutefois de vue les Amérindiens. Pas une seule fois, en effet, les documentaristes ont eu l’idée d’aller dans une réserve – même si deux intellectuelles, l’anthropologue Nicole O’Bomsawin et la poète Joséphine Bacon, sont interviewées. Car, et c’est là où le bât blesse, les documentaristes tentent de redéfinir les lignes de démarcation pour identifier les Québécois, mais pour le faire, une exclusion doit avoir lieu. Leur thèse soutient que l’identité québécoise ne peut ni se reconnaître dans la France, encore moins dans l’Angleterre (qui ont été, selon le documentaire, les véritables colonisateurs violents). L’identité québécoise ne se reconnaît pas plus chez les Premières Nations, absentes du documentaire. Si les Québécois coureurs des bois qui s’ignorent sont désormais les véritables « sauvages », comment peut-on alors qualifier les Premières Nations réelles qui, elles, ne s’ignorent pas?

Revoir notre rapport à l’autre

Dans cette nouvelle disposition des identités, la figure de l’Autre se déplace : « l’individualisme ou le chacun pour soi » du discours contemporain au Québec serait l’aboutissement du colonialisme anglais. L’Autre devient l’Anglais (ou l’Ontarien), mais derrière pourrait bien se retrouver implicitement l’Amérindien. Car si les véritables et authentiques sauvages, ce sont « nous », c’est donc que les autres sauvages ne sont que la manifestation d’un mélange qui a mal tourné. On déplace le « bien » et le « mal » de la généalogie, mais on en conserve le moralisme : il y a désormais un bon métissage contre un mauvais[3].

L’image du métissage exprimé par le documentaire est aussi bête que dangereuse. Bête d’abord parce qu’elle suppose que le métissage est le produit du mélange de deux puretés (française d’un côté, amérindienne de l’autre), alors qu’il y a toujours-déjà de l’hybridation, ou pour reprendre l’expression de Jean-Luc Nancy, une « mêlée ». Les Français arrivés n’étaient pas « purs » ni ne l’étaient les peuples amérindiens. Une pensée du métissage nécessite de le concevoir toujours-déjà là et non pas d’en faire le résultat d’une quelconque opération calculatrice. Ensuite dangereuse, parce qu’elle aboutit à une logique révisionniste et anhistorique. Le propos de Serge Bouchard à cet égard fait froid dans le dos : « Qu’est-ce qui sont devenus les Indiens des Laurentides? Ils sont devenus des Canadiens français. » Le point aveugle de ce propos ne va pourtant pas sans rappeler le révisionnisme d’un Faurisson : s’il n’y a plus de témoin pour parler de la colonisation française, aussi violente que les autres, c’est parce que cette colonisation n’a jamais existé.

Au lieu d’une véritable rencontre renouvelée, celle réclamée par l’historien huron-wendat Georges Sioui (cité mais absent du documentaire) ou par l’anthropologue abénakise Nicole O’Bomsawin, on a affaire à une énième reprise du débat sur l’identité des Québécois. Dans cette mythomachie, ce combat entre mythes sur le sens de la Révolution tranquille, on voit s’affronter encore une fois les forces du XIXe siècle, les ultramontains d’un côté et les partisans de l’Institut canadien de l’autre. La conséquence est pourtant claire : on exclut encore et toujours un tiers, ici les Premières Nations.

Si le documentaire voulait sensibiliser les Québécois à la présence autochtone historique et actuelle et montrer son influence sur l’identité québécoise, il rate non seulement la cible, mais nous en éloigne. Serge Bouchard disait que tout était à refaire – après ce documentaire, rien n’est plus vrai.


Notes

[1] Montréal, Stanké, 1991, p. 294. J’emprunte cette citation d’un texte récent de Simon Labrecque.

[2] La question du « degré de sang indien » (blood quantum) est bel et bien présente dans le documentaire, malgré ce qui a été dit sur le film dans les réseaux sociaux. Il est vrai que la seule discussion entièrement axée sur cette question a été retirée du film, mais est disponible en ligne : « Le point sur le ‘sang indien’ des Québécois » avec la démographe Hélène Vézina. Il est fascinant d’entendre Roy Dupuis réagir à ses propos : alors que la démographe parle du pourcentage de Québécois ayant au moins un ancêtre amérindien (entre 60 et 85%), elle ajoute que le pourcentage de « sang indien » demeure relativement peu important aujourd’hui avec un pourcentage avoisinant le 1%. Dupuis reprend alors son propos, étonné du 85%, mais oubliant complètement le commentaire suivant de Vézina.

[3] Sur la construction de l’autre dans L’Empreinte, voir aussi la très bonne recension du documentaire par Julia Dubé publiée dans L’esprit libre.

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