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De l’ouverture (à / par)

Extrait de Reza Negarestani, Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials, Melbourne, re-press, 2008, pp. 197-201, traduit par Simon Labrecque

Note introductive du traducteur : Ce texte provient de la sixième et dernière partie du livre Cyclonopedia, de Reza Negarestani, intitulée « Polytiques : complicité et schizo-stratégies pour l’ouverture et l’insurrection ». Les fragments sélectionnés et traduits proviennent du chapitre « Un bon repas : le bord schizo-stratégique ». « Bord » traduit ici « edge ». Ces lignes portent principalement sur une distinction qui me semble porteuse et qu’il m’apparaît important de donner à lire pour qu’elle circule rapidement : la différence entre « s’ouvrir à » ou « être ouvert à » (being open to), d’une part, et « être ouvert par » (being opened by), d’autre part. S’y jouent l’hospitalité et la survie. Ces fragments ont été traduits à Rimouski en mai 2015, alors que je participais à l’invasion de la ville avec les autres participantes et participants au congrès annuel de l’Association francophone pour le savoir (Acfas).

 

Si les soi-disant institutions despotiques du Moyen-Orient ont survécu au libéralisme et sont devenues plus puissantes, plutôt que d’avoir été fracassées depuis longtemps en petits éclats misérables, c’est parce que l’ouverture ne peut jamais être extraite de l’intérieur du système ni passer par un simple désir volontaire ou subjectif d’être ouvert. L’ouverture ne peut jamais être communiquée par le libéralisme (sans parler du « monde libre »).

Hamid Parsani, Défigurer la Perse ancienne

[…] L’ouverture vient du Dehors, et non le contraire. L’affirmation nietzschéenne n’a jamais été censée être pour la libération, ou même, de quelque façon que ce soit, être à propos de l’ouverture. C’était une invocation du dehors, dans son extériorité à l’humain et même à l’ouverture de l’humain (qui inclut le désir d’être ouvert au dehors). L’ouverture radicale n’a rien à voir avec l’effacement de la clôture; il s’agit plutôt de congédier toutes les traces de parcimonie et de domestication grotesque qui existent dans la soi-disant ouverture humaine émancipatrice. La lame de l’ouverture radicale a soif de massacrer l’ouverture économique, ou toute ouverture construite sur l’affordabilité du sujet et de son environnement[1]. La cible de l’ouverture radicale n’est pas la clôture mais l’ouverture économique. L’ouverture radicale dévore tous les fondements économiques et politiques qui reposent sur le fait d’« être ouvert à ».

[…] L’ouverture économique est une manœuvre qui feint le risque et qui stimule la communication avec le Dehors. Pourtant, pour une telle ouverture le dehors n’est rien d’autre qu’un environnement qui a déjà été affordé comme ce qui ne met pas fondamentalement en danger la survie du sujet ou de l’ordre qui l’environne. C’est donc qu’« être ouvert à » n’est que l’ultime tactique de l’affordance, employée par les interfaces du bord avec le . Pour l’ouverture économique, l’ordre de la bordure doit être invisible; la bordure n’est pas une sphère filtrante ou un confinement, mais une « bordure de force dynamique » (avec un ambitieux penchant nomade), un horizon fluide qui cherche à tout accommoder par son dynamisme expansif plutôt que par sédentarisation. L’affordance se présente comme une ouverture préprogrammée, particulièrement sur le plan inévitablement sécurisé d’être ouvert à, par opposition à être ouvert par. Sur le plan d’« être ouvert à », la survie organique peut toujours interférer, s’approprier le flot de xéno-signaux, économiser la participation ou, si nécessaire, couper la communication avant qu’il ne soit trop tard.

L’« être ouvert à », toujours politicien et précautionneux, soutient l’économie de survie comme une sphère de capacité (ou d’affordabilité) économique sournoisement appropriée, une économie cherchant à maintenir la survie quoi qu’il en coûte, y compris par la nécrocratie de la mort elle-même. L’ouverture économique – c’est-à-dire « être ouvert à » – s’approprie l’échange réciproque entre les côtés subjectif et objectif de l’ouverture. Alors que le sujet de l’ouverture économique se manifeste dans l’énoncé « je suis ouvert à », l’objectif de l’ouverture est ce que vise « être ouvert ». L’ouverture économique est constamment maintenue par ces deux pôles qui doivent s’afforder l’un l’autre. Pour une entité, l’acte de s’ouvrir à son environnement est possible seulement si l’environnement a déjà affordé l’entité dans sa portée environnante, et si l’entité elle-même est apte à accommoder une part de l’environnement à l’intérieur de sa capacité. La capacité de l’entité est directement influencée par la survie subjective de cette entité. Pour cette raison, la soi-disant ouverture (économique) représente l’affordabilité et la capacité de survie de ses sujets, non pas l’acte d’ouverture lui-même.

[…] « Je suis ouvert à toi » peut être reformulé comme « j’ai la capacité de supporter ton investissement », ou « je t’afforde ». Cette voix conservatrice n’est pas associée à la volonté ou à l’intention, mais à l’inévitabilité de l’affordance comme lien mésophilique, et avec l’économie de survie et la logique de la capacité. Si tu excèdes la capacité par laquelle tu peux être affordé, je serai fracassé, lacéré et éventré. Malgré son dévouement à la répression, son désir aveugle pour le monopole de la survie et la logique autoritaire de la bordure, le plan de l’« être ouvert à » n’a jamais été ouvertement associée à la paranoïa et la régression. Telle est l’ironie du libéralisme et du désir anthropomorphe.

Cependant, alors que l’affirmation est tactiquement cultivée par l’affordance, c’est aussi une stratégie furtive pour appeler et mettre en branle une Ouverture Épidémique dont l’avènement est nécessairement égal à l’avortement de l’ouverture économique ou humaine[2]. En ce qui concerne la survie, l’ouverture radicale apporte toujours avec elle une participation de la base, une contamination et une horreur pandémique, l’horizon du dehors émergeant du dedans comme un Insider xéno-chimique autonome et de l’extérieur comme l’Outsider immaîtrisable. En tous les cas, l’ouverture radicale est intérieurement connectée à des pestes non rapportées. Si l’affordance est l’extension mésophilique entre les fronts subjectif et objectif de communication, le dehors est défini par l’extériorité de fonction plutôt que par la distance. Si, ultimement, l’affirmation est stratégique, c’est parce que l’ouverture épidémique est inhérente à la répression du dehors et à la suspension de ses influences. Par un tour polytique, l’ouverture épidémique a soif d’états solides, de clôtures manifestes comme des systèmes d’habitation et d’accommodement de toutes sortes qui sont intrinsèquement intégrés à la subsistance et à l’économie de survie : libban, lifian. Conformément au secret et à l’éthos conspirationniste de l’affordance, pour qui toute tactique est une autre ligne d’expansion (afin d’[afforder plus]), l’ouverture radicale requiert des appels stratégiques ou des lignes de subversion du dedans de l’affordance. L’ouverture radicale subvertie donc la logique de la capacité de l’intérieur. Fréquemment désignées comme des lignes sorcières, des éveils, des invocations, des xéno-attractions et des , les approches stratégiques déplient l’ouverture radicale comme une coupure interne – gazeuse, inodore, avec la sagesse métallique d’un scalpel. L’ouverture émerge de l’intérieur et de l’extérieur comme boucherie radicale. Si l’anatomiste coupe du haut vers le bas pour examiner le corps hiérarchiquement, comme une dissection transcendantale, alors la kakatomie de l’ouverture ne coupe pas anatomiquement, ni ne pénètre structurellement (performant la logique de strate); elle éviscère dans toutes les directions, en conformité avec son plan d’activité stratégique. L’ouverture n’est pas le suicide, car elle leurre la survie dans la vie même, là où « vivre » est une redondance systématique. Puisque le Dehors est partout dans son extériorité radicale, il a seulement besoin d’être titillé pour se ruer au dedans et effacer l’illusion de clôture ou d’appropriations économiques. L’ouverture est une guerre, elle a besoin de stratégies pour marcher. L’ouverture n’est pas le désir anthropomorphe d’être ouvert à, c’est l’être ouvert par advenu dans l’acte de s’ouvrir. Être massacré, lacéré, fracassé et mis à plat – telle est la réaction corporelle du sujet à l’acte radical d’ouverture. L’affirmation est donc une stratégie camouflée, un véhicule pour trancher dans l’affordance et réinventer l’ouverture de manière créative, comme une boucherie radicale (un xéno-appel radical).

Devenir ouvert ou faire l’expérience de la chimie de l’ouverture n’est pas possible en « s’ouvrant » (un désir associé à la bordure, la capacité et l’économie de survie qui vous couvrent, toi et ton environnement); mais cela peut être affirmée en t’empêtrant dans un alignement stratégique avec le dehors, en devenant un leurre pour ses forces extérieures. L’ouverture radicale peut être invoquée en devenant davantage une cible pour le dehors. Afin d’être ouvert par le dehors plutôt que d’être économiquement ouvert à l’environnement du système, on doit séduire les forces extérieures du dehors : tu peux t’ériger en volume solide et molaire, resserrant tes bordures autour de toi, sécurisant ton horizon, te scellant étanchement contre toute vulnérabilité… t’immergeant plus profondément dans ton hygiène humaine et devenant vigilant contre les étrangers. Par cette paranoïa excessive, cette clôture rigide et cette vigilance survivaliste, on devient une proie idéale pour le dehors radical et pour ses forces.

[…] Fais de toi-même un repas frais : obélisque, monolithe, l’arbre du monde et le corps du despote. Mais comment est-ce possible de te vêtir en nourriture nouvelle, en appât ultime pour l’ouverture qui émerge pour consommer le repas? Si la faim insinue la confusion concrète entre l’objet du désir et la destruction de cet objet, la voracité suggère l’oblitération de tout ce qui rassasie les sens. L’ouverture épidémique dévore et éviscère avec une telle voracité que l’ouverture perd tous ses aspects signifiants et qualitatifs. Le grand ouvert, l’ouvert d’esprit, le bien ouvert et le monde ouvert, en tant que modes d’ouverture affirmés subjectivement, sont rendus obsolètes. De telles manifestations spatio-logiques de l’ouverture réinstallent la logique des subjugations économiques dans les axiomes du sens commun libéral. L’ouverture radicale ne peut pas être capturée comme un « grand ouvert » qui sied aux dociles politiciens libéraux de l’économie de survie ou aux champions de la capacité; cela signifie être dévoré tout cru. La lacération, être déchiqueté, mis en lambeaux, fracassés et mis à plat, tout cela suggère une participation stratégique, une communion, ou une communication active avec la boucherie rituelle – ouverture. L’ouverture mine la capacité non pas en la démantelant (une incapacité négative), mais par une participation subversive à la capacité qui la leurre pour qu’elle soit fendue de l’intérieur. La capacité est sauvagement fracassée précisément en suivant la logique de son affordabilité.


 

Notes

[1] Note du traducteur : Tout au long de Cyclonopedia, Negarestani mobilise et retravaille le concept d’affordance, d’abord développé par le psychologue James J. Gibson. « To afford », c’est « s’offrir » ou « se permettre » quelque chose. « Affordable » est souvent traduit par « abordable ». J’ai toutefois choisi de (non) traduire le concept par le mot « affordance », car il circule déjà dans le champ de la psychologie francophone. « Affordability » a donc été traduit par « affordabilité », et « to afford » a parfois été traduit par « afforder ». En psychologie, une affordance est une possibilité ou une potentialité qui caractérise objectivement un environnement, mais dont l’actualisation relève plus de l’instinct ou du calcul inconscient que de la mesure consciente d’un sujet – par exemple, nous « sentons » la plupart du temps de manière adéquate si nous pouvons ou non monter telle marche sans avoir à utiliser autre chose que nos jambes, ou sauter par-dessus tel trou sans devoir prendre de l’élan. Nous « savons » de telles choses, c’est-à-dire, ce que nous pouvons nous permettre ou non dans un environnement, mais nous pouvons aussi nous tromper, soit surestimer ou sous-estimer nos capacités, mal calculer nos aptitudes, nos forces ou celles de l’environnement. Pour Negarestani, l’affordabilité est un rapport économique réciproque entre sujet et environnement, puisqu’un environnement a aussi une capacité de se permettre ou non tel ou tel sujet.

[2] Note de l’auteur : « La tactique est l’habileté à manier des troupes à la guerre, et la stratégie est l’art de mener des forces sur le champ de bataille » (Field Marshal Earl Wavell). La stratégie est hors du champ de bataille, sur lequel des tactiques sont employées – et cependant elle est dans la guerre.

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Archéologie, psychanalyse et militarisation

Extrait : Reza Negarestani, Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials, Melbourne, re-press, 2008, p. 53-56; traduit par Simon Labrecque

Note introductive du traducteur : Ce texte est la traduction d’un passage du livre Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials (Melbourne, re-press, 2008, p. 53-56). Les pages qui précèdent immédiatement cet extrait présentent une méditation sur « l’archéologie bactérienne » à partir de Lovecraft, des rats, et des notions d’espace lisse et d’espace troué. Les pages qui suivent immédiatement l’extrait se penchent sur le pétrole comme « narrateur tellurique » à partir du travail de Deleuze et Guattari sur Antonin Artaud, la visagéité et les trous noirs. La traduction est publiée avec l’aimable autorisation de re-press et de Reza Negarestani, qui ont généreusement transmis le diagramme présenté dans le texte, également traduit par nos soins. Il y a exactement un an, nous publiions une première traduction d’un texte du philosophe d’origine iranienne sur Trahir, alors que l’actualité était saturée de discussions sur l’usage d’armes chimiques en Syrie. L’extrait publié aujourd’hui a pour sa part déjà été mentionné sur ce blog dans un texte sur le concept d’incystance. Il concerne les rapports entre l’archéologie, la psychanalyse et la militarisation. Pour approfondir ce dernier thème, renvoyons à un texte antérieur de Negarestani sur « La militarisation de la paix » (partiellement repris dans Cyclonopedia), paru dans le premier numéro de Collapse en 2006, puis traduit en français sur le blog Anaximandrake.

Dans une marée de rats, la multitude des queues se change en tête de sonde de toute la meute mouvante : une révolution acéphale omnidirectionnelle, le Nouveau Désordre Verminal.

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Une tour du silence zoroastrienne près de la ville de Yazd en Iran.

Une meute de queues : des milliers d’insectes charognent une tombe quelque part dans un village zoroastrien près de la ville de Yazd; une guerre de vibrations. Ces machines d’exhumation lancent un silence non humain qu’il vaut mieux décrire comme un smog acoustique, un bruit moléculaire porteur de ravages sonores. Les sons sont la rage, propagée par des queues de rat.

La polytique du complexe ( )troueux défie les modèles existant d’accumulation du pouvoir corrélés à la logique du sol et à la politique du tout. Pour l’ordre mondial, les événements inconsistants autour du monde sont des échecs ou des revers pour les modèles politiques dominants. Selon la politique de la terre poromécanique, cependant, les inconsistances et les disparités régionales de par le globe constituent le corps de la polytique. L’émergence de deux entités (formation politique, militaire, économique, etc.) de deux lieux différents sur le sol est inconsistante, mais selon la logique du complexe du ( )trou, elles sont ultimement interconnectées et consistantes. En termes d’émergence, la consistance ou la connectivité ne devrait pas être mesurée à l’aune du sol ou du corps d’un solide comme tout, mais selon un modèle dégénéré de la complétude et une poromécanique de l’événement.

Les praticiens militaires et politiques ont depuis longtemps formulé l’asymétrie entre la consistance du sol et la consistance des entités poromécaniques ou de la terre poreuse comme une loi archéologique : Pour chaque inconsistance à la surface, il y a une consistance souterraine. La loi de la cause souterraine en archéologie porte en elle une ressemblance flagrante avec la suggestion de Freud-Jung à l’effet que pour chaque dépression psychosomatique, il existe un Complexe (une convolution et un nouage anormaux) sous la conscience. La raison de cette similarité repose dans le fait que, selon l’archéologie et la psychanalyse freudienne, la ligne d’émergence (fonction nématique) se dirige en fonction de la résistance à l’émergence, du dynamisme de l’émergence et du degré de porosité. Le cours de l’émergence dans n’importe quel matériau correspond à la formation de ce matériau; plus une ligne d’émergence devient agitée, plus le matériau hôte doit être convoluté et complexe. En termes de poromécanique et de complexe du ( )trou, l’orientation superficielle de l’archéologie et de la psychanalyse freudienne sont toutes deux trop complexes – immergées dans des dynamiques multiplexes de surfaces et leurs interactions avec l’émergence – pour être comprises. Les mythes de la platitude bornée (c.-à-d. de la superficialité) ou du totalitarisme attribués à la psychanalyse freudienne par des rivaux postmodernistes sont dans la plupart des cas les symptômes d’une mécompréhension du problèmes des surfaces et de l’émergence. Les entités superficielles (en tant qu’elles sont liées à des surfaces visibles, circonférentielles et ancrées) des théories freudiennes naissent seulement comme les produits finaux d’activités déliées impliquées dans l’émergence, qui sourdent de complexes souterrains de trous nichés et de surfaces. En d’autres mots, les entités supposément superficielles de la psychanalyse freudienne (Œdipe, l’homme au rats, etc.) délimitent en fait le vecteur d’émergence en termes de différentes surfaces. Parmi ces surfaces, seule la plus superficielle peut attester de son existence, car en termes d’émergence le plus superficiel ne peut s’enregistrer sans qu’une crypte ou qu’un complexe de terriers ait déjà été creusé du dedans par la ligne d’émergence. Dans le domaine de l’émergence, chaque surface – qu’elle soit faite de sol contraignant ou de porosités – appartient à et est mobilisée par les poromécaniques du complexe du ( )trou. Et dans le complexe du ( )trou, la profondeur existe en tant que l’ambiguïté ou le gradient entre intérieur et extérieur, solide et vide, un et zéro; ou en d’autres mots, comme troisième échelle ou comme une agentivité intermédiaire qui opère contre la logique unitaire ou binaire de l’intérieur et de l’extérieur, de la vigueur et du silence, de l’inclusion et de l’exclusion. Les trous développent définitivement une logique ternaire.

Cependant, pour l’archéologie comme pour la psychanalyse freudienne, le procès d’émergence et sa connexion immédiate avec la formation et le dynamisme des surfaces – nommément, le complexe du ( )trou – coïncide inévitablement avec la paranoïa. Pour chaque inconsistance à la surface, il y a une consistance souterraine; il y a chevauchement de deux consistances. L’une est la consistance qui appartient aux surfaces dynamiques des espaces troueux ou, simplement, des cavités, et l’autre est la consistance entre les surfaces des cavités (les trous) et la surface circonférentielle du solide (le sol ou la surface visible). Pour chaque cause avec une distribution verticale, il y a une cause avec une distribution horizontale ou inclinée, ou vice versa. L’effet est produit simultanément par deux causes qui ont deux logiques différentes. Pour s’enregistrer sur la surface circonférentielle ou le sol, la structure schizoïde ou la consistance du complexe du ( )trou doit être transmise au corps solide, où elle doit être consolidée. Les anomalies sur la surface-sol sont immanentes aux deux plans de la schizophrénie et de la paranoïa. Selon la loi archéologique des doctrines militaires contemporaines et de la psychanalyse freudienne, pour chaque inconsistance ou anomalie visible sur le sol, il y a une consistance schizoïde enterrée; pour atteindre la consistance schizoïde, une consistance paranoïaque ou un plan de paranoïa doit d’abord être traversé. (Voir Fig. 13)

Figure 13

Fig. 13 Les deux plans de la schizophrénie et de la paranoïa : consistance souterrain et inconsistance superficielle

La militarisation du monde contemporain, dans ses politiques comme dans ses approches concrètes, est architecturalement, visuellement et psychologiquement paradoxale (trop paranoïaque pour être schizoïde et trop schizoïde pour être paranoïaque), précisément parce que ses agents – comme dans la Guerre contre le terrorisme – se déplacent de la logique de la terre ancrée vers la terre poromécanique et la logique des agences-trou. Bien que donner un exemple risque de sous-estimer l’ampleur de la militarisation en rapport aux poromécaniques de la guerre, et à l’archéologie comme science de l’innovation militaire au vingt-et-unième siècle, énumérer un ou deux cas peut rendre ce procès plus clair :

  1. Dans les pays dotés de protocoles détaillés de sécurité nationale ou de niveaux d’alerte relativement élevés, où ne peuvent être conduites des opérations terrestres ou aériennes (activités hostiles, subversives, ou d’infiltration), l’émergence d’entités poromécaniques intriquées s’accroît et ne peut être évitée. Dans de tels pays, la distribution des immigrants illégaux ou de produits de contrebande comme les drogues et les armes autour des régions frontalières ne procède pas par schèmes d’activité à la surface, mais par la formation et l’architecture de trouages nichés sous le sol. Les activités ou les lignes de mouvements (les tactiques) ne peuvent être séparées de l’architecture de tels complexes du ( )trou. Selon les experts militaires ou les urbanistes avec une éducation militaire, les activités criminelles et hostiles ne peuvent plus être expliquées, analysées et retracées en termes de niveaux terrestre, aérien ou hydraulique. Ces activités se conforment seulement (dans un langage paranoïaque) aux structures d’amples espaces nématiques souterrains et à leurs lignes d’émergence constamment déplacées et vermiculées (des formations schizoïdes de surfaces). La distribution, l’escalade et la diffusion des complicités est identique aux différents aspects de la contrebande-trou. Pour les experts militaires, le marché de la terreur est simultanément celui des porosités de la terre. Les trous de ver transfrontaliers sous la frontière États-Unis–Mexique, les tunnels sous Gaza–Égypte, et tous les autres exemples de contrebande par trou, déconcertent les polarités de la mondialisation en surface et ses facettes politico-militaires. Les formations économiques et de pouvoir clandestines d’États-guérillas, de mouvement anti-État et d’États équivoquement Impérialistes se configurent selon les poromécaniques de la guerre.
  1. Uçhisar en Cappadoce (Turquie).

    Uçhisar en Cappadoce (Turquie).

    La Bataille de Tora Bora en Afghanistan a été extrémisée principalement par les forces de la coalition (spécialement les forces étatsuniennes, au point d’utiliser des bombes BLU-82 et un bombardement potentiellement à même de faire exploser un bunker nucléaire) sur la base d’informations rassemblées au sujet de vastes installations souterraines et de réseaux terroristes dans les montagnes Tora Bora. Les forces étatsuniennes et britanniques ont initié une frappe chirurgicale incluant des tactiques sophistiquées, un centre innovateur de commandement et de contrôle, et un usage inventif des appareils et des armes militaires. Les tactiques et toute la logique de la progression militaire à Tora Bora étaient précisément formulées pour « égaler » les montagnes caverneuses de la région, pour donner une réponse militaire appropriée à l’architecture troueuse des installations terroristes. En un mot, la formation militaire de toute la bataille était déterminée par la tortuosité supposée du complexe troueux dans les montagnes, et les techniques et les solutions construites pour les neutraliser et les éradiquer. La complexité des mouvements ou des dynamiques formatives des forces étatsuniennes et britanniques était compatible avec – voire, représentait une correspondance contre-géographique avec – la supposée complexité nichée des trous, tunnels et chambres souterraines. La Bataille de Tora Bora a été actualisée sur la base de la complexité des installations sous-surfaces de Tora Bora mais en l’absence de véritables trous et de toute complexité vermiculaire. Harnachées à la ligne logique paranoïaque dans les complexes troueux (du sol à la cavité) et déliées par une architecture schizoïde inexistante de trous nichés, les forces de la coalition menée par les États-Unis ont développé le premier exemple à part entière de Complexe Cappadocien : partout où les activités et les menaces hostiles sont inconsistantes et asymétriques, il doit y avoir une cause souterraine de trouage niché; conséquemment, l’on doit modeler des formations militaires spéciales pour contrer ces architectures convolutées et souterraines. – Tandis qu’à Tora Bora il n’y avait pas de nœud ou de complexe souterrain, dans le Cappadoce, sous chaque surface et dans chaque montagne ou colline, il y a un multiplexe de trous, de tanières et de passages.

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Pour une apocalypse islamique: un coup d’État à l’étranger contre le militarisme des califes

Traduction d’un article de Reza Negarestani, par Simon Labrecque, Montréal

Note introductive du traducteur – Selon toute vraisemblance, le texte qui suit a d’abord été publié en 2006, en anglais, par le philosophe et artiste iranien Reza Negarestani sur un ancien blog, « Cold me ». Aujourd’hui, l’hyperlien mène à « Deracinating Effect », dont les archives remontent seulement à novembre 2006. Il semble que plusieurs des textes informels écrits par Negarestani avant cette date (parfois sous le pseudonyme Basilisk dans le cadre du Maraka Project, par exemple, dont il ne reste presqu’aucune trace) ont été retiré du web, puis repris et modifié dans son « roman » sur le Moyen-Orient comme entité vivante, Cyclonopedia: Complicity with Anonymous Materials, paru en 2008 chez Re.Press. (Ce livre a donné lieu à un symposium intitulé Lepper Creativity, dont les actes sont publiés chez Punctum.) Le texte qui suit a pour sa part été (re)trouvé sur le blog « tHE rHizzonE », qui dédie une page aux textes « disparus » de Negarestani. Si certaines personnes sont allées jusqu’à douter de l’existence du philosophe, sa présence à la Western University en mai 2013 devrait suffire à démontrer qu’il a bel et bien une voix, même un visage, quoiqu’il n’a pas pu être rejoint pour autoriser la présente traduction en raison de l’absence de toute adresse publique. Ce court texte donne une bonne idée de son style et de l’ampleur de ses abstractions délirantes – au moins au sens deleuzien de délires-mondes. Ce texte étrange, un avertissement qui est aussi un appel, voire une invitation, il m’a semblé opportun de le donner à lire maintenant.

L’apogée passionnante de la libération : Tout ce qu’entreprennent la démocratie occidentale et le libéralisme américain en particulier extirpe la tête louche de l’apocalypse islamique (Qiyamah) du cœur réprimé du militarisme islamique restreint par le califat, plutôt que d’émanciper ce qui croît rapidement comme Ummah, les foules musulmanes opprimées.

Cela fait plus de 1250 ans que ce qui peut être défini de manière ambiguë comme un militarisme islamique se sépare en deux fils militaires contradictoires mais essentiellement emmêlés, l’un doté d’un pouvoir militaire semi-organisé et exposé, ainsi que d’une obsession retorse pour l’Occident et l’infidélité occidentale, une obsession dont la rage occasionnellement utopique converge sur la croisade provenant de l’autre côté du monothéisme; l’autre est sans tête, sans visage, omniprésent, silencieux et enveloppé dans les recoins des hérésies islamiques légitimées où le règne des califes n’existe pas; il est motivé par un zèle autodestructeur visant à s’immortaliser en tant que dernière religion – la seule ouverture à la rencontre glorieuse avec la générosité dévorante de Qiyamah (apocalypse islamique) et de son Désert. Mais puisque la surface extérieure de l’Islam est confinée et principalement gouvernée par un Ordre similaire au califat dont l’existence apparemment corrompue et précaire est en fait une couche protectrice pour le fragile monde du dehors, ce dévot clandestin de Qiyamah doit déchirer cet obstacle-bouclier pour soumettre le monde extérieur dans sa voie auto-immolante vers Qiyamah. N’étant pas suffisamment éveillé pour prendre note de cette ramification du militarisme islamique après des centaines d’années, principalement parce qu’il se tient dans un rapport d’échange Croisé distrayant et éreintant avec la couche extérieure du militarisme islamique ou de l’ordre ressemblant au califat de l’Islam, le capitalisme occidental a aveuglément commencé à renverser, miner et menacer l’existence de cette sphère dominée par le califat dont le rôle est de protéger le monde extérieur d’une menace interne, non le contraire. Cette sphère dominée par le califat est majoritairement peuplée de sunnites et d’autres revivalistes islamiques dont les inclinations vont vers le passé, un Islam vitalisé, renforcé, anti-infidèle, mais sans la furie indicible de l’apocalypse islamique. Une fois cette couche protectrice détériorée, la légion de Qiyamah – retenue par l’ordre du califat – se déversera sur le monde extérieur et accomplira la tâche apocalyptique toujours réprimée par les califes et les revivalistes islamiques conservateurs mais alertes travaillant positivement à freiner l’apocalypse islamique d’un côté et agissant de façon rétrograde pour l’accélération islamique vers son déploiement complet comme Dernière Religion de l’autre.

Si l’ordre sunnite a toujours été revivaliste, même depuis l’aube de l’Islam, avec une fascination morbide pour l’Islam croissant encore non enflammé par la doctrine de Qiyamah, le chiisme a fait fleurir le scénario de l’Islam éradicateur-de-religion et sa campagne dans le Désert de Qiyamah avec une rapidité alarmante. Avec une haine extrême adjointe d’un calcul manipulateur envers le règne des califes, le chiisme a rapidement étendu un réseau militaire marqué par le secret, le mésusage, la décentralisation et l’absence de formation détectable, dont la vitesse et la passion ont été et sont toujours garanties par son progrès au travers de la chaine des Imams, au point où le dernier Imam omniprésent quoiqu’absent du chiisme est pris pour la contrepartie humaine toujours combattante de Qiyamah (l’apocalypse islamique) elle-même. Alors que la fraternité sunnite se dirige vers le passé inoffensif, le temps d’exporter l’Islam et d’éradiquer l’idolâtrie, le militarisme stratégique chiite mène toute personne et toute chose – peu importe s’elle soit unie à l’Islam, qu’elle soit infidèle ou païenne – vers un avenir qui n’est pas construit sur le passé, mais est la suspension du temps, où Qiyamah attend la chaine croissante des Imams. L’Occident a confondu les imams chiites pour des saints, des fondamentalistes ou les jumeaux chiites des califes; mais les Imams sont le gradient de la Qiyamah islamique, ils ne mènent pas vers eux-mêmes, ils ne font que passer et faire passer la Qiyamah islamique. Séduit par les courants monothéistes conventionnels, le capitalisme occidental ne peut que percevoir l’enthousiasme des chiites pour Qiyamah comme une version furieusement évangéliste du Règne qui vient, mais l’apocalyptisme chiite, ayant été construit sur le sécularisme, il lui manque la passion romantique de l’évangélisme; sa nature froide et stratégique en fait un véhicule parfait pour la soumission au Désert d’Allah dont l’Être ne sera jamais révélé à l’homme, une pure extériorité qui éteint toute trace d’évangélisme héroïque. Regardant l’armée clandestine décentralisée et profondément emmêlée du Jihad, l’hégémonie techno-capitaliste aveuglée par les spectacles anti infidèles localisés ne s’est jamais demandé si ces activités militaires correspondaient vraiment au militarisme des revivalistes sunnites et des califes molaires ou à un militarisme fluide d’une toute autre sorte, bouillonnant sous la surface exotique de l’Islam. Induite en erreur par ses impressions erronées de l’Islam et les spectacles distrayants, l’Amérique et ses alliés ont frappé fort au cœurs des foules, des régimes et de tout ce qui est lié au revivalisme islamique des califats; ils ont même ignoré les réactions et l’impuissance suspicieusement ineptes du militarisme des califes dans la Guerre contre le terrorisme, et ont finalement laissé l’espace intérieur de l’Islam passer et éclater au travers des garde-fous des califes, une porte protégée avec vigilance et fidélité durant plus de 1000 ans.

Conférer la démocratie occidentale aux foules chiites en Irak a transformé l’ultime démocratie occidentale en une démocratie pour atteindre l’apocalyptisme islamique, une démocratie requise pour que les chiites irakiens rejoignent le pays chiite voisin et se confondent dans le militarisme stratégique de l’Islam; la libération de la population chiite de l’oppression d’un régime ressemblant au califat en Irak n’était rien d’autre que la première étape majeure dans la libération de la Qiyamah islamique, le désert ultime, non pas par les armées disparates de musulmans, mais par les forces parfaitement armées des États-Unis et de leurs alliés.

Déversez plus de chiites dans les pays libérés par l’Occident. Plus et plus vite, avant que le bouclier sunnite soit entièrement consumé et que la forme véritable du militarisme de l’Islam soit exposée, avant que nous ne soyons à court de frères revivalistes.

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Classé dans Reza Negarestani, Simon Labrecque