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Robert Hébert est philosophe, écrivain, professeur retraité du Collège Maisonneuve.

Hospitalité ou le contre-don des savoirs

Par Robert Hébert | ce texte est aussi disponible en format pdf

Voici le texte revu d’une expérience foisonnante, en partie ratée, publié dans le collectif dirigé par Marc Chabot et André Vidricaire, Objets pour la philosophie. Nationalisme, prostitution, syndicalisme, etc…, coll. « Indiscipline », Québec, Éditions Pantoute, 1983. Le motif étant la tenue à Montréal d’un congrès mondial de philosophie, le texte tirait aussi certaines conséquences – sur un mode indiscipliné et ludique – d’une longue recension que j’avais faite des Actes d’un colloque international tenu à Ottawa, cf. RH, « Rationalité-N d’un colloque sur les n rationalités », Philosophiques, VIII (1), 1981, p. 139-148, aujourd’hui accessible en ligne sur Érudit.

HÔTE, HÔTESSE n. — Oste, hoste, XIIe; lat. hospes, -itis.

  1. Personne qui donne l’hospitalité, qui reçoit qqn. V. Amphytrion, maître (de maison).
  2. Personne qui reçoit l’hospitalité (fém. HÔTE). V. invité.

Extrait du Petit Robert

Il pense maintenant sur l’heure, à tout et à rien. Il a conscience de ne signaler que certaines choses, ne donner que certains signes parmi une infinité de signes : ce qui le passionne, les bruits de la ville, les éclats de rire, les formules bien ordonnées qu’il entend autour de lui, et qu’il pourrait reconnaître comme issues de son propre corps. Au demeurant, de quel hôte il est avec ceux qui reçoivent ou s’amènent au miroir hybride de l’autre hôte.

Naguère, il a vécu le plaisir de l’hospitalité sans même le proclamer. Sans apprêt mais aux dépens peut-être de l’événement, aux dépens de la face inexpérimentée et cachée des savoirs. Aujourd’hui l’hôte recycle; il dit toujours le plaisir de l’hospitalité bien sûr, mais pour rendre justice au lignage du temps, aux paysages parfois infernaux de la mémoire, au processus territorial qui additionne, soustrait, divise hommes et femmes par une opération innommée. Penser étant une décision qui déplace du lieu commun de l’abstraction, il n’a d’autre souci que l’évidence, ou cet immédiat qui se donne et contre-donne à la lumière des médiations officielles. L’hôte veut parler de cette unique métaphore qui assure la paix des savoirs : l’hospitalité.

1.

Non, il ne regrette pas ce qu’il a été, ce qu’il est, et il cherche à devenir quotidiennement ce qu’il sera. Le présent brûle, un coup d’envoi dans la bibliothèque de la pensée et de la vie. Tendre la perche ici et là sans trop savoir, paroles hostiles, méfiantes ou généreuses, alliances et bris d’alliances, une histoire que les contemporains n’osent jamais raconter. Étrange tabou. Serait-il invité aux silences d’un arbre généalogique? Pas encore : il est maître de sa survivance sans être despote du dialogue. Fantasme de l’exil? nul. L’exil, c’est tout jugé. Il faut faire sauter les prisons historiques de l’intérieur par une rare dialectique, et lorsqu’on est enchaîné au lieu même qui amène le souvenir des chaînes, transformer tous les protocoles de l’attente et des futurs adieux.

Penser purement, ciseler le signe parmi des énoncés? Une Thèse, un Livre baigné de sagesse et de savoir euphorisant? Quel alibi, quelle traversée dérisoire pour demeurer en retrait alors qu’ici-bas la croyance aux absolus défigure, abîme l’échange, annule, détruit à chaque jour l’infinité géographique du geste. En pleine connaissance de cause, l’hôte désespère de toute architecture, de toute institution qui ne soit pas quelque part une source de malheur. Comme un feu qui dévasterait par surprise. Manœuvrant sans œuvre dans la dissymétrie du savoir et de la vie, vivant tout processus comme un simple laps de temps qui n’épargne en rien les inquiétudes qui l’ont fait apparaître. Du moins pour l’instant. Dans cette désagrégation planétaire, ce pourrissement de la parole autorisée, une seule règle de style s’impose la seconde fois : une seule éthique est praticable : la résistance, comme un ralliement méthodologique à un autre savoir-faire, une autre forme de santé, une autre causalité locale qui ne se manquera pas de devenir conscience de ses captures propres.

Dans le laboratoire lectoriel de la pensée, la matière de tout discours, au masculin et au féminin, relève à ses yeux d’une occupation très humaine. Qui respire, qui saigne et enseigne, qui se hérisse toujours contre une autre pensée et s’achemine de colères en colère (non déclarée) sous le concept, s’affaisse, se reprend à la boue d’origine : le concept de territoire serait-il encore à naître pour être donné depuis longtemps au fil déniant de l’abstraction? Qu’est-ce qui court-circuite l’espace-temps de cette histoire? L’hôte taille dans la chair vive, la sienne, la vôtre, celle des dieux qui demeurent despotes au loin, celle du savoir pressant qui nous aveugle parfois. Il détruit ce passé et cet avenir de silence comme un tas de branches mortes sur son domaine; et de le crier, c’est en faire une nouvelle matière, hybride clair-obscur qui aurait pu ne pas être. Repos en acte, la mémoire de son passé ne pèse plus; elle y frémit comme un tissu de textes signés dans lequel l’hôte retaille sans cesse des raisons, des armes de lumière exigées ad hoc; au besoin s’assure d’une belle folie dont il ne doute plus car à chaque fois la pensée vient à l’heure.

2.

Voilà que l’on annonce la tenue d’un congrès mondial de philosophie dans la métropole. Recevoir pour se donner, enfin. Sans trop savoir dans l’immédiat de quelle dialectique triomphale ce bonheur est issu. Ne signalerait-elle que l’effet dérisoire d’une collectivité qui hier s’activait du malheur de ce qu’elle était, et qui s’active aujourd’hui du bonheur de paraître devant d’autres oreilles et d’autres bouches. Il est sincèrement heureux pour ceux qui décrètent cet événement heureux. Mais il a le pressentiment que certains « anarchéologues » sont au courant du glissement sémantique aussi; qui est maître de quoi? Car au fond le bonheur très québécois en philosophie n’est peut-être que l’extension des figures légendaires que chacun aura inventé un jour, pour exorciser la condamnation collective dont il était lui-même le survivant; relevant le malheur à la pureté d’un archétype, défiguration nécessaire bien qu’elle manquât l’essentiel de la question : le caractère intolérable d’un particularisme de dégradés, marginaux de la culture, glossateurs, inexploiteurs de leur histoire, avec un matériel touristique de neige et de joies latines qui laissaient souvent même les invités de passage sur une faim indescriptible.

Oui, naguère on invoquait les figures légendaires, des idoles pour remplir la bibliothèque imaginaire des idées derrière la tête. Devenez la Sentinelle de votre langue et de votre religion, le Berger de l’être, la Vigile du peuple. Un peu datés. À proximité de l’espace familier, l’Afficheur qui hurle, l’Intrus qui psalmodie avec toul’monde, la Pythie qui signe le manque du savoir mâle. Tout cela le forçait à traduire autrement le règne du pensable, dans une même langue endettée de tous les diphtongues de son arbre généalogique. Peu à peu, l’hôte se fit un devoir d’analyser cette onomastique si étrange dans l’histoire de la mission-pensée pour enfin proposer le philosophe Hybride. Belle ironie des commencements, un cadeau. Le philosophe québécois dans la province de Québec? Un Socrate indigène, hybride. Étrange accumulation de matières hétérogènes, corpus bariolé, extraordinaire et parfois donc décevant potentiel de l’hubris. Qu’appellera-t-il penser, ce philosophe à cheval sur des frontières invisibles? L’excès de la conscience où les sujets parlants se croisent dans leur volonté d’accomplir le règne du raisonnable.

Je existe, enfin : qui vraiment en doutait sans être honteux lui-même ou bridé par le regard d’autrui? Encore fallait-il décrocher des rituels de la réception en racontant une histoire émouvante. Banale sans doute. Je n’est plus une torture, non. Ni un point affolé dans le grouillement d’une sous-humanité déboussolée ou d’un nous forcené et sublimant l’exceptionnelle dénégation de son territoire. À peine une démesure à faire travailler après quelques apprivoisements discrets.

3.

Préparons la table planétaire des diphtongues avec microphones afin de capter la vérité des concepts. Nouveaux fils d’Ariane, matériel inespéré. À devenir l’hôte de l’autre hôte, Je comprend le je grammatical de l’autre hôte. Il veut parler librement de cette unique métaphore qui assure la paix des savoirs. D’ailleurs il a parié sur la transparence du lieu, sur la liberté de s’entendre à travers le dédale des personnages mythiques. Les paris sont ouverts. Cocktail préliminaire, programme, séances plénières, culture européenne, nouveau Monde, affichage de thèses, discussions sans fin. Pourtant l’excès des médiations officielles rend l’hôte songeur. Il ne sait plus ce que l’on appelle réfléchir. Mais il n’a guère le choix; il doit acquiescer à l’hubris collective qu’il porte en lui comme le reflet de tous.

Et lui de se dépenser sur tous les fronts, prenant acte des quatre-murs de telle affirmation, vérifiant sur place les derniers interdits qui résument le passage problématique du particulier à l’universel. Et vice-versa. Sa démarche n’a plus rien à voir avec les anti-philosophies savantes ou lyriques, les néo-marmonnages d’écoles qui dérapent toujours sur des abus de langage occultés, le brouhaha épistémo-mesquin d’une mythologie atlantique qui départage entre une infinité de courants. Quelle analyse spectrale! De quel lieu croit-il donc lui-même parler? L’hybride justifie tous les critères de démarcation parce qu’il habite la démarcation en tant que telle, ce qui la fait être. Et ce sillon parfois receleur de boues guerrières n’empêche nullement que soit lancée l’invitation au dialogue. Ses portes sont ouvertes comme un blanc de mémoire. Ni vrais ennemis ni faux amis à fantasmer; aux époques de crise, les erreurs de perception ne sont pas autrement résumables. L’hôte qui reçoit veut éprouver le seuil de compréhension des multiples discours de la philosophie; il aime les philologues humbles et rieurs, prône le retour aux contours du texte et hop! passons au coup de dé. Ni la poésie ni les sciences pures qui le hantent encore et dont il fait la promotion inconditionnelle ne lui paraissent devoir résoudre à tout prix la recherche du terme. Toute recherche, interminable. Disparaîtrait alors le principe même de leurs émeutes, l’histoire de leur avènement et de leur mobilité essentiellement « croche ».

Resterait-il donc à fonder une dialectique de la captivité où le secret de la dette deviendrait la seule formule chanceuse du créateur? en dernier ressort, le signe de sa liberté? Oui, si on le veut. N’est-ce pas là depuis l’aube de la pensée grecque l’énigme d’une discipline? Retrouver derrière le bruit local des insectes les dialogues tissés serrés (insipides ou brillants) qui ouvrent la conversation socratique de l’avenir, le dialogue de l’Apologiste et de l’Insipiens qui se convertira peut-être en jour en prosélyte, la dialectique classique du Maître et du Valet, la cage tournante du Débiteur devant son Créancier au cœur du judéo-christianisme ou le catalogue des doublets opposés sur la table occidentale des valeurs. Inavouables blessures. À l’hôtel-dieu de la souveraineté, où les philosophes tant nomades que sédentaires se croisent ensemble sous les voûtes neuves d’un palais, vive par conséquent la dialectique de l’Hôte et de l’autre Hôte. Nous existe enfin; qui vraiment en doutait aux petites créances de la culture? L’histoire d’un mot tiendrait-elle à la répétition rapide d’une diphtongue sur un territoire donné? « ohé-ohé » au commencement d’un cumul fondateur?

4.

Quelle vérité simple et terrible à la fois : il faut quelque chose plutôt que rien pour qu’autre chose se légitime de ne pas être rien. La question du territoire universel et lisible ne se résume-t-elle pas dans cette étrange compensation, la loi langagière du talion : œil pour œil, autre texte pour texte, dans l’enclave pour l’enclave. Relevée enfin la consigne du silence. L’hôte hybride peut désormais connaître le principe de sa différence. Il n’a qu’à traduire le savoir un jour violent de l’autre hôte également hybride et lui-même un jour convalescent.

L’hôte distribue alors à tous cette richesse commune, le patrimoine d’une dialectique à la forme si particulière. Il s’entretient avec ses contemporains du travail qui l’a ravagé, et dont il comprend ici-maintenant tous les mécanismes possibles d’invention. L’un et l’autre hôtes laissant en gage les transferts analogiques d’une culture grâce auxquels l’un reconnaîtra l’autre, et pourront échanger à travers les mêmes paysages d’été et d’hiver, les mêmes hôtels sans âme, le même laboratoire lectoriel des idées, les mêmes déplacements souterrains d’un texte à chaque fois démultipliable. L’un et l’autre pris en otage par le signifié captivant et prestigieux de la raison, chacun captif du savoir-faire et de la même humanité collusive de l’autre hôte.

5.

Mais il faut se faire à l’idée : un colloque international, un congrès mondial ne durera pas éternellement. Merci bis, de grâce, je vous en prie, adieu. Si rien ne peut s’accomplir en fait hors d’un espace architectural approprié, quelle est cette « raison d’être » enclose au centre-ville d’une île? L’hôte vit la suspension quotidienne de la pensée. Il demeure bêtement là : aucune solennité, ses os pensent mais ne souffrent plus. Il lui a fallu un long cheminement « croche » et laborieux pour en arriver à ce précieux non-savoir : la richesse de l’information matinale, le repos des sens où tout est promis à nouveau, pour quelques instants. Car faut-il le dévoiler : les figures de la civilisation ne sortent jamais intactes de leurs tenants, leur manque, et elles n’aboutissent que pour être immédiatement annulées, détruites au jour le jour. Se donner des idées n’accomplit pas le règne de l’idée, à peine les rituels civils du raisonnable. Bienheureuse captivité qui ne règle rien, c’est jugé.

Dire alors ses préférences telles qu’elles apparaissent au hasard ce matin-là, sur la table. Nulle prétention. Un écureuil s’agite sur une branche devant la fenêtre. Débordement de signes parmi les musiques, vision d’ensemble, l’excédent frontalier d’une même histoire de désir. Comprendre. Un Vocabulaire des institutions indo-européennes ouvert aux catégories hostiles-amicales et glorieuses de l’économie, quelques pages des Ennéades de Plotin traduites par un journaliste irlandais, la photocopie d’un « Proème à la philosophie contemporaine : suicide ou reviviscence » du philosophe québécois Roland Houde – notre déclaration d’indépendance oubliée dans des Proceedings américains –, un traité sur le calcul et la théorie des probabilités, les lettres lumineuses de Maïakovski à Lili Brik, Spinoza toujours, l’Essai sur le don de Mauss et la coquille vieille de 33 ans des « trapeurs canadiens français du début du XIXe siècle » (ch. II, sec. III), pot de thé pour la santé, tabacs, codes civils à comparer, une pile de Devoir barbouillés, annotés, déchirés, répertoires de feuilles volantes, mille et un objets atomiques, et pour une enfant, Monsieur Jean-Jules qui prend la courte échelle pour obtenir « la distinction suprême de la philosophie mondiale » avant de s’endormir sur ses deux oreilles. Bien entendu, la philosophie est la science du sommeil.

L’hôte ne souffre plus des échanges inégaux, de l’infiniment possible abandonné. Dévoiler, laisser une signature de vie, s’exposer lui suffisent. De toute façon rien ne se perdra. Il devient l’étranger de passage qui raconte aux civils une histoire (oubliée) qui se gagne à chaque instant; au besoin laissera en gage un texte qui doit tout et rien au colloque anticipé des autres hôtes. Polyvalent, il reçoit et donne des idées à l’occasion d’un étrange rituel que peuvent saisir au vol toutes les consciences philosophiques habituées aux compensations les plus discrètes. Donne-moi l’idiome de ta langue, je le recyclerai comme une idée traditionnelle, et vice-versa si les vents nous sont favorables. Dis-moi que tu improvises à partir d’une posture instrumentale par toi innommée, et je te dirai que je le savais. Nous pourrons jouer ensemble. Donne-moi l’arrière-pays livresque du savoir qui m’instruit, et je t’échangerai les prodromes du savoir que je construis en silence; avec un supplément de colères que tu pourras contresigner comme tiennes. Si tu es libre évidemment, si tu peux parler en ton nom propre car nous savons tous les deux que les dieux n’existent pas. Aucune solitude à décontracter la transcendance, il nous reste les lois de l’hospitalité.

6.

Captant l’espace-temps d’une rencontre, l’hôte entre ainsi en communication avec tous de par cette réserve que chaque hôte doit se donner pour bénéficier de la transparence de l’autre hôte. Car le plaisir de l’hôte repose sur la transparence de l’autre hôte. Pouvant se taire par souveraineté unique mais sans jamais perdre l’usage de la parole, gagnant peut-être du temps pour d’autres générations qui devront faire œuvre de leur art, il ne veut plus vivre autrement cette contradiction d’être philosophe sans origine, ici philosophe québécois – toponyme ultime grâce auquel il peut désormais inventer et s’inventer, sur l’heure.

Nota bene

Le canevas de cette contribution ethno-philosophique est littéralement donné par les notes de Paul Chamberland dans « Dire ce que je suis », Parti Pris (II, mars 1965), numéro spécial « Pour la littérature québécoise » avec des textes de Gaston Miron et Jacques Brault. Quelques équivalences et analogies compensatoires y furent donc travaillées, réfléchies. L’hôte se réserve le droit d’expliquer ailleurs les fondements théoriques de cette expérience en rien singulière qui consiste à se traduire dans le temps d’une même langue, sur un autre registre que celui des poètes ou des hommes d’État, accroché donc hors du territoire fondateur.

Écrit à l’occasion et en hommage aux participants du XVIIe Congrès mondial de philosophie qui se tiendra à Montréal, au mois d’août 1983, sur le thème « Philosophe et culture ». Soulignant que cette même année marque le 30e anniversaire de L’Inquiétude humaine de Jacques Lavigne, publié à Paris; le 10e anniversaire de L’Hiver de force du silencieux Réjean Ducharme. Et au hasard dans la vie de l’hôte-auteur, le 20e de ses études collégiales en philosophie.

Offert par conséquent à Pierre Saby, c.s.v., théologien et philosophe ouvert aux penseurs laïcs, aujourd’hui en Haïti; Jacques Heyen, scholar belge aux entrelacs savants, lecteur un jour de Léopold Senghor; Robert Belisle, interprète durant la guerre américano-japonaise et théoricien des civilisations; Yvon Préfontaine, c.s.v., mathématicien, directeur des Jongleurs de la Gamme Joseph Mignolet, dramaturge belge, lecteur de Bataille, Wittgenstein, Stefan Zweig et acteur du Neveu de Rameau; enfin Claude Touchette, historien, disciple voilé de Maurice Séguin. À mes professeurs, infinie reconnaissance…

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Wilderness, Nouvelle-France, Canucks et anciens rivaux, ou Les peurs de Lovecraft

Par Robert Hébert, Montréal

In the forest warfare of skirmish and surprise there were few to match the habitant.

Parkman, The Old Régime in Canada, une lecture de HPL

J’ai lu Lovecraft dans mon adolescence sans vraiment accrocher (peut-être avais-je beaucoup lu Poe) et le genre horreur/surnaturel ne m’a jamais vraiment parlé, l’innommable toujours prévisible me semblant relever d’une rhétorique saturée. Mais c’est au milieu des années 1980 que j’ai retrouvé HPL dans mes folles recherches (philosophiques) sur l’exotisme de l’Amérique française, grâce à l’ouvrage édité par Sprague de Camp, To Quebec and the Stars (1976). J’ai passé toute une journée à la bibliothèque McClennan de l’université McGill à lire cette collection de textes et d’articles de HPL (observations astronomiques et littéraires) et surtout le radical « Confession of Unfaith », « Nietzsche and Realism » sans oublier ses élucubrations (précoces) sur la suprématie de la race teutonne et l’impardonnable guerre fratricide entre l’Allemagne et l’Angleterre en 1915. Strange indeed!

HP2« A Description of the Town of Quebeck, in New France ». Il s’agit de son voyage à l’été 1930. Fasciné par ce site unique, l’architecture, citadelle, fortifications, clochers d’églises papistes, les divers labyrinthes, le coup d’œil somptueux : une extase, « un conte de fées » qui n’aurait d’équivalent que Charleston (Caroline du Sud). Intuition du voyageur : le passé est réel, il n’y a rien d’autre; « continuité d’ambiance » et nul besoin des locals sinon comme figurants s’agitant dans le décor. À ce point séduit, l’arpenteur et archi-rêveur est revenu en 1932 et 1933.

Ce travelogue est précédé d’une histoire de la Nouvelle-France et du Canada sous le règne de Sa Majesté britannique. Le sous-texte est évidemment la wilderness, les innombrables guerres dans la sombre forêt primitive, le souvenir du massacre de Deerfield, la proximité des Français avec les Indiens, indigne et outrageant pour les Puritains qui voyaient le Diable partout[1], l’éloge de la tâche herculéenne du général Wolfe, gloire « de l’Angleterre et de l’humanité ». Le tout émaillé de God save the King! Flash soudain. Il ne faudrait jamais oublier que les Français, les sauvages alliés et les créoles ont été en Nouvelle-Angleterre (et malgré leur petit nombre) les proto-Aliens, raffinés certes, parfois émanations de la Bête de l’Apocalypse. Qui sait, d’anciens Great Ones qui dormaient dans l’imaginaire de l’auteur? Lovecraft, puritain athée amateur de folklore et de sciences, et loyaliste horrifié par la brutale modernité USA. Qu’est-ce que ce gothique très américain? « Sentient blackness and grotesque » qui se développera tous azimuts : la peur de l’inconnu, avec des entités maléfiques ou dégénérées qui s’agitent quelque part, indifférentes, ou qui menacent d’envahir. Mais ceci est une autre histoire…

Pendant vingt-cinq ans j’ai oublié les monstres d’Innsmouth, les murmures et les murs cyclopéens, cultes horribles et cités interdites, devinant par ailleurs l’hallucinante industrie du faire-peur cosmique (cinéma, jeux vidéo, BD)… Et puis il y a quelques années, plus précisément pendant le printemps Érable ou Charivari 2012, j’ai trouvé par hasard à la librairie The Word un exemplaire souligné de Houellebecq, Contre le monde, contre la vie (2005) avec une préface de Stephen King. Texte qui cherche à comprendre de front le racisme « créatif », la haine raciale de Lovecraft que l’on pourrait sans doute autrement déchiffrer dans la spatialisation même de sa fiction; moult monstres tapis à travers le paysage familier ou un cosmos mythifié dont le protagoniste est très souvent la victime. Je me suis demandé à quoi le « reclus de Providence » pouvait bien cauchemarder ou ruminer sur son oreiller à propos des Canadiens français en Nouvelle-Angleterre, ce que l’on appelle l’exode.

H._P._Lovecraft,_June_1934C’est à travers une gigantesque correspondance (plus de 70 000 lettres) que travaille le racisme viscéral de HPL : sorte de jérémiade puritaine et de preaching (sans Dieu) au cercle des amis. Horreur de la proximité avec l’Étranger (au pire, le métissage) et crainte de l’invasion déjà en marche… Entre les negroes mi-gorilles, les Juifs, les mongoloïdes dégoûtants de New York Babylone, les Portugais simiesques, entendez « the clamorous plague of French Canadians » (lettre du 6 juillet 1926). Cependant ici et là les Canucks de la Nouvelle-Angleterre bénéficient d’un statut spécial qui reflète moins l’ambivalence de HPL – l’héritage teutonique et l’Anglo-Saxondom doivent prédominer – que la « rivalité mimétique » entre deux peuples voués à deux Empires. Je laisse au lecteur le soin de savourer ce morceau qui renvoie indirectement à « Description of the Town of Quebeck, in New France », dans une longue lettre du 8 novembre 1933 (in Selected Letters IV (1932-1934), Arkham House, 1976); il pense ici aux foreign islands de Woonsocket et Fall River, villes consacrées à l’industrie textile :

I criticise not Mr. Bernard Kopp-Davis – nor Sig. Giambattista Scagnamiglio nor M. Napoleon-Francois Laliberte – but merely the condition brought about by a reductio ad absurdum of the flabby idealism of the “melting pot” fallacy. Within the lifetime of people now middle-aged, the general tone of our northern cities has so changed that they no longer seem like home to their own inhabitants. Providence is something of an exception because of the continued pure-Yankeedom of the residence section atop the hill – but the downtown business section shews all the stigmata of Latin mongrelisation… Italian & Portuguese faces everywhere. One has to get down to Richmond to find a town which really feels like home – where the average person one meets looks like one, has the same type of feelings & recollections, & reacts approximately the same to the same stimuli. The loss of a collective life – of a sharing of common traditions & memories & experiences – is the curse of the heterogeneous northeast today. There is no real solution […] I’d hardly advocate Nazi tactics, but I certainly would welcome a greater assertiveness & independence among the native stock.

These Rhode Island French fight like hell whenever any attempt is made to deracinate them or to substitute English for French in their parochial schools. In other local foreign colonies one sees a gradual Americanisation – a younger generation speaking English, & a falling off of ancestral ways – but nothing of that pervades these French centres. The French newspapers continue to flourish, & every parent strives to keep his children true to La Tradition. It is really ironic to reflect that – despite all the utterly alien blood which has been dumped on New England – the one really persistent foreign challenge should come from none other than our oldest & most historic rival – the Frenchman of the North against whose menace old Cotton Mather thundered his Catonian invectives from Boston pulpits in the 1680’s. Did Wolfe fall in vain? Today, just as old Cotton feared, the spires & syllables of France rise thickly from the banks of New England’s rivers! But much as I hate any foreign influence, I’m damned if I don’t admire those tough little frog-eaters for their unbreakable tenacity! You can’t make a dent in them! They’ll probably still be French, albeit on alien soil, years after we are hopelessly Italianated or Portuguesed or Yiddified or Polacked in our own back yards! If they’d only lend us a little of their guts, I wouldn’t begrudge them the New England towns they’ve overrun! Shake, Pierre mon frère! You may be a rival, but you’re nobody’s football!

J’inscris désormais ce passage dans mon Amérique française devant l’opinion étrangère 1756-1960 (Hexagone, 1989). D’ailleurs cet ouvrage, je l’appellerais aujourd’hui mon « Franconomicon », ce kaléidoscope des démons et merveilles, mythes et jugements ambivalents dont on n’a pas encore tiré, je le crains, toutes les conséquences… Une autre sorte de Necronomicon, cet improbable grimoire qui circule dans l’œuvre de HPL. Penser Lovecraft, c’est s’immerger dans les forêts primitives (ou la jungle : urbanisation, colour-line, immigration, nativisme) de l’inconscient américain entre les deux Guerres… Quant à l’homme de lettres, la créature HPL a vécu et meurt dans la pauvreté au printemps 1937. Un adolescent de 15 ans baptisé Jean-Louis Lebris de Kerouac pratique intensément le football à son école à Lowell, Mass. Vingt ans plus tard paraitra un récit au titre whitmanien On the Road. Non pas en franco-grenouille mais en anglo-américain jazzé. Mais ceci est une autre histoire…

Post-scriptum. J’offre cette note indigène à François Bon, maître d’œuvre d’un nouveau site consacré à l’auteur-culte au destin protéiforme, The Lovecraft Monument. Une première dans l’Hexagone. Expéditions dans le futur d’un imaginaire passé, nouvelles grilles de lecture, un euro-twist critique? En tout cas, de nouvelles traductions promises aux éditions du Seuil (poche-papier) pour l’année 2015.

[1] Lovecraft mentionne Cotton Mather et Magnalia Christi Americana (1702) qui faisait partie de sa bibliothèque. Sur l’équation Canada-Babylone, les Puritains de la génération des années décisives 1750 (la French and indian war…), les métamorphoses littéraires et sociales du pattern, cf. Sacvan Bercovitch, montréalais d’origine, The American Jeremiad, Madison, University of Wisconsin Press, 1978.

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Nelligan’s Fate after Finnegan’s Wake et vice-versa

(A wrench in progress/ Clé anglaise au travail)

Par Robert M. Hébert

À Cecilia Sullivan et Jacob Hebert, encanteur (auctioneer)
enterrés au vieux cimetière de Shédiac, N.-B.

Here comes everybody

Ici tout le monde entre
Auberge aux miroirs infinis
Bar ouvert aux glottes, sans peine
Hod, cement and edifices revampés
Qui dort ne dînera pas au repas eucharistique des langues
C’est l’étrange clameur des Ubiquistes
le clapotis du Vaisseau d’or, les clusters de Berlin ou Dublin
Mutatis mutandis, muons-nous les uns les autres
La tête dans les nuages, sky is the limit
Dublin sur le 53e parallèle
plus haut que le cratère de Manicouagan, « l’œil du Québec »
parfois de la neige et de la grêle
Heinz cans everywhere
mais l’affaire n’est jamais ketchup, mes amis
Peaufinons donc Finnegan again

 

Pour toi, Jean sur le go, pilote de brousse
et grand marcheur des Amériques
Homo canadensis erectus
Pour vous fleurs de dédale, Nathalys et Lotte
au charmant knacklaut, amoureuses du petit rêveur Léolo
Home cured emigrants
Pour toi, Marco la Couenne
ophtalmologue et Juif athée au pays des aveugles
Hush! Caution! Echoland!
Contre les hallucinations, du calme
échographiez d’abord vos terreurs et vos préjugés
Hostages and Co, Engineers, Pierre s’exclame
auto-cobaye et ingénieur
bidouilleur de sons nouveaux
Haunting crevices of Eros, Phanie sourit
Que le feu le plus intense s’empare de nos entrailles
de nos cœurs et nos cerveaux

 

Enfin pour toi Julien, inquiet et candide
étudiant de vérités philosophiques
qui joue aux dominos avec les clones de Wittgenstein
au royaume insulaire du nonsense
Hegel’s churned excrescences
Heidegger en chansons, extra!
Dogmes hautains et croyances aux enchères
Hardest crux ever
À vendre, toute vérité se vend, s’achète, se négocie et s’use
Qui dit mieux? Who will raise the stakes?
Qui va hausser le creux des ébats?

 

Time-outre

Nouveaux T-shirts alphabet
abcdefghijklm NO PQ rstuvwxyz
Bouvard et Pécuchet recopiaient les archives
Buvard et PQ trébuchent, s’effacent, trépassent
mais sans q pas de Queneau, Québec, quark ou queen
History, climate and entertainment
hochet des cauchemars qui ennuient
« ah! comme la neige a neigé »
spasmes au show-business permanent
pauvres rires, da capo
P. and Q., the peach of all piedom, the quest of all quicks
peur de la question vive
paix par le quantum ou le quant-à-soi
Have we cherished such expectations?
Peequeens ourselves, les beaux cornichons dans la saumure
a mari usque ad mare

 

How comes ever a body

Entendez jouir chacun de tous les corps, oui
TNT de aaah!… jusqu’à zzzz
Nous Ubiquistes du millénaire, Ubiquistes sans cloison
nous aimons toutes les lettres de l’abécédaire
highly charged with electronic meanings
Zarathoustra dansant sur un air de zydeco dans les bayous
et tralala à l’ombre d’un urubu
transportant un serpent mocassin
ZUP et ZEC, les priorités a priori conforts hétérogènes ou forêts érogènes?
L’air est plein de moustiques et les maringouins de sang
zeugma

 

J’ai erré à Dublin au siècle dernier
de la bibliothèques du Trinity College
aux quais le long de la Liffey, fleuve rêvé
Heroticisms, catastrophes and eccentricities
À toi le barman qui m’a parlé du roi Heber
From the butts of Heber and Heremon, nolens volens
brood our pansies
couve nos pensées, broie le noir de nos violettes cuculées
À toi Louis Wolfson, étudiant de langues schizo
rivé aux franco-ondes courtes de Radio-Canada
photo avec walkman à Montréal
t’aurais-je donc croisé un jour?
À chacun son yiddish
À la belle Acadienne de la poissonnerie Waldman
qui chantait « in the buginning was my upheaval »
sur un air de Tom Waits
Homards cuits dans les eaux d’un tintamarre
et merci à tous les anonymes H. C. Earwickwed qui travaillent
avec leurs deux marteaux, enclumes, étriers

 

Happinest childher everwere

Ici tout le monde engendre
Vivre-ensemble, mission accomplie
Tête dans les nuages, en semblant dionysiaque
Habituals conspicuously emergent
Aux rejetons virtuels de David Nelligan et Émilie-Amanda Hudon
les folleries de Ducharme alias Roch Plante
insecte apache à l’ombre d’un prix Nobel
Finnelligans, Funnelliguns, réveillez-vous!
Canon et cheminée à cracher le feu de vos résonances
hop! les cerfs-volants évoluent
« Hénaurme » cyber-écologie
Sphinx assassin? pharynx rédempteur
Télé-amitiés entre toutes les langues, tanguons
l’empire assommant-assumé de l’équivoque, du nez qui voque
puis Phonelligone
with the wind

 

Note

BloomplaqueÉcrit à l’occasion d’un évènement intitulé « La tête dans les nuages » sur la performativité du vivre-ensemble. Texte non lu, publié ici en ce jour du Bloomsday, 110 après la journée à Dublin de Leopold Bloom et Stephen Dedalus. Ce texte s’ajoute aux monologues écrits pour le déambulatoire « Berlin appelle » créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière au Goethe-Institut, les 6 et 7 septembre 2013. On peut lire le « Prologue aux nouvelles clameurs » sur le site web de l’Onoups.

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Mes mobiles, revus

Par Robert Hébert

Ineluctable modality of the visible : at least that if no more, thought through my eyes. Signatures of all things I am here to read, seaspawn and seawrack…

James Joyce, Ulysses, épisode « Proteus »

Alexander Calder, Rouge Triomphant, 1963, tôle, tiges et peinture, 110 x 230 x 180 po.

Alexander Calder, Rouge Triomphant, 1963, tôle, tiges et peinture, 110 x 230 x 180 po.

Au mois de novembre 1978 paraissait Mobiles du discours philosophique. Recherche sur le concept de réflexion (Hurtubise HMH), premier livre de la collection « Brèches » dirigée par Georges Leroux. Ouvrage qui dans ses articulations mêmes se voulait une Critique de la réflexion pure : côté processus, côté représentations (appelées fantasmes traditionnels). Disons-le tout de go, à chaque décennie suivante j’ai relu, déplacé des phrases, griffonné des notes, ajouté de nouvelles référence. J’ai surtout voulu reprendre ou réécrire le cinquième et dernier chapitre qui se voulait programmatique, chapitre dont l’écriture me paraissait précipitée, galvaudée. « Vision du corps anthropologique : théorétique minimale », sujet quasi-irréel, mais avec une arête dans la gorge ou (pour reprendre un fait divers dans le journal) un fœtus calcifié… L’occasion d’y revenir s’est présentée autour des années 1995-1998 alors que j’étais responsable des achats de livres pour le département via la bibliothèque; le champ de la philosophe européenne et anglo-américaine m’a semblé tout à coup saturé, même en son clivage continental, et personne ne tirait les conséquences radicales de cet état de fait. Mais j’ai laissé tomber l’idée, d’autres projets précis me tenaillaient… Aux quelques curieux de la chose, parfois rebutés, je dis toujours que le seul intérêt à soupeser-feuilleter Mobiles réside dans l’avant-propos, le « Discours d’une méthode » et l’épilogue. Dix-huit pages, c’est jugé, officiel. (Daniel Pennac romancier et pédagogue défend avec raison le droit de sauter des pages et de grappiller.) Le reste appartient aux ténébreuses vaillances de la jeunesse et à l’exorcisme naïf (ou abscons) de fantômes académiques. Peut-être fallait-il aussi s’accorder le crédit d’une écriture répétitive, en mouvements d’avancées et de reflux, et dans un « tempo d’hallucination », se donner un temps à venir en poursuivant le travail de la pensée quel qu’en soit le prix, s’arrachant à certains lieux communs avec une étrange confiance en soi –, bref se jeter à corps perdu comme dirait Doktor Hegel devenu fonctionnaire d’État, à moins que ce ne soit Herman Melville, le voisin des Appalaches au sud de la frontière.

On trouvera ici les deux derniers paragraphes ainsi que l’épilogue, revus. Rappelons que l’ouvrage contient six tableaux sur les « connotations réflexives » (histoire de la philosophie) et leurs champs sémantique ou thématique. Un mobile de Alexander Calder avec une quinzaine de pales devait paraître sur la page couverture : pour le regard de l’auteur et celui du visiteur. Enfin quelques années plus tard, j’entreprenais un virage vers la géographie et l’histoire (méconnues) du Nouveau Monde et je pratiquais l’art des recensions très longues; manières de re-créer un droit aux aventures dans le petit monde de la philosophie…

pro memoria

[161] Le discours philosophique module le besoin de l’époque mais sa nécessité ne peut se réfléchir que par le parachèvement de son manque, illimité, son inaptitude à saisir le réel. Comment une forme d’impouvoir peut-elle se reproduire sous le masque de la puissance? Décrivons les dernières figures de la modulation finie qui sont rattachée au concept de réflexion. Figure de la communication : tout corps réfléchissant se donne à lui-même le fantasme d’une contiguïté, d’une adéquation et d’une mesure avec autrui afin de se permettre une circulation libre d’idées nécessaires. Il communique par l’intermédiaire de ce fantasme universel, eudémonique; et si l’économie institutionnelle consolide l’idée d’un espace commun, c’est que la réflexion doit être au service du sens et d’une vérité auto-fondée. Figure de la solitude : tout agent philosophique élargit son désir de connaissances par une décision personnelle, il prend le risque de penser par soi-même. Traditionnellement, les résidus biographiques, les effets isolants et les tonalités affectives du cheminement expérimental n’appartiennent pas à l’ordre de la discursivité; ils ne sont pas non plus subsumables sous le concept de réflexion bien qu’ils en soient compulsivement constitutifs. Solitude (prévisible) du discoureur de fond : larvatus prodeo. Figure de la nouveauté : toute mise en œuvre doit lutter contre les universels figés et les positions d’intérêt de chaque génération. Issue de divers déséquilibres entre scission, crise, effort et aspiration, l’œuvre ajoute un temps de délai aux fins de la philosophie. Elle (se) produit sa différence créatrice pour ne plus reproduire. Le fantasme de nouveauté est bien réel mais prend place néanmoins dans l’éternel retour des éléments du langage humain. Figure de la mort : tout ce qui réfléchit les miroirs du monde et revient à son lieu d’émission incorpore le fantasme le plus raffiné de la mort. Car le mourir comme le penser implique une pratique de la régression ultime ou différée. Inversion du processus ontogénique de la vie et involution gratifiante vers l’intelligible, le voyage sémantique de la pensée via les écritures est pourtant déjà une forme de dénégation, forme de mortalité productive. Ces quatre figures de la modulation incarnée et finie viennent clore la théorie critique de la volonté de savoir en ce qu’elles délimitent la conscience de notre propre cheminement. Cheminement qui, se refusant à ne pas penser ce qui excède le savoir, sans pourtant le produire, aboutit au silence.

[162] « Tout penser est réflexivité » : cet énoncé méta-critique exige au moins une discursion qui doit se rendre elle-même possible – rien de plus ou peut-être ceci en trop depuis l’antiquité socrato-platonicienne. Les figures de la communication et de la solitude ainsi que celles de la nouveauté et de la mort sont inscrites dans le corps anthropologique comme les gestes inoubliables du phénomène philosophie. Banalité essentielle ainsi retrouvée. En dehors de ses moments d’arrêt thématiques, l’histoire phénoménale de la philosophie est traversée et dépassée par une même et autre réflexion, par ce moteur anonyme et par cette mobilité des fantasmes à la lumière (ou non) du corps réfléchissant démembré dans les archives philosophiques. Les prestations du savoir systématique, de l’agir libre et de l’être en tant que signifié par un vécu originaire apparaissent dans le temps et elles ne s’inventent que dans le vertige situé de la réflexion. Seule la vie vivante excède le savoir. Malgré un préjugé deux fois millénaire, l’histoire de la philosophie s’agrippe à une sorte de motologie fondamentale, plus fondamentale encore que l’onto-théologie et ses déconstructions contemporaines : en Occident, l’Être (avec majuscule) offre un motif, une fiction enquêtée, une question à la fois énergétique et résiduelle inscrite dans une modulation qui se veut décisive sans jamais être concluante. Histoire donc de l’émotion de l’être, nous le disons au sens cinématique-topographique. Et il y aurait maintenant, arrivé au terme du dernier chapitre, un regard autre et nouveau à jeter sur la question ontologique tel quel : que valent aujourd’hui les innombrables réponses à l’essaimage du sens de l’être? – sujet que nous avons dû ironiquement mettre entre parenthèses ou à l’ombre dans le discours de notre méthode.

Épilogue mais non pas conclusion. Nous avons traversé les signes philosophiques dans une ambivalence constante, ambivalence liée aux conditions mêmes de notre recherche : avoir vécu absolument le processus réflexif pour en écrire à distance les fantasmes traditionnels, dédoublement dont il sera toujours impossible entretemps de prouver le degré réel de pertinence. Métaphore d’une expérience qui aboutit à une sorte de ralentissement stupéfiant : celle d’enfoncer une porte ouverte (peut-être est-ce là la ruse du langage ou celle d’un imaginaire en acte) pour après-coup ne plus pouvoir réfléchir. De toute évidence nous devons reconnaître que la philosophie comme pratique culturelle nous a permis d’exposer une recherche qui serait avec raison inassignable ailleurs. Cause d’étonnement. Au bout du compte la philosophie est la forme en négatif de tout savoir positif possible, vide de toute information immédiatement contraignante –, brillante donc, qui réalise dans l’histoire le programme sans terme de la réflexion et la jouissance toujours critique de la méta-réflexivité. Par ailleurs, nous connaissons tout ce qui est construit dans ce mode de penser et cette volonté de savoir. Précisons : pour nous, le fait d’être construit ne pose pas de problème en soi. Au contraire. Mais le problème-limite se pose dans la détermination et la compréhension des matériaux issus de la réalité, des instruments de travail et du climat culturel dans lequel s’effectue l’architectonique de la volonté de savoir. Cette architectonique ne peut que se transmettre, se renforcer et se répéter par un héritage légendaire, didactique; en ce sens, nous avons délivré le bagage des présupposés, croyances et idées lié à la pratique culturelle de la philosophie. Vouloir comprendre la vie (ne fût-ce qu’un instant) ou transfigurer le monde, c’est se vendre à la métaphore de l’aller-retour et, puisque nous sommes toujours à l’intersection du langage et de la culture, c’est recommencer le déploiement du projet théorétique lui-même lié au destin de toutes les vies agissantes à chaque époque.

Comment terminer dans le climat culturel qui est le nôtre aujourd’hui si nous savons que l’on ne commence vraiment jamais? Ni proclamation tonitruante de la mort de Dieu ou de la mort de l’homme, car les rites du sacrifice, pour nécessaires qu’ils soient, ne sont jamais efficaces. Manquant d’un savoir-faire anatomique infiniment patient, nous avons raté la mort des dieux omniscients-omnipuissants et nous avons raté la mort du brave homme. Peut-être les avons-nous secrètement toujours aimés comme réponses immédiates au désir d’une transcendance et d’une totalité bienfaisantes. Voilà pourquoi ils reviennent ensemble dans la philosophie contemporaine sous les formes socio-instituées et lyrico-humanisantes les plus variées, organigrammes des plus savants et des plus délirants. Perspective du sens capitalisé par diverses théories, perspectives d’un fondement à être activé, débattu : tâches, buts moraux ou autres, idéaux – aires d‘énonciation reconnues, saturées. Mais ce n’est pas en changeant de concentrations lexicales que l’on change de fantasmes ou que l’on abolit dans le temps les fonctions auxiliaires du vouloir-savoir visant un savoir-pouvoir. À l’autre extrémité, ni renoncement tout-à-fait, renoncement dont on connaît les variations discursives contemporaines : le rire, le fantasme de la danse ou des cendres, le suicide retenu comme métaphore, les formes du rejet (révolte, vomi), l’apathie classique, le silence comme limite dicible – signes pour nous de l’intolérabilité de l’épreuve théorétique. Sensibilité du corpus philosophique occidental? Si ces conclusions (car se sont des conclusions atteintes par les procédés réflexifs qu’elles répudient après-coup) sont souvent issues d’une pratique dite subversive, le discours philosophique qui se spécialise à les exposer demeure généralement peu critique par rapport à l’idéologie globale de sa propre discursivité et à l’attrayante valeur marchande de ces fantasmes. Ni proclamation d’une mort de la philosophie mais ni recours aux positivismes professionnels où la philosophie, dans son rapport réflexif aux sciences pures qui se pratiquent et se pensent ailleurs, prétendrait en être l’extension verbeuse de leur rationalité ou la sanction critique. Pseudo-sécurité d’une tâche nouvelle. La lucidité absolue est invivable et sans renoncer tout-à-fait, nous avons procédé dans l’ambivalence constante à la théorie de notre propre détriment.

Que proposer alors? Peut-être la volonté de rendre compte d’une vision artisanale du corps anthropologique, vision fondée sur la capacité mesurée de traverser les signes philosophiques et de s’y reproduire par une passion de la négativité qui puisse s’exercer ultimement contre tout désir et contre tout langage institués comme pouvoir. Car il semble bien que dans notre type de culture désir et langage soient inimaginables en dehors d’une redemande de pouvoir. Les crises s’anticipent depuis toujours. Manœuvrant sans œuvre dans la dissymétrie du savoir et de la vie réelle, vivant tout processus comme un simple laps de temps dont l’écriture des résultats n’épargne pas les inquiétudes qui l’ont fait apparaître, assumer en chacun et écrire son propre voyage sémantique : voilà notre vision artisanale.

Par-delà le lyrisme d’une modulation elle-même déterminée, notre sémantique sauvage entreprise à partir du concept de réflexion nous aura ainsi conduits à évacuer la question immédiate du sens au profit d’une reconnaissance ironique de la formation du discours philosophique – là où le sens doit être tolérable.

Paris–Montréal–Chatou–Montréal
Septembre 1968 – novembre 1976

Ce texte est aussi disponible en format pdf sur le site web de la revue Trahir.

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Un violoncelle, un monde, des signes

Critique du livre Les Suites pour violoncelle seul. En quête d’un chef-d’œuvre baroque, de Eric Siblin, trad. Robert Melançon, Fides, Montréal, 2012.

Par Robert Hébert, Montréal, début avril 2013 | aussi disponible en format pdf

« La vie sans musique n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil. »

Nietzsche – phrase aujourd’hui banale, tous genres confondus.

On se souvient des images du célèbre Rostropovitch devant le mur bariolé de Berlin en novembre 1989, jouant un mouvement d’une suite de Bach, lui exilé de la Russie soviétique depuis quinze ans. Et les lieux hantés par Bach (Eisenach, Leipzig) situés en Allemagne de l’Est… On se rappelle peut-être que pour les cérémonies de commémoration à Ground Zero, septembre 2011, Yo-Yo Ma a officiellement joué la sarabande de la première Suite pour violoncelle en sol majeur. Dans un grand silence, impressionnant. À New York, le clone luthérien du Cantor n’aurait pas saisi le rapport : après tout, le monument détruit aux cent-dix étages n’était pas une cathédrale édifiée à la gloire de Dieu! Il aurait raison d’un point de vue baroque : l’important pour ces musiciens de la première moitié du XVIIIe siècle, c’était la Durchfürhung, la continuité des sons, la ligne mélodique soumise aux artifices du contrepoint, une architecture se déployant mesure après mesures. Et l’interprète? Que l’exécutant aille jusqu’au bout des notes… Comment aujourd’hui comprendre le succès « sentimental », éditorial ou thérapeutique d’une composition devenue culte?

Les Suites pour violoncelle seul. En quête d’un chef-d’œuvre baroque, de Eric Siblin, trad. Robert Melançon, Fides, Montréal, 2012

C’est dans la résonance de cette question que vient de paraître Eric Siblin, Les Suites pour violoncelle seul. En quête d’un chef-d’œuvre baroque, trad. Robert Melançon, Fides, Montréal, 2012. Paru en anglais en 2009, sous un titre plus explicite et efficace – The Cello Suites : J. S. Bach, Pablo Casals, and the Search for a Baroque Masterpiece –, il s’est mérité un concert d’éloges, divers prix, déjà traduit en une dizaine de langues.

Disons-le d’emblée : dans cet ouvrage, rien n’est nouveau par rapport aux biographies ou à la surproduction savante remplie de petites guerres d’explications et d’interprétations. Ce n’est pas un essai de sociologie politique (bien qu’il en fournit quelques éléments), ni de musicologie ou d’analyse musicale (mince), ni de philosophie de la musique. Heureusement d’ailleurs! Car l’intérêt et le charme du livre de Eric Siblin tiennent de sa construction et de sa qualité littéraire comme hommage à un instrument fascinant… Les six Suites pour violoncelle sont constituées chacune de six mouvements, un prélude assez libre qui donne le ton et cinq morceaux qui portent des noms de danse. Dans le même ordre, le livre est divisé en six chapitres avec six sections, allemande, sarabande, gavotte etc., chacune coiffée d’une épigraphe. Son originalité : les deux ou trois premiers mouvements portent sur la vie de Bach et la composition des Suites, les mouvements suivants sur la vie de Casals et enfin la dernière gigue de chaque suite permet de raconter la longue quête de Siblin lui-même, sa « conversion », ses voyages, ses réflexions, etc. Là réside la nouveauté. Ainsi en parcourant les 320 pages (avant notes), le lecteur progresse lentement; il est amené à reprendre, à développer pour lui-même le fil du récit sur trois fronts.

Pour les lecteurs de la revue électronique Trahir, intéressés aux questions sociales, sémiologiques et en particulier celle de la traduction, j’aimerais condenser les principaux faits saillants qui donnent à réfléchir et apporter une petite contribution personnelle à l’ouvrage de l’auteur.

– Les six Suites ont été composées autour de 1720 alors que Bach travaillait à Cöthen avant son départ pour Leipzig, « petit Paris » de l’époque. Le manuscrit original est perdu : il existe un manuscrit (le plus ancien) copié sans beaucoup d’indications par sa seconde épouse, Anna Magdalena – soprano talentueuse qui lui donnera treize enfants. Questions d’authenticité disparaissent : toutes les interprétations sont donc possibles. La partition devient une « page blanche, une sorte de test de Rorschach » (p. 141) pour chaque interprète. De plus on ne sait pas pour quel instrument elles ont été créées. La profonde sonorité du violoncelle n’est pas exclusive. De fait nous possédons le manuscrit autographe de Bach de la cinquième Suite en sol mineur transcrite pour le luth (et donc la guitare en la mineur). Autre timbre en un style brisé, autres beautés.

– La renommée de Bach était très provinciale. Moins de 10 œuvres ont été publiées de son vivant (dont les cahiers du Clavecin bien tempéré, L’offrande musicale remise au roi Frédéric II), lorsqu’on pense que le catalogue BWV en contient plus de mille. Calculez le pourcentage. Il était organiste, improvisateur et fonctionnaire de service (un peu malheureux), non pas compositeur comme Vivaldi le novateur… La célébrité du revenant s’est opérée au siècle suivant, plus exactement en mars 1829 alors que jeune Mendelssohn, petit-fils du philosophe Moses et converti au luthéranisme, montait La passion selon saint Matthieu à Berlin; étaient présents altesses, notables, universitaires, journalistes, Schleiermacher théologien herméneute, Heine, Hegel, Droysen, futur historien et idéologue de la Prusse[1]. Le nom de Bach est aussi une construction extra-musicale, nationale.

– Pau Casals (1876-1973) est l’homme-clé dans la transmission et la vision « romantique » de l’œuvre. C’est en 1890 que le jeune violoncelliste accompagné de son père découvre dans une boutique de Barcelone une édition des Six Suites pour violoncelle seul. Composition qui avait circulé peut-être comme études techniques ou simple curiosité. Douze ans à les apprivoiser. Le premier enregistrement sur disque s’est fait entre 1936 et 1939 dans la folie de la guerre d’Espagne et les prodromes de la Deuxième Guerre mondiale. Sorte de Ur-Interpretation après deux siècles d’inexistence! J’avoue n’avoir jamais vraiment aimé le jeu de Casals, préférant Janos Starker. Mais il a écrit : « L’intonation est affaire de conscience », petite formule qui le justifie. Oui, comme le style, il faut aller chercher le mot dans une phrase incisive, parfois hyper-tendue.

– C’est après la guerre que Casals est devenu une superstar, exilée, refusant de jouer en France et en Grande-Bretagne qui avaient reconnu le gouvernement de Franco. Catalan de cœur. En 1950 est fondé Festival Bach à Prades près de la frontière espagnole. Il s’installe à Porto Rico avec sa jeune épouse. Je me souviens – Siblin ne le mentionne pas – d’avoir suivi dans les années 1950 un master-class à Radio-Canada, j’écoutais à la fois pour l’instrument et le curieux personnage, avec ses grommellements. Je n’ai aucune idée d’où provenaient ces images. C’est de ces moments attendus que, beaucoup plus tard, après ma soutenance de thèse à Paris (1975), j’achetais un violoncelle allemand restauré, et je prenais des cours avec Jean-Luc Morin de l’OSM pendant deux ans. Mais ceci est une autre histoire dans L’histoire de mes trois oreilles

– Enfin, comme je l’ai signalé au début, l’intérêt du livre de Eric Siblin réside dans son témoignage personnel, son engagement. Critique de rock et de musique pop à The Gazette, habitué aux riffs, il reçoit le choc un soir d’automne 2000 lors d’un récital du violoncelliste américain Laurence Besser. Tant de mystères sur un monument si moderne[2]. Suivent rencontres et voyages, Vendrell, Berlin, Bruxelles, Paris. Question de retrouver des traces… Propos intéressants sur le vieux maître Walter Joachim (pp. 145-150), récit cocasse d’un weekend Bach choral dans les Laurentides (pp. 196-205), déchiffrage ardu et plaisir de jouer sur sa guitare acoustique une transcription du beau prélude de la première Suite (pp. 258-262). On le sait, les frettes sur la touche indiquent la structure visible des demi-tons et des intervalles.

 Merci donc, amplifions le mouvement. Depuis une vingtaine d’années, on assiste au coming-out du violoncelle, phénomène qui dépasse un énième Bach Revival. J’en suis fort heureux. Le genre quatuor à cordes dépoussiéré, rajeuni, succès étonnant avec le Kronos Quartet, autrement le Balanescu, le Quatuor Molinari, le Bozzini, créateurs de répertoire, danse, théâtre, performances. Le violoncelliste ne se contente plus d’accompagner, il s’avance, martèle les rythmes, exalte, capte l’attention. Autres registres, Claude Lamothe éclaté (« Où est Bach? ») ou la chanson francophone avec Jorane; dans un jazz ouvert et hybridant, je pense à Erik Friedlander qui travaille depuis longtemps avec John Zorn et son premier album solo Maldoror (2003), Eric Longsworth au violoncelle électrique avec Sans souci (2008), etc. Si bien qu’il n’est pas rare de rencontrer sur le trottoir ou dans le métro un-e jeune instrumentiste avec son étui et bien sûr, la conversation peut toujours s’engager, les suites de Bach brillant d’un aura classique, ne serait-ce que pour « faire ses gammes »! Et à une occasion la gamme nous a menés à l’introduction assez démente du Concerto de Lutosławski écrit pour Rostropovitch.

Pour revenir aux Suites elles-mêmes dans leur nudité, leur dépouillement presque graphique, j’ai lu Siblin avec devant moi des photocopies du manuscrit d’Anna Magdalena. Quel hiatus entre ces notes encrées, sons imaginaires, et la somme de tout ce qui a été dit, associé, engendré, débattu, imprimé – émotions, sentiments, significations. Les signes s’accroissent par et à travers d’autres signes et toujours dans l’axe d’un temps futur. Mais comment habiter ce hiatus? En le répétant peut-être sans cesse. Le phénomène musical est asémantique, l’événement est sonore; « percussion » avant et après discussion, induction corporelle, appels de la mémoire et d’une subjectivité au travail. Entre le cerveau du compositeur, ou une tradition ethnomusicale anonyme, et l’oreille d’un auditeur, l’interprète fait le lien que ce soit avec un instrument sophistiqué ou modeste, activé par les doigts, la main, le souffle, une gestualité spécifique… Et je me mets à songer au discours philosophique; mon seul instrument, c’est le langage-alphabet avec un corpus de pensées, systèmes et théories dispersés dans le cimetière occidental[3] qui se réduit à deux continents ou presque. Béance d’une ère post-métaphysique et post-analytique qui n’ose trop tirer les conséquences de son impouvoir, avec un pied dans le trou du réel politique et l’autre qui veut marcher. Comment alors signifier, improviser, faire chanter autrement les zigzags et les très acérées dissonances sous le concept fantôme de vérité?

Cette gigue discursive terminée – la gigue était aussi au Moyen Âge un instrument à trois cordes, avec archet, je glisse un CD de la violoncelliste islandaise Hildur Gudnadottir (formation classique) découverte il y a quelques semaines à la petite boutique Phonopolis sur la rue Bernard, Without Sinking… Noire beauté ambiante, techno, quelques éclats de cithare, expérience liminoïde en ce printemps qui tarde à venir. Changer de monde. Il se passe beaucoup de choses dans la vastitude des sphères septentrionales.


[1] L’historienne américaine Celia Applegate a écrit tout un ouvrage assez fascinant sur cet événement (un millier d’auditeurs), cf. Siblin, pp. 85-87, 349; le seul équivalent du siècle fut peut-être la première de Parsifal de Wagner à Bayreuth (Bavière) en 1882… Pour les jeunes philosophes qui un jour se sont posés la question du germano-centrisme en philosophie, jusqu’à Adorno, cf. Harmand et Richter (dir.), Sound Figures in Modernity : German Music and Philosophy, Madison, Wisconsin U. P., 2006. En cette pléthorique année Wagner, il faut rappeler le combat de Nietzsche sur ce double front, lui qui cherchait les antipodes et que j’appellerais ici l’antidote syncopée.

[2] Alors que je rédige cette recension, 21 mars 2013, je viens d’entendre à Radio-Canada la quatrième Suite en mi bémol majeur jouée au complet par Pieter Wispelwey, tirée de son récent (et troisième) enregistrement. Sur un violoncelle accordé un ton plus bas. Prélude en notes pointées (spiccato?), pirouettes de doubles-croches dans deux mouvements, changements de vitesse… À la première écoute, volontiers provoquant et excentrique. Mais le Cantor a peut-être anticipé notre ère de la virtuosité solo, et même athlétique – le 5 octobre prochain à Hasselt (Belgique), Wispelwey jouera les six suites en une seule soirée, exploit qu’il a déjà répété!

[3] Sur le rapport intime et hors-temps à la théorie, on pourra lire les fines analyses de François Noudelmann, Le toucher des philosophes. Sartre, Nietzsche et Barthes au piano, Paris, Gallimard, 2008. Étonnantes surprises sur l’hyper-intellectuel Sartre (aux jugements péremptoires) devant une page de Chopin, Barthes flirtant avec Schumann contre les codes sociaux. Mélancolies romantiques? On sait que Schopenhauer et Thoreau jouaient de la flûte : quel jeune écrivain pourrait imaginer un dialogue alerte entre eux quelque part dans les Appalaches ou sur un lac à méduser les achigans : la volonté, le sublime, les impôts, la pensée orientale sur une flûte shakuhachi, la neige, la vieille Europe, etc.

 

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Mes dépouilles, augmentées

Par Robert Hébert | le texte en entier est disponible en format pdf

Être sujet nous exclut des cohortes,
ce qui est fatal en matière de prévision.

Serge Bouchard, Le moineau domestique. Histoire de vivre

Au printemps 1997 paraissait dans la vallée du Saint-Laurent une petit ouvrage intitulé Dépouilles. Un almanach, éditions Liber. Exposition un peu étrange de ce qu’on appellerait aujourd’hui une « thought-experiment » : une expérience planifiée avec contraintes, mais imprévisible dans son déroulement. Il s’agissait pour son auteur d’écrire autour de deux petits textes à chaque jour pendant un an : réflexions morales et politiques sur tous les tons, souvenirs, observations de la nature, bribes de lectures, anecdotes, avec tendance à l’aphorisme, au lapidaire. De septembre 1994 à août 1995 donc, douze mois, douze chapitres avec chacun un thème de départ très large qui n’empêchait pas l’intrusion de l’actualité, au contraire. C’était peut-être le bagage encyclopédique d’un professeur et chercheur passé au crible d’une voix en chair et en os, traduisant à l’air libre le fameux gnôti seauton, qui sait?… Me relisant il y a quelques années – exercice toujours dangereux –, je me suis rendu compte que l’ouvrage n’avait suscité aucun équivalent depuis et n’a pas encore permis d’amplifier le genre (hybride) philosophie critique, littérature, géo-histoire, biographie. J’ai pensé développer moi-même certains blocs thématiques sur la société, la violence et la mort, la religion, les arts et la musique, la mémoire, les oiseaux de proie, l’imaginaire, le problème indépassable du langage. Ou cet écart entre vie ordinaire, quotidienne et le sérieux philosophique, le terre à terre et le sublime, thèmes typiquement américains que la philosophie européenne (très sédimentée) a délaissé, enfoui, oublié[1]. Mais un tel Traité des dépouilles aurait altéré l’esprit et surtout le tranchant significatif, à mes yeux, à la fois de l’épreuve et de l’ouvrage.

Dépouilles. Un almanach contient 787 fragments. J’ai revu et augmenté 80 fragments qui devaient l’être, le dixième – attention, ce ne sont pas nécessairement des meilleurs morceaux choisis, « Mes dépouilles, augmentées » ne forment pas un Florilège – mais surtout j’ai ajouté 15 textes entièrement nouveaux. Ces textes sont tirés des premiers brouillons, des matériaux mêmes que j’avais écartés pour diverses raisons, parfois personnelles. Ils sont aujourd’hui réintégrés. Ainsi cette aventure radicale sur tous les fronts, totale, où « il s’est passé quelque chose », peut-elle aujourd’hui se clore et se redéployer. Espérant que dans cette vallée du Saint-Laurent où le discours philosophique est plutôt saturé, exo-tétanisé par une importation massive d’idées, d’icônes et de fripes, soumis à des contraintes artificielles de surproduction: espérant donc que les jeunes chercheurs puissent trouver là un incitatif à inventer leur propre voix. Certes l’appel n’est pas nouveau. Les risques d’une subjectivité au travail ainsi que les explorations parfois périlleuses de son en-dehors font partie désormais de ce que j’appelle le droit au dépouillement…

 Montréal, quartier Villeray, mars 2013


[1] Un premier retour sur cette expérience singulière est exposé dans un entretien avec Giovanni Calabrese, L’homme habite aussi les franges, Montréal, Liber, 2003, pp. 22-26.

 

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Lancement du livre Usages d’un monde de Robert Hébert

Usages d'un monde - page couverture

Page couverture d’Usages d’un monde

Lancement (événement Facebook) du livre Usages d’un monde, de Robert Hébert, disponible gratuitement en ligne en format pdf.

  • Mardi 21 février 2012, à 17 heures
  • Au Café-bar de la Cinémathèque, 335 boulevard De Maisonneuve Est, Montréal, métro Berri-UQAM (sortie De Maisonneuve)

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