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Simon Labrecque est chercheur postdoctoral à l’Université d’Ottawa.

Rivardville la revenante: notes de lecture paranoïaques-critiques

Par Simon Labrecque

À la moustache de Salvador Dalí,
mère de la méthode paranoïaque-critique,
exhumée intacte avec le reste des restes,
pour un test de paternité.

 

Récemment, j’ai eu la chance de tomber sur une édition originale du roman Les enfantômes de Réjean Ducharme (Lacombe/Gallimard, 1976), au Puits du Livre à Montréal. Je l’ai acheté (6 $), j’en ai parlé, j’ai même pris et partagé une photographie de la jaquette. Cela m’aura toutefois pris plusieurs semaines avant de réussir à véritablement commencer à le lire, c’est-à-dire à terminer le déroutant premier chapitre puis à rassembler l’énergie nécessaire pour lire le livre en entier. J’ai été aidé, dans ma lecture aujourd’hui complétée, par des déplacements autoroutiers à travers le Québec et, surtout, par la récurrence dans le roman de plusieurs noms de lieux inventés, en particulier dans le troisième chapitre, « Disse d’un cou ». Ces noms ont piqué ma curiosité.

L’action des Enfantômes se déroule notamment à Arnprior, Montréal, Repentigny et dans le comté de Soulanges. Toutefois, le lieu central du roman est situé dans « le comté de Bristol », quelque part dans les Cantons de l’Est. Dans ce comté au nom inventé mais réaliste (plusieurs comtés et cantons sur la rive sud du Saint-Laurent ont porté et portent encore parfois des noms britanniques), le narrateur Vincent Falardeau, sa sœur jumelle Fériée, son amie Urseule, sa femme Alberta et divers couples d’amis circulent et vivent principalement dans une agglomération nommée Rivardville. Ce nom aussi est inventé (il ne se retrouve pas sur la carte, ni dans la banque de noms de la Commission de toponymie du Québec), dans un style également réaliste (il rappelle Louiseville, patelin de l’écrivain Jacques Ferron dans le comté de Maskinongé, ou encore Napierville, ou bien Victoriaville, chef-lieu du comté d’Arthabaska, dans la région dite du Centre-du-Québec, qui inclut aujourd’hui ce qu’on nommait jadis les Bois-Francs).

J’ai entrepris quelques recherches sur ce nom inventé de Rivardville car je me rappelais l’avoir croisé dans la monographie du sociologue Frédéric Parent, Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec (PUL, 2015), que j’avais lu et commenté pour Trahir à l’hiver 2016. J’insistais alors sur le fait que le village étudié par Parent était affublé, dans sa thèse de doctorat comme dans le livre qui en est tiré, du nom fictif de Lancaster, et ce « pour des raisons légales », c’est-à-dire principalement pour protéger les informatrices et les informateurs du chercheur. Pour compliquer la tâche de qui voudrait retracer le village étudié (qui, je crois, abrite un « camping tropical » à la frontière des MRC de L’Érable et de Lotbinière), Parent a renommé « Rivardville » la ville la plus proche.

Ducharme et Parent partagent-ils la même Rivardville? N’existe-t-il qu’une ville portant ce nom, aussi fictive soit-elle? Devrait-on distinguer une « Rivardville-en-Bas » d’une « Rivardville-en-Haut », comme on le fait avec les deux Berthier, par exemple, devenus Berthier-sur-Mer et Berthierville? Rien n’est moins certain.

Dans sa thèse (mais pas dans son livre), Parent indique que l’abbé Camille Roy, dans ses Propos rustiques (1913), avait décrit la ville qu’il renomme Rivardville comme « la métropole des Bois-Francs ». Aujourd’hui, cependant, cette Rivardville « n’est plus ce pôle structurant ou centralisateur des activités de la région, bien que la très grande majorité des Lancasterois doivent y faire leur épicerie » (Dieu, le capitalisme et le développement local, p. 77, note 120). Ces indices permettent déjà de spéculer avec confiance sur la localisation de Rivardville, si on comprend un peu où se situe Lancaster. C’est sans compter que le titre de la monographie « camouflée » Rivardville. Rappelons-nous Rivardville, 1835-1985, citée par Parent à maintes reprises, rappelle étonnamment la véritable monographie Plessisville. Rappelons-nous Plessisvile, 1835-1985! Cette ville véritable des Bois-Francs fut nommée en l’honneur de Mgr Joseph-Octave Plessis (1763-1825), dix ans après sa mort. En l’honneur de qui fut nommée Rivardville?

À l’aune de cette question, le choix du nom de Rivardville par Parent me semble beaucoup plus intéressant qu’il m’avait paru l’être à la première lecture. Aujourd’hui, en effet, suite à la lecture des Enfantômes et d’autres textes, cette « renommaison » fait résonner plusieurs autres noms, plusieurs signes intéressants – du moins, elle le fait chez moi. Il faut sans doute avoir quelques affinités avec la méthode « paranoïaque-critique » pour suivre ces résonances et faire sens des associations qu’elles suggèrent. Voici quelques filons, pour qui s’intéresse à ce genre d’enquête.

Notons d’abord, fait apparemment tangentiel mais néanmoins intéressant quant aux rapports entre fiction et réalité, que le véritable abbé Camille Roy (1870-1943), recteur de l’Université Laval et important critique littéraire né à Berthier-en-Bas, se retrouve au cœur du roman Le ciel de Québec, de Jacques Ferron (du Jour, 1969). Or, ce roman s’articule justement autour du rapport entre plusieurs lieux véritables (la ville de Québec, Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, l’Ouest canadien, Saint-Magloire) et un lieu fictif, le « village d’en-bas » des Chiquettes, dont l’érection en paroisse de Sainte-Eulalie en 1937 tisse la trame du roman.

Notons ensuite, fait central pour mon propos car il ouvre l’horizon référentiel par-delà même Les enfantômes, que « Rivardville dans le comté [ou le canton] de Bristol », est en vérité un lieu inventé par un ancêtre notoire de la littérature québécoise, Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882). Originaire de Yamachiche, auteur d’Un canadien errant et, à la fin de sa vie, conservateur de la bibliothèque du Parlement à Ottawa, Gérin-Lajoie invente effectivement Rivardville dans son roman de 1864, Jean Rivard, économiste, qui fait suite au très populaire roman de 1862, Jean Rivard, le défricheur. Récit de la vie réelle. (Ces romans furent notamment critiqués, plusieurs décennies après leur parution, par… Mgr Camille Roy!) J’ai découvert cette invention dans le livre de Robert Major, Jean Rivard, ou, l’art de réussir : idéologie et utopie dans l’œuvre d’Antoine Gérin-Lajoie (PUL, 1991), lors d’une recherche en ligne sur le nom de Rivardville.

Dans le chapitre « Intertextualités II », section « Les ambiguïtés de la notion d’utopie », Major écrit en effet que Rivardville est « un “non-lieu”, une terre de nulle part, selon le sens premier de l’utopie, un espace qui n’existe pas comme tel, sauf dans l’imagination sérieuse et raisonnante de son créateur, l’écrivain utopiste » (p. 219) Quelques lignes plus haut, Major cite la première phrase de l’appendice que Gérin-Lajoie a publié avec Jean Rivard, économiste, « Notices sur quelques défricheurs célèbres ». Je citerai pour ma part le paragraphe entier, qui est comme l’envers de l’invitation que fit le géographe Benoît Brouillette un siècle plus tard, dans son texte « Géographie et Littérature » (1965), enquête sur les lieux réels de la fiction Trente arpents (1938) de Ringuet récemment republiée par Trahir. Gérin-Lajoie écrit ceci, dans le deuxième tome de la revue Le foyer canadien (1864) :

Nous espérons qu’aucun de nos lecteurs ne perdra son temps à chercher sur la carte du pays l’emplacement de Rivardville, ni le nom de Jean Rivard dans la liste des maires ou des anciens membres de l’assemblée législative. Il va sans dire que dans les portraits que nous avons tracés des divers personnages de notre histoire, nous n’avons voulu désigner aucun individu en particulier. Cependant, comme, à proprement parler, l’imagination n’invente rien, il est fort probable que la plupart des caractères et des petits événements dont se compose notre récit pourraient être retrouvés, dispersés ça et là dans la vie de diverses personnes qui existent ou qui ont existé, car, dans tout notre travail, nous n’avons eu en vue, comme le lecteur a pu s’en convaincre, qu’une peinture aussi vraie que possible de la vie réelle (p. 353).

Suivent de courtes biographies de « défricheurs célèbres » qui ont pour fonction de documenter la plausibilité de l’action du roman. Major, pour sa part, cite aussi une phrase du Moby Dick de Herman Melville sur l’île natale du harponneur Queequeg : « It is not down in any map; true places never are. »

Réjean Ducharme inscrit les mémoires de Vincent Falardeau dans ce qu’il faut sans doute nommer la tradition littéraire québécoise en choisissant le nom de Rivardville pour raconter Les enfantômes, puis en situant ce lieu dans « le comté de Bristol » dans « les cantons de l’Est » et en inventant d’autres lieux aux alentours – Hemmingbourg, East Creighton (où se trouve une « cabane à sucre abandonnée » (p. 187)), Saint-Malo d’Auckland, Sainte-Edwige de Clifton, Saint-Venant de Hereford, Folle-Pentecôte, etc. Plus précisément, Ducharme inscrit ainsi son roman dans le territoire imaginaire, dans le paysage fabulé de la littérature d’ici. La fin du chapitre XVIII, « Dix, vingt, cent… », suggère que cette inscription est consciente, désirée et même joueuse. Ducharme écrit :

[Tristan Thoux] mettait toujours sa bouteille dans un sac, pour que ça ne paraisse pas trop mal. Il la tenait encore serrée dans ses bras sans s’en apercevoir. Il se leva. Il marcha vers le kiosque où il venait voir jouer des fanfares, dans le temps qu’il était petit, il y avait si longtemps qu’il n’osait pas y penser. Jean-Rivard-empoignant-sa-charrue se dressait en face de l’église dont tous les Rivardvilliens vantaient le chemin de croix du dizuitième siècle, mais dont le Capitaine, qui connaissant ça lui, savait que ça ne valait pas bout de tinette. « Oh là, Bouteille! » Elle était vide. Il la regarda avec des grands yeux d’enfant trahi puis il la lança sur le socle de la statue, comme le voyou qu’il était.

Le Rivardville de Ducharme est donc bel et bien nommé en l’honneur de Jean Rivard le défricheur-économiste. Rivardville vit, ou plutôt, survit par cette réitération littéraire.

Notons par ailleurs, fait que j’avais ignoré mais que j’ai découvert à la relecture, que Frédéric Parent cite explicitement les deux romans Jean Rivard d’Antoine Gérin-Lajoie au début de sa monographie, Un Québec invisible. Le sociologue place même de longs extraits des romans en exergues de son introduction et de son chapitre 2, puis il discute explicitement de l’écriture de Gérin-Lajoie comme une source de l’approche monographique en sociologie. Dans le troisième paragraphe de l’introduction, il écrit :

Son « récit de la vie réelle » est aujourd’hui considéré comme l’une des premières monographies sociales au Canada, parce qu’il constitue un premier effort d’observation directe et comparée de milieux sociaux au Québec. […] Les efforts de Gérin-Lajoie pour mieux faire connaître les efforts de colonisation seront poursuivis vingt ans plus tard, dans les années 1880, par son fils Léon Gérin, reconnu comme étant le premier sociologue canadien.

Or, Parent est un spécialiste de l’œuvre de Léon Gérin et des monographies sociales! Sous cet angle, qui m’avait échappé, il n’est pas surprenant que l’ouvrage cite Jean Rivard et que le nom de Rivardville participe à la constellation des pseudonymes jugés nécessaires par le sociologue. La Rivardville de Parent est donc également nommée en l’honneur de Jean Rivard le défricheur-économiste.

Notre sociologue irait-il jusqu’à dire, par ce choix qui vient renommer une ville précise, qu’il a réussi à repérer sur la carte la « véritable » Rivardville? Gérin-Lajoie aurait-il pris Plessisville comme modèle? Cette déduction demeure une spéculation. Selon Léon Gérin (cité dans Un Québec invisible, p. 2, note 4), son père aurait connu plusieurs vrais défricheurs, « notamment dans les Cantons-de-l’Est ». Qu’en est-il des Bois-Francs? Le monument Jean-Rivard, réalisé par Alfred Laliberté en 1935 et installé devant l’hôtel de ville de Plessisville (et devant la pharmacie Jean Coutu – pas devant l’église), suggère lui aussi que c’est bien là le lieu de la fictive Rivardville.

Notons enfin, fait étonnant qui vient texturer la résonance du nom de Rivardville, employé par Gérin-Lajoie, Ducharme et Parent, que Jacques Ferron a lui-même écrit plusieurs lignes sur Antoine Gérin-Lajoie. Ferron raffolait des monographies de paroisse – c’est d’ailleurs lui qui a initié Victor-Lévy Beaulieu à cette tradition, que ce dernier a abondamment citée et commentée dans le Manuel de la petite littérature du Québec (L’Aurore, 1974). À mon sens, il est surtout remarquable que quelques-unes des lignes de Ferron sur Gérin-Lajoie se retrouvent dans le court texte des Historiettes intitulé « L’abbé Surprenant » (du Jour, 1969, pp. 152-155) et concernent le rapport entre le réel et la fiction dans le contexte de l’ethnologie québécoise.

Ledit abbé Surprenant, « le premier de nos ethnologues à étudier ce curieux pays [qu’est l’Angleterre] » (et donc, un praticien de « l’anthropologie symétrique » bien avant que celle-ci ne soit théorisée par Bruno Latour, par exemple), n’existerait en vérité que sous la plume de l’admirable docteur – il serait même une sorte de « porte-parole », selon plusieurs critiques et interprètes. Or, Ferron se sert justement du nom de Gérin-Lajoie pour laisser entendre que l’existence de Surprenant sera peut-être un jour avérée! Ferron termine son historiette ainsi :

Le mémoire de l’abbé Surprenant intitulé : Un ethnologue canadien en Angleterre est dédié à Marius Barbeau. Il a été déposée [sic] aux archives du Séminaire de Québec. Cela ne veut pas dire qu’il a été mis en sûreté si l’on en juge par la correspondance et le journal de l’abbé J.-B.-A. Ferland que l’on n’y retrouve plus. Pourtant cette correspondance et ce journal ont existé : A. Gérin-Lajoie en a publié des extrais dans le Foyer Canadien de 1865.

Est-ce à dire que l’abbé Ferland fut un autre Jean Rivard, c’est-à-dire un personnage inventé par Gérin-Lajoie? Aujourd’hui, il est aisé de retrouver des traces plausibles de l’existence de Ferland (dont une photographie), de même que les quelques extraits de correspondance cités par Gérin-Lajoie auxquels Ferron fait référence. Les archives de l’abbé semblent toutefois aussi difficiles à trouver qu’à l’époque de Ferron. La page Wikipédia de l’abbé Ferland mentionne bien qu’un Fonds Jean-Baptiste-Antoine Ferland est conservé au séminaire de Nicolet, mais celui-ci est constitué d’à peine trois lettres, dont une est une copie.

Dans le texte de Gérin-Lajoie qui ouvre le troisième tome de la revue Le foyer canadien (1865), on apprend notamment que l’abbé Ferland (1805-1865) était lui-même un peu fabulateur. Il a entrepris d’écrire un Cours d’histoire du Canada, aussi intitulé La France dans l’Amérique du Nord, et il a écrit la notice biographique de Mgr Plessis, après sa mort. Mais l’abbé Ferland a aussi voyagé en Gaspésie et s’est intéressé à un personnage légendaire, à la limite de la réalité et de la fiction, Louis-Olivier Gamache, dans un texte sur l’île d’Anticosti qui fut célèbre à son époque (et qui fut notamment traduit en anglais). Ce texte, qui rapporte et désamorce plusieurs des légendes sur « le sorcier d’Anticosti » fut republié après la mort de l’abbé Ferland dans les Opuscules (A. Côté, 1876). En le lisant aujourd’hui, on croirait lire du Gérin-Lajoie, ou même un conte de Jacques Ferron.

Dans le texte de Gérin-Lajoie sur l’abbé Ferland, on apprend surtout – fait savoureux dans la perspective d’un Ferron – que l’abbé de Saint-Isidore de Lauzon et de plusieurs autres paroisses, qui enseigna au séminaire de Nicolet, qui pratiqua avec les Irlandais à Grosse-Île et qui voyagea en Europe et au Labrador, appréciait la verve populaire. Gérin-Lajoie écrit :

Si M. Ferland n’eût pas été prêtre, ni historien grave, il eût été sans doute écrivain humoristique de première force. C’est ce qu’on voit surtout en parcourant un petit journal privé qu’il a tenu aussi régulièrement qu’il lui était possible, et dans lequel il enregistrait les petits événements du jour, ainsi que les variations du thermomètre et du baromètre. Il y consignait aussi avec complaisance, sans doute pour se délasser d’un travail fatigant les petits mots pour rire, les anecdotes drolatiques qu’il entendait raconter, les petites scènes amusantes dont il était témoin. Nous avons eu la permission d’en faire quelques extraits pour l’amusement de nos lecteurs; nous prenons au hasard […]

« Un garçon de la Beauce, possesseur d’une longue chevelure qui lui tombait sur les yeux, faisait pour la première fois le chemin de la croix dans une paroisse voisine de la sienne. Accompagné de son cousin, il ployait le genou, penchait la tête et passait. Arrivé au crucifiement et se relevant, il écarte ses cheveux qui lui voilent les yeux, et apercevant sur le tableau le cheval qui porte le centurion : Cré gueux, dit-il à son compagnon, v’la un beau chual. » […]

Après avoir lu Les enfantômes, qui grouille et déborde de jeux de mots basés sur l’oralité, cette vieille transcription du français beauceron me semble remarquable. Dans ce qu’il faut sans doute appeler la tradition scripturaire québécoise, Rivardville vient alors symboliser les différentes approches pour documenter, exprimer et travailler l’oralité « de la place ». Celle-ci intéressait déjà l’abbé Ferland et son élève à Nicolet, Antoine Gérin-Lajoie, au XIXe siècle. L’un a choisi de pratiquer l’ethnologie ou la sociologie, préfigurant le travail d’un Frédéric Parent, par exemple, et l’autre a choisi la littérature, préfigurant Ducharme, d’une certaine façon. Ferron, pour sa part, s’est affairé à brouiller les frontières avec un grand sourire. C’est le cas, par exemple, dans le court texte « Le Chichemayais », publié à titre posthume dans La conférence inachevée (VLB, 1987), où Ferron raconte que l’abbé Surprenant, rencontré dans un train à l’hiver 1932, lui fit croire que les habitants de Yamachiche étaient des Chichemayais, plutôt que des Machichois.

À mon sens, il faut découvrir ou redécouvrir ces œuvres anciennes, notamment pour que leur souvenir, leur substance et leur forme ne soient pas uniquement rappelés (et cadrés, interprétés, limités) par des groupes conservateurs catholiques qui citent, par exemple, la notice de Camille Roy sur l’abbé Ferland pour parler de « nos origines littéraires ». Aujourd’hui, Bibliothèque et Archives nationales du Québec fait un remarquable travail pour numériser et rendre accessibles gratuitement de tels documents, rendant possible des recherches ludiques comme celle-ci, mais aussi mille travaux plus sérieux. Souhaitons que ses ressources augmentent à l’avenir, plutôt qu’elles ne diminuent comme c’est présentement le cas!

À quand les œuvres complètes de Ducharme et Ferron disponibles en format électronique pour faciliter la recherche? Et gratuitement? Elles deviennent rapidement anciennes, elles aussi… Pour le moment, il est plus facile de travailler électroniquement sur des textes de Ferland, Gérin-Lajoie et Roy, par exemple. Ce faisant, nous en découvrirons d’autres par leur truchement, des textes depuis longtemps oubliés mais qui trament néanmoins l’écriture de la place. Par ce chemin, nous découvrirons peut-être d’autres lieux fabulés, outre Rivardville, qui structurent ou, du moins, qui peuplent nos imaginaires.

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Tout notre petit change: pour une célébration du cinquantenaire du Ciel de Québec de Jacques Ferron

Par Simon Labrecque

[P]resque tous les romans de Jacques Ferron sont, en partie du moins, des romans à clés. Il n’est peut-être pas important de connaître les portes qu’ouvrent ces clés; il est utile de savoir que l’auteur aime s’amuser avec des clés.

Gilles Marcotte, « Jacques Ferron, côté village » (1976)

Si l’année 2017 marque le cinquantième anniversaire d’Expo 67, le cent-cinquantième du British North America Act et, conjointement, du premier volume du Capital de Marx, ainsi que le trois-cent-soixante-quinzième anniversaire de la fondation hallucinée de Montréal, l’année 2019 marquera quant à elle le cinquantenaire de la publication du plus long, sinon du plus grand roman de Jacques Ferron, Le Ciel de Québec (éditions du Jour, 1969). Soulignons donc l’événement sur le sens du monde!

Pour préparer cette célébration, je propose d’abord que l’Office national du film du Canada rende immédiatement disponibles, gratuitement sur son site internet qui donne déjà accès à beaucoup d’archives sans frais, les deux films de sa collection qui traitent directement du parcours de l’admirable docteur, soit Jacques Ferron : le polygraphe, de Claude Godbout (ONF, 1982, 26 min), et Le cabinet du docteur Ferron, de Jean-Daniel Lafond (ONF, 2003, 81 min) (Ferron n’aurait sans doute pas laisser passer la chance de rappeler à chaque occasion la « situation » désormais singulière de Lafond, époux de l’ancienne Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean). De cette façon, celles et ceux qui envisageraient de rendre un nouvel hommage filmique à l’auteur du Ciel de Québec, au roman lui-même, ou encore à un ou plusieurs autre(s) texte(s) de la remarquable série ferronienne parue entre 1969 et 1972 – les Historiettes (1969), L’Amélanchier (1970), Le Salut de l’Irlande (1970), Les roses sauvages (1971), La chaise du maréchal ferrant (1972) et Les confitures de coings (1972), notamment –, sauraient avec assurance ce qui a déjà été tourné, monté et montré. On ne voudrait tout de même pas faire dans la redite… quoique ce ne serait pas si inconvenant, puisque notre écrivain dit national, réputé polygraphe, a souvent été caractérisé comme un radoteur!

Faucher dans La Presse, oct. 1965.

Je propose ensuite de publier, au plus tard durant l’année 2018, dans l’Information ferronienne et para-ferronienne (animée par la descendance de l’abbé Surprenant) ou même ailleurs, l’ensemble des documents connus relatifs à la suite annoncée du Ciel de Québec, suite restée inédite mais dont le titre est donné à la toute dernière ligne du roman : La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché. Cet ensemble inclurait d’une part tous les documents rédigés de la main de Jacques Ferron lui-même à ce propos (brouillons, lettres, notes, etc.) et, d’autre part, tous les documents rédigés par les ferroniens et ferroniennes de tout acabit, amateurs ou professionnels, qui se sont aventurés sur la piste du personnage de fiction et de son homonyme bien réel, l’homme de main du fraudeur notoire Moïse Darabaner dont le corps a été découvert sur la route reliant Sainte-Agathe à Saint-Gilles dans Lotbinière à la fin de l’été 1965, Rédempteur Faucher.

Il faudra évidemment diviser le travail requis par cette chasse de tous les filons pertinents. Surtout, puisque plusieurs chasseurs et chasseuses ont déjà entamé ce travail en suivant diverses pistes de manière plus ou moins indépendante depuis les années 1970, il faudra organiser une véritable réunion pour compiler, analyser et synthétiser le tout. Cette réunion pourrait prendre la forme d’une conférence, d’un atelier ou d’un symposium savant ou para-savant, subventionné ou pas, ou en partie seulement. L’Association francophone pour le savoir pourrait par exemple recevoir un colloque sur ce grand livre absent de notre littérature, La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché. Quiconque a déjà travaillé ou travaille encore ce titre et les filons qui y mènent ou qui en partent doit se manifester rapidement : on veut des noms!

Parions également que les ferroniens amateurs et professionnels s’occuperont de faire circuler la réédition du Ciel de Québec parue dans la Bibliothèque québécoise en 2009. Rappelons pour notre part que la réédition chez VLB éditeur datant de 1979 se trouve encore parfois chez les bouquinistes, et que même des éditions originales des livres de Ferron circulent parfois dans des endroits comme le Puits du Livre, rue Masson à Montréal.

Pour ma part, je propose quelque chose de plus physique, quelque chose comme une excursion sur les lieux accessibles du Ciel de Québec : la ville de Québec, bien sûr, avec notamment le Séminaire et la rue Saint-Vallier, puis Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, à l’ouest. Bien entendu, au sud-est, il faudra arpenter l’entre-deux rivières où se trouve la paroisse de Saint-Magloire et le village inventé des Chiquettes, entre la Chaudière et l’Etchemin, là d’où provient Rédempteur Fauché. L’objectif du voyage serait de situer et de visiter l’emplacement le plus probable des Chiquettes, « petit village », « lieu d’en-bas » dont le roman raconte l’érection en paroisse de Sainte-Eulalie, du nom de la « capitainesse » autochtone ou métissée qui habitait les lieux.

Une célébration digne de ce nom demande qu’on rassemble un peu d’argent. Commençons donc à l’ancienne, en retrouvant et en roulant tout notre petit change.

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Psilocybe quebecensis: esquisse d’un myco-mythe

Par Simon Labrecque

Tous les témoins sont de faux témoins.

Paule Thévenin[1]

Là, on va s’administrer nos deux sacrements : prendre un café et lire la Flore laurentienne.

André Ferron[2]

Avec les grands vents du printemps qui annoncent le solstice d’été et la Saint-Jean-Baptiste attenante – ce carnaval païen qu’on aura tenté de dompter par la captation d’un nationalisme étatisé de chars allégoriques puis de spectacles dans les parcs –, il convient de songer aux voyages à faire pour s’éventer. Du même coup, on peut aussi se pencher sur ce qu’il sera possible de cueillir ou de récolter l’automne venu, peut-être pour le garder tout l’hiver prochain jusqu’au solstice, ou encore pour passer au travers de cet hiver sans trop que ça ressente le renfermé, à une époque où la prise quotidienne de microdoses de drogues psychédéliques est envisagée comme un traitement plausible de la dépression. Voici donc une esquisse de recherche sociale sur un champignon hallucinogène local dont l’existence est mal connue et parfois même niée.

 

Rumeurs

Étonnement initial, thaumazein mineur mais tenace : dans l’encyclopédie électronique amatrice la plus populaire au monde, la page dédiée au champignon indigène réputé « modérément hallucinogène » Psilocybe quebecensis existe en langue anglaise, en asturien, en espagnol, en suédois, en cebuano et en winaray (deux langues bisayas parlées aux Philippines), mais pas en français! J’ai découvert ce fait alors que j’entendais moi-même ce beau nom pour la première fois, assez tardivement. Une enquête sommaire alentour m’a révélé que mon ignorance était généralement partagée. Pourquoi donc ne connaît-on pas ce champignon, icitte?

Dans leur petit manuel d’initiation à la mycologie, Champignons du Québec et de l’Est du Canada, Denis Lebrun et Anne-Marie Guérineau mentionnent pourtant ce psilocybe en toutes lettres. Il est vrai qu’ils le font très rapidement. Dans leur introduction, seule une courte section traite des champignons hallucinogènes (notamment de la très puissante amanite tue-mouche, amanita muscaria, décrite et imagée plus loin). Ils écrivent ceci :

Roger Heim, grand spécialiste des champignons hallucinogènes, dénombre, au Mexique seulement, une douzaine de Psilocybes, un Strophaire et deux Panéoles qui produisent des effets hallucinogènes. Ces champignons renferment de la psilocybine, une substance qui, par sa composition chimique se rapproche du fameux L.S.D. 25. La psilocybine produit chez les individus des sensations d’euphorie et d’extase, donne l’impression d’être un grand personnage et de posséder beaucoup de connaissances, entraîne finalement des hallucinations colorées.

Au Québec, il semble que les Amérindiens connaissaient l’Amanite tue-mouche. On a aussi identifié récemment un Psilocybe, le Psilocybe quebequensis (très rare), présentant une concentration en psilocybine aussi forte que celles des champignons mexicains. Il s’ajoute aux quelques petites espèces, Panéoles et Strophaires, qui contiennent, à des degrés moindres, des principes hallucinogènes[3].

Peut-être en raison du fait qu’il est réputé « très rare », le Psilocybe quebecensis (ou quebequensis) ne se trouve toutefois pas parmi les champignons décrits et imagés dans le guide. Pour en savoir plus, il faut consulter d’autres documents. Une recherche rapide permet de découvrir que le nom complet du champignon contient, comme c’est l’usage, le nom des responsables de sa découverte, c’est-à-dire de sa description initiale. Ce filon nominal mène à une sorte d’histoire de notre champignon. Cette histoire se construit, elle s’écrit à partir d’archives aujourd’hui disponibles en ligne.

 

Psilocybe quebecensis Ola’h & Heim

Le petit champignon connu (ou méconnu) sous le nom de Psilocybe quebecensis a été découvert par les mycologues György-Miklós Ola’h (ou Oláh) et Roger Heim près de Québec, à l’automne 1966. Leur découverte a été publiée pour la première fois à Paris, en mars 1967, dans les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences. Série D, Sciences naturelles. Les deux premiers paragraphes de ce texte offrent un récit d’origine qui met en scène cette volonté de savoir qui mène à ce que le marin Jacques Cartier appelait jadis descouverture :

Dans la vallée de la rivière Jacques Cartier, comté de Québec, région régulièrement inondée par les crues de ce cours d’eau, notre attention fut attirée lors d’une excursion faite ensemble, le 28 septembre 1966, par un Agaric du genre Psilocybe dont le carpophore bleuissait au toucher [un signe de présence de psilocybine]. Quelques jours plus tard, en un endroit plus sablonneux, peuplé d’arbres feuillus, dominé par des aulnes et des bouleaux, l’un de nous (G. O.) récoltait une vingtaine d’autres spécimens de la même espèce.

L’examen de ces échantillons (no 092 Que.) révélait qu’ils appartenaient à la stripe silvatica et n’étaient pas sans ressemblance avec les Psilocybe silvatica (Peck) et surtout pelliculosa Smith, ce dernier propre aux États-Unis, renfermant de la psilocybine d’après Tyler. L’intérêt tout particulier qui s’attachait à la présence d’une espèce hallucinogène septentrionale dans l’Est du Canada nous a incités à en entreprendre l’étude approfondie[4].

Suivent des descriptions des caractères macroscopiques, des caractères microscopiques et de l’habitat du champignon, puis une caractérisation de la psilocybine et de la psilocine.

La même année, Ola’h a publié seul un article dans Naturaliste canadien précisant la description de Psilocybe quebecensis, donnant la diagnose latine et indiquant « les méthodes biochimiques utilisées en vue de mettre en évidence la présence des corps indoliques psychotropes isolés de ce champignon[5] ». Ola’h insiste dès l’introduction :

Nos investigations nous ont conduit à la conclusion que notre échantillon (no. 092 Que.) appartenait à la stripe Silvatica et marquait le plus de ressemblance avec les Psilocybe silvatica (Peck) Comb. nov. et P. pelliculosa (Smith) Comb. nov.

Toutefois, il possède suffisamment de critères différentiels spécifiques à la fois d’ordre macro- et microscopique, en même temps que chimique, pour que nous puissions le décrire comme une nouvelle espèce[6].

Ces caractéristiques distinctives sont précisées dans l’article. Heim est remercié à la toute fin pour sa révision et pour ses « nombreux conseils pratiques quant à la description de cette nouvelle espèce[7] ».

Enfin, en 1973, Ola’h a publié seul un article en anglais dans Mycopathologia et Mycologia applicata sur la « structure fine » de Psilocybe quebecensis. L’article présente un grand nombre d’images de l’« ultrastructure » du champignon prises avec un microscope électronique à l’Université Laval. En introduction, le mycologue dit avoir été capable de retrouver le psilocybe à plusieurs reprises après les cueillettes initiales :

Psilocybe quebecensis Ola’h & Heim investigated is growing in the vicinity of Quebec City. Since the first collection in 1966, we found it regularly every year at the same spot or in a similar habitat at a different area[8].

Dans les quelques écrits ultérieurs qui portent sur Psilocybe quebecensis, cependant, la rareté du champignon sera soulignée à répétition, comme c’est le cas dans le guide de Lebrun et Guérineau. Comment expliquer que Ola’h, lui, en trouvait régulièrement? A-t-il révélé le lieu précis de ses trouvailles initiales à qui que ce soit, outre Heim? Pour répondre, il semble qu’il faille d’abord en savoir plus sur le principal intéressé.

 

Ola’h

György-Miklós Ola’h est né est Hongrie en 1935. Diplômé à Paris, professeur-chercheur au Laboratoire de mycologie du Département de phytotechnie de la Faculté d’agriculture à l’Université Laval, à Québec, il s’est éteint le 24 mai 2008. Son ouvrage le plus connu est un court traité populaire, Le pleurote québécois : comment cultiver ce champignon et comment le cuisiner, publié aux presses de l’Université Laval en 1975. Une seconde édition a été publiée en 1981[9]. La même année, l’ouvrage est paru en traduction anglaise aux mêmes presses, sous le titre A new way to grow edible mushrooms: white Pleurotus.

Dans le monde savant, il semble que Ola’h était surtout connu pour ses travaux au niveau intermédiaire de l’« ultrastructural », visible à l’aide de microscopes électroniques. En 1978, avec Oto Reisigner et Gérard Kilbertus, il publia d’ailleurs Biodégradation et humification : atlas ultrastructural, aux presses de l’Université Laval.

Ola’h était aussi connu pour ses travaux sur les champignons hallucinogènes. En plus de ses articles sur Psilocybe quebecensis, découvert avec Heim, il publia un traité intitulé Le genre Panaeolus : essai taxinomique et physiologique, en 1969, un mémoire hors-série de la Revue de mycologie du Laboratoire de cryptogamie du Museum national d’histoire naturelle, à Paris. Roger Heim (1900-1979) fut d’ailleurs professeur au Museum, qu’il dirigea de 1951 à 1965, l’année précédant la découverte de Psilocybe quebecensis.

Comme le rappellent Lebrun et Guérineau dans leur petit guide d’identification, c’est en fait Heim qui est mondialement reconnu comme le « grand spécialiste des champignons hallucinogènes », notamment en raison de son livre Les champignons toxiques et hallucinogènes, publié une première fois en 1963 puis réédité dans une seconde version « entièrement revue et augmentée » en 1978, chez Boubée, à Paris. En 1958 Heim et l’ethnologue Robert Gordon Wasson publiaient par ailleurs Les champignons hallucinogènes du Mexique. Études ethnologiques, taxinomiques, biologiques, physiologiques et chimiques aux éditions du Muséum national d’histoire naturelle. Ce livre reprend notamment le célèbre récit de la rencontre entre les savants et la guérisseuse mazatèque Maria Sabina, au Mexique, d’abord publié dans Life Magazine. Ce récit a donné lieu à une grande vague de « tourisme psychotrope », plusieurs jeunes cherchant à rencontrer Maria Sabina et, surtout, à utiliser pour leur compte les psilocybes mexicains.

L’ombre de Heim, flanquée des ombres de Wasson et de Maria Sabina, est peut-être trop grande pour que nous puissions éclairer plus précisément le caractère de son jeune collègue d’origine hongroise. Les informations détaillées sur la vie et les pratiques de Ola’h sont loin de pulluler. Seules des généralités semblent énonçables. Autrement, c’est la spéculation qui envahit rapidement tout l’horizon.

Au cours des années 1960 et 1970, Ola’h n’est assurément pas devenu le Timothy Leary de la vallée du Saint-Laurent, malgré sa découverte d’un psilocybe local dont le nom même (sans parler de sa propension à bleuir!) aurait eu de quoi séduire la jeunesse québécoise en quête de voyages et d’expérimentations. Celles et ceux qui prêchaient une « révolution psychédélique » ont néanmoins reconnu son travail et fait circuler son nom, entre autres à Montréal. La présence répétée du nom de Ola’h dans Mainmise, par exemple, n’a pas suffit à faire connaître Psilocybe quebecensis à grande échelle. Il semble que celles et ceux qui consomment des champignons hallucinogènes se soucient peu de l’espèce précise qu’elles et ils ingèrent, et que celle-ci est rarement quebecensis.

 

Mainmise sur les champignons

Quelques traces du travail de Ola’h sur Psilocybe quebecensis se retrouvent dans la revue contre-culturelle « kébékoise » Mainmise. Ces traces sont liées à l’intérêt de « la contre-culture » pour les champignons, les hallucinogènes et les drogues de manière générale.

Le premier grand article illustré sur les champignons paru dans la revue (fondée en octobre 1970) date de l’automne 1972 et est signé par Jean Basile. L’article ne mentionne par Ola’h et porte presqu’exclusivement sur l’amanite tue-mouche, ce très beau champignon vénéneux qui cause des hallucinations, des troubles nerveux et gastriques, et qui était utilisé dans plusieurs pratiques chamaniques, notamment en Sibérie.

Basile prend acte de la publication récente de deux ouvrages qui plaçaient la civilisation occidentale « dans son entier sous le chapeau rutilan [sic] du “champignon soleil égal de l’or” » et de la muscarine qu’il contient : Le champignon sacré et la croix. Étude de la nature et des origines du christianisme dans les cultes de la fécondité du Proche Orient ancien, de John M. Allegro (1969, trad. 1971), et Soma, Divine Mushroom of Immortality, de R. G. Wasson (1968)[10]. Fait intéressant, lorsqu’il présente la distribution planétaire de l’amanite tue-mouche, Basile écrit :

[Il est] largement répandu en Eurasie et en Amérique. On en signale partout au Canada, dans le Wisconsin et même en Californie. Il est donc probable que vous ayez tous vu, au moins une fois dans un bois de pins, ce champignon beaucoup moins rare, beaucoup moins connu que les fameux psilocybes de l’Amérique centrale[11].

Par cette dernière indication, le co-fondateur de Mainmise démontre bien son ignorance exemplaire de l’existence même d’un champignon local, Psilocybe quebecensis, proche parent des « fameux psilocybes de l’Amérique centrale ». Les autres mentions de psilocybes dans l’article vont dans le même sens. Dans sa conclusion intitulée « Où en sommes-nous? », Basile écrit ceci :

Il n’existe pas, dans nos universités, de chaire de drogues comparées et c’est dommage. On pourrait, par exemple, tenter d’analyser les rapports qui existent entre le psilocybe mexicain et l’Amanita muscaria. On pourrait comparer évolution sociale et légende. On pourrait aussi placer quelque part notre Québec entre les Chamanes de Sibérie qui dansaient, tragiques en frappant sur leurs tambours divinatoires et les curanderos mexicains qui, dans leurs cabanes, bourrées de psilocybe tentaient de mettre face à face les dieux et l’homme. Il faudrait relire nos vieilles légendes, nos vieilles chansons. Il faudrait ne pas faire comme Robert-Lionel Séguin dans sa « Sorcellerie au Québec du 17e au 19e siècle », excellente compilation historique mais linéaire et vidée de toutes visions un peu modernes. Ainsi, nous passerions moins vite que lui sur la légende du moissonneur qui moissonne si vite qu’on le soupçonne de magie; on lui vole sa faucille; on découvre un bouchon au bout du manche; on l’ouvre et une mouche s’en échappe. Une mouche? Cela ne rappelle-t-il pas le surnom de l’Amanite Muscarie : Amanie tue-mouche. Cette fameuse mouche que l’on rencontre encore dans un commentaire de Marie de l’Incarnation qui soupçonne les « divagations mystiques » d’une de ses filles d’avoir été provoquée par les « mouches de l’enfer »; nous ne conclurions pas si vite, avec M. Séguin, que ces « mouches de l’enfer » sont les « ancêtres de nos feux-follets ». De même, nous ne passerions pas trop vite devant cette légende québécoise qui veut que l’aiguillette, cette maladie de l’impuissance, soit guérie par l’urine. De quelle impuissance s’agit-il et de quelle urine? Car, inutile de se le cacher, il existe une drogue majeure québécoise. Ce pourrait être le tabac ou le chanvre qui poussent ici très bien. Je crois cependant qu’il faudrait aller chercher du côté de l’Amanita muscaria.

Nous aurions alors un portrait de nous-même [sic], une identité magique qui n’est pas encore prévue par le parti québécois[12].

Trois ans plus tard, à l’automne 1975, Mainmise publia un « mini-dossier portatif » en deux parties intitulé « Champignons hallucinogènes du Kébek » dans le numéro d’automne marquant son cinquième anniversaire. La découverte de Psilocybe quebecensis avait fait son chemin, depuis l’article de Basile, et le champignon figurait à la une du dossier. Tenait-on là la « drogue majeure québécoise », la clé d’une « identité magique » du « Kébek », appropriable chaque automne en montant dans le bois?

 

Mainmise et p. quebecensis

Le « mini-dossier portatif » automnal de Mainmise est introduit ainsi :

Septembre et octobre sont la période d’abondance des champignons hallucinogènes du Kébek. Avec l’équinoxe d’automne au milieu de tout ça, le moment correspond à la grande fête de la Récolte et de la Corne d’abondance. Bin sûr, on en trouve aussi en juillet et en août, mais il faut pour cela un été assez humide. Ce dernier été, par exemple, fut très chaud et avec pas trop de pluie; résultat : presque personne n’a trouvé d’amanites. Mais dès la mi-septembre, les téléphones n’arrêtaient pas pour annoncer qu’on venait d’en trouver plein un champ ou un sous bois.

Le mini-dossier est en deux parties : a) un texte de Pierre et Louis, deux trippeux consciencieux de Kébek-city, sur deux psilocybes locaux et l’amanite tue-mouche; b) une autre divagation (sous forme de récitatif) de Georges sur le message des champignons[13].

La présentation de Psilocybe quebecensis par Pierre et Louis résume d’abord l’article de Ola’h dans Naturaliste canadien puis donne les caractéristiques permettant d’identifier le champignon. Vient ensuite ce paragraphe sur leur expérience :

Il y a maintenant presque 10 ans que ce champignon a été découvert, mais très peu d’informations sont parvenus jusqu’au public. Lorsque nous avons enfin découvert l’article de Ola’h, ce fut l’allégresse! Nous sommes allés sur les bords de la Jacques-Cartier, à la mi-septembre, au début du parc des Laurentides. Les conditions semblaient idéales, il y avait beaucoup beaucoup de champignons, mais nous n’avons pas trouvé de psilocybe quebecensis. Certains lui ressemblaient, mais aucun ne bleuissait lorsqu’on cassait la tige près du chapeau. On était un peu découragés, mais la journée fut si belle, et les montagnes si majestueuses, qu’on va retrouver [sic] à la fin de septembre. Peut-être serons-nous plus chanceux![14]

Quant au Panéolus Spinctrinus, également étudié par Ola’h, ses propriétés hallucinogènes sont inconstantes et Pierre et Louis n’ont ressenti aucun effet suite à l’ingestion d’une quinzaine de champignons frais. Enfin, ils ont essayé l’amanite tue-mouche de quatre manières différentes. Ils ont été malades à plusieurs reprises, « sans jamais halluciner ».

Le texte de Georges, « À quoi rêvent les champignons hallucinogènes », se concentre sur l’amanite tue-mouche et n’évoque qu’à la toute fin Psilocybe quebecensis, en passant.

L’année suivante, Mainmise publie une traduction libre d’une entrevue accordée par R. Gordon Wasson à la revue High Times, avec des extraits d’autres textes[15]. Le traducteur ajoute une note dans le texte lorsque Wasson mentionne Heim, indiquant « co-découvreur avec G.M. Ola’h, du Psilocybe quebecensis », et il publie un court extrait de l’article de Ola’h dans Naturaliste canadien, en encadré.

Enfin, en 1977, un an avant la fin de Mainmise, la Mère Michel a publié un entretien avec René Pomerleau, autre mycologue de l’Université Laval qui était cité pour son grand guide d’identification dans l’article de Basile, en 1972. Dans l’entretien, le psychopathologiste forestier, fondateur du Cercle des mycologues amateurs de Québec, se présente comme le premier à avoir trouvé la maladie hollandaise de l’orme au Canada, à Saint-Ours et à Berthier en 1944[16]. Pomerleau déclare également avoir peu d’intérêt pour les expérimentations de « la contre-culture » avec les champignons hallucinogènes.

Surtout, il y a ce court échange autour du livre à venir de Pomerleau :

MM : Parlez-nous donc encore du livre que vous êtes en train d’écrire…

RP : Donc, ce ne sera pas un livre de vulgarisation. Ça va être un gros bouquin scientifique qui coûtera une quarantaine de dollars ou plus. Il sera cependant axé sur l’utilisation par les gens des espèces comestibles.

MM : Ce sera quand même la flore complète des champignons charnus québécois?

RP : Oui, mais faite d’après mes connaissances à moi.

MM : Il y a combien de temps que vous travaillez à ce livre?

RP : On peut dire que ça fait maintenant deux ans. C’est-à-dire que j’avais décidé, il y a trois ans – je suis retraité depuis 1970 – de faire un nouveau livre de vulgarisation avec cent, cent cinquante espèces. Il y a alors des jeunes qui m’ont dit : « C’est très beau ça, mais pourquoi ne laissez-vous pas tout ce que vous savez sur les champignons? » Ça m’a frappé. Moi, je reprochais justement aux autres, notamment à des types comme Jacques Rousseau qui ne nous a pas laissé sa flore du Nord, de ne pas avoir laissé un certain nombre de choses qu’ils savaient très bien. C’est un peu ce qui m’a décidé.

MM : Incluez-vous, dans votre flore, le psilocybe quebecensis?

RP : Non. Je suis contre. Ce n’est pas une espèce nouvelle. D’ailleurs c’est moi qui ai le premier cueilli ce champignon, avec mon ami Roger Heim. C’est une espèce déjà découverte aux États-Unis par Peck et qu’il a décrite sous le nom de psilocybe caerulipes, c’est-à-dire « à pied bleu ». En outre, ce champignon est extrêmement rare au Québec.

MM : La question peut paraître bizarre, mais, quand vous en trouvez une, comment faites-vous pour vous rendre compte que vous avez découvert une espèce nouvelle?

RP : Il faut connaître tout ce qui s’est publié, tout ce qui s’est fait dans le domaine là-dessus et savoir que ça n’existe pas, que c’est différent de tout ce qui a été trouvé[17].

À demi-mots, Pomerleau ne traite-t-il pas Ola’h d’incompétent, voire de mystificateur, dans cet entretien? En plus de nier l’existence même de psilocybe quebecensis comme espèce distincte, séparée, Pomerleau affirme ici avoir été le premier à cueillir, avec Heim, ce champignon mal identifié! Un conflit au sein de la petite communauté des mycologues de la ville de Québec saurait-il expliquer que Ola’h et psilocybe quebecensis soient pratiquement tombés dans l’oubli?

 

Une époque mêlée

Lorsque Agriculture Canada republie, en 1981, Champignons comestibles et vénéneux du Canada, de J. Walton Groves, d’abord publié en 1962, S. A. Redhead de l’Institut de recherches biosystématiques de la Direction générale de la recherche ajoute un addenda daté de 1979. Ce court texte contient un commentaire sur la réédition du livre et la seule description d’un psilocybe contenue dans l’ouvrage. Fait intéressant : en couverture de l’ouvrage on trouve une morille et une amanite tue-mouche!

Dans son addenda, Redhead indique qu’à l’époque de la première publication, en 1962,

un vaste redécoupage des genres en fonction de critères microscopiques était en cours, donnant naissance à une foule de nouveaux noms et de nouvelles acceptions. Leur reconnaissance par l’ensemble des mycologues était loin d’être garantie; pour cette raison, J. Walton Groves a choisi des noms de genre bien établis, qu’il a utilisés dans leur acception conventionnelle. Toutefois, bon nombre des modifications mentionnées dans l’édition de 1962 sont aujourd’hui acceptées, et quelques nouveaux noms de genres ont été proposés depuis. Comme certains d’entre eux ont fait leur apparition dans les ouvrages de vulgarisation, une mise à jour de la nomenclature s’imposait. Le recours à des caractères microscopiques pour la définition d’un grand nombre de genres est inévitable, ce qui malheureusement complique la tâche du mycologue amateur[18].

Les pages suivantes contiennent ladite « mise à jour de la nomenclature et de la taxonomie ». Avant, Redhead ajoute ce commentaire spécifique sur les psilocybes :

Depuis 1974, la possession de champignons d’origine canadienne ou étrangère renfermant les drogues réglementées psilocine et psilocybine est illégale au Canada. Un certain nombre d’espèces canadiennes des genres Psilocybe, Panaeolus et Conocybe renferment ces hallucinogènes. Certaines d’entre elles sont mal caractérisées et ont une aire de répartition peu connue. Il s’agit dans tous les cas de petites espèces peu visibles et peu susceptibles d’attirer l’attention des mycophages. L’espèce la plus fréquemment récoltée est décrite ci-après[19].

Cette espèce est nommée Psilocybe semilanceata (Fr.) ex Kummer, et elle est qualifiée de vénéneuse. Voici ce que Redhead inscrit sur sa répartition :

De septembre à novembre : seul ou en groupes dans les pâturages ou les autres endroits herbeux dans les régions maritimes de l’Est et de l’Ouest.

Le Psilocybe silvatica (Pk.) Singer et Smith et le P. pelliculosa (Smith) Singer et Smith lui ressemblent mais viennent plutôt dans les régions boisées et possèdent des spores plus petites. Un certain nombre d’autres espèces hallucinogènes caractérisées par un port de collybie, avec parfois un anneau bien défini, se rencontrent aussi au Canada[20].

Aucune mention nominale de Psilocybe quebecensis, cependant. Aucune mention non plus de Psilocybe caerulipes, que Pomerleau favorise aux dépens du premier. Du côté des mycologues amateurs contemporains du Québec, cependant, on énonce une différence entre quebecensis et caerulipes. Du second, on dit :

Le bleuissement de toutes les parties de ce psilocybe au froissement ou avec l’âge aide à le reconnaître, mais bleuit surtout à la base du pied.

Le très rare P. quebecensis, semblable à l’œil nu, bleuit beaucoup plus.

 

Hongrie et agarics

L’auteur, comédien et animateur britannique Stephen Fry raconte que son grand-père maternel, Juif originaire d’Europe orientale, disait qu’un Hongrois, c’est le seul type au monde qui peut entrer derrière quelqu’un dans des portes tournantes et ressortir devant.

C’est pratiquement tout ce que je sais des Hongrois (s’il s’agit d’un savoir), à part le fait qu’ils parlent une langue finno-ougrienne, qu’ils furent liés à deux empires au siècle dernier (avec l’Autriche des Habsbourg et la Russie soviétique), et qu’une caméraman hongroise a récemment fait trébucher un immigrant pendant qu’elle filmait sa course. Les années 2010, en Hongrie, seraient marquées par le populisme de droite de Viktor Orban.

J’ai aussi quelques vagues souvenirs d’une analyse par Hannah Arendt de la résurgence de la tradition souterraine des conseils ouvriers et de l’importance des pratiques narratives de mise en récit de l’histoire lors de l’Insurrection de Budapest, en 1956. Je sais aussi que la Hongrie est le pays du cinéaste Belá Tarr et le décor de ses films splendides. Enfin, il y avait bien tous ces timbres avec l’inscription Magyar posta qui circulaient parmi les philatélistes amateurs, lorsque j’étais enfant, et qui provenaient justement de Hongrie. Parmi ces timbres, notons qu’il en existe un à l’effigie de l’amanite tue-mouche, un champignon qui aurait joué un rôle important dans le chamanisme hongrois, mais dont on a oublié les usages précis. Seules demeurent des traces obliques dans les légendes et les récits, comme par exemple ce fait que le sorcier vagabond des vieilles histoires hongroises est réputé demander du lait à chaque habitation qu’il croise – or, le lait, comme on le sait peut-être, permet par ses propriétés de limiter les effets des champignons hallucinogènes (un truc utile en cas de dérapage)[21].

Le philosophe-artisan Robert Hébert m’a posé une question intéressante, qui m’a fait remarquer une possibilité, lorsque je lui ai fait part de mes recherches autour de Ola’h et de psilocybe quebecensis. La venue de György-Miklós Ola’h dans la vallée du Saint-Laurent serait-elle liée à la Révolution hongroise de 1956? Cette possibilité de lien inaperçue m’a tout de suite paru plausible, du moins chronologiquement, puisque notre mycologue est né en 1935. Il avait donc 20 ou 21 ans lors de l’insurrection dans laquelle les jeunes, et surtout les étudiantes et les étudiants, jouèrent un rôle de premier plan! Ola’h était-il un réfugié politique ayant trouvé un sauf-conduit par la mycologie?

Au moins deux avenues s’offrent aux recherches suivant cette esquisse. Une première trajectoire serait documentaire et se soucierait, par exemple, de réaliser des entretiens avec des personnes qui ont connu Ola’h, Pomerleau, voire Heim, Peik et d’autres mycologues impliqués dans la détermination de l’existence de Psilocybe quebecencis. Une seconde trajectoire serait fictionnelle et se soucierait, par exemple, de rendre vivants par un roman ou une nouvelle les rapports qui ont pu exister entre les mycologues et la contre-culture lors de la Révolution tranquille « kébékoise ». Une troisième trajectoire pourrait peut-être aussi être envisagée : repartir à la chasse dans la vallée de la Jacques-Cartier et tout centrer sur l’objet, c’est-à-dire sur le champignon lui-même, de préférence à l’automne. Il faut sans doute rappeler ici que la possession de ce champignon est illégale. Aux philosophes et aux juristes, demandons si on peut manger sans posséder.


Notes

[1] Dans Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, La véritable histoire d’Artaud le Mômo, France, 1992, 85 min.

[2] Narrateur, originaire (comme sa compagne Nicole) du comté de Maskinongé, dans Réjean Ducharme, L’hiver de force [1973], Paris, Gallimard, coll. Folio, 1984, p. 48.

[3] Denis Lebrun et Anne-Marie Guérineau, Champignons du Québec et de l’Est du Canada, Québec, éditions Nuit Blanche, 1988, pp. 22-23.

[4] György-Miklos Ola’h et Roger Heim, « Une nouvelle espèce nord-américaine de Psilocybe hallucinogène : Psilocybe quebecensis G. Ola’h et R. Heim », C. R. Acad. Sc. Paris, t. 264 (20 mars 1967), Série D, p. 1601.

[5] György-Miklos Ola’h, « Nouvelle espèce de la flore mycologique canadienne », Naturaliste canadien, t. 94, 1976, p. 573.

[6] Ibid., p. 574.

[7] Ibid., p. 587.

[8] György-Miklós Oláh, « The Fine Structure of Psilocybe Quebecensis », Mycopathologia et Mycologia applicata, vol. 49, n4, 1973, p. 321.

[9] Ralph H. Estey, « A history of mycology in Canada », Canadian Journal of Botany, vol. 72, n6, 1994, p. 758.

[10] Jean Basile, « L’amanite tue-mouche », Mainmise, n16, septembre 1972, pp. 72-97. Pour une raison qui m’échappe (et qui échappa sans doute aux correcteurs de Mainmise, s’il y en avait), Basile désigne l’auteur du premier livre comme John D. Allegro tout au long de son texte, mais écrit la bonne initiale, M., dans sa bibliographie en fin de texte.

[11] Ibid., pp. 76-77.

[12] Ibid., pp. 95-96.

[13] Collectif, « Champignons hallucinogènes du Kébec. Un mini-dossier portatif », Mainmise, n52, troisième trimestre 1975, p. 6.

[14] Ibid., p. 7.

[15] Mère Michel, « Les champignons hallucinogènes d’Amérique », Mainmise, n65, décembre 1976, pp. 26-29.

[16] Mère Michel, « René Pomerleau. Rencontre avec le plus grand spécialiste des champignons québécois », Mainmise, n69, deuxième trimestre 1977, p. 43.

[17] Ibid., p. 44.

[18] Dans J. Walton Groves, Champignons comestibles et vénéneux du Canada, Direction générale de la recherche, Agriculture Canada, Ottawa, 1981, p. 323.

[19] Ibid.

[20] Ibid., p. 324.

[21] Mihály Hoppál, « Le chamanisme dans la culture hongroise », Ethnologie française, vol. 36, n2, 2006, pp. 218-219.

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L’affaire of the North: penser l’appropriation par la traduction

Par Simon Labrecque et René Lemieux | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Après la lecture de l’ensemble du corpus produit autour de of the North, un mashup vidéographique créé par Dominic Gagnon, projeté une première fois au Canada en novembre 2015 et rapidement dénoncé comme un film colonialiste et raciste, nous avons constaté que la question posée fut presque toujours la même : « L’art excuse-t-il tout? » Cette question est à notre avis la résultante d’un processus de traduction qui a atteint un seuil d’intraduisibilité, mais elle est en ce sens symptomatique d’un malaise : l’affaire of the North nous montre peut-être les difficultés de représenter l’Autre dans un contexte colonial. Dans quelle mesure la traduction comme concept se donne-t-elle, dans cette polémique, comme chance ou comme obstacle? Nous proposons dans cet article de rendre compte des moments forts du débat afin de dégager quelques lignes directrices pour penser une éthique de la traduction interculturelle.

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La découverte de l’Amérique

Par Simon Labrecque, chercheur indépendant | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article propose une analyse des conditions et des conséquences de l’usage tenace de l’expression « la découverte de l’Amérique ». Qui découvre qui et quoi, quand et comment, selon cette expression? Devrait-on prendre pour acquis que l’usage, voire la mention de cette expression reconduit, sinon cautionne une situation coloniale historique qui perdure jusqu’à aujourd’hui? Certains usages de l’expression participent-ils à une critique de la domination et de l’exploitation coloniales? Je propose des pistes de réponse à ces questions en recensant quelques usages significatifs et quelques mentions stimulantes de l’expression « la découverte de l’Amérique ». Ce faisant, je montre comment l’idée même d’une « découverte » du continent dit américain a fonctionné et continue de fonctionner comme une traduction politique et juridique de certaines des réalités matérielles et symboliques rencontrées par les peuples autochtones et allochtones du continent.

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« L’espace insécable entre le réel et la fiction. »

Critique du roman De bois debout, de Jean-François Caron, Chicoutimi, Éditions La Peuplade, 2017, 394 pp.

Par Simon Labrecque

… et voici quelques avatars de ma fascination.

Robert Hébert, « Vers les murs, ou l’option appalachienne »

 

Chemin faisant

En 2015, j’ai entamé à tâtons une série de textes pour Trahir sur les rapports entre le langage (les noms des lieux, en particulier) et les modes d’habitation du territoire québécois. La série a débuté par « Le démoniaque comté de Bellechasse : contribution de quelques filons », qui prenait pour titre une expression de Dalie Giroux dans « Je n’aime par Hydro, m’aimez-vous quand même? », sa critique de J’aime Hydro, la pièce documentaire de Catherine Beaulieu toujours en développement. En exergue, j’avais alors transcrit les propos de Jacques Ferron dans une émission de télévision, « Au pays de l’enfance ». Ferron disait : « Si vous vous donnez la peine de lire Faulkner, vous vous rendrez compte que ce n’est pas l’homme d’un continent, que c’est l’homme d’un comté. D’un tout petit comté du deep South. » Avec ceux de Giroux, ces mots m’encourageaient à délaisser un intérêt général pour l’Amérique au profit d’un intérêt particulier pour le Québec et, plus précisément, pour les environs des rivières Chaudière et Etchemins, où j’ai grandi.

Il y a deux ans, je ne connaissais rien à l’œuvre de William Faulkner. J’en sais toujours très peu – je ne me suis pas encore « donné la peine », comme dit Ferron –, mais je sais désormais que plusieurs de ses romans et de ses nouvelles les plus célèbres se déroulent dans un lieu inventé, le comté de Yoknapatawpha. Le récipiendaire du prix Nobel de littérature de 1949 a même cartographié ce lieu imaginaire à quelques reprises, quoique de façons contradictoires. Je dois cet apprentissage de la fiction au feuilletage nonchalant, un après-midi de berçage, des appendices du livre A Faulkner Glossary (Citadel Press, 1964), de Harry Runyan, qui m’a été offert par Robert Hébert. Ce comté inventé de Yoknapatawpha (un nom emprunté aux Chicachas du Mississipi) est un objet d’étude reconnu par les spécialistes de Faulkner, qui s’interrogent notamment sur ce qui lie le lieu fictif à des lieux réels comme le comté de Lafayette. À l’origine, ce fait littéraire m’avait tout bonnement échappé. Aujourd’hui, il résonne harmonieusement avec le fait que mes propres écrits sur l’entre-deux-rivières de la rive sud de Québec se sont mis à graviter de manière imprévue mais insistante autour de la question des lieux inventés, en plus de soulever les enjeux de la mémoire incertaine et des façons de dire ou de taire les origines.

Jacques Ferron connaissait-il le caractère fictif de Yoknapatawpha? Sa remarque sur l’appartenance de Faulkner à « un tout petit comté » en tenait-elle compte? On en saurait peut-être plus à la lecture des quatre lettres inédites du médecin écrivain qui mentionnent l’écrivain du Sud profond. En tous les cas, la plume de Ferron oscille elle-même entre des lieux réels (comme Batiscan dans Le Saint-Élias, ou Longueuil dans Cotnoir, L’Amélanchier, Le Salut de l’Irlande et Rosaire) et des lieux inventés (comme le village bellechassois des Chiquettes près de Saint-Magloire, dans Le Ciel de Québec). Cette oscillation me semble caractéristique d’un rapport curieux aux modes d’habitation et aux noms du territoire. J’ai tenté de l’expliciter dans quelques critiques pour Trahir[1].

Apprenant par les journaux que le dernier roman de Jean-François Caron, De bois debout (La Peuplade, 2017), mettait en scène un « village imaginaire de la région de la Côte-du-Sud », je ne pouvais que l’acheter (pour 26,95$) et le lire! Je me suis senti obligé d’éprouver ce que ce livre donnait à penser quant aux rapports entre les noms et les façons d’habiter des lieux plus ou moins réels… et ce, même s’il a pu chercher à offrir tout autre chose. À la lecture, cependant, j’ai constaté que ma question noueuse n’était pas étrangère à la démarche de l’écrivain.

Sans conclure d’avance à une référence directe ou à une répétition du désir de France qui a poussé Bergeron à forger le nom proustien de Conifères-les-Bains, on sait d’emblée que le village inventé par Caron dans De bois debout s’appelle Paris-du-Bois. Cet auteur-ci ne semble toutefois pas vouloir camoufler un lieu réel unique sous son village fictif, ni du même coup mettre à l’ombre ses origines. On lit sur la jaquette de l’ouvrage que Caron est né à La Pocatière en 1978 et qu’il habite aujourd’hui Sainte-Béatrix, dans la forêt lanaudoise – c’est près de Saint-Félix-de-Valois, le mythique lieu natal de Réjean Ducharme, si on en croit ses propres jaquettes. Qui annonce et qui tait sa provenance, ici?

 

Rivières et comtés

Dans La nuit (Parti pris, 1965), un texte célèbre réécrit sous le titre Les confitures de coings (Parti pris, 1972), Jacques Ferron parle par l’entremise de son narrateur de l’importance qu’a eu pour lui une rivière que sa « mère cadette » (morte très jeune) peignait à répétition lorsqu’il était enfant :

Mon enfance, à moi, c’était une rivière, et tout au long de cette rivière une succession de petits pays compartimentés s’achevaient l’un après l’autre par le détour de la rivière. Je peux en donner le nom. C’est un affluent du Saint-Laurent : la rivière du Loup qui se jette dans le lac Saint-Pierre et dont le bassin correspond à peu près au comté de Maskinongé.

J’ai eu l’occasion de souligner comment le nom de cette rivière du Loup « d’en haut », à Louiseville, redouble par son nom la rivière du Loup « d’en bas », à Rivière-du-Loup, et comment Ferron a bien vu que ces redoublements abondent au Québec. En répétant cette observation à propos du comté de Bellechasse et de la rue montréalaise du même nom, je laissais toutefois de côté le rôle actif joué, selon Ferron, par le cours d’eau lui-même, en tant que tel, c’est-à-dire en tant que structure socio-géo-hydrographique déterminante.

Dans un court article intitulé « Un poisson de la rivière Bayonne », publié dans Le Petit Journal en 1969, repris dans le second tome des Escarmouches originales (Leméac, 1975), puis dans la version condensée en un seul volume (BQ, 1998), Ferron accorde un rôle crucial à une autre rivière, cette fois dans l’écriture et la lecture de Réjean Ducharme. Son texte s’amorce ainsi :

Réjean Ducharme est né dans le comté de Berthier, plus précisément dans le bassin de la rivière Bayonne qui n’a rien d’un fleuve et se contente de recueillir les pluies du bas du comté alors que celles du haut sont captées et emportées, contre le sens commun, par la rivière l’Assomption qui trouve moyen, coulant à rebours du Saint-Laurent, d’aller se jeter dans la rivière des Prairies, au pont Charlemagne. Cette débauche d’eau réduit la rivière Bayonne à un maigre débit; son embouchure, de plus, est marquée par les grandes îles de Berthier.

Quand Ducharme, commençant sa carrière par l’ennui rencontré par Shakespeare après sa mort, a été accusé de ne pas exister, il a été sauvé par les petits brochets des îles qui, après la crue du printemps, restent captifs dans les fossés, pour le bonheur des jeunes garçons. Ceux qui connaissaient la région la retrouvaient dans Ducharme. Il existait donc.

Le nom de Berthier « en haut », ou Berthierville, dans Lanaudière, redouble celui de Berthier « en bas », ou Berthier-sur-mer, entre Lévis et Montmagny. Dans L’hiver de force (Gallimard, 1973), Ducharme me semble répondre aux propos géo-poétiques de Ferron par un hommage onomastique : il nomme son narrateur André Ferron et le dit originaire du comté de Maskinongé![2] Le rapport de proximité aux rivières saurait-il tracer des lignages inédits, des alliances souterraines au sein de notre littérature?

Si ces remarques surgissent et s’imposent à la lecture du dernier roman de Jean-François Caron, c’est que, outre la furtive apparition de Ducharme très tard dans le roman, De bois debout est justement traversé par la présence active de plusieurs rivières. En plus de « la Petite-Seine », qui traverse le village et qui est connue pour ses débordements printaniers, « la rivière Brûlée », ou « la Brûlée », est le lieu de drames importants dans l’histoire de Paris-du-Bois. Entre autres choses, la rivière a tué deux jeunes frères lorsque le personnage principal était enfant.

Cette rivière est tout aussi fabulée que le village de Paris-du-Bois. Il existe bien une dizaine de rivières nommées Brûlée, Brûlé, du Brûlé ou Bois Brûlé au Québec. Toutefois, seulement deux d’entre elles coulent sur la rive sud du Saint-Laurent. La rivière du Bois Brûlé coule dans Saint-Anaclet-de-Lessard et Rimouski (secteurs de Sainte-Blandine et de Sainte-Odile-sur-Rimouski) et prend sa source au lac Blanc. La rivière du Brûlé, quant à elle, coule entièrement dans la ville de Rimouski et prend sa source de ruisseaux agricoles. (Les autres rivières Brûlée coulent sur la Côte-Nord, la Basse-Côte-Nord, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, en Mauricie et dans les Laurentides.) Or, malgré le nom apparenté des rivières du Bois Brûlé et du Brûlé, le village de Paris-du-Bois et sa rivière Brûlée sont situés beaucoup plus à l’ouest que Rimouski.

En effet, lorsque le narrateur raconte qu’Alexandre Marchant, le personnage principal, a un jour été emmené en voiture par son père André s’acheter un livre au centre-ville de Montmagny lorsqu’il était adolescent, on déduit qu’il s’agit là de la ville la plus proche. On fait de même lorsqu’il est question de l’hospitalisation puis du décès de Pauline, la mère d’Alexandre et la femme d’André Marchant, à l’hôpital de Montmagny. Enfin, on en arrive à la même conclusion en apprenant que les policiers de la Sûreté du Québec impliqués dans l’histoire sont rattachés au poste de Montmagny. Notons de surcroît qu’il n’est pas question de Lévis dans ces passages (ni ailleurs dans le roman), une ville où on retrouve plusieurs librairies, un grand hôpital et un service de police. Paris-du-Bois serait entre Lévis et Rimouski, mais plus près de Lévis, puisqu’à proximité de Montmagny.

Qui connaît un peu cette portion de la rive sud du Saint-Laurent entendra peut-être dans le nom de « la Brulée » une allusion ou un écho à la véritable rivière Boyer, qui coule dans Saint-Charles-de-Bellechasse, dans Saint-Michel-de-Bellechasse et dans Saint-Vallier, jusqu’au fleuve Saint-Laurent. Dans le roman, cependant, il n’est pratiquement pas question de ce fleuve que le géographe Jean Morisset, justement natif de Saint-Michel-de-Bellechasse, aime à renommer plus originellement Grande Rivière de Canada. Le village est plus « creux », ou plus « haut » dans les terres que le bassin de la rivière Boyer, que la section de la Côte-du-Sud qui fait partie de Bellechasse, ou encore que la ville de Montmagny. Le village semble bien enfoncé dans les vallons et les forêts des Appalaches naissantes.

C’est ce que confirme un passage important de la première partie du roman (la plus longue des trois) racontant l’arrivée d’André Marchant dans la région de Paris-du-Bois. Le père d’Alexandre lui répétait souvent que la vie ne se trouve pas dans les livres, que la vérité ne s’écrit pas et qu’un homme doit savoir se taire pour apprendre. Or, on découvre à ce moment qu’il venait lui-même de « la grande ville » et qu’il a décidé d’abandonner ses études universitaires pour aller vivre avec « le vrai monde », le jour où il a senti qu’il devenait méprisant et hautain envers les gens « ordinaires » (pp. 202-203). À ce moment,

[i]l a pris l’autobus jusque nulle part, trouvé cette voiture achetée au rabais avec ses dernières économies. Et il a roulé comme ça sur la 132, sans trop savoir jusqu’où il irait. Au restaurant où il s’est arrêté pour manger, on lui a dit de prendre le bois à partir de L’Islet, qu’on aurait probablement besoin de lui au moulin à scie, dans le bout de Paris. Il a sourcillé. La serveuse a précisé en souriant, l’air de comprendre soudainement qu’il ne venait pas de la place.

– LA SERVEUSE : Paris-du-Bois, je veux dire, plein sud, vers les États.

C’est ce qu’il a fait.

– LE PÈRE, pense : Je m’en vais offrir mes bras à du vrai monde. Vivre une vraie vie (p. 204).

Si on « prend le bois » franc sud (par la route, c’est en fait sud-est) à partir de L’Islet, on n’est plus dans Bellechasse, ni dans la MRC de Montmagny, mais dans celle de L’Islet. Parmi les villages réels au sud de L’Islet qui pourraient correspondre à Paris-du-Bois, on trouve donc Saint-Cyrille-de-Lessard, Saint-Marcel, Saint-Adalbert et Sainte-Félicité. Puisqu’il est question du grand éloignement du village par rapport au poste de police de Montmagny et qu’il est estimé qu’il faut faire entre trois quarts d’heure et une heure de route vers le nord à partir de Paris-du-Bois pour apercevoir le fleuve, Saint-Adalbert (le village le plus au sud de la MRC) est peut-être le meilleur candidat.

Pour leur part, les villages voisins de Saint-Pamphile, Sainte-Perpétue, Tourville et Saint-Aubert sont plus directement accessibles à partir de Saint-Jean-Port-Joli, qui marque la limite orientale de la MRC de L’Islet et de la région de Chaudière-Appalaches dans son ensemble. C’est là le pays de Philippe Aubert de Gaspé). Le Bas-Saint-Laurent débute tout près, à La Pocatière, d’où provient justement Caron – et la mère de Jack Kérouac provenait de Saint-Pacôme, un peu plus à l’est. L’auteur nous parle donc du comté voisin de son propre « pays de l’enfance ».

Cette étrangeté minimale du comté voisin me semble cruciale pour la fiction qui nous intéresse car le narrateur y souligne bien que le village de Paris-du-Bois ne fait pas partie du Bas-Saint-Laurent. Cette précision intervient lorsqu’il raconte ce que Pauline, qui travaillait alors au moulin à scie, a pensé d’André quand il est arrivé et qu’il lui a dit qu’il venait « s’installer dans le Bas ».

Pauline, cachée derrière les lunettes qui lui font une muraille de verre devant le visage, retient un sourire qui aurait sans doute été mal compris. Le grand diable ne vient pas du coin ni même de la côte. Sans ça, il saurait que le village de Paris-du-Bois ne se trouve pas dans le Bas-du-Fleuve, mais dans cette région à peu près anonyme que les gens de la place ne savent pas nommer autrement que « chez nous », et que le grand monde de la ville et des ministères appelle la Côte-du-Sud (p. 200).

Pauline et André ont rapidement formé un couple et ont eu un seul enfant, Alexandre. Fait singulier qui est peut-être un signe de l’époque, le fils unique semble n’avoir que ses parents comme famille, puisque le roman ne mentionne pas de grands-parents, d’oncles et de tantes proches ou éloignés, etc. Cela tient peut-être au fait qu’André était un étranger.

 

Moulins et métiers

La plume de Jean-François Caron laisse entendre que le nom de Paris-du-Bois exprime et découle de l’importance qu’a eu l’industrie forestière dans l’économie pariboisienne (en plus d’avoir constitué une tentative commerciale d’attirer les touristes curieux de ce « Paris d’Amérique »). Cette importance de la foresterie s’écrit toutefois au passé depuis l’éprouvante fermeture du moulin à scie qui employait vingt-sept hommes, dont André Marchant. Après la fermeture du moulin, André s’est mérité le surnom de Broche-à-Foin en devenant un homme à tout faire, travaillant sur les terrains des pariboisiens, réparant ceci ou cela, ou servant d’homme de main au maire Mercier, le grand-oncle de la petite Marie-Soleil, la voisine d’en face qui fut le premier amour d’Alexandre.

Alexandre qualifie le moulin à scie où travaillait son père de « trop petit » (p. 150). Toutefois, si on en croit l’important numéro du bulletin de la Société historique de Bellechasse, Au fil des ans (vol. 12, n4), qui présente une remarquable enquête réalisée par des amateurs sur les moulins de la région, le moulin à scie de Paris-du-Bois devrait plutôt être qualifié de grand moulin industriel. Historiquement, le moulin de sciage de l’entreprise Lacasse et Lemelin à Armagh employait environ trente personnes dans les années 1970; la scierie Bélanger de Buckland employait entre vingt-cinq et trente personnes dans les années 1980; et le moulin de planage Goulet à Saint-Damien employait jusqu’à vingt-cinq hommes lors de l’inventaire industriel et agricole de 1939. C’étaient toutefois des exceptions. Dans Bellechasse, comme je suppose dans les comtés voisins (quoique Le Javelier, la revue de la Société historique de la Côte-du-Sud, ne semble pas avoir produit d’inventaire détaillé comme celui d’Au fil des ans), la grande majorité des moulins étaient de petites entreprises familiales qui n’employaient que quelques personnes, et ce, quelques mois seulement par année.

Fait singulier, ce rapport d’enquête sur les moulins de Bellechasse est dirigé et principalement rédigé par… Jean-François Caron! Après enquête, je peux toutefois confirmer qu’il s’agit d’un homonyme du romancier. Ce dernier est né en 1978 alors que l’historien du même nom, qui fut président de la Société historique de Bellechasse de 1995 à 2000, est né en 1959. (Tous deux partagent aussi leur nom avec un homme fort originaire de Les Hauteurs, dans le Bas-Saint-Laurent.) L’espace d’un instant, j’ai tout de même cru avoir été en mesure d’identifier le romancier à son important personnage secondaire surnommé Tison.

En vérité prénommé René, ce personnage accueille Alexandre après sa fuite à travers les bois au début du roman, il le retrouve à la toute fin avec Marie-Soleil, lorsqu’Alexandre revient au lot de son défunt père, et, surtout, il partage avec lui un grand amour des livres. Tison aura vécu de sa plume pour ne pas avoir à montrer son visage défiguré par le feu.

Alors c’est ce qu’il a choisi : il écrit, Tison. Sans grand talent, il ne s’est jamais bercé d’illusions à ce sujet, sans délicats échafaudages ni parfaite architecture. Que ces quelques contrats réguliers : la gazette du village, qu’ils appellent Le Jaseux, avec un oiseau qui gazouille comme logo au frontispice; le bulletin officiel d’une papeterie, en ville, qui a bien besoin de soigner ses communications avec ses employés; la revue Prendre le bois, censée en mettre plein la vue au touriste en exposant les « attraits » qu’on trouve dans les régions forestières de la rive sud du Saint-Laurent; aussi ces quelques catalogues d’artistes disséminés un peu partout dans la province (pp. 21-22).

Un fait marginal supplémentaire soutient la localisation de Paris-du-Bois dans les terres au sud de L’Islet : le journal local n’est pas Le Jaseux, mais c’est tout comme puisqu’il se nomme Le Placoteux. Le roman de Caron nous apprend lentement, au cours de la première partie, comment Tison en est arrivé à sa très grande solitude, après la mort de son fils Alexis dans l’incendie qui l’a gravement blessé. C’est toutefois une autre mort violente, celle du père d’Alexandre, abattu dans la forêt appalachienne par un policier de la Sûreté du Québec, qui ouvre et trame De bois debout.

 

Parmi les voix : lire tout haut, écrire en silence

Alexandre Marchant, qui adore les livres, qui a même offert avec succès ses services de lecteur à Paris-du-Bois lorsque son père lui a intimé de se trouver de l’ouvrage, puis qui a étudié la littérature à Québec et qui l’enseigne où et quand il le peut (une charge de cours au cégep, à l’université, selon la saison), semble donner raison à Victor-Lévy Beaulieu qui, dans Monsieur Melville (Boréal, 2011 [1978], p. 102), écrit :

Cet étrange étau paternel que Melville transporte partout avec lui, tout se passant comme si c’était d’Allen Melville que devait venir la lumière, comme si c’était de lui que devait venir la connaissance – se connaître, c’est d’abord et avant tout déchiffrer le père. Toute autre connaissance serait vaine sans celle-là.

La grande découverte d’Alexandre dans le roman est que son père – qui lui paraissait d’un tempérament renfermé, qu’il jugeait typique des travailleurs manuels et qui allait jusqu’à l’anti-intellectualisme énergique dans le mépris affiché des livres et de leurs promesses de vérité –  fut lui aussi, bien avant son fils, un amoureux des livres.

Douze ans après la mort violente de son père devant ses yeux, survenue lorsqu’il avait 17 ans, Alexandre, qui n’a pas réussi à se dénicher une charge de cours en littérature cet automne-là, quitte Québec pour « le camp du père », sur son lot à Paris-du-Bois. En partant, le propriétaire de la libraire fictive Jaune Papier, sur l’avenue Maguire à Québec, lui a donné trois livres qui avaient appartenu à André Marchant, sans l’avertir[3]. À la page 23 de chacun de ses livres (comme à la page 23 du roman lui-même), André signait son nom complet. Alexandre le remarquera uniquement au moment de retourner dans le camp du père. Lui qui classait ses livres au sol, le long des murs de son appartement de l’avenue Myrand à Sainte-Foy, dans l’ordre chronologique de leur lecture, il découvre en fin de compte que son défunt père a construit en secret, en silence, une véritable bibliothèque dans la forêt pour accueillir tous ses livres.

Les dernières pages du roman laissent entendre que le texte en entier a été écrit par Alexandre lui-même quelques années après son retour à Paris-du-Bois. Cela explique donc de l’intérieur du texte la multitude de voix qui s’y entrecroisent depuis le début. L’une de ces voix, qui faisait croire au narrateur omniscient, est nommée « la mémoire d’Alexandre ». Parmi ces voix se trouvent également des auteurs connus, mentionnés au passage : outre Ducharme, je retiens Samuel Beckett, Luigi Pirandello, Félix Leclerc, Stéphane Lafleur de Avec pas d’casque et Roland Giguère. Dans les livres ayant appartenu à André Marchant se trouvait en effet une édition originale de Forêt vierge folle (L’Hexagone, 1978)[4].

L’année 1978 me semble cruciale dans toute cette histoire, bien que ce filon ne soit pas explicité dans le texte. Rappelons que c’est l’année de naissance de Caron. Est-ce aussi celle de son personnage principal? Le texte ne le dit pas, mais on peut le déduire. Dans ce cas, cependant, cela signifie qu’André Marchant se serait procuré Forêt vierge folle après la naissance de son fils. Il aurait donc continué à lire, mais en secret, une fois établi à Paris-du-Bois, une fois devenu père, c’est-à-dire, dans son cas précis, après avoir tenté de se délester de son bagage livresque pour vivre « une vraie vie ». La lecture comme dépendance tenace, vécue en cachette? Les livres comme une drogue? Le texte suggère en tous les cas que les livres d’André Marchant se sont retrouvés à la librairie de l’avenue Maguire à Québec après son décès.

Le roman se présente ultimement comme un déchiffrement du père par l’écriture du fils, le narrateur, qui entend mille voix dont plusieurs lui parviennent toujours-déjà par l’écriture. Seul dans le bois, il écrit à leur propos comme le ferait un écrivain :

Ça glousse, ça vrombit, ça respire autour de moi. Ça vit. Elles se sont suivies, se sont fait écho, ont chanté, récité, murmuré, crié. Le texte à peine commencé, elles étaient déjà nées pour se faire entendre. Elles n’existaient que pour cela : venir au monde. Constamment. Se répercutant dans l’espace insécable entre le réel et la fiction. […] Autour de moi, il n’y a plus que des personnages, dorénavant et pour toujours. Et on se raconte, sans cesse, la même histoire, mais en empruntant chaque fois des mots nouveaux (p. 394).

Ce livre est une sorte de défense des livres, mais il contient aussi ces mots clairvoyants, attribués au père (l’ancien lecteur, au moins partiellement déçu), adressés au fils (nouveau lecteur virtuose, qui se mettra bientôt à écrire) :

Y a rien de plus vrai que ce qui sent l’essence, la sueur pis la marde. Les livres, ils disent le contraire des fois, mais c’est juste parce qu’ils sentent rien. C’est de la propagande. C’est pour ça que tu commences un autre livre après. Juste pour ça. Les livres, ils se protègent entre eux autres. Plus que le vrai monde. C’est bin ça le pire (p. 82).

Les critiques ont raison d’être élogieuses car Jean-François Caron travaille avec insistance et avec tact la ligne de crête où se départagent la beauté et la laideur. Mario Cloutier écrit dans La Presse que « De bois debout, c’est grand comme ce Québec de forêts et de misère, d’isolement et de résilience ». Valérie Lessard écrit dans Le Droit que « De bois debout sent et goûte la forêt, la poussière, le feu, l’eau, le vent ». Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’un livre à apporter dans le bois, mais c’est assurément un livre à lire pour se donner le goût d’y monter.

[1] Ainsi, dans une double critique du roman Tas-d’roches (Druide, 2015), de Gabriel Marcoux-Chabot, et de la monographie Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec (PUL, 2015), de Frédéric Parent, j’ai noté que la littérature utilisait parfois de vrais noms pour inventer des relations alors que la sociologie utilisait des pseudonymes pour documenter de vrais rapports. Dans une critique de Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), de Carl Bergeron, j’ai noté que l’auteur, qui se vit comme un dandy surmontant « l’Épreuve » du colonialisme, exprimait son singulier désir de France en renommant Conifères-les-Bains sa banlieue d’origine, que j’ai identifiée comme Pintendre près de Lévis. En réponse à cette lecture, Dalie Giroux nous a offert ses « Souvenirs imprécis de Conifères-les-Bains ». Dans une critique de l’essai Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sartre à Victor-Lévy Beaulieu (Nota Bene, 2016), de Yan Hamel, j’ai ensuite noté que l’auteur parvenait à nommer sans ambages, quoique tardivement, son Bernières natal tout près des chutes de la Chaudière. Enfin, dans un texte double intitulé « L’emplacement des sources », j’ai tenté de repérer la localisation du village fictif de Fatale-Station et j’ai analysé la cabane à sucre comme un symbole dédoublé de la beauté et de la laideur en pays incertain.

[2] Dans un passage très « ferronien » sur les vieux liens qui unissent les correcteurs d’épreuve André et Nicole Ferron à l’éditeur indépendantiste prénommé Roger (qui rappelle Gérald Godin, né à Trois-Rivières), Ducharme écrit : « Et puis depuis le temps que Roger fait son frais avec nous, qu’il joue au supérieur condescendant, au protecteur patient, on mérite bien ça! Ça a commencé à l’école Saint-Pierre du rang Saint-Louis de la paroisse Saint-Joseph de Maskinongé : il était le premier de la classe, on était les épais; quand on ne comprenait pas le problème, il levait le bras, trépignait : “Psssst! psssst! mamoiselle! mamoiselle! je peux-t-u aller leu zexpliquer si vous plaît?” Toujours poli, propre, empressé, il maitrisa dès l’enfance les moyens d’écœurer le monde en faisant semblant de lui faire du bien. On était les meilleurs en rédaction, mais c’est à lui que la maîtresse donnait 10 sur 10. Hé! il était parent avec l’auteur de Trente arpents, un roman qu’elle avait lu quatorze fois de suite les culottes mouillées. Hé! nous notre seul parent célèbre c’était Tarzan Retournable, le ramasseur de bouteilles. Il écumait les rives de la route jusqu’à Berthier. Il était fier quand il en ramenait une cinquantaine parce que ça sonnait fort dans la caisse de son tricycle, comme les bancs de glace quand ils descendent tous ensemble des Grands Lacs. Et puis il carculait qu’à $0.02 la bouteille ça lui ferait $1. $1 qu’il n’avait pas travaillé pour. » (Gallimard, 1984 [1973], pp. 71-72)

[3] Le libraire fictif nommé Jean-Pierre dans le roman est le sosie (y compris dans la description physique) du libraire réel Gaétan Genest, de la librairie L’Ancre des mots sur l’avenue Maguire, à Québec. En 2013, ce dernier avait offert (comme Jean-Pierre dans le roman) de donner sa librairie qui n’avait même plus d’heures d’ouverture régulières. Suite à la médiatisation de l’affaire, L’Ancre des mots a été donnée à trois jeunes en 2013, qui l’ont ensuite vendue à un libraire d’expérience en 2014. Le roman me semble contenir au moins un autre cas de sosie identifiable, quoique celui-là est peut-être fortuit : une journaliste de la télévision de Radio-Canada en reportage à Montmagny est nommée Julie Fôret-Rivière (pp. 331-332), ce qui rappelle le nom de Mathilde Forest Rivière, qui fut réellement journaliste à Radio-Canada.

[4] Il est intéressant de noter cette présence de Roland Giguère. Dans un entretien accordé à François Hébert en 1980, accessible sur le site …ils ont dit de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Giguère affirme en effet que sa naissance à Montréal en 1929 est « anecdotique », qu’il n’a pas eu d’enfance, qu’il a tout oublié sauf quelques images vaporeuses des ruelles de Montréal, que ses parents n’ont joué aucun rôle dans son parcours et qu’il préfère ne pas de rappeler de toutes ces choses. Il considère est né « pour vrai » à l’âge de 17 ans (l’âge où Alexandre Marchant a vu son père mourir…), quand il a commencé à écrire « de petits poèmes balbutiants ». En 1999, cependant, Giguère sera plus en paix avec sa mémoire, racontant que son père lisait beaucoup, surtout des revues, et qu’il l’a « suivi » dès qu’il a pu, qu’il lisait et portait déjà des lunettes à l’âge de 6 ans. Il y a assurément des conjonctures plus propices aux remémorations.

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Classé dans Simon Labrecque

Femmage à Pol Pelletier: d’un livre à venir et deux robes blanches

Par Simon Labrecque

J’ai toujours pris les coïncidences comme un signe, sinon un ordre.

Réjean Ducharme, Dévadé

 

Ce printemps, Pol Pelletier et son École sauvage organisent une grande campagne de socio-financement. Selon un communiqué :

L’objectif est d’amasser des fonds pour la création d’un livre qui rassemblera des archives photographiques, des textes littéraires, des entrevues et des réflexions sur l’œuvre de la femme de théâtre et pédagogue Pol Pelletier. Ce livre, à la fois objet d’art, synthèse et archive, souhaite dresser le portrait d’une artiste dont le travail, depuis près de cinquante ans, consiste à créer des espaces où cohabitent le féminisme et l’art théâtral.

Le public est invité à donner quelque 50 000$ pour souligner 50 ans de carrière. La campagne se terminera le 9 avril 2017 par un spectacle inédit de Pelletier et de la danseuse Rae Bowhay, à partir d’une nouvelle ars poetica écrite par France Théoret. Entre temps, plusieurs événements gratuits ont été organisés : une lecture du texte Les Vaches de nuit de Jovette Marchessault à la librairie le Port-de-tête, le 17 mars à 19 h; des extraits de Joie de Pol Pelletier présentés à la librairie la Flèche rouge, le 24 mars à 19 h; et des extraits de L’Euguélionne de Louky Bersianik présentés à la librairie l’Euguélionne, le 31 mars à 19 h.

La campagne pour le livre POL a été lancée le dimanche 5 mars 2017, à la succursale du Vieux-Montréal de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, au 535 rue Viger Est, par un vibrant hommage rendu à Pelletier par une trentaine de personnes. Des collègues, des élèves, des ami.e.s et aussi des gens moins proches, mais au fait de divers aspects de sa carrière, sont venu.e.s clamer publiquement leur amour, leur admiration et leur gratitude. Plusieurs ont souligné être intimidé.e.s, gêné.e.s par la force de l’artiste, qui était assise avec le public dans le très bel auditorium aux grandes fenêtres dégagées, riant parfois, saluant, encourageant, écoutant attentivement. Je ne sais pas si Pelletier est intervenue sur scène, ce soir-là, car nous avons dû partir avant la fin; la soirée avait commencé plus tard que prévu et le programme s’est avéré plus long que ce qui avait été annoncé.

Le 5 mars est la date anniversaire de la création collective féminine et féministe La nef des sorcières, présentée en première au Théâtre du Nouveau Monde le 5 mars 1976 et revisitée de manière critique par Pelletier le 5 mars 2016 dans En attendant la nef. Parmi les nombreux énoncés mémorables entendus lors de ce 5 mars-ci, je retiens notamment les propos d’Andrée Ferretti, qui a dit admirer mais ne pas envier les pouvoirs de Pelletier, proprement « géniale, c’est-à-dire souffrante sans être anéantie ». Je retiens aussi le texte sérieux et la performance comique de l’écrivaine Pauline Harvey sur le fait qu’« être une femme » intéresse une série incongrue de professions et qu’il semble n’y avoir « rien de mieux ». Enfin, plus personnellement, je retiens le récit de Gilbert David sur ses recherches autour de l’élaboration de la pièce solo de Pelletier intitulée La Robe blanche. Dans ce récit, j’ai trouvé des éléments qui, je crois, me permettent aujourd’hui de relancer une réflexion que j’avais récemment mais très maladroitement entamé à partir de cette œuvre. Ce texte reprend les principales strates de cette réflexion à la lumière du récit de David.

C’est pour moi une façon de rendre un modeste « femhommage » à la femme de théâtre Pol Pelletier que d’énoncer et de montrer comment elle donne à penser certains rapports qui se nouent et se dénouent ici, aujourd’hui, entre art et politique. Assister à la soirée du 5 mars intitulée Célébration m’a redonné quelques forces pour tenter d’approcher à nouveau le difficile propos de La Robe blanche dans toute sa gravité, dans son rapport intime à la violence et son appréhension directe de la souffrance. Que la persistance de maladresses soit le signe d’une urgence de l’adresse, sans dédouanement.

Dernière précaution sous forme d’avertissement : dans un texte publié par Trahir en janvier dernier, je proposais de symboliser la beauté et la laideur en ces contrées par deux cabanes : une lumineuse cabane à sucre de rêve à Mansonville, présentée par Jonathan Livernois dans La route du Pays-Brûlé et par Francis Legault dans Le goût d’un pays, et une sombre cabane de cauchemar abandonnée dans un bois sans nom, présentée par Anne Hébert dans Les enfants du sabbat. Ce texte-ci s’aventure du côté du cauchemar.

*

La Robe blanche est le titre d’une pièce de Pol Pelletier publiée aux Herbes rouges en 2015. La pièce a été créée pour la première fois au Cercle, à Québec, le 3 juin 2011. Elle a été rejouée à l’été et à l’automne 2012 à Val-Morin et à Montréal. Un extrait de communiqué de l’École sauvage, repris dans l’avant-propos du livre, affirme que cette pièce racontant des événements ayant principalement eu lieu dans la région de la Petite-Nation, au nord de Papineauville entre Montréal et Ottawa, « révèle la structure fondamentale du pouvoir dans notre société et les conditions mentales, conscientes et inconscientes, qui expliquent la mainmise absolue du patriarcat sur toute la planète ».

Dans cet ambitieux travail théâtral de révélation de la structure du pouvoir, Pelletier offre quelques remarques sur ce territoire de la Petite-Nation. Elle décrit la région comme un « haut lieu du soulèvement des Patriotes en 1837-1838 dans le Bas-Canada » (« Avant-propos »). Plus loin, elle écrit ceci sur ces lieux où elle passait ses étés, enfant :

La Petite-Nation, au nord, entre Montréal et Ottawa, est connue à cause de Papineauville, où vivait Louis-Joseph Papineau, le patriote, qui a inspiré la Révolte des… Patriotes! Et qui, ensuite, l’a trahie en s’enfuyant aux États-Unis. La Petite-Nation, terre de révolte révolue, se situe en haut de chez Papineau qui est devenu un salaud. (Scène 7)

Par le théâtre, Pelletier approche des dimensions violentes de l’habitation de ce territoire qui sont évacuées d’ouvrages présentés comme objectifs ou historiques. Je pense ici en particulier à une belle monographie publiée la même année que La Robe blanche pour souligner l’anniversaire d’un village au nord de Papineauville : la paroisse de Saint-Casimir-de-Ripon. Dans Ripon. J’ai la couleur d’une rivière, 1865-2015, que je me suis procuré l’été dernier au savoureux marché public de la Petite-Nation, à Ripon, un collectif d’auteurs sous la direction du Comité du patrimoine de Ripon témoigne de la vie dans la Petite-Nation, une région qui abrite plusieurs « poches de pauvreté », sans toutefois aborder directement les traumatismes individuels et collectifs. Ceux-ci sont laissés dans l’ombre ou passés sous silence. On dira que ce n’était pas l’occasion…

Pour sa part, la septième scène de La Robe blanche se poursuit et se termine ainsi :

Par un bel après-midi ensoleillé dans la Petite-Nation, la petite fille se décida à parler. Elle alla trouver sa maman pour lui poser une question : « Maman, pourquoi Monsieur l’Abbé veut toujours baisser ses culottes? »

(Passant de la narratrice à la mère, bouche ouverte et horrifiée. Elle va chercher, cachée quelque part dans le décor, une robe blanche de petite fille de 3 ans, en dentelle, accrochée à un cintre, bien empesée pour qu’elle se tienne bien. Elle la tient devant elle à bout de bras pour symboliser la petite fille à qui elle s’adressera.)

Dans La Robe blanche, il est explicitement question des sévices qu’un abbé d’Ottawa, décédé en 1998 et nommé dans le texte, a commis à l’endroit de l’auteure lorsqu’elle était enfant. Il y est aussi question des réactions et des silences de la famille et de la société, des séquelles physiques et mentales chez l’enfant puis chez l’adulte, d’autres agressions, du mouvement des femmes et du théâtre québécois, et du difficile travail de mémoire entamé par la dramaturge jusqu’à la création de La Robe blanche. Ce travail de mémoire est un travail de guérison par la parole qui se veut à la fois individuel et collectif.

La pièce est écrite « pour une femme qui joue plusieurs personnages : une petite fille de 3 à 5 ans, une mère, un prêtre, une grand-mère, et d’autres ». Dans les notes sur le décor, le costume, les accessoires et le jeu, on lit : « La petite robe blanche permet d’établir un jeu dynamique entre la mère et la petite-fille, celle-ci étant symbolisée par la robe. » Après son introduction dans la scène citée plus haut, l’actrice la porte sur elle, sur son ventre. Cette représentation de l’enfance – plus précisément, de l’enfance fragile, menacée – est archétypale : la robe inhabitée inquiète, elle crée un malaise par sa présence, ou du moins, elle peut le faire pratiquement sans mise en scène. En nommant sa pièce La Robe blanche, Pelletier avertit qu’elle y affrontera sans détour ce symbole, avec tout ce qu’il fait surgir.

Quelques lignes plus haut, dans les mêmes notes introductives, on trouve ces phrases que j’hésite à citer mais qui expriment bien la lourdeur, la gravité et le danger qui semblent avoir marqué les représentations : « Dans un des théâtres, une personne du public a tenté de jeter un sort pour empêcher l’interprète de jouer. Ce théâtre fut désormais hanté par cet acte de sorcellerie et il a fallu écourter le nombre des représentations prévues. Le sacré et le religieux sont interpellés. Les interdits sont puissants : le danger est grand. » L’auteure, qui mentionne de manière élogieuse les travaux de Jean-Jacques Dubois, théoricien du psycho-chamanisme et de la psycho-anthropologie, entend très explicitement briser des tabous. Sur un mode qui se revendique justement du chamanisme, la terrible scène finale décrit minutieusement une agression puis invoque des puissances animalières et telluriques avant de se terminer par cette phrase : « Le premier pas vers la guérison, c’est de prononcer les mots. » La pièce écrite et publiée préserve cette prononciation et encourage à la répéter, à la reprendre, à la faire proliférer.

La Robe blanche de Pol Pelletier est divisée en trois parties et quatorze scènes (les chiffres sont significatifs). Cette pièce concerne de plusieurs manières l’articulation de l’art et de la politique au Québec. Il y est notamment question du mouvement des femmes des années 1970-1980 et du massacre de quatorze femmes à l’École Polytechnique, le 6 décembre 1989. À plusieurs occasions, Pelletier a énoncé publiquement que cet événement constituait un véritable traumatisme collectif qui a mis un terme à une très grande effervescence. Après Polytechnique, en effet,

[l]es créatrices du Québec se taisent ou quittent le pays. Ou meurent. Hélène [Pedneault], où es-tu? Le mouvement des femmes s’arrête. Backlash. Punition. Le patriarcat remet de l’ordre dans sa maison! Si tu prends trop de place, tu seras assassinée, réellement ou symboliquement. C’est clair. Prends ton trou. (Scène 10)

Dans ses considérations sur le théâtre et l’inconscient collectif, Pelletier traite également des « nouveaux prêtres » qui agissent et s’agitent dans le domaine de la culture :

Au Québec, le seul modèle d’homme intellectuel, doué de sensibilité, capable d’apprécier l’ART, est le PRÊTRE! IL N’Y EN A PAS D’AUTRE!

Les hommes québécois ont peu de choix, pauvres eux autres : le modèle du curé, d’une part, ou bedon, le modèle du bucheron, vulgaire, avec sa bière.

– Avez-vous remarqué que Pierre Falardeau, cinéaste et sociologue, jouait au bûcheron grossier pour ne pas passer pour un curé? Il est mort voici peu. –

Avouons que nous avons déjà eu le modèle coureur des bois, un peu sauvage, mais en reste-t-il? Où? (Elle fait des hululements de hibou) Ou-ou-ou…

Voyez-les! L’éventail des prêtres! De Jean-Louis Roux, à la posture ecclésiastique, au puritain et misogyne Robert Gravel, entouré de ses paroissiens dans son Nouveau Théâtre Expérimental, à Claude Saucier avec sa diction de séminariste à Radio-Canada, à Guy A. Lepage avec son fidèle vicaire et sa cour de dévotes… Ah! Monsieur l’Abbé Guy A.! Ah Guy A.! Monsieur l’Abbé Guy A.! Nous avons : soit le style insignifiant, un peu idiot, des Frères des Écoles Chrétiennes – style Jean Charest –, soit la grande assurance des jésuites, cette façon de réfléchir, de discourir, ces gestes… oh ces gestes!…

Notre René Lévesque national, qui faisait un peu prêtre ouvrier, étant quand même René L’ÉVÊQUE! Gaston Miron, Pierre Bourgault, Jacques Parizeau : grands prédicateurs! Bernard Landry, avec son bon visage de chanoine…

Et si nous acceptons un étranger parmi nous et que nous lui donnons des postes d’importance, dans le monde culturel par exemple, cet homme aura l’allure et le langage d’un évêque visqueux et condescendant. Comme Wajdi Mouawad. (Scène 12)

J’ai seulement lu La Robe blanche. Je n’ai assisté à aucune représentation – et après l’avoir lu, je ne sais pas si j’en serais capable. En mai 2011, cependant, j’ai assisté à la mise en scène d’une autre robe blanche sur les planches d’un théâtre montréalais. C’était dans Temps, de Wajdi Mouawad justement. Je n’arrive plus, désormais, à délier ces deux pièces. Pour moi, il est clair qu’elles se répondent, si ce n’est que par cette coïncidence de deux mises en scène d’un symbole qui semble être le même, pratiquement en même temps. Certaines différences entre ces mises en scène suggèrent toutefois que la réponse qui est ici en jeu tient du différend, de l’opposition, de la critique virulente, voire de l’antithèse complète, plutôt que de la complicité ou de l’alliance pacifiée.

La pièce Temps a été présentée au Théâtre d’Aujourd’hui sur la rue Saint-Denis en avril et en mai 2011, après avoir été créée au Trident, à Québec, à l’hiver 2011. Tel qu’indiqué plus haut, La Robe blanche a été créée à Québec en juin 2011. Il est donc tentant de lire la pièce de Pelletier comme une réponse à la pièce de Mouawad. La Robe blanche répondrait à Temps comme un texte en second répond à un original. Cette réponse passerait par cet accessoire crucial qui est aussi un puissant symbole : la robe blanche.

Temps présente une horrible histoire de famille dans le grand mur de Fermont, dressé contre les frigorifiques vents nordiques pour abriter les travailleurs des mines et leurs proches. Une invasion de rats répond dehors au lourd travail de remémoration qui se fait dedans. L’action tourne en effet autour d’une femme adulte rendue muette, lorsqu’elle était enfant, par les agressions répétées de son père, qui souffre désormais de la maladie d’Alzheimer. Or, la maladie du vieil homme lui fait révéler sans filtre ses crimes odieux à sa descendance. À un moment clé, une petite robe blanche est accrochée sur un support devant un amplificateur noir. Le son très fort d’une musique rock – une chanson emportée pendant laquelle on reconnaît la voix de Bertrand Cantat – la fait alors remuer de manière rythmée, les oscillations spasmodiques du tissu symbolisant l’abus violent.

Depuis que nous avons été témoins de cette scène, celle avec qui j’étais allé voir Temps – et avec qui j’avais assisté à la rétrospective du Sang des promesses, avec les pièces Littoral, Incendies et Forêts présentées successivement entre midi et minuit un jour du printemps 2010, au Trident – refuse de voir toute nouvelle création de Mouawad. L’esthétisation de la violence a ici été trop loin, pour de bon. Les accouchements criards du Sang des promesses témoignaient déjà d’une certaine maladresse de l’auteur représentant des actes dont il n’est que le spectateur et l’évocateur, jamais l’agent actif qui peut ressentir dans sa chair de manière précise les gestes et événements mis en scène.

Pour ma part, je suis tout de même allé voir Sœurs, à l’hiver 2015, une pièce pour une seule actrice publiée chez Leméac/Actes Sud avec un titre blanc sur fond rouge; cette couverture me rappelle aujourd’hui celle de La Robe blanche, publiée aux Herbes rouges… Pendant longtemps, j’ai aussi continué à écouter Des visages, des figures, de Noir Désir, un des meilleurs disques que je connaisse – ou connaissais – pour accueillir le printemps, tout comme la longue pièce en spectacle Nous n’avons fait que fuir. Cette prégnance des titres…

Le printemps 2011, c’était très précisément la saison de « l’affaire Cantat-Mouawad », cette vive polémique autour de la présentation à venir du cycle Des femmes au Théâtre du Nouveau Monde, dirigé par Lorraine Pintale, avec Cantat en personne jouant le chœur des tragédies de Sophocle montées par Mouawad. On sait aujourd’hui que ça n’aura finalement pas eu lieu, en 2013, que le cycle Des femmes aura été présenté sans Cantat. Dans La Robe blanche, Pol Pelletier rappelle néanmoins « l’affaire » :

Le Théâtre du Nouveau Monde, notre théâtre national – dirigé par une femme, probablement le seul au monde –, fête son soixantième anniversaire en offrant l’Ancien Monde : Molière, Feydeau – Feydeau, en 2012? –, est-ce vraiment pertinent? Dans des mises en scène de patriarches locaux, toujours les mêmes, et d’un petit roi faisant carrière en France. Aucun texte de femme, aucune metteure en scène femme, et aucune création québécoise! Ce théâtre qui a produit il y a trente-cinq ans la première grande création de femmes du Québec, La Nef des sorcières – dont on ne fait mention nulle part et qui attend impatiemment dans l’ombre – l’ombre –, de réapparaître au grand jour – jour –, ce théâtre a eu l’intention d’accueillir, pour souligner ses soizante [sic] ans, un chanteur français rock qui a battu sa conjointe à mort! (Scène 13)

Ce chanteur français rock, c’est bien entendu Cantat, meurtrier de Marie Trintignant en 2003. Qui est le « petit roi faisant carrière en France »?

Quoi qu’il en soit, ce passage du texte de Pelletier et celui qui dépeint Mouawad en évêque « visqueux et condescendant » me portent à croire que La Robe blanche, mise en scène en juin 2011, constitue au moins en partie une réponse, une réplique directe et puissante à la robe blanche mise en scène dans Temps, la même saison. La lecture la plus simple de cette proposition consiste à voir cette réponse comme une réappropriation du symbole par une dramaturge qui l’utilise pour parler haut et fort de sa propre expérience, de sa propre souffrance, de sa propre enfance, en refusant de laisser un autre récit masculin imaginaire esthétiser des gestes brutaux sans autre réplique que la stupeur.

C’est comme si des coulisses s’élevait une voix disant : « Trop facile, le coup de l’ampli… En vérité, tu n’as aucune idée! » Montant seule sur scène, vêtue de noir, Pelletier porte la petite robe, elle l’attache à son ventre et elle lui parle, elle s’y adresse.

Cette lecture de l’intertextualité selon la chronologie linéaire des premières représentations et des publications n’est ni inintéressante, ni sans doute entièrement fausse. Cette perspective centrée sur la réception fait toutefois l’impasse sur deux dimensions importantes du rapport entre La Robe blanche et la robe blanche de Temps : la chronologie linéaire des créations et des travaux préparatoires, d’une part, et la question du temps et de l’espace informe des archétypes ou des symboles, d’autre part. Selon ces deux dimensions, il me semble que la robe blanche de Pelletier vient avant celle qui est mise en scène par Mouawad. Ici, il ne s’agit pas d’instaurer et de privilégier l’antériorité à tout prix, mais d’éviter de présenter le geste de Pelletier comme uniquement réactif.

Le professeur et chercheur Gilbert David signale, à partir de ses travaux de recherche sur la création des spectacles solos au théâtre québécois résumés lors de la Célébration du 5 mars 2017, que La Robe blanche a été élaborée au cours de deux séries intensives de rencontres de travail à un an d’intervalle, en 2009 et en 2010. Tout porte à croire que le symbole central de la robe blanche est apparu très tôt dans ce processus de création. Pour en être certain, il faudrait toutefois lire les travaux de Gilbert (qui semblent inédits pour l’instant), ou lui demander (en évitant les maladresses), ou encore demander à Pelletier directement (en contournant la gêne). C’est en l’absence à venir d’un accès direct aux personnes de chair qu’un livre comme POL promet d’aider, par l’archive, à entreprendre et à mener à terme de telles recherches, qui restent à faire!

Pour sa part, Temps a d’abord été créée à la Schaubühne de Berlin en mars 2011, à la demande du Théâtre du Trident de Québec qui célébrait alors son 40e anniversaire. Avant les neuf semaines d’improvisations et de répétitions, il n’y avait « rien », selon Mouawad : pas de titre, pas de texte. Les trois dernières scènes auraient été écrites quelques heures avant la première berlinoise. La robe blanche était-elle pour autant un symbole « facile », « accessible », mobilisé dans l’urgence comme une « valeur sûre », à toute vitesse? Sa juxtaposition avec une musique de Cantat était-elle pensée depuis longtemps ou s’est-elle présentée comme un flash à la veille de la première? Surtout, cette seule idée de la robe blanche – qui n’est pas neuve – ne suffit pas à créer une équivalence entre les deux pièces. Il existe en effet plusieurs manières de manier un tel symbole et ses puissances. Or, entre Pelletier et Mouawad, le différend semble précisément tenir à la manière, qui affecte la matière.

Ces questions économiques et ces considérations calculatrices sur les détails et les modalités d’une mise en scène d’un bout de tissu semblent d’emblée exclues, par la teneur et le ton de La Robe blanche, d’une réflexion sur l’œuvre de Pol Pelletier. En tant que femme de théâtre féministe, cependant, Pelletier n’ignore pas l’économie et le calcul qui entrent en jeu dès lors qu’on use (au double sens d’utiliser et d’user, de mobiliser et de ruiner) des puissances d’expression et de symbolisation en public. En dernière analyse, c’est peut-être son choix de la manière ou de la modalité du témoignage qui distingue le plus sa mise en scène et qui explique sa singulière puissance, sensible à même le texte.

Dans La Robe blanche, Pelletier raconte que sa douloureuse remémoration a débuté dans les années 1990 : « Tout a commencé à 47 ans. Lorsque j’ai décidé d’arrêter de boire, définitivement. (Elle soulève son pied droit, puis son genou droit.) Un mois plus tard, j’ai commencé à me souvenir. » (Scène 4) La mise en mots s’est toutefois produite plus tard, à l’occasion d’une invitation du défunt Festival Voix d’Amériques, à Montréal, en 2005. Invitée à parler avec d’autres du « combat contre la langue de bois », Pelletier raconte qu’elle a voulu « écrire sur le rôle de l’artiste dans la société, la relation avec l’État, l’Union des artistes… », mais une « force gigantesque » l’a obligé à écrire « un “autre” texte » (Scène 6). Elle écrit ensuite ceci : « Je décidai de porter pour la soirée une longue robe en dentelle blanche, brodée, longue jusqu’à terre. Comme une première communiante, ou une jeune mariée, virginale. Et sur ma tête, un panache d’orignale. (Tremblements.) » Pelletier n’a pas réussi à porter l’immense panache qu’un ami lui avait fabriqué durant la nuit; elle tremblait trop. Elle se présenta plutôt sur scène avec sa robe, ses feuilles et une branche de bois, qu’elle a cassé à la toute fin de sa performance. Dans la version finale, cependant, Pelletier portait un habit noir, une petite robe blanche sur elle, des souliers rouges, ainsi qu’un grand gant blanc et un grand gant pourpre – ce dernier accessoire symbolisant le costume ecclésiastique.

Pol Pelletier est née en 1947. Si on croit, comme je suis porté à le faire en raison des effets d’authenticité produits sur moi par le texte lui-même, que La Robe blanche est autobiographique au point de mettre en récit sa propre genèse, c’est-à-dire, que la pièce expose les conditions et les aléas de sa propre création en toute franchise, on peut en déduire que c’est très précisément en 1994 que Pelletier a eu 47 ans et s’est souvenu. Elle présentait alors publiquement la troisième version de sa pièce Joie, solo durant lequel elle portait un grand manteau rouge. Le 5 mars 2017, à l’entrée du bel auditorium vitré où a eu lieu sa Célébration, on croisait en entrant la petite robe blanche, suspendue à droite, et le grand manteau rouge, suspendu à gauche. J’aimerais terminer par quelques considérations sur les couleurs, sur l’idée selon laquelle le théâtre est le reflet de l’inconscient collectif et sur la distinction que fait Pelletier entre « le Masculin » et « le Féminin », en appelant de tous ses vœux « la Révolution du Féminin ».

Réfléchissant à La Robe blanche et aux résonances et dissonances qui se tissent entre la robe d’enfant mise en scène par Pelletier et celle mise en scène par Mouawad dans Temps, j’ai bien sûr soupesé le symbolisme classique du blanc, réputé être la couleur de la naissance en Occident et la couleur du deuil en Orient. Songeant que le théâtre est le reflet de l’inconscient collectif, une idée que Pelletier réitère à plusieurs reprises dans La Robe blanche et qui rappelle aussi certains énoncés de Mouawad sur l’art (notamment sur l’artiste comme « scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire des œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables »), il m’a semblé que la mise en scène d’une robe blanche pour mettre en mots des crimes commis par des hommes d’Église québécois renvoyait obliquement à cet autre archétype de l’inconscient collectif d’ici : les robes noires. Il s’agit de celles des jésuites, des missionnaires évangélisateurs et autres « saints martyrs canadiens », bien sûr, qui ont participé à coloniser ce territoire et bien d’autres encore. Il s’agit aussi de la robe des juges, réputés sans lien avec la religion. Mais en retour, méditant ce symbole de la robe noir, il m’a aussi semblé évident que c’était-là l’habit, ou du moins, la couleur par excellence des gens de la scène, des marionnettistes à la chanteuse soliste en passant par les orchestres et les gens de théâtre. Les magistrats et les clercs ne sont-ils pas, eux aussi et de manière fondamentale, des gens de la scène?

Il pourrait sembler évident que le noir touche à ce que Pelletier appelle « le masculin », qui se caractérise par l’usage de la force, la croyance exclusive en la raison et la soif de performance, alors que le blanc touche à ce qu’elle appelle « le féminin », qui se caractérise par l’amour de la fragilité, le corps et l’inconscient (ou le corps qui est l’inconscient), et la compréhension de la souffrance. Il me semble toutefois que les polarités peuvent être inversées, dans la mesure où « le féminin », selon Pelletier, est ce principe qui habite et qui effraie autant les hommes que les femmes et qui est justement ce qui est sombre, ce qu’on préfère garder caché, dans l’ombre des coulisses, « au noir ». Le blanc, couleur totale des aveuglantes lumières du Spectacle et de l’Acclamation césaro-papiste, serait dans ce cas la couleur par excellence du masculin, qui attire et détruit tant les hommes que les femmes.

Ces questions symboliques invitent la spéculation et la recherche de traces porteuses. L’œil à l’affût, les trouvailles peuvent surgir d’un peu partout, des hasards plus ou moins objectifs et des recoins plus ou moins éclairés. Pour ma part, j’ai fait quelques recherches du côté du théâtre de la cruauté, car j’avais un vague souvenir que dans une lettre, Antonin Artaud associait de manière étonnante la mort au vert et au jaune. C’est en fait dans une lettre à Jean Paulhan datée du 4 février 1937, à Paris, écrite au retour de son voyage de 1936 au Mexique – ce long prélude au voyage irlandais de 1937, celui de l’effondrement –, qu’Artaud écrit ceci :

Le vert et le jaune ne sont-ils pas chacun les couleurs opposées de la mort; le vert pour la résurrection, le jaune pour la décomposition, la décadence, et si les coïncidences veulent dire quelque chose vous me permettrez pour finir d’attirer votre attention sur le fait que je vais relater. (Œuvres, Gallimard, Quarto, 2004, p. 762)

Artaud raconte ensuite son passage dans un village des Tarahumaras où il a vu une série de symboles sur les vêtements d’enfants, dont certains étaient très malades. Or, quelques pages plus tôt, dans un des textes qu’il a écrit sur son voyage dans la Sierra Tarahumara et sa recherche des anciens rites chamaniques du peyotl, on retrouve une singulière association du blanc au masculin dans un village semblable.

Dans le texte intitulé « Une Race-Principe », d’abord publié au Mexique en espagnol mais écrit en français, Artaud décrit en effet la vie quotidienne des Tarahumaras, qu’il juge éminemment « philosophiques » car elle est « entourée de symboles » qui relient clairement, selon Artaud, tous les vieux mythes de tous les continents à la nature la plus matérielle et immédiate. Artaud écrit en particulier ceci :

Et le bandeau aux deux pointes dans le dos signifie qu’ils sont d’une race originellement Mâle et Femelle; mais ce bandeau a encore un sens : un sens historique évident. Les Pouranas portent le souvenir d’une guerre que le Mâle et la Femelle de la Nature se sont faite, et les hommes autrefois ont participé à cette guerre où luttaient l’une contre l’autre les forces des deux principes opposés. Et les partisans du Mâle naturel arborèrent la couleur blanche, ceux de la Femelle la couleur rouge; et c’est de ce rouge ésotérique et sacré que les Phéniciens, de race Femelle, ont tiré l’idée de la pourpre qu’ils ont ensuite industrialisée. (Œuvres, pp. 755-756)

Fait intéressant, la couleur pourpre a été considérée « la couleur du sacré » par certains observateurs. Ce fut le cas de l’ethnographe et ami d’Artaud, Michel Leiris, par exemple dans des textes qui ont servi de point de départ au beau livre de l’anthropologue australien Michael Taussig, What Color Is the Sacred? (2009). Je note également que « des Phéniciens », c’était la réponse que Wajdi Mouawad obtenait de sa mère lorsqu’il lui demandait « que sommes-nous? »[1] C’était « le crédo des Libanais chrétiens qui n’avaient plus, pour se définir, qu’une affirmation négative (nous ne sommes par des arabes ni des juifs) ou le souvenir fantasmé d’une civilisation disparue depuis longtemps – ces phéniciens, inventeurs d’alphabet et grands navigateurs – dont il ne subsiste aujourd’hui que des vestiges. » Le pourpre a enfin une place dans les habits rituels de l’Église catholique – c’est en quelque sorte la couleur des évêques, le « violet épiscopal » reprenant le pourpre antique des empereurs romains, qui se distingue du « pourpre cardinalice », en vérité écarlate, mais aussi de la soutane blanche portée par le pape (qui est aussi l’évêque de Rome) et par plusieurs autres membres du clergé. Cette transformation industrielle d’un rouge primordial en pourpre ecclésial pourrait symboliser l’inévitable et répétée « trahison » de la figure révolutionnaire et féminine du Christ (amour de la fragilité, corps/inconscient, compréhension de la souffrance) par l’institution conservatrice et masculine de l’Église (force, raison, performance).

En ces temps de carême, qui calcule comme un pécheur en quête d’indulgences dans l’économie du salut voudra peut-être expier symboliquement les nombreuses pièces de Mouawad vues, appréciées et payées par le passé en contribuant aujourd’hui matériellement à l’héritage de Pelletier. Il s’agit ici d’assurer la transmission d’archives de luttes et de libérations agissantes au moyen de la publication d’un beau et grand livre d’art. Qui s’intéresse « tout simplement » au théâtre qui saisit, mais qui demeure souvent confidentiel, ainsi qu’aux possibilités de sa survie ici-maintenant, voudra peut-être faire l’économie de telles considérations et « juste » participer à la campagne de socio-financement. Quoi qu’il en soit, POL est attendu, pour poursuivre les recherches et ouvrir d’autres pistes!

En conclusion, je soulignerai simplement cette vérité du calendrier : si l’École sauvage parvient à lancer le livre POL à la date symbolique du 5 mars 2018, elle le fera 70 ans jour pour jour après que ce monde ait libéré (ou qu’il ait été libéré de la présence de) Antonin Artaud, mort en vieillard édenté à seulement 51 ans, le 4 mars 1948. On raconte que quelques jours plus tard, le père anti-paternaliste (mais aussi anti-mère, anti-famille) du théâtre de la cruauté, qui n’a peut-être pas « su » être souffrant sans être anéanti, a été entraperçu conduisant son propre corbillard à cheval, au cimetière. J’aime croire que c’était le 8 mars, un peu plus de 150 jours avant le lancement montréalais du Refus global, le 9 août 1948, et un peu plus de 120 jours après la naissance de Nicole Pelletier, le 6 novembre 1947, qui sera connue par le prénom de Pol. La ténacité des ami.e.s d’Artaud a fait que, contrairement aux vœux de la famille, les funérailles n’ont pas été religieuses. Pour moi, cette dernière ténacité à contrer in extremis la reproduction d’un « jugement de Dieu » quand ça compte vraiment fait écho au vif regret exprimé par Pelletier quant au fait que plusieurs écrivaines féministes vieillissantes ont abandonné la plume et la parole publique pour chercher Dieu en privé, à la dernière heure. Pol Pelletier cherche autre chose, sans détour ni compromis.


Note

[1] Wajdi Mouawad, « Une expérience identitaire (cinquième partie) », Relations, no 757, juin 2012, p. 10.

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