Archives de Catégorie: Simon Labrecque

Simon Labrecque est chercheur postdoctoral à l’Université d’Ottawa.

L’emplacement des sources (II)

Critique du film Le goût d’un pays, de Francis Legault, Zone 3, 2016, 102 min.

Par Simon Labrecque

Étant Québécois, j’ai déjà dit que les coïncidences me fascinent.

[…] C’est que l’écriture considérée comme une connaissance rend aveugle.

Victor-Lévy Beaulieu, Monsieur Melville

le-gout-dun-paysLe dernier film de Francis Legault est d’une grande beauté. Visuellement, l’expérience du réalisateur dans la mise en images des pratiques cuisinières et artisanales se traduit par une capacité à faire très bien sentir la texture, le travail manuel lié au temps des sucres. Sur le plan auditif, l’anecdote inaugurale de Fred Pellerin racontant la symphonie qu’il a entendu, silencieux au milieu d’une érablière de 250 arbres coulant chacun à son rythme propre, donne le ton à la construction attentive d’une trame sonore enveloppante. L’ancêtre Gilles Vigneault qui pousse un « Les gens de mon pays » presqu’a capella à côté d’un poêle à bois m’a même tiré une larme que je ne peux pas mettre sur le dos de ma conjonctivite hivernale.

Avant d’en arriver à la question de la beauté du propos de l’œuvre, cependant, deux détours préliminaires s’imposent. Ils permettront de préciser l’état d’esprit dans lequel je suis allé voir le film, au milieu d’un projet d’écriture sur l’emplacement des sources mis (ou remis) en branle par mon trouble face à la géographie fictive et la référence aux Atikamekw réels dans Fatale-Station. Ici, en tous cas, la géographie des sucres cherche à être authentique, réelle, quoiqu’on ne présente aucune carte et qu’on ne nomme pas systématiquement les lieux filmés. Bien sûr, il est aussi question d’une part de fiction, puisqu’il s’agit de méditer les conditions et les effets de l’invention de traditions.

 

Encabanages et émancipation

Avant d’aller voir Le goût d’un pays un matin de semaine au cinéma Beaubien, dans le quartier Rosemont à Montréal, j’ai (finalement) acheté et lu La route du Pays-Brûlé. Archéologie et reconstruction du patriotisme québécois de Jonathan Livernois (Atelier 10, 2016), que j’avais mentionné au passage dans ma critique pour Trahir du dernier livre de Yan Hamel, Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sartre à Victor-Lévy Beaulieu (Nota Bene, 2016). J’en ai d’abord retenu deux passages qui concernent justement Rosemont, où j’habite en locataire depuis six ans. Fait singulier, ces deux passages concernent deux objets hérités par Livernois – la chemise carottée Mackinaw de son grand-père Labelle et un meuble à décaper provenant de la même famille – qui relancent sa réflexion sur la recherche d’une certaine authenticité québécoise.

Né en 1982, originaire de Saint-Constant en Montérégie, le professeur d’histoire littéraire et intellectuelle à l’Université Laval décrit ainsi sa relation à la chemise patrimoniale, qu’il tente de distinguer d’un rapport parodique ou ironique de style « hipster » aux vêtements d’ouvriers, de bucherons et de paysans. En hégélien camouflé dans le souci des bonnes intentions et de la justesse, Livernois semble malgré lui attribuer la réflexivité ou la conscience des symbolisations à un moment nécessairement second ou ultérieur (le sien) du Progrès de l’Esprit dans l’Histoire :

À l’époque, quand j’ai décidé de porter cette veste sur la promenade Masson à Montréal, il s’agissait pour moi de reproduire les gestes de mon grand-père, lesquels n’avaient rien d’ironique et ne se situaient nulle part ailleurs qu’au premier degré. Pas de charge symbolique, par exemple, que les littéraires de mon acabit pourraient y accorder (p. 23).

Livernois cherche à dépasser l’ironie, mais l’époque ne lui rend pas la tâche facile… Le passage sur le meuble à décaper offre ensuite une description plus détaillée des lieux en jeu; il fait aussi sentir l’humour et la capacité d’autodérision de l’auteur :

J’ai apporté la coiffeuse en question dans mon logement du Vieux-Rosemont, à Montréal. Voilà un quartier qui m’adonne : secteur ouvrier du début du siècle, relativement à l’aise pendant les années 1970, ne payant pas de mine dans les années 1990, suivant ensuite le modèle du Plateau voisin avec 15 ans de retard. Depuis, se côtoient, de la 1re Avenue au boulevard Saint-Michel, les BMW et les Chevrolet Cavalier. Mixité sociale de l’enfer. Nous y sommes d’ailleurs une poignée d’universitaires à avoir l’impression de nous salir les mains de cambouis parce que nous faisons nos courses au Provigo des anciennes shops Angus. On en connait un bout sur l’authenticité.

Sur un mode presque nietzschéen, en plus de vouloir vivre la troisième métamorphose du Zarathoustra (du chameau bête de somme au lion prédateur à l’enfant créateur de valeurs), l’ébéniste du dimanche découvre au bout de son enthousiasme qu’il n’y a pas de véritable fond « authentique bois » à son meuble hérité. Celui-ci est plutôt peint, maquillé, masqué dès le départ avec un faux fini. Leçon de choses : il y a toujours un autre masque derrière le dernier masque, ou encore, « it’s turtles all the way down ». Dans et par sa réflexion écrite, Livernois cherche néanmoins à collectiviser une forme d’amour du pays réel, « le vrai Québec », qui lui semble souvent soit s’aimer trop peu, soit s’aimer trop mal.

Pour ma part, c’est la lecture de la conclusion de La route du Pays-Brûlé qui m’a poussé à aller voir Le goût d’un pays, dont j’avais vu la bande-annonce quelques jours auparavant. Gilles Vigneault en bougrine et casquette marines et Fred Pellerin en mackinaw et col roulé tricoté qui parlent « du pays » dans une cabane à sucre? J’étais curieux et sceptique. Le fait que Livernois termine son bouquin sur l’évocation d’une cabane à sucre a toutefois fait en sorte que j’ai senti devoir y aller. Aurait-on là un lieu, un motif et une pratique permettant de penser de manière non-triviale l’habitation contemporaine de la vallée du Saint-Laurent?

En discutant de sa troisième proposition néopatriotique, « Créer un patriotisme qui s’ancre dans ce que le Québec pourrait être, réellement », après avoir critiqué les « néocanadiens-français » à la sauce Beauchemin pour leur nombrilisme pessimiste, puis cité La vigile du Québec de Fernand Dumont sur la conjugaison de l’archaïsme et du progressisme et L’humaine condition de Hannah Arendt sur Thomas Jefferson et la préservation d’espaces publics citoyens nécessaires à l’agir en commun, Livernois écrit :

Ces lieux d’invention du pays, de solidarité, sont nombreux, de la place publique à la réunion d’amis. Pour moi, et je suis conscient que c’est là une expérience bien personnelle, il s’agit de la cabane à sucre de mes amis Maëcha et Simon, à Mansonville, en Estrie. Ça n’a rien du paradis perdu de l’enfance, de la nostalgie d’un passé plus grand que notre présent ou d’un musée des traditions d’antan. On n’y vit pas, non plus, à l’extérieur de l’Histoire. Habitant et travaillant tous deux à Montréal, Simon et Maëcha n’ont rien de ces citadins qui effectuent un retour à la campagne; loin de toute poésie nationaliste mielleuse, ils ont tout simplement construit un lieu, ouvert à tous. Une cabane où l’on ne se regarde pas en train de jouer à faire les sucres, mais bien où l’on fait les sucres, c’est tout. Ici, les vestes Mackinaw sont utilisées pour ce qu’elles sont, réellement : des vêtements d’extérieur pas trop salissants. Certes, Maëcha et Simon connaissent le poids de leurs gestes, la tradition dans laquelle ils s’inscrivent – mais ils sont en 2016, comme tout le monde. Le joug du sucrier, symbole du porteur d’eau, est accroché au mur. Ce n’est pas tant qu’il soit un rappel du passé c’est bien plutôt qu’il ne sert plus et n’a jamais très bien fonctionné, de toute manière.

Mes amis ne se regardent pas en train de jouer à créer un pays; ils créent un pays. Rien de flamboyant, sinon la solidarité de ceux qui produisent du sirop d’érable comme ça, presque pour rien (pp. 68-69).

Je me suis dit que Le goût d’un pays devait offrir un récit similaire sur la cabane à sucre comme lieu déjà-là d’une émancipation possible car effectivement en cours – un lieu charismatique, en quelque sorte[1]. Pour voir si c’était bien le cas, j’ai dû aller au cinéma.

 

Encabanages d’enfermement

Deuxième et dernier préliminaire, cependant : avant d’aller voir Le goût d’un pays, les hasards de la lecture (qui ne sont pas vraiment des hasards) ont aussi mis sur mon chemin quelques lignes sur une cabane à sucre autrement plus étrange que celle de Livernois, une cabane inquiétante, horrifiante même. Ces lignes se retrouvent dans Les enfants du sabbat d’Anne Hébert (Seuil, 1975), alors qu’il est question du mode d’habitation du couple d’Adélard et de Philomène Labrosse, le père et la mère qui bouillent la bagosse et qui figurent le Diable et la Goglue, le Bouc et la Sorcière dans de marquantes violences sexuelles, familiales autant que villageoises. Il s’agit plus précisément d’une vision troublante qui hante la sœur du Précieux-Sang Julie Labrosse quant à sa propre origine, avec son frère Joseph. Tout au long du roman, la vision récurrente d’une cabane déploie plus avant et approfondi le mot d’ordre lancé dès le deuxième paragraphe :

L’intention d’user à jamais une image obsédante. Se débarrasser de la cabane de son enfance. S’en défaire, une fois pour toutes. Et surtout, ah, surtout! être délivrée du couple sacré qui présidait à la destinée de la cabane, quelque part, dans la montagne de B…, parmi les roches, les troncs d’arbres enchevêtrés, les souches et les fardoches (p. 7).

Au milieu du roman, Hébert écrit ces paragraphes sur une vision d’hiver primordiale, concernant l’encabanage nomade du couple de « squatteurs » et de leur progéniture parmi les érables :

Peut-être même est-ce la première cabane de la série de toutes les cabanes habitées? Cabane à sucre abandonnée? Camp de chasseur oublié? La cabane originelle, avec un seul sac de couchage grignoté par les mulots, posé sur le plancher, au milieu de la pièce. Un vieux gros poêle rouillé sur ses pattes torses. Les immenses chaudrons noirs servent à bouillir le sirop d’érable. Les palettes de bois minces et grises, si utiles autrefois pour étendre la tire sur la neige. Tout le vieux matériel encore utilisable est resté là, en vrac. Les bouilleurs de cru sont inventifs et capables de tout.

Pour peu que l’on ait le courage de regarder à l’intérieur de la cabane, attentif à tous les détails, respirant à pleines bouffées le remugle d’écurie chaude et d’algues pourries qui s’échappe du sac de couchage placé au centre de la pièce, on se rend très bien compte qu’il s’agit ici du lieu d’origine.

Deux géants paisibles dorment, enfermant avec eux, dans leur double chaleur, leurs petits tremblants de froid.

On pourrait se croire à nouveau dans le ventre de la mère, gardé par la force du père. Mais lorsque le père livre combat à la mère, il chasse impitoyablement les enfants du sac de couchage.

— Dehors, mes petits maudits! (p. 85).

Quand on sait ce que ces deux enfants ont souffert, , la description de la cabane à sucre pourrie comme lieu d’habitation/enfermement originaire prend une couleur particulièrement glauque. Mais toute cette violence, toutes ces violences, n’est-ce pas aussi ça, le goût, l’odeur, la démanche de ce pays-ci, comme peut-être de toutes les autres contrées d’ailleurs? Il faut assurément en rendre compte dans une enquête sur les modes d’habitation d’un territoire qui prendrait déjà la cabane à sucre comme le lieu d’une douce et paisible réinvention.

Les amis de Livernois, habitant Montréal mais faisant les sucres « pour le vrai » en Estrie, auraient-ils racheté, dans les années 2000 ou 2010, cette vieille cabane abandonnée dans les années 1920 ou 1930 dans « la montagne de B… »? Ou plutôt, puisque Hébert situe « B… » près de la ville de Québec (Beaupré? Beaumont? Beauport? Bernières? Breakeyville? Batiscan? Bourg-Louis-Station?), quelque autre cabane vétuste avec une histoire aussi trouble? Pour pouvoir répondre, il m’a fallu voir le film.

 

Canner un pays

Le monde est petit, comme on dit! J’ai pu voir la cabane à sucre de Simon et Maëcha et elle m’a semblé très jeune, le bois encore jaune et les vitres encore claires, contrairement à celle de Roméo Bouchard et de son fils Geronimo, par exemple. Quelle ne fut pas ma surprise, en effet, de retrouver Simon Tessier et Maëcha Nault, habitants de Montréal, parents de trois enfants et propriétaires d’une petite cabane à sucre de quelques 300 entailles à Mansonville, en Estrie, parmi les intervenants du film Le goût d’un pays! De toute évidence, ce sont eux, les amis de Livernois. Ce dernier n’est pas parmi les intervenants nommés dans le film, mais tout se passe comme si Le goût d’un pays illustrait la conclusion de La route du Pays-Brûlé sur la cabane à sucre comme lieu d’émancipation par l’habitation incarnée – ou, à l’inverse, tout se passe comme si le livre publié dans la collection Documents d’Atelier 10, associée à la revue Nouveau projet, avait été écrit pour accompagner la sortie du film de Legault, produit par Zone 3.

Dans un entretien accordé au Voir, Legault a raconté l’origine de l’essai documentaire qui tourne autour d’une rencontre entre Gilles Vigneault et Fred Pellerin, deux acériculteurs amateurs ou artisanaux, au temps des sucres dans une petite érablière familiale qu’on suppose située à Saint-Élie-de-Caxton. Le réalisateur dit :

C’est moi qui ai provoqué la rencontre de Fred Pellerin et de Gilles Vigneault dans le cadre de l’émission L’autre midi à la table d’à côté [à la radio de Radio-Canada]. À la fin de l’enregistrement, Gilles Vigneault a regardé par la fenêtre en faisant une réflexion sur les sucres qui s’en venaient. Les deux se sont ensuite mis à échanger sur le sujet et l’idée de les rassembler dans une érablière avec comme trame de fond la question du pays était née.

L’idée du film serait de loin antérieure au livre de Livernois, car l’épisode de L’autre midi à la table d’à côté avec Fred Pellerin et Gilles Vigneault aurait été diffusé pour la première fois le 8 juillet 2006. Le livre d’Atelier 10 a quant à lui été imprimé en mai 2016; on peut supposer qu’il a été écrit en 2015, ou tôt en 2016, l’auteur ne mentionnant pas un vieux projet qui traînait ou un motif similaire.

Il se peut que Legault ait découvert Simon et Maëcha par Livernois, puisqu’il semble graviter autour de Nouveau projet. Notons en effet que Roméo Bouchard, qui intervient dans le film à partir de sa cabane à sucre dans le comté de Kamouraska, a publié le cinquième essai dans la collection Documents, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie (Atelier 10, 2014). Néanmoins, au sein même des échos ou des résonances entre le livre et le film, des écarts ou des différences se font sentir et les distinguent. Dans le chapitre que Livernois consacre à la chemise Mackinaw de son grand-père, par exemple, il termine par un paragraphe sur un incident rapporté et amplifié par la rumeur, concernant justement une cabane à sucre :

En mars 2007, ça a été la panique au Bas-Canada : des musulmans, venus festoyer dans une cabane à sucre de Mont-Saint-Grégoire, ont fait retirer le lard de la soupe aux pois et ont prié sur un plancher de danse. Nos plus ardents symboles laurentiens étaient ainsi mis en péril. Les médias se sont emparés de l’affaire, relançant à n’en plus finir la soi-disant crise des accommodements raisonnables. Évidemment, l’histoire avait été complètement déformée – il n’y avait eu aucune demande du groupe de mulsulmans (p. 36).

Dans Le goût d’un pays, la psychologue interculturelle Rachida Azdouz raconte le même incident, répétant que les musulmans ont demandé qu’on enlève le porc et, plutôt que d’une prière sur le plancher de danse, parle d’une demande d’arrêter la musique. Elle se sert ensuite de cet incident pour dire la puissance symbolique de la cabane à sucre : à ce moment, l’identité québécois elle-même s’est sentie menacée, croyant qu’on essayait de la changer de l’intérieur même de l’un de ses lieux traditionnels. Qui ne voit que le film ne doutera donc pas qu’une demande, voire une plainte a été faite, du moins quant au porc omniprésent à la cabane à sucre.

Quoi qu’il en soit, le propos du film ressemble beaucoup à celui de Livernois. Pellerin et Vigneault, la famille Tessier-Nault, Bouchard et son fils, la famille Vermette, quatrième génération d’agriculteurs et d’acériculteurs professionnels (près de 10 000 entailles!), et Hermine et Gaétan Ouimet nous parlent de leurs cabanes à sucre; le chef Martin Picard parle de celle du Pied de cochon et la critique Lesley Chesterman du rapport des anglophones au sucre d’érable; l’historien Daniel Turcotte, Fabien Cloutier, Gabriel Nadeau-Dubois, Boucar Diouf, Rachida Azdouz et Kim Thuy nous parlent de leur rapport personnel avec les produits de l’érable et, selon différents angles, de l’analogie entre faire les sucres et faire un pays, le tout sur de splendides images forestières.

 

État + Capital + normes de genre

Revenant sur « le projet de pays », plusieurs intervenants laissent entendre que l’indépendance, l’autonomie ou la souveraineté juridique du Québec ne suffirait pas à « faire un pays » comme ils et elles (mais surtout ils) l’entendent. Fabien Cloutier est sans doute l’intervenant le plus clair à ce sujet, refusant explicitement le nationalisme dit identitaire et ses tenants favorisant la peur des autres et les certitudes sur soi. Nadeau-Dubois en parle aussi explicitement, au comptoir d’un restaurant devant deux crêpes et une bouteille de sirop (préparait-il « Faut qu’on se parle »?). Voter « Oui » à un référendum ne saurait suffire à émanciper un peuple; il n’est pas vrai, pour ces intervenants, que « l’indépendance n’est ni de gauche, ni de droite, mais en avant », selon la formule de Bernard Landry. Il faut un « projet social » véritablement centré sur la justice. L’idéal demeure néanmoins une forme de souveraineté, de contrôle véritable et de possession effective de soi et de ses moyens, sur le plan individuel comme sur le plan collectif. Fait intéressant, on entend peu les acériculteurs professionnels sur le sujet.

Sur le plan économique, il est d’abord question du sirop d’érable comme produit. Seules les familles Vermette et Ouimet en produisent et en vendent pour la peine, comme exploitants agricoles ou comme exploitants d’une cabane à sucre commerciale. Les autres intervenants ont des « exploitations » familiales qui servent un assez petit cercle d’amis, souvent sous la forme de dons ou d’échanges de sirop contre de l’aide pour faire les sucres. C’est la rémunération pour un travail qui est aussi sa propre récompense.

À un moment, Gilles Vigneault formule remarquablement bien un certain rapport des Québécois au travail, disant que de voir son père ou sa mère être exploités et manger de la misère donne naturellement aux enfants l’idée tenace que « le travail, c’est d’la marde » (dixit le patriarche de Natashquan en bougrine marine assis sur une souche). Chose triste, les enfants concluent souvent qu’il faut alors devenir patron et exploiter plutôt que d’être exploités. Il dit pour sa part que « faire d’un territoire un pays » requiert une forme de travail toute autre : marcher le territoire, le semer, l’essoucher, l’entailler, en prendre soin.

Roméo Bouchard (en grand-père à la barbe blanche) donne même une leçon d’économie politique marxiste en racontant l’histoire du capitalisme comme forme d’expropriation des producteurs du rapport direct à leurs produits et comme forme de concentration et d’accumulation dans les mains d’un petit nombre des profits générés par la (re)vente des produits aux producteurs salariés. Autour de la bouilleuse en marche et d’un plat de fèves au lard, il est aussi question de l’année des légumineuses de l’ONU, Geronimo Bouchard disant que l’organisation devrait plutôt faire respecter ses propres règles à ses membres qui bombardent des pays étrangers à la ronde.

Enfin, Fred Pellerin se fait crypto-žižékien (ou pseudo-jamesonien) en énonçant qu’on imagine mieux la fin de l’humanité que la fin du capitalisme. Il discute ensuite la proposition avec Vigneault, dont il se présente comme un digne héritier – y compris dans cette sorte de masculinité douce et calme, sans trace d’agressivité et capable de pleurer. La teneur grave de ces réflexions politiques à l’échelle mondiale au milieu du temps des sucres pourrait étonner, mais Bouchard rappelle bien les vertus du travail manuel pour la pensée, racontant comment en trayant lentement une vache la tête contre son ventre chaud, par exemple, on n’a que ça à faire : penser.

 

Cadrer la beauté

De toute évidence, Legault a choisi de filmer la belle cabane à sucre de Jonathan Livernois – et ce, d’ailleurs, très littéralement –, plutôt que de filmer l’effrayante cabane à sucre de Anne Hébert. Peut-il en être autrement s’il est question, même à demi-mots, d’un renouvellement du patriotisme?

Dans un texte antérieur publié lors du festival OFF.T.A., ainsi que dans un projet inédit sur le cinéma québécois, j’ai rappelé l’opposition que Pierre Falardeau voyait entre son travail, notamment dans le documentaire Pea Soup réalisé à Montréal avec Julien Poulin, et le travail de Bernard Gosselin, notamment dans le documentaire Un royaume vous attend réalisé en Abitibi avec Pierre Perrault. Falardeau reprenait un récit que Gosselin lui faisait : « En Abibiti, il y avait des milliers de gars avec des pantalons mauves et des souliers blancs. Mais j’ai toujours essayé de montrer le plus beau de l’Abitibi. Je cadrais à côté. » Falardeau, lui, affirmait au contraire cadrer la laideur le plus directement possible; la laisser dans l’ombre, ça ne nous aidera pas à nous comprendre.

Bien entendu, Le goût d’un pays ressemble moins aux films de Falardeau qu’aux films de Bernard Gosselin sur des « artisans de fin de ligne », comme les nomme Dalie Giroux[2]. Des films lents, d’une grande beauté visuelle et sonore, comme César et son canot d’écorce (ONF, 1971) sur la construction d’un canot à la manière atikamekw par César Newashish de Manawan, ou bien Discours de l’armoire (ONF, 1978) sur la construction d’une armoire à panneaux par le menuisier Louis Lebeau, par exemple. Le tout filmé par un réalisateur connu comme un artisan du son et de l’image, « un orfèvre » qui a notamment reçu plusieurs prix pour son travail sur l’émission de cuisine À la di Stasio. Dans Le goût du pays, qui part à la fois de la parole et de l’image pour donner à penser ce point de rencontre singulier de l’espace et du temps qu’est le temps des sucres au Québec (dixit Fred Pellerin), Legault est indubitablement au sommet de son art.

maudite-poutine

Maudite poutine

Même politiquement, il semble qu’assez peu de laideur se soit introduite ou ait été laissée dans le film – une rareté par les temps qui courent. On ne peut s’empêcher, cependant, d’être dès lors suspicieux et de se demander si quelque chose nous échappe. Tout cela n’est-il pas trop lisse, trop… sirupeux? Peut-être qu’une même œuvre ne peut pas bien cadrer à la fois le beau et le laid qui trament le quotidien en pays incertain. Dans ce cas, la pluralité des œuvres pourrait peut-être parvenir à nous donner un aperçu du « pays réel », de ses complicités compliquées et de ses complexes compulsions. Il faut bien sûr expérimenter, interpréter ces connexions – le multiple n’est pas donné, il est à faire.

À cet égard, Maudite poutine de Karl Lemieux promet à mon sens d’aider à relancer la pensée après Le goût d’un pays. Le noir et blanc rappelle d’emblée Elle veut le chaos de Denis Côté. Un synopsis nous raconte : « Témoin de la déchéance de son frère jusqu’à son suicide, Vincent devra se battre pour conserver un fragile équilibre dans un univers rural où règne l’insidieuse violence du quotidien. » Un autre synopsis nous donne cette reformulation : « Entre accablement et désœuvrement, le quotidien s’orchestre dans un univers rural et malsain. » Il faudra retourner au cinéma.


Notes

[1] Sur la singulière définition du charisme que j’emprunte à Jean-Luc Évard, je me permets de renvoyer à mon article « Traduire un au-delà en un déjà-là : les ressorts charismatiques de la voix politologique de Jacques Rancière », Sens public, 15 nov. 2015.

[2] Dalie Giroux, « Homi Bhabha et le Québec : appel à un “acte insurgeant de traduction culturelle” », Spirale. Arts, lettres et sciences humaines, dossier « La traduction omniprésente mais transparente », sous la dir. René Lemieux et Pier-Pascale Boulanger, n258, automne 2016, p. 42.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

L’emplacement des sources (I)

Critique de la série Fatale-Station, de Stéphane Bourguignon, présentée sur ICI Tou.tv EXTRA, 2016, 10 épisodes.

Par Simon Labrecque

Si je n’ai pas commencé ce livre avant aujourd’hui, il ne faut pas y voir d’autres raisons que celle-là : certaines choses, pour s’écrire, demandent un lieu privilégié qui les rend possible.

Victor-Lévy Beaulieu, Monsieur Melville

Puisque dans son ascension qu’on lui souhaite irrésistible vers l’écriture professionnelle (payante), Docteur Caustique lui-même, en personne, a été engagé (et, souhaitons-le, dignement rémunéré) par VICE-Québec pour couvrir le débat en français de la course à la chefferie conservatrice sur un ton assez proche du style gonzo que j’ai réclamé dans Trahir pour intensifier la destinée de Steven Blaney, je peux vaquer sans regret dans les sentiers plus lents du grand air de la critique. Inextricablement esthétiques et politiques, lesdits sentiers m’ont fait méditer sur les conditions de possibilité et sur les effets d’une nouvelle télésérie, Fatale-Station, ainsi que d’un film, Le goût d’un pays. Ce premier texte sur le thème que je formule comme l’emplacement des sources prend la série comme objet ou comme point de départ. Un second texte sur le même thème prendra bientôt le film pour objet, comme lieu de reprise ou de recommencement.

 

Nom plausible

fatal-stationComme au temps de Saints-Martyrs-des-Damnés, film culte de Robin Aubert, le titre même de Fatale-Station, la dernière série de Stéphane Bourguignon diffusée sur la nouvelle plateforme électronique radio-canadienne ICI Tou.tv EXTRA (il faut s’abonner, payer 7$), invite à penser le rapport entre langage et territoire. Sur le plan narratif, dans ce cas-ci, on se demande d’emblée si une fatalité oubliée, sise quelque part aux origines de la station en question mais dotée d’une efficace tenace, expliquerait la tournure singulière qu’y prend le présent. Dès les premières scènes, la facture visuelle, la musique de Dear Criminals et le rythme de l’action crient : ici, il y a de l’intrigue! Mais où c’est, au juste, ce « ici »? Cette question m’a accompagné tout au long de la série.

Selon l’expérience commune et la Commission de toponymie du Québec, le nom de « station » n’est pas inusité en ces contrées. Dans la seule région de Chaudière-Appalaches, en plus des chemins, avenues et rues de la Station, on retrouve ces 24 hameaux, villages ou lieux-dits : Laurier-Station, dans la municipalité régionale de comté (MRC) de Lotbinière; Saint-Éphrem-Station, dans la MRC de Beauce-Sartignan; Saint-Victor-Station, dans la MRC Robert-Cliche; Broughton Station, East Broughton Station, Coleraine Station et Garthby Station, dans la MRC des Appalaches; Cumberland Station, Morisset Station, Sainte-Germaine-Station, Sainte-Justine-Station, Sainte-Rose-Station et Sainte-Sabine-Station, dans la MRC des Etchemins; Armagh Station, Saint-Damien-Station, Saint-Malachie-Station, Saint-Nérée-Station, Saint-Vallier-Station, dans la MRC de Bellechasse; Cap-Saint-Ignace-Station, Saint-Apoline-Station et Saint-François-Station dans la MRC de Montmagny; et Sainte-Louise-Station, Saint-Jean-Port-Joli-Station et Trois-Saumons-Station, dans la MRC de L’Islet[1].

On trouve des noms similaires, quoiqu’en quantité beaucoup plus modeste, dans presque toutes les régions québécoises : Bas-Saint-Laurent (9), Estrie (7), Capitale-Nationale (6), Montérégie (6), Centre-du-Québec (5), Mauricie (5), Outaouais (5), Laurentides (3), Lanaudière (3), Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine (3), Abitibi-Témiscamingue (2), Nord-du-Québec (1), Saguenay-Lac-Saint-Jean (1) et Laval (1). Sans surprise, malgré le « brin de folie » qui persiste parfois dans la toponymie québécoise, il n’existe aucun lieu répertorié nommé Fatale-Station.

Généralement, la station dont il est question dans ces noms est (ou fut) une gare de train, érigée sur le parcours d’un chemin de fer construit au XIXe ou au XXe siècle. Faire l’inventaire de ces toponymes, c’est donc faire réémerger aux yeux des contemporains le tracé d’un vecteur circulatoire privilégié de la Révolution industrielle (et, partant, de la décolonisation colonisatrice d’une mare à l’autre, le Dominion canadien s’émancipant de l’Empire britannique par les rails, la vapeur et les magouilles attenantes, selon ce qu’on nous racontera en cette année de 150e anniversaire du Canada et de la publication du premier tome de Das Kapital de Karl Marx). D’abord le long des rivières, puis à travers bois, avant d’être rejoint puis souvent supplanté par les routes asphaltées (sauf dans quelques coins reculés du pays), ce réseau de valorisation capitaliste sur le terrain a marqué de façon durable les modes d’habitation du territoire et les paysages. Tous ces arrêts ferroviaires sont des sommets de notre graphe historique, des points de notre réseau matériel-symbolique contingent.

 

Réseaux relationnels

Comme Frédéric Parent le signalait récemment dans Un Québec invisible (Presses de l’Université Laval, 2015, voir ma critique dans Trahir), des guerres de clocher ont longtemps opposé les municipalités de la gare ou de la station, jadis plus petites mais plus densément peuplées, urbaines et industrielles, aux municipalités voisines dites de la paroisse ou du village, plus grandes mais peu peuplées, agricoles et tournées vers les rangs. La vie dans certains villages contemporains nés de la fusion de telles municipalités garderait des traces vives de l’ancienne opposition. En témoigneraient la mésentente héréditaire entre quelques familles « de souche », ou la suspicion tenace d’habitants de secteurs délimités envers les mœurs, les intentions et le caractère des gens d’autres secteurs. Qui n’est pas de la place – comme Sarah, par exemple, l’étrangère jouée par Macha Limonchik dans Fatale-Station – devra s’y faire en mettant au jour, du moins pour soi, la cartographie obscure et d’apparence arbitraire de ces réseaux d’affects sédimentés.

Ces réseaux sont depuis longtemps des moteurs dramatiques et dramaturgiques, au Québec comme ailleurs. Dans Fatale-Station, la « descouverture » progressive par Sarah des rapports entre le maire bien-intentionné, généreux mais fatigué (Denis Bernard), le poétique mais impulsif gérant de l’unique resto-bar (Claude Legault), la serveuse intelligente qui est aussi travailleuse du sexe pour payer la résidence de sa mère malade (Marilyn Castonguay), le boucher géant orphelin, amoureux d’elle et jaloux de ses amants/clients (Guillaume Cyr), et la rigide matriarche Jean O’Gallagher, qui tire les ficelles de toutes les magouilles (Micheline Lanctôt), rythme la série comme une longue variation sur ce motif. Comme le dit l’aspirant maire (Alexis Martin) à « la O’Gallagher » dans un moment d’emportement, on peut venir du même village mais appartenir à des mondes distincts, selon la classe et le tempérament.

À Fatale-Station, que les personnages nomment le plus souvent Fatale tout court, il est toutefois moins question d’une opposition « interne » entre la station et le village, ou entre la gare et la paroisse, sinon le rang, qu’entre la station, qui est le village où se situe l’arrêt ferroviaire (où passe un train par jour) et l’église (fermée depuis une décennie), et le bois. Ici, en effet, il n’est pas question d’agriculture mais de forêts, et un peu de mines. Il est question d’une sorte de wilderness, de « frontière », voire d’un farouest québécois, comme le disent Bourguignon et le réalisateur Rafaël Ouellet dans le « webdocumentaire » qui a accompagné la sortie des cinq premiers épisodes de la série, le 20 décembre 2016. Notons au passage qu’au moment d’écrire cette critique, je n’ai pas encore visionné les cinq derniers épisodes, mis en ligne le 20 janvier 2017.

 

Lieu improbable

Provenant de l’entre-deux-rivières de la Chaudière et des Etchemins, sur la rive sud de Québec, et intéressé par les manières de nommer, de dire et de taire, de clarifier et d’obscurcir, d’invoquer et de conjurer cette origine en particulier et les origines en général – ce que je nommerai l’emplacement des sources –, c’est la singulière prévalence des toponymes appalachiens en « station » qui m’a poussé à regarder Fatale-Station. La série se déroulerait-elle sur le territoire de mon enfance – ce sol que je qualifierais personnellement d’hapax généalogique, car en amont comme en aval, avant comme après sur l’arbre filial, personne de ma famille proche ou lointaine n’en est sauf moi?

J’avais peu d’espoir d’en avoir le cœur net. La prolifération des « stations » dans l’ensemble de la toponymie québécoise suggère plutôt un désir de l’auteur de brouiller les pistes, de noyer le poisson, ou de ne pas être limité par les exigences de la mise en scène d’un lieu réel. Fatale-Station, ce n’est pas La grande séduction; Fatale, ça pourrait être n’importe où au Québec, voire même ailleurs si ce n’était de la langue et de quelques autres phénomènes… L’auteur a-t-il l’impression d’ainsi se rapprocher de l’universel?

Au cours de la série, cependant, on en apprend plus sur le lieu de l’action et ses particularités. D’une part, en effet, on apprend le nom d’au moins une autre ville fictive, Cap-aux-Anges, qui n’est pas uniquement desservie par le train ou la route : dans ce lieu intermédiaire, situé « à deux heures de char », il est possible de prendre un autobus pour aller en ville. Sinon, « la ville » elle-même est à quelque six heures de route, selon un typique calcul québécois de la distance en temps. Fatale, c’est « la fin de la route », une sorte de Natashquan sans fleuve ni Gilles Vigneault ni tourisme.

D’autre part, tout au long de Fatale-Station, l’intrigue principale concernant l’arrivée au village isolé de Sarah qui fuit un homme violent et la ville (Montréal? Québec? Trois-Rivières?) est d’emblée et constamment entremêlée à une intrigue proprement géopolitique. Dès le premier épisode, en effet, on apprend que « la nouvelle route » vers Fatale-Station (plus directe, rapide, donc moins coûteuse que l’ancienne pour qui a besoin de voyager ou de commercer) est bloquée par « les Atikamekw », qui mettent de l’avant « des revendications » sur lesquelles on saura assez peu de choses. On apprendra cependant que le barrage a trop peu d’impacts économiques pour forcer le gouvernement fédéral à écouter. On saura aussi qu’un jeune prônant l’organisation d’une « milice de Blancs » passera proche de faire sauter une bombe et que le fils de Jean O’Gallagher semble, contrairement à sa mère, être un allié des Atikamekw.

À mon sens, cet aspect de l’intrigue situe l’action (et Fatale) sur un territoire beaucoup plus précis – qui n’est assurément pas Chaudière-Appalaches. Quel type de nom est « atikamekw »? Ne s’agit-il pas à la fois d’un ethnonyme et d’un toponyme, dans la mesure où le peuple ou la nation qu’il désigne habite un territoire assez bien connu et délimité? C’est du moins de ce que je crois avoir appris, il y a plusieurs années déjà.

 

Nouilles aux grillades de lard, fumée de sauge

Cet apprentissage modeste et somme toute incertain du sens du nom Atikamekw en lien avec l’emplacement d’un territoire, je l’ai fait en deux ou trois temps.

Premièrement, entre ma première et ma onzième année de vie, j’allais quatre ou cinq jours par semaine chez la même gardienne, originaire de Sainte-Marie-de-Beauce. L’ancienne institutrice que je considérais comme ma tante a eu un rôle crucial dans le développement de mon rapport aux livres, aux images, au langage et aux jeux mimétiques. Dans le grand bungalow à un étage, je croisais aussi le père de famille, que je considérais comme mon oncle. Également originaire de Beauce, il travaillait dans la construction. Or, une année, il a effectué un voyage de plusieurs semaines, voire plusieurs mois à Weymontachie (Wemotaci), pour y construire des maisons. Ce nom autochtone, je l’ai appris avant même celui de Wendake, pourtant beaucoup plus proche.

De ce voyage que je trouvais fascinant car il avait nécessité de prendre un hydravion, il était resté une ou deux photographies et, surtout, un grand dessin en noir, rouge et jaune sur un beau papier blanc crème, représentant un beau danseur autochtone en mouvement. Ce portrait fut accroché pour aussi longtemps que je me souvienne à un mur du sous-sol. Depuis longtemps, Wemotaci – le nom d’une communauté atikamew en Mauricie – fut pour moi synonyme de loin, de difficilement accessible et d’intéressant, tout à la fois. Je ne suis pas sûr que Bourguignon se serve du nom « Atikamekw » pour autre chose que dire cela : le lointain.

Deuxièmement, quelques années plus tard lors de la première édition des Fêtes de la Nouvelle-France à Québec (après l’étrange aventure des Médiévales…), j’ai pris seul pour la première fois le traversier de Lévis et j’ai passé une bonne partie d’un après-midi d’été avec un vieil homme, assis près d’un feu de bois dans « le village amérindien » qui avait été installé dans la partie inférieure du parc Montmorency, au milieu de la Côte de la Montagne. L’homme m’a dit être atikamekw et venir de Manawan. Il m’a appris qu’il y avait d’autres Atikamekw à Wemotaci, justement, et à Obedjiwan (Opitciwan), au nord de Trois-Rivières et de La Tuque. En rentrant, j’ai vérifié une carte et j’ai commencé à découvrir cette vaste région aux confins de la Mauricie, du Lac-Saint-Jean et de l’Abitibi-Témiscamingue – comme si l’espace habité de la vallée du Saint-Laurent se refermait, . Plus haut, c’est le nord, la vraie wilderness

Encore plus tard, j’ai fait un road trip festif à La Tuque avec des amis. Pour la première fois, j’ai été témoin des rapports d’ignorance mutuelle qui semblent caractériser les relations dites interculturelles dans les villes « frontières ». Je ne savais pas que dans les bars, par exemple, on peut pratiquement tracer une ligne de démarcation territoriale… Je crois désormais savoir assez bien où se trouve la frontière sud du territoire des Atikamekw, ou du moins, du territoire que l’État canadien leur réserve aujourd’hui. De ce que je sais, en tous cas, ça ne ressemble pas à Fatale, esthétiquement.

 

Res(t)ituer

Selon la page Wikipédia sur les Atikamekw,

Ils vivent au Québec dans la vallée de la rivière Saint-Maurice et nomment leur territoire Nitaskinan (signifiant « Notre terre »). Ils ont d’ailleurs déclaré unilatéralement leur souveraineté sur ce territoire de 80 000 km2 en 2014. Ils sont divisés en trois bandes, Manawan, Opitciwan et Wemotaci, regroupées sous le Conseil de la Nation Atikamekw [orthographe préféré par la nation] basé à La Tuque. Ensemble, elles ont une population inscrite totale de 7747 membres en 2016. Les Attikameks [orthographe recommandé par l’Office québécois de la langue française] parlent l’atikamekw, une langue de la famille linguistique algonquienne proche mais différente du cri, ainsi que le français. L’atikamekw est toujours utilisé quotidiennement par les Atikamekw de nos jours, faisant de celle-ci l’une des langues autochtones du Canada les moins menacées d’extinction. Traditionnellement, ils pratiquent la pêche, la chasse et la cueillette. Historiquement, ils sont alliés avec les Innus.

Selon Google Maps, Manawan et Wemotaci sont tous deux à environ trois heures et demi de route de Trois-Rivières. Pour sa part, Opitciwan est à environ huit heures et demi de route (surtout forestière) de l’embouchure du Saint-Maurice, et à six heures et demi d’Alma, au Lac-Saint-Jean[2]. On ne sait pas trop si le barrage sur la route de Fatale-Station se situe au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest des deux premières communautés. Il est peu probable, cependant, que le village se situe au nord d’Opitciwan, vu les distances et la rareté des routes, y compris forestières. Or, le drame en requiert deux, une vieille et une nouvelle!

800px-vuepartielleparentSi Fatale-Station se situait tout près de Rapide-Blanc-Station, au nord de La Tuque, cela la placerait à seulement trois heures de route de Trois-Rivières – et non à six heures de « la ville »… L’ancienne municipalité du village de Parent, plus à l’ouest, désormais un secteur de la nouvelle (immense) ville de La Tuque, est probablement le lieu réel le plus plausible pour placer la fictive Fatale-Station. Avec sa scierie qui fonctionne sans arrêt, Parent est toutefois un village beaucoup plus forestier que Fatale semble l’être, visuellement. Car s’il est question du bois dans la fiction de Bourguignon, il n’est pas véritablement question de l’industrie forestière, de ses bruits et de ses odeurs, etc. La teneur de l’économie locale est en vérité laissée grandement indéterminée, bien qu’on sache que « la O’Gallagher » y joue un rôle prépondérant et qu’elle est fière que son village n’ait pas eu à « s’inventer un festival » pour survivre… Mais comment habiter de cette façon, c’est-à-dire sur un mode urbain, mais aussi loin, « au bout de la route », sans qu’une forme précise d’industrie (prospère ou en déclin, voire disparue) ne détermine les conversations de manière notoire, surtout à l’oreille d’une étrangère qui y débarque pour ce qui semble être la première fois?

 

Écrire, filmer

Même s’il était explicitement question de l’industrie forestière dans les textes de Bourguignon, les images de Ouellet n’en montrent pratiquement aucune trace. Inversement, il n’est pas directement question de cette industrie en mots, mais on pourrait tout de même la voir à l’œuvre et sentir sa présence déterminante, comme c’était le cas dans Twin Peaks, par exemple. Ce décalage entre le positionnement narratif du lieu fictif et les images concrètes qu’on nous fait voir pour l’illustrer s’explique aisément par les lieux du tournage réel de Fatale-Station. Ces lieux étaient principalement situés en Montérégie : Saint-Bruno, Boucherville, Saint-Blaise-sur-Richelieu, Saint-Constant, Saint-Basile-le-Grand, Châteaugay, Mercier, Léry, Pierrefonds et l’île Bizarre. Aucune industrie forestière ou minière à l’horizon – et ça se voit!

Si ce choix est profitable à la création d’une atmosphère onirique, et s’il a sans aucun doute été profitable économiquement – tourner 10 épisodes à Parent, ou même à La Tuque, c’est une autre paire de manches –, sert-il bien le propos politique de l’œuvre, pour lequel on mobilise justement le nom des Atikamekw?

En faisant du lieu de tournage un objet de critique dans le souci des relations entre langage et territoire, je ne cherche pas, bien sûr, à récuser le droit d’inventer des histoires, la possibilité de créer des fictions ou la capacité à faire semblant, au cinéma, à la télévision ou ailleurs. Même au théâtre – surtout au théâtre – on peut faire croire à tout avec du carton, des bouts de ficelle ou son seul corps en mouvement, et cela fait partie du défi et du plaisir de créer et de raconter! On peut bien tourner sous un viaduc à Sainte-Foy et prétendre être en Bosnie-Herzégovine ou en Tchétchénie, sans même avoir recours à des locuteurs bosniaques ou tchétchènes. Le décalage, cependant, risque d’attirer l’attention, et si l’intention ou la démarche n’est pas brechtienne, par exemple – si les auteurs ne cherchent pas à montrer par la représentation l’inévitabilité des décalages dans la représentation –, ils considéreront sans doute cela comme un échec de leur part. Des Bosniaques ou des Tchétchènes auront peut-être aussi quelque chose à dire, ou bien on se demandera avec curiosité (sans qu’on nous ait rien demandé…) ce qu’ils en diraient.

Deux films québécois m’invitent à réarticuler ma question et à préciser mon propos sur ce que j’appelle l’emplacement des sources : Les beaux souvenirs et Taureau.

 

Vérité de l’image

Le film Les beaux souvenirs de Francis Mankiewicz (ONF, 1981), avec un scénario de Réjean Ducharme, est sorti un an après Les bons débarras (ONF, 1980), du même réalisateur. Le film se déroule de toute évidence à l’île d’Orléans. Il en est d’ailleurs question dans le résumé qui l’accompagne aujourd’hui sur le site de l’Office national du film et sur d’autres plateformes :

Viviane, une enfant prodigue, cherche à reprendre sa place dans la famille qu’elle a abandonnée, tout comme l’avait fait sa mère. Blessée par l’abandon et l’absence des êtres aimés, son père et sa jeune sœur se sont créés un univers hermétique et trouble sur lequel repose leur sécurité. Viviane, en voulant y trouver une place, verra chanceler son propre équilibre. Un film dur et touchant, tourné dans la splendeur du décor de l’île d’Orléans, à partir d’un scénario de Réjean Ducharme.

Or, à la lecture d’une critique du travail scénaristique de Ducharme, j’ai découvert que Les beaux souvenirs – selon le tapuscrit du scénario archivé à la Cinémathèque québécoise, sur lequel la critique se fonde – est « situé dans l’île Sorel, [où] deux sœurs se disputent l’amour de leur père »![3] Plus loin, la même critique développe une thèse minimaliste sur le rapport entre les lieux dramaturgiques et les images chez le Ducharme scénariste, ou dans ce qu’on pourrait appeler le cinéma de Ducharme, qui se compose des deux films tournés par Mankiewicz et d’un scénario non-tourné, Comme tu dis, écrit autour de 1978 avec Longueuil comme décor :

En général, les scénarios ne déterminent le contenu visuel des images que dans la mesure où ils en spécifient certains éléments essentiels pour la signification. Chez Ducharme, il s’agit de certains lieux et de certains objets. La localisation géographique : Laurentides, île Sorel et Longueuil. La symbolique de l’espace est semblable à celle des romans. La chambre et l’île sont valorisées comme lieu de possession de l’aimé(e), refuge contre l’extérieur et retour au giron; c’est la chambre où Manon veille sa mère et Marie son père comme c’était aussi la chambre de Nicole et André Ferron et la penderie de Man Falardeau, l’île de Bérénice et le bateau de L’océantume. Le bord de l’eau et aussi les ponts (ceux qui mènent à une île ou ne mènent à rien) sont privilégiés. C’est que le lieu est alors accès à l’eau noire, au néant qui fascine les personnages suicidaires : Viviane se jette dans l’eau, Ti-Guy, en mourant, saute en rêve dans la piscine de Madame V.V. Jacques explique la signification symbolique du pont : « Qu’est-ce qu’on pense quand on pense à Longueuil? On pense au pont… au bout du pont… Comme si y avait rien de ce côté-ci du pont, comme si on tombait nulle part en bas du pont. » Ainsi, Iode marche vers l’Océan, « ayant la certitude de marcher vers sa perte[4].

Qu’est-ce qu’on pense quand on pense à « l’île Sorel » et à l’île d’Orléans? Tout d’abord, la seconde a le mérite d’exister en tant que telle, c’est-à-dire en tant qu’île unique, alors que dans les îles de Sorel, qui forment la partie sud de l’archipel du Lac Saint-Pierre complété par les îles de Berthier, au nord, aucune ne porte ce nom seul. L’île Sorel, en vérité, ça n’existe pas.

Les îles de Sorel, quant à elles, sont bien connues comme lieu dramatique : c’est là le pays du Survenant, de Germaine Guèvremont. Ce territoire se distingue précisément par une prolifération, une multiplicité d’îles qu’on peut parcourir en petite embarcation. L’île d’Orléans, au contraire, c’est la grande île ancienne habitée par les « sorciers » (vieux surnom des natifs), qui préserve avec entêtement et difficulté un territoire à la fois patrimonial, touristique et agricole, entre Lévis et Québec, à l’ouest, et entre Charlevoix et Bellechasse, à l’est, au milieu d’un fleuve reconnu pour nécessiter des pilotes aguerris. En 1980-81, c’était déjà la terre du vieux Félix Leclerc, qui n’était pas natif mais qui était aimé. C’était aussi déjà un lieu de luttes et d’échanges, de séduction et de répulsion entre les petits propriétaires héritiers et les nouveaux riches de la ville de Québec et d’ailleurs.

Par les splendides images de Mankiewicz, qui montrent des aspects reconnaissables de l’île d’Orléans (notamment le pont, deux fois très tôt dans le film) ainsi que son rapport de proximité à la ville (le bar de danseuses du père qui semble être dans le quartier Saint-Sauveur ou le vieux Beauport), il me semble que Les beaux souvenirs a changé de lieu dramatique par l’effet de la dramaturgie. En d’autres mots, « la signification » a été infléchie par « la mise en scène ». Quiconque regarde le film avec un brin de savoir géographique sur le Québec (le scénario étant par ailleurs inédit) saura que l’histoire se déroule à l’île d’Orléans[5].

cour-a-scrap

Capture d’écran du film Les beaux souvenirs, de Francis Mankiewicz

L’évidence de cet emplacement a des conséquences sur le sens du reste du film, sur la signification des actions, des images et des mots. Si l’histoire se passe à l’île d’Orléans, on peut identifier d’autres lieux attenants. J’ai parlé de Saint-Sauveur ou du vieux Beauport, où semble se trouver le bar tenu par le père (Paul Hébert) et son acolyte (Michel Daigle). Je crois aussi pouvoir identifier avec plus de précision le lieu dramatique de la scène de la cour à scrap, alors que Marie (Monique Spaziani) s’amuse à chercher un nouveau réservoir d’essence pour la voiture de Rick (R.H. Thomson), le séduisant copain anglophone incompréhensible de sa sœur Vivianne (Julie Vincent). Pour moi, le garagiste nain au volant d’un vieux pick-up bleu pâle travaille à Pintendre Autos, lieu mythique assez près, que Carl Bergeron (voir ma critique dans Trahir) refuse de nommer et que Dalie Giroux nous a magnifiquement décrit.

Quoiqu’il en soit, un processus similaire de déplacement géographique du lieu narratif (écrit) par les images (tournées) est à l’œuvre dans Fatale-Station. Dans Les beaux souvenirs, on ne nomme jamais l’île. La référence structurante aux Atikamekw dans le récit de Bourguignon ne laisse toutefois pas de place à l’ambiguïté. Si le territoire qu’on nous montre est situé sur la rive sud de Montréal – si on n’arrive plus à oublier les lieux de tournage –, n’aurait-il pas fallu nous parler des Mohawks ou des Abénakis? Quant au parler, justement, parle-t-on même atikamekw dans Fatale-Station? Ne connaissant pas la langue, je ne peux pas répondre. Le webdocumentaire se termine toutefois sur cette question. On y entend un acteur atikamekw aider une actrice innu à prononcer ses répliques en atikamekw à Kahnawà:ke. Un détour par la Beauce pourrait peut-être nourrir ma réflexion sur les enjeux de cet enchevêtrement de langues et de territoires.

 

Vérité du langage

Le film Taureau de Clément Perron (ONF, 1973) se déroule au sud de la Beauce, tout près de Saint-Georges. Dans sa capsule « Hier à aujourd’hui », qui présente un montage d’extraits choisis, Normand DeLessard raconte que le tournage s’est effectué en bonne partie à Notre-Dame-des-Pins et que le train a été filmé à Morisset Station. DeLessard indique également que la majorité des participants provenaient de Saint-Georges. Dans la courte description de sa capsule, il ajoute Saint-Simon-les-Mines et Saint-Benjamin dans les lieux de tournage. Il passe toutefois sous silence un fait frappant. Parmi les remarquables interprètes principaux (Marcel Sabourin, Béatrice Picard, Louise Portal, André Melançon, etc.), personne ne vient de la Beauce. Résultat : dans ce film qui « saisit dans sa réalité brutale le comportement des habitants d’un village de la Beauce à l’égard d’une famille de proscrits sur laquelle ils s’acharnent parce que, à leurs yeux, elle incarne le mal » (synopsis de l’ONF), on ne retrouve pratiquement aucune trace du célèbre accent beauceron, de la langue ou du langage typique de ce coin de pays!

Le seul moment où on entend clairement parler beauceron, ou le parler beauceron, est lorsqu’un homme arrive avec la carcasse d’une vache noire attachée sur son toit de voiture, devant plusieurs vieux réunis au magasin général. Ces derniers sont assurément « authentiques », selon leur murmurages. On entend aussi certaines intonations du pays lorsque la bande de jeunes (« les ’eunes », devrais-je dire…) parle ou, plus souvent, invective à la ronde. Encore une fois, un décalage, un écart entre le scénario et le film, l’écriture et les images, semble être créé par les choix de l’équipe de production.

Clément Perron, le scénariste-réalisateur de Taureau, a aussi écrit le scénario de Mon oncle Antoine de Claude Jutra (ONF, 1971), un film qui se déroule tout près, à Black Lake dans L’Amiante, mais qui est aussi tourné dans une langue normalisée, disons « radio-canadienne ». Perron est pourtant né à East Broughton en 1929. Avant Taureau, il a coréalisé C’est pas la faute à Jacques Cartier avec Georges Duffaux (ONF, 1967), démontrant par la parodie un souci certain pour la question des langues et des modes de vie en contexte colonial, tant du côté des Autochtones (il imagine une minorité blanche et un gouvernement autochtone) que du côté des Canadien français (tant dans le rapport aux Canadiens anglais et aux Américains que dans le rapport aux Français)[6]. Après Taureau, qui traite d’une forme de « justice populaire » tenant plutôt de la chasse aux sorcières, Perron a réalisé Partis pour la gloire (ONF, 1975), sur la résistance beauceronne à la conscription lors de la Deuxième Guerre mondiale. C’est comme si, un an après la publication de chaque livre, Perron commentait et continuait Quand le peuple fait la loi. La loi populaire à Saint-Joseph de Beauce de Madeleine Ferron et Robert Cliche (HMH, 1972), dans Taureau, puis qu’il commentait et continuait Les Beaucerons ces insoumis. Petite histoire de la Beauce, 1735-1867, également de Ferron et Cliche (HMH, 1974), dans Partis pour la gloire, qui est aussi le « prologue » à Taureau dans l’univers de la fiction narrative.

Dans l’ethnologie de Ferron et Cliche, une grande place est explicitement faite aux « informateurs locaux » et aux propos des « gens de la place ». Selon l’école ethnologique et folkloriste dite de l’Université Laval, qui a pris son essor avec les travaux et l’enseignement de Marius Barbeau, originaire de Sainte-Marie-de-Beauce, la collecte et la transcription des récits en langue populaire ou en parler vernaculaire est une pratique essentielle. Dans Les revenants de la Beauce de Paul Jacob (Boréal Express, 1977), préfacé par Robert Cliche et proche de l’école de Barbeau, le texte parvient à bien rendre l’oralité beauceronne par l’usage d’élisions et de diverses modifications orthographiques.

Du côté des films de Perron, on sent bien que les récits viennent de la Beauce et que la « normalisation » du langage tente de servir leur plus grande diffusion. On sait par ailleurs que la question de la parlure locale était explicitement problématisée à l’Office national du film depuis la création de « l’équipe française » à la fin des années 1950. On pense évidemment aux films de Pierre Perrault, Michel Brault, Bernard Gosselin, Gilles Groulx, Denys Arcand et tous les autres qu’on a lié de près ou de loin au cinéma « direct » ou « vérité ». Perron et Duffaux ont d’ailleurs réalisé un documentaire intitulé Cinéma et réalité (ONF, 1967) sur les pratiques du cinéma néo-réaliste italien. De quoi justifier l’impression que quelques plans de Taureau, sans parler de la tignasse du jeune André Melançon dans le rôle principal, rappellent les films de Pier Paolo Pasolini…

Dans ce contexte, il faut sans doute rappeler que Taureau s’inscrivait dans le défunt volet « fiction » des activités de l’ONF. N’est-il pas normal, alors, que des acteurs interprètent des personnages qui ne correspondent pas entièrement, voire pas du tout à leurs propres caractéristiques, y compris en ce qui concerne leur apparence, ou même la langue qu’ils parlent et celles qu’ils ne parlent pas? N’est-ce pas là précisément la particularité, le lot du Comédien comme figure? N’est-ce pas pour cela, également, que la philosophie occidentale a une relation tordue avec le mimétisme et le théâtre, faisant du mime ou du comédien de chair l’archétype de l’abjection par manque d’identité propre, un manque permettant de les revêtir toutes temporairement, plus ou moins respectueusement?[7] C’est la philosophie, mais peut-être pas la pensée, qui échoue sur scène.

 

Apories

Cette réflexion est aporétique : elle bloque. J’aboutis à une impasse, je m’embrouille et m’empêtre dans les considérations inquiètes sur les origines et les devenirs, je sens tour à tour que je force la note ou que je passe à côté, que je me détourne trop vite ou que j’insiste trop longtemps. Bourguignon se félicite sans doute avec raison d’avoir imposé une présence autochtone dans et par sa série, à la fois sur le plan dramatique (le récit) et sur le plan dramaturgique (la production). Me trouble néanmoins sa réflexion un peu stéréotypée : les Atikamekw (réels et fictifs) sont l’âme de la série, « quelque chose de souterrain », un gage de « véracité » et un symbole d’un « rapport incarné » au territoire.

Dans le documentaire sur la production de Fatale-Station, l’auteur raconte que la manifestation « plus pacifique » des autochtones au cœur du village, qui défilent lentement plutôt que de bloquer la route et qui « ne revendiquent rien, qui ne font qu’exister » dans la seconde partie de la série, représente un pas vers « la vraie rencontre », sinon vers « la réconciliation ». Sur les lieux du tournage, cependant, une femme pleure de vraies larmes en nous racontant que ses frères véritables se battent pour leur territoire au même moment, dans « la vraie vie ». Je n’arrive pas à me fixer : ces luttes véritables sont-elles servies par la mise en scène de Fatale-Station, ou sont-elles plutôt mises au service du théâtre télévisuel? Ces deux possibilités sont-elles mutuellement exclusives? Une complicité plus complexe peut-elle être pensée, entre réalité et fiction, entre fictionnements bien réels et réalisations fictionnelles?

Pour tenter de cheminer malgré les blocages, de me désempêtrer pour un temps, je reprends un vieux livre illustré qui date de la première année des Fêtes de la Nouvelle-France, me disant que c’est peut-être précisément là que je l’ai acheté, au « village amérindien » dans la Côte de la Montagne. On y présente les 11 nations autochtones du Québec aux gens de la place comme aux touristes. Je lis :

Les Atikamekw sont des Amérindiens de l’intérieur. Ils habitent la Haute-Mauricie, le « Cœur du Québec ». Ce sont des gens de grands lacs et de longues rivières, de forêts de bouleaux, de sapins et d’épinettes. Chasseurs d’orignaux et d’ours noirs, trappeurs de castors, de loutres et de visons, pêcheurs de dorés et de corégones (poisson blanc à la base de leur alimentation, séché ou fumé et mis en réserve pour l’hiver). De surcroît, leur nom signifie « ceux qui vivent de la corégone » bien que l’alimentation traditionnelle se complète par la cueillette de petits fruits sauvages, comme les bleuets (variété d’airelle des bois) et les framboises, dont regorge la forêt boréale. Les Atikamekw de la communauté de Manawan exploitent aussi l’eau d’érable, qui donne le sirop, la tire et tous les autres délicieux produits de la « cabane à sucre ». Ce sont d’ailleurs les Autochtones qui ont enseigné cet art aux arrivants européens au XVIIe siècle[8].

Quelque chose semble insister en moi pour lier Fatale-Station au film Le goût d’un pays de Francis Legault, qui présente Gilles Vigneault et Fred Pellerin en conversation dans une érablière au temps des sucres, justement. C’est donc par la cabane à sucre que je repartirai, que je tenterai de reprendre la question de l’emplacement des sources.


Notes

[1] Il semble que les noms d’origine française (Laurier-Station, Saint-Nérée-Station, etc.) prennent un trait d’union et que les noms d’origine anglaise (Broughton Station, Armagh Station, etc.) n’en prennent pas.

[2] Manawan signifierait « là où l’on trouve des œufs »; Wemotaci, « la montagne d’où l’on observe »; et Opitciwan, « le courant du détroit », selon Nicole O’Bomsawin et Sylvain Rivard, Les Algonquiens, Québec, éditions Cornac, 2012, p. 18.

[3] Jacqueline Viswanathan, « Ducharme scénariste », dans Paysages de Réjean Ducharme, sous la dir. Pierre-Louis Vaillancourt, Montréal, Fides, 1994, p. 71.

[4] Ibid., p. 86.

[5] Dans un entretien diffusé le 13 octobre 1981 dans le cadre de l’émission L’art aujourd’hui, et repris sur le beau site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec « …ils ont dit », Francis Mankiewicz raconte à Richard Guay le travail qu’il a effectué à partir de ce second scénario, que Ducharme avait écrit pour lui en lui disant qu’il pouvait en faire ce qu’il voulait. Le réalisateur en vient à la question dramaturgique du changement de lieu : « En le lisant attentivement, j’ai senti qu’il y avait, au niveau de l’écriture, une qualité du souvenir. Comme si ce scénario-là avait été écrit à partir d’un souvenir qu’il avait. Il l’avait situé, lui, dans les îles de Sorel, dans une grande maison en briques. Puis je suis dans les îles de Sorel, puis il n’y en n’avait pas, de grande maison en briques. Il y avait des maisons en briques, mais elles n’étaient pas aussi grandes que l’impression que j’en avais en lisant le scénario. Et c’est un peu, bon, comme quand on grandit quelque part, dans son enfance on habite dans un appartement puis on s’en souvient comme étant immense. Et quand on y retourne, ce n’est pas du tout ça. Alors, pour Les beaux souvenirs, ce qu’il fallait trouver, au niveau par exemple de la maison qu’il y a dans le film, au niveau de toute l’ambiance du film, c’était cette qualité du souvenir. Il ne fallait pas que ça corresponde réellement à ce qui était écrit, mais que ça évoque ce que l’écriture évoquait en moi. Donc, c’était comme… c’était énormément un travail de chercher à reproduire dans des images l’impression que j’avais du scénario, et non pas retrouver à la lettre ce qui était écrit dans le scénario. » Sur le travail de repérage, Mankiewicz ajoute ensuite : « On a passé six mois à chercher la maison. On a fait, je pense, le Québec de fond en comble. Parce que, encore là, on voyait plein de maisons qui pouvaient faire, qui correspondaient à ce qu’on cherchait, mais qui n’avaient pas cette qualité du souvenir, cette qualité un peu mystérieuse, insaisissable… imprégnée d’un passé. Et au niveau du choix des comédiens, c’est la même chose. »

[6] Un court segment sur la légende de la dame blanche a d’ailleurs été tourné aux chutes Montmorency, face au pont de l’île d’Orléans. Le film présente Paul Hébert en oncle courailleux, Paul Buissoneaux en serveur « franco » à l’orange Julep, à Montréal, et Denys Arcand en boursier snob du Conseil des arts. Une autre scène présente un festival de musique clandestin dans une petite cour à scrap – mais à Pierrefonds, celle-là, selon l’insigne des policiers incompétents qui « interviennent ».

[7] Sur cette question de la mimésis, il faut lire Philippe Lacoue-Labarthe, notamment L’imitation des modernes. Typographies, 2 (Galilée, 1986).

[8] Sylvain Harvey et Michel Noël (sous la dir.), Le Québec amérindien et inuit, Dolbeau, éditions Sylvain Harvey, 1997, p. 24.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Tout lire, tout dire, ou « Minute que je finisse mon paragraphe! »

Critique de Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sartre à Victor-Lévy Beaulieu, de Yan Hamel, Montréal, éditions Nota Bene, coll. « Essais critiques », 2016, 363 pages.

Par Simon Labrecque

Raconter une histoire pour que l’on puisse entendre et pour que je puisse moi-même entendre ce que j’ai à dire. Cette petite phrase de Walter Benjamin : « On peut tout dire à quelqu’un à condition de lui raconter une histoire » m’a toujours frappé.

Wajdi Mouawad

nb-cetace-corbeauJ’ai d’abord essayé de ne pas lire l’essai critique de Yan Hamel Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sarte à Victor-Lévy Beaulieu, paru cet automne chez Nota Bene. Après avoir eu vent de sa publication via les réseaux de la Société d’études beaulieusiennes, j’ai été intrigué par son titre et son sous-titre (quel auteur est quel animal? qui se rapproche du Léviathan, qui du charognard? pourquoi « de » l’un « à » l’autre? qu’en est-il de ce passage?). Je me savais d’emblée séduit, curieux, surtout que la quatrième de couverture promettait une écriture originale de la part du professeur de littérature à la TELUQ, un traité nuancé du rapport à la connaissance et à l’écriture dans des formes échappant aux normes universitaires et au style monotone, plate. Cependant, je jugeais (assez objectivement) n’avoir ni le temps, ni les moyens de me procurer le bouquin, de le lire, puis (me connaissant) d’écrire (sans qu’on me le demande) une critique pour Trahir dans les interstices du quotidien (qu’il faut souvent, en vérité, forcer un peu). Je sentais que si je commençais, je ne pourrais pas m’arrêter avant d’avoir digéré et commenté (renvoyé?) le texte. Je le gardais en tête, me promettant de lui réserver quelques jours, mais seulement au cours des Fêtes ou au début de l’hiver qui s’annonce dur et maigre.

L’invitation à la lecture insistait, elle restait présente, mais son intensité demeurait basse. J’aimais imaginer ce que j’allais trouver dans le livre. Je me projetais vérifiant s’il pouvait ou devait s’inscrire dans la galaxie que j’explore depuis des mois, faite de textes du Québec sur le Québec (à ce jour, notons-le, uniquement des textes d’hommes dits blancs – colons d’Amérique). Cette exploration a justement commencé par la publication dans Trahir, le 3 janvier 2015, d’une critique de la biographie du syndicaliste Bernard « Rambo » Gauthier, écrite par Victor-Lévy Beaulieu[1]. C’est suite à ce texte que j’ai connu la Société d’études beaulieusiennes. En lisant Le cétacé et le corbeau, écrit sous forme d’entrées de « carnets critiques » datées, j’ai pu apprendre que le travail d’écriture de Yan Hamel sur le rapport méconnu entre Sartre et Beaulieu – et, notamment, sur la curieuse absence d’un Monsieur Sartre ou un Pour saluer Jean-Paul Sartre dans l’œuvre gargantuesque de l’écrivain de Trois-Pistoles – s’est justement fait au cours de cette même saison, entre novembre 2014 et mars 2015. Car j’ai cédé… J’ai acheté le livre, je l’ai lu et j’écris maintenant cette critique. Je la mettrai mimétiquement en récit sous la forme d’une chasse aux signes.

 

Le libraire, la situation matérielle

C’est un enregistrement vidéographique de Bruno Lalonde, propriétaire de la librairie Le livre voyageur, au 3547 avenue Swail, à Montréal, qui m’a fait céder (sans le savoir). Depuis plusieurs années, Lalonde publie des critiques, des réflexions et des entretiens filmés sur YouTube. Peu après avoir réalisé une première vidéo sur Le cétacé et le corbeau, il en a fait une deuxième, beaucoup plus longue, sous le titre « “Communauté d’expérience” : Carl Bergeron et Yan Hamel ». Pendant environ 53 minutes, le libraire lit ensemble Le cétacé et le corbeau et Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), roman-essai également composé d’entrées de journal datées, que j’ai recensé pour Trahir en août dernier. Je soulignais alors mon étonnement face au fait que Bergeron, qui propose une réconciliation vécue difficilement entre « origines populaires » et « haute culture » via le motif structurant de « l’Épreuve » dans la vie intellectuelle québécoise, camoufle son Pintendre natal sous le pseudonyme francophile Conifères-les-Bains[2]. J’ai dévoré Voir le monde avec un chapeau après avoir réalisé que Bergeron était originaire de « la grande région de Québec »; j’ai entrepris de découvrir son origine et de situer le texte dans ce corpus qui m’intéresse : l’ensemble des écrits témoignant des modes d’habitation de la vallée du Saint-Laurent, et plus précisément de la région de Chaudière-Appalaches. En comparant Le cétacé et le corbeau et Voir le monde avec un chapeau, et surtout en affirmant au passage que Yan Hamel vient lui aussi de « la région de Québec », Lalonde m’a convaincu : il fallait que je me réengage immédiatement dans cette chasse visant à réfléchir aux rapports entre la mise en scène des origines et les façons d’habiter le territoire.

Un soir entre novembre et décembre, passant par la station de métro Berri, j’ai donc fait un petit détour par la Coop de l’UQAM et je me suis procuré un exemplaire au coût de 26,95 $ (plus taxes). J’ai ensuite dévoré le bouquin. Fait singulier, je l’ai surtout lu assis dans des moyens de transport collectifs : les wagons de métro et les autobus de la STM (allant à Place Versailles m’acheter un nécessaire manteau d’hiver, pas trop cher par exemple) et les autobus de Greyhound entre Montréal et Ottawa (allant enseigner « political life in Quebec » aux aurores et revenant à la brunante par la 417). Il s’agit d’un livre fort stimulant, qui tente de bien des manières de « tout dire », à l’image de ce que Sartre et Beaulieu ont souvent tenté de faire.

J’avais l’habitude, sans trop savoir pourquoi, d’avoir une pensée pour Wajdi Mouawad lorsque je rentrais à Montréal par l’ouest et remontais Berri jusqu’au terminus d’autobus. Surtout en fin d’automne, avec le froid qui débute. Yan Hamel m’aura donné une raison identifiable, ou des mots précis à adjoindre à cette pensée récurrente. Par son insistance sur les difficultés et les bonheurs découlant de sa décision de choisir la recherche en littérature comme forme de vie (et sa chance d’être payé régulièrement et généreusement pour cela), il m’a rappelé ces lignes prononcées par Jeanne Marwan dans Incendies, alors que la jumelle enseigne un premier cours de théorie des graphes :

Les mathématiques telles que vous les avez connues jusqu’à présent ont eu pour but d’arriver à une réponse stricte et définitive en partant de problèmes stricts et définitifs. Les mathématiques dans lesquelles vous vous engagez en suivant ce cours d’introduction à la théorie des graphes sont d’une tout autre nature puisqu’il sera question de problèmes insolubles qui vous mèneront, toujours, vers d’autres problèmes tout aussi insolubles. Les gens de votre entourage vous répéteront que ce sur quoi vous vous acharnez est inutile. Votre manière de parler changera et, plus profondément encore, votre manière de vous taire et de penser. C’est cela précisément qu’on vous pardonnera le moins[3].

 

Généalogies, recherches d’origines

Dès l’incipit, j’étais à l’affût du nom, ou des traces du nom de l’origine de la plume qui se déploie dans Le cétacé et le corbeau. D’où vient Yan Hamel, l’écrivant? S’il écrit à Montréal, dans le quartier Villeray tout près du bar Le Huis Clos – il ne peut s’empêcher de faire remarquer cette coïncidence à saveur sartrienne dans le livre (p. 192) –, d’où parle-t-il, comme on le demande encore parfois?[4] Ce spécialiste québécois de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale dans le roman français et de l’Amérique selon Sartre, quels sont les lieux de sa provenance (Herkunft) et de son émergence (Entstehung), pour reprendre les deux catégories critiques de la recherche de l’origine (Ursprung) que Michel Foucault distingue dans l’approche généalogique de Friedrich Nietzsche?[5]

Quelques mots, d’abord, sur le caractère problématique d’une telle recherche, surtout lorsqu’il s’agit de l’origine d’un(e) autre. Dans sa critique pour Spirale du livre La route du Pays-Brûlé. Archéologie et reconstruction du patriotisme québécois (Atelier 10, 2016), du professeur de littérature à l’Université Laval Jonathan Livernois (essai que je n’ai pas lu – pour une raison indéfinie, il se rappelle à moi avec régularité sans m’attirer), Samuel Mercier identifie un « problème d’énonciation » dans le centrage de l’essai sur la personne de l’essayiste. Il écrit ensuite ceci :

Le patriotisme, je l’ai évoqué, est un terme au lourd passé. Contemporain du terme nation dans son développement, le terme patrie garde en lui le fond aristocratique d’une « terre des pères » liée au sang et à la lignée. De voir Livernois ressasser son passé familial n’aide pas la cause de l’essai qui reste marqué par ce rapport à la souche. Certes, il faut réévaluer cette souche, d’après l’essayiste, tutoyer les ancêtres pour y voir des hommes et non des mythes, mais la question de savoir qui parle se pose sans cesse. Faut-il montrer son pedigree? Devrais-je convoquer mes racines de la Côte-de-Beaupré pour parler du Québec?

Cette dernière phrase tient de la prétérition ou de la contradiction performative : Mercier laisse entendre qu’on devrait répondre à sa question par la négative, mais il évoque (sinon convoque) tout de même lesdites racines (même s’il les inventait) en parlant du Québec. « Qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle », comme disait l’autre…

Sur le plan de la méthode en histoire des idées, la généalogie de concepts comme le patriotisme ou la nation « exige d’être réactualisée à chaque époque et pour chaque génération », vu « la conception des rapports entre le langage et le pouvoir » qui soutient l’approche généalogique[6]. En réponse au malaise de Mercier, qui sous-entend (à bon droit) l’importance de pouvoir taire l’origine, de pouvoir choisir de laisser dans l’ombre sa propre provenance face aux impératifs d’identification et de confession obligatoires, il faut sans doute transposer cette exigence de réactualisation à la généalogie contingente des individus et des groupes, si ce n’est qu’en raison des transformations historiques dans la structuration des lieux. Venir de Longueuil ou d’Amos, par exemple, ne signifie pas la même chose – pour autant que cela puisse signifier quoi que ce soit de précis –, selon qu’on y soit né en 1921, en 1959, en 1972 ou en 1997.

Dans le cas du livre de Yan Hamel sur Sartre et Beaulieu, cependant, l’idée qu’il importe de connaître l’origine, ou de connaître quelque chose de l’origine pour savoir « qui parle », est conforme aux principes et aux pratiques des deux auteurs. Ceux-ci ont en effet un rapport critique et public avec une indéniable appartenance à la classe bourgeoise, pour le premier (pp. 134-136), et avec une persistance de la pauvreté entre Trois-Pistoles et « Morial-Mort », pour le second. Cette question de l’origine s’inscrit de surcroît dans la lignée du réputé travail biographique des deux autres. Sartre, par exemple, explique au tout début de sa monumentale biographie inachevée de Flaubert :

L’idiot de la famille est la suite de Questions de méthode. Son sujet : que peut-on savoir d’un homme, aujourd’hui? Il m’a paru qu’on ne pouvait répondre à cette question que par l’étude d’un cas concret : que savons-nous – par exemple – de Gustave Flaubert?

Que peut-on savoir, par exemple, de Yan Hamel? On pourrait s’attendre à ce qu’il fasse comme Livernois, selon la lecture qu’en offre Mercier, ou bien comme Bergeron retournant à Pintendre n’y trouver que des rues étonnamment larges : qu’il narre une sorte de « retour aux souches » au cœur de sa tentative de « sortir du carcan universitaire » (un désir qu’il répète souvent). Cela serait plutôt trivial, dans la perspective de Mercier :

Le récit d’éducation où un sujet retourne au lieu des origines pour y trouver la nation est un schéma aussi répandu chez les indépendantistes québécois que le fameux retour d’Europe : on le trouve autant chez Pierre Vallières que chez Lionel Groulx ou Gaston Miron.

Cela va sans dire, le nationalisme est une idéologie de déplacés, intimement liée à l’industrialisation, puis aux mouvements de populations de la modernité. Fernand Dumont, auquel Livernois fait souvent référence, l’explique d’ailleurs lui-même assez bien dans ses Mémoires lorsqu’il est question de ces jeunes partis étudier à la ville, qui renoncent aux anciens modèles, et qui voient disparaître les modes de vie de leur enfance. Le retour aux sources et la reconstruction d’un imaginaire national permettent alors de recréer une communauté avec ce qui a été perdu à jamais.

Ces lignes rappellent plus Voir le monde avec un chapeau que Le cétacé et le corbeau, Bergeron étant plus explicitement nationaliste que Hamel. Mais dans les deux cas, en fait, le retour aux sources ou aux souches est jugé non seulement impossible, mais aussi indésirable. C’est que ce n’est pas la disparition des modes de vie de leur enfance qui tracasse Bergeron et Hamel; c’est bien plutôt la survie de ce type de vie qui les exaspère!

Partis « étudier en ville », nos littéraires auraient justement découvert la littérature et « la grande culture », qui furent essentiellement absentes de leur enfance et qui agirent comme présences clandestines dans leur adolescence. C’est que malgré tout, pour leur grand malheur, ils n’arrivent pas à se détacher totalement de cette origine, jugée (à l’aune de ladite « grande culture ») basse et méprisable, qu’ils cherchent une forme de réconciliation, afin que cesse le ressentiment qui ronge du dedans, la haine de soi et de sa famille qui isole et paralyse. Nos solitaires trouvent une certaine compagnie dans les livres, qui les ramènent parfois au collectif par des détours imprévus. Hamel écrit ainsi que c’est l’incipit de Monsieur Melvillle, de Beaulieu, qui « [lui] a littérairement donné naissance en tant que Québécois » (p. 193), alors qu’il honnissait ce mot. Par ce simple énoncé, Hamel, qui répète à plusieurs reprises n’avoir jamais réussi à convaincre quiconque de lire Monsieur Melville (il l’a lui-même lu « sur le tard », dans la trentaine), poussera sans doute quelques personnes (dont ce lecteur-ci) à trouver puis ouvrir ce que d’aucuns qualifient de plus grand livre de Beaulieu (même si ce n’est pas le plus gros), le premier des « livres totaux » entremêlant l’essai littéraire, l’autobiographie et la fiction.

Il y plusieurs naissances dans une vie, plusieurs origines. Les origines peuvent même être repensées en fonction des suites qu’elles donnent, de ce qui est à venir plutôt que de ce qui précède, comme l’énonçait René Lemieux dans Trahir à partir de la question de la traduction et du film Avant les rues de Chloé Leriche. Mais tout de même, n’y a-t-il pas une origine qui soit « vraiment première », une origine originelle ayant donné toutes les autres? Ne serait-elle pas nécessairement la plus importante? Cette question en retour est assez malvenue, mais elle insiste avec force. Expérimentons donc tout de même avec elle.

 

Traces du nom, puissance des mots

Bergeron cache le nom même de Pintendre sous celui de Conifères-les-Bains pour des raisons esthétiques qui ont peu à voir avec les raisons légales, voire éthiques ayant obligé le sociologue Frédéric Parent à forger le pseudonyme de Lancaster pour parler d’un village près de Québec. Quant au nom de l’origine biographique, Hamel semble pour sa part se contenter d’allusions, de signes à la valeur indicielle indéterminable saupoudrés ici et là dans son étude en partie autobiographique des rapports entre Sartre et Beaulieu.

À la chasse aux signes, j’ai d’abord remarqué une dénonciation d’« un certain Montréal nombriliste, prétentieux, imbu de ses idées sans conséquence » (p. 28), qui laisse entendre que l’auteur n’en provient pas, bien qu’il y demeure depuis ses études doctorales à l’Université de Montréal. Le fait qu’il ait complété un « baccalauréat spécialisé en littérature française de l’Université Laval » (p. 64), puis une maîtrise à la même université, laisse en outre croire qu’il provient de « la grande région de Québec ».

Le dernier paragraphe de l’entrée datée du 29 décembre énonce ensuite ceci :

Composée tout juste avant que je ne parte pour Québec, afin de rendre à ma mère mes devoirs filiaux, la présente entrée sera la dernière de l’année 2014, qui a été la plus difficile de ma vie (p. 141).

Tout au long du livre, Hamel raconte en effet s’être récemment séparé, puis être en instance de divorce avec Zazie (ici, on supposera le pseudonyme sans chercher plus loin), avec qui il a passé sept ans de sa vie. Puis, il y aura quelques étincelles avec Andrée, de Villeray… Si Hamel visite sa mère à Québec, est-ce à dire qu’il provient tout simplement de « la vieille capitale »? Dans ce cas, on voudrait quand même en savoir un peu plus, notamment sur le quartier… La haute ou la basse ville? Le centre ou une périphérie?

L’entrée suivante, en date du 2 janvier 2015, est celle qui rappelle le plus Voir le monde avec un chapeau, quoique le style de Hamel s’y montre également dans sa propension plus grande à la nuance, à l’acceptation honnête d’une relativité du point de vue. Ces lignes seront sans doute de saison pour plusieurs :

Passer quelques jours de « réjouissances » en famille produit sur moi un effet déprimant. Hubert Aquin croyait « qu’il n’est pas facile d’être québécois… » Il devait en savoir quelque chose, lui qui a, en tout cas, payé le prix. Mais je lui donne tout de même tort. Être québécois, dans le milieu d’où je viens : rien de plus facile, à condition de n’avoir aucune idée de la grande culture, de ne pas approfondir l’intelligence des choses autres que strictement techniques et, surtout, de n’avoir pas un esprit critique susceptible de s’attaquer aux grosses jokes plates et autres foutaises en prémâché intellectuel qui polluent toutes les conversations. Le Québécois moyen tel que je le connais peut se lancer, facétieux, dans le scatologique ou le pornographique cru. Il fera plaisir et trouvera son monde. Il y aura du répondant. Même la matante pincée pourra jouer son rôle valorisant dans la comédie. S’il se sent plutôt sérieux, il peut toujours disserter de ses REER (prononcez rires) ou de ses assurances… (p. 144)

Personne dans la famille du professeur – qui est au fait de son privilège, étant entouré de potentiels collègues qui ne connaissent que la précarité – ne saisira son travail véritable, quoiqu’on comprendra qu’il a un certain succès, notamment financier. Personne ne connaîtra même le nom de Sartre, sauf peut-être « le petit futé du coin » qui se rappellera avoir lu Huis clos au cégep :

Le mot « Sartre » fatigue les oreilles parce qu’il veut dire « Français » et qu’il veut dire « lecture »; il écœure parce qu’il renvoie à tout ce qui dépasse le terre-à-terre du bon monde ordinaire. Je peux par contre parler de Beaulieu, mais pour rappeler telle scène téléromanesque de L’héritage, que je regardais avec ma mère (je n’ai vu ni Bouscotte ni aucun autre de ses feuilletons). Une spécialiste de Beaulieu m’a déjà dit qu’elle avait choisi cet auteur exprès pour que les gens de sa famille sachent un peu de quoi elle se préoccupait à l’époque où elle écrivait son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat. Je ne suis pas sûr qu’au cours de ces années les siens aient appris grand-chose sur Victor Hugo, Herman Melville, Jacques Ferron, James Joyce, l’évolution du roman québécois, les fondements culturels du nationalisme ou tout autre sujet cadran mal avec le petit écran. « Chez nous, c’est la culture qui est obscène », disant André Belleau. Rien de plus vrai. Rien en tout cas qui corresponde mieux à l’expérience de l’exil intérieur qui a été provoqué par mon choix existentiel le plus fondamental (pp. 144-145).

Suivent d’autres citations de Belleau qui désespèrent Hamel car elles lui indiquent qu’il cherchera néanmoins « toujours vainement à rejoindre quelqu’un se situant en dehors du petit cercle de mes collègues universitaires » (p. 145). Ce livre-ci constitue en quelque sorte sa tentative la plus directe et sa chance la plus grande d’y parvenir : d’une part, fait rare, ce livre était en effet attendu par des lecteurs – les « amis » de Beaulieu, notamment réunis dans la Société d’études beaulieusiennes, qui ne sont pas nécessairement des universitaires –, et d’autre part, l’effort de « sortir du carcan universitaire », notamment en abandonnant l’appareil de notes en bas de page ou en fin de texte, en jumelant critique littéraire et journal intime, et en publiant chez Nota Bene, ouvrent des horizons plus vastes que ses livres publiés aux presses de l’Université de Montréal.

Enfin, après avoir critiqué un aspect également exaspérant du versant professionnel de sa vie – le snobisme de certains spécialistes dans les conférences académiques, qu’elles portent sur Sartre ou autre chose –, Hamel revient sur « les Fêtes en famille » et écrit :

Je ne suis évidemment pas le seul intellectuel québécois qui doive vivre semblable émiettement psychosociologique. Plusieurs universitaires qui sont issus, comme moi, d’un milieu d’ouvriers et d’agriculteurs doivent à l’occasion subir civilement la présence d’entrepreneurs en construction agressivement réactionnaires et de leurs blondes à cheveux mauves; en d’autres occasions, il leur faut briller devant la fine fleur de la bourgeoisie hypercultivée sortie des grandes écoles de Paris ou de la Ivy League. Dans un cas comme dans l’autre, et dans la grande majorité des entre-deux qui se peuvent imaginer, j’ai l’impression de m’en sortir plutôt mal. Il n’y a pas de lieu qui soit ma place, comme le disait à peu près Serge Doubrovsky, un autre écrivain formé à la lecture de Sartre (pp. 159-160).

« Y’a pas de place nulle part pour les Ovide Plouffe du monde entier! », pleurait pour sa part Gabriel Arcand dans l’adaptation par Gilles Carle du roman de Roger Lemelin.

 

« Tentative d’évasion hors de la sphère paternelle »[7]

D’autres indices quant à la provenance de notre auteur apparaissent beaucoup plus loin dans Le cétacé et le corbeau. Le seizième chapitre, de loin le plus volumineux, est entièrement dédié à clarifier une question de détail qui s’avère cruciale pour déterminer les raisons de l’absence d’un Monsieur Sartre dans l’œuvre de Beaulieu : « Pourquoi, sous la plume d’Abel Beauchemin [l’alter ego de Beaulieu dans Monsieur Melville et plusieurs autres livres], la “beauté de la réflexion” qui se déploie dans L’idiot de la famille [de Sartre] est-elle “noire”? » (p. 221) Dans le dernier tiers du chapitre, après avoir parlé du démonisme et de l’érotisme à l’œuvre dans Moby Dick, dans la blancheur de la baleine et la noirceur du capitaine Achab, Hamel en vient à parler de la distinction blanc/noir en contexte de décolonisation. Dans un passage qui n’est pas sans rappeler la pièce 887 de Robert Lepage, commentée par Dalie Giroux dans Trahir au printemps 2016 et dans laquelle le dramaturge travaille directement la question de sa propre origine sur la rue Murray, à Québec, Hamel cite un long fragment du poème Speak White de Michèle Lalonde. Il le commente ainsi :

Lorsque j’ai entendu ce poème pour la première fois et lorsque j’ai appris qu’existait un témoignage de combat nommé Nègres blancs d’Amérique (dont je n’ai longtemps connu que le titre), j’ai éprouvé une sorte de colère mêlée de dégoût. Elle n’était pas dirigée contre l’oppresseur anglo-saxon, mais bien contre les écrivains qui avaient pu, sans vergogne, commettre de tels textes. Plus largement encore, et injustement je dois le reconnaître, elle s’est étendue à la quasi-totalité de la littérature et de la culture québécoises. Ayant grandi dans une banlieue 100 % francophone où les gens ne manquaient pas plus de moyens financiers que d’indifférence cynique à l’égard de la politique et que de désintérêt pour tout ce qui sortait du cercle étroit de leurs préoccupations matérielles, je n’en revenais pas qu’on puisse avoir l’outrecuidance de comparer le sort des Québécois à celui des Noirs américains, des Algériens, des Congolais, des Vietnamiens, des Juifs et de toutes les autres populations qui, au cours du XXe siècle, avaient été oppressées avec la dernière violence (pp.258-259).

Puis un peu plus loin :

Cette équivocité du Blanc privilégié, qui a les moyens de l’hédonisme, mais qui, se sentant historiquement et culturellement bafoué, veut se penser Noir, a été explorée par Victor-Lévy Beaulieu de façon beaucoup plus profonde, inquiète et, à mes yeux du moins, sincère, que par les auteurs plus purement combatifs, et moins nuancés, que sont Vallières et Lalonde. C’est en grande partie pour cette raison-là que je suis un fervent lecteur de Monsieur Melville et que j’ai voulu en être un critique attentif (p. 260).

La « banlieue 100 % francophone » est finalement nommée dans le dix-septième chapitre, alors que Hamel affirme se situer entre le parisianisme de Sartre, qui méprise malgré tout les paysans « arriérés », et le régionalisme de Beaulieu, qui loue ou qui ressasse l’exubérance, la brutalité et le mauvais goût « qui caractérisent la campagne québécoise » (pp. 280-281). Suivent ces lignes où l’auteur se situe par l’origine :

Mes parents ont tous les deux grandi sur des fermes. Elles étaient toutes les deux situées dans le pourtour d’un petit village des Bois-Francs nommé Tingwick. J’ai pour ma part passé les premières années de ma vie dans une « municipalité », ni ville ni village, qui se nommait alors Bernières, qui est aujourd’hui annexé au « grand Lévis » et qui se trouve donc dans la banlieue sud de Québec. J’y ai longtemps gardé les manières de penser et de parler propres aux agriculteurs du centre du Québec. Celles-ci sont, encore plus aujourd’hui que dans les années de mon enfance, étrangères aux gens issus de la classe moyenne qui ont grandi en périphérie de nos centres urbains. Zazie, qui est née à Laval dans une famille petite-bourgeoise, n’a par exemple jamais compris ce que pouvaient lui dire mon père ou mes oncles. Il y a quelques années, j’ai essayé de rendre accessible, en la transposant sous une forme littéraire joualisante, cette culture qui continue de m’habiter malgré le mépris que je lui ai longtemps voué (p. 281).

La courte nouvelle « élégamment refusée par la revue XYZ […] montre surtout la colère qu’attise en [Hamel] ce monde faussement convivial où la mauvaise foi et la bêtise font trop souvent office de liant social » (p. 281). Hamel la donne à lire dans Le cétacé et le corbeau. L’espace dramatique n’est pas précisé, mais il est plus probable que la nouvelle se situe à Tingwick qu’à Bernières, étant donné le rôle central qu’y jouent les tracteurs!

 

Des sacs de plastique dans nos bottes d’hiver

dominion-montmorency

Usine de la Dominion Textile à Montmorency

Par-delà la chronologie ordinaire, Hamel serait moins de la génération de Jacques Ferron que de celle de Fernand Dumont. En effet, Ferron était de la génération qui suivait, selon ses propres termes, « la grande génération », soit la première à être « sorti du peuple »[8], suite à la génération antérieure qui fut la première à littéralement « sortir du rang ». Le grand-père agriculteur, Benjamin Ferron, a fait instruire ses enfants et est sorti du rang[9]. Le père, Joseph-Alphonse, est ensuite devenu notaire et est sorti du peuple, à Louiseville. Le fils, Jacques, est enfin devenu médecin, mais aussi et surtout écrivain. Fait crucial, il est alors retourné « vers le peuple », en préférant Ville Jacques-Cartier à Outremont, l’oralité gaspésienne à l’accent de Brébeuf, le conte à la monographie, etc. Dumont, pour sa part, était de la première génération à sortir des usines de la Dominion Textile, à Québec. Il s’est donc senti s’élever, « sortir du peuple », ou « sortir du rang », voire les deux à la fois : « sortir de l’usine » par l’université. Toute sa vie, il se rappela vivement ses « origines populaires » avec un mélange parfois torturant de nostalgie et de mépris[10]. N’est-ce pas cette génération qui répète à satiété à ses enfants des choses comme : « habille-toi comme du monde, on n’est pas des pauvres »?

On imagine mal Beaulieu le barbu, sorti d’une certaine pauvreté par la littérature, tenir de tels propos à sa descendance – contrairement à Bergeron, par exemple, qui nous vante les mérites de son chapeau mondain… Dans une perspective sartrienne il faut rappeler que l’origine, le passé, les données contingentes, tout cela ne détermine pas entièrement une vie, malgré l’héritage : il y demeure une part de liberté, irréductible, comme le souligne à plusieurs reprises Yan Hamel dans son ressassement critique de « la question des pères », à la frontière de la littérature et de la vie, alors qu’il craint lui-même d’incarner un cliché québécois en se cherchant des pères putatifs en littérature. Fait crucial qui rappelle l’héritage reçu par Ferron de ses aïeux et continué dans son intérêt pour les populations de la Gaspésie et du comté de Dorchester, Hamel affirme avoir vécu entouré d’histoires, de récits et d’anecdotes :

Mes familles paternelle et maternelle sont issues d’un milieu économique qui dépend essentiellement de l’élevage laitier. On n’y lit pas de livres, mais on y raconte des histoires. Jamais je n’ai cru que Fred Pellerin s’exprimait dans une « langue imaginaire », comme je l’ai souvent entendu dire par des Français ou par des Québécois ayant toujours vécu en ville. Rien de plus familier à mes oreilles que Pour une odeur de muscles et les autres « légendes » de Saint-Élie-de-Caxton, à cette différence de taille près que, dans l’autrefois de Tingwick tel qu’il m’a été conté, il y avait moins de merveilleux, mais plus de minable malhonnête, de grosse scatologie, de menstruations, de monde qui fourre et qui se fait fourrer, de femmes et d’enfants battus, d’alcoolisme lamentable, de bassesses financières, d’ignorance crasse, de mesquineries sordides, de mal sous toutes ses formes les plus bases et les plus répugnantes (p. 283).

Hamel décrit ensuite son père ainsi :

[Une] sorte de Jos Violon trash et frustré du XXe siècle finissant qui, comme un personnage du Survenant, prononçait chanquier et cimequière. Il m’a fait connaître un répertoire large d’histoires. […] Pas une anecdote rapportée qu’il n’avait personnellement vécue ou dont il n’avait été le témoin direct : elles étaient toutes, sans exception, autobiographiques. Chacun était tenu de les prendre, aussi invraisemblable aient-elles été, pour vérité d’Évangile. Aujourd’hui, tout cela forme en moi un magma indistinct de violence truculente, de haine jubilatoire, de célinisme analphabète dont je ne conserve à peu près rien de précis. Ma mémoire a voulu que je passe à autre chose (p. 283).

Hamel n’a pas revu son père depuis cinq ans et songe parfois qu’il est déjà mort, sans nous en dire plus (p. 301). Après la littérature européenne, cependant, il est bien venu à Beaulieu par le biographique… Or, celui-ci serait « un chercheur de pères littéraires » sans être « un tueur de pères », alors que Sartre est radicalement antiparternaliste. Ne s’agit-il pas là d’un certain retour pour Hamel? Qu’a donc voulu sa mémoire, ?

 

L’idiot de la [grande tribu]

Cherchant le nom de l’origine – enfin trouvé : Bernières! sommes-nous assurément plus avancés? –, je suis passé au travers du livre. Celui-ci comporte une première partie de vingt chapitres, tous mis sous le patronage d’un extrait différent du Moby Dick de Herman Melville. La seconde partie consiste en un entretien substantiel entre Hamel et Beaulieu, réalisé à Trois-Pistoles le 24 juin 2015. L’auteur de Monsieur Melville y confirme la grande majorité des intuitions et des analyses de Hamel sur l’importance immense, quoique laissée dans l’ombre, de Sartre pour lui. La démonstration de la dimension sartrienne de l’écriture « totalisante » de Beaulieu, telle qu’elle se déploie en particulier dans les grands essais littéraires – le Joyce, le Ferron, mais surtout, encore une fois, le Melville – est particulièrement convaincante. Au cours de cette démonstration, Hamel relie ces projets de Beaulieu à la dernière grande œuvre « totalisante » de Sartre, sa « psychanalyse existentielle » inachevée de Flaubert dont les trois volumes complétés cumulent près de 3000 pages. Très peu de gens l’ont effectivement lu, selon Hamel, qui répète ce fait à plusieurs reprises comme un signe distinctif. Beaulieu et lui se comptent parmi les rares lecteurs l’ayant tout lu, « le Flaubert », et même plus d’une fois!

Tout lire, tout dire – ou à tout le moins, désirer tout lire et tout dire, puis essayer d’y parvenir tout en sachant que cela est ultimement impossible –, voilà bien ce qui rapproche d’emblée, le plus directement et le plus assurément, au départ comme à l’arrivée, Sartre et Beaulieu dans leurs projets d’écriture. L’échec de La grande tribu, annoncée pendant des décennies puis publiée sous une forme unanimement jugée décevant, est la manifestation de l’impossibilité pour Beaulieu de produire une véritable épopée québécoise. L’inachèvement de L’idiot de Sartre est également la manifestation de l’impossibilité d’arriver à tout savoir et de tout dire « d’un homme, aujourd’hui ». Plusieurs autres titres de Sartre et de Beaulieu pourraient être suivis du beau sous-titre (biffé) d’Albert Piette, repris comme sous-titre du dernier numéro des Cahiers de l’idiotie dans lequel le grand texte de Piette est publié : « essai de tout dire »[11].

Vers la fin du dix-neuvième chapitre, Hamel se questionne sur sa propre « idiotie » :

Aurais-je pu en dire davantage sur le mépris à l’endroit du Québec et des Québécois qui m’a longtemps animé? J’aurais pu renforcer les liens qui doivent être tissés entre cette détestation et mon histoire familiale. Il aurait sans doute été possible de montrer comment, pour reprendre les termes de Sartre analysant Flaubert, je me suis, moi aussi, choisi imaginaire, une sorte d’idiot de la province. Tourné vers la lecture et vers l’écriture, comme un chat qui boude en tournant ostensiblement le dos, mais les oreilles pointées vers celui qui est prétendument ignoré, je me suis inscrit à un baccalauréat spécialisé en littérature française (qui n’existe plus aujourd’hui), ce qui était une manière de rejeter ma culture et de me rejeter moi-même. […] Et, dans un mouvement à la fois parallèle et complémentaire à celui qui devait orienter ma carrière professionnelle, je me suis choisi par la même occasion refermé sur les relations de couple, sur le cercle de la plus stricte intimité, considérant la société comme un terrain de déceptions, de désenchantements, de mascarades forcées (pp. 311-312).

Cette double idiotie, au sens d’une croyance en la singularité radicale – ou l’illusion d’un détachement absolu face à la culture et les origines – et du choix de la vie confidentielle – l’idiotês comme « homme privé » qui s’oppose au « citoyen public » choisissant la polis (ou la police…) démocratique, la vie politique – est ultimement insatisfaisante pour notre auteur. Celui-ci pourrait gagner à découvrir l’idiotie au sens de l’anthropologie existentiale de Piette, de la philosophie artisanale de Robert Hébert, ou encore des Cahiers qui portent fièrement le nom même de l’idiotie. Il y a là un souci de la recherche qui n’est ni tragique, ni héroïque.

À mon sens, c’est par son refus de l’héroïsme (toujours un peu cheap) que Le cétacé et le corbeau se distingue le plus clairement (et favorablement) de Voir le monde avec un chapeau. Après tout, l’un des mérites d’un lecteur assidu de Sartre (et peut-être, d’un lecteur sérieux de Beaulieu) est qu’il ne nous réservera pas – s’il est constant – la surprise d’un énième éloge du général De Gaulle, poussé dans les interstices en fin de parcours. À ce titre, il est remarquable que l’entretien avec Beaulieu qui constitue la majeure partie de la seconde section de l’ouvrage n’a pas pour effet de glorifier Beaulieu, Sartre, ou encore Hamel lui-même. Le livre qui s’achève sur la promesse d’un livre à venir par Hamel sur les rapports entre la France, le Québec et la révolution cubaine (c’était avant la mort de Fidel) nous laisse tout simplement entendre qu’il s’est principalement agi, dans les lignes qu’on a lues, d’une véritable recherche – rien de plus, rien de moins.


Notes

[1] J’y faisais notamment remarquer que Beaulieu confondait malencontreusement l’est et l’ouest en parlant de la République fédérale et de la République démocratique allemandes. Pour ma part, j’avais confondu la voix de « Rambo » et celle de Ken Pereira quant à la prononciation des mots en « -age ». En tous les cas, je n’avais pas prévu que « Rambo », affirmant depuis longtemps son syndicalisme de combat contre la mobilité provinciale dans le secteur de la construction, allait être prompt à confondre sa droite et sa gauche, l’identitaire et le populaire, lors de sa première conférence de presse à titre de politicien!

[2] Sous le titre « Souvenirs imprécis de Conifères-les-Bains (att. Carl Bergeron, cc. Simon Labrecque) », Dalie Giroux a ensuite offert une puissante contribution à la réflexion sur Pintendre comme « porte du monde ». Aucun signe, cependant, que les missives se soient rendues au principal destinataire. Malgré les méandres de la diffusion de ce que Bergeron et Lalonde appellent à juste titre « les revues confidentielles », parmi lesquelles je compte Trahir, il n’est pas impossible que Bergeron les reçoive un jour et qu’il daigne même nous répondre.

[3] Wajdi Mouawad, Incendies, Montréal/Paris, Leméac/Actes sud, coll. « Papiers », 2003, pp. 18-19.

[4] On oublie souvent l’âge vénérable de cette question qu’on associe au postcolonialisme, au poststructuralisme, voire au postmodernisme, mais qui était au cœur du marxisme. Un ami m’a raconté que Jean Baudrillard, venu à Montréal pour une conférence publique quelques années avant sa mort, s’était fait demander : « Mais d’où parlez-vous? » Soupirant, le chantre des « stratégies fatales » aurait alors vocalisé un étonnement déçu : « Je ne peux pas croire que nous en sommes encore là… »

[5] Michel Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire » [1971], dans Dits et écrits I, 1954-1975, sous la dir. Daniel Defert et François Ewald, collab. Jacques Lagrange, Paris, éditions Gallimard, coll. « Quarto », pp. 1004-1024.

[6] Dalie Giroux, « Anarchie et méthode. Une approche généalogie des idées politiques chez Marx et Nietzsche », dans Ceci n’est pas une idée politique. Réflexions sur les approches à l’étude des idées politiques, sous la dir. Dalie Giroux et Dimitrios Karmis, Québec, Presses de l’Université Laval, 2013, p. 349.

[7] J’emprunte mon sous-titre à Dalie Giroux, « “Tentative d’évasion hors de la sphère paternelle”. Lecture et anarchie chez Gilles Deleuze », dans Contr’hommage pour Gilles Deleuze. Nouvelles lectures, nouvelles écritures, sous la dir. Dalie Giroux, René Lemieux et Pierre-Luc Chénier, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009, pp. 177-190. Selon Max Brod, c’était le titre que son ami Franz Kafka aurait eu l’intention de donner à l’ensemble de son œuvre.

[8] Jacques Ferron à Pierre L’Hérault, Par la porte d’en arrière. Entretiens, Montréal, Lanctôt éditeur, 1997, pp. 33-35.

[9] Marcel Olscamp, Le jeune Ferron. Genèse d’un écrivain québécois (1921-1949), thèse de doctorat, Département de langue et littérature françaises, Université McGill, 1994, p. 17-18.

[10] Michel Lapierre, « Ferron ou Dumont, voilà la question », L’Aut’ Journal.

[11] Albert Piette, « Le chercheur idiot », Les Cahiers de l’idiotie, n6, (Faire/défaire l’Université. Essai de tout dire), sous la dir. Dalie Giroux et Dimitrios Karmis, 2015, pp. 353-413.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

« Mon coquelicot est plus gros que le vôtre »: la performance de Steven Blaney à Saskatoon

Par Simon Labrecque

Votre acharnement à ériger des phallus factices

Témoigne d’un conformisme anal

À peine camouflé

Les Martyrs de Marde

 

Depuis des décennies, Saskatoon a vu émerger et fleurir une scène punk à la fois modeste et tenace dont l’histoire détaillée n’a cependant pas encore été écrite, tout comme celle de plusieurs villes canadiennes où le slogan « No Future » s’est ancré. Nul doute que les vieux et jeunes punks de la plus grande ville de Saskatchewan ont vécu avec intensité la tenue, dans leur municipalité, du premier débat de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le soir du mercredi 9 novembre 2016, c’est-à-dire après qu’on ait annoncé la nuit précédente, ou plutôt le matin même, l’élection fracassante de « The Donald » à la présidence des États-Unis d’Amérique. Ça fait beaucoup en peu de temps pour « des sensibilités de gauche »… Je me dis que ces punks ont au moins pu se réjouir du nombre de candidates et de candidats conservateurs présents à l’unique débat exclusivement en anglais (qui sera suivi de trois débats bilingues et d’un débat exclusivement en français d’ici le mois de mai 2017), soit douze personnes, un nombre qui justifie à lui seul l’usage de l’expression « têtes d’œufs » pour qualifier l’ensemble.

tetes-doeufs

Les candidates et candidats à la chefferie conservatrice lors du débat de Saskatoon.

Jeudi matin, les médias nous apprenaient que Steven Blaney, député fauconesque de Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis, s’était démarqué du lot à Saskatoon. Outre les comptes-rendus des remarques de Kellie Leitch, avant le débat, sur la possibilité de tirer profit de l’élection de Trump (commentaires qui résonnaient avec ceux de l’ancien chef Stephen Harper, qui en a appelé à la relance du projet de pipeline Keystone XL), on titrait en effet que Blaney avait « attaqué Chong [et] Bernier dans le premier débat des aspirants chefs ». Il a ciblé le premier pour son projet « libéral » de taxe sur les émissions de carbone, et le second, pour son rejet « étroitement idéologique » du système de gestion de l’offre en agriculture. Il s’agit là d’un sujet controversé et apparemment structurant dans la Beauce et dans Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis. Cette question de la gestion de l’offre permet en effet à Maxime Bernier de se présenter comme le seul véritable libertarien de la course à la chefferie conservatrice. Elle permet simultanément à Blaney de se présenter comme un conservateur étatiste plus modéré, idéologiquement. Dans l’histoire des idées politiques au Canada, au Québec et dans Bellechasse, Blaney se positionne ainsi près de l’ancien Crédit social qui, par exemple, jugeait nécessaire de soutenir les agriculteurs traditionnels dans une société industrielle, voire postindustrielle (encore en vogue aujourd’hui, ce terme était déjà utilisé par le libéral Jean Lesage au tournant des années 1960). Blaney pourrait peut-être ainsi raviver une vieille série de liens politiques entre les agriculteurs de l’Ouest canadien et ceux des vieilles terres de la Côte-du-Sud, au Québec.

maxime-bernier

Maxime Bernier portant le Coquelicot de la Légion canadienne.

Il existe plusieurs façons de se positionner en politique partisane. Les actes sont aussi importants, voire plus importants que les paroles, y compris symboliquement (le symbolique et le matériel s’entremêlant toujours de quelque façon). Si les philosophes du langage ordinaire répètent, depuis les travaux de J. L. Austin sur les énoncés performatifs, que parfois « dire, c’est faire », les sciences sociales soutiennent en principe et en pratique que « faire, c’est dire ». Les concepts de « script normatif » et de « texte social », par exemple, désignent alors la trame d’attentes sédimentées quant à ce qui peut être dit en actes, par qui, où, quand et comment. Qu’en est-il de la performance de Blaney à Saskatoon? Qu’a-t-il dit et comment s’est-il positionné, en actes? Pour cette lecture pragmatique, il est utile de prêter attention à la tenue vestimentaire de l’ancien ministre de la sécurité publique, tenue qu’on supposera raisonnée pour l’occasion.

C’est donc le cou serré par sa bonne vielle cravate carottée rouge, noire et blanche – « bonne vieille » car déjà aperçue dans le passé –, avec une chemise blanche et un veston noir très classiques, que Blaney s’est présenté sur scène à Saskatoon. Le débat ayant lieu le 9 novembre, 48 heures avant le Jour du Souvenir, chaque candidate et chaque candidat portait au revers gauche, « près du cœur », un coquelicot rouge. À mon sens, c’est essentiellement par sa façon de porter le coquelicot que Blaney, qui avait la chance de se retrouver au milieu de la douzaine de candidates et de candidats formant une ligne droite, a tenté et a réussi à se démarquer du lot. En effet, l’ancien ministre des anciens combattants ne portait pas sa fleur du Souvenir avec nonchalance et inattention, comme plusieurs qui le font peut-être simplement par habitude, par un patriotisme que je dirais de basse intensité. Ceteris paribus, Blaney a choisi la flamboyance raisonnée.

blaney-coquelicot

Steven Blaney portant un sâpré gros coquelicot qui semble être la vraie fleur.

D’une part, comme la journaliste de CTV News Laura Payton l’a remarqué quelques minutes après le début de sa couverture du débat, Blaney a choisi de porter un « coquelicot énorme » (enormous poppy). Selon mes recherches, ce coquelicot ne provient pas de la Légion canadienne, qui agit officiellement comme « gardienne du Souvenir » depuis 1948. À tout le moins, la Légion n’en produit pas de semblables à grande échelle. Outre le petit Coquelicot (marque déposée) en plastique, porté par l’ensemble des candidates et candidats à la chefferie conservatrice et apparemment par environ la moitié des citoyennes et citoyens canadiens dans les jours précédant le 11 novembre, ou le 11 novembre même, il semble que la Légion produise seulement deux autres modèles. En effet, dans le Manuel du coquelicot mis à jour en avril 2016, à la question « [e]xiste-t-il d’autres types de coquelicots », on donne cette réponse :

La légion a actuellement une épinglette du coquelicot en métal avec les mots « Nous nous Souvenons » sur une bannière inférieure. Un coquelicot autocollant tout à fait approprié pour les vêtements est aussi offert. (p. 42)

La fleur portée par Blaney à Saskatoon donne en fait l’impression de ne pas être en plastique, mais bien d’être la véritable fleur coupée, papaver rhoeas. Cette possibilité – peu importe la vérité, c’est d’abord cette impression qui compte en contexte médiatique – signale un souci accru du Souvenir, surtout en comparaison avec les autres candidates et candidats qui portent la fleur usuelle, normale, distribuée par la Légion chaque année. Sur la page Wikipédia de Blaney, on peut d’ailleurs le voir portant un coquelicot très similaire à Québec, en 2014. Constance dans l’élégance?

D’autre part, Blaney a confirmé qu’il faisait bel et bien un usage raisonné, ostensible, du coquelicot en y consacrant sa dernière intervention de la soirée. Alors que les candidates et candidats pouvaient dire un dernier mot, Blaney a choisi de pointer directement son gros coquelicot et d’affirmer clairement que « nous sommes tous ici grâce aux gens qui ont servi dans les forces armées ». En choisissant un vrai coquelicot, ou ce qui lui ressemble infiniment plus que les autres coquelicots visibles au même moment, Blaney a peut-être rappelé un ancien usage aux gens d’un certain âge, sinon aux vétérans qui savent peut-être mieux que d’autres l’histoire de ce symbole. Dans la revue militaire canadienne 45e Nord, la journaliste spécialisée Nathalie Corneau rappelait récemment ceci :

À une certaine époque, il était possible de porter sur soi un vrai coquelicot. Mais, avec l’engouement des militaires, vétérans, familles et amis de porter un coquelicot pour commémorer le sacrifice des soldats canadiens, impossible de disposer d’une quantité suffisante de petites fleurs symbole, afin d’accommoder tout le monde. Alors, c’est à ce moment que les militaires de l’armée, de la marine et de l’aviation qui avait été blessés durant la guerre, mirent la main à la pâte afin de confectionner des coquelicots. C’est après la Deuxième Guerre mondiale que les coquelicots que nous portons aujourd’hui furent fabriqués.

À tout le moins, Blaney a fait un effort supplémentaire, un acte symbolique qui s’est désigné lui-même comme tel à la vue du public en ne mettant pas seulement en jeu le symbole ou le signe du coquelicot rouge du Souvenir, mais la matière même de ce signe.

Kellie Leitch portant le rouge canadian qui est aussi la couleur du Souvenir

Blaney a signalé en actes qu’il préfère le produit d’une graine plantée et cultivée avec soin et attention, une délicate fleur qui a vécu et qui retournera bientôt à la terre, plutôt que le plastique industriel indécomposable. En mettant de l’avant cette « matière vive », la vie même dans sa fragilité et sa finitude (vieux trope de la symbolisation florale), Blaney se démarque de surcroit de sa principale adversaire sur le plan de l’« identité » et de la mise de l’avant des « valeurs canadiennes » dans la campagne à la chefferie. Kellie Leitch avait fait le choix audacieux de porter un flamboyant habit rouge en plus d’un coquelicot standard. Ce choix risquait toutefois de donner l’impression qu’elle ne portait pas le coquelicot. Blaney signalait symboliquement qu’il ne prendrait jamais un tel risque symbolique, lui qui est de surcroit constant dans son choix de coquelicot.

Malgré les apparences, il me semble peu probable que la tenue, le geste et les paroles de Blaney à Saskatoon aient eu pour objectif de s’adresser directement aux anciens combattants. Ceux-ci, en effet, ont subi de nombreuses coupures sous les derniers gouvernements du Parti conservateur, y compris lorsqu’il était ministre des anciens combattants. Des groupes ont dénoncé la réduction des services directs offerts aux vétérans (réduction justifiée officiellement en raison d’une « diminution de la demande », elle-même due au vieillissement et au décès de plusieurs anciens combattants), allant parfois jusqu’à parler de trahison conservatrice. Blaney leur tend peut-être la main, signalant qu’avec lui, les choses seraient différentes. Toutefois, il me semble plus plausible de considérer qu’il dit autre chose, ou en fait, qu’il s’adresse en vérité à d’autres : aux membres en règle du Parti conservateur qui voteront en mai 2017 et qui se soucient de la capacité du ou de la prochain(e) chef(fe) à rejoindre, à toucher l’électorat canadien dans son ensemble.

Dans l’imaginaire conservateur 2.0, c’est-à-dire dans le Parti conservateur tel qu’il a été reconstruit par Harper au cours des années 2000, la politique est une activité inextricablement matérielle et symbolique. Une chanson empathique adoptant le point de vue d’un Afghan qui doit faire face à l’armée canadienne envahissant ses terres devient en un instant un éloge des Talibans. Les coupures à l’aide directe aux anciens combattants sont accompagnées d’une augmentation significative des fonds destinés au Souvenir. Plus abstraitement, la logique de la valeur capitaliste, ancrée dans la matérialité, n’est pas l’antithèse de la logique du don et du défi, de l’échange symbolique, comme l’a laissé entendre Jean Baudrillard à une certaine époque, mais bien son envers le plus intime, son double indénouable, comme le même Baudrillard l’a plus tard énoncé. En politique partisane, il faut tenir ensemble ces deux plans, montrer, ou laisser croire à, une maîtrise de ces deux logiques, puisque l’État existe et agit à l’intersection des corps et du langage.

trudeau-coquelicot

« Mon coquelicot est le plus gros au pays. »

Celui qui a le plus gros coquelicot, présentement, même si, ou plutôt précisément parce que c’est une simulation, un simulacre électronique de coquelicot rendu possible par les nouveaux médias sociaux, c’est assurément le premier ministre libéral Justin Trudeau.

En se montrant à Saskatoon avec une délicate fleur véritable (ou un symbole qui en a toutes les apparences), avec un coquelicot du Souvenir plus gros et vivant que les autres, Blaney se montre plus élégant que Trudeau sur sa page Facebook. En traversant le fleuve Saint-Laurent à la nage à plusieurs reprises, en le « prenant d’assaut », Blaney montre également que malgré son âge légèrement plus élevé, il peut relever le défi que Trudeau lance régulièrement à la classe politique sur le plan de l’athlétisme. Reste à voir si cette maîtrise affichée des jeux symboliques saura toucher le Parti conservateur, qui rechignera peut-être aux excessives propositions de Blaney sur la découverture obligatoire des visages à travers le pays.

Si le diable est dans les détails, ne plongeons pas plus longtemps notre regard vivant dans le cœur sombre et rougeoyant de celui qui « aime [s]on lait canadien », car il pourrait nous faire faner comme un coquelicot véritable avant même la fin du Jour du Souvenir.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Lévis-Bellechasse Parano, ou Peur et dégoût aux Etchemins

Pour « une équipée sauvage au cœur du rêve [canadien] » avec Steven Blaney

Par Simon Labrecque

Il faudrait peut-être commencer à parler maintenant de ce que vous me faites et de ce que je vous fais.

David Cooper, Une grammaire à l’usage des vivants [1974][1]

Tout ce qui agit est une cruauté.

Antonin Artaud, Le théâtre et son double [1935][2]

1286015-steven-blaneySans une énergique mise en récit journalistique, dans les deux langues officielles, qui le fasse paraître véritablement redoutable aux yeux d’acteurs décisifs de son propre camp et d’autres partis, Steven Blaney restera « simple député » pour plusieurs années encore. S’il n’accumule ni n’intensifie un réel pouvoir de conviction, s’il ne produit pas une apparence de ruse et d’intelligence politiques par la maîtrise agile et publique des signes, voire du grand réseau de l’échange symbolique avec la mort qui est l’espace privilégié de manifestation d’un certain conservatisme colonial canadien, sa course à la chefferie du Parti conservateur n’aura été qu’un léger divertissement pour ses partisans dans Bellechasse—Les Etchemins—Lévis. Ç’aura été une parenthèse pour les partisans de son collègue et adversaire Maxime Bernier, dans la Beauce voisine, ainsi que pour les conservateurs et conservatrices du Québec entier. Ç’aura enfin été un événement mineur, quoique de manière un peu plus lourde que légère, un peu plus inquiétante que divertissante, pour les francophones et pour certains anglophones d’une mare à l’autre.

Je ne me propose pas, ici, de produire cette mise en récit journalistique enlevante – je suis maintenant trop casanier pour couvrir une campagne à travers le Canada –, mais j’aimerais réfléchir à quelques conditions de possibilité et à certains effets probables d’une telle mise en scène. J’aimerais plus précisément travailler l’hypothèse suivante : pour en arriver à paraître redoutable, Blaney aura besoin que quelqu’un fasse pour et contre lui ce que le journaliste et écrivain étatsunien Hunter S. Thompson – père du « journalisme gonzo » dans lequel la couverture d’un événement fait partie de l’histoire à raconter – a fait avec Richard Nixon dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire le présenter comme « l’envers ténébreux du rêve américain », un intense repoussoir incarnant tout ce qui ne va pas avec le pays, une véritable figure du Mal en politique. Une couverture « gonzo » de la course de Blaney explorerait l’hypothèse émise par le théoricien des communications Michael Dorland à la fin des années 1980 à l’effet que le Canada, à l’instar de l’Afrique du Sud et d’Israël, est, en tant qu’État-nation, « une créature de panique », un espace où « la panique est la devise [currency] du social »[3]. La panique n’est-elle pas le fond de commerce de Steven Blaney?

On imagine Justin Trudeau bien soutenu, sinon savamment dirigé par de jeunes requins libéraux, tacticiens plus ou moins véreux en devenir, encore anonymes mais formés à la dure école machiavélique des jeux de coulisses ombrageux par de vieux stratèges comme Marc Lalonde ou Jean Chrétien. À tout le moins, le Parti libéral du Canada a déjà su, et il semble avoir réappris, à faire peur à ses adversaires en politique partisane, sinon dans d’autres sphères d’activités. Sa dernière trouvaille est de miser sur la capacité de séduction et l’exemplarité du jeune Trudeau, souple, mince et sans aspérités, avec tous les outils publicitaires du marketing contemporain[4].

Pour qu’une majorité des membres d’un vieux parti transcanadien percé, rapaillé, repercé, rerapaillé, puis re-repercé comme le Parti conservateur post-Harper croit Blaney capable de gagner les prochaines élections générales, il lui faudra assurément plus ou autre chose qu’un slogan bilingue rappelant le mouvement protestant anti-rielliste Canada First du XIXe siècle et une proposition « identitaire » allant jusqu’à prôner le tout premier usage de la clause nonobstant par le gouvernement fédéral, et ce, afin de « bannir le niqab » de l’ensemble de la fonction publique fédérale! Les « stratèges » de Blaney lui ont sans doute suggéré de s’inspirer de la récente victoire de Jean-François Lisée à la chefferie du Parti québécois en capitalisant sur « l’identité » au Québec. Ils l’ont probablement invité à se distinguer du même coup de sa collègue et adversaire Kellie Leitch, qui insiste sur « les valeurs canadiennes » et « le resserrement des frontières », en offrant la possibilité au Parti conservateur d’une forte contribution québécoise à sa tête. Il est toutefois incertain que les membres du parti recherchent une telle contribution.

Dans son texte pour le Huffington Post Québec intitulé « La course plate à la chefferie du Parti conservateur », José Soucy, qui se décrit comme un « journaliste-blogueur, libre-penseur et stratège politique », souligne « qu’aucun des Québécois conservateurs – même canadiens – qui aspirent présentement à la chefferie n’est en mesure de rallier une majorité au Québec, comme un dénommé Brian Mulroney et un Lucien Bouchard ont réussi à le faire dans le passé – idem pour le ROC » (je souligne). Dans ce contexte, que dire de l’apparente naïveté avec laquelle Blaney raconte d’emblée sur les ondes de la radio de Québec qu’on lui a recommandé de ne pas « créer de division dans le parti » au cours de la course? Selon Soucy, on lui demanderait de « créer de l’unité » qu’il en serait incapable… Les conservateurs sont-ils condamnés à se chercher un « vrai chef », un « héros providentiel » pendant plusieurs années, nous faisant découvrir au passage leurs versions de Stéphane Dion et de Michael Ignatieff, « joueurs de deuxième et troisième trios », comme le dit Soucy dans le langage du hockey qui domine dans certains milieux?

Toutes proportions gardées (ou jetées aux poubelles), s’il veut être l’équivalent canadien d’un nouveau Richard Nixon – ce dernier n’ayant toutefois pas battu John F. Kennedy (à qui Trudeau Jr. aime sans doute se comparer), ni Lyndon B. Johnson, mais leurs successeurs Hubert Humphrey et George McGovern –, c’est-à-dire, s’il désire devenir leader de son parti, puis gagner les élections et s’installer solidement aux commandes de l’État (qu’importe s’il y a un Watergate à la fin du parcours…), Blaney aurait peut-être besoin de son propre Hunter S. Thompson. Il me semble, à tout le moins, qu’il lui faudrait quelqu’un qui le déteste viscéralement, en public, mais qui soit du même coup véritablement, intimement fasciné par ses prouesses politiciennes, au point d’oser affirmer, au lendemain de sa mort (probablement encore lointaine, Blaney étant un sérieux nageur fluvial) : « He was a crook », « c’était un escroc », « un salaud », « un sale »… en tout respect! Une telle détestation irait de pair avec la production d’un portrait littéraire passionnant du rusé politicien. Qui saurait faire de Blaney un révélateur du rêve collectif à tendances cauchemardesques qui trame souterrainement la vie psychopolitique de notre grégarité – de « la nation » hallucinée en tant que telle (peu importe de quelle nation il s’agisse)? Qui juge même important de s’intéresser et de s’opposer à Blaney?

Avant de trouver « notre » Thompson – et partant du fait que, malheureusement pour nous, la perspicace et fort pertinente Chantale Hébert se refuse toujours au style trash et hyper-subjectif du journalisme « gonzo » –, par-delà les illusions rétrospectives que la gloire littéraire projette assurément sur la vie politique en train de se faire (en vérité, Nixon n’a sans doute pas eu besoin de Thompson; ce fut plutôt l’inverse…), il faut nous demander si la matière première d’une telle fascination « intensifiante » tient à des qualités intrinsèques et objectives du politicien lui-même. Cette matière première ne tient-elle pas plutôt à la mise en œuvre de la couverture « gonzo » elle-même, qui s’accommoderait bien d’autres types humains, en autant que l’écriture puisse s’alimenter à une source vive, soit, ici, l’expérience d’une campagne politique enlevante? Dans le cas qui nous occupe, l’énergie politique peut-elle venir de qui couvrirait la campagne à la chefferie conservatrice canadienne au jour le jour, ou doit-elle venir du politicien en campagne? En d’autres mots, dans quelle mesure – avec combien de médiations et quelles nuances – pourra-t-on jamais associer le nom de Steven Blaney et le qualificatif « enlevant »? Enfin, quelle plateforme médiatique actuelle saurait accorder la liberté éditoriale requise et les moyens nécessaires à une telle expérimentation politico-littéraire? La récente course à la chefferie du PQ laisse plutôt voir que le milieu journalistique n’est lui-même plus « héroïque » (ce qui n’est pas nécessairement un mal), qu’aucune individualité ne s’y démarque vraiment (laissant toute la place aux « aspirants chefs », façonnés par des publicitaires), et que la politique partisane est assez « pépère »…

Lorsqu’il couvre la campagne présidentielle de 1972 pour le magazine Rolling Stones, produisant une série d’articles hallucinés qui sont ensuite publiés sous forme de livre en 1973 sous le titre Fear and Loathing: On the Campaign Trail ’72, une sorte de suite à Fear and Loathing in Las Vegas: A Savage Journey to the Heart of the American Dream (1971) – traduit sous le titre Las Vegas Parano en France et adapté pour le cinéma par Terry Gilliam en 1998, sous le titre Peur et dégoût à Las Vegas au Québec –, Hunter S. Thompson consomme une quantité indénombrable d’alcools et de drogues, du tabac à la cocaïne en passant par l’acide. Aurait-il été si pris, et sa couverture aurait-elle été si prenante, sans la mise en œuvre de ces moyens psychotropes de possession et de dépossession de soi? Il faudrait tenter le coup pour le savoir… L’inverse est toutefois plus probable : une couverture straight edge de la campagne de Blaney, sans alcool ni nicotine, voire sans café ni sucre ni internet sans-fil, ces drogues privilégiées de la psychè contemporaine. Il y aurait bien sûr un très haut risque d’endormissement, surtout que les distances à parcourir sont immenses dans le cadre d’une course véritablement canadian!

Dans sa couverture « en supplément » de la campagne de 1972, conçue pour des gens qui consultent en principe d’autres sources journalistiques mais qui, en vérité, élèvent souvent Rolling Stones au rang d’unique source d’information, le docteur ès Gonzo se concentre surtout sur la course à l’investiture du Parti démocrate, qui oppose principalement le camp de Humphrey à celui de McGovern. Il y est donc question de mille petits jeux de coulisses plus ou moins subtils et efficaces au sein d’un même parti, d’une même sensibilité, d’un même groupe. Nixon, pour sa part, est explicitement détesté avec intensité tout au long des événements et de leur couverture. Il cherche alors à se faire réélire avec assurance – ce qu’il réussira. Peut-être nous faudrait-il concevoir la course de Blaney comme celle d’un démocrate aspirant à se faire remarquer, plutôt que comme la course d’un républicain cherchant à se maintenir? Cette perspective aurait l’avantage heuristique de suggérer que Trudeau fils pourrait être un Nixon à sa manière, même si le charisme de Justin semble en faire l’antithèse du rigide Richard et le rapproche plutôt de Ronald Reagan, souriant acteur californien.

blaney-facheNotons au passage que les qualificatifs politiques « démocrate » et « républicain », outre leur usage courant dans le contexte étatsunien, semblent objectivement forts étrangers aux soucis, au parcours et à la personnalité de Blaney, « vieux bleu » (foncé ou marin) quasi monarchiste, très fier de ses politiques sécuritaires à tendances autoritaires, surfant encore sur son passage au poste de ministre de la sécurité publique sous le dernier gouvernement Harper. Son rôle dans la promotion du sévère projet de loi C-42 et la mise en récit de sa réaction stoïque aux « attaques terroristes » de 2014 à Saint-Jean-sur-Richelieu et Ottawa occupent d’ailleurs une place de choix dans la biographie qu’il rend disponible sur son site de campagne. À l’époque, j’avais même eu un peu peur de l’ingénieur originaire de Sherbrooke, ancien candidat du parti de Mario Dumont au Québec; j’avais alors proposé à Trahir une fébrile lecture du « système nerveux » irrité et éreinté pas les tentatives de capitaliser dans l’urgence sur la violence, quelle soit « solitaire » ou d’État… Tout porte à croire que Blaney cherche à retrouver cette capacité d’effrayer, d’être pris au sérieux. Avec le reste de sa troupe, il est cependant tombé de la « scène » gouvernementale et n’est plus éclairé ni mis en valeur par la pièce qui s’y joue sans lui. Pour qu’il remonte sur scène avec fracas, il faudrait lui écrire un rôle sur mesure. C’est pour cela que Blaney a besoin de son propre Hunter S. Thompson. S’il ne fait pas peur, si personne ne croit qu’il incarne véritablement le cauchemar canadien (pour ses opposants) et si, inversement, il ne fait rêver personne, ça ratera.

Dans Romantisme politique, un livre de jeunesse essentiel mais peu lu (surtout en français, la seule traduction en date étant celle de 1928, épuisée depuis longtemps), le juriste allemand Carl Schmitt écrit un paragraphe important que j’aimerais donner à lire en entier car il semble concerner les conditions et les effets d’une couverture politique « gonzo » ou « hyper-subjective » semblable à celle produite par Hunter S. Thomson :

Le romantisme politique est un occasionnalisme subjectivé, parce qu’une relation occasionnelle au monde lui est essentielle. Le sujet romantique se substitue à Dieu, réduit le monde et la totalité des événements à de simples prétextes d’activité. Une telle substitution, en ramenant la raison suprême des choses au Moi génial, change toutes les perspectives. Elle révèle l’intime structure occasionaliste du romantisme. La philosophie de Malebranche était bien fondée sur cette idée dissolvante de l’« occasio », mais le Dieu, cause absolue, qu’il imaginait permettait de retrouver l’ordre et la légalité nécessaires à une conception réglée du monde. Et même, il reste possible d’atteindre à une certaine objectivité des relations, si l’on s’arrête dans le jeu des substitutions à une instance objective comme l’État. Mais le romantisme consiste dans la réalisation de l’attitude occasionaliste par l’individu isolé et émancipé, aboutissant aux conséquences extrêmes de son refus d’admettre un développement objectivement réglé. Dans cette situation, il n’y a pas de raison qui empêche d’user de n’importe quoi, n’importe comment, ou de former les complexes les plus aventureux d’antécédents et de conséquentes. C’est ce désordre fondamental qui forme l’attirance si grande et particulière des œuvres romantiques. Pour celles-ci, il suffit d’un quelconque donné concret qui serve de prétexte, pour construire selon le tempérament spécial du romantique, bonhomme ou démoniaque dans l’illimité et dans l’insaisissable. L’occasionnel est clairement la relation fondamentale d’où jaillit l’idée fantastique du monde ou encore, selon l’individu romantique, l’ivresse ou le rêve, la veulerie, la fable, ou l’ensorcellement. Toutes les occasions donnent naissance à des mondes toujours nouveaux, mais toujours occasionnels, sans substance, sans relations fonctionnelles, sans direction précise ni conclusion, ni définition, ni décision, ni raison finale, qui se développent à l’infini, conduits, semble-t-il, par la seule main magique du hasard. Dans un tel univers, le romantique se sert des objets, des faits, ou des événements pour satisfaire son penchant à la romantisation. Il n’y a que des prétextes[5].

Pour Schmitt, qui suit ici des intuitions exprimées par Max Weber dans son célèbre discours de 1919 à Munich, Politik als Beruf, ce romantisme est uniquement possible dans « l’effondrement » de l’ordre traditionnel produit par la modernité libérale et l’individualisme capitaliste.

Dans l’introduction à sa traduction anglaise de Romantisme politique, Guy Oakes considère non pas Hunter S. Thompson, mais le journaliste et écrivain Norman Mailer comme l’exemple par excellence d’un « romantique politique » au sens de Schmitt. Lors d’une grande manifestation contre la guerre du Vietnam à Washington en octobre 1967, par exemple, Mailer aurait été incapable d’identifier une seule raison justifiant sa présence sur les lieux. Selon Oakes, Mailer n’était pas à Washington par solidarité, ni en raison d’un sens aigu de ses responsabilités citoyennes. Plutôt, il « participait » à l’événement en « spectateur de soi », c’est-à-dire aux seules fins de se faire valoir comme intellectuel un peu célèbre parmi les marcheurs et d’amasser du matériel pour un livre à venir qui raconterait son expérience de ladite marche. Armies of Night: History as a Novel/The Novel as History, sera ainsi publié en 1968 et remportera le prix Pulitzer dans la catégorie « general non-fiction » et le National Book Award dans la catégorie « arts et lettres »! Selon Oakes,

[a]u cours du week-end de la marche, Mailer traduit un problème politique concernant l’approche que les États-Unis devraient adopter en Asie du Sud-Est en une occasion de satisfaction émotive. La marche offre à Mailer l’occasion de rêveries émotionnelles intenses et hautement conscientes d’elles-mêmes, dans lesquelles il devient un spectateur de ses propres humeurs. […] En somme, la marche est une bonne chose pour Mailer car, de multiples façons, elle lui permet de bien se sentir[6].

Une telle « poétisation » de la vie politique rendrait la politique elle-même impossible en détruisant « les conditions sous lesquelles peuvent s’effectuer des choix entre différentes conception du bien et du mal, de la justice et de l’injustice »[7]. Il ne resterait que des nuances esthétiques à apprécier individuellement, selon l’humeur du moment. Est-ce à dire que les campagnes politiques de Mailer à la mairie de New York en 1969 et de Thompson aux postes de maire puis de sheriff d’Aspen au Colorado en 1969 et 1970 n’étaient pas sérieuses? Ils étaient assurément plus proches du Parti rhinocéros que du Parti conservateur, du Parti libéral, ou même, que du Nouveau Parti démocratique.

Peut-être entendra-t-on mon plaidoyer pour une couverture enlevante de la course de Steven Blaney à la chefferie du Parti conservateur du Canada comme un écho du romantisme politique conceptualisé et dénoncé par Schmitt. Voudrais-je me servir de Blaney comme d’un simple prétexte à ma propre productivité littéraire? Il me semble plutôt que, pour ne pas laisser le souvenir incertain d’une légère nuance de gris, de brun ou de beige qui ne sera apparue qu’un bref instant dans l’écran de l’histoire politique, c’est-à-dire, pour plutôt laisser une vraie marque, une trace dans l’imaginaire collectif, c’est Blaney lui-même qui doit chercher à produire les conditions d’une poétisation de sa propre pratique politique.

Justin Ling, dans un article pour VICE Canada, qualifie d’obscène le slogan de Blaney, rendu public lors de l’annonce de sa participation à la course à la chefferie du Parti conservateur :

Le mouvement Canada First était un mouvement politique du XIXe siècle cherchant avidement à Refaire un Manitoba Protestant (Making Manitoba Protestant Again) en expulsant le gouvernement Métis de Louis Riel par l’annexion forcée de la Colonie de la Rivière Rouge. Cela, bien sûr, est arrivé.

Le choix de slogan de Blaney, jumelé à sa promesse d’aller à l’encontre de la Cour suprême pour instaurer une interdiction de la burqa pour tous les employés du gouvernement, est donc particulièrement odieux. (Je traduis)

Ling laisse entendre que Blaney a choisi le slogan « Canada First/Canada d’abord » par inadvertance, sans considération pour l’histoire. Son article se termine par une question : « Steven Blaney, n’as-tu jamais regardé une Minute du Patrimoine? » S’il veut paraître redoutable et rusé, Blaney doit plutôt réussir à faire croire (ou à faire douter) que ce slogan aux fortes résonances coloniales n’a pas été choisi par un ignorant, mais par un vrai croche, a real crook.

Peut-être voudra-t-on suggérer que la couverture journalistique de l’annonce de Blaney au Patro de Lévis par MC Gilles, pour l’émission Infoman à la télévision de Radio-Canada, constitue un premier pas vers une couverture « gonzo » de la campagne à la chefferie conservatrice. MC Gilles nous présente bien « l’envers du décor », soit la personne âgée qui voit Blaney comme un nouvel Obama, les problèmes de feedback au micro, l’imitateur de Brian Mulroney, les signes amateurs faits avec un crayon, le buffet all you can eat gratuit avec œufs miroir, beans et tranches de porc, l’annonce inutilement différée, le soutien marginal d’un seul sénateur conservateur peu connu, bref, l’aspect très cheap de l’affaire. Ce faisant, la couverture d’Infoman tient de la critique démystificatrice, de la révélation du ridicule. Toutefois, contrairement à la couverture paniquée d’un Hunter S. Thompson, elle n’arrive pas à rendre compte de la puissance (potentielle ou avérée) des politiciens. La force de séduction demeure un véritable mystère dans ce type de mise en scène, y compris lorsqu’il est question d’individus (notamment en politique municipale : Coderre, Labeaume, Tremblay) dont on peut documenter les objectives « prouesses politiciennes » sous un inoffensif costume de « vieux mon’oncle vendeur de chars ».

Dans le cas de Blaney, la question de l’existence ou de l’inexistence de véritables « prouesses politiciennes » demeure en suspens. A-t-il paru redoutable comme ministre de la sécurité publique (de la panique étatique) uniquement en raison de la présence du marionnettiste-ventriloque Stephen Harper derrière ses actes et paroles? Peut-on croire, à l’inverse, que c’est par l’habile maîtrise des signes que Blaney apparaît aujourd’hui comme un politicien mineur, un simple député inoffensif, représentant « à l’ancienne » qui s’est servi de son passage au gouvernement pour « développer son comté sur le plan économique » et s’y est ainsi installé pour un moment, comme notable d’envergure locale ou régionale, mais pas comme potentiel leader national? Tant que le doute persiste, Blaney a une chance. Il faudrait toutefois montrer de manière quelque peu convaincante qu’il est capable d’obtenir des appuis surprenants et significatifs, par la raison, la ruse ou la force, au sein même de son parti, afin que le doute ne se change pas très rapidement en certitude qu’il n’y a rien de bien démoniaque dans cette tentative du député de Lévis—Les Etchemins—Bellechasse d’un jour prétendre diriger le pays! Pour cela, il semble qu’il faille qu’un ou une journaliste ingère systématiquement de fortes doses de psychotropes, afin d’halluciner ce qui n’est pas là, ou encore de mieux voir ce qui ne se montre pas – soit par absence pure et simple, soit par un astucieux camouflage.


Notes

[1] Trad. Michel Brudeau, Paris, Seuil, coll. « Combats », 1976, p. 100.

[2] Dans Œuvres, éd. établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2004, p. 555.

[3] Michael Dorland, « Panic Canada », dans Panic Encyclopedia: The Definitive Guide to the Postmodern Scene, sous la dir. Arthur Kroker, Marilouise Kroker et David Cook, New York, St. Martin’s Press, 1989, p. 68 (je traduis).

[4] Sur le branding des « marques » libérale et conservatrice comme deux lifestyles (symboliquement : Starbucks contre Tim Hortons) sur la scène fédérale depuis le tournant des années 2000, voir l’entretien avec Dalie Giroux publié dans Lapsus, printemps 2016 (numéro « Justin, la voie ensoleillée »), pp. 64-78.

[5] Carl Schmitt, Romantisme politique [1919/1925], trad. de l’allemand par Pierre Linn, Paris, Librairie Valois, 1928, pp. 32-33.

[6] Guy Oakes, « Translator’s Introduction », dans Carl Schmitt, Political Romanticism, trad. Guy Oakes, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1986, pp. xxviii-xxix (je traduis).

[7] Ibid., p. xxxi.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

« Folie que d’y vouloir croire entrevoir »

Critique de Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2016, 144 p.

Par Simon Labrecque

Méditations beckettiennes

mal-du-quebecEn octobre 1993, l’écrivaine et théoricienne étatsunienne Susan Sontag publiait dans The New York Review of Books un essai devenu célèbre racontant son récent voyage à Sarajevo, au cours duquel elle avait mis en scène la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett. Depuis avril 1992, la capitale bosniaque était assiégée par des forces serbes et elle le demeurerait jusqu’en février 1996. Jouer Godot là, à ce moment, permettait de souligner à gros traits l’absurdité de cette guerre. En mai 1994, l’écrivain français Philippe Sollers publiait pour sa part un texte dans Le Monde soulignant la parution du deuxième tome du Théâtre complet de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade ». Selon Sollers,

[c]’est le Triomphe de l’amour qu’il fallait aller jouer à Sarajevo, et non pas En attendant Godot, comme a cru bon de le faire un écrivain-femme américain, avec autant de perversité inconsciente que d’indécence.

La situation appelait une certaine « légèreté », la représentation de rapports de séduction, plutôt que le dépouillement asséchant. La lecture du texte de Sollers sera par ailleurs l’occasion de la création du très beau film For Ever Mozart de Jean-Luc Godard, terminé en 1996. Lors d’un entretien aux Rencontres du cinéma francophone en Beaujolais, le cinéaste a raconté  que

[d]ans cet article, qui s’appelait Profond Marivaux, où il parlait de Marivaux, à un moment il se moquait d’un écrivain américain que j’ai connu à l’époque où je faisais de la critique de cinéma, Susan Sontag, qui a écrit un beau livre sur la photographie, et qui, elle, montait une pièce de Beckett à Sarajevo. Et Philippe se moquait, ironisait là-dessus, en disant : « Il ne faut pas. Ils sont déjà assez misérables. Il ne faut pas monter du Beckett là-bas. Il faut monter du Marivaux ». Ça m’a donné l’idée de faire un film qui s’appellerait Les Jeux de l’amour et du hasard à Sarajevo. Et je suis allé acheter un Marivaux à la petite librairie de Rolle, là où j’habite en Suisse Romande. Mais ils n’avaient pas, bien sûr, de Marivaux. Par contre il leur restait un Musset qui était On ne badine pas avec l’amour. Et donc le film est devenu On ne badine pas avec l’amour à Sarajevo, qui sonnait beaucoup mieux, je trouve. Et bon, j’ai imaginé que dans ce film, il y aurait deux ou trois jeunes gens qui partiraient pour monter cette pièce à Sarajevo.

C’est à l’aune de ces récits sur la convenance et l’inconvenance de faire entendre les mots de Beckett, Marivaux ou Alfred de Musset à Sarajevo dans un véritable état de siège que m’ont sauté aux yeux les exergues du dernier essai de Christian Saint-Germain, Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance. À l’exception du livre entier, mis sous le patronage de Virgile et de Racine, et de sa conclusion, mise sous le signe de Jacques Lacan, tous les chapitres débutent en effet par un extrait de Cap au pire de Beckett.

Fait à noter, Cap au pire est l’un des rares textes tardifs que le dramaturge irlandais, résidant depuis longtemps en France, ait écrit en anglais (sous le titre Worstward Ho, en 1982), sans le traduire ni le faire traduire en français de son vivant[1]. En contrepoint, j’ai pour ma part choisi comme titre un extrait de « Comment dire », le tout dernier texte de Beckett, qui fut écrit en français. Cette écriture de plus en plus minimaliste, évanescente, se prête fort bien, il est vrai, à l’épigraphie évocatrice.

Dans la première partie du Mal du Québec, intitulée « En finir avec le PQ », on retrouve donc les titres suivants, avec ces exergues beckettiens :

Chapitre 1 – Le pire ennemi de l’indépendance; « Gagner du temps aux fins de perdre. »

Ch. 2 – La sit-com péquiste; « Place au plus mal. En attendant pis encore. »

Ch. 3 – Le retour des Jeunes Talents Catelli; « Moins n’est nul remède. »

Ch. 4 – Changement de la garde; « Seul le vide sans jadis. »

Ch. 5 – Colonoscopie; « Perpétuel agenouillé. »

Dans la deuxième partie, « Le désir de disparaître », on retrouve :

Chapitre 6 – Chez nous c’est comme chez vous; « Forcé à la fin à se mettre et tenir debout. […] Dire un sol. Nul sol mais dire un sol. » [Crochets de Saint-Germain; « sol » traduit ici « ground », qu’on aurait aussi pu rendre pas « fondement ».]

Ch. 7 – Le modèle québécois; « Ouste. »

Ch. 8 – Disparaître par ignorance; « Ainsi cap au moindre encore. »

Ch. 9 – L’éducation, mettons; « Quoi lorsque les mots ont disparu? Aucun alors pour ça. »

Ch. 10 – Soins de mort : la proverbiale injection de morphine; « Un trou d’épingle. Dans l’obscurissime pénombre. »

Ch. 11 – Aidez-nous à mourir; « Un seul remède. Disparaître. Disparaître pour de bon. »

Ch. 12 – Victoires législatives en faveur de la mort; « Pire inempirable. »

La situation du Québec en 2016 serait-elle plus dramatique, plus tragique, ou autrement pire que celle de Sarajevo en 1993, au point où il serait adéquat de nous placer sous le sombre patronage de Beckett? Qui plus est, du Beckett tardif, encore plus proche du néant que celui des années 1950, d’En attendant Godot justement – de ce « théâtre de l’absurde » post-1945 enseigné depuis des années dans le programme de français « tronc commun » de nos cégeps –, qui mettait encore en scène des êtres humains reconnaissables en tant que tels et qui, pour cette raison précise, semblait éminemment pertinent à Sontag à Sarajevo? Malgré l’absence d’immeubles éventrés et de francs-tireurs embusqués sur les toits et les collines, malgré l’absence de sang, je ne peux qu’imaginer Saint-Germain répondant par l’affirmative.

Nature du mal

Au Québec, en effet, il y va d’une sorte de lent suicide collectif, alors que là-bas, à cette date – Sarajevo 1993 –, il s’agissait d’une intense guerre « ethnique » précisément marquée par un refus de disparaître de part et d’autre d’une ligne de front déterminée politiquement. N’est-il pas infiniment plus naturel pour les grégaires représentants d’homo sapiens de s’affronter en bandes historiques que de vouloir s’annihiler avec et au sein de leur propre sous-groupe culturel? C’est du moins ce type de réflexion que Le mal du Québec me semble autoriser, sinon encourager.

Il n’y va assurément pas, ici, du noble et créatif « devenir-imperceptible » conceptualisé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, notamment à la suite de Beckett. Dans le Québec diagnostiqué, voire disséqué par Saint-Germain, il y va plutôt d’un morbide désir collectif d’effacement, que l’auteur juge rigoureusement indigne, ignoble, et qui n’est pas sans rapport avec le pouvoir inouï qui se retrouve entre les mains de la classe des médecins depuis la Révolution tranquille. Plus précisément, il semble que ce pouvoir soit désormais un moyen qui puisse servir cette fin.

En effet, reprenant et approfondissant un motif de son retentissant livre précédent, L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire (Liber, 2015; une analyse de sa réception a été publiée dans Trahir), Saint-Germain voit dans l’expression « soins de fin de vie » et dans les discussions publiques autour de la « mort assistée », ou de l’euthanasie, une puissante allégorie intime et aussi un symptôme sociétal aigu de la pulsion de mort qui travaillerait le Québec d’aujourd’hui. Depuis 2015, on sait que pour Saint-Germain, le Parti québécois (PQ) est un véhicule du maintien des conditions de la colonisation anglo-canadienne et de l’« humiliation ethnique », plutôt qu’un moyen de libération nationale. C’est d’ailleurs surtout pour discuter de cette question du PQ qu’on a parlé du dernier livre de Saint-Germain (moins que du précédent) dans Le Devoir et sur les ondes de Radio VM.

Creusant le chasme – et le chiasme –, Saint-Germain en appelle maintenant très clairement au sabordage, à la mort volontaire, à l’euthanasie rapide du parti de René Lévesque. Comme pièces justificatrices, il nous montre avec humour tout le ridicule, l’absurdité qui a caractérisé les dernières années, voire les dernières décennies de ce parti, en se riant notamment des espoirs investis en Pierre Karl Péladeau (qu’il méprise vertement dans l’ensemble comme dans le détail), puis en Alexandre Cloutier, Martine Ouellet et Jean-François Lisée. Rappelons à cet égard que Saint-Germain considère que les chefs historiques du PQ, notamment les vénérés Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, étaient tous promis d’avance à perdre. Le parti n’aurait jamais eu l’intention de véritablement faire l’indépendance, c’est-à-dire de pratiquer la sécession unilatérale et la création d’un État souverain, geste politique sérieux s’il en est, demandant en quelque sorte des « chefs de guerre ». Les membres du PQ se sont plutôt choisis des « leaders » auxquels ils et elles pouvaient s’identifier, c’est-à-dire, des colonisés typiques.

Si le PQ doit mourir pour laisser place à une forme politique nouvelle, Saint-Germain s’indigne cependant devant le cynisme du grenouillant ministre de la santé, Gaëtan Barrette, qui parle publiquement, à titre de représentant du gouvernement et de la population, d’une « proverbiale injection de morphine » comme d’un geste admis, et qui encourage, avec plusieurs autres, la « trouvaille péquiste » défendue par Véronique Hivon quant à la possibilité d’autoriser les médecins à « donner la mort » aux citoyens d’aujourd’hui et de demain. Que la mort en question soit demandée, consentie, qu’elle réponde au désir d’auto-annihilation d’individus gravement malades n’y change rien, selon l’auteur : nous ouvrons une imprévisible boîte de Pandore en transgressant le tabou fondateur du meurtre, surtout s’il devient un geste sanctionné et rémunéré, autorisé par et répertorié dans un formulaire bureaucratique signé par des individus qui en tirent revenu.

Les élites socio-économiques sont réputées « prendre un pied quand on leur donne un pouce ». Or, la bio- et la thanato-politique ne feront plus qu’une seule et même politique du contrôle des populations au gré de la volonté arbitraire d’une caste de millionnaires, dont les membres ont eu, à un certain âge, d’assez bons résultats scolaires et d’assez grands incitatifs pour « entrer en médecine » et qui, sachant trop bien que le « système de santé » est à maints égards moribond, se graissent la patte en attendant de le voir s’effondrer pour de bon. La radicalité du propos fait toutefois qu’on risque fort de ne pas l’entendre, ni à droite, ni à gauche. On se surprend de ne pas voir Saint-Germain citer cette proposition que le docteur Jacques Ferron mettait dans la bouche du personnage principal de La nuit, en 1966, au sujet des médecins :

Pour les rendre plus intelligents, il faudrait en égorger trois ou quatre, chaque année, sur la place publique. Ça leur mettrait au moins un peu d’angoisse dans le ventre. Du désarroi des malades, ils tirent suffisance. La vue de la souffrance finit par les rendre insensibles[2].

Ferron a ensuite retravaillé le passage dans sa réécriture de La nuit sous le titre Les confitures de coings, invoquant au passage le théâtre français :

Molière n’a pas vieilli en parti parce que ces Messieurs de la Faculté sont restés égaux à eux-mêmes, tels qu’ils [sic] les a décrits. Il faudrait en égorger trois ou quatre par année en grande pompe sur la place publique. Ça leur mettrait un peu d’angoisse au ventre. Ils n’ont jamais eu de cœur. Du désarroi des malades ils tirent suffisance[3].

Les intentions des individus s’engageant dans la vocation médicale n’y changent strictement rien; il y va d’un système d’échange symbolique passant par la mort.

Réécritures, relectures

Ajouter? Jamais.

Samuel Beckett, Cap au pire[4].

Dans L’avenir du bluff québécois, Christian Saint-Germain surprenait en se référant d’abord aux poètes, notamment Gaston Miron et Pierre Perrault, puis en citant ensemble Mao Tsé-Toung et Lionel Groulx, Pierre Vallières et Walter Benjamin. Dans Le mal du Québec, il diversifie encore plus ses sources « à gauche », faisant notamment référence aux travaux de Louis Althusser et de Slavoj Žižek sur l’idéologie, à ceux de Frédéric Lordon sur les affects, au volume de la série L’œil de l’histoire de Georges Didi-Huberman sur la disparition et l’exposition des peuples, et à la série des Homo Sacer de Giorgio Agamben sur l’état d’exception et sur la vie nue (à ne pas confondre avec quelque conception du nudisme ou du naturisme que ce soit…). L’ouvrage se termine d’ailleurs sur une très belle page du « caractère destructeur » de Benjamin, auquel l’auteur semble s’identifier.

Amateur de ferronnerie, j’aurais bien sûr aimé y voir plus de considération pour le bon docteur, en particulier pour ce qu’il a dit à Pierre L’Hérault sur la médecine, et notamment sur le passage du système « privé » d’antan à « la castonguette », suite à la Révolution tranquille. L’année où Beckett écrivait Worstward Ho, Ferron racontait :

Il y a des avantages à la médecine d’État au point de vue du revenu! Ce fut pour moi un grand avantage. À ce moment-là, j’ai pu acheter des chevaux à mes enfants. Ce que je n’aurais pas pu faire autrement. Les désavantages, c’est la mise en tutelle de la population où tout le monde est mis en fiche. Il n’y a plus cette liberté qui existait autrefois, où les gens, que l’on ne surveillait pas, étaient dans leur milieu comme des poissons dans l’eau, pouvant se faire des prouesses d’eux-mêmes[5].

Il prônait un rôle limité de la médecine, pour éviter la médicalisation à outrance :

Aujourd’hui, la santé devient une chose assez emberlificotante et les gens sont soumis, si je puis dire, à une certaine dictature qui n’existait pas autrefois : on avait seulement besoin du médecin pour signer le certificat de décès. Le premier avantage de cette médecine était de rendre normal le concept de mort naturelle. Auparavant, toute mort était arbitraire, était une manière de meurtre qui amenait nécessairement des rites. Quelqu’un mourrait et le médecin proclamait : « Cet homme est mort de mort naturelle », et l’histoire finissait là. Sinon, le médecin ne signe pas, il y a enquête. Il est nécessaire, pour une civilisation pacifique, que la mort soit naturelle et non violente. Il faut donc quelqu’un pour en attester. Le premier rôle du médecin ce n’est pas de guérir, mais de signer un certificat de décès. C’est un rôle assez important, primordial. Ensuite, il peut être guérisseur! Mais ce n’est pas la première fonction du médecin. Si son rôle était de guérir, « guérisseur » n’aurait pas ce sens péjoratif qu’on lui donne[6].

Le seul passage dans lequel Ferron est mentionné dans Le mal du Québec peut ici être cité pour donner un aperçu du style et du propos de Saint-Germain. Il clôt le chapitre « Disparaître par ignorance » :

Sur le plan collectif, un État peu devenir fou même si cette folie est conduite sous les traits du calcul rationnel, de l’austérité budgétaire, ou du renflouement de caisses de retraite. Le travail des castors pour construire des barrages n’assure aux saumons que la misère en aval. L’expérience littéraire du Québec moderne illustre bien qu’on peut se noyer dans des eaux mortes. Il en va de l’oppression insensible comme de la délicate congestion des bronches qui mène à la pneumonie du grand vieillard et finalement à la détresse respiratoire comme celle que l’on entend dans la voix de Gilles Vigneault ou dans les chuintements de Jacques Ferron. Société monstrueusement consensuelle, le Québec est vulgaire dans son vieillissement silencieux, déboussolé depuis la Révolution tranquille. Il s’agirait d’une désintégration identitaire si cette société avait réussi à être davantage qu’un éparpillement improvisé et une tentative de peuplement des rives du Saint-Laurent. Le peuple québécois ne s’aime pas suffisamment lui-même pour être soupçonné de racisme ou d’intolérance. Conquis, ne s’en est-il jamais aperçu, et colonisé encore moins! Incontinent jusqu’à sa maturité politique, il est passé en cinquante ans des langes politiques de Groulx au protège-culotte de la désillusion péquiste.

Le désir de disparaître, jamais admis par le principal intéressé, devient manifeste dans le tâtonnement morbide ou l’expression en usage dans la description des accidents automobiles où l’on « roule à tombeau ouvert » et dans lesquels des malheureux ont « trouvé » la mort. S’ils l’ont trouvée, c’est qu’ils la cherchaient d’une certaine manière, mais sans le savoir; ils n’en étaient pas conscients. En fait, ils s’étaient arrangés pour ne pas le savoir même s’ils dépassaient à droite ou zigzaguaient entre les cônes orange. Ils avaient plutôt organisé leur conduite de telle sorte qu’il n’y aurait plus rien après eux, rien derrière eux. Ils laisseraient des dettes comme des poux souillent la tête des beaux enfants de L’Ancienne-Lorette et de Val-Alain au sortir d’un concert de AC/DC ou dans un tuyau de ponceau après un « bal de graduation » avec des condylomes en prime et un faux diplôme de secondaire V en poche. (Le mal du Québec, pp. 89-91)

Ce passage, comme plusieurs autres dans le livre, semble être une réécriture amplificatrice de formules qui étaient présentées de manière beaucoup plus concentrée dans L’avenir du bluff québécois. Paradoxalement, le Beckett de Cap au pire, patron symbolique de cet ouvrage-ci, exprime dans sa phrase fragmentée une « méthode soustractive », répétant même quelques fois : « Ajouter… Ajouter? Jamais. » Il est en ce sens remarquable que la plume de Saint-Germain soit si généreuse, sans s’essouffler mais sans étonner autant que la dernière fois.

Le passage cité plus haut me rappelle un autre passage de la main de Ferron, cette fois dans une « escarmouche ». À son retour de Pologne, le bon docteur écrivait :

À Varsovie, le Québec ne m’a pas impressionné beaucoup. Je n’avais pas dit son nom qu’après un petit sourire de politesse on faisait déjà la moue, non par antipathie, mais parce qu’avec raison on est très curieux des USA et qu’il représente une nuisance intellectuelle qui impatiente la curiosité. Un collègue hongrois m’a expliqué que nous manquions de massacres, que nous n’avions jamais connu la guerre et que nous disposions d’une liberté qu’on accorde ordinairement aux enfants, celle de tout dire, de tout écrire; qu’on nous pardonnerait un pays importun s’il tenait un discours simple et cohérent, mais que tel n’est pas le cas; que notre littérature était un prolongement des brouillards de Terre-Neuve; qu’habitués d’écrire n’importe quoi, n’importe comment, sans rigueur ni bon sens, à la petit-Vanier sous l’œil complaisait du Bison Ravi, nous concourrions, en devenant nuisance pour nous-mêmes, à la nuisance qu’on reproche à notre pays[7].

Plutôt que Beckett et son vide radicalisé, plongeant d’En attendant Godot à « Comment dire » en passant par Cap au pire, peut-être faudrait-il mettre la réflexion contemporaine sur « le pays » sous le signe du roman le plus abject qu’il m’ait été donné de lire jusqu’ici : Un rêve québécois, de Victor-Lévy Beaulieu.

Publié en 1972 aux Éditions du Jour, dédié « À Madame Rosa Rose, bien respectueusement » (la mère des effelquois Paul et Jacques Rose), et mis sous le patronage épigraphique de Jeanne-D’Arc (« Je fais mes plans avec les rêves de mes soldats endormis ») et de Paul Valéry (« Offense-moi pour me donner la force de te tuer »), le roman se situe à la fin de l’automne 1970 à « Morial-Mort », au carrefour de l’avenue des Récollets et de la rue Monselet, à deux pas du lieu où la cellule Libération du FLQ gardait en otage l’attaché commercial britannique James Richard Cross. Ce roman horrible, dont chaque chapitre (ou « coupe ») est mis entre des parenthèses doubles, raconte en détails le délire sexuel et meurtrier de Joseph-David-Barthélémy Dupuis, alcoolique notoirement violent récemment libéré de « Dorémi », qui assassine sa femme Jeanne-D’Arc à plusieurs reprises, croisant au passage des opérations policières et des hélicoptères militaires qui le laissent dans une ignorance et une incompréhension complète des événements historiques qui se déroulent tout près.

Comme plusieurs ouvrages du jeune VLB, la lecture en est proprement ardue, troublante, irritante et désagréable, étant donné le langage cru et les images horrifiantes qui se succèdent sans répit. Mais si ce cauchemar illustre véritablement la trame de fond psychopolitique de bien des individus et de bien des familles d’ici, avec tout ce que l’expression « misère noire » peut évoquer, peut-être pourrait-on mieux comprendre le choix de chefs perdants, condamnés d’avance, en le travaillant sérieusement? VLB nous dit en quelque sorte que nous sommes trop occupés pour la politique, mais que les horreurs sont de tous les côtés, de toute façon. On pourrait aussi tenter de comprendre ça non comme le refus de vouloir gagner ou même jouer sérieusement, ni comme l’effet d’une lâcheté ou d’une oisiveté nourrie par l’advenue récente d’un confort matériel relatif et toujours précaire, mais bien comme un refus plus radical encore de se choisir des maîtres et des chefs, un refus de la chefferie, point.

Dans une telle perspective, le Québec ressemblerait un peu à ce que Pierre Clastres nommait une société contre l’État, structurée pour empêcher l’émergence de cette forme spécifique de domination qui fonctionne par la concentration de la force matérielle et du pouvoir de la parole en un seul pôle, selon le modèle théologico-politique européen de la souveraineté indivise. Le Québec, il est vrai, ressemble beaucoup plus fréquemment à une société étatique, une société « à État », voire « pour l’État », désirant justement ce Un de la souveraineté, même si – ou, a fortiori, car – on regrette qu’elle ne soit pas, de fait, un État souverain « normal » dans « le grand concert des nations ». Le désir d’État prolifère, y compris lorsqu’on se revendique de la liberté et qu’on s’hallucine en dominant.

Et nous voilà, chacun de nous barricadé dans un petit bunker hypothéqué, roulant dans un petit char d’assaut de location, protégeant ses frontières narcissiques en brandissant son indifférence fiscale et son art méchant, célébrant son droit Facebook d’exister : huit millions de petits États paranoïaques, armés jusqu’aux dents. Chacun de ces petits empires exerçant ses fonctions régaliennes, à dose homéopathique, de manière inconsciente, symbolique, par négligence, par devoir ou par cruauté. Parce qu’il faut tuer pour vivre[8].

Lorsque, pour en sortir, il en appelle à une resymbolisation active du « grand Autre » par la réécriture du récit mystique de la vocation spirituelle exceptionnelle de la nation canadienne-française en Amérique, et surtout lorsqu’il invite la venue d’un chef charismatique, « populiste de gauche » capable de faire l’indépendance et même la guerre pour une décolonisation digne et grandiose, je n’arrive pas à savoir si Saint-Germain, pour sa part, tient vraiment à la vieille forme État, ou si son imaginaire s’accommoderait d’une création politique véritable. Encore faudrait-il la mettre en œuvre, dira-t-on… À tout le moins, si son optimisme affirmé semble une folie pour plusieurs, je le lis une fois de plus comme le signe d’une invitation à l’échange et au dialogue, au travail de pensée, par-delà ou en marge des réseaux polarisés.


Notes

[1] Rappelons au passage qu’à une certaine époque, près de Paris, Beckett allait reconduire à l’école l’enfant exceptionnel qui deviendrait bientôt le célèbre Géant Ferré au Québec, puis André the Giant aux États-Unis.

[2] Jacques Ferron, La nuit [1966], Montréal, Parti pris, coll. « Paroles », 1971, p. 46.

[3] Jacques Ferron, Les confitures de coings et autres textes, suivi du Journal des Confitures de coings, Montréal, Parti pris, coll. « Projections libérantes », 1973, p 46.

[4] Trad. Édith Fournier, Paris, Minuit, 1991 [1983], p. 26.

[5] Jacques Ferron et Pierre L’Hérault, Par la porte d’en-arrière. Entretiens, avec la collaboration de Patrick Poirier et Marcel Olscamp, Montréal, Lanctôt, 1997, pp. 83-84.

[6] Ibid., pp 95-96.

[7] Jacques Ferron, « Un enfirouâpé, pas d’enfirouâpète » [1974], dans Escarmouches [1975], Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1998, pp. 339-340.

[8] Dalie Giroux, « Des passions tristes. À quoi carbure la droite dans la vallée du Saint-Laurent? », Liberté, n313, automne 2016, p. 25.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

L’Épreuve kitsch

Critique de Voir le monde avec un chapeau, de Carl Bergeron, Montréal, Boréal, 2016, 360 pages (version numérique : 284 pages).

Par Simon Labrecque

Carl Bergeron écrit bien, mais il écrit trop des phrases comme « détachées [sic] de ses fondements moraux, la raison occidentale s’est laissée contaminer par les métastases de l’inertie et de l’indifférence ».

Nathalie Petrowski, critique de Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (2012)

Quand la chaine de nécessité existe par elle-même, quand la chanson qui la mettait en scène n’est plus un espace vivant, mais plutôt un puits où les expérimentateurs peuvent plonger pour faire jouer les puissances, le kitsch advient. C’est ce moment politique d’une très haute intensité et d’une très grande volatilité où la possession, le récit et la chanson sont subsumés dans le langage.

Dalie Giroux, « Comment fabriquer un État en Amérique, ou : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou » (2015)

 

L97827646241591Le livre de Carl Bergeron Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), roman autobiographique qui reprend en quelque sorte où l’auteur nous avait laissé avec son essai Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (Boréal, 2012) et qui prend la forme d’un journal de l’année 201X, a été bien reçu au Québec. Il a été l’objet de recensions critiques dans Le Devoir, le blogue de Voir et celui de Jean-François Lisée, d’éloges détaillés dans L’encyclopédie de l’Agora et L’Action nationale, d’encensements dans Le Devoir (« un livre qui exprime l’âme d’une génération ») par Christian Rioux à Paris et dans Le Journal de Montréal (un ouvrage qui « change des vies », « le livre à lire cet été ») par Mathieu Bock-Côté sur son blogue, et enfin, il fut l’occasion pour l’auteur d’être invité à La vie des idées sur Radio VM pour discuter de la question « La culture québécoise est-elle émancipatrice? » en compagnie du libraire Bruno Lalonde. Sur ce thème, Bergeron écrit : « La culture québécoise (au sens sociologique) ne libère pas, elle est une culture dont on se libère […] mais la modestie de nos origines ne nous donne pas le droit de la renier. » (9 avril – je citerai les dates du journal plutôt que les pages, pour réduire l’écart entre versions papier et numérique) Il propose par ailleurs plusieurs remarques sur les conditions matérielles et symboliques de la vie intellectuelle au Québec, dont celle-ci sur un article rédigé pour une revue dite confidentielle : « Je n’aurai aucune idée de qui, au Québec, aura lu mon texte et s’il aura seulement pu avoir un impact auprès de ceux qui s’intéressent à la vie intellectuelle. Douze heures de travail, vingt minutes de lecture, cinq réactions, zéro dollar. Le travail de l’esprit, par ici, est une grande solitude. Mais je ne me vois pas faire autre chose. Je fais ce pour quoi je suis né. » (10 septembre) Ce langage de la vocation n’est sans doute pas sans lien avec la réception favorable du bouquin dans des réseaux qui s’en accommodent, voire qui s’en revendiquent.

Bock-Côté, l’animateur de La vie des idées, est de toute évidence le M*** du roman, grand ami de l’auteur dont les apparitions rythment le journal du début à la fin et qui aurait justement réussi à se libérer de « la culture québécoise (au sens sociologique) ». En tant qu’« intellectuel décomplexé » et « héritier heureux » qui serait, en vérité, « plus » qu’un intellectuel – le porteur d’un « destin », ou du moins, d’une « potentialité » autre, d’ampleur collective (24 août) –, M*** ferait l’expérience et donnerait gracieusement à toutes et tous l’exemple de « l’atavisme surmonté ». Ses critiques éprouveraient essentiellement une jalousie honteuse face à sa hauteur « souveraine »… C’est que M*** n’aurait même pas eu à vivre l’Épreuve dont parle Bergeron à maintes reprises – et qui est sans doute son concept central, que toutes les recensions ont relevé. L’Épreuve, c’est

[…] le processus psychique douloureux, voire dangereux, par lequel un Québécois qui n’appartient pas à la médiocrité commune se fait violence pour s’élever, contre l’atavisme de son peuple, à la dignité de la culture et de l’histoire. […] La filiation dont il est le légataire inconscient et malheureux lui interdit de se croire autorisé à toucher les trésors de la civilisation et, plus encore, se les approprier pour en proposer une interprétation personnelle. […] On ne devient pas impunément soi-même quand on naît de la plaie infectée d’une petite nation sans destin, qui se nourrit de son échec et de son insignifiance. Pas un intellectuel québécois, vous m’entendez, dont la psychologie ne puisse être démystifiée à l’aune de l’Épreuve. Pas un livre sérieux qui ne soit une réponse, même allusive, à l’Épreuve – ou une vengeance larvée, comme ceux qui font semblant de ne pas être concernés (leur jeu ne trompe personne). (1er mai)

Or, le père de M***, professeur d’histoire, bibliomane et cinéphile habitant près de Montréal, aurait traversé l’Épreuve avec succès avant et, en quelque sorte, pour son fils, lors de la Révolution tranquille, lui léguant une véritable émancipation intellectuelle qui se manifesterait dans sa notoire aisance avec le langage (24 août). Pour sa part, le père de Bergeron demeurerait un colonisé qui n’entrevoit même pas l’existence de l’Épreuve. Le caractère représentatif ou typique du dernier homme et la rareté du premier témoigneraient ensemble de l’échec de ladite révolution à décoloniser le Québec.

Ancien cadre peu éduqué mais bien rémunéré à Postes Canada, divorcé, déménagé d’une banlieue à bungalows de la rive sud de Québec pour un condo sécurisé à Sainte-Foy puis une maison à Loretteville (avec une nouvelle blonde) avant de s’installer pour la retraite autarcique dans un confortable chalet quatre-saisons en Beauce, sur la Chaudière, le père de Bergeron peut discuter raisonnablement de presque tout, sauf de son ex-femme, du Parti québécois, de Montréal, des « étudiants » et de la France (1er avril). Cela serait dû à une profonde et inconsciente « haine de soi » qui serait typiquement québécoise et qui constituerait la matière même de l’Épreuve, qui est le sujet principal du roman y compris lorsqu’il y est question de drague, de littérature et de cinéma. Ce père (qui se révèlera comme un véritable avare, un Séraphin aux yeux de son fils) placerait son héritier malheureux devant la nécessité de surmonter l’Épreuve pour et par lui-même, c’est-à-dire par ses propres moyens et pour sa propre santé, voire sa survie, car ce fils a entraperçu la Beauté malgré tout. Carl Bergeron cherche dès lors la vie transfigurée par la littérature et donne à lire sa propre prose comme une mesure du chemin parcouru, un témoignage de sa métamorphose commencée à l’adolescence et achevée au tournant de la trentaine. Pour Bergeron, cette écriture travaillée est à la fois un effet et le moyen crucial du dépassement de la honte héréditaire. Bien sûr, ce dépassement laisse des traces, des cicatrices, et son accomplissement n’est jamais assuré, mais l’auteur énonce tout de même y être parvenu. Le chapeau du titre témoignerait dans l’habillement de ce qui serait un véritable passage à l’âge adulte, une sortie de la minorité intellectuelle grâce au style, une accession à l’élégance par le délaissement du mou.

Qui suis-je pour nier que cet écrivain soit arrivé à devenir lui-même, ou qu’il soit parvenu à se penser et à se vivre, se concevoir et se sentir, à l’instar de son truculent ami médiatique, comme un homme libre et civilisé, bouleversé et élégant, sensible et spirituel? Je m’intéresse beaucoup moins au livre de Bergeron pour sa réponse exemplaire – du type : j’y suis parvenu avec difficulté, comme peu l’ont fait, peut-être le pourrez-vous également, sait-on jamais – que pour le problème qu’il pose et qu’il incite à réfléchir. Ce problème concerne la mise en récit des origines, de leur caractère déterminant et des possibilités d’émancipation qui peuvent en être dégagées. C’est un problème inextricablement esthétique et politique. À mon sens, sur le plan de l’écriture, il rappelle un différend insistant quant à la pertinence de représenter et de parler de la laideur et du mépris comme trame du Québec – dans les termes cinématographiques de Bernard Gosselin et Pierre Falardeau : filmer ou pas « le gars avec des souliers blancs et des pantalons mauves », ou « les milliers de gars en souliers blancs et pantalons mauves », colons dans les deux sens du terme.

Habitant du Plateau Mont-Royal à Montréal, Bergeron serait né sur la rive sud de Québec en 1980. Plus précisément, il aurait grandi dans « un bungalow certes modeste mais très honorable en banlieue de Lévis » (1er décembre), banlieue qu’il rebaptise étrangement Conifères-les-Bains (1er avril, 22 août, 27 octobre, 29 octobre, 30 octobre, 24 décembre). Pourquoi ce pseudonyme dans un ouvrage qui oscille entre littérature et sociologie en se souciant justement de ce que Gaston Miron appelait le natal? Résidu de pudeur généalogique de l’auteur face à sa provenance et à la mise en récit de ses conditions d’émergence, alors qu’il est par ailleurs prolixe à ce propos? Suite logique de l’anonymisation de certains amis et certaines amies (mais pas tous et toutes) qui ne gardent souvent que la première lettre de leur nom, suivie d’astérisques (ou parfois aucune lettre)? Clin d’œil à Marcel Proust, auteur admiré qui a donné le nom de Combray à l’Illiers de son enfance, une commune française qui a depuis ajouté le nom fictif à son nom pour désormais se présenter au monde (surtout aux touristes proustiens) comme Illiers-Combray? Inversion du geste d’abjection répété de Victor-Lévy Beaulieu qui parle avec perversité du « Morial-Mort » de son adolescence, qui n’était justement pas natal?

À ma connaissance, aucune recension de l’ouvrage n’a noté cette singulière pratique de la dénomination mise en œuvre par Bergeron. C’est précisément sa renommaison du lieu de l’enfance que j’aimerais débroussailler, en reprenant quelques sillons récemment entamés dans Trahir à l’occasion d’une double recension des ouvrages du sociologue Frédéric Parent et du romancier Gabriel Marcoux-Chabot, « Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée », qui poursuivait un travail autour du comté et de la rue de Bellechasse – or, la famille maternelle de Bergeron proviendrait de Honfleur, dans Bellechasse (10 juin). En questionnant les usages toponymiques créatifs, il s’agit de penser à nouveaux frais certains modes d’habitation du Québec contemporain. Alors que Marcoux-Chabot utilisait de vrais noms dans sa fiction Tas-d’roches, Parent utilisait un nom de village inventé pour faire sa science dans Un Québec invisible. Qu’en est-il de Bergeron, qui n’hésitait pas, dans Un cynique chez les lyriques, à nommer Deschambault (Boréal, 2012, pp. 58 et 87), la ville de l’enfance de Denys Arcand?

À mon sens, pour comprendre la renommaison du terreau de l’auteur, il faut d’emblée imaginer l’irritation, sinon le désarroi sensible éprouvé par celui que les médias ont volontiers décrit comme un « dandy » (suivant en cela son autodescription) face aux résonances du nom de son village natal. Pensons au paysage et à la mise en mots d’une très similaire, sinon identique « banlieue de Lévis » : Pintendre. Selon Wikipédia, réservoir numérique du sens commun contemporain,

Pintendre est reconnue pour :

Le Lac Baie d’or, réhabilité en 2006 pour permettre un meilleur écosystème aquatique;

Le Site des Pins, un parc municipal situé à l’extrémité de la route Monseigneur-Lagueux. Le Lac, une ancienne fosse septique, a été réaménagé et possède maintenant sa propre éolienne afin d’être oxygéné. Le Site des Pins est maintenant régis par le 118e groupe scout de Pintendre;

Sa spécialité dans l’élevage et l’accouplement de chevaux, de lamas et de chèvres;

Pintendre Autos Inc., le leader mondial dans le secteur du recyclage automobile.

Or, et voici le frisson qui surgira chez « le bel esprit » ou « l’homme de lettres », qui se détourne déjà à l’évocation de la fosse septique réaménagée et de Pintendre Autos :

Selon les sondages d’Indice du Bonheur Relatif (IBR), Pintendre serait la première municipalité dans la région de Lévis, faisant sa place dans les 25 premières villes de la province de Québec.

L’esthétique de la joyeuse cour à scrap est l’antithèse de la lancinante mélancolie de celui qui se pense comme un chercheur de beauté et de valeur pure, comme un esthète, justement, qui est pris dans la laideur et la quétainerie encombrantes d’un pays inachevé, un Québec rempli de vieille scrap matérielle et symbolique – et qui doit donc s’élever seul, par exemple en se réfugiant les jours d’été dans la vénérable bibliothèque du Collège de Lévis, dans une allégorie du passage du Kébac vers l’Universel (édité à Paris).

Prenons toutefois garde au ton de nos énoncés et aux tournures de nos caricatures, en accusant réception de ce second paragraphe de la deuxième entrée du « journal » :

Petite remarque stylistique : il n’est pas rare, chez les universitaires les plus radicaux, quel que soit leur clan, que la surenchère conceptuelle côtoie la véhémence et la vindicte. Quand un polémiste universitaire veut faire du style, il n’élague pas, il ne reformule pas. Ou il recourt aux néologismes et à l’enflure, ou il s’encanaille et prend ce qu’il croit être le contrepied de la norme universitaire : le langage cru. (2 janvier)

Soit. Sur le plan matériel, je noterai sobrement que ma version numérique de Voir le monde avec un chapeau, achetée un soir au coût de 19,99$ (plus taxes) à partir du site internet de Boréal et lue grâce à un logiciel étatsunien gratuit – renonçant pour le coup à l’odeur du papier, source réputée de nostalgie immédiate pour qui feuillette au grès du vent depuis longtemps –, remplace curieusement chaque espace insécable dans le texte par un point d’interrogation. Cela a pour effet de singulièrement intensifier l’aspect questionnant du bouquin, faisant proliférer les signes doubles « ?? », « ?! » et « ?; ».

Je lis donc l’auteur hésiter lorsqu’il répète un lieu commun sur « la pauvreté de [notre] peuple », par exemple, lors d’une excursion au dépanneur : « Loto-Québec est une de nos sociétés d’État les plus lucratives mais aussi une des moins honorables?; sous prétexte d’occuper un marché qui tomberait sinon sous la coupe du crime organisé, elle prospère sur la misère des gens et les entretient dans la pauvreté culturelle et morale. » (13 janvier) Ou encore, à partir de Miron, cette autre hésitation accidentelle qui vient ramollir une affirmation tragique : « Le noir de ce qui nous précède finit toujours, un jour ou l’autre, par entrer en nous?; à la culpabilité succède, chez le poète, le désir d’écrire et de témoigner. » (20 février) L’impression de rectitude morale et de jugement assuré censée émaner de la plume incisive, du style recherché de l’auteur, rate donc à répétition sur mon écran en raison d’une infinitésimale catastrophe typographique répétée à satiété! Dans ces conditions sans doute attribuables à la société technologique « postmoderne » (mot repoussoir pour l’auteur, né un an après la publication du Rapport sur le savoir commandé à Jean-François Lyotard par le gouvernement du Québec), conditions « bassement matérielles » et donc néanmoins essentielles à la structuration de la sensibilité et du sens, les flâneries du dandy autonommé n’arrivent pas à peindre avec constance une figure spirituelle décisive – ce qui semble avoir été une bonne part du projet de l’écrivain, qui se présente en grand lecteur, en ami de Bernanos et Machiavel. Conifères-les-Bains, dans un tel travail de mise en scène d’un soi éprouvé surmontant des ruines héritées, ce serait tout simplement une tournure forgée pour embellir Pintendre?!

 

Centre-ville de Pintendre

« Autour de la cour de récréation déserte, l’église et le presbytère, le bureau de poste, le terrain de jeu et le terrain de baseball, la 4e Avenue que j’empruntais chaque jour : une petite municipalité sans histoire ni attrait, que j’aimais de tout mon cœur et que j’étais prêt à défendre à mains nues contre le monde entier pour cette simple raison que j’y étais né. » (26 janvier)

Pour Bergeron, l’embellissement n’a toutefois rien d’un simple tour : c’est une question de survie. Le style, la beauté, l’harmonie et la mise à distance de la laideur, tout cela concerne précisément l’habitabilité d’un milieu, l’hospitalité d’un climat tout entier (d’où un souci très littéral de l’auteur quant à l’hiver québécois, qui est longuement décrit comme une saison terriblement inélégante et cruelle). L’écrivain énonce se soucier principalement de décrire et d’interpréter « la réalité profonde des choses » (7 décembre), un plan où il se sent chez lui. Le style, donc la surface et les conditions de l’apparence, sont précisément, pour ce lecteur de Machiavel et de Proust, la réalité la plus profonde. « Découvrir le monde, c’était découvrir la beauté, et découvrir la beauté, c’était découvrir le style, qui est la loi du beau et du vrai, de la forme et du fond. » (22 août)

Selon moi, le nom pourtant très beau de Pintendre ne peut agir comme un repoussoir esthétique, comme une tache à effacer ou à transformer, que pour quelqu’un qui connaît bien le paysage physique singulier qu’on peut y voir, et peut-être le paysage mental qu’on peut y parcourir – quelqu’un qui connaît plus que le nom, qui ne peut oublier, par exemple, la multiplicité de vieux bazous en ruine qui forme la longue devanture de Pintendre Autos. Cette impossibilité de l’oubli concerne à la fois la laideur et l’origine; elle concerne une certaine laideur d’une certaine origine qui, en tant que telle, laisse des traces. Or, il n’est pas question pour Bergeron de poétiser (ou de laisser se poétiser) le paysage industriel ou post-industriel de la cour à scrap, par exemple en touchant sensuellement du métal rongé par la rouille ou en humant avec délectation les relents d’huile à moteur dans la poussière de gravelle estivale. Une telle transsubstantiation de la laideur en beauté (si ce n’est que pour survivre) est inadmissible, chez lui, précisément parce qu’elle masquerait la vérité, une laideur objective qu’il faut apprendre à reconnaître comme telle si on veut s’élever sur le plan de la civilisation et de la civilité.

Pour Bergeron, en effet, trouver subjectivement beau ce qui est véritablement laid ne peut être qu’un produit de l’aliénation historique. À cet égard, sa position sur l’usage de la langue est exemplaire. En un mot, il refuse le joual comme une langue déchue – et il refuse aussi les tentatives « exploréennes » à la Gauvreau, qu’on pourrait croire opposées aux écritures joualisantes car les premières tentent de créer du nouveau et du singulier alors que les secondes tentent de rassembler et valoriser du commun. Selon l’auteur, qui a complété une maîtrise en littérature française à l’Université de Montréal, écrire et traverser l‘Épreuve, écrire pour surmonter la haine de soi héritée des suites de pères et de mères, cela implique d’abord d’apprendre à maîtriser la langue française plutôt que de chercher à lui « faire mal », à la « tordre » ou à la « désarticuler », comme plusieurs littéraires affirment encore vouloir le faire sur un mode avant-gardiste depuis longtemps suranné. La parlure locale en colonie n’est pas pittoresque (« épargnons-nous, si vous le voulez bien, le pénible argument de l’accent du Poitou du XVIe siècle » (11 juin)), mais objectivement corrompue, selon le dandy qui désire la métropole/mère-patrie.

Pour un Canadien français, traverser l’Épreuve requiert d’apprendre à parler et à écrire sa propre langue maternelle dont il est dépossédé à répétition depuis l’enfance, et depuis avant sa naissance. Cet apprentissage est une élévation, une libération. C’est le chemin le plus droit vers la souveraineté individuelle – notion qu’on aurait aimé voir conceptualisée plus finement par celui qui aurait fait des études en science politique et qui affirme être « un drogué des rituels régaliens »; or, la souveraineté, comme la référence française et la nation, sont réifiées par l’auteur, qui prend ainsi ses distances face au chantre florentin de la contingence renommée Fortuna. Sur le plan de la langue, l’auteur se veut exemplaire :

Je suis de ces héritiers maudits, plus nombreux qu’on le croit, pour qui naître québécois, c’est faire deux fois l’expérience de la Chute, deux fois l’expérience de l’amputation. Je proviens de cette couche de la tribu qui n’était pas censée, jamais, apprendre à écrire et qui devait servir, pour l’éternité, de repoussoir pour les collabos de l’intérieur et les ennemis de l’extérieur. Mais voilà : l’improbable est arrivé et je suis là. Né de la honte, j’ai à vous parler, amis infâmes québécois, de la honte dans un langage qui n’est pas celui de la honte. » (24 juillet)

C’est pour indiquer la source de ce langage « qui n’est pas celui de la honte » que Bergeron (se) construit « la référence française » comme un objet stable.

Quoi de plus français qu’un toponyme du type X-les-Bains? Au Québec, seul le village de Saint-Irénée-les-Bains, dans Charlevoix, est aujourd’hui désigné selon cette formule choronymique généralement réservée aux lieux de guérison ou de villégiature près d’une source thermale. L’auteur, par ce nom, semble donc exprimer son désir de France à partir d’un lieu qui a bel et bien son lac (réaménagé), son Site des Pins qui a, cependant, une origine littéralement merdique… S’il s’agit de recouvrir le tout d’un voile fantasmatique, la tentative ne sera donc pas sans évoquer la célèbre définition du kitsch proposée par Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être (Gallimard, 1989, p. 357) : « Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde, au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable. »

Bergeron répondrait peut-être que sa « négation de la merde » est seulement relative, puisqu’il énonce à plusieurs reprises l’importance, à ses yeux, de faire preuve d’une fidélité supérieure face à ses origines (9 avril, 11 juillet, 22 août, 29 octobre), précisément en raison de leur modestie et de la part de honte qui leur est liée. Le mépris et la honte ont leur utilité pour l’écrivain qui y trouve, comme dans toute occasion, une chance amorale d’écrire – un peu à l’image de ceux et celles que Carl Schmitt, au tournant des années 1920, qualifiait de « romantiques politiques » et qui pratiquent un « occasionalisme subjectivé » qui fait du monde entier l’occasion sans cesse renouvelée de leur production d’un roman ou d’un poème infini.

À plusieurs reprises, Bergeron tente de parer aux objections qu’il anticipe quant à son élévation de « la mère patrie » hexagonale au titre de « référence ». Cette élévation risque en effet d’être perçue comme un effet supplémentaire de la colonisation – celle de Paris, qui précéda celle de Londres et de Rome. Faire l’éloge de la France, plutôt que de l’Angleterre, du Vatican, voire des États-Unis, n’est-ce pas un produit de l’aliénation profonde, de la situation coloniale historique du Québec ou du Canada français? Une autre forme du complexe du colonisé? Selon Bergeron, de telles questions couvent souvent une valorisation de l’américanité et cherchent principalement à contourner l’essentiel, soit le rattachement initial et profond de la nation québécois à la civilisation française, qui fait précisément que cette nation existerait en tant que telle. Or, c’est justement ce que son père, par exemple, n’accepte pas de reconnaître, comme plusieurs compatriotes qui trahissent ainsi leur propre peuple. Selon Bergeron,

Il n’y a pas de limite au déni ratiocineur et aux stratégies d’évitement du Québécois vaguement joualisant qui prétend avec morgue être délivré de l’influence de la France. Qui est le plus complexé?? Le Québécois qui n’hésite pas à s’appuyer sur la référence française pour mieux comprendre sa condition?? Ou celui qui refuse toute comparaison avec la mère patrie pour ne pas avoir à subir le rétrécissement douloureux de l’image qu’il se fait de lui-même et des siens?? » (22 avril, note 4).

De sa France (qui est assurément partielle et partiale, imaginée ou rêvée), Bergeron importe l’image du dandy comme « sage, un des derniers représentants de l’héroïsme dans un monde borné qui a renoncé à l’exception et au salut. » (16 août) Il trouve sa place à Montréal plutôt qu’à Pintendre ou à Lévis, après un séjour d’étudiant dans une mansarde du Vieux-Québec. C’est dans la métropole québécoise, par exemple, qu’il se procure le chapeau mentionné dans son titre, entre divers emplois alimentaires mis au service de sa vocation d’écrivain. Je cite (toujours à partir de la version électronique) :

C’était un jour triste d’automne, comme aujourd’hui. Je m’étais levé avec cette certitude aussi étrange qu’inattendue : il me faut un chapeau. Idée gratuite qui m’était venue sans s’annoncer et à laquelle j’ai cédé sans opposé de résistance. J’ai pris une douche?; je me suis habillé avec élégance, comme pour une activité spéciale?; puis je me suis dirigé chez Henri Henri. Je déambulais entre les présentoirs, aérien et vaguement concupiscent, en laissant traîner ma main sur les étoffes, quand un vendeur septuagénaire s’est approché. Il a compris mon désir et, dans la minute, a sélectionné pour moi un chapeau, que j’ai adopté sans discuter?; il m’allait comme un charme. Ce chapeau épousait ma forme, comme l’eût fait une robe chez une femme.

La loi de l’élégance est partout la même. La beauté naît du sens de la forme. C’est vrai du vêtement, de la littérature, de la peinture. L’âme parle alors à l’entendement et lui transmet une certitude qui ne se réduit pas à la raison. Ce chapeau, c’est moi, se dit l’homme?; cette phrase, c’est moi, se dit l’écrivain. C’est quand l’âme se reconnaît dans la forme choisie qu’elle transmet son précieux assentiment et que tout devient clair pour la raison.

En sortant sur le trottoir cradingue (dans ce secteur de la rue Sainte-Catherine, tout est en déréliction), je me sens protégé, comme après la lecture d’un grand livre. Je me sens pacifié au milieu de la décadence. (18 novembre)

Suit un passage sur « l’antiélégance revendiquée » des « squeegees, des punks, des toxicos ». Il est bien entendu impertinent de qualifier Bergeron d’hautain ou de pédant à la suite d’un tel passage, puisqu’il revendique une conception de la hauteur basée sur l’élégance classique et le style aristocratique (marqué du mépris artiste pour « le bourgeois » et d’une certaine admiration pour « le paysan »). Il m’apparaît plus intéressant de faire entendre comment le chapeau de Bergeron est l’envers de celui d’un personnage qui hante ses écrits, Maurice Duplessis, tel qu’il fut mis en scène par Denys Arcand.

À la fin du sixième des sept épisodes de sa série Duplessis, diffusée à la télévision de Radio-Canada en 1978, Arcand place Duplessis (Jean Lapointe) en compagnie d’un jeune Daniel Johnson (père) (Raymond Cloutier), dans la chambre du premier ministre au château Frontenac, en 1958. Il est d’abord question de la grève du textile à Louiseville, de ce secteur entier comme d’une « industrie de pauvres » et de la nécessité de rapidement « crever l’abcès ». Cette discussion est mentionnée par Bergeron dans son livre sur Arcand, avant qu’il qualifie Séraphin Poudrier et Duplessis de « deux pères imparfaits et souvent détestables de la “Grande Noirceur” [qui] ont été les indispensables repoussoirs de la nouvelle mythologie lyrique qui se mettait en place avec la Révolution tranquille » (Boréal, 2012, pp. 38-39). Suit une discussion sur l’exercice silencieux du pouvoir et sur la politique comme ce qui précède et entoure l’usage des revolvers. Enfin, parlant du besoin d’illusion comme aspect de « la nature humaine », le Duplessis d’Arcand raconte (je transcris à partir de YouTube) :

Mes premiers discours, je portais un vieux chapeau, tout défait. Pour avoir l’air un peu habitant… Qu’est-ce que tu veux, le monde n’avait pas une cenne! Fait que le temps qu’ils regardaient mon chapeau, ils ne voyaient pas mon bel habit en woolen anglais. Je me déguisais comme j’ai déguisé mes discours. Quand tu commences comme ça, bien, tu ne peux plus être arrêté. Puis quand ton monde écoute la Bolduc puis la famille Soucy, bien, tu ne leur mentionne pas Beethoven trop souvent! Pour mes tableaux, il ne faut pas que j’en parle trop, trop, ça me nuirait. Le monde est habitué, ils ont vécu avec des calendriers du Cap-de-la-Madeleine. Quand je parle de tableaux, je pense à Renoir. Auguste Renoir… Quand je vois un Renoir, moi, les larmes me viennent aux yeux.

Bergeron ne commente pas directement cet épisode du chapeau, mais il parle d’un « cynisme machiavélien du pauvre » à l’œuvre dans Duplessis en citant la conversation qui précède sur la grève de Louiseville. Dans Voir le monde avec un chapeau, il revient à quelques reprises sur Arcand, au sujet de son roman Euchariste Moisan qui adapte le Trente arpents de Ringuet (3 février), de son article sur « l’héritage de la pauvreté » paru dans L’inconvénient en réponse à VLB qui l’aurait qualifié d’« artiste déliquescent » (21 mai) et pour raconter leur rencontre à l’occasion de la rédaction de Un cynique chez les lyriques, dans lequel Arcand a écrit des commentaires en note (1er juillet). Là encore, il n’est pas directement question du chapeau de Duplessis.

L’usage politique déclaré du couvre-cheuf mis en scène par Arcand soulève toutefois la question de la politique qui serait liée à la mise en scène du chapeau de Bergeron. Quel rôle joue cet éloge de l’élégance, de la littérature, de l’État régalien, de la différence sexuelle et de la référence française dans le paysage politique contemporain au Québec? Si Bergeron affirme ne pas être un idéologue, s’il se revendique d’un certain patriotisme aristocratique plus proche de l’esthétisme que du travail de terrain, il raconte tout de même conseiller son grand ami M*** quant à ses prises de position et ses déclarations (24 août). Quelle puissance de recodage ou de métamorphose du passé s’est accumulée dans la tête de celui qui porte ledit chapeau pour qu’il se souvienne de Pintendre comme de Conifères-les-Bains – tant qu’il n’y retourne pas en personne, car alors, il est uniquement frappé par la singulière largeur des rues de banlieue (29 octobre)? Je sens que je devrai aller faire un tour dans mon Saint-Jean-Chrysostome natal pour le savoir.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque