Tout lire, tout dire, ou « Minute que je finisse mon paragraphe! »

Critique de Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sartre à Victor-Lévy Beaulieu, de Yan Hamel, Montréal, éditions Nota Bene, coll. « Essais critiques », 2016, 363 pages.

Par Simon Labrecque

Raconter une histoire pour que l’on puisse entendre et pour que je puisse moi-même entendre ce que j’ai à dire. Cette petite phrase de Walter Benjamin : « On peut tout dire à quelqu’un à condition de lui raconter une histoire » m’a toujours frappé.

Wajdi Mouawad

nb-cetace-corbeauJ’ai d’abord essayé de ne pas lire l’essai critique de Yan Hamel Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sarte à Victor-Lévy Beaulieu, paru cet automne chez Nota Bene. Après avoir eu vent de sa publication via les réseaux de la Société d’études beaulieusiennes, j’ai été intrigué par son titre et son sous-titre (quel auteur est quel animal? qui se rapproche du Léviathan, qui du charognard? pourquoi « de » l’un « à » l’autre? qu’en est-il de ce passage?). Je me savais d’emblée séduit, curieux, surtout que la quatrième de couverture promettait une écriture originale de la part du professeur de littérature à la TELUQ, un traité nuancé du rapport à la connaissance et à l’écriture dans des formes échappant aux normes universitaires et au style monotone, plate. Cependant, je jugeais (assez objectivement) n’avoir ni le temps, ni les moyens de me procurer le bouquin, de le lire, puis (me connaissant) d’écrire (sans qu’on me le demande) une critique pour Trahir dans les interstices du quotidien (qu’il faut souvent, en vérité, forcer un peu). Je sentais que si je commençais, je ne pourrais pas m’arrêter avant d’avoir digéré et commenté (renvoyé?) le texte. Je le gardais en tête, me promettant de lui réserver quelques jours, mais seulement au cours des Fêtes ou au début de l’hiver qui s’annonce dur et maigre.

L’invitation à la lecture insistait, elle restait présente, mais son intensité demeurait basse. J’aimais imaginer ce que j’allais trouver dans le livre. Je me projetais vérifiant s’il pouvait ou devait s’inscrire dans la galaxie que j’explore depuis des mois, faite de textes du Québec sur le Québec (à ce jour, notons-le, uniquement des textes d’hommes dits blancs – colons d’Amérique). Cette exploration a justement commencé par la publication dans Trahir, le 3 janvier 2015, d’une critique de la biographie du syndicaliste Bernard « Rambo » Gauthier, écrite par Victor-Lévy Beaulieu[1]. C’est suite à ce texte que j’ai connu la Société d’études beaulieusiennes. En lisant Le cétacé et le corbeau, écrit sous forme d’entrées de « carnets critiques » datées, j’ai pu apprendre que le travail d’écriture de Yan Hamel sur le rapport méconnu entre Sartre et Beaulieu – et, notamment, sur la curieuse absence d’un Monsieur Sartre ou un Pour saluer Jean-Paul Sartre dans l’œuvre gargantuesque de l’écrivain de Trois-Pistoles – s’est justement fait au cours de cette même saison, entre novembre 2014 et mars 2015. Car j’ai cédé… J’ai acheté le livre, je l’ai lu et j’écris maintenant cette critique. Je la mettrai mimétiquement en récit sous la forme d’une chasse aux signes.

 

Le libraire, la situation matérielle

C’est un enregistrement vidéographique de Bruno Lalonde, propriétaire de la librairie Le livre voyageur, au 3547 avenue Swail, à Montréal, qui m’a fait céder (sans le savoir). Depuis plusieurs années, Lalonde publie des critiques, des réflexions et des entretiens filmés sur YouTube. Peu après avoir réalisé une première vidéo sur Le cétacé et le corbeau, il en a fait une deuxième, beaucoup plus longue, sous le titre « “Communauté d’expérience” : Carl Bergeron et Yan Hamel ». Pendant environ 53 minutes, le libraire lit ensemble Le cétacé et le corbeau et Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), roman-essai également composé d’entrées de journal datées, que j’ai recensé pour Trahir en août dernier. Je soulignais alors mon étonnement face au fait que Bergeron, qui propose une réconciliation vécue difficilement entre « origines populaires » et « haute culture » via le motif structurant de « l’Épreuve » dans la vie intellectuelle québécoise, camoufle son Pintendre natal sous le pseudonyme francophile Conifères-les-Bains[2]. J’ai dévoré Voir le monde avec un chapeau après avoir réalisé que Bergeron était originaire de « la grande région de Québec »; j’ai entrepris de découvrir son origine et de situer le texte dans ce corpus qui m’intéresse : l’ensemble des écrits témoignant des modes d’habitation de la vallée du Saint-Laurent, et plus précisément de la région de Chaudière-Appalaches. En comparant Le cétacé et le corbeau et Voir le monde avec un chapeau, et surtout en affirmant au passage que Yan Hamel vient lui aussi de « la région de Québec », Lalonde m’a convaincu : il fallait que je me réengage immédiatement dans cette chasse visant à réfléchir aux rapports entre la mise en scène des origines et les façons d’habiter le territoire.

Un soir entre novembre et décembre, passant par la station de métro Berri, j’ai donc fait un petit détour par la Coop de l’UQAM et je me suis procuré un exemplaire au coût de 26,95 $ (plus taxes). J’ai ensuite dévoré le bouquin. Fait singulier, je l’ai surtout lu assis dans des moyens de transport collectifs : les wagons de métro et les autobus de la STM (allant à Place Versailles m’acheter un nécessaire manteau d’hiver, pas trop cher par exemple) et les autobus de Greyhound entre Montréal et Ottawa (allant enseigner « political life in Quebec » aux aurores et revenant à la brunante par la 417). Il s’agit d’un livre fort stimulant, qui tente de bien des manières de « tout dire », à l’image de ce que Sartre et Beaulieu ont souvent tenté de faire.

J’avais l’habitude, sans trop savoir pourquoi, d’avoir une pensée pour Wajdi Mouawad lorsque je rentrais à Montréal par l’ouest et remontais Berri jusqu’au terminus d’autobus. Surtout en fin d’automne, avec le froid qui débute. Yan Hamel m’aura donné une raison identifiable, ou des mots précis à adjoindre à cette pensée récurrente. Par son insistance sur les difficultés et les bonheurs découlant de sa décision de choisir la recherche en littérature comme forme de vie (et sa chance d’être payé régulièrement et généreusement pour cela), il m’a rappelé ces lignes prononcées par Jeanne Marwan dans Incendies, alors que la jumelle enseigne un premier cours de théorie des graphes :

Les mathématiques telles que vous les avez connues jusqu’à présent ont eu pour but d’arriver à une réponse stricte et définitive en partant de problèmes stricts et définitifs. Les mathématiques dans lesquelles vous vous engagez en suivant ce cours d’introduction à la théorie des graphes sont d’une tout autre nature puisqu’il sera question de problèmes insolubles qui vous mèneront, toujours, vers d’autres problèmes tout aussi insolubles. Les gens de votre entourage vous répéteront que ce sur quoi vous vous acharnez est inutile. Votre manière de parler changera et, plus profondément encore, votre manière de vous taire et de penser. C’est cela précisément qu’on vous pardonnera le moins[3].

 

Généalogies, recherches d’origines

Dès l’incipit, j’étais à l’affût du nom, ou des traces du nom de l’origine de la plume qui se déploie dans Le cétacé et le corbeau. D’où vient Yan Hamel, l’écrivant? S’il écrit à Montréal, dans le quartier Villeray tout près du bar Le Huis Clos – il ne peut s’empêcher de faire remarquer cette coïncidence à saveur sartrienne dans le livre (p. 192) –, d’où parle-t-il, comme on le demande encore parfois?[4] Ce spécialiste québécois de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale dans le roman français et de l’Amérique selon Sartre, quels sont les lieux de sa provenance (Herkunft) et de son émergence (Entstehung), pour reprendre les deux catégories critiques de la recherche de l’origine (Ursprung) que Michel Foucault distingue dans l’approche généalogique de Friedrich Nietzsche?[5]

Quelques mots, d’abord, sur le caractère problématique d’une telle recherche, surtout lorsqu’il s’agit de l’origine d’un(e) autre. Dans sa critique pour Spirale du livre La route du Pays-Brûlé. Archéologie et reconstruction du patriotisme québécois (Atelier 10, 2016), du professeur de littérature à l’Université Laval Jonathan Livernois (essai que je n’ai pas lu – pour une raison indéfinie, il se rappelle à moi avec régularité sans m’attirer), Samuel Mercier identifie un « problème d’énonciation » dans le centrage de l’essai sur la personne de l’essayiste. Il écrit ensuite ceci :

Le patriotisme, je l’ai évoqué, est un terme au lourd passé. Contemporain du terme nation dans son développement, le terme patrie garde en lui le fond aristocratique d’une « terre des pères » liée au sang et à la lignée. De voir Livernois ressasser son passé familial n’aide pas la cause de l’essai qui reste marqué par ce rapport à la souche. Certes, il faut réévaluer cette souche, d’après l’essayiste, tutoyer les ancêtres pour y voir des hommes et non des mythes, mais la question de savoir qui parle se pose sans cesse. Faut-il montrer son pedigree? Devrais-je convoquer mes racines de la Côte-de-Beaupré pour parler du Québec?

Cette dernière phrase tient de la prétérition ou de la contradiction performative : Mercier laisse entendre qu’on devrait répondre à sa question par la négative, mais il évoque (sinon convoque) tout de même lesdites racines (même s’il les inventait) en parlant du Québec. « Qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle », comme disait l’autre…

Sur le plan de la méthode en histoire des idées, la généalogie de concepts comme le patriotisme ou la nation « exige d’être réactualisée à chaque époque et pour chaque génération », vu « la conception des rapports entre le langage et le pouvoir » qui soutient l’approche généalogique[6]. En réponse au malaise de Mercier, qui sous-entend (à bon droit) l’importance de pouvoir taire l’origine, de pouvoir choisir de laisser dans l’ombre sa propre provenance face aux impératifs d’identification et de confession obligatoires, il faut sans doute transposer cette exigence de réactualisation à la généalogie contingente des individus et des groupes, si ce n’est qu’en raison des transformations historiques dans la structuration des lieux. Venir de Longueuil ou d’Amos, par exemple, ne signifie pas la même chose – pour autant que cela puisse signifier quoi que ce soit de précis –, selon qu’on y soit né en 1921, en 1959, en 1972 ou en 1997.

Dans le cas du livre de Yan Hamel sur Sartre et Beaulieu, cependant, l’idée qu’il importe de connaître l’origine, ou de connaître quelque chose de l’origine pour savoir « qui parle », est conforme aux principes et aux pratiques des deux auteurs. Ceux-ci ont en effet un rapport critique et public avec une indéniable appartenance à la classe bourgeoise, pour le premier (pp. 134-136), et avec une persistance de la pauvreté entre Trois-Pistoles et « Morial-Mort », pour le second. Cette question de l’origine s’inscrit de surcroît dans la lignée du réputé travail biographique des deux autres. Sartre, par exemple, explique au tout début de sa monumentale biographie inachevée de Flaubert :

L’idiot de la famille est la suite de Questions de méthode. Son sujet : que peut-on savoir d’un homme, aujourd’hui? Il m’a paru qu’on ne pouvait répondre à cette question que par l’étude d’un cas concret : que savons-nous – par exemple – de Gustave Flaubert?

Que peut-on savoir, par exemple, de Yan Hamel? On pourrait s’attendre à ce qu’il fasse comme Livernois, selon la lecture qu’en offre Mercier, ou bien comme Bergeron retournant à Pintendre n’y trouver que des rues étonnamment larges : qu’il narre une sorte de « retour aux souches » au cœur de sa tentative de « sortir du carcan universitaire » (un désir qu’il répète souvent). Cela serait plutôt trivial, dans la perspective de Mercier :

Le récit d’éducation où un sujet retourne au lieu des origines pour y trouver la nation est un schéma aussi répandu chez les indépendantistes québécois que le fameux retour d’Europe : on le trouve autant chez Pierre Vallières que chez Lionel Groulx ou Gaston Miron.

Cela va sans dire, le nationalisme est une idéologie de déplacés, intimement liée à l’industrialisation, puis aux mouvements de populations de la modernité. Fernand Dumont, auquel Livernois fait souvent référence, l’explique d’ailleurs lui-même assez bien dans ses Mémoires lorsqu’il est question de ces jeunes partis étudier à la ville, qui renoncent aux anciens modèles, et qui voient disparaître les modes de vie de leur enfance. Le retour aux sources et la reconstruction d’un imaginaire national permettent alors de recréer une communauté avec ce qui a été perdu à jamais.

Ces lignes rappellent plus Voir le monde avec un chapeau que Le cétacé et le corbeau, Bergeron étant plus explicitement nationaliste que Hamel. Mais dans les deux cas, en fait, le retour aux sources ou aux souches est jugé non seulement impossible, mais aussi indésirable. C’est que ce n’est pas la disparition des modes de vie de leur enfance qui tracasse Bergeron et Hamel; c’est bien plutôt la survie de ce type de vie qui les exaspère!

Partis « étudier en ville », nos littéraires auraient justement découvert la littérature et « la grande culture », qui furent essentiellement absentes de leur enfance et qui agirent comme présences clandestines dans leur adolescence. C’est que malgré tout, pour leur grand malheur, ils n’arrivent pas à se détacher totalement de cette origine, jugée (à l’aune de ladite « grande culture ») basse et méprisable, qu’ils cherchent une forme de réconciliation, afin que cesse le ressentiment qui ronge du dedans, la haine de soi et de sa famille qui isole et paralyse. Nos solitaires trouvent une certaine compagnie dans les livres, qui les ramènent parfois au collectif par des détours imprévus. Hamel écrit ainsi que c’est l’incipit de Monsieur Melvillle, de Beaulieu, qui « [lui] a littérairement donné naissance en tant que Québécois » (p. 193), alors qu’il honnissait ce mot. Par ce simple énoncé, Hamel, qui répète à plusieurs reprises n’avoir jamais réussi à convaincre quiconque de lire Monsieur Melville (il l’a lui-même lu « sur le tard », dans la trentaine), poussera sans doute quelques personnes (dont ce lecteur-ci) à trouver puis ouvrir ce que d’aucuns qualifient de plus grand livre de Beaulieu (même si ce n’est pas le plus gros), le premier des « livres totaux » entremêlant l’essai littéraire, l’autobiographie et la fiction.

Il y plusieurs naissances dans une vie, plusieurs origines. Les origines peuvent même être repensées en fonction des suites qu’elles donnent, de ce qui est à venir plutôt que de ce qui précède, comme l’énonçait René Lemieux dans Trahir à partir de la question de la traduction et du film Avant les rues de Chloé Leriche. Mais tout de même, n’y a-t-il pas une origine qui soit « vraiment première », une origine originelle ayant donné toutes les autres? Ne serait-elle pas nécessairement la plus importante? Cette question en retour est assez malvenue, mais elle insiste avec force. Expérimentons donc tout de même avec elle.

 

Traces du nom, puissance des mots

Bergeron cache le nom même de Pintendre sous celui de Conifères-les-Bains pour des raisons esthétiques qui ont peu à voir avec les raisons légales, voire éthiques ayant obligé le sociologue Frédéric Parent à forger le pseudonyme de Lancaster pour parler d’un village près de Québec. Quant au nom de l’origine biographique, Hamel semble pour sa part se contenter d’allusions, de signes à la valeur indicielle indéterminable saupoudrés ici et là dans son étude en partie autobiographique des rapports entre Sartre et Beaulieu.

À la chasse aux signes, j’ai d’abord remarqué une dénonciation d’« un certain Montréal nombriliste, prétentieux, imbu de ses idées sans conséquence » (p. 28), qui laisse entendre que l’auteur n’en provient pas, bien qu’il y demeure depuis ses études doctorales à l’Université de Montréal. Le fait qu’il ait complété un « baccalauréat spécialisé en littérature française de l’Université Laval » (p. 64), puis une maîtrise à la même université, laisse en outre croire qu’il provient de « la grande région de Québec ».

Le dernier paragraphe de l’entrée datée du 29 décembre énonce ensuite ceci :

Composée tout juste avant que je ne parte pour Québec, afin de rendre à ma mère mes devoirs filiaux, la présente entrée sera la dernière de l’année 2014, qui a été la plus difficile de ma vie (p. 141).

Tout au long du livre, Hamel raconte en effet s’être récemment séparé, puis être en instance de divorce avec Zazie (ici, on supposera le pseudonyme sans chercher plus loin), avec qui il a passé sept ans de sa vie. Puis, il y aura quelques étincelles avec Andrée, de Villeray… Si Hamel visite sa mère à Québec, est-ce à dire qu’il provient tout simplement de « la vieille capitale »? Dans ce cas, on voudrait quand même en savoir un peu plus, notamment sur le quartier… La haute ou la basse ville? Le centre ou une périphérie?

L’entrée suivante, en date du 2 janvier 2015, est celle qui rappelle le plus Voir le monde avec un chapeau, quoique le style de Hamel s’y montre également dans sa propension plus grande à la nuance, à l’acceptation honnête d’une relativité du point de vue. Ces lignes seront sans doute de saison pour plusieurs :

Passer quelques jours de « réjouissances » en famille produit sur moi un effet déprimant. Hubert Aquin croyait « qu’il n’est pas facile d’être québécois… » Il devait en savoir quelque chose, lui qui a, en tout cas, payé le prix. Mais je lui donne tout de même tort. Être québécois, dans le milieu d’où je viens : rien de plus facile, à condition de n’avoir aucune idée de la grande culture, de ne pas approfondir l’intelligence des choses autres que strictement techniques et, surtout, de n’avoir pas un esprit critique susceptible de s’attaquer aux grosses jokes plates et autres foutaises en prémâché intellectuel qui polluent toutes les conversations. Le Québécois moyen tel que je le connais peut se lancer, facétieux, dans le scatologique ou le pornographique cru. Il fera plaisir et trouvera son monde. Il y aura du répondant. Même la matante pincée pourra jouer son rôle valorisant dans la comédie. S’il se sent plutôt sérieux, il peut toujours disserter de ses REER (prononcez rires) ou de ses assurances… (p. 144)

Personne dans la famille du professeur – qui est au fait de son privilège, étant entouré de potentiels collègues qui ne connaissent que la précarité – ne saisira son travail véritable, quoiqu’on comprendra qu’il a un certain succès, notamment financier. Personne ne connaîtra même le nom de Sartre, sauf peut-être « le petit futé du coin » qui se rappellera avoir lu Huis clos au cégep :

Le mot « Sartre » fatigue les oreilles parce qu’il veut dire « Français » et qu’il veut dire « lecture »; il écœure parce qu’il renvoie à tout ce qui dépasse le terre-à-terre du bon monde ordinaire. Je peux par contre parler de Beaulieu, mais pour rappeler telle scène téléromanesque de L’héritage, que je regardais avec ma mère (je n’ai vu ni Bouscotte ni aucun autre de ses feuilletons). Une spécialiste de Beaulieu m’a déjà dit qu’elle avait choisi cet auteur exprès pour que les gens de sa famille sachent un peu de quoi elle se préoccupait à l’époque où elle écrivait son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat. Je ne suis pas sûr qu’au cours de ces années les siens aient appris grand-chose sur Victor Hugo, Herman Melville, Jacques Ferron, James Joyce, l’évolution du roman québécois, les fondements culturels du nationalisme ou tout autre sujet cadran mal avec le petit écran. « Chez nous, c’est la culture qui est obscène », disant André Belleau. Rien de plus vrai. Rien en tout cas qui corresponde mieux à l’expérience de l’exil intérieur qui a été provoqué par mon choix existentiel le plus fondamental (pp. 144-145).

Suivent d’autres citations de Belleau qui désespèrent Hamel car elles lui indiquent qu’il cherchera néanmoins « toujours vainement à rejoindre quelqu’un se situant en dehors du petit cercle de mes collègues universitaires » (p. 145). Ce livre-ci constitue en quelque sorte sa tentative la plus directe et sa chance la plus grande d’y parvenir : d’une part, fait rare, ce livre était en effet attendu par des lecteurs – les « amis » de Beaulieu, notamment réunis dans la Société d’études beaulieusiennes, qui ne sont pas nécessairement des universitaires –, et d’autre part, l’effort de « sortir du carcan universitaire », notamment en abandonnant l’appareil de notes en bas de page ou en fin de texte, en jumelant critique littéraire et journal intime, et en publiant chez Nota Bene, ouvrent des horizons plus vastes que ses livres publiés aux presses de l’Université de Montréal.

Enfin, après avoir critiqué un aspect également exaspérant du versant professionnel de sa vie – le snobisme de certains spécialistes dans les conférences académiques, qu’elles portent sur Sartre ou autre chose –, Hamel revient sur « les Fêtes en famille » et écrit :

Je ne suis évidemment pas le seul intellectuel québécois qui doive vivre semblable émiettement psychosociologique. Plusieurs universitaires qui sont issus, comme moi, d’un milieu d’ouvriers et d’agriculteurs doivent à l’occasion subir civilement la présence d’entrepreneurs en construction agressivement réactionnaires et de leurs blondes à cheveux mauves; en d’autres occasions, il leur faut briller devant la fine fleur de la bourgeoisie hypercultivée sortie des grandes écoles de Paris ou de la Ivy League. Dans un cas comme dans l’autre, et dans la grande majorité des entre-deux qui se peuvent imaginer, j’ai l’impression de m’en sortir plutôt mal. Il n’y a pas de lieu qui soit ma place, comme le disait à peu près Serge Doubrovsky, un autre écrivain formé à la lecture de Sartre (pp. 159-160).

« Y’a pas de place nulle part pour les Ovide Plouffe du monde entier! », pleurait pour sa part Gabriel Arcand dans l’adaptation par Gilles Carle du roman de Roger Lemelin.

 

« Tentative d’évasion hors de la sphère paternelle »[7]

D’autres indices quant à la provenance de notre auteur apparaissent beaucoup plus loin dans Le cétacé et le corbeau. Le seizième chapitre, de loin le plus volumineux, est entièrement dédié à clarifier une question de détail qui s’avère cruciale pour déterminer les raisons de l’absence d’un Monsieur Sartre dans l’œuvre de Beaulieu : « Pourquoi, sous la plume d’Abel Beauchemin [l’alter ego de Beaulieu dans Monsieur Melville et plusieurs autres livres], la “beauté de la réflexion” qui se déploie dans L’idiot de la famille [de Sartre] est-elle “noire”? » (p. 221) Dans le dernier tiers du chapitre, après avoir parlé du démonisme et de l’érotisme à l’œuvre dans Moby Dick, dans la blancheur de la baleine et la noirceur du capitaine Achab, Hamel en vient à parler de la distinction blanc/noir en contexte de décolonisation. Dans un passage qui n’est pas sans rappeler la pièce 887 de Robert Lepage, commentée par Dalie Giroux dans Trahir au printemps 2016 et dans laquelle le dramaturge travaille directement la question de sa propre origine sur la rue Murray, à Québec, Hamel cite un long fragment du poème Speak White de Michèle Lalonde. Il le commente ainsi :

Lorsque j’ai entendu ce poème pour la première fois et lorsque j’ai appris qu’existait un témoignage de combat nommé Nègres blancs d’Amérique (dont je n’ai longtemps connu que le titre), j’ai éprouvé une sorte de colère mêlée de dégoût. Elle n’était pas dirigée contre l’oppresseur anglo-saxon, mais bien contre les écrivains qui avaient pu, sans vergogne, commettre de tels textes. Plus largement encore, et injustement je dois le reconnaître, elle s’est étendue à la quasi-totalité de la littérature et de la culture québécoises. Ayant grandi dans une banlieue 100 % francophone où les gens ne manquaient pas plus de moyens financiers que d’indifférence cynique à l’égard de la politique et que de désintérêt pour tout ce qui sortait du cercle étroit de leurs préoccupations matérielles, je n’en revenais pas qu’on puisse avoir l’outrecuidance de comparer le sort des Québécois à celui des Noirs américains, des Algériens, des Congolais, des Vietnamiens, des Juifs et de toutes les autres populations qui, au cours du XXe siècle, avaient été oppressées avec la dernière violence (pp.258-259).

Puis un peu plus loin :

Cette équivocité du Blanc privilégié, qui a les moyens de l’hédonisme, mais qui, se sentant historiquement et culturellement bafoué, veut se penser Noir, a été explorée par Victor-Lévy Beaulieu de façon beaucoup plus profonde, inquiète et, à mes yeux du moins, sincère, que par les auteurs plus purement combatifs, et moins nuancés, que sont Vallières et Lalonde. C’est en grande partie pour cette raison-là que je suis un fervent lecteur de Monsieur Melville et que j’ai voulu en être un critique attentif (p. 260).

La « banlieue 100 % francophone » est finalement nommée dans le dix-septième chapitre, alors que Hamel affirme se situer entre le parisianisme de Sartre, qui méprise malgré tout les paysans « arriérés », et le régionalisme de Beaulieu, qui loue ou qui ressasse l’exubérance, la brutalité et le mauvais goût « qui caractérisent la campagne québécoise » (pp. 280-281). Suivent ces lignes où l’auteur se situe par l’origine :

Mes parents ont tous les deux grandi sur des fermes. Elles étaient toutes les deux situées dans le pourtour d’un petit village des Bois-Francs nommé Tingwick. J’ai pour ma part passé les premières années de ma vie dans une « municipalité », ni ville ni village, qui se nommait alors Bernières, qui est aujourd’hui annexé au « grand Lévis » et qui se trouve donc dans la banlieue sud de Québec. J’y ai longtemps gardé les manières de penser et de parler propres aux agriculteurs du centre du Québec. Celles-ci sont, encore plus aujourd’hui que dans les années de mon enfance, étrangères aux gens issus de la classe moyenne qui ont grandi en périphérie de nos centres urbains. Zazie, qui est née à Laval dans une famille petite-bourgeoise, n’a par exemple jamais compris ce que pouvaient lui dire mon père ou mes oncles. Il y a quelques années, j’ai essayé de rendre accessible, en la transposant sous une forme littéraire joualisante, cette culture qui continue de m’habiter malgré le mépris que je lui ai longtemps voué (p. 281).

La courte nouvelle « élégamment refusée par la revue XYZ […] montre surtout la colère qu’attise en [Hamel] ce monde faussement convivial où la mauvaise foi et la bêtise font trop souvent office de liant social » (p. 281). Hamel la donne à lire dans Le cétacé et le corbeau. L’espace dramatique n’est pas précisé, mais il est plus probable que la nouvelle se situe à Tingwick qu’à Bernières, étant donné le rôle central qu’y jouent les tracteurs!

 

Des sacs de plastique dans nos bottes d’hiver

dominion-montmorency

Usine de la Dominion Textile à Montmorency

Par-delà la chronologie ordinaire, Hamel serait moins de la génération de Jacques Ferron que de celle de Fernand Dumont. En effet, Ferron était de la génération qui suivait, selon ses propres termes, « la grande génération », soit la première à être « sorti du peuple »[8], suite à la génération antérieure qui fut la première à littéralement « sortir du rang ». Le grand-père agriculteur, Benjamin Ferron, a fait instruire ses enfants et est sorti du rang[9]. Le père, Joseph-Alphonse, est ensuite devenu notaire et est sorti du peuple, à Louiseville. Le fils, Jacques, est enfin devenu médecin, mais aussi et surtout écrivain. Fait crucial, il est alors retourné « vers le peuple », en préférant Ville Jacques-Cartier à Outremont, l’oralité gaspésienne à l’accent de Brébeuf, le conte à la monographie, etc. Dumont, pour sa part, était de la première génération à sortir des usines de la Dominion Textile, à Québec. Il s’est donc senti s’élever, « sortir du peuple », ou « sortir du rang », voire les deux à la fois : « sortir de l’usine » par l’université. Toute sa vie, il se rappela vivement ses « origines populaires » avec un mélange parfois torturant de nostalgie et de mépris[10]. N’est-ce pas cette génération qui répète à satiété à ses enfants des choses comme : « habille-toi comme du monde, on n’est pas des pauvres »?

On imagine mal Beaulieu le barbu, sorti d’une certaine pauvreté par la littérature, tenir de tels propos à sa descendance – contrairement à Bergeron, par exemple, qui nous vante les mérites de son chapeau mondain… Dans une perspective sartrienne il faut rappeler que l’origine, le passé, les données contingentes, tout cela ne détermine pas entièrement une vie, malgré l’héritage : il y demeure une part de liberté, irréductible, comme le souligne à plusieurs reprises Yan Hamel dans son ressassement critique de « la question des pères », à la frontière de la littérature et de la vie, alors qu’il craint lui-même d’incarner un cliché québécois en se cherchant des pères putatifs en littérature. Fait crucial qui rappelle l’héritage reçu par Ferron de ses aïeux et continué dans son intérêt pour les populations de la Gaspésie et du comté de Dorchester, Hamel affirme avoir vécu entouré d’histoires, de récits et d’anecdotes :

Mes familles paternelle et maternelle sont issues d’un milieu économique qui dépend essentiellement de l’élevage laitier. On n’y lit pas de livres, mais on y raconte des histoires. Jamais je n’ai cru que Fred Pellerin s’exprimait dans une « langue imaginaire », comme je l’ai souvent entendu dire par des Français ou par des Québécois ayant toujours vécu en ville. Rien de plus familier à mes oreilles que Pour une odeur de muscles et les autres « légendes » de Saint-Élie-de-Caxton, à cette différence de taille près que, dans l’autrefois de Tingwick tel qu’il m’a été conté, il y avait moins de merveilleux, mais plus de minable malhonnête, de grosse scatologie, de menstruations, de monde qui fourre et qui se fait fourrer, de femmes et d’enfants battus, d’alcoolisme lamentable, de bassesses financières, d’ignorance crasse, de mesquineries sordides, de mal sous toutes ses formes les plus bases et les plus répugnantes (p. 283).

Hamel décrit ensuite son père ainsi :

[Une] sorte de Jos Violon trash et frustré du XXe siècle finissant qui, comme un personnage du Survenant, prononçait chanquier et cimequière. Il m’a fait connaître un répertoire large d’histoires. […] Pas une anecdote rapportée qu’il n’avait personnellement vécue ou dont il n’avait été le témoin direct : elles étaient toutes, sans exception, autobiographiques. Chacun était tenu de les prendre, aussi invraisemblable aient-elles été, pour vérité d’Évangile. Aujourd’hui, tout cela forme en moi un magma indistinct de violence truculente, de haine jubilatoire, de célinisme analphabète dont je ne conserve à peu près rien de précis. Ma mémoire a voulu que je passe à autre chose (p. 283).

Hamel n’a pas revu son père depuis cinq ans et songe parfois qu’il est déjà mort, sans nous en dire plus (p. 301). Après la littérature européenne, cependant, il est bien venu à Beaulieu par le biographique… Or, celui-ci serait « un chercheur de pères littéraires » sans être « un tueur de pères », alors que Sartre est radicalement antiparternaliste. Ne s’agit-il pas là d’un certain retour pour Hamel? Qu’a donc voulu sa mémoire, ?

 

L’idiot de la [grande tribu]

Cherchant le nom de l’origine – enfin trouvé : Bernières! sommes-nous assurément plus avancés? –, je suis passé au travers du livre. Celui-ci comporte une première partie de vingt chapitres, tous mis sous le patronage d’un extrait différent du Moby Dick de Herman Melville. La seconde partie consiste en un entretien substantiel entre Hamel et Beaulieu, réalisé à Trois-Pistoles le 24 juin 2015. L’auteur de Monsieur Melville y confirme la grande majorité des intuitions et des analyses de Hamel sur l’importance immense, quoique laissée dans l’ombre, de Sartre pour lui. La démonstration de la dimension sartrienne de l’écriture « totalisante » de Beaulieu, telle qu’elle se déploie en particulier dans les grands essais littéraires – le Joyce, le Ferron, mais surtout, encore une fois, le Melville – est particulièrement convaincante. Au cours de cette démonstration, Hamel relie ces projets de Beaulieu à la dernière grande œuvre « totalisante » de Sartre, sa « psychanalyse existentielle » inachevée de Flaubert dont les trois volumes complétés cumulent près de 3000 pages. Très peu de gens l’ont effectivement lu, selon Hamel, qui répète ce fait à plusieurs reprises comme un signe distinctif. Beaulieu et lui se comptent parmi les rares lecteurs l’ayant tout lu, « le Flaubert », et même plus d’une fois!

Tout lire, tout dire – ou à tout le moins, désirer tout lire et tout dire, puis essayer d’y parvenir tout en sachant que cela est ultimement impossible –, voilà bien ce qui rapproche d’emblée, le plus directement et le plus assurément, au départ comme à l’arrivée, Sartre et Beaulieu dans leurs projets d’écriture. L’échec de La grande tribu, annoncée pendant des décennies puis publiée sous une forme unanimement jugée décevant, est la manifestation de l’impossibilité pour Beaulieu de produire une véritable épopée québécoise. L’inachèvement de L’idiot de Sartre est également la manifestation de l’impossibilité d’arriver à tout savoir et de tout dire « d’un homme, aujourd’hui ». Plusieurs autres titres de Sartre et de Beaulieu pourraient être suivis du beau sous-titre (biffé) d’Albert Piette, repris comme sous-titre du dernier numéro des Cahiers de l’idiotie dans lequel le grand texte de Piette est publié : « essai de tout dire »[11].

Vers la fin du dix-neuvième chapitre, Hamel se questionne sur sa propre « idiotie » :

Aurais-je pu en dire davantage sur le mépris à l’endroit du Québec et des Québécois qui m’a longtemps animé? J’aurais pu renforcer les liens qui doivent être tissés entre cette détestation et mon histoire familiale. Il aurait sans doute été possible de montrer comment, pour reprendre les termes de Sartre analysant Flaubert, je me suis, moi aussi, choisi imaginaire, une sorte d’idiot de la province. Tourné vers la lecture et vers l’écriture, comme un chat qui boude en tournant ostensiblement le dos, mais les oreilles pointées vers celui qui est prétendument ignoré, je me suis inscrit à un baccalauréat spécialisé en littérature française (qui n’existe plus aujourd’hui), ce qui était une manière de rejeter ma culture et de me rejeter moi-même. […] Et, dans un mouvement à la fois parallèle et complémentaire à celui qui devait orienter ma carrière professionnelle, je me suis choisi par la même occasion refermé sur les relations de couple, sur le cercle de la plus stricte intimité, considérant la société comme un terrain de déceptions, de désenchantements, de mascarades forcées (pp. 311-312).

Cette double idiotie, au sens d’une croyance en la singularité radicale – ou l’illusion d’un détachement absolu face à la culture et les origines – et du choix de la vie confidentielle – l’idiotês comme « homme privé » qui s’oppose au « citoyen public » choisissant la polis (ou la police…) démocratique, la vie politique – est ultimement insatisfaisante pour notre auteur. Celui-ci pourrait gagner à découvrir l’idiotie au sens de l’anthropologie existentiale de Piette, de la philosophie artisanale de Robert Hébert, ou encore des Cahiers qui portent fièrement le nom même de l’idiotie. Il y a là un souci de la recherche qui n’est ni tragique, ni héroïque.

À mon sens, c’est par son refus de l’héroïsme (toujours un peu cheap) que Le cétacé et le corbeau se distingue le plus clairement (et favorablement) de Voir le monde avec un chapeau. Après tout, l’un des mérites d’un lecteur assidu de Sartre (et peut-être, d’un lecteur sérieux de Beaulieu) est qu’il ne nous réservera pas – s’il est constant – la surprise d’un énième éloge du général De Gaulle, poussé dans les interstices en fin de parcours. À ce titre, il est remarquable que l’entretien avec Beaulieu qui constitue la majeure partie de la seconde section de l’ouvrage n’a pas pour effet de glorifier Beaulieu, Sartre, ou encore Hamel lui-même. Le livre qui s’achève sur la promesse d’un livre à venir par Hamel sur les rapports entre la France, le Québec et la révolution cubaine (c’était avant la mort de Fidel) nous laisse tout simplement entendre qu’il s’est principalement agi, dans les lignes qu’on a lues, d’une véritable recherche – rien de plus, rien de moins.


Notes

[1] J’y faisais notamment remarquer que Beaulieu confondait malencontreusement l’est et l’ouest en parlant de la République fédérale et de la République démocratique allemandes. Pour ma part, j’avais confondu la voix de « Rambo » et celle de Ken Pereira quant à la prononciation des mots en « -age ». En tous les cas, je n’avais pas prévu que « Rambo », affirmant depuis longtemps son syndicalisme de combat contre la mobilité provinciale dans le secteur de la construction, allait être prompt à confondre sa droite et sa gauche, l’identitaire et le populaire, lors de sa première conférence de presse à titre de politicien!

[2] Sous le titre « Souvenirs imprécis de Conifères-les-Bains (att. Carl Bergeron, cc. Simon Labrecque) », Dalie Giroux a ensuite offert une puissante contribution à la réflexion sur Pintendre comme « porte du monde ». Aucun signe, cependant, que les missives se soient rendues au principal destinataire. Malgré les méandres de la diffusion de ce que Bergeron et Lalonde appellent à juste titre « les revues confidentielles », parmi lesquelles je compte Trahir, il n’est pas impossible que Bergeron les reçoive un jour et qu’il daigne même nous répondre.

[3] Wajdi Mouawad, Incendies, Montréal/Paris, Leméac/Actes sud, coll. « Papiers », 2003, pp. 18-19.

[4] On oublie souvent l’âge vénérable de cette question qu’on associe au postcolonialisme, au poststructuralisme, voire au postmodernisme, mais qui était au cœur du marxisme. Un ami m’a raconté que Jean Baudrillard, venu à Montréal pour une conférence publique quelques années avant sa mort, s’était fait demander : « Mais d’où parlez-vous? » Soupirant, le chantre des « stratégies fatales » aurait alors vocalisé un étonnement déçu : « Je ne peux pas croire que nous en sommes encore là… »

[5] Michel Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire » [1971], dans Dits et écrits I, 1954-1975, sous la dir. Daniel Defert et François Ewald, collab. Jacques Lagrange, Paris, éditions Gallimard, coll. « Quarto », pp. 1004-1024.

[6] Dalie Giroux, « Anarchie et méthode. Une approche généalogie des idées politiques chez Marx et Nietzsche », dans Ceci n’est pas une idée politique. Réflexions sur les approches à l’étude des idées politiques, sous la dir. Dalie Giroux et Dimitrios Karmis, Québec, Presses de l’Université Laval, 2013, p. 349.

[7] J’emprunte mon sous-titre à Dalie Giroux, « “Tentative d’évasion hors de la sphère paternelle”. Lecture et anarchie chez Gilles Deleuze », dans Contr’hommage pour Gilles Deleuze. Nouvelles lectures, nouvelles écritures, sous la dir. Dalie Giroux, René Lemieux et Pierre-Luc Chénier, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009, pp. 177-190. Selon Max Brod, c’était le titre que son ami Franz Kafka aurait eu l’intention de donner à l’ensemble de son œuvre.

[8] Jacques Ferron à Pierre L’Hérault, Par la porte d’en arrière. Entretiens, Montréal, Lanctôt éditeur, 1997, pp. 33-35.

[9] Marcel Olscamp, Le jeune Ferron. Genèse d’un écrivain québécois (1921-1949), thèse de doctorat, Département de langue et littérature françaises, Université McGill, 1994, p. 17-18.

[10] Michel Lapierre, « Ferron ou Dumont, voilà la question », L’Aut’ Journal.

[11] Albert Piette, « Le chercheur idiot », Les Cahiers de l’idiotie, n6, (Faire/défaire l’Université. Essai de tout dire), sous la dir. Dalie Giroux et Dimitrios Karmis, 2015, pp. 353-413.

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Ducharme-Indigène, Good Riddance et Bons débarras

Critique de la pièce Les bons débarras, scénario original de Réjean Ducharme, adaptation et mise en scène de Frédéric Dubois, coproduction avec le théâtre des Fonds de Tiroirs, présentée au théâtre Le Trident, 2016.

Par Dalie Giroux

Le théâtre Le Trident et le théâtre des Fonds de Tiroirs ont choisi cette année de monter Les bons débarras de Réjean Ducharme à partir d’une adaptation du scénario original que l’écrivain caché a pondu dans les années 1970, et que Francis Mankiewicz a porté à l’écran en 1980 – réalisant ce qui allait devenir comme on dit un « film phare », une « œuvre majeure » de la cinématographie québécoise.

 

Un film

bd-1Les Bons débarras, c’est ce film dont on ne revient jamais tant il parle de l’enfoui-tout-près. C’est une scène secrète au bord d’une forêt à moitié rasée, une scène comme il y en a au fond de soi… Charlotte Laurier y est inoubliable, irremplaçable en Manon douze-ans-tyrannique-assoiffée-d’amour; Marie Tifo est fabuleusement juste dans le rôle de Michelle, la mère-source-épuisée-qui-donne-donne-donne; et comment oublier l’ambiance des vraies Laurentides, les Laurentides des pauvres qui habitent dans des petites maisons de plywood placées le long des chemins noirs, pas loin des châteaux de plastiques qui ont beaucoup de toilettes-à-laver-et-de foyer-à-allumer; la bouette, le foin séché, les feuilles mortes et les anxieux délires de boisson de Ti-Guy/Germain-Houde devant la maison chic de Madame Viau-Vachon pleine-de-livres-inaccessible-qui-sent-bon.

On se dit, tout le monde a dit : le film est trop bon, la pièce va nécessairement être décevante. On va nécessairement comparer. Mais ce n’est pas vrai.

 

Une mise en scène

Frédéric Dubois, qui a adapté le scénario pour sa mise en scène, a choisi de transposer l’action à Val-Bélair – au nord de Québec, là où la capitale se perd dans le sapinage et où s’étirent les routes austères au bord desquelles on se chauffe au bois pour regarder la télévision l’hiver. Il campe par là très franchement son territoire, et y installe une distribution toute québécoise-de-Québec, avec en poupe Erika Gagnon et Lise Castonguay – fameuses. Il choisit aussi de ressusciter les passages à l’époque laissés de côté par Mankiewicz, qui évoquent les comportements séducteurs de la petite Manon – qui se passe la patte entre les jambes de Maurice quand il la reconduit chez elle, qui flirte avec Gaétan qui flirte avec elle. Cette charge tellurique .

Le scénographe a fait livrer une chiée de bois de poêle sur la scène, quelque chose comme cinq cordes de bois franc, en poids et en senteur, et on a installé à côté une chienne vivante dans sa niche – et l’animal sur scène fait exploser la représentation : 500 humains dans le noir dévorent la bête des yeux, les acteurs n’existent plus (ils sont trop acteurs pour le chien, et c’est chien pour les acteurs) – c’est un peu rejouer la magie du monde sauvage, oubliée mais vraie-de-vraie, et on s’étonne de se voir comme ça, de vouloir se connecter avec les animaux, de vouloir qu’ils nous aiment.

 

Un texte

bd-2Ce n’est pas vrai que la pellicule de Val-des-Vals obstrue la scène de Val-Bélair, et ce n’est pas vrai que c’est le film qui est inoubliable, imbattable – parce qu’il y a ce texte, texte-territoire qui a sa propre vie, et Dubois-ducharmophile le sait, qui le chamanise en quelque sorte pour nous en faire apercevoir la moelle.

La langue de Ducharme est une langue confidentielle, langue de bois, de boisson, de bottes-trempes, langue maganée et pleine d’images, croquante et cassante, avaleuse, une langue improbable qui touche la cible à chaque fois qu’elle frappe et qui nous jette dans un intime désarroi. Une langue de grand-mère!, comprise entre tous les humains de la terre par les noyés de la vallée du Saint-Laurent et ceux qui leur survivent tant bien que mal, cachés dans les terres ou cachés dans le haut des tours.

Avec cette langue, Ducharme déploie un regard sur l’enfance, depuis l’enfance, et il ouvre le dream-box d’un monde indigène qu’on connaît étrangement par cœur. Manon saoule du « pouvoir de la jeune fille », qui manipule, charme, boude, ment, fugue, cajole, détruit – qui sait tout ce qu’il faut savoir faire, déjà, pour survivre, qui s’accroche à l’amour comme une criminelle. Le crime de vouloir être aimé. Manon-moi-toi-ta-sœur-ta-voisine qui est en manque et qui passe à l’acte, et que la naissance même révolte. Ducharme raconte les histoires de gens qui survivent en secret, juste au nord des villes, dans l’intelligence et la détresse.

_35La grande-petite-fille fait la lecture à sa mère épuisée-qu’elle-détruit-et-qu’elle-adore, le soir, au bout de ces guerres de la tendresse et des bons débarras (de ti-Guy, de Maurice, de Gaétan) : « C’est comme ça qu’elles s’endorment les reines. Pis les reines, elles ont autrement plus de problèmes que toé. » Qui a dit qu’il ne se parlait pas d’une poésie totale dans ce territoire-là? Dans cette plaine d’ingratitude? Qui a dit que l’on ne s’aimait pas, même que bien mal, dans les déserts de l’Amérique du frette?

 

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Post-scriptum sur la rationalisation de la victoire de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Depuis la victoire de Donald Trump – qu’il faut peut-être ranger dans la catégorie « événement » au sens kantien, à savoir qui détermine, par son surgissement, ses propres conditions de possibilités –, on peut lire, sur toutes les plateformes, un discours qui affirme que, en fin de compte, cette même victoire était prévisible ou avait été prévue. On n’avait tout simplement pas lu les bons signes ou écouté les bonnes personnes. Évidemment, c’est après coup que ces gens nous expliquent tout cela. Ce discours soutient aussi que, du côté de Trump, tout cela avait été pensé : il est plus intelligent qu’on croyait, voyez-vous, nous nous sommes fait berner par son apparente idiotie.

L’autre discours qui circule largement a trait à ce qu’aurait dû faire (ou ne pas faire) l’adversaire de Trump, Hillary Clinton, et comment, solidairement à sa défaite, nous sommes en fait responsables, nous tous, de la victoire de Trump. Selon cette opinion, nous n’aurions pas écouté le « peuple ». Je tente de répondre aux deux discours dans la continuation de questions ouvertes écrites plus tôt cette semaine : d’abord ce dernier discours sur l’« écoute », et ensuite le premier sur l’« intelligence » de Donald Trump.

J’entends et je lis depuis quelques jours que le problème de Clinton, c’est de ne pas avoir écouté les partisans de Trump, le bas peuple de la rust belt, un problème qui, par effet synchrone, serait aussi le nôtre, nous, les « éclairés ». Pourtant, l’écoute n’a-t-elle pas été la marque de commerce de la campagne de Clinton? Ce que la campagne de Clinton a laissé paraître, c’est qu’elle était une listener et, à moins d’y voir une stratégie, on peut penser qu’elle s’est réellement efforcée d’écouter les électeurs. Peut-être que non, mais peu importe au fond. Ce qui est inquiétant dans l’argument de l’« écoute », c’est de penser que Donald Trump, lui, est quelqu’un qui écoute. Il faut vraiment avoir été complètement déconnecté de la récente campagne électorale américaine pour penser deux minutes qu’entre Clinton et Trump, c’est ce dernier qui a le mieux écouté les électeurs. Ce que cette logique sous-entend, c’est qu’un candidat à l’écoute de l’électorat s’imprégnera de ses besoins, de ses opinions, de ses choix politiques, ce qui signifie, dans le cas de la campagne électorale américaine, que les véritables besoins, opinions, choix politiques de l’électorat américain relevaient du racisme, du sexisme, de l’homophobie, etc. Ce qu’aurait donc dû faire Hillary Clinton, si son problème était l’écoute, c’était de devenir ou de se montrer raciste, sexiste, homophobe et tutti quanti pour mieux s’imprégner des valeurs « du vrai monde » (idéalement, elle aurait également dû être un homme…).

Ce que nous dit cet argument sur l’« écoute », c’est qu’il y a un fossé entre l’élite (Hillary Clinton, mais aussi nous-mêmes, les « éclairés ») et la population, mais ce qu’il performe en fait, c’est le fossé lui-même. Affirmer que nous n’avons pas été à l’écoute de la populace, c’est déjà s’instituer dans un rapport binaire à une altérité, le « vrai monde ». Peut-on imaginer plus « élitiste » que cette attitude qui nous dit que « nous » devrions nous abaisser pour écouter la plèbe? N’est-ce pas exactement cette posture qui différencie l’écoutant de l’écouté qui fait problème? Je suis bien désolé, j’ai beau être étudiant et travailleur dans une université depuis plusieurs années, je ne suis pas moins « du peuple » que n’importe quel autre. Un douchebag de Laval ou un auditeur de radio-poubelle de Québec n’est pas plus « du peuple » que moi, ni ne représente mieux le « sens commun » ou autre fantasme du genre « majorité silencieuse ». Tous ceux qui, au lendemain de la victoire de Donald Trump, en appellent à un retour vers la population pour mieux l’écouter sont au mieux dans une contradiction performative, au pire répètent un élitisme qu’ils sont si prompts à dénoncer, y compris chez eux-mêmes.

À l’autre discours sur la prévisibilité invisible de la victoire de Trump, sur l’intelligence cachée de ce dernier qui, d’une finesse difficilement imaginable, aurait orchestré sa propre idiotie apparente, il est plus difficile de répondre, mais ce discours découle de ce que je viens de dire. Dans un précédent billet, je disais qu’on pouvait schématiser deux rapports entre l’opinion et le phénomène Trump (ou de la Charte des valeurs, ou du Brexit). D’abord, on pourrait concevoir les opinions racistes, sexistes, homophobes, etc., comme préexistantes à l’avènement, par exemple, d’une figure tutélaire qui ouvrirait un espace aux paroles et gestes violents comme on en voit depuis l’élection présidentielle. Cette parole raciste, sexiste, homophobe, aurait alors été retenue jusque-là par une sorte de digue de la pudeur. C’est le sous-entendu des gens qui réclament aujourd’hui une « écoute » : ils conçoivent les porteurs de ces opinions comme des agents passifs en attente de quelqu’un ou de quelque chose pour les activer, par exemple un dirigeant pour les écouter et fournir une direction à leur colère. On suppose qu’ils sont déjà en colère avant l’arrivée de la personne ou de l’événement qui est à même de leur offrir un espace discursif. En fin de compte, selon cet argument, ce qu’il faut au « peuple en colère », c’est une bonne direction (on suppose que Trump n’est pas la bonne); il faut donc proposer une direction plus noble, plus morale, plus progressiste à ces pulsions préexistantes. À bien y penser, cet argument n’est pas si étranger au discours qui sous-tend celui de la campagne de Trump. C’est le même discours, en fait, répété, qui énonce simplement qu’un mauvais leader a été choisi, qu’il aurait fallu en choisir un autre, un bon, un vrai, un authentique, etc. La population s’est trompée, elle a été trompée, mais par quoi? Par la subtile intelligence de Trump (comme, selon Trump, par la ruse d’Obama en 2008 et en 2012) – il faudra donc, à l’avenir, être plus stratège encore qu’on l’a été jusqu’à maintenant. Ceux qui nous parlent d’« écoute », leur problème, au fond, c’est d’être optimistes : ils ont encore foi en l’humanité de ces « racistes, sexistes, homophobes, etc. », qui pourraient l’être moins si seulement on les représentait de manière plus conforme à leurs désirs, leurs croyances, leurs perceptions et leurs opinions.

donald-trump-neutral-1456770893Je proposais il y a quelques jours une autre manière de penser le rapport entre l’opinion et le phénomène Trump : et si c’était Trump qui produisait le racisme, le sexisme, l’homophobie? Si les désirs, croyances, perceptions et opinions ne préexistaient pas à leur représentation dans la sphère publique? Mais ça ne serait là qu’une simple inversion de la causalité. Peut-être faudrait-il, en fait, opposer à cette pensée de la causalité simple la pensée de la boucle de rétroaction cybernétique. Selon cette dernière perspective, l’élection de Trump comme événement politique serait l’effet de sa propre cause, soit d’une bulle psychotique de communication entre des porteurs anonymes des opinions les plus répugnantes et un leader qui n’a rien d’un homme charismatique, mais qui a tout simplement été là au bon moment pour organiser le discours, pour canaliser des désirs qui se trouvent amplifiés ou intensifiés par cette canalisation. Comme si un nouvel égout faisait augmenter la quantité de liquide qui s’y déverse et qu’il y a à rediriger, à gérer ou à gouverner. En ce sens, Trump n’est pas particulièrement intelligent – en fait, son intelligence n’a rien à voir avec son élection –, il n’est pas idiot non plus, il est simplement la fixation de l’effet événementiel d’un discours qu’il n’a jamais contrôlé ni initié. Il fut, comme tout le monde, le résultat d’un discours raciste, sexiste, homophobe, qu’il a incarné tout en le produisant. C’est le discours qui s’est autogénéré par boucle de rétroaction positive : l’élection de Trump est le résultat autopoïétique d’une société malade. Il est donc inutile de penser qu’une meilleure « écoute » des électeurs puisse donner un autre résultat, tant que les ingrédients et les processus qui se conjuguent dans cette boucle sociétale demeurent les mêmes. Ce qu’il serait nécessaire de penser à l’avenir, ce n’est pas comment faire en sorte de « mieux » représenter cet électorat, pour mieux le diriger, ce qui revient très exactement à refaire le geste trumpien, à garder la forme en espérant pouvoir changer le contenu (mais le médium est son propre message, comme le disait Marshall McLuhan). Ce qu’il faut repenser, c’est plutôt l’organisation maladive de nos démocraties de la représentation, le rapport même entre le représentant et le représenté.

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« Mon coquelicot est plus gros que le vôtre »: la performance de Steven Blaney à Saskatoon

Par Simon Labrecque

Votre acharnement à ériger des phallus factices

Témoigne d’un conformisme anal

À peine camouflé

Les Martyrs de Marde

 

Depuis des décennies, Saskatoon a vu émerger et fleurir une scène punk à la fois modeste et tenace dont l’histoire détaillée n’a cependant pas encore été écrite, tout comme celle de plusieurs villes canadiennes où le slogan « No Future » s’est ancré. Nul doute que les vieux et jeunes punks de la plus grande ville de Saskatchewan ont vécu avec intensité la tenue, dans leur municipalité, du premier débat de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le soir du mercredi 9 novembre 2016, c’est-à-dire après qu’on ait annoncé la nuit précédente, ou plutôt le matin même, l’élection fracassante de « The Donald » à la présidence des États-Unis d’Amérique. Ça fait beaucoup en peu de temps pour « des sensibilités de gauche »… Je me dis que ces punks ont au moins pu se réjouir du nombre de candidates et de candidats conservateurs présents à l’unique débat exclusivement en anglais (qui sera suivi de trois débats bilingues et d’un débat exclusivement en français d’ici le mois de mai 2017), soit douze personnes, un nombre qui justifie à lui seul l’usage de l’expression « têtes d’œufs » pour qualifier l’ensemble.

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Les candidates et candidats à la chefferie conservatrice lors du débat de Saskatoon.

Jeudi matin, les médias nous apprenaient que Steven Blaney, député fauconesque de Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis, s’était démarqué du lot à Saskatoon. Outre les comptes-rendus des remarques de Kellie Leitch, avant le débat, sur la possibilité de tirer profit de l’élection de Trump (commentaires qui résonnaient avec ceux de l’ancien chef Stephen Harper, qui en a appelé à la relance du projet de pipeline Keystone XL), on titrait en effet que Blaney avait « attaqué Chong [et] Bernier dans le premier débat des aspirants chefs ». Il a ciblé le premier pour son projet « libéral » de taxe sur les émissions de carbone, et le second, pour son rejet « étroitement idéologique » du système de gestion de l’offre en agriculture. Il s’agit là d’un sujet controversé et apparemment structurant dans la Beauce et dans Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis. Cette question de la gestion de l’offre permet en effet à Maxime Bernier de se présenter comme le seul véritable libertarien de la course à la chefferie conservatrice. Elle permet simultanément à Blaney de se présenter comme un conservateur étatiste plus modéré, idéologiquement. Dans l’histoire des idées politiques au Canada, au Québec et dans Bellechasse, Blaney se positionne ainsi près de l’ancien Crédit social qui, par exemple, jugeait nécessaire de soutenir les agriculteurs traditionnels dans une société industrielle, voire postindustrielle (encore en vogue aujourd’hui, ce terme était déjà utilisé par le libéral Jean Lesage au tournant des années 1960). Blaney pourrait peut-être ainsi raviver une vieille série de liens politiques entre les agriculteurs de l’Ouest canadien et ceux des vieilles terres de la Côte-du-Sud, au Québec.

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Maxime Bernier portant le Coquelicot de la Légion canadienne.

Il existe plusieurs façons de se positionner en politique partisane. Les actes sont aussi importants, voire plus importants que les paroles, y compris symboliquement (le symbolique et le matériel s’entremêlant toujours de quelque façon). Si les philosophes du langage ordinaire répètent, depuis les travaux de J. L. Austin sur les énoncés performatifs, que parfois « dire, c’est faire », les sciences sociales soutiennent en principe et en pratique que « faire, c’est dire ». Les concepts de « script normatif » et de « texte social », par exemple, désignent alors la trame d’attentes sédimentées quant à ce qui peut être dit en actes, par qui, où, quand et comment. Qu’en est-il de la performance de Blaney à Saskatoon? Qu’a-t-il dit et comment s’est-il positionné, en actes? Pour cette lecture pragmatique, il est utile de prêter attention à la tenue vestimentaire de l’ancien ministre de la sécurité publique, tenue qu’on supposera raisonnée pour l’occasion.

C’est donc le cou serré par sa bonne vielle cravate carottée rouge, noire et blanche – « bonne vieille » car déjà aperçue dans le passé –, avec une chemise blanche et un veston noir très classiques, que Blaney s’est présenté sur scène à Saskatoon. Le débat ayant lieu le 9 novembre, 48 heures avant le Jour du Souvenir, chaque candidate et chaque candidat portait au revers gauche, « près du cœur », un coquelicot rouge. À mon sens, c’est essentiellement par sa façon de porter le coquelicot que Blaney, qui avait la chance de se retrouver au milieu de la douzaine de candidates et de candidats formant une ligne droite, a tenté et a réussi à se démarquer du lot. En effet, l’ancien ministre des anciens combattants ne portait pas sa fleur du Souvenir avec nonchalance et inattention, comme plusieurs qui le font peut-être simplement par habitude, par un patriotisme que je dirais de basse intensité. Ceteris paribus, Blaney a choisi la flamboyance raisonnée.

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Steven Blaney portant un sâpré gros coquelicot qui semble être la vraie fleur.

D’une part, comme la journaliste de CTV News Laura Payton l’a remarqué quelques minutes après le début de sa couverture du débat, Blaney a choisi de porter un « coquelicot énorme » (enormous poppy). Selon mes recherches, ce coquelicot ne provient pas de la Légion canadienne, qui agit officiellement comme « gardienne du Souvenir » depuis 1948. À tout le moins, la Légion n’en produit pas de semblables à grande échelle. Outre le petit Coquelicot (marque déposée) en plastique, porté par l’ensemble des candidates et candidats à la chefferie conservatrice et apparemment par environ la moitié des citoyennes et citoyens canadiens dans les jours précédant le 11 novembre, ou le 11 novembre même, il semble que la Légion produise seulement deux autres modèles. En effet, dans le Manuel du coquelicot mis à jour en avril 2016, à la question « [e]xiste-t-il d’autres types de coquelicots », on donne cette réponse :

La légion a actuellement une épinglette du coquelicot en métal avec les mots « Nous nous Souvenons » sur une bannière inférieure. Un coquelicot autocollant tout à fait approprié pour les vêtements est aussi offert. (p. 42)

La fleur portée par Blaney à Saskatoon donne en fait l’impression de ne pas être en plastique, mais bien d’être la véritable fleur coupée, papaver rhoeas. Cette possibilité – peu importe la vérité, c’est d’abord cette impression qui compte en contexte médiatique – signale un souci accru du Souvenir, surtout en comparaison avec les autres candidates et candidats qui portent la fleur usuelle, normale, distribuée par la Légion chaque année. Sur la page Wikipédia de Blaney, on peut d’ailleurs le voir portant un coquelicot très similaire à Québec, en 2014. Constance dans l’élégance?

D’autre part, Blaney a confirmé qu’il faisait bel et bien un usage raisonné, ostensible, du coquelicot en y consacrant sa dernière intervention de la soirée. Alors que les candidates et candidats pouvaient dire un dernier mot, Blaney a choisi de pointer directement son gros coquelicot et d’affirmer clairement que « nous sommes tous ici grâce aux gens qui ont servi dans les forces armées ». En choisissant un vrai coquelicot, ou ce qui lui ressemble infiniment plus que les autres coquelicots visibles au même moment, Blaney a peut-être rappelé un ancien usage aux gens d’un certain âge, sinon aux vétérans qui savent peut-être mieux que d’autres l’histoire de ce symbole. Dans la revue militaire canadienne 45e Nord, la journaliste spécialisée Nathalie Corneau rappelait récemment ceci :

À une certaine époque, il était possible de porter sur soi un vrai coquelicot. Mais, avec l’engouement des militaires, vétérans, familles et amis de porter un coquelicot pour commémorer le sacrifice des soldats canadiens, impossible de disposer d’une quantité suffisante de petites fleurs symbole, afin d’accommoder tout le monde. Alors, c’est à ce moment que les militaires de l’armée, de la marine et de l’aviation qui avait été blessés durant la guerre, mirent la main à la pâte afin de confectionner des coquelicots. C’est après la Deuxième Guerre mondiale que les coquelicots que nous portons aujourd’hui furent fabriqués.

À tout le moins, Blaney a fait un effort supplémentaire, un acte symbolique qui s’est désigné lui-même comme tel à la vue du public en ne mettant pas seulement en jeu le symbole ou le signe du coquelicot rouge du Souvenir, mais la matière même de ce signe.

Kellie Leitch portant le rouge canadian qui est aussi la couleur du Souvenir

Blaney a signalé en actes qu’il préfère le produit d’une graine plantée et cultivée avec soin et attention, une délicate fleur qui a vécu et qui retournera bientôt à la terre, plutôt que le plastique industriel indécomposable. En mettant de l’avant cette « matière vive », la vie même dans sa fragilité et sa finitude (vieux trope de la symbolisation florale), Blaney se démarque de surcroit de sa principale adversaire sur le plan de l’« identité » et de la mise de l’avant des « valeurs canadiennes » dans la campagne à la chefferie. Kellie Leitch avait fait le choix audacieux de porter un flamboyant habit rouge en plus d’un coquelicot standard. Ce choix risquait toutefois de donner l’impression qu’elle ne portait pas le coquelicot. Blaney signalait symboliquement qu’il ne prendrait jamais un tel risque symbolique, lui qui est de surcroit constant dans son choix de coquelicot.

Malgré les apparences, il me semble peu probable que la tenue, le geste et les paroles de Blaney à Saskatoon aient eu pour objectif de s’adresser directement aux anciens combattants. Ceux-ci, en effet, ont subi de nombreuses coupures sous les derniers gouvernements du Parti conservateur, y compris lorsqu’il était ministre des anciens combattants. Des groupes ont dénoncé la réduction des services directs offerts aux vétérans (réduction justifiée officiellement en raison d’une « diminution de la demande », elle-même due au vieillissement et au décès de plusieurs anciens combattants), allant parfois jusqu’à parler de trahison conservatrice. Blaney leur tend peut-être la main, signalant qu’avec lui, les choses seraient différentes. Toutefois, il me semble plus plausible de considérer qu’il dit autre chose, ou en fait, qu’il s’adresse en vérité à d’autres : aux membres en règle du Parti conservateur qui voteront en mai 2017 et qui se soucient de la capacité du ou de la prochain(e) chef(fe) à rejoindre, à toucher l’électorat canadien dans son ensemble.

Dans l’imaginaire conservateur 2.0, c’est-à-dire dans le Parti conservateur tel qu’il a été reconstruit par Harper au cours des années 2000, la politique est une activité inextricablement matérielle et symbolique. Une chanson empathique adoptant le point de vue d’un Afghan qui doit faire face à l’armée canadienne envahissant ses terres devient en un instant un éloge des Talibans. Les coupures à l’aide directe aux anciens combattants sont accompagnées d’une augmentation significative des fonds destinés au Souvenir. Plus abstraitement, la logique de la valeur capitaliste, ancrée dans la matérialité, n’est pas l’antithèse de la logique du don et du défi, de l’échange symbolique, comme l’a laissé entendre Jean Baudrillard à une certaine époque, mais bien son envers le plus intime, son double indénouable, comme le même Baudrillard l’a plus tard énoncé. En politique partisane, il faut tenir ensemble ces deux plans, montrer, ou laisser croire à, une maîtrise de ces deux logiques, puisque l’État existe et agit à l’intersection des corps et du langage.

trudeau-coquelicot

« Mon coquelicot est le plus gros au pays. »

Celui qui a le plus gros coquelicot, présentement, même si, ou plutôt précisément parce que c’est une simulation, un simulacre électronique de coquelicot rendu possible par les nouveaux médias sociaux, c’est assurément le premier ministre libéral Justin Trudeau.

En se montrant à Saskatoon avec une délicate fleur véritable (ou un symbole qui en a toutes les apparences), avec un coquelicot du Souvenir plus gros et vivant que les autres, Blaney se montre plus élégant que Trudeau sur sa page Facebook. En traversant le fleuve Saint-Laurent à la nage à plusieurs reprises, en le « prenant d’assaut », Blaney montre également que malgré son âge légèrement plus élevé, il peut relever le défi que Trudeau lance régulièrement à la classe politique sur le plan de l’athlétisme. Reste à voir si cette maîtrise affichée des jeux symboliques saura toucher le Parti conservateur, qui rechignera peut-être aux excessives propositions de Blaney sur la découverture obligatoire des visages à travers le pays.

Si le diable est dans les détails, ne plongeons pas plus longtemps notre regard vivant dans le cœur sombre et rougeoyant de celui qui « aime [s]on lait canadien », car il pourrait nous faire faner comme un coquelicot véritable avant même la fin du Jour du Souvenir.

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Classé dans Simon Labrecque

Il est encore là – aux bords du point Godwin, de la Charte des valeurs québécoises à la campagne de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Tous les événements arrivent au moins deux fois. La première comme farce, la deuxième comme tragédie.

Karl Marx, modifié et corrigé

er-ist-wieder-daL’adverbe « encore » est polysémique en français. Il peut signifier au moins deux choses : 1) la continuation d’une action ou d’un état (en anglais still, en allemand noch), 2) la répétition d’une action ou d’un état (en anglais again, en allemand wieder). Le titre du film allemand Er ist wieder da (David Wnendt, 2015) signifie d’abord le « retour », son retour, celui de Hitler, mais on pourrait aussi jouer sur le « encore » comme traduction possible en français pour montrer que ce qu’il peut représenter, pour le dire grossièrement, le « fascisme », à la fois fait retour tout comme il a toujours été là. Ce qui est intéressant dans ce film peu commenté au Québec – le film en soi n’est pas si « bon », j’en avertis les lectrices et lecteurs, c’est ce qu’il fait qui m’importe –, c’est d’avoir réussi à brouiller les rapports entre la vérité et la fiction. Imaginons, c’est ce que fait le film, lui-même l’adaptation d’un roman éponyme, qu’Adolf Hitler revienne dans notre monde dominé par les médias sociaux, comment réagiraient les Allemands? Le début du film est manifestement une mise en scène de fiction racontant l’acclimatation de Hitler à notre monde (découverte d’Internet, de la télé-réalité, etc.), mais plus le film avance, plus le directeur fait intervenir l’acteur personnifiant Hitler avec « du vrai monde » (des simples passants à la visite d’organisations néonazies) et les laisse parler. Les gens sont amenés à réagir à un possible retour de Hitler et on peut s’étonner de leur réponse : Hitler, lui, prendrait les choses en main, lui, il ramènerait l’ordre, lui, il ne laisserait pas arriver un flot d’immigrants voleurs de jobs, etc. La mise en scène entre la fiction et la réalité permet d’ouvrir un espace à des opinions qui, avouons-le, étaient il y a peu catégorisées comme relevant de l’extrême-droite.

Des selfies avec un sosie d’Hitler en rigolant au salut fasciste en pleine rue en Allemagne (ce qui était sans doute inimaginable il y a peu), il n’y a qu’un pas. N’est-ce pas ce qu’on a pu constater ces derniers mois avec la campagne de Donald Trump? Celui qu’on percevait il y a un an – et encore plus lors de sa première tentative en 2008 – comme une farce, n’est-il pas devenu le signe de la tragédie de la normalisation des mouvements d’extrême-droite, y compris le néo-fascisme? Mais peut-on vraiment parler de fascisme avec Donald Trump? Le philosophe Slavoj Žižek disait récemment qu’il voterait pour Trump parce que ça obligerait les deux grands partis américains à se remettre en question et, ajoutait-il, l’État américain est loin d’être une dictature, Trump ne pourrait y introduire le fascisme. Trump, donc, n’est pas Hitler – quand même… ce serait exagérer.

trump-masqueOn connaît tous bien le fameux « point Godwin » où, pour s’opposer à une opinion, on associe celui qui l’énonce à Adolf Hitler. Ce sera le point final d’un dialogue puisqu’il n’y a plus rien à ajouter lorsqu’on atteint ce point. Associer l’ascension de Trump à celle de Hitler, les nouveaux mouvements identitaires au fascisme, est-ce là atteindre la fin du dialogue (s’il est possible, s’il a déjà existé)? L’important est peut-être ailleurs, non pas dans le qualificatif « fasciste » lui-même (comme le rejette Žižek), mais dans ce qu’ont en commun (a) la campagne de Donald Trump dont on verra le dénouement ce soir; (b) la campagne pour le Brexit au Royaume-Uni, l’été dernier; et, j’ose ajouter, (c) la Charte des valeurs québécoises du Parti québécois; puis (d) la mise en scène du retour d’Adolf Hitler. Ces épisodes (je n’ose pas parler d’« événements ») créent les conditions d’une « libération » de la parole (ou même de gestes violents, comme ce fut le cas avec la Charte et la campagne du Brexit). Mais est-ce véritablement une libération? J’avoue ici me questionner : est-ce que les opinions racistes, sexistes, homophobes, antisémites, etc., contre les minorités ou, plus simplement et plus exactement, celles qui instaurent une dichotomie entre « eux » et « nous », est-ce que ces opinions préexistaient à l’avènement de ces épisodes politiques permettant un déferlement des pires préjugés dans l’espace public, ou bien ces opinions sont-elles générées, provoquées par ces mouvements? Je me pose la question parce que dans l’un et l’autre cas, la nature de l’opinion n’est pas la même et elle ne produit pas nécessairement les mêmes conséquences. S’il y a « libération », cela signifie que ces idées étaient celles de plusieurs, qu’ils se retenaient de les montrer en public. C’est aussi dire que nous possédons des opinions, elles sont à nous et à personne d’autres – elles nous appartiennent. Dans l’autre cas, cela signifie que certains épisodes politiques ont la capacité de créer leurs propres effets d’auto-engendrement : plus on émet d’opinions violentes, plus on produit les conditions nécessaires à cette violence qui, en réaction, reproduit ces mêmes opinions en retour.

Quoiqu’il en soit, comme l’indiquait un article récemment publié dans Slate, il n’y aura pas de retour en arrière : une fois déclenché, le mouvement ne s’arrêtera pas – « Trump a déjà gagné ». Mais peut-être faudrait-il dire, plus précisément : il y a retour en arrière, et le retour du retour sera des plus difficiles. C’est la tâche qui nous incombe désormais.

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Lévis-Bellechasse Parano, ou Peur et dégoût aux Etchemins

Pour « une équipée sauvage au cœur du rêve [canadien] » avec Steven Blaney

Par Simon Labrecque

Il faudrait peut-être commencer à parler maintenant de ce que vous me faites et de ce que je vous fais.

David Cooper, Une grammaire à l’usage des vivants [1974][1]

Tout ce qui agit est une cruauté.

Antonin Artaud, Le théâtre et son double [1935][2]

1286015-steven-blaneySans une énergique mise en récit journalistique, dans les deux langues officielles, qui le fasse paraître véritablement redoutable aux yeux d’acteurs décisifs de son propre camp et d’autres partis, Steven Blaney restera « simple député » pour plusieurs années encore. S’il n’accumule ni n’intensifie un réel pouvoir de conviction, s’il ne produit pas une apparence de ruse et d’intelligence politiques par la maîtrise agile et publique des signes, voire du grand réseau de l’échange symbolique avec la mort qui est l’espace privilégié de manifestation d’un certain conservatisme colonial canadien, sa course à la chefferie du Parti conservateur n’aura été qu’un léger divertissement pour ses partisans dans Bellechasse—Les Etchemins—Lévis. Ç’aura été une parenthèse pour les partisans de son collègue et adversaire Maxime Bernier, dans la Beauce voisine, ainsi que pour les conservateurs et conservatrices du Québec entier. Ç’aura enfin été un événement mineur, quoique de manière un peu plus lourde que légère, un peu plus inquiétante que divertissante, pour les francophones et pour certains anglophones d’une mare à l’autre.

Je ne me propose pas, ici, de produire cette mise en récit journalistique enlevante – je suis maintenant trop casanier pour couvrir une campagne à travers le Canada –, mais j’aimerais réfléchir à quelques conditions de possibilité et à certains effets probables d’une telle mise en scène. J’aimerais plus précisément travailler l’hypothèse suivante : pour en arriver à paraître redoutable, Blaney aura besoin que quelqu’un fasse pour et contre lui ce que le journaliste et écrivain étatsunien Hunter S. Thompson – père du « journalisme gonzo » dans lequel la couverture d’un événement fait partie de l’histoire à raconter – a fait avec Richard Nixon dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire le présenter comme « l’envers ténébreux du rêve américain », un intense repoussoir incarnant tout ce qui ne va pas avec le pays, une véritable figure du Mal en politique. Une couverture « gonzo » de la course de Blaney explorerait l’hypothèse émise par le théoricien des communications Michael Dorland à la fin des années 1980 à l’effet que le Canada, à l’instar de l’Afrique du Sud et d’Israël, est, en tant qu’État-nation, « une créature de panique », un espace où « la panique est la devise [currency] du social »[3]. La panique n’est-elle pas le fond de commerce de Steven Blaney?

On imagine Justin Trudeau bien soutenu, sinon savamment dirigé par de jeunes requins libéraux, tacticiens plus ou moins véreux en devenir, encore anonymes mais formés à la dure école machiavélique des jeux de coulisses ombrageux par de vieux stratèges comme Marc Lalonde ou Jean Chrétien. À tout le moins, le Parti libéral du Canada a déjà su, et il semble avoir réappris, à faire peur à ses adversaires en politique partisane, sinon dans d’autres sphères d’activités. Sa dernière trouvaille est de miser sur la capacité de séduction et l’exemplarité du jeune Trudeau, souple, mince et sans aspérités, avec tous les outils publicitaires du marketing contemporain[4].

Pour qu’une majorité des membres d’un vieux parti transcanadien percé, rapaillé, repercé, rerapaillé, puis re-repercé comme le Parti conservateur post-Harper croit Blaney capable de gagner les prochaines élections générales, il lui faudra assurément plus ou autre chose qu’un slogan bilingue rappelant le mouvement protestant anti-rielliste Canada First du XIXe siècle et une proposition « identitaire » allant jusqu’à prôner le tout premier usage de la clause nonobstant par le gouvernement fédéral, et ce, afin de « bannir le niqab » de l’ensemble de la fonction publique fédérale! Les « stratèges » de Blaney lui ont sans doute suggéré de s’inspirer de la récente victoire de Jean-François Lisée à la chefferie du Parti québécois en capitalisant sur « l’identité » au Québec. Ils l’ont probablement invité à se distinguer du même coup de sa collègue et adversaire Kellie Leitch, qui insiste sur « les valeurs canadiennes » et « le resserrement des frontières », en offrant la possibilité au Parti conservateur d’une forte contribution québécoise à sa tête. Il est toutefois incertain que les membres du parti recherchent une telle contribution.

Dans son texte pour le Huffington Post Québec intitulé « La course plate à la chefferie du Parti conservateur », José Soucy, qui se décrit comme un « journaliste-blogueur, libre-penseur et stratège politique », souligne « qu’aucun des Québécois conservateurs – même canadiens – qui aspirent présentement à la chefferie n’est en mesure de rallier une majorité au Québec, comme un dénommé Brian Mulroney et un Lucien Bouchard ont réussi à le faire dans le passé – idem pour le ROC » (je souligne). Dans ce contexte, que dire de l’apparente naïveté avec laquelle Blaney raconte d’emblée sur les ondes de la radio de Québec qu’on lui a recommandé de ne pas « créer de division dans le parti » au cours de la course? Selon Soucy, on lui demanderait de « créer de l’unité » qu’il en serait incapable… Les conservateurs sont-ils condamnés à se chercher un « vrai chef », un « héros providentiel » pendant plusieurs années, nous faisant découvrir au passage leurs versions de Stéphane Dion et de Michael Ignatieff, « joueurs de deuxième et troisième trios », comme le dit Soucy dans le langage du hockey qui domine dans certains milieux?

Toutes proportions gardées (ou jetées aux poubelles), s’il veut être l’équivalent canadien d’un nouveau Richard Nixon – ce dernier n’ayant toutefois pas battu John F. Kennedy (à qui Trudeau Jr. aime sans doute se comparer), ni Lyndon B. Johnson, mais leurs successeurs Hubert Humphrey et George McGovern –, c’est-à-dire, s’il désire devenir leader de son parti, puis gagner les élections et s’installer solidement aux commandes de l’État (qu’importe s’il y a un Watergate à la fin du parcours…), Blaney aurait peut-être besoin de son propre Hunter S. Thompson. Il me semble, à tout le moins, qu’il lui faudrait quelqu’un qui le déteste viscéralement, en public, mais qui soit du même coup véritablement, intimement fasciné par ses prouesses politiciennes, au point d’oser affirmer, au lendemain de sa mort (probablement encore lointaine, Blaney étant un sérieux nageur fluvial) : « He was a crook », « c’était un escroc », « un salaud », « un sale »… en tout respect! Une telle détestation irait de pair avec la production d’un portrait littéraire passionnant du rusé politicien. Qui saurait faire de Blaney un révélateur du rêve collectif à tendances cauchemardesques qui trame souterrainement la vie psychopolitique de notre grégarité – de « la nation » hallucinée en tant que telle (peu importe de quelle nation il s’agisse)? Qui juge même important de s’intéresser et de s’opposer à Blaney?

Avant de trouver « notre » Thompson – et partant du fait que, malheureusement pour nous, la perspicace et fort pertinente Chantale Hébert se refuse toujours au style trash et hyper-subjectif du journalisme « gonzo » –, par-delà les illusions rétrospectives que la gloire littéraire projette assurément sur la vie politique en train de se faire (en vérité, Nixon n’a sans doute pas eu besoin de Thompson; ce fut plutôt l’inverse…), il faut nous demander si la matière première d’une telle fascination « intensifiante » tient à des qualités intrinsèques et objectives du politicien lui-même. Cette matière première ne tient-elle pas plutôt à la mise en œuvre de la couverture « gonzo » elle-même, qui s’accommoderait bien d’autres types humains, en autant que l’écriture puisse s’alimenter à une source vive, soit, ici, l’expérience d’une campagne politique enlevante? Dans le cas qui nous occupe, l’énergie politique peut-elle venir de qui couvrirait la campagne à la chefferie conservatrice canadienne au jour le jour, ou doit-elle venir du politicien en campagne? En d’autres mots, dans quelle mesure – avec combien de médiations et quelles nuances – pourra-t-on jamais associer le nom de Steven Blaney et le qualificatif « enlevant »? Enfin, quelle plateforme médiatique actuelle saurait accorder la liberté éditoriale requise et les moyens nécessaires à une telle expérimentation politico-littéraire? La récente course à la chefferie du PQ laisse plutôt voir que le milieu journalistique n’est lui-même plus « héroïque » (ce qui n’est pas nécessairement un mal), qu’aucune individualité ne s’y démarque vraiment (laissant toute la place aux « aspirants chefs », façonnés par des publicitaires), et que la politique partisane est assez « pépère »…

Lorsqu’il couvre la campagne présidentielle de 1972 pour le magazine Rolling Stones, produisant une série d’articles hallucinés qui sont ensuite publiés sous forme de livre en 1973 sous le titre Fear and Loathing: On the Campaign Trail ’72, une sorte de suite à Fear and Loathing in Las Vegas: A Savage Journey to the Heart of the American Dream (1971) – traduit sous le titre Las Vegas Parano en France et adapté pour le cinéma par Terry Gilliam en 1998, sous le titre Peur et dégoût à Las Vegas au Québec –, Hunter S. Thompson consomme une quantité indénombrable d’alcools et de drogues, du tabac à la cocaïne en passant par l’acide. Aurait-il été si pris, et sa couverture aurait-elle été si prenante, sans la mise en œuvre de ces moyens psychotropes de possession et de dépossession de soi? Il faudrait tenter le coup pour le savoir… L’inverse est toutefois plus probable : une couverture straight edge de la campagne de Blaney, sans alcool ni nicotine, voire sans café ni sucre ni internet sans-fil, ces drogues privilégiées de la psychè contemporaine. Il y aurait bien sûr un très haut risque d’endormissement, surtout que les distances à parcourir sont immenses dans le cadre d’une course véritablement canadian!

Dans sa couverture « en supplément » de la campagne de 1972, conçue pour des gens qui consultent en principe d’autres sources journalistiques mais qui, en vérité, élèvent souvent Rolling Stones au rang d’unique source d’information, le docteur ès Gonzo se concentre surtout sur la course à l’investiture du Parti démocrate, qui oppose principalement le camp de Humphrey à celui de McGovern. Il y est donc question de mille petits jeux de coulisses plus ou moins subtils et efficaces au sein d’un même parti, d’une même sensibilité, d’un même groupe. Nixon, pour sa part, est explicitement détesté avec intensité tout au long des événements et de leur couverture. Il cherche alors à se faire réélire avec assurance – ce qu’il réussira. Peut-être nous faudrait-il concevoir la course de Blaney comme celle d’un démocrate aspirant à se faire remarquer, plutôt que comme la course d’un républicain cherchant à se maintenir? Cette perspective aurait l’avantage heuristique de suggérer que Trudeau fils pourrait être un Nixon à sa manière, même si le charisme de Justin semble en faire l’antithèse du rigide Richard et le rapproche plutôt de Ronald Reagan, souriant acteur californien.

blaney-facheNotons au passage que les qualificatifs politiques « démocrate » et « républicain », outre leur usage courant dans le contexte étatsunien, semblent objectivement forts étrangers aux soucis, au parcours et à la personnalité de Blaney, « vieux bleu » (foncé ou marin) quasi monarchiste, très fier de ses politiques sécuritaires à tendances autoritaires, surfant encore sur son passage au poste de ministre de la sécurité publique sous le dernier gouvernement Harper. Son rôle dans la promotion du sévère projet de loi C-42 et la mise en récit de sa réaction stoïque aux « attaques terroristes » de 2014 à Saint-Jean-sur-Richelieu et Ottawa occupent d’ailleurs une place de choix dans la biographie qu’il rend disponible sur son site de campagne. À l’époque, j’avais même eu un peu peur de l’ingénieur originaire de Sherbrooke, ancien candidat du parti de Mario Dumont au Québec; j’avais alors proposé à Trahir une fébrile lecture du « système nerveux » irrité et éreinté pas les tentatives de capitaliser dans l’urgence sur la violence, quelle soit « solitaire » ou d’État… Tout porte à croire que Blaney cherche à retrouver cette capacité d’effrayer, d’être pris au sérieux. Avec le reste de sa troupe, il est cependant tombé de la « scène » gouvernementale et n’est plus éclairé ni mis en valeur par la pièce qui s’y joue sans lui. Pour qu’il remonte sur scène avec fracas, il faudrait lui écrire un rôle sur mesure. C’est pour cela que Blaney a besoin de son propre Hunter S. Thompson. S’il ne fait pas peur, si personne ne croit qu’il incarne véritablement le cauchemar canadien (pour ses opposants) et si, inversement, il ne fait rêver personne, ça ratera.

Dans Romantisme politique, un livre de jeunesse essentiel mais peu lu (surtout en français, la seule traduction en date étant celle de 1928, épuisée depuis longtemps), le juriste allemand Carl Schmitt écrit un paragraphe important que j’aimerais donner à lire en entier car il semble concerner les conditions et les effets d’une couverture politique « gonzo » ou « hyper-subjective » semblable à celle produite par Hunter S. Thomson :

Le romantisme politique est un occasionnalisme subjectivé, parce qu’une relation occasionnelle au monde lui est essentielle. Le sujet romantique se substitue à Dieu, réduit le monde et la totalité des événements à de simples prétextes d’activité. Une telle substitution, en ramenant la raison suprême des choses au Moi génial, change toutes les perspectives. Elle révèle l’intime structure occasionaliste du romantisme. La philosophie de Malebranche était bien fondée sur cette idée dissolvante de l’« occasio », mais le Dieu, cause absolue, qu’il imaginait permettait de retrouver l’ordre et la légalité nécessaires à une conception réglée du monde. Et même, il reste possible d’atteindre à une certaine objectivité des relations, si l’on s’arrête dans le jeu des substitutions à une instance objective comme l’État. Mais le romantisme consiste dans la réalisation de l’attitude occasionaliste par l’individu isolé et émancipé, aboutissant aux conséquences extrêmes de son refus d’admettre un développement objectivement réglé. Dans cette situation, il n’y a pas de raison qui empêche d’user de n’importe quoi, n’importe comment, ou de former les complexes les plus aventureux d’antécédents et de conséquentes. C’est ce désordre fondamental qui forme l’attirance si grande et particulière des œuvres romantiques. Pour celles-ci, il suffit d’un quelconque donné concret qui serve de prétexte, pour construire selon le tempérament spécial du romantique, bonhomme ou démoniaque dans l’illimité et dans l’insaisissable. L’occasionnel est clairement la relation fondamentale d’où jaillit l’idée fantastique du monde ou encore, selon l’individu romantique, l’ivresse ou le rêve, la veulerie, la fable, ou l’ensorcellement. Toutes les occasions donnent naissance à des mondes toujours nouveaux, mais toujours occasionnels, sans substance, sans relations fonctionnelles, sans direction précise ni conclusion, ni définition, ni décision, ni raison finale, qui se développent à l’infini, conduits, semble-t-il, par la seule main magique du hasard. Dans un tel univers, le romantique se sert des objets, des faits, ou des événements pour satisfaire son penchant à la romantisation. Il n’y a que des prétextes[5].

Pour Schmitt, qui suit ici des intuitions exprimées par Max Weber dans son célèbre discours de 1919 à Munich, Politik als Beruf, ce romantisme est uniquement possible dans « l’effondrement » de l’ordre traditionnel produit par la modernité libérale et l’individualisme capitaliste.

Dans l’introduction à sa traduction anglaise de Romantisme politique, Guy Oakes considère non pas Hunter S. Thompson, mais le journaliste et écrivain Norman Mailer comme l’exemple par excellence d’un « romantique politique » au sens de Schmitt. Lors d’une grande manifestation contre la guerre du Vietnam à Washington en octobre 1967, par exemple, Mailer aurait été incapable d’identifier une seule raison justifiant sa présence sur les lieux. Selon Oakes, Mailer n’était pas à Washington par solidarité, ni en raison d’un sens aigu de ses responsabilités citoyennes. Plutôt, il « participait » à l’événement en « spectateur de soi », c’est-à-dire aux seules fins de se faire valoir comme intellectuel un peu célèbre parmi les marcheurs et d’amasser du matériel pour un livre à venir qui raconterait son expérience de ladite marche. Armies of Night: History as a Novel/The Novel as History, sera ainsi publié en 1968 et remportera le prix Pulitzer dans la catégorie « general non-fiction » et le National Book Award dans la catégorie « arts et lettres »! Selon Oakes,

[a]u cours du week-end de la marche, Mailer traduit un problème politique concernant l’approche que les États-Unis devraient adopter en Asie du Sud-Est en une occasion de satisfaction émotive. La marche offre à Mailer l’occasion de rêveries émotionnelles intenses et hautement conscientes d’elles-mêmes, dans lesquelles il devient un spectateur de ses propres humeurs. […] En somme, la marche est une bonne chose pour Mailer car, de multiples façons, elle lui permet de bien se sentir[6].

Une telle « poétisation » de la vie politique rendrait la politique elle-même impossible en détruisant « les conditions sous lesquelles peuvent s’effectuer des choix entre différentes conception du bien et du mal, de la justice et de l’injustice »[7]. Il ne resterait que des nuances esthétiques à apprécier individuellement, selon l’humeur du moment. Est-ce à dire que les campagnes politiques de Mailer à la mairie de New York en 1969 et de Thompson aux postes de maire puis de sheriff d’Aspen au Colorado en 1969 et 1970 n’étaient pas sérieuses? Ils étaient assurément plus proches du Parti rhinocéros que du Parti conservateur, du Parti libéral, ou même, que du Nouveau Parti démocratique.

Peut-être entendra-t-on mon plaidoyer pour une couverture enlevante de la course de Steven Blaney à la chefferie du Parti conservateur du Canada comme un écho du romantisme politique conceptualisé et dénoncé par Schmitt. Voudrais-je me servir de Blaney comme d’un simple prétexte à ma propre productivité littéraire? Il me semble plutôt que, pour ne pas laisser le souvenir incertain d’une légère nuance de gris, de brun ou de beige qui ne sera apparue qu’un bref instant dans l’écran de l’histoire politique, c’est-à-dire, pour plutôt laisser une vraie marque, une trace dans l’imaginaire collectif, c’est Blaney lui-même qui doit chercher à produire les conditions d’une poétisation de sa propre pratique politique.

Justin Ling, dans un article pour VICE Canada, qualifie d’obscène le slogan de Blaney, rendu public lors de l’annonce de sa participation à la course à la chefferie du Parti conservateur :

Le mouvement Canada First était un mouvement politique du XIXe siècle cherchant avidement à Refaire un Manitoba Protestant (Making Manitoba Protestant Again) en expulsant le gouvernement Métis de Louis Riel par l’annexion forcée de la Colonie de la Rivière Rouge. Cela, bien sûr, est arrivé.

Le choix de slogan de Blaney, jumelé à sa promesse d’aller à l’encontre de la Cour suprême pour instaurer une interdiction de la burqa pour tous les employés du gouvernement, est donc particulièrement odieux. (Je traduis)

Ling laisse entendre que Blaney a choisi le slogan « Canada First/Canada d’abord » par inadvertance, sans considération pour l’histoire. Son article se termine par une question : « Steven Blaney, n’as-tu jamais regardé une Minute du Patrimoine? » S’il veut paraître redoutable et rusé, Blaney doit plutôt réussir à faire croire (ou à faire douter) que ce slogan aux fortes résonances coloniales n’a pas été choisi par un ignorant, mais par un vrai croche, a real crook.

Peut-être voudra-t-on suggérer que la couverture journalistique de l’annonce de Blaney au Patro de Lévis par MC Gilles, pour l’émission Infoman à la télévision de Radio-Canada, constitue un premier pas vers une couverture « gonzo » de la campagne à la chefferie conservatrice. MC Gilles nous présente bien « l’envers du décor », soit la personne âgée qui voit Blaney comme un nouvel Obama, les problèmes de feedback au micro, l’imitateur de Brian Mulroney, les signes amateurs faits avec un crayon, le buffet all you can eat gratuit avec œufs miroir, beans et tranches de porc, l’annonce inutilement différée, le soutien marginal d’un seul sénateur conservateur peu connu, bref, l’aspect très cheap de l’affaire. Ce faisant, la couverture d’Infoman tient de la critique démystificatrice, de la révélation du ridicule. Toutefois, contrairement à la couverture paniquée d’un Hunter S. Thompson, elle n’arrive pas à rendre compte de la puissance (potentielle ou avérée) des politiciens. La force de séduction demeure un véritable mystère dans ce type de mise en scène, y compris lorsqu’il est question d’individus (notamment en politique municipale : Coderre, Labeaume, Tremblay) dont on peut documenter les objectives « prouesses politiciennes » sous un inoffensif costume de « vieux mon’oncle vendeur de chars ».

Dans le cas de Blaney, la question de l’existence ou de l’inexistence de véritables « prouesses politiciennes » demeure en suspens. A-t-il paru redoutable comme ministre de la sécurité publique (de la panique étatique) uniquement en raison de la présence du marionnettiste-ventriloque Stephen Harper derrière ses actes et paroles? Peut-on croire, à l’inverse, que c’est par l’habile maîtrise des signes que Blaney apparaît aujourd’hui comme un politicien mineur, un simple député inoffensif, représentant « à l’ancienne » qui s’est servi de son passage au gouvernement pour « développer son comté sur le plan économique » et s’y est ainsi installé pour un moment, comme notable d’envergure locale ou régionale, mais pas comme potentiel leader national? Tant que le doute persiste, Blaney a une chance. Il faudrait toutefois montrer de manière quelque peu convaincante qu’il est capable d’obtenir des appuis surprenants et significatifs, par la raison, la ruse ou la force, au sein même de son parti, afin que le doute ne se change pas très rapidement en certitude qu’il n’y a rien de bien démoniaque dans cette tentative du député de Lévis—Les Etchemins—Bellechasse d’un jour prétendre diriger le pays! Pour cela, il semble qu’il faille qu’un ou une journaliste ingère systématiquement de fortes doses de psychotropes, afin d’halluciner ce qui n’est pas là, ou encore de mieux voir ce qui ne se montre pas – soit par absence pure et simple, soit par un astucieux camouflage.


Notes

[1] Trad. Michel Brudeau, Paris, Seuil, coll. « Combats », 1976, p. 100.

[2] Dans Œuvres, éd. établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2004, p. 555.

[3] Michael Dorland, « Panic Canada », dans Panic Encyclopedia: The Definitive Guide to the Postmodern Scene, sous la dir. Arthur Kroker, Marilouise Kroker et David Cook, New York, St. Martin’s Press, 1989, p. 68 (je traduis).

[4] Sur le branding des « marques » libérale et conservatrice comme deux lifestyles (symboliquement : Starbucks contre Tim Hortons) sur la scène fédérale depuis le tournant des années 2000, voir l’entretien avec Dalie Giroux publié dans Lapsus, printemps 2016 (numéro « Justin, la voie ensoleillée »), pp. 64-78.

[5] Carl Schmitt, Romantisme politique [1919/1925], trad. de l’allemand par Pierre Linn, Paris, Librairie Valois, 1928, pp. 32-33.

[6] Guy Oakes, « Translator’s Introduction », dans Carl Schmitt, Political Romanticism, trad. Guy Oakes, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1986, pp. xxviii-xxix (je traduis).

[7] Ibid., p. xxxi.

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« Folie que d’y vouloir croire entrevoir »

Critique de Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2016, 144 p.

Par Simon Labrecque

Méditations beckettiennes

mal-du-quebecEn octobre 1993, l’écrivaine et théoricienne étatsunienne Susan Sontag publiait dans The New York Review of Books un essai devenu célèbre racontant son récent voyage à Sarajevo, au cours duquel elle avait mis en scène la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett. Depuis avril 1992, la capitale bosniaque était assiégée par des forces serbes et elle le demeurerait jusqu’en février 1996. Jouer Godot là, à ce moment, permettait de souligner à gros traits l’absurdité de cette guerre. En mai 1994, l’écrivain français Philippe Sollers publiait pour sa part un texte dans Le Monde soulignant la parution du deuxième tome du Théâtre complet de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade ». Selon Sollers,

[c]’est le Triomphe de l’amour qu’il fallait aller jouer à Sarajevo, et non pas En attendant Godot, comme a cru bon de le faire un écrivain-femme américain, avec autant de perversité inconsciente que d’indécence.

La situation appelait une certaine « légèreté », la représentation de rapports de séduction, plutôt que le dépouillement asséchant. La lecture du texte de Sollers sera par ailleurs l’occasion de la création du très beau film For Ever Mozart de Jean-Luc Godard, terminé en 1996. Lors d’un entretien aux Rencontres du cinéma francophone en Beaujolais, le cinéaste a raconté  que

[d]ans cet article, qui s’appelait Profond Marivaux, où il parlait de Marivaux, à un moment il se moquait d’un écrivain américain que j’ai connu à l’époque où je faisais de la critique de cinéma, Susan Sontag, qui a écrit un beau livre sur la photographie, et qui, elle, montait une pièce de Beckett à Sarajevo. Et Philippe se moquait, ironisait là-dessus, en disant : « Il ne faut pas. Ils sont déjà assez misérables. Il ne faut pas monter du Beckett là-bas. Il faut monter du Marivaux ». Ça m’a donné l’idée de faire un film qui s’appellerait Les Jeux de l’amour et du hasard à Sarajevo. Et je suis allé acheter un Marivaux à la petite librairie de Rolle, là où j’habite en Suisse Romande. Mais ils n’avaient pas, bien sûr, de Marivaux. Par contre il leur restait un Musset qui était On ne badine pas avec l’amour. Et donc le film est devenu On ne badine pas avec l’amour à Sarajevo, qui sonnait beaucoup mieux, je trouve. Et bon, j’ai imaginé que dans ce film, il y aurait deux ou trois jeunes gens qui partiraient pour monter cette pièce à Sarajevo.

C’est à l’aune de ces récits sur la convenance et l’inconvenance de faire entendre les mots de Beckett, Marivaux ou Alfred de Musset à Sarajevo dans un véritable état de siège que m’ont sauté aux yeux les exergues du dernier essai de Christian Saint-Germain, Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance. À l’exception du livre entier, mis sous le patronage de Virgile et de Racine, et de sa conclusion, mise sous le signe de Jacques Lacan, tous les chapitres débutent en effet par un extrait de Cap au pire de Beckett.

Fait à noter, Cap au pire est l’un des rares textes tardifs que le dramaturge irlandais, résidant depuis longtemps en France, ait écrit en anglais (sous le titre Worstward Ho, en 1982), sans le traduire ni le faire traduire en français de son vivant[1]. En contrepoint, j’ai pour ma part choisi comme titre un extrait de « Comment dire », le tout dernier texte de Beckett, qui fut écrit en français. Cette écriture de plus en plus minimaliste, évanescente, se prête fort bien, il est vrai, à l’épigraphie évocatrice.

Dans la première partie du Mal du Québec, intitulée « En finir avec le PQ », on retrouve donc les titres suivants, avec ces exergues beckettiens :

Chapitre 1 – Le pire ennemi de l’indépendance; « Gagner du temps aux fins de perdre. »

Ch. 2 – La sit-com péquiste; « Place au plus mal. En attendant pis encore. »

Ch. 3 – Le retour des Jeunes Talents Catelli; « Moins n’est nul remède. »

Ch. 4 – Changement de la garde; « Seul le vide sans jadis. »

Ch. 5 – Colonoscopie; « Perpétuel agenouillé. »

Dans la deuxième partie, « Le désir de disparaître », on retrouve :

Chapitre 6 – Chez nous c’est comme chez vous; « Forcé à la fin à se mettre et tenir debout. […] Dire un sol. Nul sol mais dire un sol. » [Crochets de Saint-Germain; « sol » traduit ici « ground », qu’on aurait aussi pu rendre pas « fondement ».]

Ch. 7 – Le modèle québécois; « Ouste. »

Ch. 8 – Disparaître par ignorance; « Ainsi cap au moindre encore. »

Ch. 9 – L’éducation, mettons; « Quoi lorsque les mots ont disparu? Aucun alors pour ça. »

Ch. 10 – Soins de mort : la proverbiale injection de morphine; « Un trou d’épingle. Dans l’obscurissime pénombre. »

Ch. 11 – Aidez-nous à mourir; « Un seul remède. Disparaître. Disparaître pour de bon. »

Ch. 12 – Victoires législatives en faveur de la mort; « Pire inempirable. »

La situation du Québec en 2016 serait-elle plus dramatique, plus tragique, ou autrement pire que celle de Sarajevo en 1993, au point où il serait adéquat de nous placer sous le sombre patronage de Beckett? Qui plus est, du Beckett tardif, encore plus proche du néant que celui des années 1950, d’En attendant Godot justement – de ce « théâtre de l’absurde » post-1945 enseigné depuis des années dans le programme de français « tronc commun » de nos cégeps –, qui mettait encore en scène des êtres humains reconnaissables en tant que tels et qui, pour cette raison précise, semblait éminemment pertinent à Sontag à Sarajevo? Malgré l’absence d’immeubles éventrés et de francs-tireurs embusqués sur les toits et les collines, malgré l’absence de sang, je ne peux qu’imaginer Saint-Germain répondant par l’affirmative.

Nature du mal

Au Québec, en effet, il y va d’une sorte de lent suicide collectif, alors que là-bas, à cette date – Sarajevo 1993 –, il s’agissait d’une intense guerre « ethnique » précisément marquée par un refus de disparaître de part et d’autre d’une ligne de front déterminée politiquement. N’est-il pas infiniment plus naturel pour les grégaires représentants d’homo sapiens de s’affronter en bandes historiques que de vouloir s’annihiler avec et au sein de leur propre sous-groupe culturel? C’est du moins ce type de réflexion que Le mal du Québec me semble autoriser, sinon encourager.

Il n’y va assurément pas, ici, du noble et créatif « devenir-imperceptible » conceptualisé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, notamment à la suite de Beckett. Dans le Québec diagnostiqué, voire disséqué par Saint-Germain, il y va plutôt d’un morbide désir collectif d’effacement, que l’auteur juge rigoureusement indigne, ignoble, et qui n’est pas sans rapport avec le pouvoir inouï qui se retrouve entre les mains de la classe des médecins depuis la Révolution tranquille. Plus précisément, il semble que ce pouvoir soit désormais un moyen qui puisse servir cette fin.

En effet, reprenant et approfondissant un motif de son retentissant livre précédent, L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire (Liber, 2015; une analyse de sa réception a été publiée dans Trahir), Saint-Germain voit dans l’expression « soins de fin de vie » et dans les discussions publiques autour de la « mort assistée », ou de l’euthanasie, une puissante allégorie intime et aussi un symptôme sociétal aigu de la pulsion de mort qui travaillerait le Québec d’aujourd’hui. Depuis 2015, on sait que pour Saint-Germain, le Parti québécois (PQ) est un véhicule du maintien des conditions de la colonisation anglo-canadienne et de l’« humiliation ethnique », plutôt qu’un moyen de libération nationale. C’est d’ailleurs surtout pour discuter de cette question du PQ qu’on a parlé du dernier livre de Saint-Germain (moins que du précédent) dans Le Devoir et sur les ondes de Radio VM.

Creusant le chasme – et le chiasme –, Saint-Germain en appelle maintenant très clairement au sabordage, à la mort volontaire, à l’euthanasie rapide du parti de René Lévesque. Comme pièces justificatrices, il nous montre avec humour tout le ridicule, l’absurdité qui a caractérisé les dernières années, voire les dernières décennies de ce parti, en se riant notamment des espoirs investis en Pierre Karl Péladeau (qu’il méprise vertement dans l’ensemble comme dans le détail), puis en Alexandre Cloutier, Martine Ouellet et Jean-François Lisée. Rappelons à cet égard que Saint-Germain considère que les chefs historiques du PQ, notamment les vénérés Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, étaient tous promis d’avance à perdre. Le parti n’aurait jamais eu l’intention de véritablement faire l’indépendance, c’est-à-dire de pratiquer la sécession unilatérale et la création d’un État souverain, geste politique sérieux s’il en est, demandant en quelque sorte des « chefs de guerre ». Les membres du PQ se sont plutôt choisis des « leaders » auxquels ils et elles pouvaient s’identifier, c’est-à-dire, des colonisés typiques.

Si le PQ doit mourir pour laisser place à une forme politique nouvelle, Saint-Germain s’indigne cependant devant le cynisme du grenouillant ministre de la santé, Gaëtan Barrette, qui parle publiquement, à titre de représentant du gouvernement et de la population, d’une « proverbiale injection de morphine » comme d’un geste admis, et qui encourage, avec plusieurs autres, la « trouvaille péquiste » défendue par Véronique Hivon quant à la possibilité d’autoriser les médecins à « donner la mort » aux citoyens d’aujourd’hui et de demain. Que la mort en question soit demandée, consentie, qu’elle réponde au désir d’auto-annihilation d’individus gravement malades n’y change rien, selon l’auteur : nous ouvrons une imprévisible boîte de Pandore en transgressant le tabou fondateur du meurtre, surtout s’il devient un geste sanctionné et rémunéré, autorisé par et répertorié dans un formulaire bureaucratique signé par des individus qui en tirent revenu.

Les élites socio-économiques sont réputées « prendre un pied quand on leur donne un pouce ». Or, la bio- et la thanato-politique ne feront plus qu’une seule et même politique du contrôle des populations au gré de la volonté arbitraire d’une caste de millionnaires, dont les membres ont eu, à un certain âge, d’assez bons résultats scolaires et d’assez grands incitatifs pour « entrer en médecine » et qui, sachant trop bien que le « système de santé » est à maints égards moribond, se graissent la patte en attendant de le voir s’effondrer pour de bon. La radicalité du propos fait toutefois qu’on risque fort de ne pas l’entendre, ni à droite, ni à gauche. On se surprend de ne pas voir Saint-Germain citer cette proposition que le docteur Jacques Ferron mettait dans la bouche du personnage principal de La nuit, en 1966, au sujet des médecins :

Pour les rendre plus intelligents, il faudrait en égorger trois ou quatre, chaque année, sur la place publique. Ça leur mettrait au moins un peu d’angoisse dans le ventre. Du désarroi des malades, ils tirent suffisance. La vue de la souffrance finit par les rendre insensibles[2].

Ferron a ensuite retravaillé le passage dans sa réécriture de La nuit sous le titre Les confitures de coings, invoquant au passage le théâtre français :

Molière n’a pas vieilli en parti parce que ces Messieurs de la Faculté sont restés égaux à eux-mêmes, tels qu’ils [sic] les a décrits. Il faudrait en égorger trois ou quatre par année en grande pompe sur la place publique. Ça leur mettrait un peu d’angoisse au ventre. Ils n’ont jamais eu de cœur. Du désarroi des malades ils tirent suffisance[3].

Les intentions des individus s’engageant dans la vocation médicale n’y changent strictement rien; il y va d’un système d’échange symbolique passant par la mort.

Réécritures, relectures

Ajouter? Jamais.

Samuel Beckett, Cap au pire[4].

Dans L’avenir du bluff québécois, Christian Saint-Germain surprenait en se référant d’abord aux poètes, notamment Gaston Miron et Pierre Perrault, puis en citant ensemble Mao Tsé-Toung et Lionel Groulx, Pierre Vallières et Walter Benjamin. Dans Le mal du Québec, il diversifie encore plus ses sources « à gauche », faisant notamment référence aux travaux de Louis Althusser et de Slavoj Žižek sur l’idéologie, à ceux de Frédéric Lordon sur les affects, au volume de la série L’œil de l’histoire de Georges Didi-Huberman sur la disparition et l’exposition des peuples, et à la série des Homo Sacer de Giorgio Agamben sur l’état d’exception et sur la vie nue (à ne pas confondre avec quelque conception du nudisme ou du naturisme que ce soit…). L’ouvrage se termine d’ailleurs sur une très belle page du « caractère destructeur » de Benjamin, auquel l’auteur semble s’identifier.

Amateur de ferronnerie, j’aurais bien sûr aimé y voir plus de considération pour le bon docteur, en particulier pour ce qu’il a dit à Pierre L’Hérault sur la médecine, et notamment sur le passage du système « privé » d’antan à « la castonguette », suite à la Révolution tranquille. L’année où Beckett écrivait Worstward Ho, Ferron racontait :

Il y a des avantages à la médecine d’État au point de vue du revenu! Ce fut pour moi un grand avantage. À ce moment-là, j’ai pu acheter des chevaux à mes enfants. Ce que je n’aurais pas pu faire autrement. Les désavantages, c’est la mise en tutelle de la population où tout le monde est mis en fiche. Il n’y a plus cette liberté qui existait autrefois, où les gens, que l’on ne surveillait pas, étaient dans leur milieu comme des poissons dans l’eau, pouvant se faire des prouesses d’eux-mêmes[5].

Il prônait un rôle limité de la médecine, pour éviter la médicalisation à outrance :

Aujourd’hui, la santé devient une chose assez emberlificotante et les gens sont soumis, si je puis dire, à une certaine dictature qui n’existait pas autrefois : on avait seulement besoin du médecin pour signer le certificat de décès. Le premier avantage de cette médecine était de rendre normal le concept de mort naturelle. Auparavant, toute mort était arbitraire, était une manière de meurtre qui amenait nécessairement des rites. Quelqu’un mourrait et le médecin proclamait : « Cet homme est mort de mort naturelle », et l’histoire finissait là. Sinon, le médecin ne signe pas, il y a enquête. Il est nécessaire, pour une civilisation pacifique, que la mort soit naturelle et non violente. Il faut donc quelqu’un pour en attester. Le premier rôle du médecin ce n’est pas de guérir, mais de signer un certificat de décès. C’est un rôle assez important, primordial. Ensuite, il peut être guérisseur! Mais ce n’est pas la première fonction du médecin. Si son rôle était de guérir, « guérisseur » n’aurait pas ce sens péjoratif qu’on lui donne[6].

Le seul passage dans lequel Ferron est mentionné dans Le mal du Québec peut ici être cité pour donner un aperçu du style et du propos de Saint-Germain. Il clôt le chapitre « Disparaître par ignorance » :

Sur le plan collectif, un État peu devenir fou même si cette folie est conduite sous les traits du calcul rationnel, de l’austérité budgétaire, ou du renflouement de caisses de retraite. Le travail des castors pour construire des barrages n’assure aux saumons que la misère en aval. L’expérience littéraire du Québec moderne illustre bien qu’on peut se noyer dans des eaux mortes. Il en va de l’oppression insensible comme de la délicate congestion des bronches qui mène à la pneumonie du grand vieillard et finalement à la détresse respiratoire comme celle que l’on entend dans la voix de Gilles Vigneault ou dans les chuintements de Jacques Ferron. Société monstrueusement consensuelle, le Québec est vulgaire dans son vieillissement silencieux, déboussolé depuis la Révolution tranquille. Il s’agirait d’une désintégration identitaire si cette société avait réussi à être davantage qu’un éparpillement improvisé et une tentative de peuplement des rives du Saint-Laurent. Le peuple québécois ne s’aime pas suffisamment lui-même pour être soupçonné de racisme ou d’intolérance. Conquis, ne s’en est-il jamais aperçu, et colonisé encore moins! Incontinent jusqu’à sa maturité politique, il est passé en cinquante ans des langes politiques de Groulx au protège-culotte de la désillusion péquiste.

Le désir de disparaître, jamais admis par le principal intéressé, devient manifeste dans le tâtonnement morbide ou l’expression en usage dans la description des accidents automobiles où l’on « roule à tombeau ouvert » et dans lesquels des malheureux ont « trouvé » la mort. S’ils l’ont trouvée, c’est qu’ils la cherchaient d’une certaine manière, mais sans le savoir; ils n’en étaient pas conscients. En fait, ils s’étaient arrangés pour ne pas le savoir même s’ils dépassaient à droite ou zigzaguaient entre les cônes orange. Ils avaient plutôt organisé leur conduite de telle sorte qu’il n’y aurait plus rien après eux, rien derrière eux. Ils laisseraient des dettes comme des poux souillent la tête des beaux enfants de L’Ancienne-Lorette et de Val-Alain au sortir d’un concert de AC/DC ou dans un tuyau de ponceau après un « bal de graduation » avec des condylomes en prime et un faux diplôme de secondaire V en poche. (Le mal du Québec, pp. 89-91)

Ce passage, comme plusieurs autres dans le livre, semble être une réécriture amplificatrice de formules qui étaient présentées de manière beaucoup plus concentrée dans L’avenir du bluff québécois. Paradoxalement, le Beckett de Cap au pire, patron symbolique de cet ouvrage-ci, exprime dans sa phrase fragmentée une « méthode soustractive », répétant même quelques fois : « Ajouter… Ajouter? Jamais. » Il est en ce sens remarquable que la plume de Saint-Germain soit si généreuse, sans s’essouffler mais sans étonner autant que la dernière fois.

Le passage cité plus haut me rappelle un autre passage de la main de Ferron, cette fois dans une « escarmouche ». À son retour de Pologne, le bon docteur écrivait :

À Varsovie, le Québec ne m’a pas impressionné beaucoup. Je n’avais pas dit son nom qu’après un petit sourire de politesse on faisait déjà la moue, non par antipathie, mais parce qu’avec raison on est très curieux des USA et qu’il représente une nuisance intellectuelle qui impatiente la curiosité. Un collègue hongrois m’a expliqué que nous manquions de massacres, que nous n’avions jamais connu la guerre et que nous disposions d’une liberté qu’on accorde ordinairement aux enfants, celle de tout dire, de tout écrire; qu’on nous pardonnerait un pays importun s’il tenait un discours simple et cohérent, mais que tel n’est pas le cas; que notre littérature était un prolongement des brouillards de Terre-Neuve; qu’habitués d’écrire n’importe quoi, n’importe comment, sans rigueur ni bon sens, à la petit-Vanier sous l’œil complaisait du Bison Ravi, nous concourrions, en devenant nuisance pour nous-mêmes, à la nuisance qu’on reproche à notre pays[7].

Plutôt que Beckett et son vide radicalisé, plongeant d’En attendant Godot à « Comment dire » en passant par Cap au pire, peut-être faudrait-il mettre la réflexion contemporaine sur « le pays » sous le signe du roman le plus abject qu’il m’ait été donné de lire jusqu’ici : Un rêve québécois, de Victor-Lévy Beaulieu.

Publié en 1972 aux Éditions du Jour, dédié « À Madame Rosa Rose, bien respectueusement » (la mère des effelquois Paul et Jacques Rose), et mis sous le patronage épigraphique de Jeanne-D’Arc (« Je fais mes plans avec les rêves de mes soldats endormis ») et de Paul Valéry (« Offense-moi pour me donner la force de te tuer »), le roman se situe à la fin de l’automne 1970 à « Morial-Mort », au carrefour de l’avenue des Récollets et de la rue Monselet, à deux pas du lieu où la cellule Libération du FLQ gardait en otage l’attaché commercial britannique James Richard Cross. Ce roman horrible, dont chaque chapitre (ou « coupe ») est mis entre des parenthèses doubles, raconte en détails le délire sexuel et meurtrier de Joseph-David-Barthélémy Dupuis, alcoolique notoirement violent récemment libéré de « Dorémi », qui assassine sa femme Jeanne-D’Arc à plusieurs reprises, croisant au passage des opérations policières et des hélicoptères militaires qui le laissent dans une ignorance et une incompréhension complète des événements historiques qui se déroulent tout près.

Comme plusieurs ouvrages du jeune VLB, la lecture en est proprement ardue, troublante, irritante et désagréable, étant donné le langage cru et les images horrifiantes qui se succèdent sans répit. Mais si ce cauchemar illustre véritablement la trame de fond psychopolitique de bien des individus et de bien des familles d’ici, avec tout ce que l’expression « misère noire » peut évoquer, peut-être pourrait-on mieux comprendre le choix de chefs perdants, condamnés d’avance, en le travaillant sérieusement? VLB nous dit en quelque sorte que nous sommes trop occupés pour la politique, mais que les horreurs sont de tous les côtés, de toute façon. On pourrait aussi tenter de comprendre ça non comme le refus de vouloir gagner ou même jouer sérieusement, ni comme l’effet d’une lâcheté ou d’une oisiveté nourrie par l’advenue récente d’un confort matériel relatif et toujours précaire, mais bien comme un refus plus radical encore de se choisir des maîtres et des chefs, un refus de la chefferie, point.

Dans une telle perspective, le Québec ressemblerait un peu à ce que Pierre Clastres nommait une société contre l’État, structurée pour empêcher l’émergence de cette forme spécifique de domination qui fonctionne par la concentration de la force matérielle et du pouvoir de la parole en un seul pôle, selon le modèle théologico-politique européen de la souveraineté indivise. Le Québec, il est vrai, ressemble beaucoup plus fréquemment à une société étatique, une société « à État », voire « pour l’État », désirant justement ce Un de la souveraineté, même si – ou, a fortiori, car – on regrette qu’elle ne soit pas, de fait, un État souverain « normal » dans « le grand concert des nations ». Le désir d’État prolifère, y compris lorsqu’on se revendique de la liberté et qu’on s’hallucine en dominant.

Et nous voilà, chacun de nous barricadé dans un petit bunker hypothéqué, roulant dans un petit char d’assaut de location, protégeant ses frontières narcissiques en brandissant son indifférence fiscale et son art méchant, célébrant son droit Facebook d’exister : huit millions de petits États paranoïaques, armés jusqu’aux dents. Chacun de ces petits empires exerçant ses fonctions régaliennes, à dose homéopathique, de manière inconsciente, symbolique, par négligence, par devoir ou par cruauté. Parce qu’il faut tuer pour vivre[8].

Lorsque, pour en sortir, il en appelle à une resymbolisation active du « grand Autre » par la réécriture du récit mystique de la vocation spirituelle exceptionnelle de la nation canadienne-française en Amérique, et surtout lorsqu’il invite la venue d’un chef charismatique, « populiste de gauche » capable de faire l’indépendance et même la guerre pour une décolonisation digne et grandiose, je n’arrive pas à savoir si Saint-Germain, pour sa part, tient vraiment à la vieille forme État, ou si son imaginaire s’accommoderait d’une création politique véritable. Encore faudrait-il la mettre en œuvre, dira-t-on… À tout le moins, si son optimisme affirmé semble une folie pour plusieurs, je le lis une fois de plus comme le signe d’une invitation à l’échange et au dialogue, au travail de pensée, par-delà ou en marge des réseaux polarisés.


Notes

[1] Rappelons au passage qu’à une certaine époque, près de Paris, Beckett allait reconduire à l’école l’enfant exceptionnel qui deviendrait bientôt le célèbre Géant Ferré au Québec, puis André the Giant aux États-Unis.

[2] Jacques Ferron, La nuit [1966], Montréal, Parti pris, coll. « Paroles », 1971, p. 46.

[3] Jacques Ferron, Les confitures de coings et autres textes, suivi du Journal des Confitures de coings, Montréal, Parti pris, coll. « Projections libérantes », 1973, p 46.

[4] Trad. Édith Fournier, Paris, Minuit, 1991 [1983], p. 26.

[5] Jacques Ferron et Pierre L’Hérault, Par la porte d’en-arrière. Entretiens, avec la collaboration de Patrick Poirier et Marcel Olscamp, Montréal, Lanctôt, 1997, pp. 83-84.

[6] Ibid., pp 95-96.

[7] Jacques Ferron, « Un enfirouâpé, pas d’enfirouâpète » [1974], dans Escarmouches [1975], Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1998, pp. 339-340.

[8] Dalie Giroux, « Des passions tristes. À quoi carbure la droite dans la vallée du Saint-Laurent? », Liberté, n313, automne 2016, p. 25.

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