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Spectralité de l’impérialisme – sur l’exposition « Grandeur de l’Empire »

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

À quoi tient le vertige du pouvoir des empires dans l’imaginaire contemporain? C’est la question à laquelle semble vouloir répondre l’exposition « Grandeur de l’Empire : essais de comparatisme visuel » qui aura lieu jusqu’au 5 octobre au Carrefour des arts et des sciences de l’Université de Montréal (salles C-2081 et C-2083 du Pavillon Lionel-Groulx). Sous le commissariat de Boris Chukhovich, les intervenants (voir ici pour la liste) ont collectivement organisé des outils de comparaison pour comprendre la phénoménalité de l’empire. L’exposition se présente d’abord comme une suite de photomontages où sont comparés, par juxtaposition, l’image évanescente des tours jumelles du World Trade Center à New York et des édifices représentatifs d’empires du passé. Ces comparaisons visuelles sont accompagnées de courtes descriptions des empires choisis pour leur représentativité, de l’Empire égyptien à l’Empire soviétique, en passant par l’Empire colonial français et l’Empire britannique. Ces images sont complétées par trois vidéos où l’on pourra voir une série d’extraits tirés de la culture populaire – King Kong, Matrix, etc.

Ce qui détonne, de cette suite d’images et de vidéos, c’est l’image de la verticalité, la nécessité pour le pouvoir de se montrer en hauteur, peut-être, selon la formule bien connue attribuée à La Boétie, qu’ils sont grands parce que nous sommes à genoux. Les événements d’il y a 12 ans presque jour pour jour, nécessairement rappelés par la figure omniprésente des tours jumelles, viennent peut-être illustrer que la hauteur implique souvent la chute.

La question se pose pourtant, le pouvoir se montre-t-il toujours par la verticale? La hauteur et la puissance colossale? Slavoj Žižek mentionne quelque part que si vous êtes à la recherche d’un symbole phallique dans une ville, ne regardez pas les tours mais le mouvement de la foule. Dans la perspective qui est la sienne – la psychanalyse d’inspiration lacanienne – l’objet du désir ou objet a est ce qui fuit l’appréhension, ce qui se dérobe, ce qui manque.

Le capitalisme est le régime du désir, régime qui ne peut se perpétuer que par le désir de l’autre. Ce régime, pourtant, réserve moins son énergie dans de grands bâtiments en hauteur (même si en apparence il donne cette « apparence », celle de se manifester dans les tours toujours plus hautes); c’est plutôt en profondeur, dans la dette, qu’il faut voir le fabuleux pouvoir du capital. L’argent en circulation et qui fait tant courir les salariés n’est que la face spéculaire – et spéculative – de l’endettement total, donc de l’emprunt avec pour base le temps qu’il nous faut pour le rembourser. Le capitalisme comme forme suprême du développement de l’Occident se montre comme une puissance magistrale, certes inégalé dans l’histoire de l’humanité, mais sa monstration n’est rien au regard du pouvoir invisible des profondeurs qu’il a su exploiter, celle des désirs humains jamais satisfaits.

Pour parler le lacanien, on pourrait qualifier ce manque d’objet a – ce petit autre qui fuit toujours le sujet, ou dans les mots de Lévi-Strauss (qu’il l’empruntait à Mauss qui, lui, l’empruntait aux Polynésiens…) : le mana. Le « manque » ou la dette n’a-t-elle pas ce pouvoir magique sur nous comme une sorte de mana,

substantiel et le plus souvent négatif : fluide que le shaman manipule, qui se dépose sur les objets sous une forme observable, qui provoque des déplacements et des lévitations et dont l’action est généralement considérée comme nocive. (Claude Lévi-Strauss, Introduction à Sociologie et anthropologie de Marcel Mauss, 1950 p. XLII)

C’est moins la grandeur visible qui nous maintient à genoux devant le Nouvel Empire que sa profondeur invisible. À condition, évidemment, d’y « croire » – mot dont provient aussi le « crédit »…

Les organisateurs de « Grandeur de l’Empire » ont peut-être su exprimer ce manque qui fait tourner le capital mieux qu’il le semble de prime abord. L’image fantomatique des tours jumelles du World Trade Center ne constitue-t-elle pas ce manque vers lequel on retourne depuis au moins le 11 septembre? Slavoj Žižek dans Bienvenue dans le désert du réel critiquait l’affirmation – au lendemain des attentats – selon laquelle l’effondrement des tours jumelles était la représentation de la castration de l’Occident, la faillite du patriarcat capitaliste, et Žižek avait sans doute raison d’y voir une interprétation fautive du phallus chez Lacan. Néanmoins, il nous faut peut-être y voir une vérité plus profonde : la chute des tours jumelles, donc la décapitation (momentanée) du capital, ne se présente-t-elle pas comme moteur même du capitalisme? Des têtes royales qui roulent – avec la Révolution française, notamment – aux journées de travail du salarié (dont une partie du temps de travail est aliénée au profit du capitaliste), le procès de la reproduction du capitalisme nécessite la décapitation toujours renouvelée. Le capitalisme, avait découvert Marx, ne souffre pas de ses crises, il vit et survit à force de crises : il est le régime de la révolution permanente.

L’image fantomale – fantastique et fantaisiste, sinon fantasmatique – des tours jumelles vient donc rappeler cette permanence de la revenance des esprits du passé. Jacques Derrida, en réponse aux chantres de la mort du marxisme, avait su inventer un bon mot pour décrire ce processus : l’hantologie, en déplaçant cette lettre qui ne s’entend pas, jouant ici à la fois avec l’anthologie comme édifice culturelle et, à peu de son près, avec l’ontologie. Le capitalisme, c’est une fantômachie, un combat de spectres auquel participe aussi un certain esprit du communisme comme malaise devant les grandeurs, par définition inégales. Un combat incessant de revenants. Le capitalisme, contre la métaphysique de la présence, et ce, en transsubstantiant l’espace des immensités conquises en temporalité de la dette à rembourser, s’est découvert comme scène de spectacle. L’humanité connaissait depuis longtemps la possession, le capitalisme lui a enseigné à se reconnaître comme possédée.

Un empire se montre dans un comparaître implicite : un « paraître ensemble ». Une « grandeur », c’est d’abord une relation, elle n’a de sens que dans une comparaison, et un empire est toujours conscient, dans les signes qu’il émet, de son rapport aux empires qui l’ont précédé. Toujours plus haut (dans ses bâtiments), toujours plus grand (dans sa superficie), toujours plus puissant (face à ses ennemis), c’est toujours une volonté d’absolutiser sa grandeur, c’est-à-dire de la rendre incomparable. Le capitalisme mondialisé comme Nouvel Empire – l’impérialisme au sens de Lénine, c’est-à-dire non pas le désir de dominer, mais au contraire ce moment historique où la domination du désir est accomplie – a compris que le meilleur moyen d’atteindre l’absolu était de le rendre impossible au profit du relatif : l’empire de l’argent vient aplanir toutes différences pour les rendre mesurables, donc calculables, selon le nouvel étalon à valeur nulle (qui peut donc prendre universellement toute valeur) : l’argent.

Cette nouvelle forme d’absolu peut-elle se soutenir éternellement? Rien ne laisse deviner que de l’« irréversible » – donc de ce qui ne se laisse pas entraîner dans l’économie circulatoire du capitalisme – est possible. Mais peut-être est-ce là le sens de la « comparaison », non pas pour fournir nécessairement des vecteurs de sortie de la domination, mais d’abord pour mettre en doute, plus simplement, l’apparente éternité de toute figure du pouvoir. Relisons donc le poète Shelley qui décrit la rencontre avec un voyageur lointain :

I met a traveller from an antique land
Who said : « Two vast and trunkless legs of stone
Stand in the desert. Near them, on the sand,
Half sunk, a shattered visage lies, whose frown,

And wrinkled lip, and sneer of cold command,
Tell that its sculptor well those passions read,
Which yet survive, stamped on these lifeless things,
The hand that mocked them and the heart that fed,

And on the pedestal these words appear :
“My name is Ozymandias, king of kings:
Look on my works, Ye Mighty, and despair!’

Nothing beside remains. Round the decay
Of that colossal wreck, boundless and bare,
The lone and level sands stretch far away. »

Les mots du piédestal disent la grandeur de l’Empire, sa construction et sa splendeur, et les paroles qui les rapportent rappellent l’orgueil de l’Empire et sa finitude. Aux puissants du monde répondront toujours, en se les appropriant, les récits de ruines. La mémoire de la grandeur est toujours plus pérenne que les véritables grandeurs qui finissent toutes par disparaître.

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Pourquoi Beaudet fait de l’humour et Ygreck n’en fait pas: deux cas de caricature

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Ce matin, Ygreck publie la caricature suivante :

Plusieurs ont comparé cette caricature à celle de Beaudet, publié la semaine dernière, qui, pour certains, allaient aussi trop loin dans le lien entre l’actualité du jour (tant pour la politique provinciale que la politique fédérale) et les images que l’on a retenues du terrorisme islamique :

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Dans les deux cas, certes, il y a une constellation de signes apparentés à l’événement du 11 septembre 2001 (la destruction des tours jumelles du World Trade Center) : le portrait d’Oussama ben Laden, le leader d’Al-Qaïda, et les avions sur le point de percuter la tour. Les deux caricaturistes sont-ils allés trop loin? Je poserai le problème différemment, pas du tout en ce qui a trait au « bon goût » de la caricature (qui m’importe peu), mais à la charge humoristique qui s’en dégage. Car la caricature, c’est d’abord de l’humour, pas tellement au sens où cela doit faire rire (comme si « faire rire » pouvait être normativement prescrit), mais au sens où la caricature déplace nos repères et offre, au même titre qu’un éditorial, un angle d’approche nouveau pour comprendre l’actualité. (Je continue à penser que la caricature apposée à un éditorial ne vient pas l’illustrer, ou encore amuser le lecteur du journal, comme dans un moment de répit ou de pause pendant sa lecture, mais offre un discours aussi important que celui de l’éditorialiste.)

Il y a toute une série d’images mentales et de mots qui peuvent être associés, avec un peu d’effort, aux événements du 11 septembre. Par exemple, chez Beaudet, il y a les avions – lesquels? – les F-35 qui font l’objet actuellement d’une polémique au niveau fédéral. L’image de l’avion est associée aux attentats du 11 septembre grâce à leur approche sur une tour – laquelle? – celle de Radio-Canada, un des symboles les plus reconnaissables de la société d’État, à tout le moins à Montréal. Où est l’humour? Définissons-le le plus simplement en disant que l’humour est ressenti lorsque deux séries divergentes de signification se télescopent l’une dans l’autre : contrairement à l’éditorial par exemple – qui vise à rejoindre deux séries signifiantes par l’ordre du discours (faire des liens… rappeler des faits antérieurs supposés oubliés chez le lecteur, etc.) –, l’humour de la caricature fait correspondre deux séries de sens pour faire éclater la signification première d’une des deux séries (habituellement celle ayant trait à la situation actuelle).

Chez Beaudet, donc, une deuxième série (attentats tragiques du 11 septembre) est associée à une première, celle des choix budgétaires du gouvernement du Canada, actuellement dirigé par le Parti conservateur du Canada, et, de ce fait, lui donne un sens nouveau : alors que les conservateurs procèdent à des dépenses éhontées au niveau du matériel militaire (les F-35), il coupe (s’attaque, ici, littéralement) à Radio-Canada, et métonymiquement à la culture en général. L’effet humoristique vient du fait, d’abord, que l’expression « attaquer » est pris au pied de la lettre, mais plus encore, que l’association entre le Parti conservateur (représenté par le logo du parti) et l’organisation terroriste Al-Qaïda est plutôt inusité et exceptionnel. Ce déplacement – qu’il soit de mauvais goût ou pas, ce n’est pas mon affaire – crée une nouvelle signification : à la fois, le Parti conservateur agit comme une organisation terroriste (par ailleurs, à l’encontre de leur propre gouvernement…), à la fois, sont-ils près de frapper un mur avec leurs F-35…

Qu’en est-il de la caricature de Ygreck? Où se trouvent les deux séries divergentes qu’on ferait se rencontrer dans une intention humoristique? Le portrait de Ben Laden pastiché est proche de celui que le FBI utilisait dans sa liste de « The Most Wanted » : Ygreck veut-il montrer qu’il est exagéré d’associer Gabriel Nadeau-Dubois à un dangereux terroriste, que Line Beauchamp exagère en fait lorsqu’elle le traite de radical, etc.? Bien sûr que non. Visuellement, il aurait fallu faire une mise en scène appropriée à la manière d’une affiche du FBI. Ygreck veut simplement signifier que Nadeau-Dubois est un ennemi à une cause particulière (à une cause qu’il soutient?) au même titre que Ben Laden peut représenter une figure d’ennemi universel dans l’imaginaire populaire (Ygreck introduisant un nouvel argumentum ad benladenum au même titre qu’un argumentum ad hitlerum : dénoncer un adversaire en l’assimilant à une figure historique honni). Il n’y a aucune mise en perspective qui pourrait amener un tant soit peu d’humour. Non, Ygreck n’est pas drôle, aucun humour n’est discernable dans ses caricatures. En fait, il est un peu à l’image de ces caricaturistes que l’on retrouve dans le Vieux-Québec, pour quelques dollars, ils vont vous dessiner avec une grosse face bien comique avec un objet fétiche de votre choix. Par ailleurs, il faut voir les représentations de la grève étudiante par Ygreck : les manifestants étaient auparavant représentés comme des enfants-rois/bébé-gâtés, ce sont désormais de sales barbus. Tant qu’à être de mauvais goût.

On peut, je pense, reconnaître une performance véritablement humoristique à ceci : l’inversion est impossible. C’est-à-dire, chacun des éléments sont sans valeur relativement au tout duquel ils sont comme « relevés », ou mieux « pervertis ». Plus simplement, on ne pourra pas faire dire le contraire à la caricature de Beaudet, elle forme un tout indissociable, en enlevant un de ses éléments, il n’y plus rien. Ygreck, c’est tout le contraire, il faut aller voir les parodies ironique que les étudiants de l’Université de Montréal et de l’UQAM ont su créer, avouons-le, très simplement : on n’a qu’à changer la couleur des pancartes des manifestants des caricatures de Ygreck du rouge au vert, et on obtient exactement l’inverse du discours originel. Si un argument peut si facilement être renversé, c’est qu’il est un mauvais argument – de même pour la caricature. En d’autres mots : une véritable caricature fait corps avec ses éléments, elle ne s’inverse pas, tout comme pour un argument. On pourra maintenant, si on le désire se faire une image mentale de la face de Ygreck avec une barbe – ça restera une mauvaise caricature… comme Ygreck sait en faire.

Mise à jour – 6 février 2013

Aux dires de Ygreck, mise en cause dans ce texte, la caricature de Gabriel Nadeau-Dubois décrite ci-dessus n’a jamais été publiée dans le Journal de Québec, seulement sur son site web personnel.

Une réponse de René Lemieux à ses critiques a été publié sur notre site web le 6 février 2013.

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