Archives de Tag: Amérique

Conjurer – la déconstruction: sur une remarque méthodologique de Joseph Yvon Thériault

Par Simon Labrecque | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article commente un énoncé méthodologique du sociologue Joseph Yvon Thériault, dans Évangéline. Contes d’Amérique, à l’effet que son approche diffère radicalement de la déconstruction. Plusieurs passages d’Évangéline et de Critique de l’américanité, de Thériault, montrent plutôt que le sociologue partage certains soucis de l’« approche » que l’on associe généralement au nom de Jacques Derrida. En travaillant les différents sens du mot « conjuration », l’article propose une réflexion sur ce mot de déconstruction qui agit comme repoussoir dans certaines sciences sociales au Québec, surtout chez ceux qui ont l’impression que la « méthode déconstructiviste » domine le champ académique. Les textes de Thériault montrent aussi qu’il est plus ardu qu’il n’y paraît de « se débarrasser » de la déconstruction. Enfin, ces analyses ouvrent la voie à une réflexion sur la violence de certains gestes rhétoriques introductifs qui sont répétés presqu’automatiquement.

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La découverte de l’Amérique

Par Simon Labrecque, chercheur indépendant | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article propose une analyse des conditions et des conséquences de l’usage tenace de l’expression « la découverte de l’Amérique ». Qui découvre qui et quoi, quand et comment, selon cette expression? Devrait-on prendre pour acquis que l’usage, voire la mention de cette expression reconduit, sinon cautionne une situation coloniale historique qui perdure jusqu’à aujourd’hui? Certains usages de l’expression participent-ils à une critique de la domination et de l’exploitation coloniales? Je propose des pistes de réponse à ces questions en recensant quelques usages significatifs et quelques mentions stimulantes de l’expression « la découverte de l’Amérique ». Ce faisant, je montre comment l’idée même d’une « découverte » du continent dit américain a fonctionné et continue de fonctionner comme une traduction politique et juridique de certaines des réalités matérielles et symboliques rencontrées par les peuples autochtones et allochtones du continent.

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Wilderness, Nouvelle-France, Canucks et anciens rivaux, ou Les peurs de Lovecraft

Par Robert Hébert, Montréal

In the forest warfare of skirmish and surprise there were few to match the habitant.

Parkman, The Old Régime in Canada, une lecture de HPL

J’ai lu Lovecraft dans mon adolescence sans vraiment accrocher (peut-être avais-je beaucoup lu Poe) et le genre horreur/surnaturel ne m’a jamais vraiment parlé, l’innommable toujours prévisible me semblant relever d’une rhétorique saturée. Mais c’est au milieu des années 1980 que j’ai retrouvé HPL dans mes folles recherches (philosophiques) sur l’exotisme de l’Amérique française, grâce à l’ouvrage édité par Sprague de Camp, To Quebec and the Stars (1976). J’ai passé toute une journée à la bibliothèque McClennan de l’université McGill à lire cette collection de textes et d’articles de HPL (observations astronomiques et littéraires) et surtout le radical « Confession of Unfaith », « Nietzsche and Realism » sans oublier ses élucubrations (précoces) sur la suprématie de la race teutonne et l’impardonnable guerre fratricide entre l’Allemagne et l’Angleterre en 1915. Strange indeed!

HP2« A Description of the Town of Quebeck, in New France ». Il s’agit de son voyage à l’été 1930. Fasciné par ce site unique, l’architecture, citadelle, fortifications, clochers d’églises papistes, les divers labyrinthes, le coup d’œil somptueux : une extase, « un conte de fées » qui n’aurait d’équivalent que Charleston (Caroline du Sud). Intuition du voyageur : le passé est réel, il n’y a rien d’autre; « continuité d’ambiance » et nul besoin des locals sinon comme figurants s’agitant dans le décor. À ce point séduit, l’arpenteur et archi-rêveur est revenu en 1932 et 1933.

Ce travelogue est précédé d’une histoire de la Nouvelle-France et du Canada sous le règne de Sa Majesté britannique. Le sous-texte est évidemment la wilderness, les innombrables guerres dans la sombre forêt primitive, le souvenir du massacre de Deerfield, la proximité des Français avec les Indiens, indigne et outrageant pour les Puritains qui voyaient le Diable partout[1], l’éloge de la tâche herculéenne du général Wolfe, gloire « de l’Angleterre et de l’humanité ». Le tout émaillé de God save the King! Flash soudain. Il ne faudrait jamais oublier que les Français, les sauvages alliés et les créoles ont été en Nouvelle-Angleterre (et malgré leur petit nombre) les proto-Aliens, raffinés certes, parfois émanations de la Bête de l’Apocalypse. Qui sait, d’anciens Great Ones qui dormaient dans l’imaginaire de l’auteur? Lovecraft, puritain athée amateur de folklore et de sciences, et loyaliste horrifié par la brutale modernité USA. Qu’est-ce que ce gothique très américain? « Sentient blackness and grotesque » qui se développera tous azimuts : la peur de l’inconnu, avec des entités maléfiques ou dégénérées qui s’agitent quelque part, indifférentes, ou qui menacent d’envahir. Mais ceci est une autre histoire…

Pendant vingt-cinq ans j’ai oublié les monstres d’Innsmouth, les murmures et les murs cyclopéens, cultes horribles et cités interdites, devinant par ailleurs l’hallucinante industrie du faire-peur cosmique (cinéma, jeux vidéo, BD)… Et puis il y a quelques années, plus précisément pendant le printemps Érable ou Charivari 2012, j’ai trouvé par hasard à la librairie The Word un exemplaire souligné de Houellebecq, Contre le monde, contre la vie (2005) avec une préface de Stephen King. Texte qui cherche à comprendre de front le racisme « créatif », la haine raciale de Lovecraft que l’on pourrait sans doute autrement déchiffrer dans la spatialisation même de sa fiction; moult monstres tapis à travers le paysage familier ou un cosmos mythifié dont le protagoniste est très souvent la victime. Je me suis demandé à quoi le « reclus de Providence » pouvait bien cauchemarder ou ruminer sur son oreiller à propos des Canadiens français en Nouvelle-Angleterre, ce que l’on appelle l’exode.

H._P._Lovecraft,_June_1934C’est à travers une gigantesque correspondance (plus de 70 000 lettres) que travaille le racisme viscéral de HPL : sorte de jérémiade puritaine et de preaching (sans Dieu) au cercle des amis. Horreur de la proximité avec l’Étranger (au pire, le métissage) et crainte de l’invasion déjà en marche… Entre les negroes mi-gorilles, les Juifs, les mongoloïdes dégoûtants de New York Babylone, les Portugais simiesques, entendez « the clamorous plague of French Canadians » (lettre du 6 juillet 1926). Cependant ici et là les Canucks de la Nouvelle-Angleterre bénéficient d’un statut spécial qui reflète moins l’ambivalence de HPL – l’héritage teutonique et l’Anglo-Saxondom doivent prédominer – que la « rivalité mimétique » entre deux peuples voués à deux Empires. Je laisse au lecteur le soin de savourer ce morceau qui renvoie indirectement à « Description of the Town of Quebeck, in New France », dans une longue lettre du 8 novembre 1933 (in Selected Letters IV (1932-1934), Arkham House, 1976); il pense ici aux foreign islands de Woonsocket et Fall River, villes consacrées à l’industrie textile :

I criticise not Mr. Bernard Kopp-Davis – nor Sig. Giambattista Scagnamiglio nor M. Napoleon-Francois Laliberte – but merely the condition brought about by a reductio ad absurdum of the flabby idealism of the “melting pot” fallacy. Within the lifetime of people now middle-aged, the general tone of our northern cities has so changed that they no longer seem like home to their own inhabitants. Providence is something of an exception because of the continued pure-Yankeedom of the residence section atop the hill – but the downtown business section shews all the stigmata of Latin mongrelisation… Italian & Portuguese faces everywhere. One has to get down to Richmond to find a town which really feels like home – where the average person one meets looks like one, has the same type of feelings & recollections, & reacts approximately the same to the same stimuli. The loss of a collective life – of a sharing of common traditions & memories & experiences – is the curse of the heterogeneous northeast today. There is no real solution […] I’d hardly advocate Nazi tactics, but I certainly would welcome a greater assertiveness & independence among the native stock.

These Rhode Island French fight like hell whenever any attempt is made to deracinate them or to substitute English for French in their parochial schools. In other local foreign colonies one sees a gradual Americanisation – a younger generation speaking English, & a falling off of ancestral ways – but nothing of that pervades these French centres. The French newspapers continue to flourish, & every parent strives to keep his children true to La Tradition. It is really ironic to reflect that – despite all the utterly alien blood which has been dumped on New England – the one really persistent foreign challenge should come from none other than our oldest & most historic rival – the Frenchman of the North against whose menace old Cotton Mather thundered his Catonian invectives from Boston pulpits in the 1680’s. Did Wolfe fall in vain? Today, just as old Cotton feared, the spires & syllables of France rise thickly from the banks of New England’s rivers! But much as I hate any foreign influence, I’m damned if I don’t admire those tough little frog-eaters for their unbreakable tenacity! You can’t make a dent in them! They’ll probably still be French, albeit on alien soil, years after we are hopelessly Italianated or Portuguesed or Yiddified or Polacked in our own back yards! If they’d only lend us a little of their guts, I wouldn’t begrudge them the New England towns they’ve overrun! Shake, Pierre mon frère! You may be a rival, but you’re nobody’s football!

J’inscris désormais ce passage dans mon Amérique française devant l’opinion étrangère 1756-1960 (Hexagone, 1989). D’ailleurs cet ouvrage, je l’appellerais aujourd’hui mon « Franconomicon », ce kaléidoscope des démons et merveilles, mythes et jugements ambivalents dont on n’a pas encore tiré, je le crains, toutes les conséquences… Une autre sorte de Necronomicon, cet improbable grimoire qui circule dans l’œuvre de HPL. Penser Lovecraft, c’est s’immerger dans les forêts primitives (ou la jungle : urbanisation, colour-line, immigration, nativisme) de l’inconscient américain entre les deux Guerres… Quant à l’homme de lettres, la créature HPL a vécu et meurt dans la pauvreté au printemps 1937. Un adolescent de 15 ans baptisé Jean-Louis Lebris de Kerouac pratique intensément le football à son école à Lowell, Mass. Vingt ans plus tard paraitra un récit au titre whitmanien On the Road. Non pas en franco-grenouille mais en anglo-américain jazzé. Mais ceci est une autre histoire…

Post-scriptum. J’offre cette note indigène à François Bon, maître d’œuvre d’un nouveau site consacré à l’auteur-culte au destin protéiforme, The Lovecraft Monument. Une première dans l’Hexagone. Expéditions dans le futur d’un imaginaire passé, nouvelles grilles de lecture, un euro-twist critique? En tout cas, de nouvelles traductions promises aux éditions du Seuil (poche-papier) pour l’année 2015.

[1] Lovecraft mentionne Cotton Mather et Magnalia Christi Americana (1702) qui faisait partie de sa bibliothèque. Sur l’équation Canada-Babylone, les Puritains de la génération des années décisives 1750 (la French and indian war…), les métamorphoses littéraires et sociales du pattern, cf. Sacvan Bercovitch, montréalais d’origine, The American Jeremiad, Madison, University of Wisconsin Press, 1978.

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Derrida on Translation and his (Mis)reception in America

By Emmanuelle Ertel | this article is available in pdf

The influence of Jacques Derrida’s work in America is vast and multifold. Since 1966 and his talk, “Structure, Sign, and Play in the Discourse of the Human Sciences,” given at a now quite famous symposium at Johns Hopkins University, Derrida’s thought has been affecting an ever growing number of disciplines in the United States, and the reception of his work in this country has been, especially since the mid eighties, the focus of numerous studies. The point of departure for my paper, though, was my observation that the impact of Derrida’s work on the field of translation in the U.S. was not, far from it, as influential as on other disciplines, and this despite the fact that the question of translation is undeniably central to Derrida’s thought. [This article is available in pdf.]

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Derrida et l’Amérique: une traduction im-possible?

My life in the States is just a small part in my life.

Jacques Derrida, dans une scène retirée du film Derrida de Kirby Dick et Amy Ziering Kofman

Jacques Derrida semble avoir toujours eu une relation singulière avec l’Amérique. Une grande partie de son travail intellectuel s’est faite aux États-Unis – de la fameuse conférence à l’Université Johns Hopkins en 1966 à ses séminaires à UC Irvine. De même, plusieurs des grands interprètes de Derrida se trouvent aux États-Unis, formant à la limite toute une « École déconstructionniste ». Et finalement, plusieurs grandes polémiques typiquement américaines ont franchit les océans pour se disséminer ailleurs : de la critique sur l’« obscurantisme terroriste » provenant soi-disant de Foucault, mais perpétrée par Searle, à la discussion sur la fin de l’histoire (contre Fukuyama, dans Spectres de Marx), en passant par l’accusation de nihilisme (avec le débat sur Paul de Man).

Pourtant, Derrida a plusieurs fois exprimé son malaise face à l’ « américanisation » de sa pensée, de manière exemplaire dans le texte « Descontruction : The Im‑possible » (dans Lotringer et Cohen, French Theory in America, 2001) où il affirme devoir y « tirer un trait », ou encore dans le film Derrida de Kirby Dick et Amy Ziering Kofman (2002) – plus précisément dans une deleted scene – où, parlant des intentions des réalisateurs, Derrida mentionne qu’elles forcent l’importance de l’Amérique pour sa pensée : ce film, dit-il dans cette scène coupée au montage, est d’abord un film américain.

Le présent appel de textes s’intéressera à cet aspect « im‑possible » de l’américanité de Derrida, avec pour problématique centrale ce rapport ontologique entre impossibilité et nécessité dans la traduction – et ici, traduction est pris au sens large d’une transposition entre deux systèmes sémiotiques. Pour paraphraser la Genèse de Chouraqui que citait Derrida dans « Des tours de Babel » (Psyché, 1987), la déconstruction-Babel devient-elle, à l’instar de Babel-Confusion, ce lieu où se confondent nom commun et nom propre, lieu de toutes les traductions et de l’universalité espérée par toutes les « lèvres » – Déconstruction-Confusion – et en même temps celui-là même qui est appelé à être à son tour déconstruit, pour (re‑)devenir le lieu de l’im‑possible traduction ? Nom commun confondu pour un nom propre, ou vice-versa : faudrait-il penser que dans l’incertitude, le trait d’union faisant office de supplément au transport, il tire un trait, et renverse toute duplicité du nom propre intraduisible en appelant, encore et toujours, à la nécessaire traduction ?

Les contributions sur la réception et la traduction de Derrida en Amérique sont les bienvenues, particulièrement de la part des acteurs de cette traduction en anglais, en espagnol, en portugais. Sont aussi encouragées les contributions visant une théorie de la réception par le biais du phénomène de la « déconstruction », ainsi que celles prenant Derrida pour prétexte afin de penser l’Amérique, ou les relations entre les grands corps américain et européen. Nous espérons développer, par-delà le jugement de Derrida sur sa propre vie américaine, une image de la contemporanéité de l’Amérique.

Date limite pour l’envoi d’un article : 1er septembre 2011.

Cet appel est aussi disponible en format pdf.

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