Archives de Tag: art engagé

Manifeste – Sur l’art et les artistes

Par Pol Pelletier

Note introductive

Dans une lettre généreuse écrite en réponse au texte « Femmage à Pol Pelletier », publié dans Trahir, Pol Pelletier nous remercie de réfléchir et nous indique qu’Artaud est un de ses rares héros. Elle nous précise surtout qu’elle n’a jamais vu l’œuvre de Mouawad dont il est question dans le texte et qu’il ne saurait y avoir de lien entre La Robe blanche et cette œuvre. Elle confirme avoir écrit La Robe blanche sur une période de 22 ans, dans un long et rigoureux travail avec l’inconscient personnel, l’inconscient ethnique et l’inconscient collectif. Le concept de la robe blanche était présent dès le Festival Voix d’Amériques, en 2005, et la vraie petite robe antique a été trouvée, ou « appelée », dès 2008. Elle a été portée pendant les répétitions auxquelles a assisté Gilbert David en 2009 et ne saurait être réduite à un accessoire ou un élément de décor. Enfin, Pol Pelletier nous annonce que son collègue Colin, qui est responsable du livre POL, fera état dans ce livre de son analyse des liens entre La Lumière blanche, écrite en 1981 et publiée aux Herbes rouges, et La Robe blanche. Elle ajoute : « Mon lien avec le blanc date de très, très longtemps. » Sur sa prise de distance avec l’art et les artistes, elle nous donne à lire le manifeste qui suit, qu’elle a écrit en mai 2012.

Simon Labrecque, pour le comité de rédaction de Trahir

 

SUR L’ART ET LES ARTISTES

Texte lu par Pol Pelletier lors de la présentation de la programmation 2012 du Festival TransAmériques, FTA, le jeudi 9 mai 2012 dans le Café d’Usine C pour un 5 à 7.

 

Je suis auteure, metteure en scène, acteure, de théâtre.

Je suis aussi pédagogue.

J’ai passé une grande partie de ma vie à réfléchir sur ce qu’est la véritable Présence. Ce qui m’a amené à m’interroger sur la VÉRITÉ.

Comment reconnaît-on la VÉRITÉ?

 

Comme vous le voyez, je suis dans la programmation du FTA qui commence bientôt.

Ma présence ici au 5 à 7 est paradoxale, car je suis venue pour me désolidariser de l’institution qu’est devenue l’« art » et les « artistes ».

 

L’« art » et les « artistes » dans notre monde moderne sont au service du statu quo et du pouvoir.

L’« art » et les « artistes » servent à donner bonne conscience.

Qui peut être contre la consommation de l’« art »?

Consommer de l’« art » encourage le confort, moral, intellectuel, physique.

 

Vivre dans une ville où le théâtre le plus important présente le spectacle Des femmes mis en scène par Wajdi Mouawad provoque en moi beaucoup de honte.

 

Je me désolidarise de l’institution de l’« art ».

 

Si Wajdi Mouawad est considéré comme un « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si Lorraine Pintal, directrice du Théâtre du nouveau monde, qui a invité M. Mouawad à présenter son spectacle chez elle, est une « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si Marie-Thérèse Fortin, directrice du Théâtre d’aujourd’hui, qui est garante de la transformation des Belles-sœurs en comédie musicale, lequel spectacle, dans son traitement, présente une image hystérique et humiliante des femmes, lequel spectacle remporte un immense succès ici et en France – Pourquoi? Pourquoi? Qu’est-ce que mon peuple veut montrer de lui? – si Marie-Thérèse Fortin est une « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

Si Lars von Trier, cinéaste danois qui a gagné des premiers prix à Cannes, avec des films qui sont des démonstrations spectaculaires des habiletés « artistiques » d’un psychopathe, si Lars von Trier est un « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si le Cirque du Soleil est un organisme « artistique » – ce qu’il affirme en parlant sans cesse de ses « artistes » – alors qu’il est en fait une entreprise capitaliste multinationale spécialisée en divertissement, ce qu’il a parfaitement le droit d’être, mais alors moi, je ne veux pas être une « artiste ».

Je pourrais continuer ainsi longtemps.

 

DES FEMMES ET LES BELLES SŒURS

 

Aujourd’hui, je veux surtout saisir le sens, pour l’« art » québécois, du succès que remporte Des femmes de Wajdi Mouawad et Les Belles-sœurs, en comédie musicale.

 

Les deux spectacles sont une insulte aux femmes du Québec.

 

Lorsque Wajdi Mouawad monte des tragédies grecques sous le titre « Des femmes » – c’est son titre à lui, ce n’est pas le titre des tragédies elles-mêmes –, c’est qu’il prétend me faire réfléchir sur les « femmes », lui qui est un homme, relativement jeune, d’origine libanaise, donc ignorant tout de la plus importante révolution de femmes au monde, celle qui s’est déroulée ici au Québec aujourd’hui balayée de la mémoire collective. Lorsque Wajdi Mouawad, ignorant et inconscient de tout cela, affirme qu’il a eu une « idée » d’« artiste » pour soutenir sa vision « des femmes » des tragédies grecques : qu’il lui semble que seule la musique rock a aujourd’hui la puissance et la violence apte à soutenir les histoires de « femmes » des tragédies grecques, et que pour faire passer sa vision d’« artiste », il fait appel à un « artiste » musicien rock et que parmi les milliers d’« artistes » rock au monde, il choisi un « artiste » qui a assassiné sa femme, il me crache dessus.

 

Cette histoire est connue.

Il y a eu une controverse.

Finalement, le musicien rock a été interdit de séjour au Québec.

C’est déjà ça.

Mais cela n’empêche pas Wajdi Mouawad de présenter son spectacle à Montréal avec la caution de l’intelligentsia et de la bourgeoisie québécoise grande consommatrice d’« art ».

Je pense que les « artistes » sont devenus pareils aux politiciens, avides de prestige, de pouvoir, de notoriété, et comme les politiciens, ils utilisent les mots de façon perverse.

 

Je tiens à dire que Wajdi Mouawad est un homme de talent, capable d’une invention surprenante, et qu’il est aussi fort confus dans sa vision des femmes comme des milliards d’autres hommes sur la planète, rien de très original. Mais à cause de sa notoriété, il est dangereux. Il défend, excuse et cautionne le meurtre des femmes.

 

A quoi sert le « talent »?

 

Le « talent », pour moi, n’est pas la définition d’un artiste.

 

 

UN DÉBAT SUR L’ART

 

Je suis venue ici aujourd’hui pour lancer un débat sur la définition de l’« art ».

 

Sur les liens qui doivent exister, selon moi, entre l’art et l’éthique.

 

Sur la responsabilité, sur les devoirs éthiques des artistes.

 

Sur la nécessité de se poser des questions avant de parler de nos « idées » :

 

Pourquoi monter telle ou telle chose?

Jouer dans telle ou telle chose?

Quelles sont les multiples voix intérieures qui ont mené à notre choix?

Quel est le rôle de l’avidité, de la vanité, de la compétition, du désir d’être aimé, de la peur, de la souffrance?

Le lien entre la souffrance et la création artistique est fondamental, déterminant.

L’« art » a une capacité infinie de refouler la souffrance collective au lieu de la révéler.

Qui entend les multiples voix intérieures?

Qui les nomme?

Avec quelles personnes choisissons-nous de travailler?

Avec quel argent?

Avec quelles banques?

Avec quelles conseils d’administration, quels hommes ou femmes d’affaires, quels politiciens, politiciennes?

Pourquoi?

Pour le profit de qui?

 

Qu’est-ce que mes choix disent véritablement à ma collectivité?

 

Ai-je l’honnêteté de regarder mes choix d’« artiste » et l’ombre qui les entoure?

 

 

LA RÉVOLTE DES ÉTUDIANTS

 

Pour moi, le seul bon théâtre au Québec en ce moment est dans les rues avec les étudiants.

Ce sont eux qui portent courageusement l’inconscient collectif québécois.

Je suis avec eux, humblement.

 

J’ai accepté de jouer au FTA parce que après la présentation de La Pérégrin chérubinique de Jovette Marchessault,

qui est un texte très courageux qu’il faut entendre,

je ferai des actes révolutionnaires gratuits pour les gens qui voudront rester,

en solidarité avec les étudiants

et tous les processus de transformation véritable au Québec et ailleurs.

 

Je ne veux plus être connue comme une « artiste » tel qu’on l’entend aujourd’hui.

 

Je veux être connue comme :

 

une révolutionnaire

 

une héroïne prête à donner sa vie pour ce en quoi elle croit

 

une guérisseuse primitive qui obéit à des lois anciennes.

 

J’ai placé ma présence au FTA

sous trois signes :

 

Héroïsme

Générosité

VÉRITÉ

 

J’ai obtenu du FTA,

et je les remercie,

pour les soirs où je jouerai, les 6, 7, 8, 9 juin,

5 billets gratuits par soir à donner à des étudiants grévistes,

et 5 billets gratis à donner à des démuni.e.s qui ne vont jamais au théâtre faute de moyens.

 

Il faut écrire à www.polpelletier.com

et dire qui vous êtes.

Poster un commentaire

Classé dans Pol Pelletier

Entrevue avec Chris Lloyd, candidat indépendant dans Papineau: la campagne électorale comme performance artistique

Par Émilie Dionne, chercheure postdoctorale en pensée politique et féministe à la University of California, Santa Cruz

AFFICHE-24x48

Pancarte présente à Papineau, image originale de Clément de Gaulejac.

Il y a quelques semaines, j’ai rencontré Chris Lloyd, candidat indépendant dans la circonscription de Papineau à Montréal. Chris Lloyd vit dans la circonscription depuis huit ans avec sa conjointe et ses deux enfants. C’est un artiste de formation, diplômé en arts interdisciplinaires et sa pratique artistique porte sur l’art conceptuel.

Chris Lloyd s’est fait connaître au Québec et au Canada lorsqu’il s’est présenté à l’hiver 2015 comme candidat conservateur dans la circonscription de Papineau. Membre du Parti conservateur depuis 2005 (de même que du Parti libéral et du Nouveau Parti démocratique à la même époque), Chris n’a fait face à aucune opposition ou résistance, tout juste un entrain animé, de la part des conservateurs lors de sa nomination. Mais, en mai 2015, suite à un reportage mené par la chaîne CBC, Chris Lloyd s’est fait « démasqué » et le Parti conservateur lui a montré la porte. Puis, à la fin de l’été 2015, Chris a refait surface en parcourant les rues pour installer ses affiches. Il se présente à nouveau comme candidat, indépendant cette fois, avec un slogan univoque : Certainement pas Justin (« Certainly not Justin »), et une plate-forme peu usuelle disponible sur son site web.

Pour mettre l’art et l’environnement
au cœur de nos préoccupations

Pour une réforme électorale
vers la représentation proportionnelle

Pour nous libérer d’un système éculé
qui privilégie les partis politiques et la partisanerie

Pour limiter le pouvoir du bureau du Premier ministre

Pour dénoncer les salaires démesurés
des députés fédéraux

(si je suis élu, je reverserai la moitié de mon salaire aux organismes communautaires de Papineau, soit 83 700 $ par année)

Carte-postale

Méta-pancarte © Clément de Gaulejac.

Nouvellement arrivée dans la circonscription de Papineau, je n’étais guère au fait de la controverse entourant Chris Lloyd. Je me trouvais dans un café du quartier Villeray lorsque Chris a fait son entrée pour y rencontrer une personne en entrevue. Sans avoir voulu écouter leur conversation, leur échange a piqué ma curiosité, notamment le fait que son engagement politique relève davantage de l’art que de l’engagement politique. Autrement dit, la politique est son « matériau » artistique.

Dans un contexte où le public se voit bombardé d’un discours politique et médiatique dénonçant l’apathie politique citoyenne, l’intervention artistique de Chris Lloyd en politique m’est apparue un témoignage vivifiant des formes diverses que la participation politique peut prendre, une participation qui compte et se doit de compter – et ce, même si (et peut-être justement parce que) elle ne se plie pas à l’image que l’on se fait traditionnellement de l’engagement politique citoyen.

Peut-être doit-on s’engager à faire que ces modes non conventionnels de participation politique comptent, justement, en ce qu’ils remettent en question la conception hégémonique et les mécanismes traditionnels de participation politique dans notre société.

Le jour même, j’ai écrit un courriel à Chris Lloyd. Je lui ai brièvement dit qui j’étais et pourquoi je désirais le rencontrer. Je présente ici, au lectorat de Trahir, mon entrevue menée le 19 septembre avec Chris Lloyd.

Émilie : Candidat indépendant dans la circonscription de Papineau, vous êtes un artiste, et vous avez commencé à vous intéresser à la politique de manière artistique en 1998, notamment avec le projet de lettres au Premier ministre. Pouvez-vous nous expliquer un peu ce projet?

votez-dearpmChris : J’ai entamé ce projet en 1998. Il faut savoir qu’envoyer des lettres au Premier ministre et aux élus est gratuit; on n’a pas à apposer un timbre. À l’époque, j’étais étudiant et je voulais faire connaître la vie d’un étudiant en arts avec une personne qui est dans les médias et a accès à une tribune, comme les chefs de parti politique ou les dirigeants d’un pays. Les gens se posent énormément de questions, sur les partis politiques, et sur la direction politique des choses. Mais lorsqu’on se pose des questions sur la direction que doit prendre un pays, c’est toujours à partir de la politique. Mais, si le public connaît bien les personnages politiques, il sait très peu de choses sur ce qu’ils et elles font, au quotidien; qui ils sont. Pourtant, je pense que, même si les gens disent que la politique ne les intéresse pas, les gens sont extrêmement politisés. Les activités quotidiennes sont des activités politiques. « The personal is political. » C’est dans cette idée que j’ai entamé mon projet de lettres. Et, sans avoir adopté une voix politique proprement dite, depuis 1998, j’écris ces lettres sous forme d’un journal intime et je parle des choix qu’une personne est appelée à faire dans la vie en général. Je crois que les choix qu’une personne fait, chaque jour, relèvent de la politique. Ils sont liés à la manière dont une personne vit. Mes lettres abordent donc les choses banales de la vie, la vie banale, le quotidien, les petits choix de vie, comme par exemple la gestion de la famille, la pratique artistique en ce qui me concerne, et puis, comment payer son loyer et ainsi de suite. Mon but était aussi de partager la vie du milieu artistique et des artistes. Le public en connaît très peu sur les artistes, sur leur milieu culturel. Les médias ne s’intéressent pas tant à la vie culturelle et artistique, ce qui se passe dans ce milieu, comme les expositions et les vernissages. C’est plutôt ironique, selon moi. D’un côté, il y a tant de temps d’information accordé aux équipes sportives professionnelles, mais si peu aux expositions artistiques. Et, comme artiste, j’avais envie de faire connaître la réalité quotidienne d’un artiste, et de parler de ma communauté. C’est de cela dont je parle, dans les lettres. D’abord, j’envoyais des lettres dans l’idée de recevoir une réponse de la part des élus. Mais je n’ai jamais reçu de réponse, personnelle cela va sans dire. Des accusés de réception, bien sûr, mais aucun contact personnel et direct avec le Premier ministre ou son bureau comme tel. C’était un projet de longue envergure. J’ai débuté en 2001 et je n’ai jamais cessé.

Émilie : Je trouve bien intéressant le matériau de votre pratique artistique; ici, la politique. Vous utilisez le format des lettres et du journal intime. Votre objectif était donc de donner une nouvelle texture et une matérialité – un corps, finalement – à la communauté à travers les lettres, tout en passant par la politique et les médias. Écriviez-vous toujours les lettres sous forme de journal intime, ou vous arrivait-il de les écrire dans le style de la correspondance?

Chris : En fait, le style change parfois, et le format. Par exemple, je change le genre de questions et j’aborderai peut-être des enjeux politiques spécifiques. Mais, les lettres sont toujours écrites dans un langage familier.

Émilie : Pourriez-vous me donner un exemple du genre de questions posées?

Chris: Maintenant que je sais que je ne recevrai pas de réponse, je pose toute sorte de questions, et de manière humoristique. Mes questions ressemblent sans doute à celles des journalistes; des questions rhétoriques qui sous-entendent déjà les réponses que les politiciens vont donner; des questions et des réponses sans surprise. Les politiciens évitent tant les questions. Alors, je pose des questions farfelues. Je touche des enjeux politiques, parfois, et des enjeux quotidiens. Par exemple, je vais poser une question quant au rôle de parent : je leur demande s’ils ont des trucs pour faire dormir les enfants, des choses comme cela.

Émilie : Et que faites-vous, par la suite, avec les lettres? Où se trouve l’objet artistique?

Chris : C’est vrai que c’est un objet un peu immatériel, puisque j’envoie maintenant surtout des courriels. Mais je sauvegarde tous les fichiers. Et cette « matière » reste longtemps entre les expos, même si c’est un projet un peu invisible ou presque. Il m’arrive aussi d’exposer mes lettres sous forme de livres.

Émilie : On parle de combien de livres ou de lettres?

Chris : Plus de 3000 pages. Normalement, je crée un livre par année.

Émilie : Combien d’expositions avez-vous à votre actif? Et elles se présentent sous quelle forme?

Chris : En ce moment, j’ai deux expositions dont l’une a débuté la semaine dernière à Toronto. Pour cette exposition, toutes les lettres sont disponibles en ligne. Elles sont publiées sur le site web. La semaine prochaine, à Halifax, on imprimera les lettres et les présentera sur des socles. La dernière fois que j’ai fait une exposition murale, dans une galerie, c’était en 2005. J’avais écrit la date sous chacune des lettres. C’est la manière d’exposer la plus intéressante pour moi et selon moi puisqu’elle voit le chiffre exact de mes lettres, un chiffre qui atteignait peut-être 1000 lettres en 2005. Mais, depuis 2006, j’ai remarqué que mon intérêt pour ce projet commençait à décliner. C’était lors des premières années du gouvernement Harper. Il m’ait même arrivé de ne pas écrire de lettres pendant 3 ou 4 mois.

Émilie : Et c’était directement lié à l’arrivée du gouvernement Harper, ce déclin?

Chris : Oui, mais il s’est aussi produit toutes sortes de choses dans ma vie. Je me suis marié en juin 2007. Ma conjointe a trouvé un emploi à Montréal le même été. Et, comme le travail artistique n’est jamais évident, toutes ces choses m’ont bousculé, et je n’avais plus le temps ni la tête à m’adonner à ma pratique artistique.

Émilie : Quand avez-vous commencé à fomenter votre projet de candidature politique?

Chris : Cette année, en 2015. Je dois spécifier que ce projet donnait suite à un autre projet, de longue date que j’avais débuté en 2011. Suite à la nouvelle victoire des conservateurs, je commençais à me résigner quant au fonctionnement du système politique et à la manière dont les partis politiques choisissent les candidats. Au même moment, j’ai commencé à regarder les résultats pour le Parti conservateur ici, dans le comté de Papineau. Cela m’avait étonné de constater leur impopularité. Ils étaient arrivés en 4e place aux dernières élections, une tendance qui perdure depuis les années 1980. Il leur est arrivé d’être dans la course de manière plus serrée, mais ils ne sont jamais parvenus à élire un candidat dans la circonscription. Je trouvais que c’était normal, pour les grandes villes qui sont toujours soit libérales, et rarement conservatrices. Mais, je trouvais surprenant qu’ils soient toujours en 3e ou 4e place, et jamais dans la course. J’ai commencé à me demander pourquoi et, au même moment, se tenait le congrès du Parti conservateur. C’était tout de suite après les élections. C’était à Ottawa. J’étais membre du parti, alors, et j’y suis allé.

Émilie : Quand êtes-vous devenu membre du parti?

Chris : En 2008. J’ai adhéré au parti pour une période de cinq ans. Je m’intéressais alors à la manière dont les partis fonctionnent, pas seulement le Parti conservateur, et je suis aussi devenu membre du Parti libéral et du NPD la même année. J’étais curieux de voir quelles étaient les différences et les similarités quant au langage employé, et l’information que les partis partagent avec leurs membres. Je suis allé au congrès national en 2011 et j’ai contacté les membres du conseil exécutif du parti dans la circonscription de Papineau. Je leur ai demandé si je pouvais me présenter dans la circonscription. Ils ont approuvé ma requête avec unanimité. Il n’y avait aucun autre membre qui s’intéressait à cette circonscription.

Émilie : Et quel était votre objectif, à ce moment-là? Toujours artistique?

Chris : Oui, artistique, mais aussi activiste. J’étais déçu des dernières élections, du fait qu’on avait donné le pouvoir aux conservateur avec seulement 39 % des électeurs, et avec un taux de participation de 60 %. Si on décortique tous les chiffres, on voit que notre système privilégie les partis et que seuls 25 % des citoyens d’un pays peuvent élire le parti qu’ils souhaitent. Les gens de gauche qui suivent la politique savaient bien comment les conservateurs ont dirigé le pays. Ils ont toujours adopté des comportements abrasifs, combattifs et mis en place des politiques d’évasion. Leurs motions ont été battues par les membres deux fois et ont fait des choses quasi illégales, mais ils ont tout de même réussi à gagner les élections. Ça m’a fait paniquer. J’ai commencé à regarder les partis d’une autre manière, parce que même si les partis sont majoritaires, reste que le candidat conservateur de la circonscription de Papineau n’a aucun pouvoir au sein du parti, du gouvernement. En fait, la seule personne qui soit membre du parti conservateur ici, dans la circonscription, et qui soit allée au congrès en 2011, c’est moi. Et c’est juste à Ottawa. Il ne faut que payer les frais d’inscription. Cela m’a incité à m’impliquer davantage dans ma communauté. J’ai alors décidé d’infiltrer le Parti conservateur pour observer son fonctionnement de l’intérieur, la manière dont le parti adopte les politiques du parti, qui régiront le pays. Au fil des ans, j’ai vu qu’il y existait un décalage entre les véritables membres du parti et les gens comme Stephen Harper qui dirige non pas seulement le parti, mais le pays entier.

Émilie : Que voulez-vous dire, par décalage?

BLANEY-THUMBS

Avec Steven Blaney.

Chris : Au congrès comme dans la communauté, quand on passe du temps avec les membres du parti, on voit bien qu’ils ne sont pas toujours en accord avec le fonctionnement du parti et la ligne du parti. Mais ils acceptent ce qui se passe parce qu’ils considèrent que c’est le prix à payer pour faire passer les projets de lois qui les intéressent. Stephen Harper n’écoutait pas les gens qui constituent sa base en fait, comme les groupes religieux ou les groupes anti-avortement. Il sait bien que s’il prend une ligne qui tend trop vers l’extrême-droite, il perdra le soutien des autres, ou encore des anciens progressistes-conservateurs de l’ère de Joe Clark. Autrement dit, Harper prend beaucoup de décisions qui satisferont les dirigeants de compagnie ou les corporations, mais pas nécessairement les membres conservateurs ordinaires, les citoyens qui voudraient payer moins d’impôts par exemple. Quand on regarde les faits, les conservateurs n’ont pas accompli ce qu’ils avaient promis. Il y a un manque de communication flagrant au sein des partis, notamment pour devenir membre d’un parti ou pour s’impliquer dans le processus politique. J’en suis un exemple vivant ! Dès 2011, j’ai commencé à m’impliquer dans l’association de la circonscription et je suis devenu président en 2012. J’ai gardé ce titre-là jusqu’à mon élection comme candidat conservateur en 2015. Même en matière de participation au sein du parti, j’ai trouvé que les processus de communication pour les circonscriptions qui ne sont pas des circonscriptions clefs sont défaillants. Toutes les circonscriptions n’ont pas le même poids politique. N’importe quel président d’association ne peut pas parler avec Stephen Harper.

Émilie : Donc, vous voyiez une hiérarchie, une classification, entre les membres, les circonscriptions et les candidats.

Chris : Oui. En même temps, c’est sûr que, dans les quelques dernières années, j’ai commencé à réfléchir aussi à mon projet, à mes objectifs, dans tout cela. Je me questionnais sur ce que j’allais faire comme artiste avec toute cette matière. J’essayais de voir et de penser à ce que j’allais faire si j’étais élu comme candidat conservateur. Mon but était de le faire davantage dans une perspective humoristique. Mais j’avais toujours l’idée qu’il était possible que je sois élu. Ce n’est pas le cas. À ce moment-là, je voulais utiliser la stratégie du Parti conservateur pour ridiculiser leur plate-forme, ce qui, à mon avis, est si facile à faire! On n’a qu’à dire qu’ils sont les meilleurs pour diriger l’économie et tout juste les imiter. Lorsqu’on jette un coup d’œil à leur bilan, on voit clairement que la stratégie conservatrice visant à rehausser l’économie n’a pas du tout fonctionné. La dette nationale a augmenté sans cesse. Ils ont passé six ans à ne faire qu’accroître le déficit budgétaire ! Et ils disent qu’ils ont créé beaucoup emplois… Mais les chiffres disent autre chose. Et on constate que les politiciens ne font que mentir. Ils le font, toutefois, et répètent leur discours de manière si convaincante que la population oublie.

Émilie : Pour revenir au moment où vous vous êtes présenté comme candidat…

Chris : Je dois préciser qu’il n’y avait pas d’élections alors et pas d’autres candidats. La procédure veut que les autres membres aient deux semaines pour se présenter et s’opposer au seul candidat dans la circonscription. On a préparé tous les documents. J’avais besoin de récolter 25 signatures dans le comté et je suis le seul qui ait fait ces démarches.

Émilie : Et comment ça s’est déroulé, pour les élections, pour se présenter comme candidat?

Chris : C’est un autre processus qu’il faut faire auprès d’Élections Canada. Ce ne fut pas un problème, mais il fallait obtenir les signatures, cent pour être exact. Cela prend du temps, mais ça s’est bien passé. Et ensuite, j’ai dû le faire comme candidat indépendant. Mais, pour le Parti conservateur, j’ai simplement dû obtenir les 25 signatures, et remplir toute une panoplie de formulaires.

Émilie : Quand vous êtes-vous fait « démasqué »?

Chris : À la mi-mai. J’ai été candidat conservateur pendant 3 mois uniquement. C’est CBC qui a fait un reportage disant que c’était évident que je n’étais pas vraiment un conservateur, que j’avais d’autres intentions et que je cherchais à tourner en ridicule les conservateurs. Et c’est vrai. La CBC avait trouvé un article écrit par un étudiant de Fredericton qui avait publié quelque chose dans le journal étudiant de l’université Saint-Thomas suite à une présentation que j’avais donnée sur la vie d’artiste au mois de mars 2015. J’avais alors ouvertement parlé de mon projet de député et des choses que je pouvais faire, cherchais à faire et pensais faire comme candidat conservateur. Ça a pris un autre mois pour qu’un journaliste tombe sur cet article. Et le reportage de la CBC a suivi.

Émilie : Et pourquoi avoir donné cette conférence à Saint-Thomas? Quel était votre objectif? Vos attentes?

Chris : En fait, je voulais parler de ma pratique artistique. Je rencontrais un ensemble d’artistes autogérés. Il y avait environ 15 ou 16 personnes dans la salle et j’ai surtout parlé de mes autres projets. Mais, j’ai mentionné mon projet d’infiltration et cet étudiant a tout enregistré. Je n’étais pas au courant. En fait, avant ma présentation, j’avais demandé s’il y avait des membres du Parti conservateur dans la salle. J’ai mentionné que c’était un projet relativement secret. Et j’ai aussi précisé que je ne voulais pas en parler davantage, puisque le projet était en cours. Mais bon, peut-être que cet étudiant a pensé que ça allait faire une bonne histoire pour sa dernière année. Il a publié cet article et a partagé son enregistrement avec la CBC. En fait, lorsque j’ai été démasqué, j’ai même cherché à convaincre le Parti conservateur de me garder, en disant que c’était bon, pour eux, leur image, qu’un artiste rejoigne leurs rangs. Mais bon. Ils ont refusé. C’est l’attitude typique des politiciens, peu importe le parti.

Émilie : Mais, seriez-vous resté, avec les conservateurs, en tant que candidat conservateur? N’auriez-vous pas eu l’impression de vous être laissé « infiltrer » par votre objet artistique?

Chris : Eh bien, à ce moment-là, je voyais mon projet d’infiltration interrompu brusquement et j’étais extrêmement déçu. C’est un projet sur lequel j’ai bossé pendant quatre ans. Et, même si ce n’était pas un travail énorme, reste que j’étais allé à toutes les réunions et je ne voulais pas perdre l’ensemble de ce travail. Alors, j’ai essayé de les convaincre. Mais, le reportage de la CBC était sans équivoque. Et, en fin de compte, c’était plus simple, parce que je ne suis pas un comédien. Ce n’est pas mon métier de dire des mensonges. Oui, je suis un artiste, mais pas un acteur.

Émilie : Concernant votre projet et votre perspective artistiques, contrairement disons à la science qui cherche à instiguer une distance vis-à-vis son objet, la pratique artistique cherche à toucher et se laisser toucher par son objet. Il y a quelque chose de plus affectif, d’engagé et d’intime dans le rapport artistique. On ne sait pas nécessairement où on s’en va. Pareillement, vous vous êtes lancé dans ce projet sans trop savoir où cela vous mènerait. Aviez-vous réfléchi à tout cela, vos intentions et ce que votre objet artistique, la politique, pouvait vous faire, comment il pouvait vous transformer, vous toucher? Et comment avez-vous réagi tout au long du processus? Y a-t-il certaines choses qui ne se sont pas passées comme vous vous y attendiez?

HARPER-THUMBS

Avec Stephen Harper.

Chris : Oui, parce que, en fait, pour prendre un cas particulier, quand j’ai mieux compris le fonctionnement interne d’un parti, la paperasse et tout, j’avais de plus en plus de doutes quant à la manière dont j’allais pouvoir transformer tout cela en projet artistique, toute cette matière bureautique! Bien sûr, ce n’était jamais clair pour moi, tout au long de ce processus, ce que j’allais pouvoir en faire. Vous connaissez le groupe « The Yes Men »? Ce groupe fait ce genre de choses, avec les élections, et leur pratique est parfois artistique. Mais c’est un groupe activiste et militant avant tout. Ils veulent changer la manière dont les choses se passent, en société, politiquement, et ils emploient des méthodes artistiques pour ces fins-là, dans un sens militant uniquement. Plus je m’impliquais dans ce projet d’infiltration, plus qu’il m’arrivait de penser comme les « Yes Men ». Mais, en même temps, il y a quelque chose de plus large qui relie toute ma démarche, un autre projet. J’avais repris avec une nouvelle ampleur le projet de lettres au Premier ministre. Je partageais tout, l’ensemble de ce projet avec le Premier ministre. Et ce que j’aime le plus, de ce projet, est que la personne qui détenait le plus d’informations sur ma démarche était la personne – les personnes – qui était l’objet du ridicule! Clairement, son équipe ne lit pas les lettres que le public lui envoie. Il n’y a pas de communication. Personne n’a été capable de faire un plus un, de voir que j’étais membre de leur parti depuis longtemps et, qu’en même temps, je les tenais aux faits de mon projet d’infiltration, de la pratique artistique qui sous-tendait mes démarches. J’étais toujours et déjà en train de me dévoiler, d’exposer mes intentions et ce, plusieurs années à l’avance, avant même que je ne devienne candidat. C’était évident que je n’étais pas un « bon candidat conservateur ». Il fallait juste lire quelques lettres. Ma vie personnelle est facilement accessible, par l’entremise de l’internet et des réseaux sociaux.

Émilie : Vous est-il arrivé de vous demander si on cherchait à vous prendre à votre propre jeu?

Chris : Oui. J’ai beaucoup de mes amis qui étaient suspicieux, aussi.

Émilie : Il me semble qu’on deviendrait paranoïaque, qu’on penserait à quelque chose comme « Big Brother ». « Que se passe-t-il? Peuvent-ils vraiment ne pas savoir? »

Chris : Oui, tout à fait ! Même mes amis qui ne comprenaient pas mon projet (et j’ajoute que je partageais aussi mes lettres et le projet dans son ensemble sur les réseaux sociaux) et des gens du public me contactaient en privé pour me demander : « Es-tu vraiment conservateur, toi? Me semble que… » Et même pour les gens incertains, après quelques minutes de conversation ou après avoir consulté mon site web, ils comprenaient que ce n’est pas sérieux. L’écran qui me cachait était si mince!…

Émilie : En fait, vous n’étiez pas caché. Il n’y avait pas d’écran.

Chris : Oui. En fait, cet écran donnait plus d’informations me concernant, contre moi, que l’information que j’avais fournie en remplissant les documents d’adhésion au parti. J’ai fait circuler mon site web aussi, et d’autres preuves de communication. J’ai donné tant de preuves ! En fait, les raisons que la CBC a employées pour me « démasquer » étaient des données que j’avais mises moi-même à la disposition du public. Tout ce qu’on avait à faire était de jeter un coup d’œil à qui je suis! Quel sorte de parti, de personne, ne parvient pas à voir qui j’étais?… Ils ont vu le veston, le jeu, la performance, ce qu’ils voulaient voir, et non pas l’information qui était essentielle, pour eux, finalement.

Émilie : À quel moment avez-vous senti que vous ne vouliez pas devenir un « Yes Man », faire de l’art engagé?

Chris : En fait, lorsque j’ai été démasqué, et que cette partie de mon projet s’est terminée abruptement, je me suis tourné vers le processus électoral dans son ensemble. J’avais fait beaucoup de démarches et en avais appris énormément sur les partis pour devenir membre et candidat, et pour connaître le fonctionnement des partis lors des élections.

Émilie : Étiez-vous toujours membre du Parti libéral et du NPD?

Chris : Non, mon adhésion était venue à échéance.

Émilie : C’est donc devenu votre nouvel objet d’art, le processus de participation aux élections?

Chris : Oui, cela, et le processus auprès d’Élections Canada, les procédures, les levées de fonds, la publicité, participer aux débats, échanger mes idées. Mais je le fais dorénavant comme artiste, et ne cache ni n’invente rien. Parce que j’ai eu à créer un personnage, comme candidat conservateur, j’ai dû faire des recherches pour cela. Les gens qui me connaissent savaient bien que c’était une performance, que je faisais ces choses de manière ironique. Mais, à ce moment-là, je ne pouvais dire que des mensonges. Alors que maintenant, c’est l’inverse; je change mon discours du tout au tout. Je suis un livre ouvert, autrement dit. Mes recherches, désormais, cherchent à m’identifier clairement, à me décrire et me présenter au public dans son ensemble. Je le fais à partir d’une nouvelle perspective, une nouvelle image; je me tourne vers le monde des arts et je le fais avec les arts, comme c’est le cas pour ma pancarte électorale où je me suis présenté sous la forme d’une bande-dessinée. Je joue un peu avec l’idée de l’écran, du masque, du personnage, comment les gens se présentent. Parce que, même pour les personnes qui sont et font de la politique, de manière traditionnelle, il s’agit de représentation et de performance. Je cherche à participer à même ces processus pour examiner l’effet et expérimenter. Bien sûr, je cherche aussi à continuer mon projet original, participer à une élection, et je poursuis mes autres projets en cours, celui des lettres par exemple. Et puis, la vie continue. Je continue à parler de cela, dans mes lettres, la gestion de la vie comme candidat politique, la conciliation entre le travail, la campagne et la famille. J’aborde les difficultés auxquelles se confrontent les candidats pour continuer à mener leur vie au quotidien et gérer tous les aspects de la vie. Mon objectif est désormais de participer aussi et d’aller un peu plus loin.

Émilie : Diriez-vous que vous êtes parvenu à créer des liens entre l’invisibilité qui vient avec le fait d’être candidat indépendant et la vie d’artiste en société, ce que vous abordiez plus tôt concernant la méconnaissance qu’a le public du milieu culturel et artistique?

Chris : Oui, un peu. Mais mon objectif est l’accès à la plate-forme du candidat politique en période électorale. C’est le seul moment où une personne peut s’afficher, finalement, mettre des pancartes, se présenter au public, parler dans des endroits publics et se faire entendre. Il y a beaucoup de choses que la loi électorale permet aux candidats, pour communiquer et rejoindre le public, et faire circuler des messages précis. Bien sûr, je pense que le système électoral doit changer, la représentation proportionnelle oui, mais pas uniquement. La situation est très difficile pour les candidats indépendants. Peu importe le parti qui dirigera le pays, même une coalition, ce sont des partis nationalistes qui pensent au Canada comme entité, comme bloc unique. Mais les représentants de circonscription font face à des choix difficiles lorsqu’il s’agit de bien représenter les gens de leur circonscription qui les ont élus. C’est le parti que les candidats cherchent à protéger, pas les citoyens. Mais si on mettait moins l’emphase sur les partis, il serait possible de prioriser d’autres enjeux qui répondraient davantage aux préoccupations citoyennes.

Émilie : C’est vrai qu’il existe un culte des partis au Canada. Et on voit ce culte aussi se reproduire parmi la population. C’est qu’on semble craindre la figure de cet individu indépendant qui se présente en son nom propre et unique, une personne qu’on ne connaît pas nécessairement, qui ne se tient pas derrière et avec une tradition. Sans doute que la population recherche l’obligation, l’attachement et l’affiliation derrière la personne. Plus tôt, vous disiez que lorsque vous avez été démasqué, vous vous êtes tourné vers la pratique indépendante, que vous avez vu alors ce qu’était la réalité et la différence de faire campagne comme candidat indépendant. Vous êtes donc revenu à votre projet de lettres de nouveau et avez changé son contenu. Vous abordez désormais des aspects comme la conjugaison entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Et, concernant vos projets artistiques, politiques et personnels, comme s’arrime tout cela? Que cherchez-vous désormais à rendre visible?

Chris : Je reste avec cette idée de l’importance de la vie banale, bien sûr. Maintenant que j’ai repris mon projet de lettres qui a toujours continué, bien sûr, mais à divers rythmes, et avec mon exposition à Toronto, les lettres sont de nouveau publiques. J’ai aussi réactivé mon site web. Cela faisait trois ans que je n’avais pas publié sur mon site. Après trois ou quatre ans, j’avais tout enlevé même. J’avais beaucoup réfléchi et décidé d’enlever les lettres, puisque j’hésitais alors avec cette idée de partager ma vie personnelle en ligne, alors qu’auparavant je ne partageais ce projet qu’avec une personne, le Premier ministre. En mettant les lettres en ligne, le projet prenait une autre forme – et moi-même, je l’abordais différemment. Il faut dire que ma lectrice la plus assidue, c’était ma mère. Et disons que parfois, j’écrivais en pensant à qui pouvait me lire ou en pensant à ma mère. C’était loin de mon objectif initial, soit d’écrire des lettres au Premier ministre uniquement, pas pour le public : c’est à lui d’avoir à répondre, pas à mère, au public, ou moi. Mais, à partir du moment où je me suis présenté comme candidat, et que les lettres sont devenues publiques de nouveau, le projet a pris une autre direction. Je fais désormais quelque chose qui va à l’encontre de ce que font l’ensemble des candidats aux élections et des personnes en politique. Je partage de plein gré le plus d’information possible. Je me mets à découvert. Parce que les partis font tout le contraire. Et c’est le conseil qu’on m’a donné au Parti conservateur, celui d’effacer toute trace qui pouvait entacher et causer de l’embarras au parti. Chaque candidat fait ce travail, d’effacer et de réécrire son passé pour se présenter. Il (elle) crée un personnage, finalement, une marionnette. Ils doivent cacher et effacer toutes les choses ridicules qu’ils ont pu faire ou qui pourraient nuire au parti, à son image. Mais dans mon cas, ce que j’ai fait dans les 15 dernières années est public et publié, et c’est facile d’avoir accès à ces informations. Oui, bien sûr, je cache certaines choses, comme tout le monde. Mais les lettres en révèlent énormément sur qui je suis, une personne inquiétante parfois, peut-être suspecte ou loufoque. Mais aussi une personne banale. Et c’est aussi ma façon d’aborder la politique désormais, de montrer qui je suis et ai été, me rappelant de mon passé, de tout ce que j’ai fait, même les choses ridicules.

Émilie : Croyez-vous qu’il existe une peur, répandue chez le public, mais aussi partagé au sein des partis politiques, des élus et des membres engagés, de voir la personne qui se présente telle qu’elle est? Il semble qu’on nourrisse un désir de voir émerger une personne qui serait sans tache, impeccable ou, du moins, apte à faire ce travail, à cacher et à effacer ce qui pourrait être une source d’embarras.

Chris : Oui, et je souhaite aller à l’encontre de cette tendance pour en exposer toute l’ironie.

Émilie : J’ajouterais que ce sont des menteurs que notre système crée, plutôt que des politiciens. Ce que l’on demande des candidats et des partis, tout ce travail d’effacement et de création de personnage, on les forme à devenir des menteurs qui, par la suite, ne sont plus crus ni écoutés sérieusement.

Chris : Exactement. On voit ce que les personnes qui font leur entrée dans le monde politique doivent faire. On le sait bien. Ces personnes doivent faire des choix peu éthiques, des choses à la limite de la moralité ou de la légalité peut-être, tout cela pour être élu, être au pouvoir. Ma façon d’aborder la politique est tout autre : je ne fais aucune promesse. Déjà, parce que je n’ai pas de chance d’être élu! Mais aussi, je ne ferai pas de promesse que je sais ne pas pouvoir tenir.

Post-verbum

Chris Lloyd a beaucoup à nous apprendre sur la vie politique et sur les possibilités politiques, qui s’offrent aux citoyens. Comme il le rappelle, il est faux de croire que le public est politiquement désinvesti; c’est plutôt la définition que l’on donne – que les élus donnent – à la politique qui doit être revue. Son projet de lettres et d’infiltration du Parti conservateur démontre de manière flagrante qu’au moment où les partis politiques et les médias décrient l’apathie politique au sein de la population, le cas de Chris montre une toute autre chose : celui qui n’a pas cessé de communiquer avec le Premier ministre depuis 2001 nous fait voir que l’information ne circule pas tout en mettant en relief le manque d’intérêt et de curiosité des élus pour les citoyens qu’ils sont censés représenter. Qui plus est, Chris nous démontre toute l’ironie de l’appareil politique au Canada, lequel forme non pas des représentants politiques aptes à se faire la voix des citoyens, mais des metteurs en scène qui créent des personnages et deviennent maîtres de l’illusion et de la performance. On pourrait même dire que le système politique, en fait, est plus artistique que politique

Chris cherche à faire de la politique autrement, à démontrer que c’est possible de se présenter au public tel qu’on est et tel qu’on a été, sans chercher à réécrire le passé ni cacher ses gestes du passé. Il espère que cette manière d’aborder la politique trouvera écho dans la population. On peut en effet se demander si la population est prête pour un tel changement : bombardée d’informations, d’images et d’histoires, que deviendrait la politique si on n’avait plus à se demander quoi, parmi cet océan d’informations, est contes et balivernes, création et performance, mais une exposition crue des candidats dans leur ensemble, accompagnés de leurs fantômes et des gestes pas toujours glorieux qu’ils ont pu poser, par le passé?


Liens à consulter

Le site web de Chris Lloyd, candidat indépendant dans la circonscription de Papineau (d’où ont été tiré les photos et images dans le présent texte) : « Certainly not Justin »

Le projet de lettres de Chris Lloyd écrites au Premier ministre du Canada depuis le 1er janvier 2001 : « Dear PM »

La couverture médiatique nationale suivant la « découverte » du projet d’infiltration du parti Conservateur de Chris Lloyd :

La controverse de Chris Lloyd à l’international :

La couverture médiatique de Chris Lloyd, candidat indépendant :

La page Indiegogo de sa campagne et sa vidéo promotionnelle :

Poster un commentaire

Classé dans Émilie Dionne

« La place Émilie-Gamelin hésite entre le zoo et l’aire de combat » Sur les méditations urbaines de Simon Harel

Critique du livre Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin de Simon Harel, Presses de l’Université Laval, 2013, 186 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin, par Simon Harel, PUL, 2013.

Quel intérêt peut porter un littéraire à la place Émilie-Gamelin? Que lui offre-t-elle? Des récits. La place Émilie-Gamelin grouille d’histoires, voilà pourquoi Simon Harel, professeur de littérature comparée, lui consacre un livre en entier. Écrire sur un tel espace urbain lui permet de réfléchir à la condition d’artiste et à l’itinérance, mais surtout au lien entre la littérature et le génie du lieu. Cette expression, énigmatique, qui traverse l’ensemble des méditations haréliennes, sert à nommer la manière singulière par laquelle un espace est habité. « En fin de compte, le génie du lieu est un être inflexible, […] la volonté de recréer un espace de toutes pièces est en butte à des obstacles de taille. » (38) Loin d’exposer le génie de la place Émilie-Gamelin – ce qui serait en quelque sorte un geste à la fois réducteur et prétentieux – Harel présente comment des élites bien-pensantes ont tenté d’aménager ce lieu à partir d’une vue de surplomb et comment, à l’opposé, des artistes ont tenté de s’imprégner de celui-ci et d’y participer.

Harel refuse de faire une étude de cas de type sciences sociales. Il choisit plutôt une forme libre, qu’il nomme « méditations urbaines ». Le propos de l’auteur dévie ainsi fréquemment et le sort de la place Émilie-Gamelin est parfois éclipsé au profit de considérations plus générales sur la mobilité, la culture et la littérature. Le livre comporte malgré tout plusieurs éléments intéressants d’analyse sociohistoriques, notamment à propos du réaménagement de la place au début des années 1990. Il cite par exemple Mario Masson, une des architectes paysagistes ayant travaillé à ce projet, qui explique ainsi les idées derrière la simplicité de l’aménagement du parc : l’esplanade rappelle la montagne plantée, le plan incliné reprend l’idée d’un flanc du mont Royal, tandis que la place minéralisée, au bas, suggère la ville quadrillée qui a effacé les traces de son passé et rappelle la dureté du quartier Centre-Sud (22). Harel critique moins ces idées délirantes que la manière par laquelle elles furent mises en place. Rapidement le projet est passé de l’embellissement au nettoyage. Tout d’abord, le 30 avril 1996 la place acquiert le statut officiel de parc, ce qui resserre les règlements municipaux restrictifs s’appliquant à celle-ci, notamment en ce qui a trait à la fermeture durant la nuit. Plusieurs arrestations ont alors lieu durant l’été 1996 afin de satisfaire les commerçants du secteur et faire cesser le prétendu climat d’anarchie qui y règne. Point culminant de la campagne d’assainissement, 78 personnes sont arrêtées dans la nuit du 29 juillet lors d’une occupation pacifique qui visait justement à dénoncer le traitement réservé aux jeunes et aux itinérants qui habitent la place (31).

Ces événements rappellent à Harel un autre incident trouble enfoui dans les profondeurs de la mémoire collective montréalaise. Quelques jours avant le début des Jeux olympiques de 1976, le maire Drapeau fait démanteler sauvagement, en pleine nuit, les installations créées par une soixantaine d’artistes le long de la rue Sherbrooke. Corrid’art voulait prendre le contrepied des murs de carton et de bois placés par l’administration Drapeau devant les affreux terrains vagues, les maisons incendiées et les zones peu fréquentables, et montrer, à l’aide de sculptures et de montages photographiques, l’envers du décor (127). L’idéologie éco-sanitaire et l’exaltation d’une festivité exclusive ne datent pas d’hier.

Selon Harel, grâce à un ensemble de pratiques, l’espace public est de plus en plus saturé d’injonctions qui rendent difficile d’y bouger sans but précis. Où règne la circulation affairée, la mobilité sans but, qu’elle soit celle de l’artiste ou du sans-abri, est radicalement refoulée dans les marges. La créativité, tout comme l’itinérance, côtoie constamment la violence. Harel n’est cependant pas sans savoir qu’il existe d’énormes différences entre l’errance imposée, celle que subit une personne sans ressources, et celle, plus ou moins choisi, de l’artiste vagabond. Or, selon lui, la créativité implique de se placer, non pas dans une situation confortable de bohème petite-bourgeoise, mais dans une situation de tension, de remise en question, de choc et, ultimement, d’être en porte-à-faux des injonctions des bien-pensants. Ainsi, la création peut participer au génie du lieu.

ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

« Hécatombe sur la place Émilie-Gamelin », ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

À l’opposé, l’hyperfestivité et ses corollaires, le branding et l’évaluation marchande de la créativité, sont les ennemis numéro un d’Harel. L’espace montréalais – le nouveau Quartier des spectacles en premier lieu – ordonne à ses citoyens d’être festifs, en suivants des tracés et des horaires bien délimités. L’hyperfestivité est la forme la plus récente de cette attitude, constamment reproduite, qui consiste à repousser à la marge les indésirables. Harel donne l’exemple de l’ATSA, l’action terroriste socialement acceptable, afin d’illustrer ce qu’il a en tête quand il parle d’artistes qui participent au génie du lieu. Il faut aller en deçà de la culture lettrée, à la rencontre de la culture d’en bas. Il faut, dit Harel de manière un peu caricaturale, aller se promener sur la Main (le boulevard Saint-Laurent) d’en bas, celle au sud de la rue Sherbrooke – « il y a là un génie du lieu qui possède tous les traits de la malfaisance » (132) – plutôt que la Main d’en haut, celle du luxe et du clinquant, là ou la culture se consomme confortablement entre deux discussions d’affaires. L’ATSA, en organisant État d’urgence, cherche la rencontre entre l’art et la culture souterraine montréalaise qui prend place dans des endroits comme la place Émilie-Gamelin. Selon Harel, « l’ATSA est un théâtre de l’ordinaire, de la rue, des marges qui sont laissées, à ces hommes et ces femmes, qui ne peuvent même plus habiter la rue, parce qu’ils sont arrêtés, condamnés, assujettis à des règles de séjour au cœur de nos villes. » (148) Le temps carnavalesque n’est pas ici le produit de l’arasement illusoire des petites et grandes violences de la ville, au contraire, il est produit par le sentiment d’urgence qui nous assaille quand ces violences deviennent visibles. Le participant est alors amené à se demander : qu’est-ce qui se produit dans la place Émilie-Gamelin? Quelle vie l’habite? Quels types de liens sociaux s’y tissent et s’y désagrègent?

Ceci étant dit, la forme « méditations » permet beaucoup de liberté à Harel. L’auteur se met de l’avant, il raconte par exemple son passage récent à Tokyo, et discute de références littéraires qui le touchent et lui font penser à la place Émilie-Gamelin, comme l’œuvre d’Hubert Aquin ou le groupe de création littéraire Vice Versa. Ce jeu de références est parfois productif, il attire, fait penser ou choque. Cependant, en contrepartie, le propos devient parfois plutôt trivial. Harel parle de l’épouvantail Richard Florida avec sa classe créative comme enjeu de la compétition entre les grandes villes, du quadrillage de l’espace disciplinaire exposé par Foucault, de la ville globale de Saskia Sassen, tout cela sans réelle profondeur. Ce qui intéresse Harel, c’est moins l’évolution de Montréal du point de vue de l’économie politique, que de celui de la condition de la culture. Et il semble faire preuve d’une profonde ambivalence face à l’avenir culturel de Montréal. La tertiarisation de l’économie est une opportunité qui pourrait se transformer en boîte de Pandore. Montréal est déjà bien placé sur la scène internationale. Elle est un pôle de créativité dans des domaines comme la musique ou le multimédia. Or, comment relier cette créativité au génie du lieu, c’est-à-dire à l’aménagement et l’habitation de l’espace? Plusieurs grands projets ont animé Montréal dans les dernières années. Si Harel semble assez favorable au projet de la cité Angus, il l’est beaucoup moins face à celui du Quartier des spectacles. Il discute aussi du projet avorté de casino dans Pointe-Saint-Charles. Loin d’être foncièrement contre, il croit au contraire que celui-ci aurait pu être une opportunité de créativité et de rencontre. Cette position est pour le moins surprenante, quand on sait que ce projet a été bloqué en partie grâce à l’action de plusieurs groupes communautaires et mouvements sociaux du Sud-Ouest de Montréal.

En somme, les méditations haréliennes se butent à une série de questions abyssales, voire un paradoxe insoluble : comment relier les récits d’en bas et les grands projets culturels ambitieux? Comment ancrer les événements culturels d’envergure dans le génie du lieu? Comment faire de la tertiarisation de l’économie, non pas le triomphe de l’hyperfestif, mais la multiplication des espaces de création? Comment faire de Montréal un espace de rêveries, de mobilité sans but et de créativité? Est-ce même possible? Probablement pas, pas complètement. Car, pour Harel, la culture est essentiellement un espace de tension : « Il s’agit d’envisager la culture comme l’expression pluraliste d’un rapport de forces, d’une zone de tension positive. » (108) En ce sens, la place Émilie-Gamelin est un espace culturel, car elle est n’est pas qu’un espace de représentation pétrifiée elle est aussi « une aire de combat où se joue l’essentiel d’une prise de parole qui n’est pas du semblant. Car quelqu’un perdra, quelqu’un gagnera » (65). L’inaccomplissement, l’inassouvissement, le dysfonctionnement et l’affrontement apparaissent ainsi, dans la perspective harélienne, comme les sources de la narrativité de la vie.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Ce titre, je l’emprunte au philosophe allemand Peter Sloterdijk qui, en 1999, déclarait dans une entrevue :

Le penseur contemporain, c’est ce multitoxicomane, fort d’une longue série de petites morts et de réactions immunitaires, qui échappe à la définition classique et universitaire du logicien discursif. Je rapprocherai cela de la poésie actuelle qui tend aussi à devenir une réaction d’un système immunitaire qui libère la capacité d’halluciner de son auteur. Halluciner : et non pas simplement rêver : c’est créer un espace authentiquement vivable pour les êtres humains. Et la question fondamentale de toute politique est de savoir comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé.

Arnaud Spire, « Peter Sloterdijk, la révolution ‘pluralisée’ »,
Regards, 1er décembre 1999.

Ce sont ces lignes qui me sont d’abord venues à l’esprit lorsque j’ai entrepris de déplier quelque peu ce qui se déroule ces jours-ci autour de L’attente, une chanson—et surtout, un vidéoclip—du rappeur québécois Manu Militari. Il y va en effet, à mon sens, de différentiels hallucinatoires peu réjouissants en cette saison de répit où la mobilisation se relâche, peut-être pour mieux reprendre en août.

L’ « affaire »

L’artiste a donc retiré le court film d’Internet suite aux vives réactions qu’il a suscité. De surcroît, il semble que contrairement à ce qui était prévu, la chanson ne sera pas sur son prochain album, Marée humaine, censé sortir le 11 septembre prochain.

Les réactions en question ont pour l’instant principalement été le fait de membres du personnel politique du Gouvernement-Harper™, d’agences médiatiques et de militaires. On a parlé d’une œuvre « pro-Taliban », et on (en l’occurrence, un ministre fédéral : The Honourable James Moore) a soutenu qu’il était inacceptable qu’une telle œuvre soit financée par les contribuables du pays de Canada, via les subventions accordées à l’artiste et à son équipe. En conséquence, ledit ministre a recommandé à mots couverts aux agences subventionnaires de refaire leurs devoirs et d’avoir à l’œil le détail de ce qui se fait avec les fonds qu’elles distribuent. Cela a principalement été entendu comme : « Coupez les fonds à Manu Militari! », un mot d’ordre qui rappelle la décision du premier gouvernement Harper (qui à l’époque n’était pas encore tout à fait « ™ ») de couper les vivres aux artistes « radicaux et marginaux ». Du côté des militaires, on déplore surtout la dernière scène du vidéoclip, qui montrerait une « exécution sommaire ».

Avant de commenter ces commentaires, il est crucial de faire voir et entendre l’œuvre en jeu. Aujourd’hui, celle-ci n’est accessible qu’obliquement — ici, sur YouTube, sur un canal non-officiel (on pourra aussi trouver un lien via Sun News):

Je donne en annexe une transcription des paroles de la chanson. Si les images en viennent à disparaître, resteront donc les mots.

Autour de cette singularité audiovisuelle, je détecte quatre foyers de sens hallucinatoires :

  1. d’abord et avant tout, il y a l’œuvre, dans, par et pour laquelle l’artiste hallucine le point de vue d’un « Afghan » (selon le texte, celui qui parle n’est pas un « Taliban » à proprement parler, soit un membre d’un groupement politique singulier, mais un Afghan « générique »; la radicalisation des « gens normaux » est — analyse politologique du poète — un effet certain de la guerre d’invasion);
  2. ensuite, la constellation conservatrice canadienne hallucine dans et par la réception de l’œuvre une série d’affects obscènes, voire traîtres à la nation, ou à tout le moins une utilisation condamnable du nerf de la guerre électoraliste, « l’argent des contribuables »;
  3. la corporation des Forces Armées, ou la soldatesque comme forme de vie, se sent visée directement, critiquée sans fondement, et a exprimé son « choc » (que l’on voudra dire post-traumatique) face aux images;
  4. enfin, le commentariat (ici présent) trouvant dans les vecteurs de forces conjugués de l’œuvre et des réactions qu’elle suscite un site porteur pour penser le déploiement de facteurs de stress psychopolitiques tramant le vivre-ensemble contemporain en pays de Canada.

Je commenterai surtout les deux foyers centraux.

Bulles de stress canadian autour des politiques culturelles

Sun News présente « L’Attente » comme un « Pro-Taliban Rap Video ». Vendredi le 29 juin 2012, Manu Militari affirme sur sa page Facebook : « Puisque la situation est devenue disproportionnée je n’ai d’autre choix que de retirer la vidéo ‘L’Attente’. Le but n’a jamais été d’offusquer qui que se soit mais de dénoncer la guerre et d’humaniser un afghan qu’on nous diabolise. Nulle part il a été mention d’un taliban, groupe que je ne supporte pas. » Qu’en est-il de cette disproportion? Et qu’en est-il de l’offuscation, conséquence déclarée inattendue, collatérale, unintended?

Il est de notoriété publique que Sun News ne fait pas dans la subtilité. La préconisation des amalgames provocateurs s’explique par une auto-compréhension fondamentalement économique du milieu médiatique en termes de parts de marché, de cotes d’écoute, de copies vendues, de visites web et de revenus publicitaires engendrés par la mise en forme statistique de ces occurrences. C’est le potentiel économique indéniable de la provocation qui, à mon sens, explique en bonne partie les succès du talk radio et autres émissions d’opinion. Sur ce point, les acteurs concernés sont généralement transparents.

On pourrait s’attendre à ce que les partisans du « libertarisme » de droite « à l’américaine » défendent la liberté d’expression avec acharnement, et ce au point de tolérer ce qu’ils et elles peuvent personnellement trouver intolérable — un discours « Pro-Taliban », par exemple, s’il y en avait un. Mais le problème n’est pas tant celui de la liberté d’expression et de ses limites (l’insulte, l’obscène, etc.) que celui du rôle de l’État dans le maintien de ladite liberté de dire. Plus précisément, il y va du rôle économique de l’État. On évoquera ainsi le « modèle américain », en remarquant par exemple que le célèbre Fuck tha Police de N.W.A. n’est pas condamnable en soi, qu’il a le droit de se faire entendre, mais qu’il n’y a aucune raison pour que l’État ait une quelconque obligation de financer une telle subversion. Ce serait, après tout, scier lentement mais sûrement la branche parfois bien mince sur laquelle il trône.

Toutefois, du côté conservateur canadian, on voit au même moment comme une nécessité pour l’État-nation (au singulier) de financer une relecture militariste de la mémoire collective autour de la guerre oubliée (et aisément oubliable) de 1812, qui concerne précisément la possibilité pour l’Amérique du Nord britannique, aux prises avec son auto-affirmation et ses dissensions internes, de se distinguer tous-ensemble de ce gênant voisin géant. L’État est instrument économique du nation-building, compris comme processus bénéficiant à l’ensemble de la communauté politique canadian comme telle. Il y a donc un bon usage (et une infinité de mauvais usages) des politiques culturelles. Si l’« on » a aujourd’hui un ennemi commun avec les voisins du sud, « Le Taliban », c’est bien parce que le nous canadian a su se maintenir, autrefois, face aux tentatives d’annexion et d’invasion. Il faudrait, entend-on dire à Ottawa, que nos poètes nous le rappellent.

Or voilà qu’un rappeur vient nous dire que l’Afghan d’aujourd’hui c’est, si vous le voulez bien, le canadian prenant les armes en 1812 pour défendre l’empire britannique face à l’hubris phagocytaire de la jeune république american. Soit un défendeur légitime de sa terre. Et les francophones entendront également, sinon plus, que l’Afghan qui a « déjà botté le cul de l’empire britannique », c’est peut-être bien l’idéal échoué de 1837-38, sinon l’envers du traumatisme « 1759 », toujours au cœur — ou au fond du fond, raison dernière — du nationalisme fleurdelisé bleu royal, qui lui a bien trouvé un repère crucial, historiquement, dans les politiques culturelles — un pays bâti, au moins en partie, sur l’Office National du Film.

Qu’est-ce qui est insupportable dans ces énoncés politologico-esthétiques? À mon sens, c’est du côté de la forme de vie « soldat » qu’il faut pousser l’interrogation. Car prôner le militarisme, si ce n’est que pour « le bien de la nation », c’est à terme produire plus de vétérans, et c’est la parole des vétérans contemporains qui me semble la plus touchante dans l’ « affaire » de L’attente.

Quand sort-il, « celui qui aurait dû rester chez lui »?

Malgré les poussées militaristes actuelles, on entend peu les soldats au Canada. Il y a bien ce général Dallaire, Roméo, qui a « serré la main du Diable », mais il est une intensité maligne et dérangeante dans l’étoffe même des Forces. En effet, n’oublions pas qu’il est apparu définitivement au grand jour (avant d’être remisé dans la Chambre Haute) sur le bord du suicide post-traumatique, tenant plus du clochard que du digne galonné. Or les affects auto-destructeurs sont le spectre terriblement effrayant qui ronge toujours de l’intérieur ceux qui reviennent. Et aujourd’hui, nombre d’entre eux, souvent jeunes hommes, sont revenus (physiquement) d’où l’on ne revient jamais véritablement (autrement). Peut-on imaginer une image plus contraire à l’esthétique de jeu vidéo et de film d’action qui prévaut dans les publicités des campagnes de recrutement?

Le choc ressenti face aux images de Manu Militari témoigne à mon sens de la puissance de l’œuvre. Après tout, dans les films de guerre, on meurt à la tonne, d’un côté comme de l’autre, et on ne se souci guère de la nationalité de ceux qui tombent au combat. Combien de petits gars du Canada morts dans Saving Private Ryan, par exemple? De l’autre côté des mêmes plages historique, a-t-on déjà entendu les enfants de l’Allemagne demander qu’on arrête de « tuer du nazi » comme dans Inglorious Basterds, c’est-à-dire en nombre et cruellement? Cette esthétique filmique compte, car en réalité, l’accueil réservé aux revenants en fait des spectres : les vétérans sont inquiétants. C’est Rambo qui le montre peut-être le mieux, puisque dès le début du premier film, il se fait dire par un sheriff « on ne veut pas de gens comme toi ici » — de gens comme toi, c’est-à-dire de gens qui savent tuer, si ce n’est de « machines-à-tuer ». Il y va d’une déshumanisation qui n’affecte pas que « l’ennemi », mais également celui qui doit se défendre contre lui. Il semble qu’on ne tue pas en toute impunité (psychologique), même lorsqu’on tue légalement.

Rambo pointe aussi vers la menace (réductible, mais indéracinable) que représentent ceux qui ont déjà tué et qui pourraient bien un jour se retourner contre leurs anciens chefs. Cette crainte civile face à la puissance de frappe potentielle des militaires rentrés au pays et menacés par l’ennui est devenu un tantinet plus vivante ces derniers mois, au cours du « printemps érable » — et ici, l’analogie avec le « printemps arabe » pointe aussi, on l’a peut-être trop peu remarqué, vers les rôles politiques possibles des membres des forces armées. On a parlé, par exemple, de « faire appel à l’armée », de « loi martiale », même d’Octobre 1970 et de la tristement célèbre « insurrection appréhendée », ou hallucinée.

La hiérarchie, la ligne de commande s’est tenue tranquille, comme elle le fait généralement en ces contrées. Mais l’existence nouvelle des médias sociaux a permis de montrer que ça bouillonne d’une manière parfois troublante chez les hommes de troupe. Pas de John Rambo, pour l’instant (et la nécessité ressentie d’ajouter cette dernière précision pointe certainement vers l’existence d’un problème), et pas (encore) de colonel affirmant sa rectitude morale unique face à une société fondamentalement corrompue, décadente, et à redresser (les coups d’État sont bien le fait de colonels, non de généraux). Néanmoins, de telles affirmations de rectitude et des énoncés du type « si moi j’y étais, je serais beaucoup moins doux que la police » ont bel et bien vu le jour en réponse aux « enfants gâtés » que seraient les « carrés rouges », qui n’ont bien évidemment pas connu « la vraie misère, la vraie dictature, la vraie rébellion ». Ces phrases sont souvent venu avec un mot d’ordre (explicite ou implicite) adressé aux civils : « taisez vous, vous ne savez pas ». Manu Militari, quand à lui, est allé trop loin en ramenant ici un type de stress qu’il aurait bien fallu pouvoir laisser là-bas. Un stress accompagné d’une conviction inébranlable d’un côté, et d’une défaite assurée de l’autre—défaite annoncée, du moins, et ce dès le départ de la guerre en Afghanistan, par tout le commentariat informé, si ce n’est que parce qu’il s’agit de soldats payés affrontant une nébuleuse de volontaires, « soldats de cœur » de génération en génération…

Lorsqu’une militante a été blessée à la bouche à Victoriaville et qu’une photographie s’est mise à circuler, on a pu lire, sur les réseaux sociaux, des militaires rigoler de son sort et affirmer que c’était bien de sa faute, qu’elle n’avait qu’à « rester chez elle ». Il est tentant de répondre à la soldatesque s’opposant à ce qu’un rappeur ramène ici les affects de la guerre, dans ce qui me semble être une œuvre puissante de vérité, qu’ils n’avaient qu’à « rester chez eux » s’ils ne voulaient pas avoir à tuer, puis avoir à s’occuper de ce que cela fait à une personne d’avoir eu à tuer, ce qui inclut le plus souvent le fait d’avoir à être exclu tel un fantôme de la « communauté politique » qui, elle, pour se sentir pure, tend à teinter ses marges du sang de quelques personnes. Mais ce serait trop simple. Car si d’un côté, pour évoquer le « modèle américain » une fois de plus, il semble que nos militaires aient moins qu’au sud « l’excuse » ou la raison de la pauvreté pour expliquer leur engagement dans les Forces, il serait par ailleurs présomptueux d’avancer qu’il ne s’agit là que d’une question de choix individuel, simple et simpliste : s’engager ou pas. Historiquement, par exemple, être dans les Forces Canadiennes ce fut, du moins en principes, être casque bleu et venir en aide à des populations menacées. Noble tâche.

Il y a, il me semble, dans la volonté un peu surprenante de Manu Militari de ne pas vouloir choquer les militaires, de ne pas vouloir leur manquer de respect, des traces d’une compréhension de la complexité de leurs situations—situations que je ne prétends pas comprendre de mon côté; n’ayant « pas vu », « je ne sais pas », mais ce n’est pas une raison pour ne rien dire… Mais si on s’oppose à la guerre par principes, et qu’on respecte les militaires également par principes (parce qu’ils sont des « frères et des sœurs humaines », dans la logique humanitaire contemporaine), et qu’on se voit placé dans l’obligation de « choisir » entre ces deux pôles, qu’est-ce que cela signifie, choisir les militaires? Et cela au dépend de son propre art? Pragmatiquement, cela signifie au moins tenter de sauver sa peau—sur le plan financier, mais peut-être pas uniquement.

À mon sens, en tous les cas, L’attente doit circuler et faire parler.

Annexe

À ma connaissance, ce texte est signé du nom de plume Manu Militari. Je l’ai transcrit et mis en forme aux fins de cet essai. Toute erreur m’est donc attribuable.

L’attente

14 31 Pachtounistan

Avant l’heure de la première prière de la journée
Je sors de mon repère, un foulard autour de ma gorge noué
Mes yeux balaient le ciel à la recherche d’un drone
Comme si j’avais le temps de courir avant qu’un missile tombe

En marchant je me questionne sur mille affaires à la fois
Mais si je poursuis ma route c’est que le doute raffermit la foi
Je traverse les rivières, les ravins de mon pays tribal
Après des heures j’arrive enfin au bord de la route principale

Je sors ma pelle je me dépêche à faire un trou dans le sol
Pour y mettre une charge explosive d’engrais agricole
Comme dedans il n’y a pas de métal le piège est indétectable
J’ai juste à effacer mes traces avant de prendre la montagne

Je me positionne de manière stratégique
J’espère juste que personne ne m’a repéré par satellite
J’essaie de calmer ma peur, prêt pour le guet-apens
Le doigt sur le détonateur, je ne suis pas pressé fait que j’attends

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Eux ils ont peut-être des montres mais nous on a le temps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Ils peuvent tuer les hirondelles ils n’empêcheront pas le printemps

Depuis des heures déjà la lumière a chassé l’obscurité
Je me rends compte à quel point la route est à proximité
Les yeux plissés j’ai peut-être l’air stressé
Mais je réfléchis comme le soleil sur mon RPG

Je suis conscient que si jamais on m’attrape
On me torture ou on me photographie à poil à quatre pattes
Comme si je n’étais rien qu’un cloporte
On m’accuse à tort et à travers d’être issu d’une race à part

Comme si le port de la barbe allait s’étendre comme un virus cancéreux
Comme si je n’avais pas d’enfants ou pas de tendresse envers eux
Comme si je balayais le creux de ma grotte avec les cheveux de ma femme
Puis que le soir je me réchauffais au bord d’un feu de napalm

Comme si j’étais un malade mental extrémiste
Il y a des signes pour les gens qui réfléchissent
On m’a défiguré, jeté de l’acide dans le visage
On a rayé mon image pour mieux raser mon village

Je ne suis pas le genre qui panique quand ça tire
J’ai déjà botté le cul de l’empire britannique
Je suis prêt à faire la même chose, je me bas pour la même cause
Depuis toujours je refuse la paix que l’occupant m’impose

Je suis loin d’être un débutant, je n’ai pas peur de perdre du temps
Je suis prêt, j’ai des armes, fait que des arguments percutants
Je veux libérer ma terre, ce n’est pas une question de religion
Fait que éteignez vos télés j’ai jamais détourné d’avion

Puis j’ai lutté contre la culture du pavot, maintenant si j’en fais pousser
C’est pour vivre, c’est vous qui m’y avez poussé
Je ne suis pas parfait, ma vision de la vie a fait des victimes
Mais l’agression de mon pays m’a rendu légitime

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Eux ils ont peut-être des montres mais nous on a le temps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Ils peuvent tuer les hirondelles ils n’empêcheront pas le printemps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends

J’allais presque m’endormir, quand je capte un bruit de moteur
Qui paralyse mes jambes et fait courir mon cœur

Je m’écrase contre un rocher, j’ai peur d’être mal caché
Je regarde une dernière fois si mon arme est prête à cracher

La mort est si proche que je récite déjà la chahada
L’ennemi approche je reconnais les couleurs du Canada
Comme une centaine de pays l’adrénaline m’envahit
Dans quelques secondes ils vont comprendre à quel point je les haïs

L’attente est rendue presque interminable
Mais je ne suis prêt à laisser personne filer sous ma barbe
Finalement l’envahisseur arrive à ma hauteur
Je ressens tellement de stress, j’en ai mal au cœur

Je laisse passer un premier humvee, même un deuxième s’évapore
Mais le troisième : dites bonjour au Diable de ma part

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Rousseau interactif

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Jean-Jacques Rousseau redeviendrait-il pertinent pour penser le politique? Le philosophe genevois du XVIIIe siècle devient en tout cas la base intellectuelle d’un « essai interactif », Rouge au carré (ou Rouge2), conçu par l’École de la Montagne rouge, le projet multidisciplinaire Capitaine Soldat et l’agence Commun, en collaboration avec le magazine Urbania, et disponible sur le site Web de l’Office national du film du Canada, en lien évidemment à la grève étudiante que vit le Québec.

Le projet interactif se présente comme une plateforme où sont lus vingt-deux très courtes citations de Rousseau (vingt provenant du Contrat social, et deux autres de la Lettre à D’Alembert sur les spectacles et des Considérations sur le gouvernement de Pologne). La forme en aphorismes, imposée au texte de Rousseau, permet au « lecteur » de voyager dans le texte sans itinéraire pré-établi, quelque chose comme une lecture labyrinthique non-linéaire. L’aspect interactif des images, d’un très beau graphisme – noir et rouge -, permet quant à lui, pour chacune des citations, un temps de pause, un temps de réflexion qu’une lecture plus assidue des textes n’auraient peut-être pas permis.

La lecture change de forme, sans nécessairement en perdre au niveau de la qualité. Il s’agit en tout cas d’un très bel exercice esthétique sur la philosophie politique comme matière première.

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux

La violence, les casseur-e-s, la police et les anarchistes (ce genre de chose)

Par Pascale Brunet, Montréal

Qu’on se le tienne pour dit: les anarchistes font parti du mouvement étudiant.

Comme l’un des dénominateurs communs des anarchistes c’est d’être anti-autoritaire, il n’y a pas de petit guide du parfait anarchiste; pas de ligne de parti ni de code de conduite. Ça donne une mosaïque de tactiques, d’idées et d’opinions; quelque chose d’incroyablement vibrant, vivant et organique.

Certain-e-s brisent des affaires, d’autres pas. Le vandalisme, on pourrait aussi appeler ça de la réorganisation du mobilier urbain et de la décoration extérieure. Comparé au désastre environnemental dans lequel les compagnies privées nous ont plongés… quelques vitrines brisées et des tags sur des autos de police, c’est pas très grave. Une chose est sure: je n’ai jamais été en présence d’un black bloc qui compromettait ma sécurité physique.

Par contre, la police et l’État (ou plutôt l’État policier) compromettent constamment notre sécurité et notre santé en tentant de nous faire croire que la bonne chose à faire, c’est obéir et ne pas trop poser de questions. C’est eux qui s’habillent comme des paramilitaires et tirent à bout portant sur des foules de manifestant-e-s. C’est eux qui nous surveillent et nous traquent comme si on était des bêtes sauvages. C’est eux qui travaillent activement à maintenir l’ordre établi alors que celui-ci est ancré dans des systèmes d’oppressions racistes, (hétéro)sexistes, de classe, de capacité, etc.

C’est eux qui devraient prendre exemple sur nous et désobéir. La désobéissance civile c’est de la légitime défense.

Ceci étant dit, ça ne m’empêche pas de questionner les tactiques des black bloc: est-ce qu’illes instrumentalisent les manifestions à grand déploiement? Est-ce qu’illes accordent de l’importance au consentement? Est-ce qu’illes ont une analyse anti-oppression et si oui, de quelle façon cela teinte-t-il leurs actions? Les vitrines brisées, qui est-ce que ça emmerde le plus: le capitalisme et les compagnies privées ou les travailleur-e-s qui doivent nettoyer?

(Ce genre de chose.)

Parce que poser des questions c’est bien. Ça rend la vie incroyablement vibrante et vivante. Ça nous permet de devenir des empêcheur-e-s de tourner en rond.

Mais quand on tente de pointer du doigt les anarchistes comme les parias de notre beau mouvement social, quand on collabore avec la police pour faciliter leur arrestation, quand on tente de dépolitiser leurs gestes: ça me lève le cœur… Ça va faire les pacifistes autoritaires!

Magnifique intervention d’art public (ou de vandalisme, c’est selon) trouvée sur le site http://www.cecinestpasunepub.net/

Poster un commentaire

Classé dans Pascale Brunet