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Subversions de l’Apocalypse: penser l’origo avec la traduction

Par René Lemieux, Montréal[1]

Vous vous êtes tout le temps demandé, j’en suis sûr, d’où je parlais, comme on dit maintenant, de quel côté j’étais dans tous ces conflits, (1.) à droite ou (2.) à gauche de la limite ou, (3.) plus vraisemblablement, pensent certains (à tort ou à raison), un inlassable parasite agité d’un mouvement aléatoire qui passe et repasse la limite sans qu’on sache jamais si c’est pour jouer les médiateurs, en vue d’un traité de paix perpétuelle ou pour rallumer les conflits et les guerres dans une Université qui fut dès sa naissance en mal d’apocalypse et d’eschatologie.

Jacques Derrida « Mochlos ou le conflit des facultés »[2]

Je croyais qu’au dernier moment vous ne viendriez pas. Vous avez fait un geste politique décisif en venant, et qui n’était pas simplement un geste. Vous avez certes approuvé ou scellé quelque chose de politique qui existait déjà mais vous l’avez aussi transformé, politiquement, en venant, et moi je vous en suis très reconnaissant. […] Le risque a été pris, et la chance acceptée, que vous veniez, éventuellement pour transformer, perturber, entraîner ailleurs quelque chose de politique qui s’engageait ici. Dans tout « viens » d’où qu’il vienne il y a ce risque politique, une décision au sens du coup de dés. On calcule beaucoup et il y a un moment où l’autre qui vient dire ceci ou cela garde en dernier ressort l’initiative imprévisible.

Jacques Derrida, « débat » suivant la lecture de la conférence « D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie »[3]

Pourquoi dire « viens! » à des personnes pour lire un texte en groupe? Qu’est-ce que ça implique, à quoi peut-on s’attendre? C’est un pari risqué. Dans le débat qui suit la première présentation de la conférence « D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie », Derrida qui terminait sa conférence sur la question de la forme impérative du verbe venir fait de cette injonction un enjeu politique lié à l’apocalypse. Je me propose de réfléchir à cette politique du verbe venir, à l’apocalypse « toujours-déjà là », et à cette temporalité qui parcourt l’annonce de la fin à partir de la question de la traduction.

La temporalité de l’Apocalypse : l’archaïsme du verbe « s’en venir »

Je profite de ce « viens » pour engager une discussion sur la temporalité étrange de l’apocalypse. La première idée qu’on a, il me semble, quand on pense à l’apocalypse, c’est l’idée d’un futur proche, d’un futur qui arrive, qui vient, qui s’en vient – comme on dit au Québec, expression jugée archaïque en France. Mais c’est aussi une idée du passé, de l’accomplissement du passé, mais d’un passé récent. Le texte apocalyptique dit bien, et en cela répétant la dernière parole du Christ sur la croix, τετέλεσται (« tout est accompli » – l’autre Jean, l’évangéliste, 19:30), le récit apocalyptique s’installe toujours-déjà dans un achèvement, et ce qui est raconté l’est aussi bien au passé qu’à l’avenir. Le verbe « venir », à cet égard, montre bien une certaine indécidabilité temporelle entre le passé et le présent. Cette indécidabilité est également spatiale, puisque dans les langues romanes ou néo-latines, « venir » s’oppose à « aller », et tout comme « aller » peut aussi, lorsqu’il est en position modale, signifier le futur proche, le verbe « venir » signifie le passé proche, le futur se comprenant métaphoriquement donc comme une destination, un lieu vers lequel nous allons, et le passé le lieu duquel on arrive. L’« archaïsme » du français québécois avec son « s’en venir » rend indécidable, à condition de jouer un peu, le passé et le futur, le lieu vers lequel on se dirige, mais aussi le lieu d’où l’on arrive.

L’apocalypse semble en quelque sorte la réunion du passé et du présent, du début et de la fin. Dans le texte de l’Apocalypse, c’est justement le seul endroit du Nouveau Testament où le Christ se désigne par la formule « l’Alpha et l’Oméga » qui signifie le début et la fin, répété à trois reprises. J’ai consulté différentes traduction de cette formule, je donne la première occurrence au premier chapitre, verset 8 :

Texte grec : Ἐγώ εἰμι τὸ Α καὶ τὸ Ω ἀρχὴ καὶ τέλος, λέγει ὁ κύριος ὁ ὢν καὶ ὁ ἦν καὶ ὁ ἐρχόμενος ὁ παντοκράτωρ

Traduction de saint Jérôme (Vulgate) : Ego sum Alpha et Omega principium et finis dicit Dominus Deus qui est et qui erat et qui venturus est Omnipotens.

Traduction de Louis-Isaac Lemaître de Sacy (catholique, XVIIe siècle) : Je suis l’Alpha et l’Oméga, le principe et la fin, dit le Seigneur Dieu, qui est, qui était, et qui doit venir, le Tout-Puissant.

Traduction de Louis Segond (protestante, XIXe siècle) : Je suis l’alpha et l’oméga, dit le Seigneur Dieu, celui qui est, qui était, et qui vient, le Tout Puissant.

Traduction d’André Chouraqui (hyperlittérale, XXe siècle) : Moi, je suis l’aleph et le tav, dit IHVH-Adonaï Elohîms, l’Étant, l’Était et le Venant, Elohîms Sebaot.

C’est la dernière version, celle de Chouraqui, qui semble de prime abord la plus divergente : au lieu des lettres grecques, Chouraqui donne aleph et tav, c’est-à-dire la première et la dernière lettres de l’alphabet hébraïque; à la place de Tout-Puissant, il donne le titre Tsebaot (généralement traduit par une formule proche de « Seigneur des armées »). Toutefois, on peut aussi s’intéresser à un changement au niveau du verbe, dès le passage entre le grec et le latin. Le participe substantivé ὁ ἐρχόμενος provient du verbe ἔρχομαι, qui signifie à la fois « aller » et « venir » (mais aussi « marcher », « mettre sur pied », « commencer »), mais est toutefois relié étymologiquement non pas au verbe latin venio (comme l’utilise saint Jérôme, dans sa forme au futur), mais à erro qui a donné en français errer et qui signifiait « cheminer », mais aussi « circuler », « s’écarter », « perdre son chemin », « aller à l’aventure ». Le Dieu Tout-Puissant ne part pas à l’aventure, c’est entendu : il vient (préférablement au futur : « il s’en vient »). Le latin ici fait figure de stabilisateur dans les multiples sens du verbe originel.

Le sous-texte de la traduction : découvrir une fiction

C’est la version de Chouraqui que Derrida utilise pour parler de l’Apocalypse. Chouraqui est bien connu pour sa traduction de la Bible et du Coran qu’il a voulu « hyperlittérales », pourrait-on dire. Apocalypse, le titre du texte, devient avec lui « découvrement », traduction qu’il reprend du mot hébreu « gala ». Pour sa traduction, Chouraqui suppose un sous-texte hébreu au texte apocalyptique grec et s’en explique :

En fait, ce genre littéraire qui marie l’eschatologie à la politique est un phénomène typiquement hébraïque, né au confluent d’une situation politique déterminée et d’une dialectique qui oppose, sur la scène de l’histoire, le royaume du messie à l’empire du prince de ce monde. Ce que les Évangiles, les Actes et les Lettres ne peuvent dire ouvertement, l’Apocalypse le crie en images éclatantes de vie et de mouvement, en des scènes hautes en couleurs: le visionnaire qui nous parle décrit aussi sobrement qu’il le peut l’exubérante contemplation qui le hante.

Supposer un sous-texte hébreu permet à Chouraqui d’« utiliser » un texte imaginaire, fictif ou mythique. D’une certaine manière, Chouraqui répète un texte à travers sa traduction, même si ce texte n’existe pas. C’est aussi, performativement, ce qu’est l’apocalypse qui, du point de vue de la temporalité, est aussi une répétition. Quelque chose avait déjà été « ouvert » aux regards, cette chose a été couverte ou cachée, et elle redevient ce qu’elle avait toujours été, ce qu’elle était toujours-déjà sans qu’on s’en aperçoive, sans qu’on le sache, et c’est l’acte du découvrement, du dénuement, ou encore de révélation (comme on traduit souvent le terme grec « apocalypse »), qui nous présente à nouveau ce qui était toujours-déjà là. Le découvrement est donc la répétition d’une origine qui aurait été oubliée.

Ce type de traduction qui peut sembler étrange aux premiers abords a été bien analysé par Antoine Berman – à peu près au même moment que la publication du livre D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie – comme méthode de « littéralisation » de la traduction, ou de traduction de la lettre. Il la voit à l’œuvre notamment chez Chateaubriand traduisant The Paradise Lost de Milton en 1836. Chateaubriand remarque que Milton dans son texte s’adresse à d’autres textes particuliers et à certaines cultures particulières, d’abord la culture latine, mais aussi le texte biblique latin et sa traduction dans l’Authorized Version dite King James. Si on veut traduire Milton, pense alors Chateaubriand, il faut que la traduction s’adresse de même à des textes ou des cultures semblables; et comme l’anglais de Milton est un anglais latinisé, il faut latiniser le français. Il fallait pour Chateaubriand recréer un sous-texte biblique français traduit du latin pour faire dialoguer l’œuvre avec un sous-texte (il n’y avait pas encore de traduction officielle en français de la Bible à l’époque, la traduction de Lemaître de Sacy n’avait pas été autorisée par l’Église). Je cite un passage de Berman décrivant la méthode :

Bref, la traduction, et la traduction littérale, opèrent partout dans cette œuvre [de Milton], tout comme y opère une intense latinisation de l’anglais. À cela va correspondre, chez Châteaubriand, une traduction littérale de ce qui est déjà traduction littérale dans l’original. Cela correspond à un problème plus général : le rapport interne qu’une œuvre entretient avec la traduction (ce qu’elle contient en soi de traduction et de non-traduction) détermine idéalement son mode de traduction interlangues, ainsi que les « problèmes » de traduction qu’elle peut poser (La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Seuil, 1999, p. 100-101).

On fictionne un sous-texte, ce qui ne signifie pas qu’il n’est pas là, mais il est là sans être là; la traduction doit s’adresser à un passé dans une forme d’équivalence transformée entre le texte d’origine et le passé auquel lui-même s’adressait. Dans des cas comme celui-là, il faut en quelque sorte créer du sous-texte, littéralement une subversion (le latin versio dit la traduction comme produit) pour traduire à nouveau. Créer du texte ici signifie redécouvrir parfois ce qui n’a peut-être jamais existé.

L’origo comme fiction juridique : le cas de l’Empreinte

Cette question d’une origine fictionnée mais prise pour telle (Chateaubriand ne prétend pas qu’il y a une Bible française auquel il aurait, lui seul, accès : il reconnaît qu’il fictionne), c’est une fiction prise comme fiction. Cette question m’a fait penser à l’origo romain tel que décrit par l’anthropologue, historienne, latiniste et helléniste Florence Dupont qui défend une thèse originale sur la romanité (voir notamment une conférence sur cette question). Pour elle, le mythe des origines romaines est, contrairement à ce qu’on pourrait en penser, un mythe pris comme tel. Les Romains ne croyaient pas en leurs mythes, ces mythes étaient utiles pour la vie en société, ils étaient des fictions juridiques. Dans un entretien récent à France Culture, elle donne notamment l’exemple des trois noms que se donnaient les Romains. Dans le cas de Caius Julius Caesar, par exemple, le nom du milieu, « Julius », vient des Iulii, la gens du fils d’Énée, Iule, débarqué dans le Latium avant la fondation de Rome. Il ne s’agit pas d’une filiation génétique, ou de sang, c’est une filiation fictive vue comme telle. Il n’y a pas de paternité comme on la concevait chez les Hébreux ou encore chez les Grecs; la paternité, chez les Romains, on la crée, c’est une fiction légale, et c’est une fiction reconnue comme telle.

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La grande prostituée, iconographie flamande, détail : « Je vois une femme assise sur une bête écarlate, pleine des noms du blasphème, avec des têtes, sept, et des cornes, dix. […] Sur son front un nom écrit, un mystère: ‘Babèl la grande, mère des putains et des abominations de la terre.’ » (Découvrement de Iohanân, 17:3,5, trad. André Chouraqui.)

Je fais un détour avant de revenir à l’origo. Rome est un peu partout présente dans l’Apocalypse, Chouraqui rappelait que la figure de Babylone pour Jean de Patmos était l’Empire romain – et ce n’est pas étonnant de constater que le mouvement de la Réforme protestante, lorsqu’elle s’appropriera l’Apocalypse sous le nom de Révélation, verra dans la grande prostituée, Babel ou Babylone, l’Église romaine, c’est-à-dire l’Église catholique, l’Église universelle. Rome est aussi le lieu de la traduction comme incorporation ou colonisation de l’autre. Friedrich Nietzsche dans le Gai Savoir :

Traductions. — On peut apprécier le degré de sens historique que possède une époque à la manière dont cette époque effectue des traductions et cherche à s’incorporer des époques et des livres passés. […] Et l’Antiquité romaine elle-même : avec quelle énergie et quelle naïveté à la fois elle fit main basse sur tout ce qu’il y avait de bon et d’élevé dans l’Antiquité grecque plus antique! Comme ils traduisaient en faisant entrer dans le présent romain! Comme ils secouaient, de propos délibéré et avec insouciance, la poussière recouvrant les ailes du papillon instant! […] [Les poètes latins] ignoraient la jouissance du sens historique; le passé et l’étranger les faisaient souffrir, et éveillaient chez eux, en tant que Romains, l’envie d’une conquête romaine. Et en effet, on se livrait à une conquête lorsqu’on traduisait, – et pas seulement en laissant de côté l’élément historique : non, on ajoutait l’allusion au présent, on rayait avant tout le nom du poète pour le remplacer par le sien – sans avoir le sentiment de commettre un vol, mais au contraire, avec la totale bonne conscience de l’imperium romanum (Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre II, §83.)

Mythe, origine, retour au passé, colonisation, il ne manque que le « ton apocalyptique » et on obtient les ingrédients pour un débat bien québécois dans la vallée du Saint-Laurent. Le ton apocalyptique est déjà commencé. Dernièrement est sorti le documentaire L’empreinte avec Roy Dupuis en narrateur. Je n’ai pas encore regardé le documentaire, mais j’ai consulté pas mal tout ce qui se disait autour du film chez les journalistes ou les critiques, et j’ai consulté quelques clips disponibles en ligne. La thèse du documentaire est présentée par Roy Dupuis comme suit : les Québécois ne sont pas de culture française, ils sont d’abord de culture amérindiennes; pour s’en convaincre ou se le prouver, il suffit de se regarder nous-mêmes, de constater avec un regard neuf notre propre culture qu’on cherche à nous enlever, et de retourner à nos racines historiques. Il s’agit là d’un récit mythique, peut-être autant que celui de l’origine française, mais il n’est jamais énoncé en tant que mythe. L’usage du discours biologique (dans un entretien avec la démographe Hélène Vézina sur les « gènes autochtones ») suggère que le discours du documentaire se donne les apparats de la science.

L’objectif du film est assumé par les documentaristes : il s’agit de contrer l’austérité. Le discours « austéritaire » devient un discours de mystagogues, tel que décrit par Kant et mentionné par Derrida. En effet, contre les mystagogues, ces initiés du « culte à mystère » de la Main invisible du marché qui nous promettent l’apocalypse à moins de faire baisser la dette, on oppose un discours « lumineux » et « rationnel ». Pourtant, ce discours sur les racines amérindiennes profondes des Québécois n’est pas moins apocalyptique : il énonce que continuer dans la voie de l’austérité, c’est s’assurer de détruire les derniers vestiges de notre culture véritable, faite d’entraide, de solidarité, de partage, de bénévolat, de consensus, de respect des femmes, d’ouverture à l’autre, et ainsi de suite. Bref : nos valeurs. Or cet imaginaire d’une identité de la société québécoise oubliée à retrouver, il fait plus souvent qu’autrement table rase de notre passé qui n’est pas toujours celui qu’on nous annonce. Le palimpseste proposé comme redécouverte d’un sous-texte passe aussi par l’effacement d’un texte bien présent, celui de l’appropriation de la culture autochtone et de la colonisation encore actuelle de ces peuples. N’est-on pas encore une fois dans un mythe qui ne s’admet pas?

Le mythe, c’est toujours ce que l’autre dit, c’est l’autre qui est dans le mystère, l’obscurité, c’est l’autre le mystagogue qui doit être « découvert » au sens de faire la lumière, bref c’est l’autre le « faux prophète ». Personne ne veut prétendre aux mythes, c’est-à-dire assumer une fiction en tant que fiction. Dans l’opposition kantienne des mystagogues – nouveaux sophistes –, aux gens raisonnables, qui pourra juger de la valeur de vérité du discours? Ce sont bien sûr les gens au discours clair, mais chacun prétend maîtriser ce discours et posséder la clarté. On est encore et toujours pris dans le discours apocalyptique de l’autre.

Remarques conclusives

Le récit mythique de Rome n’est pas l’histoire d’une pureté inentamée, mais celui d’un mélange des cultures. Les Romains se racontaient que la Ville éternelle avait été fondée par des parias, des brigands, aux confluents des cultures grecque, latine, étrusque, etc. Rome, c’est la tour de Babel inversée : ce n’est pas le lieu de la dispersion, mais le lieu de la rencontre. L’Apocalypse hébraïque traduite par Chouraqui, c’est aussi un récit mythique, mais cette fois d’une lutte multiséculaire entre les forces du bien et les forces du mal (là incarnées dans la prostituée). On y refuse toujours la rencontre ou le mélange, ou plutôt, le mélange est toujours du côté des forces du mal.

Il en est de même avec les récits des sociétés « archaïques » écrits par les anthropologues : ces récits ne racontent jamais l’origine ancestrale d’une culture intacte, mais toujours le récit – qu’ils l’admettent ou pas – de la rencontre entre au moins deux cultures : la leur et celle qu’ils mettent en scène. Les sociétés qu’ils décrivent se trouvent déjà dans le contact, elles sont toujours-déjà en train de changer, de se métamorphoser. Il ne peut pas y avoir de pureté originelle, ce qui n’empêche pas que la rencontre se donne toujours comme origine.

Il me semble que le problème dans la lutte des mythes actuels, c’est d’abord le refus de s’observer en train de se raconter une histoire, ensuite de penser le sien (son propre mythe, son mythe du propre) dans une origine inentamée. S’il y a une origine, je pense qu’il faut la voir comme une construction ici-maintenant. Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui? Quelle rencontre a lieu? Quelle tour de Babel sommes-nous en train de construire, pour le meilleur et pour le pire?

Je rappelais au départ qu’une rencontre autour d’un livre provoquait toujours la venue du discours de l’autre dont on attend la parole, mais sans qu’on puisse en attendre le contenu du propos. On ne sait pas ce que l’à-venir apporte, mais on souhaite sa venue. Je ne peux rien proposer, mais j’aimerais m’imaginer ce que serait aujourd’hui un mythe pris comme un mythe. Un peu comme Chateaubriand devant créer du nouveau à partir d’un sous-texte auquel il devait s’adresser, je me demande ce qu’on doit inventer, ici et maintenant, pour pouvoir à notre tour s’adresser au passé, même si celui-ci doit être fictionné. Quelle sub-version est nécessaire au présent?


Notes

[1] Communication prononcée le 23 mars 2015 à la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie dans le cadre de l’atelier de discussion autour du livre D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie de Jacques Derrida, « L’apocalypse toujours-déjà », organisé par François Gagnon. Je remercie Simon Labrecque pour sa relecture et ses commentaires.

[2] Conférence prononcée en anglais le 17 avril 1980 à l’Université de Columbia (New York), lors du centenaire de la fondation de sa Graduate School et après la remise d’un doctorat honoris causa, paru d’abord dans Philosophie, no 2, avril 1984, Paris, Éditions de Minuit, puis dans Du droit à la philosophie, Paris, Éditions Galilée, 1990, p. 434.

[3] Conférence prononcée dans le cadre du colloque de Cerisy Les fins de l’homme : à partir du travail de Jacques Derrida, tenu du 23 juillet au 2 août 1980 et publié sous le même titre aux éditions Galilée en 1981, p. 485. Elle sera publiée sans le « débat » aux éditions Galilée en 1983.

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L’épisode de la tour de Babel: quelques traductions anciennes et contemporaines

Par René Lemieux, Montréal

L’épisode de la tour de Babel réfère à un passage de la Genèse où est donné la raison pour laquelle il y a une multitude de langues dans le monde. Il est dit que Dieu aurait puni les hommes, qui autrefois ne parlaient qu’une langue, auraient voulu atteindre les cieux en construisant une tour, et ce, pour se donner «un nom». Voici l’original en hébreu (tradition massorétique) et quelques traductions du passage (chapitre 11, versets 1-9), la première du Rabbinat (1899), la deuxième de la Bible du roi Jacques (1611), la troisième de Louis Segond (1874), la quatrième d’André Chouraqui (publication à partir des années 1970) et la dernière d’Henri Meschonnic (2002):

א וַיְהִי כָל-הָאָרֶץ, שָׂפָה אֶחָת, וּדְבָרִים, אֲחָדִים

ב וַיְהִי, בְּנָסְעָם מִקֶּדֶם; וַיִּמְצְאוּ בִקְעָה בְּאֶרֶץ שִׁנְעָר, וַיֵּשְׁבוּ שָׁם

ג וַיֹּאמְרוּ אִישׁ אֶל-רֵעֵהוּ, הָבָה נִלְבְּנָה לְבֵנִים, וְנִשְׂרְפָה, לִשְׂרֵפָה; וַתְּהִי לָהֶם הַלְּבֵנָה, לְאָבֶן, וְהַחֵמָר, הָיָה לָהֶם לַחֹמֶר

ד וַיֹּאמְרוּ הָבָה נִבְנֶה-לָּנוּ עִיר, וּמִגְדָּל וְרֹאשׁוֹ בַשָּׁמַיִם, וְנַעֲשֶׂה-לָּנוּ, שֵׁם: פֶּן-נָפוּץ, עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ

ה וַיֵּרֶד יְהוָה, לִרְאֹת אֶת-הָעִיר וְאֶת-הַמִּגְדָּל, אֲשֶׁר בָּנוּ, בְּנֵי הָאָדָם

ו וַיֹּאמֶר יְהוָה, הֵן עַם אֶחָד וְשָׂפָה אַחַת לְכֻלָּם, וְזֶה, הַחִלָּם לַעֲשׂוֹת; וְעַתָּה לֹא-יִבָּצֵר מֵהֶם, כֹּל אֲשֶׁר יָזְמוּ לַעֲשׂוֹת

ז הָבָה, נֵרְדָה, וְנָבְלָה שָׁם, שְׂפָתָם–אֲשֶׁר לֹא יִשְׁמְעוּ, אִישׁ שְׂפַת רֵעֵהוּ

ח וַיָּפֶץ יְהוָה אֹתָם מִשָּׁם, עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ; וַיַּחְדְּלוּ, לִבְנֹת הָעִיר

ט עַל-כֵּן קָרָא שְׁמָהּ, בָּבֶל, כִּי-שָׁם בָּלַל יְהוָה, שְׂפַת כָּל-הָאָרֶץ; וּמִשָּׁם הֱפִיצָם יְהוָה, עַל-פְּנֵי כָּל-הָאָרֶץ

 

Bible du Rabbinat:

1 Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables.

2 Or, en émigrant de l’Orient, les hommes avaient trouvé une vallée dans le pays de Sennaar, et s’y étaient arrêtés.

3 Ils se dirent l’un à l’autre: « Çà, préparons des briques et cuisons-les au feu. » Et la brique leur tint lieu de pierre, et le bitume de mortier.

4 Ils dirent: « Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel; faisons-nous un établissement durable, pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre. »

5 Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils de l’homme;

6 et il dit: « Voici un peuple uni, tous ayant une même langue. C’est ainsi qu’ils ont pu commencer leur entreprise et dès lors tout ce qu’ils ont projeté leur réussirait également.

7 Or çà, paraissons! Et, ici même, confondons leur langage, de sorte que l’un n’entende pas le langage de l’autre. »

8 Le Seigneur les dispersa donc de ce lieu sur toute la face de la terre, les hommes ayant renoncé à bâtir la ville.

9 C’est pourquoi on la nomma Babel, parce que là le Seigneur confondit le langage de tous les hommes et de là l’Éternel les dispersa sur toute la face de la terre.

 

Bible du roi Jacques (Authorized King James Version):

1 And the whole earth was of one language, and of one speach.

2 And it came to passe as they iourneyed from the East, that they found a plaine in the land of Shinar, and they dwelt there.

3 And they sayd one to another; Goe to, let vs make bricke, and burne them thorowly. And they had bricke for stone, and slime had they for morter.

4 And they said; Goe to, let vs build vs a city and a tower, whose top may reach vnto heauen, and let vs make vs a name, lest we be scattered abroad vpon the face of the whole earth.

5 And the LORD came downe to see the city and the tower, which the children of men builded.

6 And the LORD said; Behold, the people is one, and they haue all one language: and this they begin to doe: and now nothing will be restrained from them, which they haue imagined to doe.

7 Goe to, let vs go downe, and there cōfound their language, that they may not vnderstand one anothers speech.

8 So the LORD scattered them abroad from thence, vpon the face of all the earth: and they left off to build the Citie.

9 Therefore is the name of it called Babel, because the LORD did there confound the language of all the earth: and from thence did the LORD scatter them abroad vpon the face of all the earth.

 

Louis Segond:

1 Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.

2 Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear, et ils y habitèrent.

3 Ils se dirent l’un à l’autre: Allons! faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment.

4 Ils dirent encore: Allons! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.

5 L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.

6 Et l’Eternel dit: Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté.

7 Allons! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres.

8 Et l’Eternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre; et ils cessèrent de bâtir la ville.

9 C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Eternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Eternel les dispersa sur la face de toute la terre.

 

André Chouraqui:

1 Et c’est toute la terre, une seule lèvre, des paroles unies.

2 Et c’est à leur départ du Levant,

ils trouvent une faille en terre de Shin‘ar et y habitent.

3 Ils disent, l’homme à son compagnon:

«Offrons, briquetons des briques! Flambons-les à la flambée!»

La brique est pour eux pierre, le bitume est pour eux argile.

4 Ils disent: «Offrons, bâtissons-nous une ville et une tour,

sa tête aux ciels, faisons-nous un nom

afin de ne pas être dispersés sur les faces de toute la terre.»

5 IHVH-Adonaï descend pour voir la ville et la tour

qu’avaient bâties les fils du glébeux.

6 IHVH-Adonaï dit: «Voici, un seul peuple, une seule lèvre pour tous!

Cela, ils commencent à le faire. Maintenant rien n’empêchera pour eux tout ce qu’ils préméditeront de faire!

7 Offrons, descendons et mêlons là leur lèvre

afin que l’homme n’entende plus la lèvre de son compagnon.»

8 IHVH-Adonaï les disperse de là sur les faces de toute la terre:

ils cessent de bâtir la ville.

9 Sur quoi, il crie son nom: Babèl,

oui, là, IHVH-Adonaï a mêlé la lèvre de toute la terre,

et de là IHVH-Adonaï les a dispersés sur les faces de toute la terre.

 

Henri Meschonnic:

1 Et ce fut toute la terre langue une

Et paroles unes

2 Et ce fut dans leur voyage vers l’orient

Et ils trouvèrent une vallée au pays de Chin’ar et là ils s’établirent

3 Et ils dirent l’un vers l’autre allons faisons blanchir des briques blanches et flambons pour la flambée

Et la brique blanche pour eux fut la roche et la boue rouge pour eux fut l’argile

4 Et ils dirent allons construisons-nous une ville et une tour et sa tête dans le ciel et faisons-nous un nom

Sinon nous nous disperserons sur la surface de toute la terre

5 Et Adonaï descendit voir la ville et la tour

Que construisaient les fils de l’homme

6 Et Adonaï dit si le peuple est un et la langue une pour eux tous et cela ce qu’ils comment à faire

Et maintenant ne pourra être retranché d’eux rien de ce qu’ils méditeront de faire

7 Allons descendons et là embabelons leur langue

Qu’ils n’entendent pas l’un la langue de l’autre

8 Et Adonaï les dispersa de là sur la surface de toute la terre

Et ils cessèrent de construire la ville

9 Sur quoi elle s’appela du nom de Babel parce que là Adonaï embabela la langue de toute la terre

Et de là Adonaï les dispersa sur la surface de toute la terre


Sources:

Original (tradition massorète) et traduction française du Rabbinat: «בְּרֵאשִׁית/Genèse», traduction sous la direction du Grand-Rabbin Zadoc Kahn, 1899, disponible en ligne. On peut aussi y trouver la lecture audio du passage en hébreu.

Traduction de la Bible du roi Jacques: «Genesis», 1611, disponible en ligne.

Traduction de Louis Segond: «Genèse», 1874, extrait disponible en ligne (avec commentaire).

Traduction d’André Chouraqui: «Entête», édition de 1987, extrait disponible en ligne.

Traduction d’Henri Meschonnic (en collaboration avec Régine Blaig): «Au commencement», dans Les Tours de Babel. Essais sur la traduction, Mauvezin, Éditions Trans-Europ-Repress, 1985, p. 9-13.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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