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« Mon coquelicot est plus gros que le vôtre »: la performance de Steven Blaney à Saskatoon

Par Simon Labrecque

Votre acharnement à ériger des phallus factices

Témoigne d’un conformisme anal

À peine camouflé

Les Martyrs de Marde

 

Depuis des décennies, Saskatoon a vu émerger et fleurir une scène punk à la fois modeste et tenace dont l’histoire détaillée n’a cependant pas encore été écrite, tout comme celle de plusieurs villes canadiennes où le slogan « No Future » s’est ancré. Nul doute que les vieux et jeunes punks de la plus grande ville de Saskatchewan ont vécu avec intensité la tenue, dans leur municipalité, du premier débat de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le soir du mercredi 9 novembre 2016, c’est-à-dire après qu’on ait annoncé la nuit précédente, ou plutôt le matin même, l’élection fracassante de « The Donald » à la présidence des États-Unis d’Amérique. Ça fait beaucoup en peu de temps pour « des sensibilités de gauche »… Je me dis que ces punks ont au moins pu se réjouir du nombre de candidates et de candidats conservateurs présents à l’unique débat exclusivement en anglais (qui sera suivi de trois débats bilingues et d’un débat exclusivement en français d’ici le mois de mai 2017), soit douze personnes, un nombre qui justifie à lui seul l’usage de l’expression « têtes d’œufs » pour qualifier l’ensemble.

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Les candidates et candidats à la chefferie conservatrice lors du débat de Saskatoon.

Jeudi matin, les médias nous apprenaient que Steven Blaney, député fauconesque de Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis, s’était démarqué du lot à Saskatoon. Outre les comptes-rendus des remarques de Kellie Leitch, avant le débat, sur la possibilité de tirer profit de l’élection de Trump (commentaires qui résonnaient avec ceux de l’ancien chef Stephen Harper, qui en a appelé à la relance du projet de pipeline Keystone XL), on titrait en effet que Blaney avait « attaqué Chong [et] Bernier dans le premier débat des aspirants chefs ». Il a ciblé le premier pour son projet « libéral » de taxe sur les émissions de carbone, et le second, pour son rejet « étroitement idéologique » du système de gestion de l’offre en agriculture. Il s’agit là d’un sujet controversé et apparemment structurant dans la Beauce et dans Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis. Cette question de la gestion de l’offre permet en effet à Maxime Bernier de se présenter comme le seul véritable libertarien de la course à la chefferie conservatrice. Elle permet simultanément à Blaney de se présenter comme un conservateur étatiste plus modéré, idéologiquement. Dans l’histoire des idées politiques au Canada, au Québec et dans Bellechasse, Blaney se positionne ainsi près de l’ancien Crédit social qui, par exemple, jugeait nécessaire de soutenir les agriculteurs traditionnels dans une société industrielle, voire postindustrielle (encore en vogue aujourd’hui, ce terme était déjà utilisé par le libéral Jean Lesage au tournant des années 1960). Blaney pourrait peut-être ainsi raviver une vieille série de liens politiques entre les agriculteurs de l’Ouest canadien et ceux des vieilles terres de la Côte-du-Sud, au Québec.

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Maxime Bernier portant le Coquelicot de la Légion canadienne.

Il existe plusieurs façons de se positionner en politique partisane. Les actes sont aussi importants, voire plus importants que les paroles, y compris symboliquement (le symbolique et le matériel s’entremêlant toujours de quelque façon). Si les philosophes du langage ordinaire répètent, depuis les travaux de J. L. Austin sur les énoncés performatifs, que parfois « dire, c’est faire », les sciences sociales soutiennent en principe et en pratique que « faire, c’est dire ». Les concepts de « script normatif » et de « texte social », par exemple, désignent alors la trame d’attentes sédimentées quant à ce qui peut être dit en actes, par qui, où, quand et comment. Qu’en est-il de la performance de Blaney à Saskatoon? Qu’a-t-il dit et comment s’est-il positionné, en actes? Pour cette lecture pragmatique, il est utile de prêter attention à la tenue vestimentaire de l’ancien ministre de la sécurité publique, tenue qu’on supposera raisonnée pour l’occasion.

C’est donc le cou serré par sa bonne vielle cravate carottée rouge, noire et blanche – « bonne vieille » car déjà aperçue dans le passé –, avec une chemise blanche et un veston noir très classiques, que Blaney s’est présenté sur scène à Saskatoon. Le débat ayant lieu le 9 novembre, 48 heures avant le Jour du Souvenir, chaque candidate et chaque candidat portait au revers gauche, « près du cœur », un coquelicot rouge. À mon sens, c’est essentiellement par sa façon de porter le coquelicot que Blaney, qui avait la chance de se retrouver au milieu de la douzaine de candidates et de candidats formant une ligne droite, a tenté et a réussi à se démarquer du lot. En effet, l’ancien ministre des anciens combattants ne portait pas sa fleur du Souvenir avec nonchalance et inattention, comme plusieurs qui le font peut-être simplement par habitude, par un patriotisme que je dirais de basse intensité. Ceteris paribus, Blaney a choisi la flamboyance raisonnée.

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Steven Blaney portant un sâpré gros coquelicot qui semble être la vraie fleur.

D’une part, comme la journaliste de CTV News Laura Payton l’a remarqué quelques minutes après le début de sa couverture du débat, Blaney a choisi de porter un « coquelicot énorme » (enormous poppy). Selon mes recherches, ce coquelicot ne provient pas de la Légion canadienne, qui agit officiellement comme « gardienne du Souvenir » depuis 1948. À tout le moins, la Légion n’en produit pas de semblables à grande échelle. Outre le petit Coquelicot (marque déposée) en plastique, porté par l’ensemble des candidates et candidats à la chefferie conservatrice et apparemment par environ la moitié des citoyennes et citoyens canadiens dans les jours précédant le 11 novembre, ou le 11 novembre même, il semble que la Légion produise seulement deux autres modèles. En effet, dans le Manuel du coquelicot mis à jour en avril 2016, à la question « [e]xiste-t-il d’autres types de coquelicots », on donne cette réponse :

La légion a actuellement une épinglette du coquelicot en métal avec les mots « Nous nous Souvenons » sur une bannière inférieure. Un coquelicot autocollant tout à fait approprié pour les vêtements est aussi offert. (p. 42)

La fleur portée par Blaney à Saskatoon donne en fait l’impression de ne pas être en plastique, mais bien d’être la véritable fleur coupée, papaver rhoeas. Cette possibilité – peu importe la vérité, c’est d’abord cette impression qui compte en contexte médiatique – signale un souci accru du Souvenir, surtout en comparaison avec les autres candidates et candidats qui portent la fleur usuelle, normale, distribuée par la Légion chaque année. Sur la page Wikipédia de Blaney, on peut d’ailleurs le voir portant un coquelicot très similaire à Québec, en 2014. Constance dans l’élégance?

D’autre part, Blaney a confirmé qu’il faisait bel et bien un usage raisonné, ostensible, du coquelicot en y consacrant sa dernière intervention de la soirée. Alors que les candidates et candidats pouvaient dire un dernier mot, Blaney a choisi de pointer directement son gros coquelicot et d’affirmer clairement que « nous sommes tous ici grâce aux gens qui ont servi dans les forces armées ». En choisissant un vrai coquelicot, ou ce qui lui ressemble infiniment plus que les autres coquelicots visibles au même moment, Blaney a peut-être rappelé un ancien usage aux gens d’un certain âge, sinon aux vétérans qui savent peut-être mieux que d’autres l’histoire de ce symbole. Dans la revue militaire canadienne 45e Nord, la journaliste spécialisée Nathalie Corneau rappelait récemment ceci :

À une certaine époque, il était possible de porter sur soi un vrai coquelicot. Mais, avec l’engouement des militaires, vétérans, familles et amis de porter un coquelicot pour commémorer le sacrifice des soldats canadiens, impossible de disposer d’une quantité suffisante de petites fleurs symbole, afin d’accommoder tout le monde. Alors, c’est à ce moment que les militaires de l’armée, de la marine et de l’aviation qui avait été blessés durant la guerre, mirent la main à la pâte afin de confectionner des coquelicots. C’est après la Deuxième Guerre mondiale que les coquelicots que nous portons aujourd’hui furent fabriqués.

À tout le moins, Blaney a fait un effort supplémentaire, un acte symbolique qui s’est désigné lui-même comme tel à la vue du public en ne mettant pas seulement en jeu le symbole ou le signe du coquelicot rouge du Souvenir, mais la matière même de ce signe.

Kellie Leitch portant le rouge canadian qui est aussi la couleur du Souvenir

Blaney a signalé en actes qu’il préfère le produit d’une graine plantée et cultivée avec soin et attention, une délicate fleur qui a vécu et qui retournera bientôt à la terre, plutôt que le plastique industriel indécomposable. En mettant de l’avant cette « matière vive », la vie même dans sa fragilité et sa finitude (vieux trope de la symbolisation florale), Blaney se démarque de surcroit de sa principale adversaire sur le plan de l’« identité » et de la mise de l’avant des « valeurs canadiennes » dans la campagne à la chefferie. Kellie Leitch avait fait le choix audacieux de porter un flamboyant habit rouge en plus d’un coquelicot standard. Ce choix risquait toutefois de donner l’impression qu’elle ne portait pas le coquelicot. Blaney signalait symboliquement qu’il ne prendrait jamais un tel risque symbolique, lui qui est de surcroit constant dans son choix de coquelicot.

Malgré les apparences, il me semble peu probable que la tenue, le geste et les paroles de Blaney à Saskatoon aient eu pour objectif de s’adresser directement aux anciens combattants. Ceux-ci, en effet, ont subi de nombreuses coupures sous les derniers gouvernements du Parti conservateur, y compris lorsqu’il était ministre des anciens combattants. Des groupes ont dénoncé la réduction des services directs offerts aux vétérans (réduction justifiée officiellement en raison d’une « diminution de la demande », elle-même due au vieillissement et au décès de plusieurs anciens combattants), allant parfois jusqu’à parler de trahison conservatrice. Blaney leur tend peut-être la main, signalant qu’avec lui, les choses seraient différentes. Toutefois, il me semble plus plausible de considérer qu’il dit autre chose, ou en fait, qu’il s’adresse en vérité à d’autres : aux membres en règle du Parti conservateur qui voteront en mai 2017 et qui se soucient de la capacité du ou de la prochain(e) chef(fe) à rejoindre, à toucher l’électorat canadien dans son ensemble.

Dans l’imaginaire conservateur 2.0, c’est-à-dire dans le Parti conservateur tel qu’il a été reconstruit par Harper au cours des années 2000, la politique est une activité inextricablement matérielle et symbolique. Une chanson empathique adoptant le point de vue d’un Afghan qui doit faire face à l’armée canadienne envahissant ses terres devient en un instant un éloge des Talibans. Les coupures à l’aide directe aux anciens combattants sont accompagnées d’une augmentation significative des fonds destinés au Souvenir. Plus abstraitement, la logique de la valeur capitaliste, ancrée dans la matérialité, n’est pas l’antithèse de la logique du don et du défi, de l’échange symbolique, comme l’a laissé entendre Jean Baudrillard à une certaine époque, mais bien son envers le plus intime, son double indénouable, comme le même Baudrillard l’a plus tard énoncé. En politique partisane, il faut tenir ensemble ces deux plans, montrer, ou laisser croire à, une maîtrise de ces deux logiques, puisque l’État existe et agit à l’intersection des corps et du langage.

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« Mon coquelicot est le plus gros au pays. »

Celui qui a le plus gros coquelicot, présentement, même si, ou plutôt précisément parce que c’est une simulation, un simulacre électronique de coquelicot rendu possible par les nouveaux médias sociaux, c’est assurément le premier ministre libéral Justin Trudeau.

En se montrant à Saskatoon avec une délicate fleur véritable (ou un symbole qui en a toutes les apparences), avec un coquelicot du Souvenir plus gros et vivant que les autres, Blaney se montre plus élégant que Trudeau sur sa page Facebook. En traversant le fleuve Saint-Laurent à la nage à plusieurs reprises, en le « prenant d’assaut », Blaney montre également que malgré son âge légèrement plus élevé, il peut relever le défi que Trudeau lance régulièrement à la classe politique sur le plan de l’athlétisme. Reste à voir si cette maîtrise affichée des jeux symboliques saura toucher le Parti conservateur, qui rechignera peut-être aux excessives propositions de Blaney sur la découverture obligatoire des visages à travers le pays.

Si le diable est dans les détails, ne plongeons pas plus longtemps notre regard vivant dans le cœur sombre et rougeoyant de celui qui « aime [s]on lait canadien », car il pourrait nous faire faner comme un coquelicot véritable avant même la fin du Jour du Souvenir.

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Classé dans Simon Labrecque

Souvenirs imprécis de Conifères-les-Bains (att. Carl Bergeron, c.c. Simon Labrecque)

Par Dalie Giroux

DGp1Je connais Pintendre de plusieurs manières. Surtout par mon père, qui, enfant, y fréquentait le ranch d’un vieil excentrique. Pintendre derrière Lévis, Pintendre qui monte par en haut. Le bonhomme, s’appelait-il Joe, Joseph, gardait des chevaux. Mal. Dans la cohue, la saleté, les mauvais traitements. À la dure. Toute sorte de chevaux lui passait entre les mains. C’était sa vie. Sa chambre était une sellerie, il vivait parmi les bêtes. Pas de femme, pas d’enfants. Il était plus cheval qu’homme, et sa vieille jument, il l’a nourrie jusqu’à la fin, à la petite cuillère. Après, la famille campée dans le démoniaque comté de Bellechasse, mon père a élevé des chevaux. À la dure, mais dans sa perspective à lui qui comporte une part de vérité, avec beaucoup plus d’humanité que Joe.

DGp2Je connais encore Pintendre pour avoir fréquenté le lac au sable, où les parents de mon père y ont possédé un petit chalet. Plutôt une boîte en papier noir, un chalet « pas fini » et qui ne l’a jamais été, juché sur une dune dans un pit de sable assez triste, où ma grand-mère accrochait des poulets sur la corde à linge pour les saigner, et en boire le sang chaud récolté dans une tasse – instrument de cuisine qu’elle appelait dans sa langue venue des profondeurs « une bolle ». On se baignait dans le « lac », souvent avec mon oncle trisomique, – c’était un grand trou d’eau dans le sable, pas loin des pylônes. J’y suis retournée une fois, l’hiver, faire du ski de fond. C’est un lieu ouvert, plat, une sorte de désert. Est-ce le lac Baie d’or, ou le site des Pins? Ça doit.

DGp3Je connais Pintendre pour avoir d’innombrables fois traversé son boulevard industriel, émerveillé toujours par la cour à scrap de Pintendre Autos, interminable, avec ses petites carcasses proprement alignées à perte de vue dans les grands champs fertiles – j’y suis allée quelques fois avec mon père, et aussi avec mon premier chum, chercher des pièces de rechange pour les rapporter au « beau garagiste ». Je me rappelle les concessionnaires automobiles et les autos un peu particulières que mon père y a achetées : une Peugeot bleu ciel avec un toit ouvrant, et une Lada marine qui a été rapidement qualifiée de citron. Je me rappelle tourner à gauche, sur ce boulevard, pour visiter le parrain et la marraine de mon frère, Gilles et Linda, qui vivaient alors dans un joli parc de maisons mobiles situé tout juste derrière quelque industrie de tôle industrielle ou de portes et fenêtres.

DGp4La route de Pintendre relie Lévis – le vieux monde, le monde des chantiers – et les terres – Bellechasse, la Beauce. Elle part dans ma tête d’enfant du chemin Saint-Joseph, juste au carrefour ensorcelé où a été exposée la Corriveau, et elle traverse une montée où se trouvent quelques érablières nettoyées de toutes les autres espèces d’arbre, c’est coutume. Elle mène à Saint-Henri, où dans le sous-sol de l’Église se trouvent les dépouilles des anciens curés, dont l’un d’eux montre son visage momifié par la petite fenêtre opérée sur son cercueil (c’est vrai, c’est mon père qui me l’a dit), et où se trouve un bar de danseuses, le Paradis, où il paraît que le curé de Saint-Lambert se rendait parfois l’hiver en ski-doo (je ne sais pas si c’est vrai). Elle mène à la route des jarrets noirs, ces beurrés séculaires émergeant de la swampe qui s’étend entre l’Etchemin et la Chaudière. Elle mène à la maison de campagne de mes grands oncles maternels, qui cultivaient dans une sorte de commune catholique des tomates et des framboises, qui prélevaient et débitaient du bois d’œuvre pour l’ébénisterie avec des machines hydrauliques cachées dans une belle grange, qui prenaient leur temps. Elle mène au Quatre chemins, entre Sainte-Hénédine et Saint-Isidore, où j’ai vu cet été une « maison à donner », avec sa porte d’entrée qui rase le trottoir. Elle mène au chalet de ma grand-mère Laflamme à Saint-Bernard, en face des Îles chez René, où ça sent le purin de cochon toute l’été et où il y a des tonnes de bleuets. Elle mène jusqu’au vieux chemin de Canada, Old Canada Road, jusqu’au Maine – et encore plus depuis que le Lévis-Jackman qui traverse toute la Beauce a été démantelé et l’acier des rails vendu on ne sait où.

Pintendre, la porte du monde « au sens arendtien » (ah ah).

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Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée

Critique de l’ouvrage Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec de Frédéric Parent, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, 281 p., et du roman Tas-d’roches de Gabriel Marcoux-Chabot, Montréal, Éditions Druide, 2015, 502 p.

Par Simon Labrecque

C’est à Saint-Aimé et Saint-Jean Chrysostome qu’il opérait, depuis plusieurs années sans doute, dans ces villages pauvres de la Beauce, ouverts par erreur à la colonisation. On avait rasé des forêts dures d’épinettes pour découvrir une terre ingrate et rocheuse qui n’arrivait pas à nourrir son maître.

Madeleine Ferron[1]

 

En arpentant les routes dites régionales ou secondaires situées sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, chemins sinueux numérotés dans les 200, on prendrait vingt heures (sans neige ni froid) pour marcher la centaine de kilomètres qui, à la fois, lie et sépare les villages de Lancaster, dans l’Érable, et de Saint-Nérée, dans Bellechasse, face à Québec.

Lancaster - Saint-Nérée modAujourd’hui, GoogleMapsTM et d’autres outils similaires permettent d’envisager rapidement quelques trajectoires distinctes pour cette traversée quasi complète de Chaudière-Appalaches d’ouest en est, le long des champs et des forêts, sans mettre le pied sur l’autoroute (auto-rut) 20 – traversée quasi complète car la région s’étend à l’est de Saint-Nérée et que Lancaster se situe à l’ouest de Lotbinière, donc dans la région Centre-du-Québec. Le trajet direct le plus méridional donné à voir par le Cartographe californien part du bureau de poste de Lancaster, traverse les villages de Sainte-Agathe, Saint-Patrice-de-Beaurivage, Scott, porte de la Beauce sur la rivière Chaudière, puis Sainte-Claire, sur l’Etchemin, et Saint-Lazarre-de-Bellechasse, pour arriver à Saint-Nérée par le 5e rang ouest. Au terme de ce voyage l’ayant mené d’un lieu isomorphe au hameau dénommé « Lancaster » par le sociologue Frédéric Parent dans Un Québec invisible, la pèlerine ou le pèlerin pourra rejoindre le 5e rang est pour y rendre ses hommages aux terres néréennes de Tas-d’roches, de l’écrivain, éditeur et chercheur Gabriel Marcoux-Chabot.

L’objet idoine de cette randonnée pensante pourrait être le faisceau des modes d’écriture permettant de rendre compte de manière non triviale de l’habitation des lieux. C’est du moins l’idée qui a émergé et insisté chez moi au fil de ma lecture syncopée des deux livres depuis l’automne[2]. S’ils relèvent en principe des champs distincts de la sociologie et de la littérature, un certain territoire et un souci du vivre- lient en effet ces deux ouvrages. S’y agitent des histoires de rangs, de villages et de ruralité qui demeurent irréductibles au graphe de type autoroutes-banlieues qui pèse lourd dans la trame du pays en périphérie des « centres urbains »[3].

La lecture conjointe d’Un Québec invisible (ci-dessous, U) et de Tas-d’roches (T) me pousse à formuler cette proposition sur la différence entre littérature et sociologie comme pratiques d’écriture : la littérature préserve les noms pour mieux imaginer des relations significatives, alors que la sociologie conserve les relations qu’elle formule au prix des noms. Ici, Marcoux Chabot situe très précisément les aventures de son personnage entre Saint-Nérée et la ville de Québec, alors que Parent forge le nom fictif de Lancaster pour analyser les rapports sociaux qui façonnent la vie quotidienne d’un village exemplaire.

 

Relations > Noms : le pari sociographique

details_L97827637250861Professeur de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, Frédéric Parent écrit dans une note de la section méthodologique de sa monographie : « Nous avons changé le nom réel de la plupart des lieux géographiques, ainsi que celui des habitantes et habitants du village pour des raisons juridiques. » (U, p. 21, note 40) Ces raisons ne sont toutefois pas explicitées et leur caractère « juridique » demeure énigmatique. Dans sa thèse de doctorat à l’origine du livre, Parent écrivait déjà que « [t]ous les noms pouvant faciliter l’identification du village étudié ont été changé »[4], sans discuter des détails de cette transformation. Dans un entretien à la radio de Radio-Canada le dimanche 7 juin 2015, l’animateur Michel Désautels a toutefois mentionné deux raisons plausibles pour l’anonymisation sociologique : le « souci de la confidentialité » et le désir de faire réfléchir à l’« exemplarité » des observations présentées.

Parent, spécialiste de la tradition monographique en sol québécois, a exprimé son accord et ajouté qu’il n’avait « pas le choix », lui, de respecter la confidentialité. Les chercheurs n’ont en effet pas le « privilège journalistique » de pouvoir choisir d’exposer ou de protéger leurs sources. Ils sont tenus de promettre et de produire un anonymat sécurisant, sanctionné par un « accord » signé avec les participantes et participants aux entretiens et à la collecte des données. On suppose que les comités d’éthique de la recherche universitaires sont les institutions qui imposent cette norme afin de protéger les sujets/objets d’étude. Dans un cas comme celui-ci, l’anonymat individuel ne suffisait pas pour objectiver et exemplariser « Lancaster ». Il fallait garder secret le lieu même, vu sa petite taille. En pratique, cette norme sociologique sert également à favoriser la continuité de l’approche mono- ou ethnographique elle-même, qui requiert d’établir des relations de confiance à répétition. Cette approche et la recherche dans son ensemble bénéficient de la promesse et de la production d’anonymat.

Un tel secret peut cependant avoir un effet pervers sur l’attention du lectorat (à moins que l’attention lectrice soit elle-même déjà pervertie?), si elle affectionne les jeux de pistes, la traque aux signes ou la chasse aux indices. Le camouflage ou le codage annoncé comme tel peut en effet être reçu comme une invitation à tenter de percer le mystère – et le verbe « percer » laisse entendre qu’une violence certaine peut être à l’œuvre dans la foulée de l’impression prenante d’être invité à essayer de démonter un dispositif de protection (le désir du hacker est de cet ordre). La note agit alors comme un défi, un appel à soumettre l’art d’écrire sociologique à l’art de lire critique. Et c’est ainsi que j’en suis venu à développer la fierté quelque peu adolescente d’avoir (selon moi) réussi à décrypter le vrai nom de Lancaster[5]… Lister les avantages et les inconvénients de l’exposition du résultat me fait toutefois croire qu’il vaut mieux ne pas insister, car un nom mènerait à d’autres, voire à tous. Plutôt rejouer La lettre volée.

Qu’en est-il du rôle de l’anonymisation pour favoriser la réflexion sur l’exemplarité des observations sociologiques? Le village analysé en profondeur, monographié par Parent, exposé comme la somme des relations sociales qui s’y jouent, pourrait-il être n’importe où? Tout sujet est-il réductible à l’ensemble des liens qui le traversent – tout point est-il strictement défini par son voisinage? En pratique, devrait-on alors simplement passer sous silence le fait que, à la fin de sa préface, le sociologue Marcel Fournier rebaptise l’auteur du livre qu’il présente depuis plusieurs pages « Frédéric Dion » (U, p. xii), plutôt que Frédéric Parent, sachant que l’erreur est humaine et qu’il est ici question de la fonction ou de la relation « auteur », qu’importe le nom réel de l’individu louangé?

Une réponse strictement positive à ces questions serait en accord avec plusieurs courants « relationnels » ou « relationnistes » de la pensée contemporaine, mais, pour sa part, Parent semble inviter à répondre par la négative. En effet, la région spécifique où se situe le village étudié est inscrite dans le sous-titre du livre : « enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec ». Les noms comptent malgré tout et les conclusions promises sont à saveur locale. La généralisation la plus pertinente serait à l’échelle de cette « grande région », sinon de la province (mais alors, sans compter les « régions éloignées », « ressources », etc.).

Dans la promotion et la réception médiatiques de l’ouvrage de Parent, la mention de la ville de Québec comme « centre » aura permis de lier la publication à ce qui circule depuis plusieurs années déjà, voire depuis Arthur Buies, sous le nom de « mystère de Québec ». Dans l’entretien radio de juin 2015, Parent a affirmé que cet angle était surtout celui de son éditeur, même s’il en traite dans son introduction et sa postface. Le « mystère Québec », ce serait donc surtout du marketing…

Ce n’est cependant pas que du marketing, puisque les faisceaux de relations singulières qui composent un village comme « Lancaster » sont liés à son histoire nécessairement unique, qui est enchevêtrée dans d’autres histoires uniques. Ici, il s’agit d’un village « ouvert » au milieu du XIXe siècle, à l’époque de la construction des chemins de fer du Grand Tronc et du National Transcontinental Railway. Il existe une série de villages semblables qui furent aussi des « stations » (Laurier-Station en préserve clairement le souvenir nominal), souvent adjointes de bureaux de poste, au sud du Saint-Laurent et des terres qui bordent immédiatement le fleuve, colonisées dans un premier temps.

Ces terres-ci ont surtout été colonisées à partir des terres longeant la Chaudière. Il y va donc d’une colonisation de deuxième ou de troisième vague, centrée sur le méridien liant « l’Europe de l’Amérique » aux États-Unis par l’ancien comté de Dorchester et se déportant progressivement vers l’ouest par le défunt tronçon Charny-Sherbrooke. Les « familles souches » identifiées par Parent comme des forces déterminantes dans la vie religieuse, économique et politique de « Lancaster » proviennent donc surtout de la Beauce, « ouverte » quelques décennies plus tôt, au milieu du XIXe siècle. Pour le sociologue, ces « familles souches » gardent encore aujourd’hui un pouvoir important, bien qu’elles doivent composer avec de nombreuses familles « anciennes », établies après elles (à l’époque où « le village » et « la station », entités distinctes, s’engagèrent dans des rivalités promises à l’incystance des « guerres de clochers »), ainsi qu’avec des familles « nouvelles », surtout liées au « développement local » et à d’autres initiatives technocratiques de l’administration provinciale ou régionale.

Pour Parent, la famille demeure en vérité le groupement ou le réseau le plus significatif en ces contrées. Ceux et celles qui vivent à « Lancaster » ou autour n’auront donc pas besoin qu’on leur donne « les vrais noms » pour reconnaître les réseaux qui dominent, que ce soit dans la sphère religieuse, l’économie régionale ou la politique municipale. Le lectorat pourra placer ses propres noms dans les structures et les dynamiques sociographiées et pourra traduire les variations de son histoire locale, selon les familles « souches », « anciennes » et « nouvelles » de son coin de pays. Comme en témoignent depuis longtemps la littérature et la télévision québécoises – disons, le Bouscotte de VLB –, ces configurations familiales en sol rural trament le pays incertain de ses coins les plus solides et francs à ses recoins les plus tristes et sombres, « la ville » pouvant dès lors y être perçue comme l’émettrice rayonnante d’un anonymat ou d’une déliaison salutaire – ou comme le terreau des miasmes du dérangement perpétuel et de la solitude massifiée, selon sa position dans l’antagonisme ville-campagne.

 

Noms > Relations : l’inscription romanesque

1C-tas-drochesLe village de Saint-Nérée fut fondé au milieu des années 1880, à la fin de la vague de colonisation durant laquelle Lancaster émergea. Le personnage central et éponyme du roman Tas-d’roches se prénomme en vérité Josélito. Né au Chili, sa vie en « bellechassoise contrée » est due à son adoption par un couple issu de ces familles que Parent qualifie de « souches », les Chabot et les Goulet. Après un prologue recommandant entre autres au lecteur de profiter de la longueur des chapitres pour les lire sur la toilette, le livre choral s’ouvre par une présentation des lieux et des généalogies marquées par un rapport hyperbolique à la quantité de roches du sol néréen.

Par les trois voix narratives qui s’enchevêtrent progressivement selon un marquage typographique original, l’auteur brode donc des relations et des péripéties fictives sur des noms réels qui ancrent l’acte de conter et enracinent l’objet-livre dans le territoire vécu. Il s’agit d’un processus littéraire classique. Le fait que Tasderoches (surnom à l’orthographe variable) se mette lentement à distinguer ces voix en lui, à les entendre et s’y adresser (frôlant la folie), complique le dispositif d’un tour (post)moderniste. Les trois voix, en effet, ne se soucient pas des mêmes noms.

Dans sa critique publiée dans Le Devoir en octobre dernier, Christian Desmeules a parlé de Tas-d’roches comme d’un « derby littéraire » et une « expérience de métissage extrême ». Il résume et commente ainsi l’enchevêtrement des trois voix narratives :

Au premier plan, un narrateur qui entend rapporter les faits au mieux de ses capacités, auquel s’ajoute une fable médiévale « donjon-et-dragonnesque » et, dans les marges, une série d’incantations en innu exaltant le territoire.

Des passages en innu? Écrire dans une langue qu’on ne parle pas soi-même? Bravo, oui. Mais dans le cadre d’un roman qui a pour épicentre le Cinquième Rang Est à Saint-Nérée, on peine à comprendre quelle est la fonction de cette acrobatie linguistique dans le cadre du récit, sinon celle de jeter un peu de poudre aux yeux du lecteur – qui était déjà en train de se les frotter.

Il aurait pourtant suffi de donner au protagoniste des parents biologiques montagnais pour que l’artifice poétique devienne tout à coup légitime dans le cadre du roman.

L’usage de la langue innue ruinerait donc le réalisme littéraire? Sans présumer des compétences linguistiques du critique, me fiant uniquement à ma propre incompétence en la matière (que je crois cependant représentative), il me semble plus juste de dire que c’est le nom « innu » qui dérange Desmeules, puisqu’il semble soucieux de faire remarquer à l’écrivain que Bellechasse n’est pas, selon ce qu’on peut en savoir, un territoire innu. Desmeules fait comme si Marcoux Chabot, néréen de naissance, s’était fourvoyé, ou comme s’il cherchait à leurrer son lecteur qui risque fort de mal connaître la répartition des nations premières dans la province – mais qui risque toutefois de se demander si les Innus ne sont pas plutôt sur la rive nord du fleuve…? Pour ma part, si je crois savoir que la troisième voix narrative est en « innu » (elle qui inclut souvent du français), c’est uniquement parce que l’auteur l’a écrit ainsi dans ses remerciements et que l’éditeur le mentionne en quatrième de couverture – parce qu’il est fait usage du nom « innu » (mais pas innu-aimun). En vérité, je ne saurais dire si la langue utilisée est celle des Abénakis, des Malécites ou des Hurons-Wendats, voire si c’est une langue autochtone ou une langue inventée. Je ne sais pas ça.

À mon sens, le fait le plus intéressant lié à cet usage d’une langue dont la présence même laisse songeur me semble précisément son caractère dépaysant, étrangeant ou forainisant. On y perçoit une altérité qui ne se réduit que partiellement par la traduction, car on ne saurait dire, lorsque des mots français sont inclus, s’il s’agit bien de traductions ou si la troisième voix est bilingue et dit des choses différentes dans chaque langue. L’effet réel de la présence de cette altérité pressentie comme originelle, comme étrangeté initiale du territoire autochtone à une langue venue d’Europe, est de donner à voir au lectorat sa propre pratique de l’ignorance et de l’évitement. Dans mon cas, du moins, j’ai souvent passé très rapidement sur ces passages, ne sachant les lire avec aisance et cherchant des repères familiers aux alentours, m’accrochant au mieux à la présomption d’une traduction qui n’est peut-être qu’illusoire. Ce regard évitant, je n’ai pu m’empêcher d’en reconnaître la semblance, le pratiquant presque chaque jour sans y songer en marge des transports collectifs : il est très proche du regard fuyant du passant dans la rue qui ignore intentionnellement, avec maints efforts, ceux et celles qui y vivent.

Marcoux-Chabot a donc le mérite de nommer, parfois à mi-mot, certains aspects négligés de la vie en ces latitudes. Outre la question des langues autochtones, il nomme parmi la culture quotidienne des jeux et des divertissements dont la présence manque, selon moi, à la monographie de Parent – à quoi joue-t-on à « Lancaster »? Songeons ainsi à la passion persistante de certains adolescents buveurs-de-bière pour Donjon & Dragons – c’était avant le speed et les écrans plats –, ou à l’importance des courses de démolition automobile (« la démol », le derby) dans la rivalité entre les villages et dans la structuration du temps libre passé à préparer des carcasses vouées à une rencontre entre-fracassante parfumée à l’essence un doux soir d’été.

En supplémentant son roman d’une bière artisanale produite par la microbrasserie Bellechasse, en documentant avec son frère Moïse ce geste d’une rare matérialité et en organisant un lancement néréen, Marcoux-Chabot affirme en actes son rapport nourrissant et apaisé au terrain mis en mots. Si la comparaison avec Fred Pellerin et Saint-Élie-de-Caxton s’impose d’elle-même (ou plutôt, avec l’aide de l’éditeur en quatrième de couverture), il faudrait aussi comparer ce rapport à celui apparemment plus trouble que Samuel Archibald dit entretenir avec Arvida, par exemple, lui qui se refuse à une littérature qui deviendrait outils du « développement régional », ou encore avec le rapport à la cartographie des expérimentations adolescentes travaillé par Geneviève Pettersen dans La déesse des mouches à feu. Avec son « lyrisme tellurique » (expression d’Archibald désignant une des tendances formant le « néoterroir »[6]), Marcoux Chabot devient sans doute avec ce roman le représentant le plus typique de ce que Benoît Melançon de L’Oreille tendue a surnommé joyeusement « l’école de la tchén’ssâ » en littérature québécoise, expression qui a connu un certain succès : « Cette école est composée de jeunes écrivains contemporains caractérisés par une présence forte de la forêt, la représentation de la masculinité, le refus de l’idéalisation et une langue marquée par l’oralité. » Si la production de colostrum par le héros néréen qui se relève à la toute fin déjouera assurément les prédictions quant à « la représentation de la masculinité » dans Tas-d’roches, peut-être faut-il souligner que la production de « lait paternel » est parfois un symptôme de la cirrhose. La forêt, quant à elle, est belle et bien présente, elle appelle en plusieurs langues et sait se faire entendre à qui de droit.

 

Ni sociologie, ni littérature?

À la fin de son introduction, Parent affirme : « Il semble urgent de constituer un observatoire de la ruralité contemporaine par des études ethnographiques qui dépassent les simples inventaires statistiques, lesquels ne permettent pas de nous faire connaître de façon approfondie le Québec des régions. » (U, p. 8) Des initiatives comme le numéro 295 de la revue montréalaise Liberté, « Les régions à nos portes », signalent que la littérature peut contribuer à une intelligence collective des modes d’habitation d’ici. La fiction se présente parfois comme une forme d’ethnographie et des sociologues savent déjà en reconnaître les mérites. Une forme réactivée d’études culturelles (expression que littéraires et sociologues semblent s’entendre pour détester) pourrait donner lieu et nourrir des liens entre ces multiples initiatives cherchant à produire un savoir du singulier.

Penser le singulier n’est peut-être possible qu’en combinant le savoir des noms et celui des relations, même s’il faut, dans la recherche, privilégier les uns au prix des autres. Dans une perspective conciliante, « libérale » ou « aristotélicienne », ce serait justement par leurs différences de point de vue que les écrits de Parent et de Marcoux-Chabot peuvent ensemble nous aider à penser les conditions et les conséquences de la vie en ces lieux mitoyens que sont les campagnes proches. À ces modes d’écritures, il faudrait sans doute ajouter des tentatives plus radicales, soit par leur intensité plongeant dans l’obscurité locale (un roman d’horreur à écrire sur une cabane abandonnée), soit par leur ampleur s’échappant jusqu’au confins d’un continent (les écrits de Jean Morisset, originaire de Saint-Michel-de-Bellechasse). Il s’agit de rendre compte de plusieurs hameaux liés aux centres urbains par des autoroutes offrant la promesse quotidienne d’une échappée dans la wilderness lointaine, mais qui débouche quotidiennement sur une municipalité domestiquée. Celle-ci n’est ni la ville, ni la banlieue, ni l’éloignement véritable, car contrairement aux régions « ressources », l’Érable, Lotbinière ou Bellechasse semblent immunisées contre la menace de la fermeture littérale, sinon contre la fermeture symbolique dont on les accuse en tant que foyers du Crédit social et d’autres forces « autonomistes ». Pour un bon moment encore, entre Québec et Montréal, ou Québec et ailleurs, il faudra bien pouvoir s’arrêter pour faire le plein d’essence.


 

Notes

[1] « Le Don de Dieu », dans Cœur de sucre. Contes, Montréal, Éditions HMH, coll. « L’Arbre » (vol. 9), 1966, p. 28 – livre achevé d’imprimé il y a cinquante ans, le 25 février 1966.

[2] J’ai acheté Tas-d’roches parce que la publicité mentionnait Bellechasse et une écriture héritant de Rabelais, Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu. J’ai demandé qu’on commande Un Québec invisible pour recension dans Trahir, afin de découvrir le village dont il y était question. Le livre m’a été envoyé gratuitement par l’éditeur mais, suite à un contretemps, j’ai dû le récupérer dans un lointain centre postal du parc industriel de l’arrondissement d’Anjou, à Montréal. Revenant en transport collectif, j’y ai découvert que le nom du village dont il est question est gardé secret. Cette péripétie a d’emblée marqué ma lecture; je ne suis pas certain d’en être revenu.

[3] Un signe distinctif de la banlieue récente par rapport au village plus ancien : le nombre d’églises par rapport au nombre d’habitants (1 pour 18 000 à Saint-Jean-Chrysostome, 1 pour 1600 à Lancaster; le premier « village » s’est assurément transformé en banlieue depuis la Deuxième Guerre mondiale).

[4] Frédéric Parent, Dieu, le capitalisme et le développement local : conflits sociaux et enracinement territorial. Étude monographique d’un village québécois, thèse de doctorat, Université de Montréal, 2009, disponible en ligne, p. 75, note 118.

[5] Quelques recherches électroniques ont suffi, ce qui peut semer le doute quant à la constance du dispositif de protection. Je suis d’abord parti du fait que le village décrit par Parent est situé à proximité de la fictive Rivardville (sic) et que cet endroit, selon les Propos rustiques publiés par l’abbé Camille Roy en 1913 et cités par Parent dans sa thèse (op. cit., p. 77, note 10), était autrefois surnommée « la métropole des Bois-Francs » (référence qui a disparu du livre). Cette dernière expression se retrouve mot pour mot dans un autre livre rendu disponible par GoogleBooksTM. Ensuite, le nom véritable de l’imprimeur de la monographie publiée à « Rivardville » pour le centenaire de la paroisse, inclus dans la thèse mais absent du livre, a permis de confirmer le nom du lieu repéré. Il aura ensuite fallu trouver un village à proximité dont les dates de fondation correspondent à celles de « Lancaster » et qui est également présenté comme ayant été nommé par un important colon capitaliste selon le nom de son village natal en Angleterre (U, p. 33) pour retrouver le nom original. À rebours, j’ai alors pu remarquer que le véritable nom de « Lancaster » apparaît une fois dans une note de la thèse, qui reproduit un extrait d’entretien avec un jeune producteur de gorets. C’est sans doute un oubli. Ce vrai nom n’apparaît pas dans le livre.

[6] Samuel Archibald, « Le néoterroir et moi », Liberté, vol. 53, no 3 (295), 2012, p. 17.

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La rue de Bellechasse en Montréal: doublures et replis topographiques

Par Simon Labrecque, Montréal

Il y a à Montréal-Nord une avenue René-Descartes parallèle au boulevard Maurice-Duplessis. Complètement arbitraire, mais néanmoins signifiant, .

Robert Hébert, « Carnet du chercheur »,
Le procès Guibord, ou L’interprétation des restes,
Montréal, Tryptique, 1992, p. 180.

Sur l’île de Montréal, il y a une rue de Bellechasse. L’ayant rencontré au hasard, en flânant, j’ai voulu l’expérimenter à pied et par écrit pour voir et faire voir ce qui peut la lier au comté de Bellechasse, réputé démoniaque ou démonique. Comment penser ensemble deux lieux liés par l’arbitraire d’un nom qui suggère qu’il y a là plus à penser? Cette question requiert d’approcher certaines conditions et certains effets de l’usage du langage. J’emprunterai la voie oblique des littératures grises et d’une lecture de Docteur Ferron, livre terminé par Victor-Lévy Beaulieu il y a exactement vingt-cinq ans, le 5 septembre 1990.

 

Point de vue d’État

La rue de Bellechasse en Montréal s’étend d’ouest en est, parallèle au très long boulevard Rosemont une voie plus bas. En suspendant l’inclination cardinale automatique pratiquée par les insulaires, on dira qu’elle trace en vérité une ligne droite nord-est/sud-ouest, et que le boulevard se situe au sud-est. Dans l’autre sens, elle gît entre le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest, et la rue Châtelain, deux rues passées le boulevard de l’Assomption, à l’est. Administrativement, elle est donc contenue dans un seul arrondissement, Rosemont–La Petite-Patrie. Culturellement, quoique peut-être anachroniquement, la rue de Bellechasse est entièrement du côté « franco » de l’île. À l’orient de la Main, frontière tenace que plusieurs aïeux francophones n’osent pas traverser à ce jour, elle reçoit depuis longtemps les vents dominants, avec tout ce qu’ils ont pu charrier de matières trémo- et paranogènes.

Selon le Répertoire historique des toponymes montréalais, la rue de Bellechasse a été nommée ainsi le 29 mai 1911. Son nom « rappelle le comté de Bellechasse dans la province de Québec, en face de l’île d’Orléans ». En ce même jour de mai,

la Ville a changé 155 noms de rues, soit que ces noms faisaient double emploi, soit que d’autres raisons juridiques justifiaient ces changements. Il semble que la Commission spéciale des noms de rues avait épuisé son répertoire de nouveaux noms, puisqu’elle utilisa six noms de comtés du Québec sans parler des noms de villes, de villages, de lacs et de rivières du Canada.

Selon la Commission de toponymie du Québec, le nom de Bellechasse, pour sa part,

tire son origine de l’île de Bellechasse, désignée en 1632 sur la carte de Champlain sous le nom Isle de Chasse. Il s’étend par la suite à la seigneurie dont l’acte de concession du 28 mars 1637 fait allusion au « ruisseau nommé le Ruisseau de belle chasse ». Sur le plan électoral, la désignation apparaît en 1829 et s’est maintenue depuis, bien que les limites aient été plusieurs fois modifiées.

Cette nomination d’un lieu de l’ouest à partir d’un lieu de l’est peut sembler anodine, mais si l’on en croit certains passages écrits de la main de Victor-Lévy Beaulieu, elle renverse le sens habituel des répétitions toponymiques signifiantes dans la belle province.

 

Déambuler et écritures

Dans Docteur Ferron. Pèlerinage, texte terminé le 5 septembre 1990, il y a vingt-cinq ans, VLB mentionne l’existence de deux rivières du Loup au Québec. Il y a d’abord une rivière du Loup dans le comté de Maskinongé, à Louiseville en Mauricie. « D’abord », puisque c’est là qu’est né Jacques Ferron, dont la jeune mère aimait peindre à répétition un bras de la rivière. Il y a ensuite une rivière du Loup qui se jette dans le fleuve à Rivière-du-Loup, dans le district de Kamouraska dans le Bas-Saint-Laurent, à l’ouest des Trois-Pistoles et au nord du Témiscouata. VLB a passé une partie de son enfance dans la région, à Saint-Jean-de-Dieu. Enfin, bien qu’il n’en soit pas question dans Docteur Ferron, il y a une troisième rivière du Loup en Beauce. Celle-là n’est pas un affluent du Saint-Laurent, mais de la rivière Chaudière, qui elle se déverse dans le fleuve à Saint-Romuald, passé les chutes de Charny.

 

Rivière du loup

La rivière du Loup, peinte par la mère de Jacques Ferron (détail tiré d’Au pays de l’enfance).

 

VLB lie ce dédoublement des rivières du Loup à son propre rapport de reprise et de continuation de l’écriture ferronnienne. Il fait dire à Abel, son alter ego accompagné par Samm, une Montagnaise de Pointe-Bleue, et Bélial, qui procède du Malin :

C’est que, dès sa naissance, le 20 janvier 1921, Jacques Ferron a toujours habité le monde d’en haut tandis que moi, c’est celui d’en bas qui m’a été dévolu. Même géographiquement, c’est là une théorie qui se tient. Car qui dit géographie dit toponymie. Et la toponymie québécoise a toujours été partagée en deux : à l’ouest de Québec, c’est le pays d’en haut. À l’est, c’est celui d’en bas. Et les gens venus de l’ouest qui se retrouvaient dans l’est nommaient les nouveaux lieux selon ceux qu’ils avaient connus dans leur profond pays d’enfance. C’est pourquoi on a une rivière du Loup d’en haut, qui traverse Louiseville, et une rivière du Loup d’en bas, en amont de la ville du même nom. Il fut donc une époque où le pays se répondait à lui-même dans ses nommaisons, en tout cas le croyait-il. Mais c’était de l’usurpation pour le monde qui vivait dans le haut et ne faisait que s’assurer dans sa pérennité de notable. Et Louiseville, en 1921, c’était quoi sinon une banlieue de Trois-Rivières, c’est-à-dire tout ce dont on peut profiter parce qu’on peut choisir, sans risque d’y laisser sa peau, entre Québec et Montréal? Pour les pays d’en bas, ce n’était pas la même histoire. Encore aujourd’hui, on retrouve peu de monde à Westmount, Mount-Royal et Outremont qui vient des pays d’en bas. On y retrouve plutôt ceux qui ont émigré des pays d’en haut, y compris Marcelle et Madeleine, les sœurs de Jacques Ferron qui y vivent, et qui, en plus, y vivent dans la fierté d’elles-mêmes[1].

La précédence historique de la nommaison lupine d’en haut est difficile à prouver. La Commission de toponymie n’offre rien de décisif sur ce cas : il est assuré que le nom de la rivière du Loup d’en bas était utilisé à la fin du XVIIe siècle, mais il n’est pas impensable que ce fut aussi le cas pour celle d’en haut. Nous sommes ici en pays incertain. Ce passage du pèlerinage a toutefois le mérite certain d’attirer l’attention sur ces singuliers dédoublements toponymiques qui replient sur lui-même (ou sur soi) un territoire marqué depuis longtemps par des déplacements, au risque d’y laisser sa peau, selon les aléas de la phynance et d’autres sorts.

 

Tangente – centres

Le grand roman de Jacques Ferron, Le ciel de Québec, publié aux éditions du Jour (où travaillait VLB) en 1969, gravite autour et marque le centre de ce pays qui se répond ou croit se répondre par ses nommaisons. Québec est le nœud, la brèche, le petit trou laissé en l’origine par le compas qui s’y dresse pour tracer le cercle d’un récit influent. Selon ce que nous nous racontons à propos de Cartier, de Champlain et de la « descouverture » du grand fleuve, c’est le camp de base du « fait franco », en principe sédentarisé mais en pratique toujours intenable. Québec est le lieu de départ (et parfois de retour) de milles voyages et voyageurs plus ou moins colons, qui ont « ouvert » le territoire aux enfants-fragments d’Europe (dixit Louis Hartz), plus ou moins violemment mais violemment quand même. Si c’est bien là le lieu où se distinguent le haut et le bas, icitte, c’est une ligne de partage des eaux dont il nous faudra bien finir par apprendre à déplier la teneur et saisir les ressorts.

Située en 1937, l’action qui compose Le ciel de Québec oscille entre deux extrémités géographiques qui permettent d’en retracer le centre narratif spectral, effacé, voilé. D’une part, il y a non seulement Sainte-Catherine de Portneuf, mais aussi l’Edmonton des Métis, à l’ouest, avec ses troupeaux de chevaux à ramener vers l’orient. D’autre part, il y a Saint-Magloire et le village des Chiquettes, à l’est, sur la rivière Etchemin. L’Église tente de transformer les Chiquettes en paroisse, de « civiliser » ce lieu d’une mêlée d’histoires. Le centre du livre semble donc être Québec, quelque part entre la Haute et la Basse ville, rue Saint-Vallier ou Saint-Paul. Toutefois, dans l’orientement, selon le beau mot qui ouvre L’amélanchier, tout penche sans cesse vers l’est. Plus précisément, tout penche et pèse et tire vers ce double village de Saint-Magloire (haut, réel) et des Chiquettes (bas, fictif), donc vers Bellechasse. C’est là le lieu d’une résistance certaine mais difficile à la violence coloniale catholique qui emprunte les voies retorses de la diplomatie de l’enfant miraculé, comme les mots de la vieille capitainesse et sage-femme des Chiquettes les exposent, au chapitre X. C’est entre Québec et « l’entre-deux rivières, la Chaudière et l’Etchemin » (incidemment, là où j’ai grandi), que devait aussi se dérouler la suite, annoncée sous le titre La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché, métis des Chiquettes devenu travailleur d’élections/fier-à-bras impliqué dans quelques incendies et trafics d’influence à Québec. « Jacques Ferron ne l’a jamais écrit, preuve que la vie amérindienne ne pouvait renaître une fois le village des Chiquettes devenu la paroisse de Sainte-Eulalie. Pour les Blancs, même aujourd’hui, les Amérindiens ne peuvent être qu’au commencement des choses, nulle part ailleurs. »[2]

Dans Docteur Ferron, VLB tourne autour de Bellechasse sans toutefois s’y arrêter. Il considère que c’est là que gît le cœur de quelque chose qu’il faudrait apprendre à nommer, car dix ans après Le ciel de Québec, en 1979, il a extrait cet épisode des Chiquettes, fragmenté dans le roman, pour en faire le centre et le tout d’une pièce de théâtre : La tête de monsieur Ferron, ou Les Chians (épopée drolatique). Il y met en scène Ferron lui-même, en plus de ses personnages, ce que le docteur n’a pas apprécié. Dans son pèlerinage, après la mort de Ferron, VLB raconte qu’il s’en est toujours voulu d’avoir mutilé le Tout que formait le roman par sa fragmentation même, en plus d’avoir intégré dans la pièce des confidences que Ferron lui avait fait en privé : « je ne comprenais rien, pas plus mon admiration pour Jacques Ferron que le reste. Je ne comprenais surtout pas qu’il est interdit de s’immiscer dans les mots de l’autre, sauf comme lecteur. »[3]

 

Ambuler

La rue de Bellechasse en Montréal a son centre géographique – et peut-être narratif, du moins pour cette historiette-ci – en la bibliothèque de Rosemont, près du boulevard Saint-Michel. La façade de ce bâtiment donne sur le boulevard du même nom, mais le grand terrain pour lire aux grands vents d’été et d’automne donne sur la rue de Bellechasse. En ce point, elle est gardée de l’autre côté par une cabane en bois dans un arbre arborant pavillon pirate. C’est là où j’ai mis la main sur le Docteur Ferron que je dépouille.

J’arrive à ce centre, cette origine effacée, en géométrisant à partir des deux extrémités. Je les ai nommées : la rue Châtelain, à l’est, et le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest. En termes de lieux habités plutôt que de cartes imprimées, dans un souci proche des nombreuses traditions psychogéographiques expérimentales française, anglaise, américaine et bellechassoise, ce calcul tient la route, mais il faut préciser la toponymie avec d’autres noms.

Pour saisir un lieu, il faut y mettre les pieds, aller y voir et sentir. La perception et la réception habituelle de l’espace est d’ordre tactile[4]. Or, ici, l’ambulation chercheuse imprimera dans le souvenir musculaire de qui marchera la distance de la rue de Bellechasse en Montréal que cette voie passablement paisible lie l’un à l’autre la track de chemin de fer qui borde un fameux réservoir d’eau sur un toit d’ancienne usine, à l’ouest, et le terrain de l’Urgence psychiatrique de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à l’est. La rue de Bellechasse relie donc le grand air du terrain vague postindustriel vivifié par la fête créative aux limites du Mile-End aux couloirs sourds d’un espace d’apaisement-enfermement médicalisé éventuellement requis pour du silence en soi ou pour d’autres à la limite d’Hochelaga. Deux pôles « urbains », s’il en est. Qui jamais fait l’aller-retour?

 

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Le réservoir d’eau à l’extrémité sud-ouest de la rue de Bellechasse, immortalisé.

 

Plusieurs enfances, semble-t-il, puisque le long de la rue de Bellechasse en Montréal on trouve un nombre remarquable d’établissements d’enseignement. Sans compter les garderies, mais en incluant les bâtiments qui tournent le dos à la rue, j’en ai compté une douzaine. D’ouest en est, ou de gauche à droite sur une carte aux noms qui résonnent : l’École Père-Marquette, dans le parc du même nom; l’École Madeleine-De-Verchères; le Centre Marie-Médiatrice, longeant la rue Louis Hamelin; la Nesbitt Elementary School, le Centre d’intégration scolaire (« école privée d’intérêt public ») et le presque défunt Centre de ressources pédagogiques et éducatives, près de la bibliothèque de Rosemont; le Collège Rosemont et le Collège Jean-Eudes, encerclant l’aréna Étienne-Desmarteau près du parc Idola-Saint-Jean; l’École des métiers de l’informatique, du commerce et de l’administration, près du boulevard Pie-IX, juste derrière là où s’élevait l’Aréna Paul-Sauvé sur Beaubien, lieu historique où 3000 étudiants ont scandé « FLQ! FLQ! FLQ! » le 15 octobre 1970 et où René Lévesque a dit qu’on lui disait « à la prochaine fois! » le 20 mai 1980; et enfin, Vincent Massey Collegiate, l’École Saint-Jean-Vianney et l’École Marie-Rollet, près du parc de la Louisiane. Enfin, tout près de l’hôpital affilié à l’Université de Montréal, il y a le pensionnat catholique Notre-Dame-des-Anges, mais c’est au-delà de la rue de Bellechasse. Sur le chemin, on croise aussi de remarquables églises ukrainiennes.

 

Remplier

Dans Des liens (Paris : Allia, 2000), l’hérétique Giordano Bruno, brûlé à Rome par l’Église en 1600, distingue une trinité analytique de l’efficace : le lieur, le liant et le lié. Je suis peut-être lieur dans cette affaire, les deux liés étant les lieux nommés Bellechasse. Qu’est-ce qui agit alors comme liant et fait que le lien peut tenir – s’il le peut –, outre ce nom? À la Chambre des communes, les habitants du comté de Bellechasse sont représentés par Steven Blaney, du Parti Conservateur, alors que les habitants de la rue de Bellechasse sont représentés par Alexandre Boulerice, du Nouveau Parti démocratique. En cette saison électorale, devrait-on désigner le liant de ces deux lieux apparemment sans commune mesure comme la matière même de notre pensée politique canadian?

Si l’imaginaire politique d’ici est tendu ou s’il oscille entre la rue et le comté de Bellechasse, rappelons qu’une toile ou une peau tirée par deux points d’attache ou d’ancrage n’offrira jamais qu’une mince surface lisible à la fois. Le reste compose mille replis étoffés à parcourir.

Au pays des résonances, le rapprochement de doublons toponymiques comme matière critique a semblé heuristique-malgré-soi à quelques aïeux déjà[5]. Dans l’introduction à son Manuel de la petite littérature du Québec, VLB explique son choix de parcourir et de rendre compte des multiples monographies de paroisses, à l’invitation de Ferron. Après avoir décrit ses premières lectures aux franges de ce vaste corpus épars, il écrit :

Je savais ce que je cherchais : en fait, tout ce qui pouvait avoir un rapport, même lointain, avec les Trois-Pistoles du dix-neuvième siècle. En réalité, c’est tout le Québec qui devint bientôt, dans la fantaisie de mes recherches et de mes trouvailles, un vaste Trois-Pistoles dont la banlieue, Saint-Jean-de-Dieu, ne manqua pas d’être pour moi comme l’ambiguïté fondamentale de ce pays. Je vais m’expliquer mieux.

Saint-Jean-de-Dieu [à Montréal], c’est évidemment l’asile. Le lieu officiel de la folie. Là où la société enterre ceux qui lui posent une énigme. Mais il y a cet autre Saint-Jean-de-Dieu, dans les Hauts du Bas du Fleuve, un village celui-là. Malgré moi, j’ai longtemps fait une association entre les deux, une manière de pont schizophrène qui est devenu Chien Chien Pichlote dans Les Grands-Pères. Bien sûr, cela ne tenait à rien, absolument pas au lieu même qui ressemble, comme une goutte d’eau à une autre, à tous ces petits et pauvres villages québécois qu’il y a tout au long du fleuve Saint-Laurent – à ceci près qu’il y avait une arriérée mentale à Saint-Jean-de-Dieu, dans une famille qui n’était pas très éloignée de la mienne, une arriérée mentale artiste que l’on cachait parce que le monde riait d’elle; elle avait trente ans et portait encore des petits souliers d’enfants et des élastiques qui séparaient ses cheveux en deux longues couettes noires. C’était triste et comment être insensible à cette tristesse?[6]

Après avoir parcouru les récits de plusieurs gens semblables à cette artiste du village d’enfance, VLB se persuade d’une sous-jacence de sens en jachère :

Cette littérature souterraine, pleine de fous, de névrosés, d’infirmes, d’ivrognes, de mystiques, de martyrs et de malades, avait, devait avoir un sens. Infiniment misérabiliste, que disait donc cette littérature? Et que signifiaient tous ces gens mal pris qui, dans leur vie, étaient partis du mauvais pied? N’y avait-il pas dans tout ça une imagerie qui, dans un temps de notre histoire, nous avait été fondamentale? Et plus qu’une imagerie, cela ne nous révélait-il pas un inconscient collectif qui cherchait maladroitement à se manifester, à s’exprimer et, finalement, à se libérer?[7]

L’introduction se termine par ces mots, réimprimés sur la couverture de la réédition du Manuel par Boréal Compact en 2012 : « Il y a un sens à tout, même dans l’insensé et le tragiquement dérisoire. » Il faut prendre la mesure des possibles ouverts par cette phrase et se garder de tout réduire à un seul sens, celui d’un d’État messianique par exemple.

Fait intéressant, « l’ambigüité fondamentale de ce pays » exprimée par la double nommaison de Saint-Jean-de-Dieu a été nommée d’un coup, pour ainsi dire. En effet, le Saint-Jean-de-Dieu de l’est a été nommé ainsi en tant que paroisse en 1873 et l’Hospice Saint-Jean-de-Dieu à Montréal a été inauguré en 1875 suite à une entente signée en 1873. Ici, la nommaison de l’est et la nommaison de l’ouest se confondent donc dans le temps. Toutefois, le nom de l’hospice est plus pesant que celui du village : il prime dans l’imaginaire.

 

Pavillon Rosemont

Le pavillon Rosemont, avec indications pour la réception de marchandises, l’urgence psychiatrique et le bâtiment G.

 

Terrains vagues, petits bois, bouldozeurs

Dans Le théâtre de la folie, en 1977, VLB écrit ceci sur le changement de nom du premier (ou du second!) Saint-Jean-de-Dieu :

Ainsi, il y a quelque temps, l’asile Saint-Jean-de-Dieu est devenu l’hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, ce qui est à désespérer d’une société qui nomme pareillement ses ponts-tunnels et ses lieux d’enfermement, faisant illusoirement triompher le bon sens, aussi bien dire la schizophrénie automatique d’une collectivité tendant au nivellement, celui qui ferait paraître normal et intégré ce qui n’appartient qu’au domaine du Mystère et de l’Irrationnel, donc ce qui est important de ne plus entendre – ce refus de l’Autre, ce refus de la Parole qui ne fonctionne pas au rythme de ces ordinateurs que nous sommes nous-mêmes devenus, programmés dès notre naissance à n’être que répétitions, c’est-à-dire choses déjà sues et choses déjà dites, dans le grand cirque du langage in-signifié parce que toujours pareil[8].

Bien entendu, Louis-Hyppolite Lafontaine n’est pas qu’un nom partagé par un pont-tunnel et un hôpital psychiatrique, deux lieux de circulation et d’enfermement idéalement provisoire. Il nomme aussi une école, un parc, un boulevard, une avenue, etc. Surtout, l’héritage et la signification historique des actions du porteur du nom, réformiste réputé défenseur des francophones, demeurent disputés. Il est surtout intéressant, je crois, de rappeler le fait oublié que Lafontaine est l’auteur, avec Jacques Viger, de l’ouvrage documentaire De l’esclavage en Canada, publié par la Société historique de Montréal en 1859.

On pourrait croire que le changement de nom de l’hôpital psychiatrique aurait menacé ou même détruit le lien ou l’association qui « bien sûr, ne tenait à rien » pour « l’écrivain national » (dixit François Ouellet), mais celle-ci tient toujours dans le texte beaulieusien. En 2008, par exemple, ce dédoublement est mentionné dans une émission radiophonique avec Dany Laferrière, où VLB raconte qu’en arrivant à sa nouvelle école à Montréal-Nord, son frère s’était fait demandé d’où il venait pour parler si mal l’anglais. Il avait répondu « Saint-Jean-de-Dieu » et avait provoqué l’hilarité parmi les élèves. L’enseignant avait rétorqué qu’il devrait peut-être y retourner. C’est ainsi que le « pont schizophrène » est apparu, avant d’être œuvré dans l’écriture – avant que VLB apprenne que Jacques Ferron travaillait à cet hôpital, comme le raconte Les salicaires dans Du fond de mon arrière-cuisine, et avant que l’Éminence de la Grande Corne ne tue le personnage central des Roses sauvages en le faisant sauter de la tour d’eau de Saint-Jean-de-Dieu, par exemple.

C’était en 1971, l’année où l’ancien Sanatorium renommé Hôpital Saint-Joseph, fondé par les Sœurs de la Miséricorde en 1950 au bout de la rue de Bellechasse, était fusionné avec l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. Les lieux étaient alors reconnus pour leur caractère paisible et aéré, surtout par comparaison aux environs des bruyantes shops Angus. Aujourd’hui, il en va bien sûr tout autrement. Même la mêlée devenue typiquement rosemontoise d’appartements et de maisons semble menacée : toujours plus de condos s’érigent à l’horizon, portés par le rêve de devenir propriétaire, « maître chez soi », souverain; les shops Angus sont devenues des condos au cœur d’un « technopôle ». Du haut d’une tour à condos dans Rosemont, je suppose qu’on voit assez bien, à l’horizon, les raffineries pétrochimiques qui font pencher toute l’île vers l’est. Il faudrait monter y voir, ou demander à ceux et celles qui vivent en haut.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage, Montréal, Stanké, 1991, p. 53. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 37, en 2001.

[2] Docteur Ferron, p. 294.

[3] Docteur Ferron, p. 300.

[4] Voir Dalie Giroux, « Circulation / accumulation / liquéfaction, ou habiter la mondialisation », Milieu(x). Philosophie de terrain, no 1, 2013, p. 42-48. Le terme « réception tactile » vient de L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, de Walter Benjamin.

[5] Sur la notion de matière critique, voir Dalie Giroux, « Quelques éléments d’artisanat politique : accumulateurs de puissance, pygmées et nabots, jambes cassées par des mots, dieux égyptiens, culture électrique, objectivations autoritaires et autres matières critiques (une intervention peu pédagogique », texte de la conférence prononcée dans le cadre du cycle de conférences sur la théorie critique du GRIPAL (UQAM), le 16 octobre 2014, disponible sur Academia.edu.

[6] Victor-Lévy Beaulieu, Manuel de la petite littérature du Québec, Montréal, Éditions de l’Aurore, 1974, p. 17. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 22, en 1998. Également réédité en format poche par Boréal, collection « Compact », en 2012.

[7] Manuel, pp. 17-18.

[8] Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau suivi de La Sorcellerie en finale sexuée et Le théâtre et la folie, dans Œuvres complètes, tome 23, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1998, p. 93.

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Le démoniaque comté de Bellechasse: contribution de quelques filons

Par Simon Labrecque

Si vous vous donnez la peine de lire Faulkner, vous vous rendrez compte que ce n’est pas l’homme d’un continent, que c’est l’homme d’un comté. D’un tout petit comté du deep South.

Jacques Ferron, « Au pays de l’enfance »

Dans la section « Préjugés » de son texte « Je n’aime pas Hydro, m’aimez-vous quand même? », écrit et publié à titre de philosophe en résidence au OFF.T.A. puis repris par Trahir le 12 juin dernier, Dalie Giroux affirme avoir « grandi à Lévis, PQ et dans le démoniaque comté de Bellechasse » (je souligne). Cette dernière expression m’a saisi, peut-être même infecté. Depuis, elle ressourd irrégulièrement et insiste (ou incyste) de plus en plus pour être pliée, dépliée et repliée, approchée, ruminée, travaillée et pensée. Le syntagme s’est enfin imposé comme un titre – ou, pour le dire en jouant du style « réminiscences » de qui se commente en survivant, « [i]l me fallait d’abord trouver le titre de ma composition, car j’ai toujours été ainsi : je n’écris rien sans un titre qui me convienne. Il est l’incipide essentiel grâce auquel la suite peut s’inventer »[1]. Reste à faire l’expérience de ce que ce titre-ci peut s’inventer en suite.

L’entièreté de la phrase où se retrouve l’expression « le démoniaque comté de Bellechasse » suscite et demande réflexion, sans parler du reste du texte de Giroux et de tous les autres[2]. Ici, cependant, je concentrerai mon propos sur ce seul énoncé, sur cette proposition qui peut être phrasée sous forme de question : Bellechasse, démoniaque comté? Est-ce « simplement » une tournure de phrase, lancée au passage, ou bien – ces options ne s’excluent pas mutuellement – est-ce une caractérisation précise, songée? Comment réussit-elle à capter l’attention, à faire prise? Quel type d’attention convient-il de lui prêter? J’offre quelques filons pour construire l’objet problématique.

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Parc des chutes d’Armagh. Vue de détail de la face sud du viaduc de la rivière de la Fourche sous l’ancienne voie de chemin de fer. Pierre Lefebvre 2012, © Société historique de Bellechasse.

 

Savoir situer ces savoirs situés si tu sais que, là où tu es, savoir c’est huer

Je ne feindrai ni de savoir distinctement ce que Giroux entend par le mot « démoniaque », ni d’ignorer totalement les résonances et retentissements dont ce mot est capable en nos langues. Je questionnerai plutôt ce que ça fait qu’un territoire passablement bien défini administrativement, voire culturellement, soit qualifié de démoniaque aujourd’hui. Je cherche à établir quelle différence est introduite par ce geste singulier dans la multiplicité à la fois sédimentée et changeante de ce qui se dit, s’écrit et s’entend – et de ce qui ne se dit pas, reste inédit ou demeure inouï –, ces temps-ci, dans l’espace inextricablement matériel et symbolique dénommé vallée du Saint-Laurent.

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Carte de la MRC de Bellechasse avec les principales voies de la circulation automobile.

Dans l’économie du texte de Giroux, la qualification rapide du comté de Bellechasse comme coin de pays démoniaque participe à expliciter ce que l’auteure présente comme ses préjugés. Cette explicitation passe par une courte mise en récit, par un inventaire d’où elle vient et, donc, dans les limites de ce qu’une telle topo-généalogie permet d’établir sur ce plan, d’où elle écrit. Il y va d’un savoir situé, comme le dit même l’Académie (par plusieurs de ses membres) aujourd’hui, ou d’un certain génie des lieux, comme le veut l’expression vieillie. En effet, ce bref récit lie des énoncés de sagesse politique (le reste du texte) à un territoire historique; il les y ancre. Mais le récit de provenance se présente aussi comme un énoncé de savoir quant à une qualité d’un des lieux d’émergence de l’auteure – un savoir de soi, ou d’au moins un de ses habitats, dit démoniaque.

Dans ce contexte, et en écho à la multiplicité d’énoncés contemporains sur l’importance de resituer et restituer les savoirs situés qu’on a souvent tenté de tuer (au nom de l’Un, de la Science, de l’Universel) et qui consistent au moins en partie à savoir qui, quoi, où et quand huer[3], l’usage du mot « démoniaque » rend la provenance et l’émergence troubles. Celles-ci se mettent à osciller entre plusieurs esthétiques envisageables, des gravures de Dürer aux toiles de Bosch, de Dalí à Bacon, des pyramides d’Égypte, d’Iran ou du Mexique à L’Exorciste, The Shining et Twin Peaks, des sorcières de Salem aux West Memphis Three à Waco en passant par la musique de Led Zeppelin, Black Sabbath ou Offenbach à l’Oratoire, le cerveau de Kurt Cobain, celui de Lénine, les serial killers, les cris d’Antigone, Crowley, Artaud et Gauvreau, Néron, Caligula, César Borgia, les textes de Machiavel et de Nietzsche, le IIIe Reich, la Trinité, le monothéisme et le pétrole, Lovecraft et la Wilderness, Lionel Groulx, Blood Meridian, William S. Burroughs, Maurice Duplessis, le Manuel de la petite littérature du Québec, tel pensionnat changé en condos, tel bunker abandonné, tels plans génocidaires, Steven Blaney, Il était une fois des gens heureux, etc. La liste est potentiellement infinie, pratiquement contagieuse, toujours trop longue et trop courte : inventoriez vos démons et recoupons-les!

Séduisant et inquiétant, le qualificatif « démoniaque » incite – selon qui le lit – à arrêter ou ralentir la lecture. Il peut pousser à tendre l’oreille qui résonne du soulèvement en masse de questions démonologiques : qu’est-ce qu’un comté démoniaque? Celui-ci l’est-il plus que d’autres? Ce surplus propre à Bellechasse est-il quantitatif ou qualitatif? Y a-t-il là plus de démons ou de démoniaque qu’ailleurs, ou ce qui s’y trouve ou y passe tient-il du démoniaque avec une intensité hors du commun? L’énoncé n’exclut pas la possibilité que toute origine, toute généalogie relève quelque part du démoniaque ou du démonique, même si, avec Deleuze, nous pouvons désirer penser le démoniaque ou le démonique en rapport avec les lignes de fuite qui se passent d’origines, comme le rappelle l’énoncé de présentation de Trahir. Le daïmon vient bien de quelque part, même s’il sort des sillons…

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John Mark Byers maudissant, dans Paradise Lost.

Ces questions démonologiques ne sont pas liées à l’énoncé de Giroux sur le mode de la nécessité mais de la contingence, c’est-à-dire selon la façon dont je sens que l’énoncé me concerne. Il ne me concerne pas n’importe comment. Il ne capte pas mon attention, par exemple, en tant que, moi aussi, je serais né, aurais grandi ou résiderais dans Bellechasse. Ce comté, j’y suis seulement passé quelques heures, peut-être quelques jours à la fois, tout au plus. Cependant, j’ai grandi dans le comté d’à côté, le fâcheux comté de Lévis. C’est donc précisément en tant que voisin (d’enfance) que l’énoncé me captive : une voisine (d’enfance) me parle de « son » terrain, et puisqu’il jouxte celui qui fut « le mien », j’y regarde de près un peu malgré moi. Ce qui tient du démoniaque/démonique n’est pas réputé rester tranquillement en place, paisible et serein, mais est craint/connu pour sa propension à déborder, répandre, propager avec ruse et fureur.

« Mon » comté est-il également en cause? Est-il « infecté » lui aussi? Mais d’abord, est-il même question d’infection, de maladie, de malaise ou de trouble? Est-il question, ici, de quelque chose d’absolument négatif, ou les choses sont-elles plus compliquées, à l’image de la santé, petite ou grande, ou encore de la magie? Le mot démoniaque est-il, pour nous (donc en vérité), un mot de conjuration – et dans quel sens? La conjuration comme rejet, barrage et exorcisme, ou comme appel et invitation? Les questions s’emballent, s’enchaînent, mais il n’y a pas, en fait, de panique critique. La proposition de Giroux me semble plutôt exprimer « l’efficace spéculative, parole de dragon ou de transe et non de conseiller, [qui] s’adresse aux rêves, aux doutes, aux effrois et aux ambitions, non à la perplexité, au désarroi, aux états d’âme demandant repère »[4]. L’inquiétante qualité démoniaque est aussi passablement familière, et c’est justement de cette familiarité dont il s’agit (puisque c’est elle qui s’agite) dans l’usage du terme en passant, mot plié, noué.

 

Les gens d’hier en belle chasse

L’expression « le démoniaque comté de Bellechasse » évoque toute une littérature, celle des légendes mais aussi, de ce fait, celle de l’ethnographie, c’est-à-dire de la collecte et de la consignation par écrit d’histoires transmises oralement au cours d’enquêtes sur les modes d’habitation de la vallée du Saint-Laurent. L’expression pourrait être de Louis Fréchette, par exemple, qui venait de Lévis, ou encore de Jacques Ferron, qui, selon Victor-Lévy Beaulieu (VLB pourrait aussi l’avoir écrite quelque part, mais il faudrait avoir tout lu pour en être assuré), donnait lieu à une « magie retorse »[5] par sa plume.

Deux des Contes du pays incertain de Ferron, recueil d’abord paru en 1962, ont à voir avec le comté. Étrangement, ils ont aussi à voir avec quelque chose de démoniaque, démonique ou magique. Il y a d’abord « Cadieu », qui retrace le parcours d’un homme de Bellechasse passant par Montmagny, Berthier puis Québec, se rendant travailler sur la Gatineau puis à Montréal avant de revenir à l’origine pour l’acheter puis y mettre le feu. Tout au long, Cadieu est suivi ou précédé par l’inquiétant Sauvageau, qui « prend la religion à l’envers », se réjouit de l’incendie final de la maison d’enfance et semble d’emblée exercer un pouvoir sur le nombre d’enfants à naître dans le comté. Il y a ensuite « Mélie et le bœuf », récit encore plus troublant d’une dame vieillie de Sainte-Clothilde-de-Bellechasse qui contournera ou plongera dans « la folie stridente » en s’amourachant d’un veau qui deviendra apparemment, par l’alliance du mari et du curé de la place, avocat à Québec, puis qui reviendra lui aussi au bercail pour libérer son cri de poète. L’avocat-poète y « mena une existence appropriée à sa nature et il laissa dans Bellechasse, où il avait été surnommé l’Érudit, le souvenir d’un fameux taureau »[6].

La nouvelle mythologie ferronienne ne sort pas de nulle part. Bellechasse est depuis longtemps une terre de légendes. C’est même une des façons par lesquelles on peut le plus clairement (ou le moins polémiquement) en parler comme d’un démoniaque comté. Une légende du dix-neuvième siècle place le Diable lui-même, Satan en personne, au cœur du comté, sur une grosse roche de Saint-Lazare-de-Bellechasse. Comme toute légende, on en rencontre des versions qui diffèrent radicalement quant aux détails mais qui maintiennent l’essentiel. Ici, l’essentiel est que le Malin a été aperçu en train de zieuter longuement deux femmes à leur insu – trayant les vaches avant une danse un soir d’été, selon Évelyne Tran, ou se chicanant au sujet de la propriété (privée ou collective) de bleuets dans un champ à l’heure de la messe, selon Bibiane Grenier. Dans ce dernier cas, le Diable aurait été invoqué par une des femmes – « va donc chez le Diable! » – mais son apparition les aurait réconciliées dans la peur, autour de la pureté d’un nourrisson. Dans les deux cas, le Diable a laissé des signes géologiques de sa présence – les traces de ses griffes et de celles de son chien, ou celles de ses fesses dans la roche.

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Les griffes du Diable, Saint-Lazare-de-Bellechasse. Photographie Yves Rouillard, Photo Nature, 2002.

On rencontre par ailleurs des cas officiels d’excommunication dans le comté, une pratique qui signale du « démoniaque » à l’œuvre dans le rapport à certaines autorités. La légende dite des vieux fusils est rapportée par la Société historique de Bellechasse, qui écrit que peu après l’Acte de Québec de 1774, certains citoyens de la région se méfiaient encore de la Couronne :

Ils n’ont aucune confiance en la parole du gouverneur anglais. Restés amers après la Conquête qui a vu les armées de Wolfe détruire la ville de Québec et incendier la Côte-du-Sud 16 ans plus tôt, ils voient dans l’occupation américaine l’occasion de renverser le gouvernement britannique du Québec. De Kamouraska à Beaumont, la Côte-du-Sud est alors le théâtre d’une guerre civile. Pères contre fils, frères contre frères : 170 se joignent à la milice probritannique, dirigée par le seigneur Beaujeu de l’île aux Grues, contre 150 habitants qui se joignent à la milice proaméricaine. Cinq de ces 150 miliciens refusent de capituler et de se départir de leur mousquet français. Ils seront excommuniés par monseigneur Briand, septième évêque de Québec, pour avoir manifesté publiquement leur désaccord avec l’Église qui prônait la neutralité ou mieux, la collaboration avec l’armée anglaise du gouverneur Carleton. Le pouvoir venant de Dieu, on lui devait respect, mais les insurgés ne l’entendaient pas ainsi. « C’est assez longtemps prêché pour les Anglais », crièrent-ils. On est en octobre 1775. Chassés de la communauté, ils vécurent reclus au fin fond de la seigneurie.

Il paraît que « [p]ar soir de brume et de lune blafarde, on peut observer leur fantôme se promener autour de l’église, portant fièrement sur leurs épaules le vieux fusil français appelé mousquet ». Dans Originaux et détraqués (1892), Louis Fréchette situe ces événements à une date antérieure et y mêle le grand-père d’un certain Drapeau, dont il dresse le portrait. Il indique aussi que des territoires entiers furent excommuniés :

– C’est maintenant le pouvoir établi, mes frères, disait chaque pasteur dans son prône du dimanche; c’est l’autorité légitime; Dieu vous commande de vous soumettre et d’obéir.

C’était là la thèse que développait le curé de Saint-Michel-de-Bellechasse, dans son sermon du 13 juillet 1763, lorsqu’un homme se leva dans la nef et interrompit violemment le prédicateur.

C’était le soldat Drapeau.

– Monsieur le curé, dit-il, voilà assez longtemps que vous prêchez pour les Anglais, prêchez donc un peu pour le bon Dieu maintenant!

Cette algarade fit scandale, comme on le pense bien; et son résultat, grâce à la gravité exceptionnelle des circonstances, fut déplorable.

Deux paroisses – Saint-Michel et Saint-Valliers – qui avaient pris fait et cause contre leur curé commun, furent excommuniées en bloc par Mgr Briand, alors évêque de Québec.

La révolte dura des années; et l’on montre encore l’endroit profane où furent inhumés, sans les prières de l’Église, cinq des rebelles – trois hommes et deux femmes – qui ne voulurent jamais faire leur soumission[7].

Enfin, un des récits les plus tenaces d’ici, la légende de la Corriveau, provient tout droit du comté de Bellechasse, malgré les zigzags de la transmission et les aléas des restes. Aujourd’hui, la municipalité de Saint-Vallier, située au nord-est du comté et membre de l’Association des plus beaux villages du Québec, raconte ainsi l’histoire sur son site :

Le 15 avril 1763, alors que s’implante au Québec la nouvelle administration britannique, Marie Josephte Corrivaux, du rang du Rocher est jugée coupable d’homicide par un tribunal militaire composé d’officiers anglais, puis condamnée à être pendue près des Plaines d’Abraham. Sous l’ordre du gouverneur Murray son cadavre est mis en cage de fer laquelle sera suspendue à une potence sur la route de Lévis. La légende raconte que la Corriveau aurait tué ses deux maris, le premier en lui versant du plomb fondu dans l’oreille pendant son sommeil, le second, à coups de marteau. Plus de sept exécutions aussi morbides lui sont ainsi attribuées. Et la légende continue. La cage contenant son cadavre disparaît moins d’un mois après l’exécution, alors qu’elle devait rester suspendue indéfiniment. Selon la légende, la Corriveau se serait elle-même libérée; on fait alors état d’un cadavre, faisant des bruits de chaines et guettant les passagers tardifs pour les attaquer; on prétend même qu’elle traversait le fleuve pour accompagner les sorciers de l’Île d’Orléans dans leur sabbat.

Cette légende a marqué l’imaginaire dans la vallée du Saint-Laurent. Elle a été relue et réinterprétée de plusieurs façons. Wikipédia signale (de façon un peu étrange : en parlant de « récupération ») l’émergence de lectures féministes du récit dans les années 1970. Dans La sorcellerie en finale sexuée, un texte daté « Grand Morial, le 24 juin 1976 », VLB phrase ainsi l’importance de la dame : « Heureusement qu’il y a la Corriveau, seule Sorcière québécoise assumant le Mal intégral et figurant à elle seule tout le démonisme d’ici, rendant le reste d’une pâleur étrange, pour ainsi dire nulle et non avenue. »[8] Cette assumance, cet assumage ou cette assomption du Mal partirait donc de Bellechasse.

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Ma Corriveau au Théâtre d’Aujourd’hui.

En septembre 1976, Ma Corriveau, pièce d’abord écrite par VLB pour l’École nationale de théâtre en 1973 dans une mise en scène de Michelle Rossignol, était présentée au Théâtre d’Aujourd’hui dans une mise en scène d’André Pagé. L’auteur donne à Jos Violon, un conteur créé par Louis Fréchette, le rôle de narrer l’histoire de la Corriveau, qui est dédoublée en une Corriveau blanche et une Corriveau noire. Les mots ultimes de cette dernière, avant-dernière réplique de la pièce (avant le récit des voyages de sa cage, de « Piti Barnum » au « Bostéom Muséhome »), laisse entendre ce que cela signifie, figurer à soi seul tout le démonisme d’ici :

C’est ça, dansez mes bons zamis!… Arrêtez pas, arrêtez pas! Ah voyez ça, voyez ça!… Toute le Kébec est éclairé jusque dans ses fond’ments!… L’esclavage est fini, la peur est finie, la répression est finie! J’voyons déjà les loups, les ourses noirs, toutes les bêtes féroces, pis toutes les sorciers rouges descendre des montagnes du Nord, du Sud, de l’Ouest pis d’l’Est!… Moi la Corriveau, j’vas r’virer l’Kébec à l’envers!… J’vas l’faire danser dessus ma main!… Toute le monde d’ins rues!… Ça va t’trembler d’partout, ça va craquer d’partout… Ah l’orgie, la débauche, toutes les vices apparaissent!… Dansez, dansez!… Moi la Corriveau, j’vous l’dis : l’folklore, y achève… ça fait qu’profitez-en!… L’folklore, y va êt’e dedans nous aut’es, dans ses habits d’toués jours!… Pour toutes les grands bardassements, pour toutes les plaisirs!… C’t’à nous aut’es le Maléfice!… Œil pour œil!… Dent pour dent!… Le Mal, le Mal, enfin le Mal!… Maintenant, partout le Mal!… Dansez, dansez!… La magie est kébécoise!… Dansez, dansez!… Dansez pour qu’le Mal arrive!

« Toute le Kébec est éclairé jusque dans ses fond’ments », « L’folklore, y va êt’e dedans nous aut’es, dans ses habits d’toués jours! », « La magie est kébécoise! » : trois énoncés incantatoires, mais aussi trois axes de recherche noués ensemble, déjà travaillés de plusieurs façons dans les archives et les terrains plus ou moins démoniaques, tortueux, captivants et monstrueux. Il faut sans doute retourner y voir et le retourner comme de la terre, ce programme de recherche qui date de temps qui semblent passés, dans Bellechasse et ailleurs alentour, liant le plus proche et le plus lointain.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, 666 Friedrich Nietzsche, dythirambe beublique, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, Éditions Trois-Pistoles, 2015, p. 19.

[2] Parmi ces autres textes de Giroux, en lien avec le qualificatif « démoniaque » et la catégorie de « magie », je pense en particulier à « Comment fabriquer un État en Amérique, ou : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou », Cahiers des imaginaires, vol. 8, no 12 (« Critiques de la souveraineté. Interpellation plébéienne, récit et violence », coord. par Jade Bourdages et Charles Deslandes), mars 2015, pp. 67-88.

[3] Sur l’anathème comme acte de langage, voir Dalie Giroux, « Critique de la marde. Essai de pensée politique archaïque », Cahiers de l’idiotie, no 5, 2012, pp. 374-395.

[4] Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead. « Une libre et sauvage création de concepts », Paris, Seuil, 2002, p. 570.

[5] Victor-Lévy Beaulieu, « Jacques Ferron ou la magie retorse », dans Jacques Ferron, Contes, édition intégrale, Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1993, pp. 7-11.

[6] Jacques Ferron, Contes, p. 55.

[7] Louis Fréchette, Originaux et Détraqués. Récits, Montréal, Boréal (Compact Classique), 1992, p. 72.

[8] Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau, suivi de La sorcellerie en finale sexuée et Le théâtre et la folie, Œuvres complètes, tome 23, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1998, p. 89.

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