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Bête comme trente-six cochons – stupidité, débilité, argent

Par Cécile Voisset

J’ai cru pouvoir annoncer[1] que l’intelligence (une puissance, une faculté ou capacité) ne va pas avec le pouvoir, lequel va avec la ruse (violence indirecte ou non manifeste, moyen détourné d’avoir un pouvoir ou d’obtenir satisfaction aux dépens de quiconque). L’intelligence analyse et synthétise, lie, comprend, embrasse; elle relève de l’entendement, pas de la raison (pouvoir de délirer si elle est seule, raison ou pensée qui calcule), en tant que ce dernier s’accorde avec l’intuition : soit l’intellect et les sens. Elle est ainsi une faculté d’appréhender, de saisir intellectuellement et sans exclure la sensibilité, d’appréhender le réel ou de saisir la réalité sous une forme objective sans pour autant pouvoir la saisir en sa totalité. Ce réel, l’imbécile ne le saisit pas ou n’a pas de prise sur lui, un réel avec lequel il n’est pas en phase (l’imbécile ou un mal éclairé de par lui-même), sans prise directe avec lui ou comme manquant de prise de terre en quelque sorte, un écervelé.

Selon une veine deleuzo-guattarienne, qui converge avec une veine debordienne, l’analyse de l’imbécilité, c’est-à-dire de l’irresponsabilité et donc de la gravité, et conséquemment de la destruction, ne peut se passer d’une réflexion sur ses conditions de possibilité qui sont aussi (si on laisse de côté le cas de la débilité comme retard mental ou tare naturelle, défaut inné…) des conditions institutionnelles et économico-socio-politiques, en l’occurrence (puisqu’il s’agit du monde dans lequel nous vivons) celles d’un « capitalisme intégré », voire sauvage, qui touche jusqu’aux rapports privés, lesquels sont affectés par un intérêt commun non ou mal compris, autant dire par une lutte aveugle des intérêts toutes catégories confondues, de classe et de sexe et ainsi de suite.

L’imbécile se pense sans doute, sûrement, comme possédant; et il pense sans aucun doute qu’avoir et être sont la même chose. Son rapport à la réalité (Être) risque alors d’être affecté par son rapport à l’argent qui est pouvoir, ou qui est généralement utilisé comme tel et va avec lui. Ce pouvoir – l’argent –, son détenteur finit par croire que tout lui est permis sinon (ou même) possible.

Ces quelques idées ou notes de réflexions permettent de mieux articuler conceptuellement les rapports antagoniques entre stupidité, débilité et réalité (ou irréalité) au plan politique, au sein de la cité où nous vivons ou sommes. En tant que puissance de déréalisation précisément, l’argent ne peut que favoriser l’imbécilité, que l’entretenir ou la répandre, dans le système généralisé de la marchandisation : je paye pour obtenir ce que je veux (quel qu’il soit). Autrement dit, la réalité (l’effectivité de mon projet) est (paraît) à ma botte; j’obtiens – je le crois – ce que je veux dès lors que ce que je veux participe d’une objectivation, une représentation parfaitement ou en tout erronée et parfois inhumaine du point de vue de son contenu ou objet. À ce moment-là, le déni de réalité (l’imbécile ne voit rien, ne pense pas l’objet, mais n’a qu’à faire à une sorte de simulacre) porte sur le sujet (ou la subjectivité, peu importe ici) que je réduis à un bien, donc que je m’imagine comme susceptible d’appropriation (réduction de l’être à l’avoir). C’est la vieille idée du tyran (homme, enfant, employeur, marâtre, etc.) qui veut que tout lui appartienne, qui veut parce qu’il veut, autrement dit qui zappe[2] sur les possibles alors même qu’ils sont limités les uns par les autres, qu’on peut les distinguer les uns en regard des autres et qu’ils s’excluent mutuellement au moment de leur réalisation ou actualisation (cas du choix, de la décision).

L’image pasolinienne de la porcherie trouve un abominable renouveau politique et social dans le cas d’un capitalisme schizophrénisant. Le mal, pouvoir de détruire, n’est même plus envisagé ni pensé ou anticipé; il se produit sans étonnement (sans conscience d’une participation quelconque, sans réflexivité… sans pensée d’un rapport de cause à effet) et même, pour reprendre un terme à Hannah Arendt, banalement.

L’imbécilité est ainsi une puissance négative ou inversée (le mal est privation, idée spinoziste), une capacité de destruction en toute ignorance, et en conséquence une oppression sociale puisque l’irresponsabilité de l’imbécile retentit sur les autres ayant également à agir et, tant qu’à faire, à assumer leurs actes, à les réfléchir : autant s’en prendre à eux, à l’autre en général.

Les porcs, ceux que Gilles Châtelet visait dans son essai de 1998, n’ont que faire de l’intelligence ni de la création, du reste (qui est le contraire de la destruction, création ou naissance). Ce sont, si l’on étend le terme en son acception habituelle, des hommes d’affaires ou businessmen, spéculateurs dont les frasques et lubies peuvent dépasser toute chronique et virer à l’incroyable, à ce qu’on qualifie quelquefois d’« hallucinant » (à ne pouvoir y croire, adhérer). Par exemple, c’est la croyance que le mensonge (falsification de la réalité ou des faits) – mensonge ou biais qui est un cas de ruse – paye ou rapporte; c’est l’illusion de l’illusionniste (un con) qui ne s’imagine pas que les tours qu’il joue n’auront qu’un temps avec des suites dommageables ou franchement débiles, voire honteuses. L’imbécilité comme rapport à la réalité se définit donc aussi comme rapport social à autrui; l’imbécile ne se croit-il pas finalement seul en société?

La conclusion à tirer est alors la suivante : une réflexion sur la stupidité suppose une réflexion sur la réalité ou du moins sur le rapport que nous entretenons avec elle, rapport qui ne passe pas par une réflexion psychologique ou psychologisante souvent déterministe qui exclut toute excuse. Et, il faut insister, ce rapport (contrarié ou irréconcilié) risque d’être particulièrement clivant s’il se réduit à celui d’une classe, d’un genre, d’une ethnie, etc.

 

Bibliographie

Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs : de l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés (1998)

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie (deux tomes, 1972 & 1980), Qu’est-ce que la philosophie? (1991)

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1966)

Robert Musil, « De la bêtise » (« Über die Dummheit ». Vortrag auf Einladung des Österreichischen Werkbunds gehalten in Wien am 11 und wiederholt am 17 März 1937, in Tagebücher, Aphorismen, Essays und Reden, Rowohlt Verlag-Hamburg, 1955).

Pier Paolo Pasolini, Porcile (1969)

Alain Roger, Bréviaire de la bêtise (2008)

Avital Ronell, Stupidity (2002)

Bertrand Russell, An Inquiry into Meaning and Truth (1940)

 


Notes

[1] Cf. « L’effet de sidération ou l’invraisemblance de la bêtise », in Les-Philosophes.fr – accélérateur de lecture, 21 décembre 2018. Ce texte sur la stupidité était écrit sous le signe du pire (le pire!); cette fois, la débilité se pense et s’écrit sous le signe du trop bête (dommage!). Le présent texte fait suite à « La débilité » publié sur le même site le 22 avril 2019.

[2] J’emploie ce terme pour signifier l’omniprésence des écrans aujourd’hui, la domination de l’image dans une société de contrôle comme la nôtre.

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Donald Drumpf et l’idiotie

Par Simon Labrecque

Chacun peut faire qu’il n’y a pas de Dieu mais aujourd’hui ce qui a changé c’est que les salauds sont sincères.

Jean-Luc Godard, Film Socialisme

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Donald Trump (capture d’écran)
Crédit © Danny sur Twitter

Les succès contemporains de Donald Trump aux primaires du Parti républicain aux États-Unis d’Amérique suscitent chaque jour une foule de commentaires dans une pléthore de médiums : la radio, la télévision, la presse écrite, les blogues, etc. Ces commentaires plus ou moins analytiques sont souvent marqués de stupeur, du moins de ce côté-ci de la frontière. Ils formulent de manières diverses un questionnement qui signale une désorientation : « … jamais j’aurais cru… comment est-ce possible? » C’est peut-être ici que la science politique a un rôle à jouer dans l’espace public. À mon sens, il s’agit non pas d’un rôle explicateur, cherchant à abrutir ceux et celles à qui on prétend expliquer ce qu’ils ou elles croient ne pas comprendre – car déjà, la surprise est partagée par plusieurs « experts », même s’ils le nieront pour des raisons tactiques dans leur luttes quotidiennes au sein du champ disciplinaire –, mais d’un rôle de problématisation. Il s’agit d’aider à ressaisir comment, déjà, des savoirs pratiques œuvrent à la configuration collective du possible et de l’impossible, du pensable et de l’impensable. Ici, nous sentons bien que quelque chose cloche, qu’une étrangeté se profile. Le mot tyrannie, utilisé par certains de ses adversaires, n’est sans doute pas le bon, mais la manière dont il se rappelle à nous doit être remarquée, méditée et discutée.

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Donald Trump bisphotomontage où ses yeux ont été remplacés par sa bouche, l’aviez-vous remarqué?

À la certitude que Trump « ne sera jamais Président », encore dominante au début de l’hiver, succède désormais le doute, principalement exprimé sous la forme de l’incrédulité : « je ne peux pas croire… » Rien n’étant jamais acquis en politique – ni les victoires, ni les défaites –, s’agissant de se préparer à l’accueil vertueux de l’imprévisible, sinon de l’inexorable, il semble sage d’envisager la possibilité que Trump devienne Head of State suite à la prochaine élection présidentielle. Plutôt que de nous faire devins – ce qui requerrait de s’aveugler vraiment, si l’on était sérieux –, considérons plutôt l’idée insistante que, dans ces événements « primaires », c’est déjà la bêtise, la stupidité ou l’idiotie qui gagne du terrain sur la scène politique. Gardons en réserve la réplique immédiate qu’appelle cette dernière phrase : « comme si l’idiotie n’occupait pas déjà toute la scène…! » En discutant avec un historien amateur, spécialiste de l’émission Réplique d’Alain Finkielkraut et des changements de ton successifs du nouvel académicien, j’en suis venu à la conclusion qu’il faut ici tenter de saisir l’aspect décomplexé de l’idiotie politique contemporaine – d’où l’épigraphe de Godard sur une possible nouveauté, la sincérité des salauds, qu’on a probablement déjà vue à l’œuvre au Canada et au Québec.

Ami et partisan du travail épistémologique et politique des Cahiers de l’idiotie, qui cherchent à nourrir la production et la diffusion d’une science du singulier, c’est avec une certaine hésitation que je me risque ici à qualifier Trump d’idiot. Mais il est éminemment singulier… voyez sa chevelure, son visage, ses mimiques mussoliniennes! Trump est à tout le moins un idiotes au sens grec du terme, soit une « personne du privé », sans charge publique. Il est d’ailleurs fier de son inexpérience politique, qui permet à certains de croire qu’il est « différent » des autres politiciens de carrière. Pour reprendre une distinction de Max Weber dans sa conférence sur la « profession-vocation » de la politique (Politik als Beruf, 1919), Trump clame pour l’instant qu’il vit pour la politique, mais non de la politique.

Trump-Mussolini

Intéressé par le tirage au sort et la compétence politique de « n’importe qui », soucieux des processus par lesquels l’autorité est attribuée aux experts et autres spécialistes dans la formulation de décisions publiques, curieux de la généalogie polémique des figures ambigües de l’amateur, du hobbyiste, du profane, du dilettante, voire du littérateur, qui me semblent mettre en jeu l’idée que la vie politique est une affaire de savoir maîtrisé, possédé, contrôlé, qu’elle l’a déjà été ou qu’elle peut le devenir, je ne saurais retenir cette inexpérience contre l’homme. Cependant, comme l’a fait Hiéron, que l’on connaît par son dialogue avec Simonide sous l’autorité de Xénophon, Trump menace ou promet de passer du statut de « personne du privé » au statut de « tyran », turannos, personne du public qui se caractérise essentiellement par l’exercice solitaire du pouvoir politique à des fins personnelles, selon la classification classique des régimes par Platon et Aristote. Sur un tel usage du pouvoir, mon collègue René Lemieux me fait remarquer que Trump a annoncé qu’une fois élu, il modifierait le Premier Amendement de la Constitution, sur la liberté d’expression et la liberté de la presse, pour augmenter ses propres chances de gagner des poursuites en diffamation engagées contre ses critiques.

Dans cette pratique singulière de la « chose publique », les discours de services rendus à la collectivité sont seulement des outils rhétoriques, démagogiques, façonnés pour séduire la foule dont le charismatique prétendant a besoin pour accéder au poste de chef. Make America great again, n’est-ce pas le slogan vide par excellence, forme sans contenu dont le potentiel « remplissage » par des contenus spécifiques choisis de manière électoraliste effraie avec raison? Il semble y avoir une intelligence tactique à l’œuvre dans l’usage que Trump fait du langage en combinant des mots simples selon une syntaxe de « vendeur » :

Comment ne pas qualifier d’idiot quelqu’un qui déclare publiquement, en soulignant avec fierté la fidélité inouïe de ses partisans : « I could stand in the middle of 5th Avenue and shoot somebody and I wouldn’t lose voters »? Chose certaine, Trump ne donne pas l’impression de voir dans cette dévotion un appel à la modestie, à la responsabilité ou à la prudence dans l’usage de la puissance. Affirmant qu’il « connaît des mots, les meilleurs mots », il jugerait peut-être qu’il est de bonne guerre de qualifier un adversaire politique d’idiot, puisqu’il reconnaît que le qualificatif « stupide » est parfois le meilleur pour décrire quelqu’un – ou même l’ensemble du Département d’État, selon lui.

L’idiotie de Trump n’est pas celle du citoyen « privé » qui cherche à éviter les risques et les tourments de la vie publique (définition du bourgeois, selon Hegel), puisqu’il « se présente en politique ». C’est encore moins celle du philosophe self-reliant qui cherche à penser de manière autonome, à chasser la vérité avec amour. Ce serait plutôt l’idiotie de Hitler – du moins selon ce qu’en a dit Eric Voegelin dans son cours munichois de 1964, Hitler et les Allemands. Avant de crier au « point Godwin », mais aussi avant d’accepter la comparaison sans question, considérons l’argumentaire du politologue originaire de Cologne, réfugié aux États-Unis durant la Deuxième guerre mondiale en raison de ses travaux critiques sur l’État autoritaire et ses prises de position contre le national-socialisme. Ce cours a été prononcé alors que Voegelin était de retour en Allemagne pour fonder un institut de science politique, là où Max Weber avait enseigné avant lui.

Hitler et les AllemandsDans Hitler et les Allemands, Voegelin crée le concept de « syndrome de Buttermelcher » pour désigner la résistance à l’idée selon laquelle les Allemands se sont montrés idiots en portant Hitler au pouvoir et en l’y maintenant. Il nomme ce syndrome du nom de la rue où habite un citoyen allemand qui a écrit une lettre à un journal au sujet du « mystère Hitler ». Voegelin résume et commente ainsi la lettre et d’autres écrits similaires, dans un passage que les éditeurs français ont choisi d’imprimer en quatrième de couverture :

Tel est donc l’argument qu’on nous oppose : si Hitler avait été stupide ou criminel, étant donné que les gens ont massivement voté pour lui, cela aurait impliqué que, eux aussi, étaient stupides ou criminels. Or cela n’est pas possible. Donc Hitler n’était ni stupide ni criminel.

L’autre possibilité – mais c’est ce point qu’on refuse d’envisager – est qu’une très grande majorité d’Allemands, peut-être l’écrasante majorité, se sont en effet montrés particulièrement stupides et le sont encore aujourd’hui en grande partie sur le plan politique, et que nous nous trouvons ici dans une situation de corruption intellectuelle et morale, due à un certain nombre de facteurs qui ont porté le phénomène Hitler au pouvoir. Ce n’est pas seulement un problème allemand, c’est un problème international.

Dans un passage ultérieur que les éditeurs français incluent également en quatrième de couverture, Voegelin ajoute : « Car, parmi les droits de l’homme ne figure pas le droit d’être stupide et si la plupart des gens sont dépourvus de convictions et se sentent irresponsables, l’indifférence politique s’apparente étroitement à la perversion éthique. C’est un manque de culpabilité coupable. » Ces phrases ne s’appliquent-elles pas à Trump, qui semble revendiquer la stupidité comme un droit fondamental? La bêtise, qui tiendrait à une perte du contact entre le langage et la réalité, n’exclut pas l’intelligence, si ce n’est que l’intelligence tactique. Ainsi, un idiot peut devenir président!

Pour Voegelin, en politique,

le problème est toujours celui de la structure de la société, c’est-à-dire comment on peut organiser la société pour que ces types particuliers de simplicité et de bêtise ne dominent pas sur le plan social, ne déterminent pas la société et ne deviennent pas non plus actifs sur le plan politique (p. 93).

L’épisode « Hitler », en ce sens, est une « farce », un échec lamentable de l’intelligence. L’absence d’esprit interdit d’en faire une tragédie. On l’a vu venir, cette farce, et on l’a accueillie avec incrédulité, jusqu’à l’implosion névrotique finale appelant à l’autodestruction totale. Dans une telle configuration, que reste-t-il sinon la bouffonnerie?

donald-drumpfTrump a tout récemment été renommé Donald Drumpf par l’humoriste anglais John Oliver, dans son émission américaine Last Week Tonight. Oliver mise sur la sonorité risible du nom Drumpf – qui était le nom des ancêtres allemands de Trump, qui sont venus en Amérique –, en comparaison avec la sonorité gagnante du nom Trump. Rappelons que dans les jeux de carte, trump, c’est l’atout. Le verbe to trump signifie « prendre avec un atout », mais aussi « renchérir ». Le mot viendrait de l’italien trionfi, « triomphes ». Oliver suggère de valoriser le nom Drumpf pour diminuer la valeur monétaire et symbolique que Trump lui-même attribue à son nom comme « image de marque ». C’est là un geste nécessaire, nous dit le comique, par le fait que le candidat est imperméable aux critiques argumentées, à la mise en lumière de contradictions et à l’épreuve des faits. Il n’y aurait rien d’autre à faire que de tenter de convaincre les masses de l’idiotie de celui qui ne serait pas même l’« idiot utile » d’intérêts financiers supérieurs et de machinations plus obscures, étant d’un naturel erratique, colérique et imprévisible.

La science politique nord-américaine contemporaine – forgée sous l’influence de penseurs allemands qui ont eu la chance (ou les moyens) d’échapper au régime brutal du Troisième Reich et qui ont participé à créer ici, en exil, le concept de totalitarisme en questionnant la pertinence des mots « autoritarisme » et « tyrannie » à l’ère de l’électricité, du moteur à explosion, des camps et de la bombe atomique – peut-elle nous aider à ressaisir ce qui s’est passé pour que Drumpf devienne possible? Que sait-on de notre propre impression que, face à Drumpf, seule la bouffonnerie peut avoir un effet? Il semble que « la structure de la société », telle que la nomme Voegelin, y soit responsable. À mon sens, cette structure a favorisé la montée en puissance continuelle de la raison cynique, diagnostiquée par Peter Sloterdijk au tournant des années 1980 comme « fausse conscience éclairée », « conscience malheureuse modernisée » qui voit bien le Néant mais qui a développé la « souplesse psychique » pour l’intégrer au quotidien dans son existence. Le risque représenté par Drumpf, face à une telle « conscience », c’est alors de représenter un développement intéressant, une péripétie intrigante sur une scène que l’on croyait connaître par cœur, qui ne pouvait plus surprendre. Que la politique ne soit pas un divertissement, c’est ce qu’il faudrait démontrer – mais ne faut-il pas d’abord en être nous-mêmes convaincus?

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