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Être riche

Par Dalie Giroux, philosophe en résidence au OFFTA

Texte rédigé dans le cadre d’une résidence au OFFTA autour du thème du festival – un débat aura lieu le 14 mai à l’occasion du lancement de la programmation.

kermesseQuand j’entends « être riche », il y a toujours cette maxime un peu plate qui me vient en tête : cultiver l’être plutôt que l’avoir. Être riche alors voudrait ne pas vouloir dire « avoir », mais dire « être » – et ainsi on pourra se dire riche sans avoir une cenne. Mais c’est une morale frugale, peut-être celle de ceux qui aimeraient donc, finalement, avoir, et qui se fortifient par dépit d’être et de ne pas avoir. Notre cher ressentiment. C’est sans doute une maxime à la frontière du catholicisme et du new age – certainement pas de notre temps, certainement pas à cette époque-ci – où l’on cherche plutôt une forme de vie qui déchire le réel (miam). De toute façon, l’être se vend comme n’importe quel avoir, et donc on s’en torche.

Il y a l’autre côté de cette même médaille, qui dit que c’est beau l’argent, que c’est noble d’être riche, qui dit même qu’il faut être riche, qu’il faut créer de la richesse, et qu’en étant riche on contribue au bien-être de l’humanité. Selon cette vision, les riches font vivre les autres, les caves qui ne sont pas capables de créer leur propre emploi. Ricardo Larrivée qui pleurniche à la télé : « Au Québec, nous n’aimons pas l’argent, nous nous méfions des gens qui font de l’argent, nous n’aimons pas nos entrepreneurs. » Canoë qui me dit : « Vous voulez être riche? Quittez votre emploi! » Le héros culturel, l’être moral par excellence, c’est le riche. Mentalité esclavagiste, s’il en est. Cela ne nous intéresse guère. Nous ne voulons pas choisir d’être maître ou esclave, nous ne voulons pas jouer à 50 Shades of Grey – fuck les gros males européens friqués du XVIIIe siècle qui se sont inventés une universalité juste pour eux et dont les descendants nous racontent qu’on est trop pauvres pour être égaux, et qui nous racontent qu’on aime ça se faire taper les fesses.

Il y a aussi dans l’idée d’être riche une sorte d’affirmation : ben c’est ça, finalement, on est riche. On l’est! Christian Bégin fait une crise à Bazzo.tv : « Mais arrêtez de nous dire qu’il n’y a pas d’argent – il n’y a jamais eu autant d’argent dans le monde, on n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. » Il s’agirait d’affirmer ce qui est : la richesse réelle, comptable, de l’humanité. Tout ce qu’il y a qu’il n’y avait pas avant, tout ce qui apparaît, le paysage qui évolue, les inventions, les nouveautés, la surproduction de tout, l’argent virtuel, notre connectivité, l’art, la vitesse, toute, toute, toute. Riches de marchandises, c’est déjà une chose que l’on peut voir même si la célébration des bébelles et du progrès nous laisse un peu sur notre faim – le moderne, c’est surtout un beau souvenir pour ma grand-mère, qui trouvait avec raison que la machine à laver était une révolution du quotidien. Ça reste un bon argument didactique pour exiger des programmes sociaux, de l’aide à la culture, du chauffage pas cher, pis la paix dans le potte pour les pauvres. Ben correct. Mais c’est toujours ben pas ça « être riche » : prendre l’avion, avoir un téléphone de 700$ dans sa poche, des belles tours à condo, des jets privés, des collections de chaussures, du linge de saison. Moi, en tous cas, ça me gêne de penser que c’est riche d’être affublé de cette vie-là –qui n’a jamais fait l’objet d’un choix, d’un goût politique, d’une idée de justice, d’une décision, d’un projet.

La version contemplative ou hippie d’être riche, elle, n’est pas pour tous, et comporte sa dose de providence un peu difficile à avaler pour les renégats de notre génération, mais elle dit au moins : c’est-tu beau ce qu’il y a, parce que c’est, parce que c’est là, et on en jouit, infiniment, et que cela nous est donné sans rien demander en retour – tout ce qu’il y a était là avant nous et sera là après, nous arrivons dans le monde, et nous sommes riches de ce monde, sans même n’en avoir rien fait. L’aubaine d’être sur terre, en quelque sorte. Un aphorisme de Fernando Pessoa dit tout, et nous apaise, et nous fait sentir riche (mais aussi peut-être plutôt faible que riche, c’est le principal problème de cette approche) : « Un homme peut, s’il est vraiment sage, jouir, sur une chaise, de tout le spectacle du monde, sans savoir lire, sans parler à personne, en n’utilisant que ses sens, à la condition que son âme ne soit jamais triste. »

Une version athée de cette idée de la richesse du monde et de notre participation à celle-ci par le seul fait d’exister, nous fait entrevoir ceci que nous sommes riches de ce qui est possible. Chaque moment, chaque action, chaque situation est toujours gorgée de toutes les possibilités – agir n’est pas seulement le fait plate de « faire des choix », comme dans « tu as fait des choix », ou « assume tes choix », ou « j’ai fait le mauvais choix ». Seule la culpabilité empêche de voir. Agir, c’est se mettre la face dans le plat de bonbon, mordre dans tout, prendre la plus grosse bouchée qu’on peut – advienne que pourra. Agir c’est se repaître du monde dans l’activation des possibles indéfinis et infinis qu’il recèle. C’est pas bête. C’est encourageant. Mais n’est-ce pas aussi épeurant, de penser que l’on peut jouir de tout? Le grand potlatch est porteur à notre époque d’acier et d’écritures électroniques de grandes destructions.

La version punk de la richesse est pas si pire non plus. Ça nous dit quelque chose comme : on a le droit de tout faire, et on a la capacité de le faire soi-même. Fais tes choses, n’attends pas de recevoir de la formation, ne t’achète pas de diplômes, ne fait pas une carrière – il n’y a pas de médiations institutionnelles qui tienne entre nous et la jouissance de la richesse de tout. Tout peut s’apprendre, tout se pratique, tout se donne pour autant qu’on suscite la rencontre avec tout. Parce qu’on est riche de tout son temps. Le « do it yourself » implique un gros décrochage du besoin de reconnaissance sociale (le gros moteur pétaradant de l’histoire selon Hegel), ça demande une certaine modestie : tes affaires risquent de faire amateur, tu vas être riche, mais ça paraitra pas. C’est dur ça. Affaire de style aussi sans doute. C’est quand même rassurant de savoir, après tout, que si on voulait être riche, on pourrait.

Nous arrivons ainsi à la proposition communiste contemporaine – qui est une proposition ontologique plutôt que politique. Elle nous parle de ce que Christian Bégin montre à Philippe Couillard par la fenêtre de l’avion, mais en version sociale : toute cette richesse qui est là, elle est le fruit d’une nécessaire coopération générale entre les humains. C’est la forme matérialisée de l’intelligence collective. Elle nous dit : on peut tout faire, d’ailleurs on l’a fait et on continue de le faire, et en plus, imagine, tout ça est à nous tous, à n’importe qui, parce que tout ça est le fruit de la coopération humaine, c’est notre affaire, ensemble. Tout ce qu’il nous reste à faire, pour être riche, c’est de savoir ça – que tout est à nous. Grosse séduction, gros démons.

Il y a même une version libérale de ce communisme ontologique, qui évoque quelque chose comme une possession mutuelle de tous par tous, possession qui fait cette interaction et cette production diverse et variée que nous appelons, faute d’une meilleure intelligence des choses, société. On en appelle alors à une philosophie des possessions, de tout ce qui possède et est possédé, incluant toutes les entités, les animaux, les rêves, les étoiles, les bactéries, les souvenirs, la violence et le plaisir, l’art, les amis, les bagnoles et les autres, et qui fait la trame de la vie commune. Être riche en possessions croisées, dès lors. Posséder et être possédé, de manière infinie et indéfiniment variée. Un monde qui s’ouvre à l’imagination politique.

 

 

Au final, j’aimerais dire qu’être riche, c’est, ou ça doit être quelque chose qu’on active. Qu’on activerait. Parce que l’ambiance existentielle (sans parler de l’économie) est plutôt à la pauvreté – ne pas savoir, ne pas valoir, ne pas être au top, se battre pour être le meilleur, gagner, décrocher, survivre, se dépasser, changer, s’améliorer, trouver les autres plus talentueux que nous, cacher ses échecs, se blanchir les dents, avoir des dettes, être en retard. Tout ce qu’il nous manque – cela semble infini.

Or, activer l’être riche, arrêter la pauvreté (ou la généraliser, si on parle en termes économiques plutôt qu’existentiels), ça implique une prémisse obligatoire, celle de la gratuité de tout – et en conséquence l’impossibilité du manque. C’est la prémisse obligatoire d’un passage à l’acte. Ne manquer de rien, le savoir.

Ma question de philosophe en résidence : est-ce que tout est gratuit? À mon avis, notre être riche, le passage à l’acte, dépend de la réponse que nous donnons à cette question.

Manifestation artistique annuelle créée aux abords du Festival TransAmériques (FTA), le OFFTA tient sa neuvième édition du 27 mai au 4 juin 2015.

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Des symptômes de fantômes: écologie des signes et généalogie de nos pratiques militantes

Par Simon Levesque, Montréal

Ce texte a d’abord été présenté devant public, le 28 avril 2015, à l’Espace d’éducation populaire de l’UQAM, une initiative lancée dans le cadre de la grève étudiante de 2015.

Hermann Foersterling

Crédit photo © Hermann Foersterling

Je prends pour acquis que je m’adresse à des universitaires qui sont aussi des militantes et des militants. Ce que je souhaite faire aujourd’hui, c’est critiquer la reproduction des formes, aborder le problème de la généalogie militante. Toute mon intervention est à comprendre en relation avec cette pensée de Bergson : avoir des habitudes est naturel, mais les habitudes que nous contractons ne sont pas naturelles. Il sera question de ces habitudes qui informent nos pratiques militantes, qui se transmettent et qui, donc, font généalogie. Il sera question de les critiquer, et de critiquer la reproduction des milieux qu’elles engendrent.

Cette grève étudiante de 2015 nous aura permis d’observer qu’une élite militante s’installe, dans un double mouvement de professionnalisation et de dilettantisme. Beaucoup de celles et ceux qui étaient à la CLASSE en 2012 sont passés à la CSN aujourd’hui ou ont intégré différentes institutions ou partis politiques. Ceux qui ont investis le véhicule de l’ASSÉ à leur suite ont hérité de modes de fonctionnement, de pratiques, de théories, d’idées politiques qui n’étaient pas nécessairement les leurs, mais qui ont été institués en habitudes. Et le propre de l’habitude, c’est évidemment de n’être pas remise en cause. Cette dynamique d’ascension sociale, institutionnelle, et de remplissage des sièges libérés – une sorte de jeu de chaise musicale – s’observe à tous les niveaux de gouvernementalité. On crée des structures, puis on les fuit (pour en intégrer d’autres), et d’autres individus à notre suite viennent agiter les structures fuies. On agite des fantômes. J’y reviendrai.

J’ai dit professionnalisation de nos pratiques, c’est-à-dire que les habitudes sont rodées : on applique des formes, des recettes, on les applique de manière très carrée. On vise l’efficacité, on veut crédibiliser sa participation dans l’institution de la grève dont on a hérité. Dilettantisme en revanche, comment est-ce à comprendre? – Il y a, parmi nous, des militantes et des militants qui sont en bonne position, qui mangent à leur faim, boivent à leur soif, dorment plutôt paisiblement. Je parle de moi au premier chef, par exemple : je suis boursier, je réalise un doctorat, j’arrive même à la fin de mon parcours. On pourrait croire que j’ai plus à perdre qu’une étudiante de bac qui vient d’arriver à l’UQAM et qui, par conséquent, peut monter aux barricades sans craindre de perdre ce qu’elle n’a pas encore accumulé. Dilettantisme, donc, au sens d’une certaine prise de distance par rapport au terrain des affrontements. Dans cette logique de stratège, on se figure envoyer à sa place la plèbe au front, mais on ne se rend pas compte que croire avoir plus à perdre dans sa situation privilégiée qui est celle de boursier-e (je pourrais aussi bien dire de professeur-e, ou de tout autre professionnel-le bien installé); croire avoir plus à perdre qu’un « simple étudiant », cela revient à peu près à croire être passé vraiment très près d’obtenir un six quand, aux dés, on a roulé un cinq. C’est une croyance qui permet de justifier une logique de classes et un dilettantisme de stratège, d’idéateur.

Cette logique influence nos pratiques et nous amène à reconnaître aujourd’hui une sorte de « gratin » de la grève – le mot n’est sans doute pas juste, ne rend pas justice au travail effectué, mais tout de même, gratin au sens d’une élite qui se distingue par son ethos, par son expression sur la situation et par l’attention qui lui est accordée. C’est un problème extrêmement complexe, qui est lié à la reproduction sociale au sens le plus large. Vous savez que Bourdieu et Passeron, en sociologie, ont théorisé la question de la reproduction sociale. Je ne vous parlerai pas d’eux aujourd’hui. Je prendrai plutôt le parti de fournir des exemples de situations militantes qui peuvent nous amener à réévaluer nos pratiques, à comprendre à quel point la ligne qui sépare la transmission de la reproduction sociale est mince – et c’est un problème qui dépasse largement le domaine du militantisme d’ailleurs.

 

 

Dans La sorcellerie capitaliste (2005), Philippe Pignarre et Isabelle Stengers proposent cette réflexion :

La création politique appelle une culture des recettes, inassimilables à des théories. Des recettes qui pourraient bien être ce qu’un groupe qui expérimente devrait se rendre capable de raconter, sur un mode pragmatique, intéressé tant par le succès que par les échecs, afin qu’elles catalysent les imaginations et fabriquent une expérience de « milieu » qui évite que chaque groupe ait à « tout réinventer »[1].

Pour transmettre un savoir, une expérience historique, il s’agirait donc de créer des recettes qui pourront être reproduites, comme peuvent être reproduites en laboratoire des expériences. Cela paraît intéressant, à condition de considérer l’espace social et politique comme un laboratoire. Mais il n’en est pas un : pour qu’une expérience soit reproduite avec succès en laboratoire, il faut que les conditions environnantes – le milieu d’origine – soient reproduites également. Or, la société – là où sont expérimentées les dynamiques de groupe à partir desquelles des recettes sont créées – est en constant changement. 2015 échoue là où 2012 avait réussi (jusqu’à un certain point[2]), tout simplement parce que la recette qui a été appliquée n’a pas été réalisée dans les mêmes conditions.

Dans un livre paru en 2011 aux Prairies ordinaires, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, David Vercauteren livre une série de « recettes militantes », précisément pour nous mettre en garde contre leur reproduction. Il s’appuie sur sa propre expérience, notamment au sein du Collectif Sans Nom à Bruxelles à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Vercauteren identifie trois dangers fondamentaux qui participent de l’institutionnalisation de nos formes politiques : le formalisme, le moralisme et le méthodisme[3]. Les structures étudiantes sont déjà embourbées, à mon sens, dans chacun de ces trois modes. Formalisme d’abord, c’est-à-dire la valorisation du code, de la procédure, plus que de la cause, que du devenir; moralisme ensuite, soit la valorisation d’artifices de procédure, tours de parole rigides par exemple, qui finissent par produire plus de parole que de pensée; méthodisme enfin, qui s’observe notamment dans cette croyance que la structure militante en place est la bonne, qu’il n’y aurait point de salut en dehors de celle-ci.

Formalisme, moralisme et méthodisme sont trois aspects par lesquels on peut commencer à critiquer nos pratiques militantes. Ces trois aspects permettent d’éclairer les dynamiques de professionnalisation et de dilettantisme qui figent nos pratiques, nos modes d’organisation et d’action. Je reviens à Vercauteren pour vous faire part d’un autre passage, où l’auteur prend le parti, justement, de critiquer la figure du militant, de la militante. Il écrit :

D’un côté, elle nous fait peur, cette attitude froide et hautaine du « militant professionnel », véritable machine à encaisser les coups, sans paraître le moins du monde en être affecté. Maintenir le cap, maîtriser ses émotions, sa fragilité, l’ambivalence du désir et continuer, encore et toujours, droit devant. Le corps, la sexualité, l’amitié, tout est affaire de politique. Rien n’existe, publiquement du moins, en dehors de ce signifiant royal. D’un autre côté, notre critique se porte sur la sérialité ou le découpage du quotidien militant. On ne comprend pas cette contradiction entre une pratique quotidienne où l’on milite généralement après six heures du soir et un projet politique dont l’une des ambitions est de briser les différentes formes de sérialité qui découpent en petites tranches notre quotidien : l’espace, avec ses lieux de travail, de loisir, de consommation… et le temps, avec celui qui est consacré à l’utile et au nécessaire, et puis l’autre, réservé aux activités futiles et agréables…

Ce que nous voulons, c’est lier le geste à l’acte, la parole à la pratique; créer du commun, une culture qui réinvente et qui retisse des passerelles dans toutes ces découpes.

Enfin, nous trouvons là un des paradoxes qui traversent les pratiques collectives : un groupe peut être composé d’intelligences qui s’avèrent capable d’agir ensemble sous le mode de la soustraction de leurs potentialités, donc de diminuer d’autant l’intelligence collective qui constitue le groupe […][4].

Beaucoup de choses tiennent dans ce passage. Les dimensions sensibles de la vie militante, associées à la dureté qu’impose un contexte répressif, d’une part; et, d’autre part, la question du projet politique, qui tient dans la création de formes durables de vie en commun, vis-à-vis desquelles les formes du commun mises en place dans l’action collective finissent souvent par nous aliéner. C’est sur cette aliénation au sensible à l’origine du projet de communauté que j’aimerais m’attarder davantage.

 

Fantômes

J’avais dit que je reviendrais sur la question des fantômes. Fantômes de structures qui tiennent et sont investis là où il serait parfois préférable qu’elles tombent. Fantômes aussi de ce qui hante les groupes militants – ce qui habite ces structures collectives lorsqu’on les intègre, et ce qui finit par nous habiter individuellement lorsqu’on les agite. Fantômes dont on hérite un peu malgré soi, et par lesquels s’opère la reproduction.

Ce qui hante les groupes militant, c’est en partie la grande Histoire des luttes sociales – anti-esclavagistes, ouvrières, féministes, altermondialistes, écologistes –, mais aussi bien toutes les luttes localisées, tous les coups, tous les revers, toutes les déceptions, tous les symptômes durables, les cicatrices de la répression, du travail de sape des forces policières et des muscles de la peur engagés dans la défense des intérêts privés, pour fortifier les coffres où s’amoncèle le Capital, à l’abri du nécessaire; un travail de sape effectué contre le Fantôme du Communisme qu’incarne à peu près toutes les formes du militantisme, historique comme contemporain, dans ce qu’il valorise, nécessite, la mise en commun : de forces, d’idéaux, de valeurs, de temps, d’argent, d’énergie, d’émotions sur le mode du commun – un mode qui, soit dit en passant, est contraire à la redistribution étatique, vécue sur le mode de l’individu, ou du foyer, donc de la famille, opposée au commun du monde.

On assiste à une guerre de fantômes : hantise du communisme vs hantise du capitalisme. Il y a là toutefois une asymétrie fondamentale qui doit être observée. D’un côté, celui du capitalisme, la hantise est purement idéologique, c’est-à-dire basée sur une interprétation de l’histoire des vainqueurs, sur un mépris des formes plurielles et sur la peur de voir s’effriter son capital; alors que de l’autre, du côté du communisme, la hantise est physique, morale, émotionnelle, historique également, mais vécue en plus sur une base individuelle, sur la base d’une expérience réelle de la répression subie – une violence justifiée au nom du Fantôme du Capital, contre le Fantôme du Communisme.

On assiste à une fantômachie – un rituel de mise à mort de spectres inquiétants – absolument asymétrique. C’est le caractère insoutenable de l’étrangeté des formes de luttes qui s’organisent à son encontre que le Capital ne peut supporter – l’Unheimliche qui appelle une réaction violente. Et c’est la violence de ce rituel que subissent les militant-e-s qui imprègne l’histoire des groupes dans lesquelles ils s’engagent, se sont engagés, et dans lesquels d’autres à leur suite s’engageront.

À nouveau, je souhaite citer un passage de Micropolitiques des groupes. Il s’agit d’une mise en situation où des militant-e-s se remémorent leurs actions passées.

Fragments d’une histoire de groupe

Éric : « Tu te rappelles du moment où tout s’agençait rapidement, les actions que l’on menait? On était pris dedans 24 heures sur 24. Et l’ambiance qui régnait, le sentiment intense de receler en nous et de déceler à travers le collectif les potentiels qui permettraient de mettre en branle “d’autres possibles”, de secouer les ritournelles du fatalisme politique ambiant. »

Olga : « Mais ce rythme, cette vitesse folle dans laquelle nous étions, ont écrasé beaucoup de choses sur leur passage. On était soit dans le coup, soit hors du coup. Peu d’alternatives. Et, plus généralement, cette intensité qui dura quelques temps a produit en elle-même un style, un mode de devenir collectif, des formes d’action qui nous ont enfermés. Une fois que le “hasard” de cette rencontre collective s’est émoussé, nous avons eu énormément de difficultés à sortir de notre propre image. Et encore aujourd’hui, nous sommes traversés par cela. Regarde par exemple les nouveaux arrivants, ils singent, ils miment, ils reproduisent une forme d’esthétique qui fut la nôtre il y a cinq ans. »

Éric : « C’est bizarre, il y a comme un flux immanent, asubjectif qui circule dans ce projet. On est toujours raccordé à cette période chaude, même si aujourd’hui notre réalité a changé. »

Marc : « Oui. Et cela ne nous aide pas forcément. Enfin, il y a les deux à la fois : d’un côté, nous y puisons une certaine force, une certaine confiance en nous, et de l’autre, nous sommes figés dans un certain nombre de rôles, d’habitudes, des peurs que nous continuons à vivre et sans doute à transmettre. »

Éric : « D’ailleurs, ces deux aspects ont chacun leur couleur singulière. À table, dans un bistro, on parle de cela sous la forme de la “grande et belle époque”. Mais quand on cause de celle-ci à partir des blessures, des fêlures silencieuses qu’elle a également produites, les lieux de parole changent, les personnes et le ton aussi. »

Olga : « C’est toute l’ambiguïté de ces événements. Il nous faudrait revenir collectivement sur cette histoire, peut-être que cela allégerait notre présent et nous permettrait de fabriquer de nouvelles attitudes, de nouvelles créations… »[5]

 

Forces vives et forces reproductives

Dans Psychanalyse et transversalité (1972), Félix Guattari distinguait deux types de groupes. Les « groupes sujets », qui sont en prise sur leur environnement, qui sont capables de créer, de s’adapter, de s’exprimer, qui sont capables de se singulariser; et les « groupes assujettis », qui construisent « leur présent à partir d’un passé élevé au rang de référence »[6], un passé qu’ils tâchent de reproduire, dont ils calquent les formes et les devenirs, au détriment d’une reconnaissance de leur milieu effectif. On pourrait dire, pour faire vite, que le groupe sujet est une force vive, et que le groupe assujetti est une force reproductive. Mais dans les faits, un même groupe est, le plus souvent, des deux types à la fois[7].

Il y a du côté reproductif quelque chose d’essentiel, de nécessaire, il y a de la transmission; mais aussi une force paralysante, la transmission d’une histoire affective et d’un imaginaire de la lutte empreint du vécu d’anciennes et d’anciens, parfois douloureux ou idéalisé.

Il y a du côté des forces vives un caractère juvénile, romantique, mal informé, ignorant de la violence qui l’attend; une violence qui démolira ses illusions, inévitablement. Ce qui guette alors, c’est l’abdication – le souhait le plus cher du Capital. L’abdication : la dématérialisation des manifestations du spectre du communisme.

 

Écologie des signes, économie de l’attention

Au départ, je souhaitais concentrer mon intervention autour de la question de l’écologie des signes et de l’économie de l’attention. Les deux vont de pair. Il s’agit de porter attention aux signes de ces deux régimes. Celui de la fantômachie – ce rituel de mise à mort de spectres inquiétants – et celui de la reproduction sociale – le corollaire inévitable de la transmission de pratiques et de connaissances sous toutes ses formes.

Plus que la seule observation des signes de ces deux régimes, il s’agit de comprendre le déséquilibre qui les caractérise. Il faut savoir observer l’asymétrie constitutive qui rend nécessaire la répétition incessante de la constitution des groupes, des querelles qui font le jeu du rituel de mise à mort, puis de la dissolution de ces groupes – ou pire, de leur maintien, mais cooptés au service du Fantôme du Capitalisme (comme c’est le cas de nos centrales syndicales aujourd’hui).

Au mieux, la mort des groupes militants passera par une autodissolution. Il y aura au moins eu, dans ce cas, un apprentissage, une dernière résistance. L’apprentissage de l’asymétrie des forces, des signes, des flux d’attention qui déstabilisent nos dynamiques d’organisation collective.

 

 

Je terminerai en proposant un petit exercice d’autocritique pour illustrer la réflexion que j’ai voulu mettre de l’avant aujourd’hui. Un exercice de reconnaissance de l’aménagement d’un milieu signifiant particulier, d’une écologie des signes, et des flux d’attention qu’elle génère, implicitement ou explicitement.

Ici, devant vous, j’incarne simultanément toutes les contradictions que j’ai cherché à mettre en évidence :

  1. Je suis en position dominante. Je reproduis un rapport maître-élève. L’économie de l’attention joue clairement en ma faveur (vous êtes x nb à m’écouter sagement).
  2. Je suis face à vous, on m’accorde un droit de parole, un droit d’enseignement. Sur quelle base? Sur la base d’expériences collectives vécues, passées : on me connaît, on reconnaît mon implication passée et présente, même implicite. On accorde aux signes que je peux produire une attention accrue, on me fournit une tribune pour m’exprimer. Pour partager mes recettes. – S’il y a quelque chose de populaire dans cet espace d’éducation, c’est cela : ce qui nous lie dans cette asymétrie, c’est que l’attention que vous m’accordez n’est pas canalisée par une structure hiérarchique trop prédominante; elle est populaire au sens où elle a été mise en place par un groupe qui se revendique du Fantôme du Communisme, pour combattre le Fantôme du Capitalisme. Mais tout de même.
  3. Une asymétrie est bien en place ici, malgré tout, à l’intérieur même de notre spectre. Elle procède d’une volonté de transmission, qui est aussi une forme de reproduction. C’est pourquoi je n’ai pas tant cherché à vous partager des recettes à reproduire que des outils pour les critiquer.

 

Deux questions ressortent des hypothèses et de l’analyse que j’ai cherché à partager :

  1. Peut-on sortir de cette dichotomie asymétrique entre les Fantômes du Capitalisme et du Communisme? (Puisque la mettre en relief n’équivaut pas à s’en émanciper.)
  2. Peut-on sortir de cette dichotomie asymétrique et contreproductive qui s’instaure à travers la reproduction et la professionnalisation de nos formes de lutte? Dynamique contreproductive parce qu’elle charrie une histoire encombrante, une histoire de défaites, de pertes d’illusions, de destruction morale; bref, comment transmettre la volonté d’œuvrer pour un réagencement de nos formes de vie qui sache s’émanciper aussi bien du Fantôme du Capitalisme que de la fantômachie, mais qui évite de reproduire précisément cette dynamique de mise à mort du Fantôme du Communisme qui est l’âme même de tous les groupes politiques militants?

 

Si je pose la question de cette façon, c’est pour mettre en évidence une chose qui me semble de plus en plus claire et qui expliquerait aussi cette idée de l’abdication, qui est notre bête noire : le jour où un militant abdique, il devient un fantôme de plus qui mine le communisme; il ou elle est une victime de plus de l’incessant rituel de mise à mort asymétrique du capitalisme.

Ce dont je suis certain, c’est qu’entretenir comme on le fait aujourd’hui cette fantômachie n’est pas durable. Je veux dire qu’elle n’est pas durable au sens écologique du terme. Les générations sont certes renouvelables – celles et ceux qui font la grève en 2015 ne sont pas les mêmes (exactement) que celles et ceux qui ont fait la grève en 2012 –, mais tout porte à croire qu’à long terme, à force de mises à mort répétées alimentant ce rituel autodestructif, cette asymétrie croîtra, la hantise grandira jusqu’à épuiser le potentiel de renouvellement actif; le Spectre du Capital aura recouvert de son ombre portée la totalité des possibles : sa terreur sera totale.

Le problème, c’est que le Fantôme du Communisme, c’est la seule force de résistance que l’on a. Même si on veut sortir de la dynamique fantômachique actuelle, mettre à mort pour de bon le Fantôme du Communisme revient à abdiquer totalement.

Quelles forces révolutionnaires ou transformatrices peut-on imaginer dès lors, pour se sortir de cette double contrainte autodestructrice? Je pense que dans l’esprit de l’éducation populaire, et si on fait de cet espace un atelier collectif plus qu’une zone de communication à sens unique, suffisamment d’éléments ont été proposés pour imaginer des solutions, pour poursuivre de manière collective la réflexion que j’ai voulu engager dans un esprit critique.


 

Notes

[1] Philippe Pignarre et Isabelle Stengers , La sorcellerie capitaliste, Paris, La Découverte, 2005, p. 178.

[2] Le succès d’une grève peut être mesuré en fonction d’un certain « sentiment de réussite », indépendant des retombées finales réelles du mouvement de grève lui-même.

[3] David Vercauteren , Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, Bruxelles, Les Prairies ordinaires, 2011, p. 34-36. Le texte est également disponible en ligne : <http://micropolitiques.collectifs.net/&gt;.

[4] Ibid., p. 17-18.

[5] Ibid., p. 102-103.

[6] Ibid., p. 103.

[7] Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité : essais d’analyse institutionnelle [1972], Paris, La Découverte, 2003.

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De Je suis Charlie à Je suis 3143: la grève étudiante de 2015 à partir de la pensée de Pier Paolo Pasolini

Par Julie Paquette, Montréal[1]

La critique du politique faite par Pier Paolo Pasolini s’articule autour de la notion du nouveau fascisme; cette forme inédite qui se consolide dans l’Italie des années 1970. Ce nouveau fascisme met en scène une société basée sur une contestation permanente mais superficielle qui, en trame de fond, engendre un conformisme plus pernicieux que ne l’avait fait le fascisme d’un Benito Mussolini. Le nouveau fascisme, sous couvert d’une contestation de l’ancienne élite, uniformise le citoyen et l’enracine dans une société de contrôle de laquelle il ne sait plus se méfier. C’est le mariage consacré entre le progrès et l’autoritarisme qui met en place une tolérance fallacieuse parce que concédée d’en haut.

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Crédit photo © Guillaume Leroux

La résistance contre cette uniformisation, Pasolini la retrouvait dans le tiers monde. Là où il tourne par exemple, son Carnet pour une Orestie africaine… Sa résistance à lui, il la pratiquait par le pouvoir de scandaliser. Il exhortait aussi la jeunesse italienne à en faire tout autant. Dans son intervention au Parti radical quelques jours avant sa mort, Pasolini, s’adressant à la relève en tant que « marxiste qui vote pour le PCI, et qui espère beaucoup de la nouvelle génération de communistes », exhorte cette jeunesse à demeurer authentique, à ne pas se laisser absorber par le nouveau conformisme de anticonformisme : il faut disait-il « oublier immédiatement les grands succès, et continuer imperturbables, obstinés, éternellement contraires, à prétendre, à vouloir, à vous identifier avec ce qui est autre; à scandaliser; à blasphémer »; à défaut de quoi la logique invisible et implacable du capital aura raison de toute dissidence. « Oubliez immédiatement les grands succès », en nos mots : Oubliez le grand soir. Ou encore : prenez garde à la corruption qui nous attend lorsque l’on cherche trop à se rapprocher du pouvoir.

Mais cette force scandaleuse et ce blasphème auquel fait appel Pasolini possède un revers, un double négatif… et cette thématique de la double potentialité du scandale et du blasphème (à la fois contre le pouvoir, mais potentiellement aussi, participant de sa logique), on la retrouve à plusieurs endroits dans l’œuvre de Pasolini… Il était bien conscient du risque de la récupération possible d’un mouvement, d’un film, d’une poésie ou d’une insurrection, par les autorités… Il était conscient du fait de la capacité de digestion des forces scandaleuses par le pouvoir qui était, et qui est toujours d’ailleurs, sans limite. Le blasphème et le scandale peuvent aussi, parfois, s’avérer être les meilleurs alliés du pouvoir… et c’est à cela qu’il faut échapper, et c’est en cela que la Grève de 2015 est intéressante, et c’est pour cela que Pasolini semble tout à fait à propos.

Mais avant de parler de la Grève, j’aimerais opérer un léger détour afin de mettre la table pour ma démonstration. J’aimerais revenir sur un événement qui a grandement marqué la France cette année. Puisqu’il est question de blasphème, puisqu’il est question du droit de scandaliser, puisqu’il est question aussi, c’est mon hypothèse, d’une transgression qui, au final, parait davantage servir les intérêts du pouvoir capitaliste que d’en ébranler la structure… Je parle de l’attaque contre Charlie Hebdo. On s’en rappelle, il a fallu peu de temps pour que sur les cadavres des caricaturistes, dansent les dirigeants de ce monde. Peut-être d’ailleurs, y avait-il déjà, dans ce journal, quelque chose qui laissait préfigurer une alliance entre les caricaturistes et les autorités, on se souvient notamment du fait que Sarkozy avait défendu Charlie Hebdo lors de l’affaire des caricatures… Ce « Je suis Charlie », scandé dès le premier soir, était d’ailleurs fort intéressant sur le plan de la « stratégie discursive ». N’y avait-il pas là une résonnance singulière avec le « Nous sommes tous américains » que titrait le journal Le Monde aux lendemains des attentats du 11 septembre…?

Je soutiendrai ici qu’il y a un lien entre la réaction orchestrée suite à l’attentat contre Charlie Hebdo et la situation politique au Québec. J’aimerais d’abord porter à votre mémoire que dans la foulée des attentats, Denis Coderre avait « autorisé » les manifestations pro-Charlie en affirmant que le règlement P-6 (règlement issu de la grève de 2012) ne s’appliquerait pas. Exemple éloquent s’il en est un de la fausse tolérance concédée d’en haut (parente du nouveau fascisme). Une manifestation pour la liberté d’expression, autorisée par les autorités. On nageait en pleine dissonance cognitive, mais passons… puisque l’analogie ne s’arrête pas là. Je veux vous parler, bien sûr, puisque cela est le centre de notre propos aujourd’hui, de la grève étudiante de 2015 en l’abordant d’abord sous l’angle de sa répression.

La répression exercée sur les étudiants et étudiantes depuis le début du conflit est sidérante. Si les étudiants semblent avoir appris de la grève de 2012 (je reviendrai sur ses enseignements plus tard), la réaction, elle, est encore mieux organisée… Le gouvernement est plus intransigeant, la police plus répressive et les dirigeants des institutions universitaires frappent à coup d’injonctions, usant du juridique contre le politique, en empêchant toute levée de cours, toute occupation, en criminalisant le mouvement de contestation.

En 2015, la police frappe avec plus de vigueur, et ce depuis les premiers balbutiements de la grève. Cette même police qui, ironiquement, avait apposé le carré rouge sur ses voitures, en signe de protestation contre les politiques d’austérité qui venaient menacer leur fonds de pension et leur retraite. Même si certains y ont vu une opportunité d’alliance entre l’appareil répressif et les étudiants, contre le gouvernement, force est de constater que cela est peu probable (et même peu souhaitable selon moi, mais passons). Or le scénario ridicule auquel nous assistons est le suivant : la police frappe les manifestants anti-austérité avec une matraque où est apposé un autocollant anti-austérité…

Je disais donc, la répression politique s’exerce encore plus férocement qu’en 2012. On se rappelle que dès la première semaine de grève, Naomi Tremblay-Trudeau a reçu une canette de gaz lacrymogène tirée par un policier en plein visage lors d’une manifestation jusque là pacifique dans la ville de Québec. À moins d’un mètre du visage! Si la scène est scandaleuse, la réaction est bien pire. S’est affiché sur les réseaux sociaux le « slogan » « Je suis 3143 », soit le numéro de matricule dudit policier, en solidarité avec ce policier qui « n’a fait que son devoir ». La jeune manifestante n’avait (dit-on) qu’à ne pas aller manifester si elle n’était pas prête à en subir les conséquences.

Et s’il y avait quelque chose en puissance dans le « Je suis Charlie » qui n’avait qu’été déployé dans le « Je suis 3143 »? Et si les forces scandaleuses (en puissance dans Charlie) avaient été récupérées par le pouvoir de manière à ce que la défense de la liberté d’expression soit la liberté d’expression des dirigeants, la liberté d’expression des forces de l’ordre? Le capital déploie une telle capacité de digestion des forces scandaleuses que le mouvement d’appui à la liberté d’expression devient un mouvement de soutien aux forces répressives… On assiste à un reversement complet du sens des mots… Il n’en fallait pas plus pour que l’équation suivante s’impose dans les médias :

Nous sommes tous américains = Je suis Charlie = Je suis 3143

Ou plus précisément :

11 SEPTEMBRE = ATTENTAT CONTRE CHARLIE HEBDO

= MANIFESTATION (OU OCCUPATION)

CONTRE

ISLAM = TERRORISTES = ÉTUDIANTS

S’en était fait : les étudiants furent comparés à l’État islamique et s’est déchainée toute une stratégie discursive visant à disqualifier le mouvement. Quand TERRORISME = action directe = briser une machine distributrice, c’est signe que notre seuil de tolérance à la dissidence est bien faible et qu’il y a lieu de s’inquiéter… Or, tout ce discours ne vise rien d’autre que de légitimer une forme de violence, celle exercée par le haut, par l’appareil répressif, par l’administration de l’Université. Monopole légitime qu’ils disaient… dont on use et abuse… On assiste à un véritable fétichisme de l’ordre.

Un autre fétichisme est aussi présent dans les médias : celui de la Grève étudiante de 2012. On lit dans les journaux des phrases étonnantes du type : « Le mouvement étudiant en 2012 était irréprochable dans son ensemble »; « les étudiants avaient des revendications justes en 2012 »; ou encore, une de mes préférées : « il nous manque un Gabriel Nadeau-Dubois, lui au moins était articulé ». Sérieusement, c’est à se demander si le Québec ne souffre pas d’amnésie collective… Non seulement GND était peint sous les traits d’Oussama Ben Laden (cf. un texte sur Trahir à ce propos), et on lui reprochait de toutes parts de monopoliser l’attention médiatique, non seulement on traitait les étudiants de nombrilistes en leur disant que leurs revendications ne concernaient que leur porte-monnaie, mais on semble aussi avoir oublié les fâcheuses dérives à l’intérieur même du mouvement, où des mécanismes de domination étaient reproduits au sein de la classe militante (et je parle, notamment, des cas d’agressions qui ont été dénoncées par la suite).

Outre les rivalités insipides où j’ai parfois l’impression que certains se complaisent dans un « ma grève est plus grosse que la tienne », j’ai la sincère conviction que la grève de 2015 a beaucoup appris de celle de 2012… La grève de 2015 a une spécificité que je dirais double :

  1. Elle met tout en œuvre pour que ne s’institutionnalise pas un pouvoir autour d’une figure de leader. Elle destitue ses dirigeants sitôt qu’ils tentent de contrôler le mouvement par le haut. En ce sens, elle se méfie du pouvoir autant interne qu’externe.
  2. Son objectif n’est pas circonscrit de la même manière. Là où les étudiants avaient des demandes spécifiques à leur statut en 2012 (contre la hausse des frais de scolarité, pour la gratuité scolaire), en 2015 les revendications concernent l’ensemble de la société québécoise : lutte contre les politiques d’austérité, lutte contre les hydrocarbures, etc. Cette crise étudiante ne vise pas la défense de la condition d’étudiant, elle a la prétention de remettre radicalement en cause le modèle sociétal dans lequel elle prend place.

Cette grève n’a pas de visage.

Sa stratégie est celle de la brèche.

Son expérience est plébéienne.

Pier Paolo Pasolini, la veille de sa mort, affirmait : « [L]e refus a toujours joué un rôle essentiel [dans l’histoire]. Les Saints, les ermites mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit non, et pas les courtisans et les assistants cardinaux. Cependant, pour être efficace le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel ». Ce refus semble être la seule alternative devant ce nouveau fascisme, devant Chronos, le dieu du capital chronométré qui nous assomme à coups de redditions de comptes et qui dévore ses propres enfants…

Au Québec, historiquement, ce refus avait un nom : le Refus global, aujourd’hui, il prend un visage impétueux tout droit inspiré de cet esprit pasolinien : FUCK TOUTE. Nous ne serons pas les collaborateurs d’un système qui cherche à nous récupérer. Nous préférerions ne pas.

I would prefer not to.

Bien sûr ce FUCK TOUTE peut lui aussi être récupéré par le pouvoir. Ce n’est pas d’hier que les échos libertaires servent le jeu du Capital. Mais cela ne vient aucunement disqualifier le geste en lui-même. Il faut se méfier de notre propre instrumentalisation, mais cela ne veut pas dire de collaborer plutôt que de refuser radicalement. Pasolini avait développé une éthique à ce sujet : l’éthique de l’abjuration. Il écrivait dans son Abjuration de la Trilogie de la vie :

Je pense que, avant de s’exprimer, on ne doit jamais, en aucun cas, craindre une instrumentalisation par le pouvoir et la culture. […] Mais je pense aussi qu’après il faut saisir clairement, jusqu’à quel point on a été instrumentalisé, éventuellement, par le pouvoir intégrateur. Et alors, si notre sincérité ou notre nécessité ont été asservies ou manipulées, je pense qu’il faut avoir carrément le courage d’abjurer.

Pasolini, « Abjuration de la Trilogie de la vie », 1975

11198839_10155545076875074_768275026_nLe FUCK TOUTE n’en est pas encore là. Quand les casseroles se sont transformées en BBQ des voisins, convoqués par le gouvernement libéral, nous étions oui, en pleine récupération (cf. un texte sur Trahir à ce propos). Le FUCK TOUTE n’en est pas là. Il ne fédère pas autant, il est vrai. Mais il est chargé d’un sens auquel il faudrait prêter l’oreille. Et pour ce faire, il faut passer par-dessus le premier scandale bourgeois d’un usage vernaculaire de la langue et se rappeler que l’utilisation des sacres comme rhétorique dénonciatrice n’est pas chose nouvelle au Québec (cf. « Un coup de matraque, ça frappe en tabarnak » (1971)). Ensuite, il faudrait écouter l’absence d’alternatives qu’offrent les politiques néolibérales et comprendre comment ce FUCK TOUTE est un pied de nez à la TINA (There is no alternative) de Tatcher. Devant l’indécence du gouvernement qui s’octroie des hausses de salaires, devant la caste grassement rémunérée, devant cette stabilité d’emploi qui n’est que fausse promesse, devant cette retraite qui ne sera que mirage demain, on s’étonne que la génération de précaires en devenir s’indigne, s’insurge… Pourtant, c’est dans la rue qu’elle crie FUCK TOUTE et non pas chez elle, dans son salon devant la télé. Et pourtant, elle lutte.

Plusieurs auraient voulu que le récit de la grève porte le titre de Chronique d’une mort annoncée… On fut prompt à affirmer que la grève sociale n’aura pas lieu. Mais demain, c’est le premier mai et aux dernières nouvelles, plus de 800 groupes communautaires seront en grève, partout à travers le Québec, et pas seulement dans les grands centres urbains. 800! Et ce, sans mot d’ordre des grandes centrales syndicales. Il faut croire que l’autonomie, dans ce cas, semble porter fruit.


Note

[1] Ce texte est une version légèrement remaniée d’une conférence qui a été prononcée le 29 avril à l’Université du Québec à Montréal dans le cadre de la table ronde « La grève étudiante : stratégies discursives et discours politiques » organisée par le CRIDAQ à laquelle ont participé aussi Marc-André Cyr, Dominique Leydet, Ricardo Peñafiel et Joseph-Yvon Thériault.

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La rencontre entre la géographie et le marxisme chez David Harvey

Critique du livre Le Capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances de David Harvey, Amsterdam, 2011.

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

La géographie est une chose trop importante pour être laissée aux géographes. Mais elle est bien trop importante pour qu’on la laisse aux généraux, aux politiques, et aux dirigeants de grandes entreprises. […] Nous devons construire une géographie populaire, débarrassée des idées préconçues, mais à l’image des conflits et contradictions réelles, et capable d’établir de nouvelles passerelles de communication et de compréhension partagée.

David Harvey, Sur la situation de la géographie, 1984.

Le Capitalisme contre le droit à la ville

Plusieurs histoires courent concernant la popularité du marxisme dans les années 1960 et 1970, et cela, à peu près partout autour du globe. J’ai, par exemple, déjà trouvé une série de petits livres de Mao, Marx, Engels et Lénine, tous des Éditions Sociales, dans la rangée arrière, peu apparente, de la bibliothèque de mon père. Qu’est-ce qui explique la présence de ces bouquins, lui demandais-je? Bah, tu sais, à l’époque, l’UQAM était remplie d’interminables réunions de sous-sol où on s’échangeait ce genre de trucs, m’a-t-il répondu. Mon père a fait quelques sessions de droit à l’UQAM et ces petits livres semblent des vestiges d’un temps révolu. Paradoxalement, dans les années 1980 et 1990, l’émergence de la mondialisation et des fameux traités transnationaux de libre-échange s’est produite corollairement à un certain épuisement des théories marxistes dans les milieux académiques. La parole de Pierre Pettigrew, « Everybody loves trade!», lancée avec autant d’impudence que de désinvolture lors du Sommet des Amériques à Québec en 2001, résumait, pour plusieurs, l’air du temps.

Bien sûr, tous n’ont pas affiché le même enthousiasme. Plusieurs discours critiques marxisants existent toujours et le « néolibéralisme » – terme utilisé à la fois pour qualifier une vile idéologie axée sur le démantèlement de l’État-providence et l’individu « entreprise de soi », un type de régime économique caractérisé par l’augmentation des échanges et la financiarisation de l’économie ayant régné sans partage depuis la crise du pétrole, et un mouvement intellectuel datant des années 1930 œuvrant pour un renouveau du libéralisme avec à sa tête des économistes idéologues s’étant constitué en think tank – est sur toutes les lèvres et revêt un caractère essentiellement péjoratif. Malgré tout, de manière un peu surprenante, la géographie semble un des seuls champs d’études où le marxisme et la critique de l’économie politique se sont renouvelés au cours des trente dernières années. Peut-être est-ce tout simplement parce que, il y a trente ans, la géographie marxiste n’existait pas. C’est ce qu’affirmait notamment Yves Lacoste, en 1976, dans son virulent pamphlet, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (François Maspero, p. 100) : « Aujourd’hui encore, on est bien obligé de constater que, s’il y a des marxistes parmi les géographes, il n’existe pas encore véritablement une géographie marxiste. Elle est sans doute sur le point d’apparaître. » À peu près au même moment où Lacoste écrivait ces lignes, David Harvey commençait à enseigner aux États-Unis au département de géographie de l’université John Hopkins et travaillait à bâtir une géographie marxiste. Il publia Limits to Capital en 1982 et The Urbanization of Capital en 1985, deux livres qui n’ont peut-être pas connu un grand rayonnement au moment de leur publication, mais qui forment malgré tout le point de départ d’une géographie marxiste, donnant ainsi raison à Lacoste.

Cela dit, en surface, Le capitalisme contre le droit à la ville peut apparaître comme un petit pamphlet relativement commun pourfendant le néolibéralisme et désirant dynamiser les nouveaux mouvements sociaux de contestation radicale. À première vue, ce bouquin n’a rien d’un livre de géographie. Harvey étudie l’évolution récente du mode de production capitaliste et montre l’importance des villes et du capital immobilier et foncier dans celui-ci. Il est très loin d’offrir un savoir cartographique, ce qui est habituellement attendu de la géographie. Il nous permet plutôt de problématiser le rôle de la production de l’espace dans le capitalisme et surtout les mouvements de « destruction créatrice » au cœur de celui-ci. Il nous oblige donc à revoir nos préjugés concernant la géographie. Celle-ci n’est pas une simple cartographie neutre et objective du monde physique. La géographie, pour Harvey comme pour Lacoste, vise à comprendre et documenter l’état et l’évolution de notre environnement matériel afin de nous permettre de nous orienter et d’agir dans celui-ci.

Le capitalisme contre le droit à la ville regroupe trois articles, le troisième étant le plus costaud. Harvey soutient que les crises qui ont affligé le système économique capitaliste dans les cent cinquante dernières années ont été précédées par des crises immobilières ou, autrement dit, par l’éclatement de bulles foncières. Harvey se focalise-t-il trop sur la crise de 2008? Fait-il une relecture de l’histoire économique en fonction d’un présent aveuglant? Probablement pas, car les idées d’Harvey concernant la place des villes et de l’immobilier dans l’histoire économique précèdent de beaucoup la crise de 2008; Harvey écrit sur ces questions depuis le début des années 1970. Il a même été l’un des premiers à traiter de justice sociale en termes d’aménagement spatial, et, du même coup, à critiquer la théorie de la justice de Rawls. N’en déplaise à certains éthiciens anglo-saxons, la philosophie de la ville n’est pas réellement un « nouveau champ » de la philosophie politique.

En s’inspirant principalement de Friedrich Engels et d’Henri Lefebvre, Harvey soutient, et c’est là la thèse centrale du bouquin : « Dès leur origine, les villes se sont bâties grâce aux concentrations géographiques de surproduit. L’urbanisation a donc toujours été, en un sens un phénomène de classe. […] Puisque l’urbanisation dépend de la mobilisation du surproduit, un lien interne apparaît entre le développement du capitalisme et l’urbanisation. » (p. 9-10) Selon lui, les villes constituent le terrain par excellence de la production et de l’absorption des surplus de capital, monopolisés par un petit nombre d’acteurs. Le développement des villes est inégal. Il se fait au profit d’une classe possédante qui désire augmenter son capital et au détriment d’une autre qui s’endette de plus en plus afin d’assurer son confort matériel. En gros, les crises se produisent de deux manières, soit la classe possédante n’est plus capable d’augmenter la valeur du foncier ou d’écouler ses stocks, soit la classe endettée n’est plus capable de payer ses dettes. Les crises économiques sont toujours reliées à la distribution et à l’utilisation des surplus et elles se soldent par une « destruction créatrice ». Les zones où le foncier stagne ou s’écroule sont détruites et rachetées à bas prix par des promoteurs spéculateurs qui, grâce à une refonte du régime de l’endettement, recommencent à faire de celui-ci un outil de profit.

Pour Harvey, la terre est une marchandise bien particulière : « Il s’agit d’un capital fictif créé en prévision et en attente de rentes futures. » (p. 49) Ainsi, un terrain sur lequel sera bâtie une tour à condos est un capital hautement spéculatif et non un capital immédiatement productif. Selon Harvey, la spéculation et le profit attachés à la propriété foncière sont au cœur de l’économie capitaliste et ont « des conséquences catastrophiques en termes de disparités de classe et de conditions de vie pour les populations défavorisées. » (p. 49) La croissance exorbitante de la valeur des logements se produit dans toutes les grandes villes, autant aux États-Unis qu’en Inde ou en Chine, et touche en premier les populations les plus pauvres et très souvent des groupes souffrant d’une discrimination raciale systématique. La gentrification est un phénomène qui ne connaît pas les frontières de l’État-nation.

Ainsi, l’accumulation, affirme Harvey, se produit par dépossession. L’expropriation et la destruction sont les moyens par excellence pour remédier autant au manque de productivité qu’aux surplus de productivité. Les exemples du baron Haussmann et de son admirateur, Robert Moses, sont paradigmatiques. Haussmann, avant-gardiste, est le premier à avoir orchestré une « rénovation » urbaine massive financée par la dette. En charcutant Paris, « Haussmann savait très bien que sa mission était de contribuer à résoudre par le biais de l’urbanisation le problème des surplus de capital et de travail » (p. 13). Un peu moins de cent ans plus tard, Robert Moses a utilisé une méthode semblable à New York, où il « passa le Bronx au hachoir » (p. 25). Au même moment, plus près de nous, plusieurs quartiers de Montréal étaient rasés. Le Faubourg à m’lasse, le Red Light et Goose Village, trois quartiers populaires au centre de la ville, ont fait respectivement place à la Tour de Radio-Canada, aux Habitations Jeanne-Mance et à l’Autostade, ce dernier étant aujourd’hui devenu un vaste parking. Si à première vue les projets de rénovation urbaine peuvent sembler améliorer la qualité de vie des habitants, Harvey est d’avis que, tant que la propriété foncière sera un enjeu de spéculation et de profit, la prophétie énoncée par Engels en 1872 demeurera vraie :

En réalité, la bourgeoisie n’a qu’une méthode pour résoudre la question du logement – ce qui veut dire la résoudre de telle façon que la solution engendre toujours à nouveau la question. Cette méthode porte un nom celui de « Haussmann ». […] le résultat est partout le même : les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès – mais ruelles et impasses ressurgissent aussitôt ailleurs et souvent dans le voisinage immédiat. […] Les foyers d’épidémies, les caves les plus immondes, dans lesquels nuit après nuit le mode de production capitaliste enferme nos travailleurs, ne sont pas éliminés, mais seulement… déplacés! (cité p. 24)

Contre cette urbanisation capitaliste, il existe une multitude de mouvements de contestation. Or, Harvey soutient qu’il faut, minimalement, unifier les luttes : « Mais il leur faut encore se retrouver sur un objectif unique : acquérir un contrôle plus grand sur l’utilisation des surplus (sans parler des conditions de leur production). À notre époque, il doit s’agir d’une lutte mondiale contre le capitalisme financier. » (p. 32) La revendication commune, pour Harvey, est celle du droit à la ville, expression qu’il reprend d’Henri Lefebvre : « Revendiquer le droit à la ville tel que je l’entends ici, c’est prétendre à un pouvoir de façonnement fondamental et radical sur les processus d’urbanisation, c’est-à-dire sur la manière dont nos villes sont sans cesse transformées. » (p. 9) Il peut être surprenant de constater qu’Harvey renouvelle le vocabulaire juridique, plutôt que de le jeter dans le discrédit. Il affirme que ce slogan, le « droit à la ville », est « un signifiant vide plein de possibilités immanentes mais non transcendantes » (p. 91). « Tout dépend de qui va le remplir de sens. » (p. 42)[1] Harvey revendique un contrôle démocratique sur l’excédent de production (p. 29-30), c’est là, selon lui, l’enjeu fondamental des luttes anti-capitalistes. En outre, il oppose un peu rapidement la contribution démocratique des habitants au dirigisme bureaucratique de l’État providence, comme le faisait Lefebvre (p. 41). La vision de Lefebvre, soutient Harvey, est celle d’une ville ludique dans laquelle les habitants peuvent façonner l’espace en fonction de leurs désirs. Pour Lefebvre, cette ville existe toujours; dans les interstices de la ville capitaliste, les habitants se construisent des hétérotopies. Or, il faut, par des luttes radicales – pensons ici à des mouvements comme Reclaim the Street ou Occupy –, multiplier et agrandir les espaces hétérotopiques.

En conclusion, chez Harvey, la géographie – qui rencontre le marxisme – devient consciemment un outil de lutte, comme le voulait Lacoste, et elle accorde une importance déterminante aux luttes de classe, à la propriété foncière et à la spéculation financière dans son analyse et sa cartographie de l’espace. Elle vise ainsi à habiliter le citadin afin qu’il puisse résister à son exploitation et à sa dépossession. Et, inversement, le marxisme qui se frotte à la géographie, à la suite de Lefebvre, se tourne vers la production – et la consommation – de l’espace et s’intéresse davantage aux villes. « Pourquoi ne pas reconceptualiser la ville comme site de production de plus-value, plutôt que l’usine, demande Harvey? » (p. 86) En somme, Harvey soutient qu’il faut déplacer son attention « vers la production d’un développement géographique inégal comme point central de l’analyse théorique et de la lutte politique. » (p.92)

Ultimement, ce petit livre est limité, mais constitue une bonne introduction aux écrits d’Harvey. Il est aussi stimulant qu’insatisfaisant, car il pose beaucoup plus de questions qu’il n’offre de réponses. L’idée d’un contrôle démocratique de l’urbanisation reste bien abstraite… Disons que son rôle est principalement de faire connaître David Harvey et la géographie marxiste en général dans le monde francophone et ainsi d’ouvrir la critique du capitalisme aux problèmes de l’urbanisation et de la production de l’espace.


[1] Dans une entrevue avec la New Left Review en 2000, Harvey parle même d’une « conception socialiste des droits » : « La question qui se pose, affirme-t-il, c’est : dans quel monde vivrions-nous aujourd’hui si ces droits [les droits des travailleurs] avaient été pris au sérieux, au lieu d’être violés de façon flagrante dans presque tous les pays du monde? Si les marxistes abandonnent l’idée des droits, ils se privent de la possibilité de dénoncer cette contradiction. » Géographie et Capital, Paris, Syllepse, 2010, p. 100.

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La société suicidée

Critique du livre Suicide et Sacrifice. Le mode de destruction hypercapitaliste, de Jean-Paul Galibert, Lignes, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal | aussi disponible en format pdf

Suicide et Sacrifice. Le mode de destruction hypercapitaliste, de Jean-Paul Galibert, Lignes, 2012.

Il y a plusieurs mots chocs dans ce nouvel essai de Jean-Paul Galibert : suicide, sacrifice, destruction, hypercapitalisme. On s’en doute, la thèse de Galibert tourne surtout autour du suicide (et dans une moindre mesure, du sacrifice), mais le terme qui intrigue le plus est cette notion d’hypercapitalisme. En réalité, en parcourant les 83 pages de ce livre, on se rend rapidement compte que tout est « hyper ». Hyperréalité, hypermarché, hyperrentabilité, hyperprécaution et ainsi de suite. Cependant, on est loin ici de ce qu’on attend habituellement par l’hypermodernité propre à Lipovetsky par exemple. Lipovetsky fait état d’une excroissance de la modernité, où l’individu, le progrès et le marché sont exacerbés et au centre de la société (tout ça résumé brièvement…).

Chez Galibert, l’« hyper » renvoie plutôt à la notion de « spectacle » de Debord. Cette société du spectacle annoncée chez ce dernier s’incruste désormais dans toutes les interstices de nos existences (ou plutôt, de nos inexistences). « [C]’est cela l’hyperréel : la conviction où nous sommes que les images et le virtuel sont ce qu’il y a de plus réel, parce que c’est ce qu’il y a de plus rentable, de plus valorisé et de plus spectaculaire » (p. 15). Ainsi, dans l’hyperprécaution, on doit d’abord nous faire une peur spectaculaire, à l’image d’un film catastrophe. L’hypertravail est quant à lui une double source d’exploitation. Le côté « humain » du capitalisme est dès lors évacué. Le capitalisme ne remet plus une partie de sa rentabilité sous forme de salaire : dans l’hypercaptalisme on ne travaille plus uniquement à la production matérielle de la marchandise, on travaille également à l’imaginer, à la faire advenir dans la concrétude du spectacle (et ce, sans salaire). Double exploitation donc, matérielle et imaginaire, dont la dernière partie ne se résume pas qu’à un simple quart de travail de huit heures. « L’hypercapitalisme ne se contente pas de vous extorquer quelques heures par jour de travail non payé. Il réclame et obtient la totalité de votre existence. » (p. 21)

Pour atteindre sa rentabilité absolue, l’hypercapitalisme doit impérativement se débarrasser des individus non-productifs. Pour ce faire, rien de plus efficace que le suicide. Au banc des accusés, nul autre que le suicidé lui-même. Pas de coupable. L’hypercapitalisme peut continuer son petit bonhomme de chemin sans être inquiété. Et ceux qui ne sont pas morts effectivement le sont tout de même en théorie. Ils sont des suicidaires, point culminant du sacrifice qu’exige de nous l’hypertravail (dédier entièrement notre vie à « l’imaginaire » hypercapitaliste). On comprendra dès lors que les producteurs sont les suicideurs et que, pour arriver à leurs fins, ils ont plusieurs armes : rentabilité, management, publicité, pornographie, télévision, exclusion.

La publicité est l’une des armes les plus féroces de l’hypercapitalisme en ce qu’elle est un puissant relais de l’imaginaire. Imaginez avec nous ce monde parfait où tous vos désirs seraient comblés, où la perfection est à portée de main. Mais, « rien n’est plus violent que la publicité, parce que, d’une part vous sentez bien que vous n’avez aucune place dans ce monde parfait, que vous êtes aussi incapable d’y accéder que d’y survivre, alors que, d’autre part, ce même monde vous est présenté comme le monde de l’existence véritable » (p. 34). Pour tenter d’y entrer, payez. La pornographie fonctionne sur le même mode, nous faisant croire à une jouissance et à une performance sexuelle qui relève bien plus du fantasme que de la réalité.

La télévision de son côté participe à exclure l’individu de son monde et de sa communauté, tout en étant un rouage important de la philosophie de l’élimination de l’hypercapitalisme. En effet, l’énorme popularité des téléréalités des dernières années en est l’exemple le plus frappant. Certes, l’objectif final d’une téléréalité est de déclarer un gagnant, mais tout le processus pour y arriver repose sur l’élimination progressive de tous les autres candidats. Qui plus est, le « gagnant » en est-il vraiment un? Ou n’est-ce qu’un autre sacrifié du spectacle fantasmagorique que l’hypercapitalisme met en œuvre?

Peut-on se révolter contre ses suicideurs qui exigent de nous un sacrifice total, allant même jusqu’à celui de notre propre vie? Oui et non. D’un côté, les attentats-suicide qui se produisent un peu partout dans le monde ne font que participer à la logique spectaculaire de l’hypercapitalisme. « L’usage de l’attentat-suicide révèle donc qu’une révolte est téléguidée par quelqu’un qui, de fait, la supprime. Ce commanditaire est l’allié objectif des médias qui vont promouvoir l’événement comme le double de la révolte. » (p. 76) Le suicide, même comme acte de révolte, n’est que le prolongement de la volonté hypercapitaliste de la rentabilité absolue. Si la révolte est possible, c’est par l’indignation, autant envers ce nouveau capitalisme qu’envers le suicide et le sacrifice qu’il nous impose.

Cet essai de Galibert a une grande force, celle de ramener le suicide à une question politique et non psychologique. Cependant, on peut questionner la généralisation excessive à laquelle il se prête. Englober la question du suicide dans la simple logique hypercapitaliste nous éloigne des subtilités complexes et particulières à une société quelconque pour expliquer comment et pourquoi quelqu’un s’enlève la vie. On peut également interroger l’aspect destructeur de l’hypercapitalisme. Non pas qu’il ne le serait pas, mais le capitalisme ne l’est-il pas à la base, dans sa simple existence? Or, à lire Galibert, l’« ancien » capitalisme n’était finalement pas si mal. Néanmoins, cet essai mérite sans aucun doute qu’on en fasse la lecture en ce qu’il décrit bien les mutations d’un nouveau capitalisme et les conséquences néfastes qu’il engendre. Car il y a bel et bien raison de s’inquiéter et de s’indigner.

 

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Le passif de Sisyphe

Critique de La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, de Maurizio Lazzarato, Éditions Amsterdam, 2011.

Par Jean François Bissonnette, Londres | aussi disponible en format pdf

The pound of flesh, which I demand of him,

Is dearly bought; ’tis mine and I will have it.

William Shakespeare

En dépeignant, sous les traits du cupide Shylock, toute l’ignominie du métier d’usurier, Shakespeare a donné un visage à ce qu’abhorrait son époque. Antisémitisme à part, l’opprobre que le prêteur s’attire pour son manque de compassion envers l’infortuné Antonio reflète la morale particulière qui régnait encore au XVIe siècle, en ce qui avait trait aux affaires d’argent. Malgré la permission donnée par le roi Henri VIII en 1545 de prêter avec intérêt, l’Angleterre élisabéthaine restait fidèle à l’esprit de l’interdit religieux qui, depuis le Concile de Nicée au IVe siècle, prohibait l’usuraria pravitas, le péché, contraire à la charité, de la prise d’intérêt, cette « livre de chair » que réclamait Shylock en guise de paiement.

Nous vivons, quant à nous, dans un monde fort différent, héritier des innovations intellectuelles qui permirent de rationaliser et de justifier ce que l’on tenait, depuis Aristote et sa critique de la chrématistique, pour condamnable : l’auri sacra fames dénoncée par Virgile, la maudite soif de l’or, et la mystérieuse alchimie grâce à laquelle l’argent génère l’argent. À peine quinze ans après la mort de Shakespeare, Claude Saumaise enfonçait une porte entrouverte par Calvin, arguant que l’argent n’est après tout qu’une marchandise parmi d’autres, et que s’il est légitime de vendre le pain au prix fort, rien ne fonde l’interdiction de rémunérer le prêt monétaire. Cette idée allait faire date.

Aujourd’hui, alors que nous subissons toujours les contrecoups de la crise économique et financière de 2008, il importe de rappeler ces origines nébuleuses, car la crise prend racine dans l’amer terreau de la dette. C’est pour avoir prêté à tort et à travers, pour ensuite spéculer sur des titres de créance « toxiques » afin de démultiplier encore la prise d’intérêt sur l’argent prêté, que les Shylock de notre temps ont couru à notre perte. Depuis, nous sommes appelés à vivre sous le signe de l’austérité, qui se présente à nous telle une punition divine, car il y a en effet, entre la dette et le châtiment, une secrète et séculaire équation qu’il nous faut déchiffrer.

41292600_9074961C’est à cette tâche que se consacre le sociologue et philosophe franco-italien Maurizio Lazzarato, qui nous livre, dans La Fabrique de l’homme endetté, ouvrage paru aux éditions Amsterdam fin 2011, une réflexion fort à propos sur les soubassements politiques de ce qu’il appelle la « condition néolibérale ». Loin de s’en tenir à la description circonstanciée des mécanismes financiers qui ont provoqué la crise, l’auteur avance une thèse forte, proposant de concevoir la dette, c’est-à-dire la relation entre créancier et débiteur, comme le véritable « archétype de l’organisation sociale » (30).

Ceci implique de penser les rapports sociaux d’une manière qui rompe avec un certain paradigme que l’auteur présente comme dominant tant l’analyse économique que « les traditions théoriques anthropologiques et psychanalytiques », soit celui de l’échange, matériel ou symbolique. Pensant du coup mettre « hors-jeu l’ensemble des sciences sociales » (34), l’auteur oppose à cette conception échangiste, qui présuppose une relative égalité des parties impliquées, une perspective radicalement asymétrique, où la relation sociale fondatrice est en fait un rapport de domination, à travers lequel se constitue une forme particulière de sujet, « l’homme endetté »[1].

Comprendre l’émergence de cette figure subjective implique d’épouser un « concept non-économique de l’économie » (37), fidèle à un courant de pensée qui s’écoule de Nietzsche à Foucault, Deleuze et Guattari, où la « sphère des besoins », comme l’appelait Hegel, ne donne pas seulement lieu à un processus de production et de circulation d’objets matériels, mais aussi au façonnement de sujets dont les dispositions sont ajustées au fonctionnement des appareils économiques. Suivant les deux auteurs du diptyque Capitalisme et schizophrénie, Lazzarato invite à considérer la « production de subjectivité » comme participant du règne de la camelote, c’est-à-dire comme partie intégrante à la production de toute marchandise.

Cette perspective n’est pas nouvelle. Au fond, telle fut bien la manière avec laquelle Max Weber procéda à la reconstitution généalogique du « type humain » (Menschentum) qu’il appelait « l’homme de la profession-vocation », cette figure de l’entrepreneur austère et héroïque, poussée elle aussi de racines calvinistes, qui mit en branle l’émergence du capitalisme moderne. Or, comme le souligne Lazzarato, tandis que la culture économique moderne se plaisait à se voir sur le mode d’une temporalité ouverte, celle d’une industrie porteuse d’un progrès sans limite, nous paraissons condamnés, de nos jours, à un séjour myope en un monde sans horizon, refermé sur le cycle d’une dette infinie, tel Sisyphe écrasé sous son éternel fardeau.

La figure du businessman, y compris celle, analysée par Foucault, de l’individu « entrepreneur de lui-même » célébrée hier encore par les néolibéraux sauce fribourgeoise ou Chicago, s’effacerait maintenant derrière les exigences de la dette, qui paralysent, par là même, toute la créativité vantée par les zélateurs du soi-disant capitalisme cognitif. En cela, « l’homme endetté » fait l’expérience de ce que l’on pourrait appeler la morale politique de la dette, qui actualise, aux antipodes de la « liberté » promise à des individus à qui l’on a fait miroiter le statut enviable de propriétaires, une forme ancienne d’assujettissement.

C’est que la relation entre créditeur et débiteur prend forme à travers l’opération d’une technique de « dressage » et de contrôle. Se réclamant des observations exposées par Nietzsche dans la seconde dissertation de sa Généalogie de la morale, Lazzarato rappelle qu’à la source du mot dette, en allemand (Schulden), se trouve le terme Schuld, la « faute », concept fondateur de la morale. La morale de la dette diffère ainsi de celle du travail offrant récompense à celui qui peine et s’efforce, par l’assignation au débiteur d’une culpabilité première.

C’est ainsi que la nature s’est donné une « tâche paradoxale », comme l’écrivait Nietzsche, soit d’« élever un animal qui puisse promettre ». En reconnaissant sa dette, l’homme se lie à son destin d’homme, enchaîné à la mémoire de la promesse par laquelle il s’est engagé envers son créancier. Par le biais de la dette se creuse ainsi l’intériorité de la conscience, en vertu de laquelle l’homme prend sur soi, pour la suite des choses, la responsabilité de ses actes. L’apprentissage du devoir, en tant que celui-ci implique un rapport à l’avenir, s’effectue dès lors par la douloureuse inculcation d’une « “mnémotechnique” de la cruauté » (34). L’homme devient à jamais imputable de la promesse de rembourser son dû, et la « livre de chair » réclamée par Shylock n’est pas la plus sordide des manières de calculer, à même le corps du débiteur, ce qu’il en coûte de manquer à sa parole.

Technique politique, donc, que la dette, en fonction de laquelle se précise un dessein de maîtriser l’avenir. L’octroi d’un crédit implique en effet de « se risquer dans l’incertitude du temps » (39), à laquelle est suspendue non seulement l’éventualité du remboursement, mais aussi l’espoir d’une valeur à acquérir, soit l’intérêt qui s’ajoute au dû. Aussi la dette fonctionne-t-elle comme un mécanisme de contrôle, qui vise à neutraliser cette incertitude radicale du futur, en dressant le débiteur de telle sorte que ses comportements demeurent alignés sur l’horizon indéfini du remboursement[2]. C’est en ce sens que la dette s’apprend, comme les institutions financières s’ingénient à l’inculquer en offrant des instruments de paiement à crédit pour « jeunes » et autres « étudiants ». Il en va, dit Lazzarato, de « l’enseignement d’un “art de vivre endetté” » (87), en vertu duquel s’apprécie la qualité morale des citoyens.

Ici se dessine un rapprochement entre les thèses de Nietzsche et les analyses de Karl Marx, que Lazzarato retrouve en dépoussiérant un texte méconnu intitulé « Crédit et banque » (1844). En contrepoint du rapport antagonique entre le capital et le travail, où l’asymétrie de l’exploitation se donne à voir en plein jour, la relation de crédit paraît au contraire nouer entre les parties une relation harmonieuse, dans la mesure où le prêt est une opération fondée sur la confiance. Or, l’établissement d’un crédit, marque de confiance envers le débiteur, implique une évaluation morale de ce dernier. Ce que le créditeur exploite n’est donc pas le travail, mais plus profondément encore, « l’action éthique » du débiteur, c’est-à-dire, fondamentalement son « ethos », sa façon de se constituer comme sujet. C’est l’« existence morale » de l’individu qui se trouve sujette au jugement, où la confiance se retourne en « défiance », suspicion, volonté de contrôle. Sous l’empire de la dette, les rapports humains se voient ainsi réduits à des relations strictement instrumentales, où se dissolvent tous les concepts moraux dans le seul critère de la « solvabilité » (46-47).

Telle est donc la condition pour que s’enclenche, par le biais de la finance, le cycle infini de l’autoreproduction du capital. Si la relation sociale de crédit diffère, par son mécanisme, du rapport de production qui définit la sphère du travail, tous deux renvoient néanmoins à la même finalité : l’accumulation. En ce sens, on ne peut se contenter de la critique de la « spéculation » maintes fois répétée depuis la faillite de la banque Lehman Brothers, qui, en opposant la vertueuse Main Street de l’économie « réelle » à la vilaine Wall Street des requins de la finance, méconnaît la centralité des appareils financiers dans le fonctionnement de l’économie contemporaine. La finance, comme l’écrit Lazzarato, « n’est pas un excès de spéculation qu’il faudrait réguler », expression déréglée des plus bas instincts de l’homme qui prospèrent aux dépens d’un travail productif et plein d’abnégation. La finance est « une relation de pouvoir » qui constitue en fait le « moteur économique et subjectif » du capitalisme (23-24).

Loin d’être « parasitaire », le capital financier joue un rôle fonctionnel sans lequel la production elle-même s’effondrerait. C’est d’ailleurs pourquoi le sauvetage des banques a pu apparaître comme un impératif catégorique, quitte à « faire payer le coût du rétablissement de cette relation d’exploitation et de domination par ceux qui la subissent », en grevant les budgets publics pour des générations à venir (89). Aussi la puissance ou la force du capitalisme ne réside pas dans la richesse des parvenus, estime Lazzarato, mais dans le cynisme de sa capacité à « dispose[r] du temps » via sa mainmise sur les flux financiers (65). Et force est de reconnaître que le temps, l’avenir, est aujourd’hui lourdement hypothéqué. Vue sous cet angle, la crise financière n’est pas la déroute d’un système rapace, mais l’accomplissement de sa « prétention […] à vouloir réduire ce qui sera à ce qui est, c’est-à-dire à réduire le futur et ses possibles aux relations de pouvoir actuelles » (39). À l’heure de l’austérité, il ne saurait en aller autrement, car, comme l’affirmait récemment le premier ministre britannique David Cameron, en ressuscitant le mantra de sa prédecesseure Margaret Thatcher : « There is no alternative. »

Il y a ainsi une dimension profondément religieuse, quelque chose d’un commandement irrévocable, d’une logique sise hors de portée de l’action humaine, aux mécanismes de la finance et aux diktats qu’imposent leurs opérateurs. S’il est vrai que le couple dette/faute est à l’origine de toute élaboration morale, la spirale de la dette infinie, dans laquelle les individus tout comme les collectivités sont aujourd’hui aspirés, paraît signaler, du point de vue de notre imaginaire social, la persistance du mythe chrétien. Si la Genèse évoquait un péché originel commis envers le Créateur, par faute duquel le chrétien se devait d’intérioriser, sous la forme d’une culpabilité essentielle et irrémissible, le poids de sa dette en quoi consistait le fait de vivre, ce rapport s’est déplacé sur un plan d’immanence, de nos jours, mais n’en conserve pas moins toute sa force : chacun est d’emblée « coupable et responsable » envers le « Créancier universel » (11), ainsi que ne cessent de nous le rappeler ceux qui affirment que tout nouveau-né vient au monde avec sa part de la dette publique.

Cela dit, il nous semble que Lazzarato insiste quelque peu trop sur les velléités de « neutralisation » de toute énergie, de toute action, qui animeraient les bonzes de la finance, sur ce qu’il appelle, suivant Deleuze, une « manifestation de l’antiproduction » dont la crise serait le paroxysme, ôtant du coup au capitalisme le « caractère progressif » qu’un Marx pouvait encore y voir (115). C’est peut-être faute de ne pas mettre assez d’emphase sur cette dimension religieuse, sur « l’efficacité symbolique », pour parler comme Lévi-Strauss, des pratiques qui ont cours dans le monde de la finance, qui renvoient à un imaginaire fertile et foisonnant. De fait, le danger de la finance n’est peut-être pas tant celui d’une « neutralisation du possible », mais plutôt le fait qu’elle se pose comme condition exclusive de tous les possibles.

C’est à ce registre imaginaire que renvoie la déclaration faite en 2010 au Sunday Times par Lloyd Blankfein, patron de la toute-puissante banque Goldman Sachs, lui qui se voit comme « un banquier faisant le travail de Dieu ». Qu’est-ce à dire, sinon que par son entremise, la Création perpétue son existence? Et il est sans doute vrai que rien ne saurait advenir en ce monde qui ne recevrait l’imprimatur d’un quelconque banquier, rien sinon quelque chose qui serait le produit d’une pure gratuité. Les tenanciers du crédit aiment ainsi à se voir comme les agents du sacré, grâce à qui la Terre tourne, et c’est sans doute la raison du prestige qui les entoure.

Mais le crédit lui-même se présente aux yeux de ses usagers comme une voie d’accès au sublime. N’est-ce pas ce qu’indique le slogan publicitaire de MasterCard : « Priceless », qui fait du crédit la condition de ce qui n’a pas de prix? Il est vrai, comme l’indique Lazzarato, que ce rectangle de plastique est l’instrument de l’automatisation d’un rapport d’« asservissement », où l’individu devient le simple relais des procédures techniques qui font fonctionner le système financier (111). Cela n’est pourtant possible que parce que le crédit sous-tend un certain imaginaire matriciel du désir. Sous cet angle, le crédit, comme croyance, paraît fonctionner dans les deux sens, d’où le fait que les financiers dépendent entièrement de la confiance qu’on place en leurs instruments.

Du reste, comme toute religion qui se respecte, l’empire de la finance abrite ses spécialistes de l’occulte, ses mages, ses officiers du culte. Ainsi, la moindre transaction financière repose sur une opération magique, une fiction totale, dans la mesure où il en va, dans cette opération démiurgique que l’on appelle « création monétaire », de « jeux d’écriture » (ce pourquoi l’on parle de monnaie scripturale) effectués sans référence à aucun « étalon matériel » (76). Il faut savoir que toute monnaie est ipso facto dette – et le fait de l’ignorer, comme la plupart des gens le font dont la vie n’en est pas moins intégralement soumise aux effets d’une telle vérité, renforce l’autorité cléricale des acteurs des marchés financiers, à l’instar des prêtres de jadis qui monopolisaient le savoir des choses divines. Or, en abandonnant, sous l’influence des thèses monétaristes disséminées depuis Chicago dans les années 1970, la création monétaire aux institutions financières privées, ce qui relevait jusque là d’une prérogative régalienne, les États ont renoncé de fait à leur souveraineté.

En tant que neutralisation, ou plutôt circonscription des possibles indéterminés dans lesquels pourraient s’actualiser la puissance et la liberté humaines, la finance, et son mécanisme fondamental, la dette, opèrent ainsi comme des facteurs de dépolitisation. C’est bien ce que donnent à voir les politiques d’austérité, qui se sont imposées partout dans la foulée de la crise des dettes souveraines, elles-mêmes le produit de l’inféodation des États aux marchés financiers. Sous prétexte de réalisme, qui n’est en fait que la mascarade d’une « économie du chantage » (120) fait au nom de la croissance et de l’emploi, les gouvernements se sont mis à sabrer à qui mieux-mieux dans les dépenses publiques, dans une volonté délibérée d’effacer jusqu’à la « mémoire des luttes » (88) qui ont permis la conquête des droits sociaux ainsi sacrifiés.

Ce qui apparaît, dans la crise, comme un « échec de la gouvernementalité néolibérale » et de sa figure de « l’individualisme propriétaire » (85) traduit en fait une paradoxale « victoire » (94), puisque le programme politique aujourd’hui appliqué consiste en la liquidation de toute mesure politique ayant pu faire contrepoids à l’hégémonie du capital. Par le fait même, la logique du crédit, en tant que mécanisme de « dressage », vient s’immiscer dans le fonctionnement de ce qui reste d’État-providence. En effet, là où les mécanismes assurantiels publics ne sont pas tout bonnement privatisés, transformant en source d’endettement individuel ce qui se finançait hier encore à même l’impôt, la provision des prestations sociales en vient à fonctionner en intégrant les réflexes d’évaluation et de défiance qui marquent la relation de crédit.

En sortant du principe d’un droit social, l’accès à ces prestations se reformule sur le mode de l’évaluation de la moralité subjective, introduisant « l’arbitraire » là où le droit prônait l’accessibilité universelle. L’accès aux services publics est conditionné par une modalité de « remboursement » qui consiste en l’étalage de dispositions personnelles attestant d’un effort moral destiné, entre autres démonstrations de conformisme, à « maximiser son employabilité ». Comme le montre l’actualité canadienne, où la réforme de l’assurance-chômage légitime l’espionnage des prestataires, l’État-providence, tel un banquier, « suspecte tous les usagers, et notamment les plus pauvres, d’être des tricheurs, de vivre aux dépens de la société » (103). Si l’auteur ne discute pas du soutien populaire sur lequel ce genre de programme fonde sa légitimité, et qui s’alimente aux préjugés et au ressentiment de ceux qui se disent « écœurés de payer », c’est peut-être parce que la relation entre la dette et les « passions tristes » qui marquent le climat politique de nos jours reste à analyser.

Lazzarato estime que la mise en place du programme néolibéral, dont la crise contemporaine est la paradoxale apothéose, est venue répondre à l’« urgence » suscitée par les mouvements sociaux qui ont secoué l’ordre établi lors des années soixante. L’institution de cette modalité historique de ce que Foucault appelait la « gouvernementalité » – concept dont Lazzarato se revendique – découlerait ainsi directement des « impératifs du conflit de classe » (82), motif régulateur de toute politique sous le régime du capitalisme[3]. Or, s’il n’y a pas de doute que « l’économie de la dette » pose à nouveaux frais la question des effets politiques de la propriété du capital, dessinant par là même la ligne de front d’un nouveau « rapport de force entre propriétaires […] et non-propriétaires » (11), il en va d’un conflit dont la structure s’écarte considérablement du modèle marxiste.

Certes, l’explosion du crédit et de l’endettement des particuliers (qui atteint en moyenne, au Canada (2012), 164% du revenu disponible) est venue solutionner, au moins temporairement, une contradiction entre la nécessité, pour le capital, de comprimer les dépenses de production – les salaires réels sont à toute fin pratique gelés depuis le début des années quatre-vingt – tout en accroissant les dépenses de consommation. C’est donc bien la finance qui a résolu ce « paradoxe » (85), typique de la paupérisation identifiée par Marx, et il n’y a pas de doute que sous l’empire de la dette s’accroît sans cesse le risque de « précarisation économique et existentielle » (74). Cela étant, le terrain de la lutte de classe, s’il en est, n’est plus celui du travail, ce que Lazzarato reconnaît d’ailleurs (cf. 97).

Aujourd’hui, l’économie de la dette paraît nous ramener à la forme que la lutte de classe a prise dans l’Antiquité. Par là, on n’entend pas l’affrontement des maîtres et de leurs esclaves, comme l’indiquaient Marx et Engels dans leur Manifeste du Parti communiste, mais l’opposition des créanciers et des débiteurs qui, selon Max Weber, constitua le motif fondamental du conflit politique à l’époque, considérant l’intérêt pour les paysans, dont la possession d’une terre était le gage matériel de la citoyenneté à Rome comme en Grèce, de préserver leur mode de vie devant le risque de s’endetter auprès de la classe des nobles. Rappelons, pour mémoire, que les lois de Solon, fondatrices de la démocratie athénienne, ont entre autres mesures prohibé l’esclavage pour dettes. Il y a là le témoignage d’une sensibilité politique pour laquelle liberté et endettement forment un couple inconciliable.

On entend encore l’écho d’une telle sensibilité dans les luttes politiques qui font rage de nos jours, chez les peuples qui, d’Athènes à Santiago, se dressent contre les mesures d’austérité et montrent la voie d’une autre façon de se constituer comme sujets. D’une manière qui n’est pas sans rappeler l’opposition des carrés rouges et verts qui ont polarisé la chromatologie politique du Printemps québécois, Lazzarato souligne la différence irréductible entre « des subjectivités qui considèrent les allocations, les retraites, la formation, etc., comme des droits collectifs garantis par les luttes » et des « débiteurs » qui, par fatalisme ou par veulerie, se rangent sous le principe individualiste au nom duquel on saborde ces mêmes droits (88). À chacun, dès lors, de choisir son camp.

La question se pose, cependant, par-delà la défense des mécanismes étatiques de redistribution de la richesse et de protection sociale, de savoir comment la classe des endettés peut véritablement se subjectiver politiquement dans une lutte pour son émancipation. Cela se pose d’autant plus crûment qu’il ne s’agit plus, comme dans l’Antiquité, de préserver un mode de vie autarcique contre le danger de se placer sous le pouvoir d’un créancier : le mode de vie contemporain est intégralement financiarisé, et il n’est guère possible de mener une existence normale sans accepter de porter le poids d’une dette[4]. On peut bien s’unir pour lutter contre les politiques d’austérité, contre des mesures comme une hausse des frais de scolarité, dont l’effet sera d’alourdir le fardeau de l’endettement individuel, mais qu’en est-il lorsque vient le temps de payer ses comptes, de rembourser la dette qu’on a contractée?

Si lutter contre cette forme d’asservissement requiert une « conversion subjective », une sorte d’« athéisme » (Nietzsche) permettant de nous affranchir de la « morale de la peur » dans laquelle nous enferme le « discours de la dette », si, délivrés « de toute culpabilité, de tout devoir, de toute mauvaise conscience », l’on se résolvait à « ne rembourser pas même un centime » (123), on a quelque peine à croire qu’il en découlerait l’effondrement du système financier. Car le plus pernicieux effet de la dette est peut-être celui-ci, qu’il isole les individus les uns des autres, chacun attaché à son passif par un lien insécable, solitaire comme Sisyphe sur sa pente escarpée. Il faudrait, pour qu’un effet de masse donne une quelconque efficacité à ce refus de la dette, un engagement collectif et solidaire d’autant plus fragile qu’il implique pour chacun, concrètement, l’acceptation d’un sacrifice, celui d’une probable faillite personnelle, avec ce que cela comporte de stigmatisation et de déchéance.

Chose certaine, si l’impression d’une intolérable « dépossession » se fait sentir en cette ère où l’avenir paraît durablement compromis – parce que réduit à la perpétuation du même, ce qui était, pour Walter Benjamin, le sens précis de la catastrophe (118) – cela signale l’urgence de reconsidérer radicalement notre rapport à l’argent. Ce sentiment d’urgence transpire du livre de Maurizio Lazzarato, jusqu’à imprégner son écriture, cela au prix de défauts formels (plan bancal, redites, arguments souvent expéditifs et peu convaincants, nombreuses coquilles et fautes grammaticales) qui nuisent à la qualité de l’ouvrage. Il n’en demeure pas moins qu’il soulève un problème brûlant, davantage qu’il ne le résout. En ce sens enflammé, il constitue un appel d’air, une invite à l’approfondissement de la réflexion, et un encouragement à ne pas désespérer.


[1] Cette prise de position appelle déjà une première réserve. En effet, on peut très bien voir, à la source des traditions anthropologiques et psychanalytiques, non pas un paradigme échangiste, mais bien au contraire le motif, fort prégnant, de la dette fondatrice. L’homme se constitue comme être social en tant que légataire d’un héritage. Il en va de ce que Marcel Gauchet appelle la « dette du sens », qui se compare, moyennant d’importantes nuances, à ce que Jacques Lacan nommait, lui, une « dette symbolique ». Du reste, si l’échange apparaît en économie comme la forme archétypale de la relation sociale, il n’en demeure pas moins qu’on considère l’ensemble du processus économique, depuis les physiocrates au moins, comme étant initié par une « avance » qui n’est autre qu’un investissement, c’est-à-dire un crédit que le revenu dégagé par la vente du produit final vient rémunérer avec intérêt.

[2] Nous serions porté à ajouter que cet objectif de réduction de l’incertitude est aussi au fondement des institutions juridiques, notamment celle du contrat, par lequel les parties s’engagent à l’exécution de prestations déterminées. Plus largement, c’est l’ensemble de l’édifice du droit qui vise à rendre prévisibles les comportements d’autrui, ce pourquoi Max Weber pouvait d’ailleurs écrire, au sujet du rapport qu’un marxiste qualifierait de « superstructurel » entre le mode de production capitaliste et les formes juridiques, que le premier, en tant qu’il ressortit à un projet global de réduction de l’existence à des quantités calculables, requiert la mise en place d’« un droit sur lequel on peut compter comme sur une machine ». Max Weber : Histoire économique. Esquisse d’une histoire universelle de l’économie et de la société, Paris, Gallimard, 1991, p. 361. Quant à savoir si Lazzarato considère le droit comme étant dérivé de la dette, en tant que celle-ci lui paraît être le « paradigme du social » même et la source de tout devoir, la brièveté de son étude ne permet pas de l’établir.

[3] Un foucaldien orthodoxe ne manquerait pas de sourciller devant le propos de Lazzarato, qui paraît subsumer les transformations de la rationalité politique du « gouvernement des conduites » sous l’idée d’un mécanisme unique, la lutte de classe. Il convient peut-être de rappeler que Michel Foucault n’a eu de cesse d’affirmer non seulement la contingence mais également la multiplicité parfois même contradictoire des stratégies que les dispositifs du gouvernement sont censés servir, qui ne se laissent en aucun cas ramener à une cause englobante, fut-elle la lutte de classe.

[4] Il y aurait fort à dire sur le rapport entre la dette et le mode de vie consumériste qui définit la culture contemporaine, notamment en ce que celui-ci implique une certaine modulation du désir, dont la production, comme l’écrit Lazzarato sans plus s’y attarder, participe de l’infrastructure économique même (37). Le caractère infini de la dette apparaît comme l’envers de l’illimitation du désir, exalté par la publicité qui sature notre expérience sensorielle de la vie urbaine et vise à canaliser nos puissances affectives sur les marchandises qui défilent sans fin. La société de consommation a l’endettement pour moteur. En cela se manifeste un bouleversement historique considérable dans l’échelle des valeurs, transformation qui touche également à la signification et à la légitimité sociale de la dette. Avant l’avènement du crédit à la consommation, qui ne s’est véritablement développé qu’à partir des années cinquante, l’accès au crédit était conditionnel à des finalités productives. Pour l’auteur de ces lignes, descendant de deux générations d’ancêtres sincèrement impliqués dans le développement des coopératives de crédit au Québec, il importe de rappeler que l’accès au crédit, pour autant qu’il visait le développement d’une activité économique productive, a représenté un considérable levier d’« empowerment » économique pour les gagne-petits qui se voyaient interdits de commerce auprès des banques privées. La critique du mécanisme de la dette est certes nécessaire, mais il convient peut-être d’y introduire quelques nuances. Pour reprendre le concept du philosophe Bernard Stiegler, cette critique doit être « pharmacologique », c’est-à-dire consciente de l’ambiguïté fondamentale de tout pharmakon, à la fois poison et remède. En ce sens, il existe peut-être de « bonnes » dettes, et c’est moins l’outil lui-même que les finalités qu’il sert qui doivent être distinguées.

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Mécontents de tous les pays, unissez-vous!

Critique de Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, Paris, La Fabrique éditions, 2010, 213 p.

Par Jean François Bissonnette, Ottawa | ce texte est aussi disponible en format pdf

Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon, Paris, La Fabrique éditeurs, 2010.

S’il est une chose pour laquelle il faut se réjouir un tant soit peu de la crise économique et financière survenue en 2008, c’est peut-être d’avoir secoué la torpeur dans laquelle les deux décennies précédentes, empreintes d’une ambiance de « fin de l’histoire », nous avaient plongés. Car cette crise, avec les multiples souffrances qu’elle a occasionnées, a eu pour effet de réveiller le vieux spectre qui hantait jadis l’Europe, en ravivant le projet d’une critique radicale du système capitaliste et d’une recherche des voies permettant son dépassement.

L’effondrement de l’URSS, et la conscience des horreurs du totalitarisme soviétique, avaient paru jeter un profond discrédit tant sur la tutélaire figure intellectuelle de Karl Marx, que sur l’idée même d’une alternative possible et souhaitable à l’économie de marché. Quoiqu’il faille sans doute que la gauche s’affranchisse aujourd’hui de telles inhibitions pour enfin sortir du purgatoire de la « troisième voie », l’on sent bien, toutefois, qu’un retour aux dogmes du communisme des débuts de l’ère industrielle n’apportera que peu de réponses aux enjeux de notre époque.

Que peut-on récupérer du marxisme, et surtout, que peut-on adjoindre à cette théorie qui permette de mieux rendre compte des dynamiques contemporaines du capitalisme, telle est la question à laquelle entend répondre Frédéric Lordon, dans un ouvrage court mais fort ambitieux intitulé Capitalisme, désir et servitude. À s’en tenir à l’orthodoxie marxiste, percevant à travers les rouages de l’exploitation du prolétariat la promesse d’une révolution qui abolirait enfin la « domination de l’homme par l’homme », on comprendrait mal non seulement l’échec de cette prophétie, mais plus encore les raisons de ce « spectacle des dominés heureux » (12) qu’offre de nos jours le monde du travail et qui désarçonne la pensée critique.

L’analyse économique de Marx n’en demeure pas moins adéquate, lorsqu’il s’agit de décrire la logique des rapports de production, mais Lordon estime qu’il importe de la compléter en combinant le « structuralisme des rapports » où elle situe son propos avec une « anthropologie des passions » permettant de mieux apprécier le fonctionnement dynamique des structures sociales. En effet, si les rapports entre les hommes présentent certaines régularités formelles qui peuvent paraître déterminer leurs actions, ce sont néanmoins les « affects » qui donnent leur « efficacité » à ces logiques structurelles, c’est-à-dire qui mettent les corps en mouvement, et « mobilisent » les salariés au service de leur employeur (10-11).

Comme l’indique le sous-titre du livre, c’est Baruch Spinoza qui est convoqué à la rencontre de Marx, car c’est dans l’œuvre du penseur hollandais, de deux siècles antérieure à l’autre, que Lordon va puiser sa théorie de l’affectivité(1). Le concept spinozien de conatus, défini comme « énergie du désir », « principe de la mobilisation des corps » et motif primordial d’une existence vouée à « “persévérer dans son être” » (17), se trouve ici employé afin de mettre en lumière « l’essence du rapport salarial » qui forme le cœur de l’entreprise capitaliste (19).

Il découle du postulat ontologique d’un être de désir la conséquence « évidente », dit Lordon, d’une « liberté d’entreprendre […] irréfragable » (18). Cherchant à se perpétuer comme puissance d’agir, le conatus a besoin pour ce faire d’investir des objets à l’attraction desquels répondent ses mouvements vitaux. Bien que suspendu à des affects exogènes qui le conditionnent, le désir n’en est pas moins intrinsèquement libre puisque chaque être se dirige spontanément vers ce qui lui procure la « joie ».

Apparaît dès lors comme un corollaire de la théorie du conatus l’idée qu’il ne peut y avoir que des comportements « intéressés » (22), puisque c’est aux fins d’une joie et d’une persévérance purement particulières que l’être s’active dans une voie ou une autre. Si cet axiome nourrit un vif débat entre Frédéric Lordon et les animateurs du Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales (MAUSS)(2), il aide néanmoins à saisir la singularité du système capitaliste et la nature du « travail social » qui s’y effectue afin d’engendrer et de maintenir les dispositions affectives requises au fonctionnement des appareils de production.

En effet, pour les créatures sociales que nous sommes, la réalisation d’un désir exige la participation plus ou moins immédiate d’autrui. C’est ici que se situe, pour Lordon, le mécanisme primitif de l’exploitation salariale, soit dans cette nécessité, pour un être désirant, d’« enrôler » la puissance d’agir d’autrui au service de la réalisation de ses desseins particuliers. Dans cette optique, le rapport entre un employeur et ses salariés apparaît comme un simple cas d’espèce d’un mécanisme d’asservissement, ou de « capture » des puissances d’agir au bénéfice d’un « désir-maître », qui a pris de multiples formes à travers l’histoire.

Comme l’a montré Karl Marx, le capitalisme se distingue cependant du fait de s’être accompli par la voie d’un processus de prolétarisation, c’est-à-dire par la mise en dépendance intégrale des hommes à l’égard du marché et de cet « objet de désir cardinal, celui qui conditionne tous les autres » et qui en en fait battre le cœur : l’argent (25). Si les hommes ont « intérêt » ne serait-ce qu’à survivre, à reproduire leur « vie nue », il leur faut se plier aux règles sociales qui déterminent la répartition profondément inégalitaire de l’argent. Il en va en cela comme de toute chose, car ce sont toujours les sociétés, à travers les lois qu’elles se donnent, qui balisent le déploiement du désir et lui fournissent des objets licites. En ce sens, le capitalisme est une forme sociale historique d’orchestration des désirs.

C’est ici que Lordon introduit le concept le plus fécond de son ouvrage, celui d’épithumogénie, défini comme « travail de production des désirs », « ingénierie des affects » (75). Comme toute autre forme d’organisation sociale, le capitalisme engendre des « façons de désirer » qui lui correspondent et dont il capte les énergies. Or, la société capitaliste serait la première, dans l’histoire, à présenter un « régime d’ensemble de désirs et d’affects » (74), c’est-à-dire à s’organiser entièrement, pratiquement sans reste, autour du désir d’argent.

Cela dit, si, aux heures sombres de la révolution industrielle, l’instauration du rapport d’enrôlement salarial s’est opérée sous le signe d’affects « tristes », seul « l’aiguillon de la faim » parvenant à plier les nouveaux prolétaires à la discipline du travail en usine, l’évolution ultérieure du régime capitaliste a permis l’introduction d’une part considérable d’affects « joyeux », l’accès à un salaire ouvrant enfin sur les plaisirs de la consommation. Le « fordisme » fournit ainsi la clef d’une massification extraordinaire de la production industrielle, qui compensa les contraintes du régime salarial par un accès élargi aux joies de la marchandise, et offrit du même coup un formidable gage de docilité des travailleurs.

C’est dans cette optique qu’il importe de réfléchir à nouveaux frais, selon Lordon, le problème de la « servitude volontaire » que nous a légué jadis Étienne de La Boétie, et qu’il faudrait dégager des « apories de la métaphysique subjectiviste » où il se trouverait embourbé (31). Il est vrai que l’adjectif « volontaire » semble impliquer l’idée d’un « consentement » à la servitude, entendu comme une « approbation intime donnée par une volonté libre ». Or, d’un « point de vue spinoziste » postulant que « l’hétéronomie est la condition de toute chose », cela s’avère dépourvu de fondement (80).

En l’occurrence, si les salariés se vouent avec enthousiasme à la réalisation d’un désir qui n’est pas a priori le leur, ce n’est pas tant parce qu’ils le « veulent » (au sens d’un consentement libre et réversible), mais du fait de leurs passions auxquelles les enchaînent un jeu d’affections déterminantes dont ils ignorent tout des causes réelles. Ce n’est pas leur volonté mais leurs passions qui les attachent à leur poste de travail, en quête d’une quelconque « joie », qu’il s’agisse du plaisir de côtoyer les collègues ou bien de l’espoir de recevoir une preuve de l’« amour du maître ». Suivant ce point de vue, l’homme n’est rien qu’un « automate passionnel », et la servitude, universelle (35).

Comme toute forme d’organisation collective des puissances d’agir, le monde du travail pose néanmoins un problème de nature politique, la capacité d’enrôlement au service d’un désir-maître étant l’objet d’un « art de faire faire ». Lordon vient ainsi préciser le concept de « pouvoir » forgé par Michel Foucault en signalant que « dans son mode opératoire même », le pouvoir « est de l’ordre de la production d’affects et de l’induction par voie d’affects » (86). « Conduire les conduites, écrit-il dans les termes de Foucault, n’est donc rien d’autre qu’un certain art d’affecter », par le biais duquel celui qui le maîtrise parvient à mobiliser le désir d’autrui pour le harnacher à la poursuite de ses propres objectifs.

Or, si le capitalisme d’antan se contentait de la menace du chômage, du dénuement et des joies secondaires de la consommation afin de produire cet « alignement » des désirs des travailleurs sur l’objectif de rentabilité de l’entreprise, la particularité du régime néolibéral contemporain serait de poursuivre « une visée de subordination totale » des salariés (107). L’entreprise n’exigerait plus de ses employés la simple prestation d’actions déterminées selon l’organisation de la chaîne de production, laissant toujours subsister quelque écart résiduel, mais une « vocation totale » attestant d’un assujettissement sans réserve aux buts corporatifs et fondée sur un ensemble de « dispositions » personnelles aussi flexibles et adaptables que possible (59).

Comme le montrent les sociologues du travail, cette orientation se répercute notamment sur les procédures d’embauche, qui visent désormais à sonder « l’intériorité » des candidats, à jauger leur malléabilité, là où jadis on se contentait d’évaluer leur formation et leurs compétences. Ceci vient refléter une mutation du travail lui-même, passé d’un monde de tâches relativement simples et circonscrites à un univers où la besogne s’articule à des « projets » indéfinis qui en appellent à la « créativité » et à l’« autonomie » opératoire des travailleurs (115). Ce faisant, l’entreprise néolibérale adopte des méthodes de gestion qui, en apparence, sollicitent bien plus qu’elles ne contraignent la subjectivité de ses employés, à tel point que l’activité salariée devient elle-même « une source de joie immédiate », venant combler des désirs d’« épanouissement » et de « réalisation de soi » (76).

Si « produire le consentement, c’est produire l’amour par les individus de la situation qui leur est faite » (128), alors il paraît difficile de nier que les salariés d’aujourd’hui acquiescent à la leur, eux qui semblent trouver dans leur travail une raison d’être bien davantage qu’une source d’« aliénation ». Par contre, en cherchant à instrumentaliser la « créativité » des travailleurs afin d’accroître la compétitivité de leur entreprise, les gestionnaires d’aujourd’hui – eux-mêmes des salariés on ne peut plus motivés – conduisent cette forme d’organisation du travail vers un point limite. L’appel à la libre créativité des travailleurs, faisant de « l’artiste » l’archétype de l’employé idéal, exige en effet l’allégement des cadres et des contraintes organisationnelles, au point où l’entreprise en vient presque, paradoxalement, à « se nier comme structure hiérarchique » (161).

Si l’on pourrait croire, dans une perspective qui paraît ranimer la vieille hypothèse d’un « autodépassement » du capitalisme par-delà ses contradiction internes, à l’idée que celui-ci « chemine […] de sa propre tendance… vers la libre association des travailleurs » (162), force est de constater que le sort qui est réservé à la grande majorité demeure, de nos jours encore, celui d’une amère subordination. Du reste, le vernis d’un monde du travail porteur d’affects joyeux ne masque jamais complètement l’arrière-fond des passions tristes qui marquent depuis toujours le régime salarial, où la menace de la sanction et du déclassement reste perpétuelle. C’est donc dans l’ambivalence, dans « l’affrontement intrapsychique entre affects joyeux et affects tristes », que se jouent l’adhésion et le « consentement » des salariés à leur condition sociale (134).

Au vu de ce fait, la tâche s’impose, pour Lordon, de « redéfinir l’idée d’exploitation » (153), et surtout, de se débarrasser de la théorie marxienne de l’aliénation qui, parce qu’elle implique les idées de séparation, de désappropriation, de manque et d’étrangeté à soi, laisse planer la possibilité d’un retour à la plénitude qui ne peut qu’être chimérique aux yeux d’un spinozien convaincu. Plutôt que d’aliénation, il conviendrait mieux de parler de « fixation » pour décrire le mécanisme de l’asservissement. « Si elle ne les en sépare pas, écrit Lordon, l’exploitation passionnelle en revanche fixe la puissance des individus à un nombre extraordinairement restreint d’objets – ceux du désir-maître […]. » (184)

Ce faisant, le régime salarial consolide une « division sociale du désir » (147) où l’assujettissement apparaît comme un « enfermement dans un domaine restreint de jouissance » (141), ce qui vient rogner la tendance spontanée du conatus à se donner une variété infinie d’objets de désir. Aussi, s’il fallait parler, à l’instar de Pierre Bourdieu, d’une « violence symbolique » propre au capitalisme, celle-ci opérerait dans la « production d’un imaginaire double », celui du « comblement » qui fait se contenter du peu de satisfactions qui nous est alloué, couplé à celui de l’« impuissance » qui nous fait renoncer à obtenir davantage de ces joies dont les dominés se résignent, dans un mélange de fascination et de fatalisme, à l’inégale distribution (144-145).

C’est à l’aune de ces limitations, socialement instituées, que l’on impose à la puissance d’agir des dominés, capturée au service du déploiement illimité de celle de leurs maîtres, qu’il faut, pour Lordon, reconsidérer le problème de l’émancipation. Il faut, pour ce faire, substituer à l’utopique visée de plénitude retrouvée celle, plus réaliste, d’une défixation entendue comme restitution de la multiplicité des possibilités de satisfaction conative. D’une manière qui abandonne toute téléologie, Lordon semble ainsi réfléchir la question de l’émancipation d’une manière qui rappelle presque le vieux concept de « frustration relative », à l’aide duquel le sociologue américain Robert K. Merton expliquait les phénomènes de déviance sociale.

Nulle promesse de réconciliation finale n’est à l’horizon. Aussi n’est-ce pas au nom d’un quelconque principe supérieur que les dominés sont appelés à briser leurs chaînes, ce qui est de toute façon impossible à accomplir puisque la servitude est « passionnelle », donc indépassable. Du reste, aucun étalon de mesure ne permet de partager le juste et l’injuste, puisque, étant pour chacun ce qui se compose favorablement avec le mouvement de son conatus, le bien ne peut qu’être indéfiniment varié et incommensurable(3). Il n’en demeure pas moins qu’existent, tout partiaux qu’ils puissent être, divers « points de vue » sur la justice, qui font que la répartition inégalitaire des « valeurs », soit des objets de désir, demeure toujours sujette à la contestation (151).

Ainsi, quoique le « discours de défense de l’ordre établi » (50) parvienne aisément à faire passer pour naturels les rapports sociaux typiques du capitalisme, ceux-ci restent toujours susceptibles de se « recomposer » sous l’effet d’une « affection antécédente », d’un imprévisible « geste de trop » suscitant l’« indignation ». Cet « affect […] politique par excellence », en rappelant à la contingence de tout arrangement institutionnel, viendrait alors remettre « la multitude en mouvement » (177). La « colère », « la meilleure, ou la moins mauvaise des passions tristes », permettrait ainsi de rompre avec l’habitude de la sujétion et, du fait de sa nature contagieuse, serait à même de jeter soudainement les masses sur la voie de la « sédition » (179).

Penser l’émancipation sous cette lumière implique cependant d’effectuer une correction de plus au théorème marxiste, l’antagonisme capital/travail devant être repensé sur le modèle d’un « gradient affectif » aux tonalités multiples (187), plutôt que sur celui d’une polarité des classes qui soit fonction de la place de chacune dans l’appareil productif, la classe étant désormais définie simplement comme une « proximité d’expériences » (189). L’« antagonisme moteur » de l’histoire ne serait donc plus la vieille lutte des classes, mais plutôt « le choc des joyeux qui ne veulent rien changer, et des mécontents qui veulent autre chose » (188).

Au vu des mouvements sociaux qui se sont fait entendre dans la foulée de la crise financière de 2008, cette conceptualisation de la lutte politique en termes d’affectivité s’avère indéniablement en phase avec le « mouvement réel qui (n’)abolit (pas) l’état actuel », pour renverser l’aphorisme marxien. Car il semble que le « mécontentement », s’il est bien à la source des mouvements de gauche contemporains, qu’ils soient indignados européens ou occupiers américains, parvient difficilement à se formuler dans les termes d’un programme qui permette de dépasser la seule expression spectaculaire de cet affect pour œuvrer à l’édification d’un nouveau « régime de la vie passionnelle collective » (199), de nouvelles formes – devrait-on dire institutionnelles? – de « composition des puissances d’agir » (164). En fait, il n’est pas du tout sûr que le mécontentement conduise à la remise en cause des fondements du capitalisme et à la critique de l’exploitation, tout au contraire. On en voudrait pour preuve la Némésis du mouvement Occupy Wall Street, aux États-Unis, soit cette confédération de « mécontents » virulents que forme le réactionnaire Tea Party.

Frédéric Lordon reconnaît l’absence de « garantie téléologique » (188) qui découle du postulat ontologique dont il dérive sa conception de l’émancipation. Il y a tout de même quelque chose d’irrésistible à ce genre de construction théorique fondée sur l’analyse de l’affectivité. Pour notre part, qui connaissons bien peu de choses à l’Éthique de Spinoza, le constat de la prédilection pour cet auteur, que semblent partager nombre de penseurs que l’on associe à la gauche postmoderne (pensons à Gilles Deleuze ou à Antonio Negri, notamment), incite à questionner la connotation émancipatrice qui lui est accolée. En effet, l’anthropologie spinozienne des passions, telle que Lordon donne à la lire, ressemble à s’y méprendre à celle que l’on trouve chez Thomas Hobbes, et l’on sait d’ailleurs l’influence que ce dernier a eue sur le penseur hollandais(4). Hobbes a toujours traîné une réputation sulfureuse, mais pour des raisons inverses, d’aucuns voyant en lui « l’agresseur de l’humanité et l’apologiste de la tyrannie » (Diderot), le zélateur furieux du « despotisme et [de] l’obéissance passive » (Rousseau), ou plus près de nous, le père de l’« individualisme possessif » ayant fait le lit de la société de marché (Macpherson). Ce que l’on cherche à faire valoir, ici, c’est que rien n’indique a priori qu’une théorie de l’affectivité et du désir implique des potentialités subversives ou libératrices, mais qu’elle peut tout aussi bien servir, au contraire, à justifier la soumission et à défendre l’ordre établi.

Ces réserves étant faites, nous ne pouvons que souscrire à « l’idée régulatrice » qui oriente l’ouvrage de Frédéric Lordon, et souhaiter comme lui la mise en place d’« agencements de la vie collective qui maximisent les effectuations de nos puissances d’agir et de nos puissances de penser », tout en limitant autant que possible toute velléité de « capture » des forces collectives et de leurs productions au profit d’une minorité (201). Nous ne nous bercerons pas, nous non plus, des illusions que recèlent maints « discours de rupture » exaltant le volontarisme des soulèvements, qu’espèrent comme un « miracle » échappant à l’inexorable chaîne de la causalité hétéronome ces cortèges de « faux laïcs » envers qui Lordon réserve ses phrases les plus cinglantes (174-175).

L’horizon de la « récommune » (de res communa, calque de res publica), ainsi que Lordon baptise son projet de « démocratie radicale », n’est pas exempt des difficultés que posent la nécessaire division du travail et l’irréductible inégalité qui s’ensuit. Mais d’une manière qui rappelle de près le principe d’une « économie de la contribution » que promeut le philosophe Bernard Stiegler, il nous faut reconnaître que tout désir, pour personnel qu’il soit, est toujours un appel à l’autre. Toute initiative requiert la collaboration d’autrui, aussi toute entreprise devrait-elle avoir un caractère associatif et égalitaire, afin d’élargir la participation de toutes et tous à ce qui constitue inéluctablement leur « destin collaboratif partagé ». Loin de la discipline de parti et des purges staliniennes, c’est à l’aulne de cette maxime qui veut que « ce qui affecte tous doit être l’objet de tous » que doit être reformulée la « réponse communiste » aux défis de notre temps (165-170).

Faire entendre cette réponse exigera davantage qu’un très bon livre de théorie sociale, mais bien un immense travail « épithumogénique ». C’est en tout cas vers l’avènement de cet horizon que doivent s’orienter nos efforts, ce qui suppose de réapprendre à désirer pour mieux nous lier à nos semblables.

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Notes:
(1) Lordon n’est pas le premier à faire ce rapprochement, Frank Fischbach ayant fait paraître aux Presses Universitaires de France en 2005 : La production des hommes. Marx avec Spinoza, où il s’emploie à démontrer les accents spinozistes de la conception marxienne de la production.
(2) Voir Frédéric Lordon : « Le don tel qu’il est et non qu’on voudrait qu’il fût », ainsi que Falafil : « Quel paradigme du don? En clé d’intérêt ou en clé de don? Réponse à Frédéric Lordon », in De l’anti-utilitarisme. Anniversaire, bilan et controverses, Revue du MAUSS semestrielle, no 27, 2006.
(3) La critique de toute conception « substantialiste » ou « objectiviste » du bien ou de la valeur que défend Lordon le conduit par ailleurs à invalider la théorie de la valeur-travail qui constitue la pierre d’assise de la conception marxiste de l’exploitation, comprise comme confiscation de la plus-value (voir pp. 90-96 et 148-159). Ce parti-pris théorique ayant été vertement critiqué par Jean-Marie Harribey dans son compte-rendu du même ouvrage (in Revue de la régulation, no 9, 1er semestre, printemps 2011), nous ne nous appesantirons pas davantage sur le sujet.
(4) Frédéric Lordon fait d’ailleurs une lecture assez simpliste de Hobbes lorsqu’il prétend distinguer la conception du mouvement vital selon ce dernier, qui le lierait exclusivement à la « finalité de simple autoconservation », du conatus spinozien qui tendrait, quant à lui, à des « effectuations de puissance aussi étendues et variées que possible » (210, note 59). Il suffit de rappeler que dans sa théorie des affects, Hobbes « place au premier rang, à titre de penchant universel de tout le genre humain, un désir inquiet d’acquérir puissance après puissance, désir qui ne cesse seulement qu’à la mort » (Hobbes : Léviathan, Paris, Gallimard, 2000, pp. 197-198). S’il est « inquiet », ce désir n’en est pas moins voué à la recherche de la « félicité », soit la « progression ininterrompue du désir allant d’un objet à un autre » et déployant, par le fait même, toute la variété de ses inclinations (idem, pp. 186-187).

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