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Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée

Critique de l’ouvrage Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec de Frédéric Parent, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, 281 p., et du roman Tas-d’roches de Gabriel Marcoux-Chabot, Montréal, Éditions Druide, 2015, 502 p.

Par Simon Labrecque

C’est à Saint-Aimé et Saint-Jean Chrysostome qu’il opérait, depuis plusieurs années sans doute, dans ces villages pauvres de la Beauce, ouverts par erreur à la colonisation. On avait rasé des forêts dures d’épinettes pour découvrir une terre ingrate et rocheuse qui n’arrivait pas à nourrir son maître.

Madeleine Ferron[1]

 

En arpentant les routes dites régionales ou secondaires situées sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, chemins sinueux numérotés dans les 200, on prendrait vingt heures (sans neige ni froid) pour marcher la centaine de kilomètres qui, à la fois, lie et sépare les villages de Lancaster, dans l’Érable, et de Saint-Nérée, dans Bellechasse, face à Québec.

Lancaster - Saint-Nérée modAujourd’hui, GoogleMapsTM et d’autres outils similaires permettent d’envisager rapidement quelques trajectoires distinctes pour cette traversée quasi complète de Chaudière-Appalaches d’ouest en est, le long des champs et des forêts, sans mettre le pied sur l’autoroute (auto-rut) 20 – traversée quasi complète car la région s’étend à l’est de Saint-Nérée et que Lancaster se situe à l’ouest de Lotbinière, donc dans la région Centre-du-Québec. Le trajet direct le plus méridional donné à voir par le Cartographe californien part du bureau de poste de Lancaster, traverse les villages de Sainte-Agathe, Saint-Patrice-de-Beaurivage, Scott, porte de la Beauce sur la rivière Chaudière, puis Sainte-Claire, sur l’Etchemin, et Saint-Lazarre-de-Bellechasse, pour arriver à Saint-Nérée par le 5e rang ouest. Au terme de ce voyage l’ayant mené d’un lieu isomorphe au hameau dénommé « Lancaster » par le sociologue Frédéric Parent dans Un Québec invisible, la pèlerine ou le pèlerin pourra rejoindre le 5e rang est pour y rendre ses hommages aux terres néréennes de Tas-d’roches, de l’écrivain, éditeur et chercheur Gabriel Marcoux-Chabot.

L’objet idoine de cette randonnée pensante pourrait être le faisceau des modes d’écriture permettant de rendre compte de manière non triviale de l’habitation des lieux. C’est du moins l’idée qui a émergé et insisté chez moi au fil de ma lecture syncopée des deux livres depuis l’automne[2]. S’ils relèvent en principe des champs distincts de la sociologie et de la littérature, un certain territoire et un souci du vivre- lient en effet ces deux ouvrages. S’y agitent des histoires de rangs, de villages et de ruralité qui demeurent irréductibles au graphe de type autoroutes-banlieues qui pèse lourd dans la trame du pays en périphérie des « centres urbains »[3].

La lecture conjointe d’Un Québec invisible (ci-dessous, U) et de Tas-d’roches (T) me pousse à formuler cette proposition sur la différence entre littérature et sociologie comme pratiques d’écriture : la littérature préserve les noms pour mieux imaginer des relations significatives, alors que la sociologie conserve les relations qu’elle formule au prix des noms. Ici, Marcoux Chabot situe très précisément les aventures de son personnage entre Saint-Nérée et la ville de Québec, alors que Parent forge le nom fictif de Lancaster pour analyser les rapports sociaux qui façonnent la vie quotidienne d’un village exemplaire.

 

Relations > Noms : le pari sociographique

details_L97827637250861Professeur de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, Frédéric Parent écrit dans une note de la section méthodologique de sa monographie : « Nous avons changé le nom réel de la plupart des lieux géographiques, ainsi que celui des habitantes et habitants du village pour des raisons juridiques. » (U, p. 21, note 40) Ces raisons ne sont toutefois pas explicitées et leur caractère « juridique » demeure énigmatique. Dans sa thèse de doctorat à l’origine du livre, Parent écrivait déjà que « [t]ous les noms pouvant faciliter l’identification du village étudié ont été changé »[4], sans discuter des détails de cette transformation. Dans un entretien à la radio de Radio-Canada le dimanche 7 juin 2015, l’animateur Michel Désautels a toutefois mentionné deux raisons plausibles pour l’anonymisation sociologique : le « souci de la confidentialité » et le désir de faire réfléchir à l’« exemplarité » des observations présentées.

Parent, spécialiste de la tradition monographique en sol québécois, a exprimé son accord et ajouté qu’il n’avait « pas le choix », lui, de respecter la confidentialité. Les chercheurs n’ont en effet pas le « privilège journalistique » de pouvoir choisir d’exposer ou de protéger leurs sources. Ils sont tenus de promettre et de produire un anonymat sécurisant, sanctionné par un « accord » signé avec les participantes et participants aux entretiens et à la collecte des données. On suppose que les comités d’éthique de la recherche universitaires sont les institutions qui imposent cette norme afin de protéger les sujets/objets d’étude. Dans un cas comme celui-ci, l’anonymat individuel ne suffisait pas pour objectiver et exemplariser « Lancaster ». Il fallait garder secret le lieu même, vu sa petite taille. En pratique, cette norme sociologique sert également à favoriser la continuité de l’approche mono- ou ethnographique elle-même, qui requiert d’établir des relations de confiance à répétition. Cette approche et la recherche dans son ensemble bénéficient de la promesse et de la production d’anonymat.

Un tel secret peut cependant avoir un effet pervers sur l’attention du lectorat (à moins que l’attention lectrice soit elle-même déjà pervertie?), si elle affectionne les jeux de pistes, la traque aux signes ou la chasse aux indices. Le camouflage ou le codage annoncé comme tel peut en effet être reçu comme une invitation à tenter de percer le mystère – et le verbe « percer » laisse entendre qu’une violence certaine peut être à l’œuvre dans la foulée de l’impression prenante d’être invité à essayer de démonter un dispositif de protection (le désir du hacker est de cet ordre). La note agit alors comme un défi, un appel à soumettre l’art d’écrire sociologique à l’art de lire critique. Et c’est ainsi que j’en suis venu à développer la fierté quelque peu adolescente d’avoir (selon moi) réussi à décrypter le vrai nom de Lancaster[5]… Lister les avantages et les inconvénients de l’exposition du résultat me fait toutefois croire qu’il vaut mieux ne pas insister, car un nom mènerait à d’autres, voire à tous. Plutôt rejouer La lettre volée.

Qu’en est-il du rôle de l’anonymisation pour favoriser la réflexion sur l’exemplarité des observations sociologiques? Le village analysé en profondeur, monographié par Parent, exposé comme la somme des relations sociales qui s’y jouent, pourrait-il être n’importe où? Tout sujet est-il réductible à l’ensemble des liens qui le traversent – tout point est-il strictement défini par son voisinage? En pratique, devrait-on alors simplement passer sous silence le fait que, à la fin de sa préface, le sociologue Marcel Fournier rebaptise l’auteur du livre qu’il présente depuis plusieurs pages « Frédéric Dion » (U, p. xii), plutôt que Frédéric Parent, sachant que l’erreur est humaine et qu’il est ici question de la fonction ou de la relation « auteur », qu’importe le nom réel de l’individu louangé?

Une réponse strictement positive à ces questions serait en accord avec plusieurs courants « relationnels » ou « relationnistes » de la pensée contemporaine, mais, pour sa part, Parent semble inviter à répondre par la négative. En effet, la région spécifique où se situe le village étudié est inscrite dans le sous-titre du livre : « enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec ». Les noms comptent malgré tout et les conclusions promises sont à saveur locale. La généralisation la plus pertinente serait à l’échelle de cette « grande région », sinon de la province (mais alors, sans compter les « régions éloignées », « ressources », etc.).

Dans la promotion et la réception médiatiques de l’ouvrage de Parent, la mention de la ville de Québec comme « centre » aura permis de lier la publication à ce qui circule depuis plusieurs années déjà, voire depuis Arthur Buies, sous le nom de « mystère de Québec ». Dans l’entretien radio de juin 2015, Parent a affirmé que cet angle était surtout celui de son éditeur, même s’il en traite dans son introduction et sa postface. Le « mystère Québec », ce serait donc surtout du marketing…

Ce n’est cependant pas que du marketing, puisque les faisceaux de relations singulières qui composent un village comme « Lancaster » sont liés à son histoire nécessairement unique, qui est enchevêtrée dans d’autres histoires uniques. Ici, il s’agit d’un village « ouvert » au milieu du XIXe siècle, à l’époque de la construction des chemins de fer du Grand Tronc et du National Transcontinental Railway. Il existe une série de villages semblables qui furent aussi des « stations » (Laurier-Station en préserve clairement le souvenir nominal), souvent adjointes de bureaux de poste, au sud du Saint-Laurent et des terres qui bordent immédiatement le fleuve, colonisées dans un premier temps.

Ces terres-ci ont surtout été colonisées à partir des terres longeant la Chaudière. Il y va donc d’une colonisation de deuxième ou de troisième vague, centrée sur le méridien liant « l’Europe de l’Amérique » aux États-Unis par l’ancien comté de Dorchester et se déportant progressivement vers l’ouest par le défunt tronçon Charny-Sherbrooke. Les « familles souches » identifiées par Parent comme des forces déterminantes dans la vie religieuse, économique et politique de « Lancaster » proviennent donc surtout de la Beauce, « ouverte » quelques décennies plus tôt, au milieu du XIXe siècle. Pour le sociologue, ces « familles souches » gardent encore aujourd’hui un pouvoir important, bien qu’elles doivent composer avec de nombreuses familles « anciennes », établies après elles (à l’époque où « le village » et « la station », entités distinctes, s’engagèrent dans des rivalités promises à l’incystance des « guerres de clochers »), ainsi qu’avec des familles « nouvelles », surtout liées au « développement local » et à d’autres initiatives technocratiques de l’administration provinciale ou régionale.

Pour Parent, la famille demeure en vérité le groupement ou le réseau le plus significatif en ces contrées. Ceux et celles qui vivent à « Lancaster » ou autour n’auront donc pas besoin qu’on leur donne « les vrais noms » pour reconnaître les réseaux qui dominent, que ce soit dans la sphère religieuse, l’économie régionale ou la politique municipale. Le lectorat pourra placer ses propres noms dans les structures et les dynamiques sociographiées et pourra traduire les variations de son histoire locale, selon les familles « souches », « anciennes » et « nouvelles » de son coin de pays. Comme en témoignent depuis longtemps la littérature et la télévision québécoises – disons, le Bouscotte de VLB –, ces configurations familiales en sol rural trament le pays incertain de ses coins les plus solides et francs à ses recoins les plus tristes et sombres, « la ville » pouvant dès lors y être perçue comme l’émettrice rayonnante d’un anonymat ou d’une déliaison salutaire – ou comme le terreau des miasmes du dérangement perpétuel et de la solitude massifiée, selon sa position dans l’antagonisme ville-campagne.

 

Noms > Relations : l’inscription romanesque

1C-tas-drochesLe village de Saint-Nérée fut fondé au milieu des années 1880, à la fin de la vague de colonisation durant laquelle Lancaster émergea. Le personnage central et éponyme du roman Tas-d’roches se prénomme en vérité Josélito. Né au Chili, sa vie en « bellechassoise contrée » est due à son adoption par un couple issu de ces familles que Parent qualifie de « souches », les Chabot et les Goulet. Après un prologue recommandant entre autres au lecteur de profiter de la longueur des chapitres pour les lire sur la toilette, le livre choral s’ouvre par une présentation des lieux et des généalogies marquées par un rapport hyperbolique à la quantité de roches du sol néréen.

Par les trois voix narratives qui s’enchevêtrent progressivement selon un marquage typographique original, l’auteur brode donc des relations et des péripéties fictives sur des noms réels qui ancrent l’acte de conter et enracinent l’objet-livre dans le territoire vécu. Il s’agit d’un processus littéraire classique. Le fait que Tasderoches (surnom à l’orthographe variable) se mette lentement à distinguer ces voix en lui, à les entendre et s’y adresser (frôlant la folie), complique le dispositif d’un tour (post)moderniste. Les trois voix, en effet, ne se soucient pas des mêmes noms.

Dans sa critique publiée dans Le Devoir en octobre dernier, Christian Desmeules a parlé de Tas-d’roches comme d’un « derby littéraire » et une « expérience de métissage extrême ». Il résume et commente ainsi l’enchevêtrement des trois voix narratives :

Au premier plan, un narrateur qui entend rapporter les faits au mieux de ses capacités, auquel s’ajoute une fable médiévale « donjon-et-dragonnesque » et, dans les marges, une série d’incantations en innu exaltant le territoire.

Des passages en innu? Écrire dans une langue qu’on ne parle pas soi-même? Bravo, oui. Mais dans le cadre d’un roman qui a pour épicentre le Cinquième Rang Est à Saint-Nérée, on peine à comprendre quelle est la fonction de cette acrobatie linguistique dans le cadre du récit, sinon celle de jeter un peu de poudre aux yeux du lecteur – qui était déjà en train de se les frotter.

Il aurait pourtant suffi de donner au protagoniste des parents biologiques montagnais pour que l’artifice poétique devienne tout à coup légitime dans le cadre du roman.

L’usage de la langue innue ruinerait donc le réalisme littéraire? Sans présumer des compétences linguistiques du critique, me fiant uniquement à ma propre incompétence en la matière (que je crois cependant représentative), il me semble plus juste de dire que c’est le nom « innu » qui dérange Desmeules, puisqu’il semble soucieux de faire remarquer à l’écrivain que Bellechasse n’est pas, selon ce qu’on peut en savoir, un territoire innu. Desmeules fait comme si Marcoux Chabot, néréen de naissance, s’était fourvoyé, ou comme s’il cherchait à leurrer son lecteur qui risque fort de mal connaître la répartition des nations premières dans la province – mais qui risque toutefois de se demander si les Innus ne sont pas plutôt sur la rive nord du fleuve…? Pour ma part, si je crois savoir que la troisième voix narrative est en « innu » (elle qui inclut souvent du français), c’est uniquement parce que l’auteur l’a écrit ainsi dans ses remerciements et que l’éditeur le mentionne en quatrième de couverture – parce qu’il est fait usage du nom « innu » (mais pas innu-aimun). En vérité, je ne saurais dire si la langue utilisée est celle des Abénakis, des Malécites ou des Hurons-Wendats, voire si c’est une langue autochtone ou une langue inventée. Je ne sais pas ça.

À mon sens, le fait le plus intéressant lié à cet usage d’une langue dont la présence même laisse songeur me semble précisément son caractère dépaysant, étrangeant ou forainisant. On y perçoit une altérité qui ne se réduit que partiellement par la traduction, car on ne saurait dire, lorsque des mots français sont inclus, s’il s’agit bien de traductions ou si la troisième voix est bilingue et dit des choses différentes dans chaque langue. L’effet réel de la présence de cette altérité pressentie comme originelle, comme étrangeté initiale du territoire autochtone à une langue venue d’Europe, est de donner à voir au lectorat sa propre pratique de l’ignorance et de l’évitement. Dans mon cas, du moins, j’ai souvent passé très rapidement sur ces passages, ne sachant les lire avec aisance et cherchant des repères familiers aux alentours, m’accrochant au mieux à la présomption d’une traduction qui n’est peut-être qu’illusoire. Ce regard évitant, je n’ai pu m’empêcher d’en reconnaître la semblance, le pratiquant presque chaque jour sans y songer en marge des transports collectifs : il est très proche du regard fuyant du passant dans la rue qui ignore intentionnellement, avec maints efforts, ceux et celles qui y vivent.

Marcoux-Chabot a donc le mérite de nommer, parfois à mi-mot, certains aspects négligés de la vie en ces latitudes. Outre la question des langues autochtones, il nomme parmi la culture quotidienne des jeux et des divertissements dont la présence manque, selon moi, à la monographie de Parent – à quoi joue-t-on à « Lancaster »? Songeons ainsi à la passion persistante de certains adolescents buveurs-de-bière pour Donjon & Dragons – c’était avant le speed et les écrans plats –, ou à l’importance des courses de démolition automobile (« la démol », le derby) dans la rivalité entre les villages et dans la structuration du temps libre passé à préparer des carcasses vouées à une rencontre entre-fracassante parfumée à l’essence un doux soir d’été.

En supplémentant son roman d’une bière artisanale produite par la microbrasserie Bellechasse, en documentant avec son frère Moïse ce geste d’une rare matérialité et en organisant un lancement néréen, Marcoux-Chabot affirme en actes son rapport nourrissant et apaisé au terrain mis en mots. Si la comparaison avec Fred Pellerin et Saint-Élie-de-Caxton s’impose d’elle-même (ou plutôt, avec l’aide de l’éditeur en quatrième de couverture), il faudrait aussi comparer ce rapport à celui apparemment plus trouble que Samuel Archibald dit entretenir avec Arvida, par exemple, lui qui se refuse à une littérature qui deviendrait outils du « développement régional », ou encore avec le rapport à la cartographie des expérimentations adolescentes travaillé par Geneviève Pettersen dans La déesse des mouches à feu. Avec son « lyrisme tellurique » (expression d’Archibald désignant une des tendances formant le « néoterroir »[6]), Marcoux Chabot devient sans doute avec ce roman le représentant le plus typique de ce que Benoît Melançon de L’Oreille tendue a surnommé joyeusement « l’école de la tchén’ssâ » en littérature québécoise, expression qui a connu un certain succès : « Cette école est composée de jeunes écrivains contemporains caractérisés par une présence forte de la forêt, la représentation de la masculinité, le refus de l’idéalisation et une langue marquée par l’oralité. » Si la production de colostrum par le héros néréen qui se relève à la toute fin déjouera assurément les prédictions quant à « la représentation de la masculinité » dans Tas-d’roches, peut-être faut-il souligner que la production de « lait paternel » est parfois un symptôme de la cirrhose. La forêt, quant à elle, est belle et bien présente, elle appelle en plusieurs langues et sait se faire entendre à qui de droit.

 

Ni sociologie, ni littérature?

À la fin de son introduction, Parent affirme : « Il semble urgent de constituer un observatoire de la ruralité contemporaine par des études ethnographiques qui dépassent les simples inventaires statistiques, lesquels ne permettent pas de nous faire connaître de façon approfondie le Québec des régions. » (U, p. 8) Des initiatives comme le numéro 295 de la revue montréalaise Liberté, « Les régions à nos portes », signalent que la littérature peut contribuer à une intelligence collective des modes d’habitation d’ici. La fiction se présente parfois comme une forme d’ethnographie et des sociologues savent déjà en reconnaître les mérites. Une forme réactivée d’études culturelles (expression que littéraires et sociologues semblent s’entendre pour détester) pourrait donner lieu et nourrir des liens entre ces multiples initiatives cherchant à produire un savoir du singulier.

Penser le singulier n’est peut-être possible qu’en combinant le savoir des noms et celui des relations, même s’il faut, dans la recherche, privilégier les uns au prix des autres. Dans une perspective conciliante, « libérale » ou « aristotélicienne », ce serait justement par leurs différences de point de vue que les écrits de Parent et de Marcoux-Chabot peuvent ensemble nous aider à penser les conditions et les conséquences de la vie en ces lieux mitoyens que sont les campagnes proches. À ces modes d’écritures, il faudrait sans doute ajouter des tentatives plus radicales, soit par leur intensité plongeant dans l’obscurité locale (un roman d’horreur à écrire sur une cabane abandonnée), soit par leur ampleur s’échappant jusqu’au confins d’un continent (les écrits de Jean Morisset, originaire de Saint-Michel-de-Bellechasse). Il s’agit de rendre compte de plusieurs hameaux liés aux centres urbains par des autoroutes offrant la promesse quotidienne d’une échappée dans la wilderness lointaine, mais qui débouche quotidiennement sur une municipalité domestiquée. Celle-ci n’est ni la ville, ni la banlieue, ni l’éloignement véritable, car contrairement aux régions « ressources », l’Érable, Lotbinière ou Bellechasse semblent immunisées contre la menace de la fermeture littérale, sinon contre la fermeture symbolique dont on les accuse en tant que foyers du Crédit social et d’autres forces « autonomistes ». Pour un bon moment encore, entre Québec et Montréal, ou Québec et ailleurs, il faudra bien pouvoir s’arrêter pour faire le plein d’essence.


 

Notes

[1] « Le Don de Dieu », dans Cœur de sucre. Contes, Montréal, Éditions HMH, coll. « L’Arbre » (vol. 9), 1966, p. 28 – livre achevé d’imprimé il y a cinquante ans, le 25 février 1966.

[2] J’ai acheté Tas-d’roches parce que la publicité mentionnait Bellechasse et une écriture héritant de Rabelais, Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu. J’ai demandé qu’on commande Un Québec invisible pour recension dans Trahir, afin de découvrir le village dont il y était question. Le livre m’a été envoyé gratuitement par l’éditeur mais, suite à un contretemps, j’ai dû le récupérer dans un lointain centre postal du parc industriel de l’arrondissement d’Anjou, à Montréal. Revenant en transport collectif, j’y ai découvert que le nom du village dont il est question est gardé secret. Cette péripétie a d’emblée marqué ma lecture; je ne suis pas certain d’en être revenu.

[3] Un signe distinctif de la banlieue récente par rapport au village plus ancien : le nombre d’églises par rapport au nombre d’habitants (1 pour 18 000 à Saint-Jean-Chrysostome, 1 pour 1600 à Lancaster; le premier « village » s’est assurément transformé en banlieue depuis la Deuxième Guerre mondiale).

[4] Frédéric Parent, Dieu, le capitalisme et le développement local : conflits sociaux et enracinement territorial. Étude monographique d’un village québécois, thèse de doctorat, Université de Montréal, 2009, disponible en ligne, p. 75, note 118.

[5] Quelques recherches électroniques ont suffi, ce qui peut semer le doute quant à la constance du dispositif de protection. Je suis d’abord parti du fait que le village décrit par Parent est situé à proximité de la fictive Rivardville (sic) et que cet endroit, selon les Propos rustiques publiés par l’abbé Camille Roy en 1913 et cités par Parent dans sa thèse (op. cit., p. 77, note 10), était autrefois surnommée « la métropole des Bois-Francs » (référence qui a disparu du livre). Cette dernière expression se retrouve mot pour mot dans un autre livre rendu disponible par GoogleBooksTM. Ensuite, le nom véritable de l’imprimeur de la monographie publiée à « Rivardville » pour le centenaire de la paroisse, inclus dans la thèse mais absent du livre, a permis de confirmer le nom du lieu repéré. Il aura ensuite fallu trouver un village à proximité dont les dates de fondation correspondent à celles de « Lancaster » et qui est également présenté comme ayant été nommé par un important colon capitaliste selon le nom de son village natal en Angleterre (U, p. 33) pour retrouver le nom original. À rebours, j’ai alors pu remarquer que le véritable nom de « Lancaster » apparaît une fois dans une note de la thèse, qui reproduit un extrait d’entretien avec un jeune producteur de gorets. C’est sans doute un oubli. Ce vrai nom n’apparaît pas dans le livre.

[6] Samuel Archibald, « Le néoterroir et moi », Liberté, vol. 53, no 3 (295), 2012, p. 17.

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« Aidez les Palestiniens à se dessiner un État! » La solution douteuse au conflit israélo-palestinien par le crowdsourcing pacifiste

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Si, il n’y a pas longtemps, la Palestine a été admise à l’ONU à titre de 194e État (observateur seulement, toutefois), on sait qu’en fait l’Autorité palestinienne est loin d’être un État de plein droit sur ses propres terres. Encore soumis à l’occupation militaire d’Israël, la Palestine voit en plus les vagues successives de colonisation de la Cisjordanie arrivées sur son territoire, ce qui vient compliquer la résolution du conflit par ce qu’on nomme la « solution des deux États ».

Un site Web interactif,  expliqué dans The Atlantic, propose maintenant à ses visiteurs d’« aider » les Palestiniens à se dessiner un État par le crowdsourcing, quelque chose comme une collaboration bénévole par des acteurs externes. On présente aux utilisateurs une carte de la Cisjordanie, ils doivent décider quelles colonies israéliennes resteront sous le contrôle d’Israël dans l’éventualité d’un partage des terres selon la solution des deux États. Le logiciel calcule, à partir du choix de l’utilisateur, une quantité de territoire égale à celle concédée à Israël (un procédé appelé « land swaps »). L’application interactive permet par la suite à l’utilisateur de partager sa « création » dans ses réseaux sociaux, Facebook, Twitter, etc.

Ce « jeu » se base sur les conditions de l’établissement d’un État palestinien viable, conditions soumises par les deux parties : Israël demande que 500 000 colons vivant en territoire palestinien soit intégrés à l’État d’Israël, en retour la Palestine veut regagner la même portion de territoire accordé à Israël, pris à même ce dernier (selon les délimitations de la ligne verte).

L’article présentant le projet a reçu de nombreuses critiques (voir les commentaires à l’article original). Outre l’aspect presque ludique du projet – donc insensible devant la souffrance quotidienne des populations palestiniennes sous occupation militaire –, on fait remarquer que ce fameux « land swap » ne profite qu’à l’État d’Israël puisque les colonies en territoire occupées sont toujours construites autour des sources d’eau potable. En contrepartie, ce qu’obtiendraient les Palestiniens, ce serait des bouts de territoire arbitrairement décidés, découpés dans le Néguev : bref, un territoire invivable.

Première remarque : on distingue, pour la résolution du conflit, une revendication liée à la population d’une part (Israël), donc un souci pour la personne; et de l’autre, une exigence quant au territoire (Palestine). Schème kantien du qualitatif et du quantitatif, Israël serait dans l’intensivité alors que la Palestine ne se contenterait que de l’extensif, de l’espace, « le plus basse nature de la différence », pour employer les mots de Gilles Deleuze. Mais peut-on vraiment avoir une population sans territoire? comme on en attribue la demande aux Israéliens. Et peut-on vraiment avoir un territoire sans population? comme on semble le souhaiter pour les Palestiniens?

Deuxième remarque : à prime abord, ce projet d’application interactive semble utopique, sinon fantaisiste (comme le font remarquer plusieurs commentateurs). Mais n’a-t-on pas là le meilleur exemple de ce que Jacques Derrida redoutait : une politique de l’économie des poids et mesure, c’est-à-dire du prévisible, incapable de penser en dehors de l’échange quantitatif? Si une éthique ou une politique serait ce moment où le calcul ne peut plus être pensé, alors ce projet interactif n’a rien d’une solution utopique ou fantaisiste, c’est au contraire la continuation pragmatique du conflit israélo-palestinien par d’autres moyens.

 

Crowdsourcing an Israeli-Palestinian Border

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Singularités cartographiques

Par Manola Antonioli | une première version abrégée de ce texte a été publiée sur le blogue de Jean-Clet Martin; il est aussi disponible en format pdf

Rhizome, carte et calque

L’un des apports principaux de Gilles Deleuze et de Félix Guattari à la philosophie du xxe et du xxie siècle est l’introduction d’une approche « géophilosophique », aussi importante en philosophie que dans d’autres domaines des approches « géopolitiques », « géocritiques » ou « géoartistiques »[1]. Parmi les outils conceptuels issus de la géographie, la carte et la cartographie occupent un rôle central dans leur pensée. Le texte certainement le plus connu à ce sujet, est l’introduction à l’ouvrage Mille plateaux[2] consacrée à l’étrange figure du « rhizome ». Dès son titre, Mille plateaux ne sépare jamais le territoire des concepts de celui de l’espace et de la géographie. Il est ainsi impossible (et c’est tout l’intérêt de la démarche des deux auteurs) de différencier un « sens propre » et un « sens figuré » des termes d’ordre spatial utilisés dans l’ouvrage (lignes, points, surfaces, plans, cartes, plateaux, territorialisation et déterritorialisation, espaces lisses et espaces striés, etc.). Penser la terre et les territoires, les frontières et les espaces ne signifie pas ici illustrer par des métaphores la prétendue vérité du discours philosophique, mais s’efforcer de repenser radicalement les frontières du concept à partir de multiples rencontres entre la pensée et la géographie physique, politique, esthétique, voire avec l’éthologie et la géologie (un des « plateaux » de l’ouvrage est ainsi consacré à la « géologie de la morale »). Les « plateaux » qui apparaissent dans le titre ne renvoient donc pas au « sujet » du livre, mais à la loi immanente de sa composition interne. Mille plateaux propose en effet également une nouvelle image du livre, non pas un livre-arbre, mais un livre-rhizome ou aussi un livre-carte : « Écrire n’a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir. »[3] Un plateau est décrit comme une multiplicité qui peut se connecter à d’autres multiplicités pour former et étendre un rhizome, et Mille plateaux est écrit comme un rhizome, composé de plateaux.

Comme on le sait, le rhizome est à l’origine un terme de botanique, qui se réfère à des plantes à tige souterraine qui poussent des bourgeons au dehors et émettent des racines adventives dans leur partie inférieure. Dans Mille plateaux, le rhizome s’oppose à toute la tradition « arborescente » du livre, qui fait de l’arbre le modèle du monde et du texte qui est censé le représenter (depuis l’arbre biblique de la connaissance du bien et du mal, en passant par les nombreuses représentations antiques et médiévales de l’arbre de la science, pour arriver jusqu’à la célèbre comparaison de Descartes dans la Lettre-préface aux Principes de la philosophie : « Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences. ») Le rhizome possède au contraire des formes multiples qu’on ne peut pas réduire à la racine et à l’arbre, il oppose à la verticalité et à la visibilité des branches des ramifications invisibles et souterraines qui produisent en surface des structures horizontales qui s’étendent dans toutes les directions.

Dans l’introduction à Mille plateaux, Deleuze et Guattari énoncent les « principes » qui organisent les devenirs du rhizome : 1o – 2o : principes de connexion et d’hétérogénéité en vertu desquels « n’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre, et doit l’être » ; 3o : principe de multiplicité ; 4o : principe de rupture asignifiante (un rhizome peut être brisé en un endroit quelconque, il reprend suivant d’autres lignes et d’autres directions. Les deux derniers principes (« de cartographie et de décalcomanie »), qui nous intéressent plus particulièrement ici, sont éminemment géographiques : dans une démarche « rhizomatique » (de pensée, d’écriture, d’action…) il ne s’agit pas simplement de produire des calques du réel, mais de tracer des cartes, cartes qui peuvent être ouvertes, renversées, connectées dans tous les sens et dans toutes les dimensions, qui sont toujours à entrées multiples et en prise directe avec le réel. Le rhizome est donc toujours une entité géographique, qui a quelque chose à voir avec les cartes et avec une activité incessante de cartographie, dans laquelle consiste pour Deleuze et Guattari l’intérêt même de la philosophie. Comme une carte, un rhizome ne se limite jamais à produire un calque, mais constitue une forme d’expérimentation (plutôt que d’interprétation ou de représentation ou encore d’imitation).

Comme le rhizome, la carte peut présenter des entrées multiples : elle naît du besoin de localiser, mais elle dépasse toujours la stricte localisation, puisqu’elle souligne toujours des frontières, des lignes de partage d’origine naturelle et/ou politique, le décompte des richesses ou la puissance économique et militaire des territoires qu’elle décrit. Comme les parcours du rhizome, l’origine même d’une carte est toujours multiple : elle peut être l’œuvre d’un individu, d’un groupe ou d’une institution, et ses sources d’énonciation ne sont jamais étrangères à son contenu, à l’image qu’elle donne d’un territoire, aux aspects du réel qu’elle choisit de privilégier. Comme l’écrit Gilles A. Tiberghien[4], les pratiques cartographiques montrent la façon dont l’imaginaire et l’imagination travaillent même les activités réputées les plus « positives ». Tout cartographe (pensons par exemple à Christophe Colomb, imaginant une nouvelle route vers les Indes) imagine le monde avant de le représenter et dans sa représentation en donne une image construite sur des rapports de convention avec le réel, qui n’ont pas grand-chose à voir avec la mimésis : « Il n’existe pas de vérité cartographique, mais il y a de multiples manières de rendre compte du monde à travers les cartes. »[5] La carte n’est jamais un simple instrument mimétique mais elle est toujours un système constructif, tout comme dans la « nouvelle image de la pensée » que Deleuze propose dès Différence et répétition le concept n’est jamais un acte de représentation mais un outil d’expérimentation et de création. Cependant, Deleuze et Guattari ne travaillent jamais à partir d’oppositions binaires, mais s’intéressent aux zones d’interférence entre des concepts à première vue opposés et incompatibles : ainsi, tout comme le rhizome peut toujours se refermer sur une structure arborescente, la carte peut toujours se réduire, tendre vers le calque. Elle peut prétendre être la représentation fidèle et exhaustive d’un territoire, elle peut construire artificiellement une continuité géographique, politique, économique ou culturelle pour ignorer la complexité du réel et pour mettre en évidence des ensembles cohérents (trop cohérents…) sur la surface terrestre. Mais, dans l’autre sens, ce qui était initialement un simple calque peut devenir une carte digne d’un grand intérêt quand il renonce à combler artificiellement les vides en construisant à tout prix une fausse continuité spatiale, quand il n’interprète pas la nature géographique d’un territoire de façon déterministe mais comme un des éléments multiples qui coexistent dans sa structure, quand il reconnaît une existence aux groupes, aux clans, aux tribus porteurs de résistance, aux minorités qui revendiquent une place dans un appareil politique ou économique majoritaire.

Dans le langage de Deleuze et Guattari, le calque est ce qui vise toujours à organiser, stabiliser, neutraliser les devenirs et la complexité des flux qui les traversent. Choisir de « cartographier » un territoire signifie ainsi renoncer à expliquer la multitude des variations « superficielles » par un axe génétique unique, une structure profonde exclusive ou un principe transcendant, pour se situer au niveau de la surface feuilletée de l’immanence. Qu’il s’agisse de l’inconscient, des groupes sociaux et politiques, des régions du monde ou des concepts philosophiques, le calque privilégie toujours les strates (des entités constituées et figées dans un fonctionnement immuable) et les fonctionnements molaires (d’ordre macroscopique plutôt que microscopique et moléculaire), les centres institués du pouvoir (réel ou symbolique) et tous les phénomènes qui peuvent facilement être ramenés à une cause unique et universellement valable. Si l’on se situe, par exemple, au niveau de la critique de la psychanalyse que les deux auteurs ont développée en 1972 dans L’Anti-Œdipe, il s’agit également d’opposer une interprétation de l’inconscient qui procède par « calque » du complexe d’Œdipe et de la triangulation familialiste sur la complexité de chaque parcours individuel à une activité de cartographie de l’inconscient qui s’efforcerait au contraire de tracer la carte, à chaque fois singulière, des « lignes » entremêlées qui constituent la vie de chacun.

La nouvelle version de l’analyse que Deleuze et Guattari proposent sous le nom très énigmatique de « schizoanalyse » peut être interprétée comme une telle activité de cartographie de l’inconscient. Ce n’est pas par hasard que, chaque fois qu’il est question de cartes dans leurs écrits, ils se réfèrent à Fernand Deligny, qui accueillait dans les Cévennes des enfants autistes dont il décrivait graphiquement les parcours et l’errance apparente, grâce aux célèbres lignes d’erre, à partir d’une conception déjà cartographique de la psychanalyse[6]. L’un des derniers ouvrages de Félix Guattari s’intitule ainsi Cartographies schizoanalytiques[7]. Comme le rhizome, la carte apparaît ainsi comme un outil qui vise à multiplier les voies d’accès au réel, qui affirme la complexité, la multiplicité et la singularité grâce à une activité de production et de construction d’un sens qui n’est jamais donné préalablement. Le monde décrit par Deleuze et Guattari est fait de multiplicités qui s’étalent sur un même plan, « où les bordures se suivent en traçant une ligne brisée », plan de consistance ou d’immanence, surface de coexistences des êtres. Dans une approche fortement inspirée de Spinoza, Mille plateaux décrit ce plan comme une entité composée d’une infinité de particules liées par une infinité d’agencements et de compositions de rapports[8]. Chaque être sur cette surface infinie est composé d’agencements et de parties (sa longitude), dont les rapports ne cessent d’être modifiés par le dehors, par les rencontrent qui l’affectent, augmentant ou diminuant sa puissance d’agir et d’exister (sa latitude). Philosopher et ainsi, hors toute métaphore, une activité incessante de cartographie, qui croise les latitudes et longitudes toujours en devenir de chaque aspect du réel.

 

Cartographies de l’inconscient

Si les lignes, les cartes, les plans, le territoire et la géographie reviennent inlassablement dans les deux tomes de Capitalisme et schizophrénie, il existe également un court texte, écrit cette fois par le seul Deleuze et entièrement consacré aux cartes , intitulé « Ce que les enfants disent » et qui constitue le chapitre ix de Critique et clinique[9]. À partir encore une fois des écrits de Deligny, il y est question tout d’abord de la psychologie de l’enfant : l’enfant ne cesse d’explorer des milieux (des blocs d’espace-temps), d’inventer des trajets dynamiques et d’en dresser la carte : « Les cartes des trajets sont essentielles à l’activité psychique. »[10]

Par exemple, le petit Hans dont le cas est présenté par Freud dans les Cinq psychanalyses ne cesse de réclamer de pouvoir sortir de l’appartement familial, au point que Freud lui-même estime nécessaire de tracer une carte de ses déplacements. Mais Freud finit par tout ramener à la structure familiale, et transforme ce désir d’exploration des lieux et du dehors en désir de coucher avec la mère. Son analyse de l’inconscient, ici comme ailleurs, a tendance à négliger les singularités, les ambiances, les événements qui peuplent les milieux dans lesquels se situe l’activité psychique de chacun, dès la toute première enfance, milieux fait de qualités et de puissances, de bruits, d’odeurs et d’images : « Le trajet se confond non seulement avec la subjectivité de ceux qui parcourent un milieu, mais avec la subjectivité du milieu lui-même en tant qu’il se réfléchit chez ceux qui le parcourent. La carte exprime l’identité du parcours et du parcouru. Elle se confond avec son objet, quand l’objet lui-même est mouvement. »[11] D’où l’intérêt de la démarche thérapeutique de Deligny, qui traduit les chemins d’enfants autistes à l’aide de cartes qui en reproduisent toutes les singularités et les bizarreries, qui parviennent à identifier des parcours coutumiers sans pour autant en déduire des principes univoques d’explication. Plus en général, dans l’interprétation de Deleuze, les parents sont eux-mêmes pour l’enfant un milieu dont il apprend à dresser les cartes, ils ne sont pas les coordonnées de tout ce que l’inconscient investit, parce qu’ils sont eux aussi, comme l’enfant, plongés dans des milieux. Ils sont toujours en position dans un monde qui ne dérive pas d’eux, ils ouvrent ou ferment des portes, gardent des seuils, connectent ou séparent des zones de l’espace.

Au sujet de cette fonction parental de seuil, on pourrait également évoquer la valeur esthétique du pont et de la porte analysée dans un célèbre essai par le sociologue Georg Simmel, qui appréciait tout particulièrement toutes les percées et les traversées, matérielles et symboliques : « L’image des choses extérieures comporte pour nous cette ambiguïté que tout, dans cette nature extérieure, peut aussi bien passer pour relié que pour séparé. »[12] Frayer des voies, aménager des passages est pour Simmel comme pour Deleuze l’activité humaine par excellence : « Nous sommes à chaque instant ceux qui séparent le relié ou qui relient le séparé. […] Les hommes qui tracèrent les premiers un chemin entre deux endroits ont accompli là une des plus grandes performances humaines. »[13] Encore plus que la route, le pont témoigne de la capacité humaine à relier le début et la fin du parcours, à introduire l’association dans la séparation, la proximité dans la distance, sans que la séparation et la distance soient pour autant abolies.La séparation introduite par la porte ne s’oppose pas simplement pour Simmel à la liaison introduite par le pont. À son tour, la porte sépare et relie à la fois, crée une « jointure entre l’espace de l’homme et tout ce qui est en dehors de lui, abolit la séparation entre l’intérieur et l’extérieur »[14], matérialise la limite entre espace privé et espace public.

Les parents-seuils qui apparaissent dans le texte de Deleuze évoquent la fonction des seuils dans l’architecture traditionnelle japonaise, où les multiples clôtures et ouvertures en matériaux légers ne créent pas une simple barrière à l’entrée de la maison, mais imposent des rituels de franchissement qui renforcent le sens et la multiplicité du passage. Alors qu’on perçoit chez Simmel la tonalité tragique associée à la fragmentation de l’espace que pourtant il décrit (« il n’y a pas de réelle unité du multiple au sein de l’espace »[15]), Deleuze a plutôt tendance à affirmer une vision de l’espace comme lieu de fragmentation et de désorientation, un espace nettement plus complexe et feuilleté que celui de la tradition phénoménologique.

Déjà dans Logique du sens, publié en 1969, il proposait des outils conceptuels pour penser des formes inédites de déplacement qui échappent au « sens commun ». Dans cet ouvrage constitué de « séries » qui dessinent une nouvelle orientation de la pensée, Deleuze choisit comme personnage conceptuel l’Alice de Lewis Carroll et son « Pays des Merveilles ». Ce grand livre sur l’événement, le devenir, le langage et le temps, introduit également une nouvelle approche philosophique de l’espace, indissociable de l’espace fragmenté, hétérogène, intensif traversé par Alice. Les espaces du « pays des merveilles » ou de « l’autre côté du miroir » ont perdu leurs coordonnées habituelles, font communiquer l’intérieur avec l’extérieur, le dehors avec le dedans. Alice n’est jamais à la « bonne place », conforme aux exigences du « bon sens », mais découvre des espaces incompatibles avec l’ancrage de la perception dans l’intuition originaire et donatrice de sens présupposée par la phénoménologie et qui permettent des rencontres et des parcours inédits. Le nourrisson de « Ce que disent les enfants » est toujours une Alice en puissance, confronté à des espaces hodologiques[16], plein de détours, traversés par des lignes de force. Dans ce texte Deleuze peut donc opposer une vision cartographique de l’inconscient, où la libido hante l’histoire et la géographie, où une même trajectoire fait coexister, comme deux faces qui ne cessent de s’échanger, l’imaginaire et le réel, à une conception dominante de la psychanalyse, de type archéologique, qui associe l’inconscient exclusivement à la mémoire et néglige ainsi l’espace et les parcours.

Du point de vue psychanalytique, il s’agit toujours de s’enfoncer, par un mouvement vertical, dans la superposition de couches qui constituent l’inconscient ; dans une approche cartographique, au contraire, les cartes se superposent par déplacements et glissements incessants. La carte ne naît pas par dérivation des précédentes, mais se configure par remaniements successifs, par variations, par redistribution des espaces. Dans cette vision cartographique de l’inconscient, qui est entre autres celle de Félix Guattari, l’inconscient n’a plus affaire à des personnes et à des objets, mais avant tout à des trajets : « Ce n’est plus un inconscient de commémoration, mais de mobilisation, dont les objets s’envolent plutôt qu’ils ne restent enfouis dans la terre. »[17] Mais les cartes ne concernent pas seulement une dimension extensive, mais tout autant une dimension intensive : il existe des cartes d’intensité ou de densité qui transcrivent une constellation affective et qui concernent ce qui se produit durant les trajets, des cartes des devenirs, bien plus difficiles à tracer. Le réel et l’imaginaire, encore une fois, ne cessent de s’échanger : un devenir n’est pas seulement imaginaire, tout comme un voyage n’est pas seulement réel. Des intensités imaginaires et affectives peuvent transformer en voyage tout trajet ou même l’immobilité, peuvent envelopper le visage d’un être aimé de personnages inconnus ou faire rêver à partir de la contemplation immobile des cartes, tout comme c’est le trajet (même immobile) qui transforme l’imaginaire en devenir : « Les deux cartes, des trajets et des affects, renvoient l’une à l’autre. »[18]

 

L’enfance de l’art

Pour Deleuze, l’art dit aussi à sa manière ce que disent les enfants, puisqu’il est fait aussi de trajets, de devenirs, de cartes extensives et intensives. C’est pourquoi dans l’ouvrage Dialogues, écrit en collaboration avec Claire Parnet en 1977, il parle d’une certaine « supériorité » de la littérature anglo-saxonne sur la littérature française : trop souvent, cette dernière ne se soucie que de psychologie, alors que la littérature anglo-américaine ne cesse de mettre en scène des trajets et des voyages. On pourrait trouver un contre-exemple chez Proust, dont l’œuvre a tellement inspiré la philosophie de Deleuze, puisque La recherche, derrière des allures de littérature autobiographique et psychologique, n’est en réalité qu’une carte infinie des devenirs. Il y a toujours des cartes et des trajets dans l’œuvre d’art, que Deleuze décrit ici comme un cairn (un amas artificiel de pierres), un processus impersonnel qui compose son unité avec les pierres apportés par différents voyageurs. L’œuvre d’art comme cartographie permet de concevoir un entrelacement des espaces et des temps, de l’extension et des intensités, sans pour autant se réduire à un geste collectif de commémoration ou au produit d’un procès personnel de la mémoire, de traduire des ambiances et des milieux en couleur, son ou écriture.

Deleuze cite ainsi en exemple la sculpture contemporaine, qui cesse d’être monumentale et commémorative pour devenir hodologique, pour se transformer en installation qu’il ne s’agit plus simplement de regarder mais de parcourir, en engageant son corps tout entier (et non plus seulement son regard) dans l’expérience esthétique. La nouvelle « sculpture » crée des trajets extérieurs, mais ces derniers ne dépendent que de chemins intérieurs. Les trajets intérieurs à l’œuvre modifient radicalement la position du corps dans l’espace « réel » environnant, comme si une carte de virtualités tracée par l’art venait à se superposer à la carte réelle des parcours du spectateur devenu désormais promeneur et arpenteur. Plus en général, quand cette opération esthétique très complexe est réussie, toute œuvre d’art peut comporter « une pluralité de trajets, qui ne sont lisibles et ne coexistent que sur une carte » et « change de sens suivant ceux qui sont retenus »[19]. Stèles qui ne commémorent aucun événement passé, seuils qui n’introduisent à aucun dedans, piliers d’une cathédrale absente et qui n’héberge plus aucun dieu, les sculptures ou installations contemporaines qui se confrontent à l’espace urbain, à l’espace d’une galerie ou d’un musée ou au paysage, ne font peut-être qu’inscrire dans notre présent et projeter dans notre futur les parcours erratiques de l’Alice-nourrisson-cartographe que nous tous avons été et ne cessons jamais d’être.

 


 

Notes

[1] Pour une réflexion sur la géophilosophie, je me permets de renvoyer à mon ouvrage Géophilosophie de Deleuze et Guattari, Paris, Éditions L’Harmattan, 2004. Dans la critique littéraire contemporaine, il existe un courant « géocritique » dont les orientations principales sont exposées dans l’excellent ouvrage de Bertrand Westphal La géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Éditions de Minuit, 2007. L’art contemporain, de son côté, rencontre de plus en plus souvent la géographie et la cartographie : les artistes créent des cartes et des parcours singuliers qui visent à recomposer les territoires, l’espace urbain, les frontières, en laissant apparaître une dimension qu’on pourrait définir « géoartistique », toujours indissociable des urgences géopolitiques contemporaines. Ils essaient ainsi d’explorer les nouveaux espaces-temps que nous habitons et d’en comprendre les transformations. Parmi les nombreuses expositions sur ce sujet de ces dernières années, on peut citer l’exposition organisée au Palais de Tokyo à Paris en 2003 (catalogue : GNS, Paris, Palais de Tokyo/Éditions Cercle d’Art, 2003). À ce sujet, on pourra lire aussi les ouvrages de Gilles A. Tiberghien, Finis terrae. Imaginaires et imaginations cartographiques, Paris, Éditions Bayard, 2007, et de Christine Buci-Glucksmann, L’œil cartographique de l’art, Paris, Éditions Galilée, 1996.

[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980.

[3] Ibid., p. 9 et 10.

[4] Je me réfère ici et dans les considérations sur les cartes qui suivent à son ouvrage Finis terrae, op. cit.

[5] Ibid., p. 11.

[6] Longtemps difficiles à trouver, les écrits de Deligny sont désormais accessibles : Œuvres, Paris, Éditions L’Arachnéen, 2007 et L’Arachnéen et autres textes, Paris, Éditions L’Arachnéen, 2008.

[7] Félix Guattari, Cartographies schizoanalytiques, Paris, Éditions Galilée, 1989.

[8] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., « Souvenirs d’un spinozistes », p. 310-317.

[9] Gilles Deleuze, Critique et clinique, Paris, Éditions de Minuit, 1993, p. 81 à 88.

[10] Ibid., p. 81.

[11] Ibid.

[12] Georg Simmel, « Pont et porte », in La Tragédie de la culture, Paris, Éditions Rivages, 1988, p. 160 sq.

[13] Ibid., p. 160.

[14] Ibid., p. 162.

[15] Ibid., p. 159.

[16] L’espace hodologique (du grec ancien ὁδός, route ou chemin) dérive de la notion gestaltiste de « détour » développée par le psychologue américain d’origine allemande Kurt Lewin à partir de 1934 et se réfère à une cartographie dynamique des processus psychologiques et psycho-sociaux dans leur dimension topologique. Deleuze cite à ce propos l’étude de Pierre Kaufmann Kurt Lewin, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1968.

[17] Gilles Deleuze, Critique et clinique, op. cit., p. 84.

[18] Ibid., p. 85.

[19] Ibid., p. 88.

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