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Pierre Judet de La Combe: la traduction comme pédagogie

Par René Lemieux, Montréal

Dans le cadre des Assises des lettres: Les humanités, pour quoi faire? (2010), Pierre Judet de La Combre présente, dans une conférence, un exemple d’usage de la traduction du latin par des élèves de lycée comme méthode pédagogique pour les humanités. Cette traduction permet à l’élève non seulement d’apprendre la langue et la littérature latines, mais aussi d’expérimenter un spontanéité nouvelle dans l’usage de sa propre langue.

Judet de La Combe commence sa conférence en faisant remarquer que les «lettres classiques» ou les «langues anciennes» à l’université, ça n’existe pas, car ils sont un prérequis pour toutes les disciplines des sciences humaines et sociales (philosophie, littérature, histoire, etc.). Les humanités ont toujours un rapport au passé au sens où on investit ce passé d’une valeur, et c’est à l’enseignant de le faire découvrir à ses élèves. Pour enseigner le latin et le grec, il faut distinguer, soutient Judet de La Combe, l’apprentissage de la grammaire de l’apprentissage de la langue comme ensemble de ses usages[1]. Si la «grammaire» est perçue comme «disciplinaire» et «autoritaire», Judet de La Combe propose plutôt de la voir comme le lieu à partir duquel une spontanéité de la langue est possible. La traduction comme méthode pédagogique pourra permettre cette dialectique entre les deux pôles.

Le latin ou le grec est le domaine par excellence pour expérimenter cette dialectique puisque ces langues possèdent le privilège d’être des langues mortes, donc de n’avoir que des performances dont le «code» doit être redécouvert ou même réinventé. Il n’y a pas de «bon» latin ou de «bon» grec, parce que les textes grecs et latins sont historiquement situés. À partir de ces constatations, Judet de La Combe donne l’exemple d’activités pédagogiques mises en pratique par Marie Cosnay qui a enseigné la langue et la littérature latines au lycée. À partir de textes classiques (Catulle, etc.), elle a demandé aux élèves de produire une analyse grammaticale et métrique d’extraits afin de produire une première traduction, sous forme de paraphrase. Ensuite, les élèves devait retraduire dans leur langue ce qu’ils avaient perçu du texte. Ces exercices de traduction, dont quelques exemples sont donnés par Judet de La Combe, même s’ils conservent parfois des fautes de compréhension, a permis aux élèves de s’approprier, au-delà de la langue et la littérature latines, leur propre langue et d’expérimenter une spontanéité nouvelle, notamment en sortant de leur cadre d’expression habituelle. Cette expérience a permis aux élèves d’être fiers d’avoir accompli quelque chose, ils ont appris à oser, et peuvent affirmer «je peux écrire quelque chose que je peux mettre en face de Catulle».

Judet de La Combe conclut en mentionnant que cette méthode pédagogique par la traduction est le contraire de ce qui est aujourd’hui préconisé en France, notamment dans le Rapport Thélot (pdf)[2] qui proposait une pédagogie «analytique»: on découpe le savoir en éléments simples pour aller du plus simple au plus complexe, ce qui suppose, ajoute Judet de La Combe, un «darwinisme sociale» puisque pour les basses classes, les éléments simples suffiront, et les classes plus aisées pourront faire l’expérience du complexe plus tard dans leur formation.


Référence

Judet de La Combe, Pierre, «Compétences linguistiques des classicistes», Les humanités pour quoi faire? enjeux et propositions, colloque international organisé par le laboratoire Patrimoine, Littérature, Histoire (PLH) en collaboration avec le laboratoire Lettres, Langages et Arts (LLA). Université Toulouse II-Le Mirail, IUFM Midi-Pyrénées, 27-29 mai 2010. Thème II: Compétences littéraires et transfert de compétences: compétences littéraires, 28 mai 2010.

Pierre Judet de La Combe est directeur d’études au CNRS et à l’EHESS, Paris (France).


Notes

[1] Cette distinction semble se référer à la théorie de la grammaire générative chez Noam Chomsky.

[2] Voir particulièrement le chapitre 2 sur les lycées, p. 63 à 74. Pour un bref résumé des critiques contre la Commission Thélot et ses débats, voir un article du magazine Sciences humaines.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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