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Le diable est aux vaches

Critique de Naître colonisé en Amérique, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2017, 204 pages.

Par Simon Labrecque

À plusieurs reprises lors de ma dévoration du dernier brûlot de Christian Saint-Germain, Naître colonisé en Amérique (Liber, 2017), je me suis surpris à lancer de rapides regards tout autour de moi, dans l’autobus sur l’autoroute 20 entre Montréal et Québec. Il semble que je voulais m’assurer que personne ne lisait certains des mots, des syntagmes ou des phrases que je lisais, ni surtout ne pensait que j’acceptais tous ces énoncés sans broncher. Je bronchais donc visiblement!

Je voudrais revenir sur certains de ces inconforts, sans trop écrire sur la virtuosité de la plume pamphlétaire lorsqu’il est question des déboires du Parti québécois, mis cette fois-ci sous le patronage des Marx Brothers en exergue de la grande majorité des chapitres. Outre le sort du Parti québécois, Saint-Germain revient aussi longuement et avec un style mordant sur les euphémiques « soins de fin de vie », ce deuxième filon qu’il a travaillé dans ses essais précédents, L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire (Liber, 2015) et, surtout, Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance (Liber, 2016). L’auteur relie avec insistance ces deux soucis à la persistance du colonialisme et de ses effets dans la société québécoise, citant fréquemment Albert Memmi, par exemple, ainsi que plusieurs anthropologues et psychanalystes pour analyser les rapports entre destin collectif et subjectivations individuelles.

L’usage des lames du tarot de Marseille se poursuit en couverture : après la maison-Dieu (arcane 16) et la roue de fortune (arcane 10), nous retrouvons cette fois le diable (arcane 15) en personne! Quelques passages à saveur démonologique lient la société québécoise contemporaine à des symbolismes beaucoup plus anciens. À propos du « calendrier lunaire péquiste », par exemple, et de la proposition de Jean-François Lisée sur le report d’un référendum à un second mandat péquiste (donc au plus tôt en 2022), Saint-Germain ironise : « Alors que le dernier Aztèque y aurait pressenti l’évanouissement du cinquième soleil, les militants, eux, percevaient l’astuce d’un fin stratège » (p. 19). Sur l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois et de Manon Massée à l’avant-scène du côté de Québec Solidaire, Saint-Germain écrit : « Les deux porte-parole étaient nés comme des sœurs siamoises : reliés par la tête. Dans la Rome antique, cela eût constitué un sévère avertissement des dieux, mais à Montréal, seulement l’occasion d’ouvrir la marche d’un défilé » (p. 22). Le chapitre 11 s’intitule « La décolonisation comme désenvoûtement » et se termine sur une citation de Jacques Lacan sur « les propos d’autobus » et l’inconscient collectif comme « ce que tout le monde raconte » (p. 96). Dans le chapitre 16, « Naître colonisé en Amérique », le nom du Malin est explicitement inscrit à la fin d’un passage plus théorique :

Compromis à la figure de l’Autre, l’être-au-monde du colonisé est suspendu à un devenir prescrit. Dans son acception juridique, le terme signifie que l’action appropriée, le recours n’a pas été exercé en temps opportun et que les délais sont écoulés. En un sens trivial, « prescrit » signifie que, sous sa dictée, la condition coloniale organise le devenir d’un peuple et en détermine même la manière dont celui-ci se perçoit. « La plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas » (Charles Baudelaire) (p. 133).

Suit un passage sur le Parti québécois, qui serait maintenu en vie par la société québécoise « comme instrument d’exhaustion de son désir de liberté ». Sur les « soins de fin de vie » ou « la mort assistée », qu’il interprète comme une transgression d’envergure proprement anthropologique et comme une sorte de « confirmation » du délire du caporal Lortie tentant de tuer son père en effigie en attaquant l’Assemblée nationale, Saint-Germain cite en note les détails du sort que le droit romain réservait au coupable de parricide : « enfermé dans un sac, avec un coq, une vipère et un singe pour être jeté de la roche Tarpéienne » (p. 161)[1]. Enfin, sur la question de sa propre écriture, sur « la branche de l’éloquence désobligeante » ou « l’exercice du croquis carnivore », Saint-Germain écrit : « N’étant pas empêché par les programmes ou les critiques “constructives” de focus groups, ce serait une entomologie si les spécimens qui l’intéressent étaient rares; ou une démonologie si l’exorcisme était possible » (p. 197).

Il y a dans ce pamphlet de judicieuses redescriptions, des points de vue ou des angles d’approche véritablement intéressants, notamment sur la transformation symbolique fondamentale qui serait liée à l’attribution officielle à la caste des médecins millionnaires du « droit de donner la mort ». Pour Saint-Germain, les médecins sont les seuls véritables bénéficiaires du « modèle québécois » mis en place lors de la Révolution tranquille. Les passages sur le temps messianique et sur la « coulée originelle » du Kébec qui a « ouvert » le continent nord-américain au peuplement européen sont également très intéressants. Les choses se sont toutefois compliquées, pour moi, lorsque j’ai lu Saint-Germain sur ces deux aspects en partie liés du discours contemporain : les débats sur l’immigration et sur l’islam au Québec.

En lisant, on s’imagine parfois beaucoup de choses sur un auteur. On se questionne sur les choix qu’il a fait, les chemins qu’il a laissés tomber, les filons qu’il a ressaisis ou les angles morts qu’il n’a pas anticipés. On se demande de quelles façons son écriture traduit sa pensée, ses perceptions et ses interprétations. Cette fois, il m’a semblé que Saint-Germain a hésité – qu’il refusait, en définitive, mais qu’il aurait peut-être bien aimé donner suite de manière explicite au controversé Éloge littéraire d’Anders Breivik, de Richard Millet, publié à la suite, ou en annexe de Langue fantôme. Essai sur la paupérisation de la littérature (Pierre-Guillaume de Roux, 2012). Saint-Germain cite deux autres ouvrages de Millet, dont il dit qu’il est « [s]oupçonné des pires travers par les médias » (p. 182) : De l’antiracisme comme terreur littéraire (Pierre-Guillaume du Roux, 2012) (p. 36), sorti en même temps que Langue fantôme, ainsi que Solitude du témoin (Léo Scheer, 2015) (pp. 36, 175, 182, 197 – en exergue – et 201) publié trois ans après. L’unique citation de Langue fantôme occupe toutefois une place singulière qui suggère, à mon avis, que le livre lui-même est particulièrement important.

Après une note remarquable sur la signification politique du départ des Nordiques de Québec dans le contexte référendaire de 1995 (p. 199), Saint-Germain cite en effet le livre de Millet pour préciser « la tâche de l’écrivain » telle qu’il semble lui-même la concevoir. Dans le long essai sur la littérature et le destin de la langue qui précède son court brûlot sur Breivik comme « écrivain malgré lui », Millet écrit ceci :

Je me situe d’emblée hors dialectique; je me contente de dire, de témoigner, de me tenir dans la pure affirmation, cette pureté fût-elle perçue comme guerrière… Écrire ce n’est donc ni échanger ni communiquer. C’est même tout le contraire. Le débat, le dialogue, au sens qu’ils prennent au sein de l’espace démocratique, sont des manifestations fallacieuses ou illusoires de l’échange[2].

Et moi qui terminais mes critiques de L’avenir du bluff québécois et du Mal du Québec, publiées dans Trahir, par des appels au débat, au dialogue et à l’échange entre Saint-Germain et une gauche (décolonisatrice) qui fait l’objet de certaines de ses attaques (ou dont il ne perçoit pas clairement l’existence)!

Sur la gauche, justement, citons cette longue note écrite au passé, comme une bonne part de l’ouvrage :

On ne pouvait concevoir au Québec d’extrême gauche « conservatrice ». « Conservateur » signifiait immanquablement propriétaire d’industrie de papier de toilette recyclable ou d’abattoirs de porcs. Une confusion constante entre le progrès social véritable et les avancées néolibérales en matière de destruction du tissu social. Les gros plans sur les ongles rongés des fumeurs de cannabis, les mains à l’hygiène douteuse et le tour des bouches mal rasées préparaient les populations à la décriminalisation heureuse et à la psychose adolescente éventuelle. Aucun gauchiste québécois n’y aurait soupçonné quelque atteinte que ce soit à l’intégrité des plus faibles ou un coup de cochon du néolibéralisme pour encourager la démobilisation et engourdir davantage les résistances à son ordre marchand (p. 155).

Naître colonisé en Amérique ne contient pas, à proprement parler, d’« éloge littéraire d’Alexandre Bissonnette », cet homme de 27 ans accusé d’avoir commis six meurtres prémédités et cinq tentatives de meurtre au Centre culturel islamique de Québec, sur le chemin Sainte-Foy, le soir du 29 janvier 2017. Toutefois, le texte laisse aisément imaginer, par certaines ouvertures et par son ton caustique, qu’un tel « titre ironique », pour reprendre une formule que Millet a répété à satiété suite à l’« affaire » que son Éloge a provoquée en France, aurait très bien pu se retrouver dans la table des matières. J’aimerais travailler cette impression, cette possibilité imaginée, en soulignant d’emblée qu’elle tient de la spéculation et que le livre lui-même, je le répète, ne contient aucun éloge.

La deuxième moitié du livre de Saint-Germain donne l’impression d’un crescendo dont l’intensité diminue, finalement, dans une série de petits chapitres réflexifs sur l’écriture même de l’ouvrage. Après le chapitre 14, « La démission de Lisée », on trouve en effet un chapitre étonnamment long, « Little Haïti et la Belle Province » (pp. 111-127), qui traite de l’indépendance haïtienne de 1804, de son influence sur la formalisation de la dialectique du Maître et de l’Esclave par Hegel, quelques années plus tard, et de la non-indépendance du Québec. Suit le chapitre qui a donné son nom à l’ouvrage, « Naître colonisé en Amérique », qui traite sur un mode psychanalytique et anthropologique de paternité, de forclusion et du fait que « [l]e “réel” du fait colonial et du colonisé reste enkysté dans la “réalité” surveillée des choix politiques apparemment dégrevés de toute contrainte » (p. 132). Le chapitre 17, « Révolution et génocide », relance l’analyse proposée par Pierre Vadeboncœur dans Un génocide en douce (Hexagone, 1976). Suit un deuxième chapitre étonnamment long, « Le signifiant “musulman” » (pp. 143-170), qui part du sens biopolitique de ce terme utilisé dans les camps d’extermination du IIIe Reich, sens mis en lumière par Giorgio Agamben, notamment. Saint-Germain y étaye sa thèse d’un retournement anthropologique considérable et incontrôlable lié à la normalisation de la « mort assistée » (la mise à mort devenue un « acte médical », donc un geste facturable et bureaucratisé), qu’il sera selon lui impossible de limiter aux gens encore aptes à donner leur consentement – il est déjà question des « soins de fin de vie » pour celles et ceux qui ne sont plus capable de consentir ou de s’opposer. Le chapitre très dense se termine par cette phrase : « Le patient roi ne l’aurait été que pendant la courte période de l’humanisme révolutionnaire : au moment de son exécution! »

C’est dans ce contexte que le lecteur ou la lectrice entame le chapitre 19, « Raison garder » (pp. 171-182), lui aussi assez long comparé aux autres chapitres du livre, qui ne font souvent que quatre ou cinq pages. En exergue, une autre phrase des Pensées, répliques et anecdotes des Marx Brothers : « Il aimait rire; il lui arrivait souvent de rire d’une plaisanterie qu’il n’avait pas comprise et quand on lui avait expliquée, il riait de plus belle. » Puis, le texte débute par ce paragraphe sur le présent, écrit au passé :

Les événements de la mosquée de Québec encourageaient pour un temps les ennemis de la liberté de parole. Depuis le retour de Rome en 1953 du cardinal Léger, on ne s’était jamais senti aussi religieux. On assistait au « retour du religieux » comme on disait dans les meilleurs moments des facultés de théologie à gogo. L’acte insensé* d’un insensé avait à sa suite provoqué une bouffée délirante : examen de conscience, admonestations mutuelles, correction fraternelle s’échangeaient sans retenues, sur la place publique. Les principaux bas culs municipaux avaient sorti la trique et on se serait cru chez les frères de la contrition maladive. Objecteurs de conscience et contempteurs de l’intolérance pullulaient comme les « effectivement » dans une phrase d’animatrice d’émission du matin. S’il n’avait pas fait aussi frette dans les rues de Québec, on reconstituait le Manille du Vendredi Saint en plein carnaval! Non loin des lieux du carnage, deux icônes suintantes s’étaient lancées en campagne pré-électorale, et chacun remarquait par ailleurs l’excellent accent saoudien du premier ministre Couillard. Larrons municipaux et mages provinciaux s’étaient islamisés dans moins de temps qu’il n’en faut pour dire assalamu alaykum. Habitué d’offrir en campagne électorale des « frigidaires » contre des votes, on distribuerait des places dans un cimetière musulman (pp. 171-172).

En note, apposée au syntagme « acte insensé », on lit ceci :

On évoquait stupidement un acte terroriste pour accabler tout un chacun et propager un sentiment de culpabilité à la manière de la misogynie apparemment partagée à l’occasion du drame de polytechnique. Ce raccourci opportuniste ne cadrait guère avec les comportements du soi-disant terroriste. Après les faits, le suspect avait de lui-même immobilisé son véhicule et déclenché ses clignotants pour se rendre bien visible aux policiers à qui il indiqua par téléphone non seulement sa position précise, mais n’offrit aucune résistance à son arrestation. La différence entre les modus operandi du Bataclan ou de Charlie Hebdo et ceux de Québec n’était-elle pas à ce point évidente sans qu’il faille introduire l’hypothèse farfelue d’un acte terroriste? Mais c’était le charme des populations sous-scolarisées ou mécaniquement diplômées : on pouvait scandaliser et mobiliser depuis une imprécision dans les termes ou en s’appuyant sur la pauvreté du sens commun (pp. 171-172, note 1).

Saint-Germain, qui raffole des bourdes de journalistes et qui se moque à répétition des lecteurs de nouvelles, des membres de la bien-nommée « colonie artistique » et de leurs lapsus révélateurs (une longue note est apposée à la phrase sur l’usage du mot « effectivement », dans le paragraphe cité plus haut), ne mentionne pas la désormais célèbre remarque d’un Pierre Bruneau éberlué, qui se sera ensuite excusé publiquement d’avoir dit : « c’est du terrorisme à l’envers si vous me permettez l’expression ». La lecture de ces passages, en particulier, m’a fait regarder par-dessus mon épaule et tout autour à plusieurs reprises, coincé entre une dame âgée et la grande fenêtre au fond de l’autobus au milieu de l’autoroute 20, entre Québec et Montréal, qui partait de la gare de Sainte-Foy, à quelques mètres des lieux du drame.

Dans sa dernière thèse de doctorat, Le nouveau sujet du droit criminel. Effets secondaires de la psychiatrie sur la responsabilité pénale (Liber, 2014), Saint-Germain a notamment travaillé « l’affaire Lortie » et l’analyse qu’en a faite Pierre Legendre dans Le crime du caporal Lortie. Traité sur le père (Fayard, 1989). Il cite d’ailleurs Legendre à quelques reprises dans le chapitre précédent sur « la nécromancie bienveillante », à propos du discours ou du montage de « la Référence » et de ses rapports aux processus de subjectivation et de désubjectivation dans les sociétés contemporaines (pp. 159-160). En qualifiant l’acte de Bissonnette d’« acte insensé d’un insensé », notre auteur semble clairement se distinguer de Millet. En effet, dans son Éloge littéraire d’Anders Breivik, ce dernier ironise sur les expertises psychiatriques déclarant que l’assassin de 77 personnes (qui assistaient à une université d’été progressiste) était un aliéné, un fou. Ces expertises auraient nié tout « sens politique » à l’acte meurtrier, bien que son auteur ait écrit une sorte de « manifeste indigeste » de 1500 pages sur la décadence civilisationnelle, qu’il croit causée par le multiculturalisme et l’immigration. Selon Millet, c’est moins le manifeste que l’acte qui fait de Breivik un « écrivain malgré lui ».

Ce qui a choqué, dans le brulot de Millet, ce n’est pas la référence (d’ailleurs négative) à l’énoncé d’André Breton sur « l’acte surréaliste le plus simple », ni l’évocation de La société du spectacle, ni celle du suicide de Mishima comme geste de résistance à la décadence du Japon, ni la mention des analyses de Jean Baudrillard sur la nullité de l’art contemporain[3]. Millet parle d’une « perfection formelle » ou technique de l’attentat (qui a impliqué une explosion créant une diversion et un costume de policier), et argue que cela suscite une « fascination » pour le Mal qui est semblable à celle qui explique l’intérêt généralisé pour les polars et les films d’horreur. Un tel argument n’est aucunement inédit, même s’il peut être jugé désolant et regrettable. Ce qui a choqué, c’est plutôt l’absence de mention empathique des victimes dans le texte (reconnue par Millet après coup), jumelée au fait que l’écrivain considère explicitement Breivik comme un symptôme fidèle du diagnostic qu’il a lui-même posé dans son « manifeste indigeste », c’est-à-dire un produit de l’état de « décadence » de la société norvégienne. Cette société serait en proie au « nihilisme multiculturel », représenté par « les progressistes » (les victimes de Breivik).

Confronté à une unité d’élite de la police norvégienne, arrivée tardivement sur Utøya, Breivik n’a pas « résisté à son arrestation » et il a aussi admis ses crimes rapidement. Cela fait-il en sorte que son geste ne peut pas être qualifié d’acte terroriste? Pourquoi considérer le terrorisme et la psychose comme des phénomènes mutuellement exclusifs?

Saint-Germain me semble considérer sa propre prose comme l’outil d’une analyse littéraire de la vie politique. Il écrit ainsi : « Jusqu’à maintenant soustraite à toute attention littéraire, la stratégie nationaliste moderne a été menée à la manière des divertissements de Marcel Gamache. Les acteurs défilent, le résultat des péripéties reste prévisible; plus rigoureuses, les intrigues consacreraient notre théâtre nô. » (p. 126) Plus loin, Saint-Germain qualifie explicitement le geste de Bissonnette d’« acte insensé d’un insensé ». Bien qu’il décrive les circonstances de son arrestation, aux abords du pont de l’île d’Orléans, il ne fait aucun commentaire spéculatif sur ce que nous pouvons aisément nous imaginer comme le cours des réflexions du prévenu. Suppléons : voyant arriver rapidement ledit pont et apercevant que l’autoroute 40 (Félix-Leclerc) s’y transforme en route 138, celle qui va maintenant jusqu’à Kegashka, passé Natashquan, ce sont pratiquement toutes les possibilités de fuite facile ou de sortie véritable qui se sont rétrécies d’un coup; le poids immense du bouclier canadien s’est sans doute fait sentir comme un immense cul-de-sac, au nord comme à l’est, un mur de roche dure qui se perd à Fermont ou au Labrador, via la route 389 à partir de Baie-Comeau. Inversement, les Amériques ne s’ouvrent-elles pas toutes entières dans leur immensité et leur pluralité lorsqu’on quitte la ville de Québec dans l’autre sens, vers le sud ou vers l’ouest?

Si Millet place en exergue de son texte une citation du Feu follet, de Pierre Drieu de la Rochelle (Gallimard, 1931), puis qu’il le termine en évoquant la récente adaptation cinématographique norvégienne du roman par Joachim Trier, Oslo, 31 août (2011, 95 min), Saint-Germain aurait également pu placer sa réflexion sous le signe du film Laurentie (2012, 120 min), de Mathieu Denis et Simon Lavoie. Le personnage principal, joué par Emmanuel Schwartz, y est un colonisé francophone typiquement renfrogné et apathique, sujet aux explosions de rage, qui devient obsédé par son voisin anglophone extraverti, joué par Jade Hassouné. J’ai par ailleurs été surpris que Saint-Germain ne reprenne pas, dans son texte, ce témoignage de voisins carougeois de la famille du prévenu, qui affirmaient dans La Presse que ses parents

voulaient ces derniers temps que les deux hommes [deux frères âgés de 27 ans] quittent le nid familial de Québec, alors ils leurs ont loué et meublé un appartement […]. Les parents avaient tout acheté pour eux, la laveuse, la sécheuse… Les jumeaux ont été dans l’appartement, mais ils n’ont pas aimé ça, ils l’ont trouvé trop bruyant, alors ils ont déménagé. Ils retournaient souvent chez leurs parents pour faire la popote, prendre des repas. Ils n’étaient pas autonomes.

Lorsqu’il parle de la vie des colonisés nés de pères humiliés, de la singulière présence du terme « orphelin » dans la grammaire politique québécoise contemporaine (Paul Saint-Pierre Plamondon étant ici un symbole exemplaire (p. 46), surtout qu’il a deux noms de famille, la pluralité étant interprétée comme le signe paradoxal d’une absence, d’une disparition de la Figure du Père), Saint-Germain parle d’une forme d’immaturité qu’il pourrait associer sans difficulté aux conditions d’émergence de l’« acte insensé d’un insensé », à la production d’un sujet « insensé » ou d’un non-sujet, pour reprendre la grammaire de l’anthropologie dogmatique de Legendre. Il n’en dit mot. C’est en fait ce qui m’a le plus saisi, je crois, dans son traitement des « événements de la mosquée de Québec » : ce n’est pas ce qu’il nomme « le carnage », qui intéresse Saint-Germain, mais ses suites et, dans une certaine mesure, ses conditions de possibilité.

Or, sur ces conditions générales, Saint-Germain cite aussi Millet, qui parle de « sociétés malade d’elles-mêmes » caractérisées par le « multiculturalisme », c’est-à-dire, selon lui, par « le renoncement à l’identité culturelle au profit de tension politico-religieuse qui sont un facteur de guerre civile » (p. 175). Les théories de Renaud Camus sur « le grand remplacement » ne sont pas très loin. Dans des paragraphes qui rappellent aussi les théories du « co-immunisme » récemment avancées par Peter Sloterdijk, dont la puissance de redescription a été perçue et exploitée à droite, Saint-Germain argumente en faveur de législations sur les « signes extérieurs » pour réduire les « risques de surchauffe identitaire », car l’« addition des sollicitudes ne met pas un terme au stress exercé entre les plaques tectoniques identitaires surtout lorsque certaines d’entre elles s’établissent en position d’extériorité par rapport à l’ensemble, ou ne sauraient exister sans s’y trouver comme une écharde par rapport à l’exercice de la délibération rationnelle » (p. 180). S’il faut discuter ou échanger à propos de ce livre-ci, ce sont ces énoncés qu’il faut, à mon sens, déplier et critiquer.

*

Après d’autres lignes contre le « multiculturalisme » et sa « grande naïveté » par rapport à l’accommodement des religions, qui seraient toutes exclusives et intolérantes, suivent les derniers chapitres du livre : « Papous dans la modernité », « L’étoffe du pays », sur le peuple québécois comme « [é]grégore folklorique et véritable problème d’ethnopsychiatrie », puis deux chapitres sur l’écriture, « Tireur d’élite » et « Figures de style et fleurs de sépulcre », situé et daté « Montréal, 24 juillet 2017 ». Enfin, on trouve ce bel épilogue, « Comment Tarquin acquit les Livres sibyllins », composé d’une citation des Nuits attiques d’Aulu-Gelle, extraite de La religion romaine de Marcel Le Glay.

Le chapitre « Tireur d’élite » provoque par son titre – on s’attend à un retour sur la violence armée, mais il n’est question que de la plume. Remarquons la citation mise en exergue, qui ne provient pas des Marx Brothers mais d’Humain trop humain de Nietzsche : « La double impertinence du lecteur vis-à-vis de l’auteur consiste à louer son deuxième livre aux dépens du premier (ou inversement), et à prétendre à la fois que l’auteur lui en soit reconnaissant » (p. 193). S’il fallait étudier ce troisième ouvrage de Saint-Germain dans une classe ou un séminaire, il faudrait peut-être le mettre en parallèle avec la nouvelle brochure de la Ligue des droits et libertés, Le racisme systémique… Parlons-en!, puisque notre philosophe semble accepter l’argument selon lequel la Consultation sur la discrimination systémique et le racisme constitue un tour de passe-passe libéral et fédéraliste visant à stigmatiser « le peuple québécois ».

Dans son troisième chapitre, par exemple, intitulé « L’indifférence des genres », Saint-Germain aborde directement la question (en citant deux fois Millet (*)), au passé :

Le peuple québécois s’apprêtait à disparaître dans une boucherie indolore aux mains de faiseurs d’anges et au terme d’injonctions à l’angélisme multiculturel. Toujours suspectée de racisme, une inculture entretenue interdisait au peuple de faire la part des choses. Médias et politiciens faisaient planer le soupçon d’une intolérance viscérale, signe évident d’une peuplade indifférente aux modes contemporaines du néolibéralisme et à ses merveilles tout autant qu’à ses bienfaits. Les régions devaient être déniaisées*. Si nécessaire, on ne se lasserait pas de repasser en boucle les témoignages les plus pittoresques des populations locales devant la salvifique commission Bouchard-Taylor. Le discours sur le vivre ensemble gravitait autour d’un sophisme nourri et cultivé par les citadins montréalais : l’affirmation de l’identité québécoise est incompatible avec les règles alimentaires de l’hospitalité. Le creton indigeste avec le houmous! Le baklava avec le pouding chômeur! La soupe aux pois avec le potage aux boulettes matzo! On feignait d’ignorer que loin d’être contradictoires ou encore mutuellement exclusives, les conditions de l’accueil sont proportionnelles à la sécurité linguistique et identitaire de l’hôte. « Est donc raciste, aux yeux de nos dévots, celui qui ose s’interroger, avec Lévi-Strauss, sur le seuil de tolérance à ne pas dépasser quant aux nombres d’étrangers qui s’installent dans un pays, surtout s’ils le font avec le dessein de ne pas s’assimiler à la population indigène […]*. » (pp. 35-36)

Remarquons le nid de guêpes, ici intensifié par l’usage tactique du nom de Claude Lévi-Strauss par Millet, cité par Saint-Germain, l’anthropologue étant reconnu comme un important critique des théories racistes, notamment dans Race et histoire (UNESCO, 1952) et Race et culture (UNESCO, 1971). Selon Saint-Germain, la condition de colonisé explique les entreprises d’« autoculpabilisation » (p. 130) et le fait que, dans les médias, on cherche « des intolérants et des racistes à lapider » (p. 178). Pendant ce temps, après les événements de la mosquée de Québec, « [p]ar leur macabres boniments, l’empathie calculée des élus cherchait à faire diversion, à détourner la population d’un lien de causalité entre l’inaction législative et la détérioration des fameux principes du vivre en commun » (p. 176). Rappelons toutefois que, pour notre auteur, la Consultation sur la discrimination systémique et le racisme n’est pas une occasion intéressante de travailler certains de ces enjeux, mais plutôt un piège jumelant la diversion par le bavardage et la mise en scène de l’autoculpabilisation… Ne pourrait-on pas s’en servir pour des entreprises de décolonisation, comme les gens de Parti pris et plusieurs intellectuels ont repris, dans les années 1960, des données et des analyses produites à l’occasion de la commission Laurendeau-Dunton, même si celle-ci était « une création fédéraliste »? Suivant Fernand Dumont, dans La vigile du Québec (HMH, 1971), qui voyait l’État du Québec comme un « État-laboratoire » ou « expérimental », ou même en reprenant l’idée de Lionel Groulx, chère à Saint-Germain, d’une « vocation spirituelle » du Kébec comme « coulée » francophone en Amérique, ne pourrait-on pas transvaluer la Consultation en objet de fierté, en témoignage de réflexivité et de maturité?

Dans sa brochure, la Ligue des droits et libertés énonce notamment que le Québec n’est pas la seule province à se pencher sur le racisme systémique :

Parler de racisme systémique, ce n’est pas faire le procès des Québécois-es. Le racisme ne s’arrête pas aux frontières. Il aura fallu plus de 10 ans de discussions et de tergiversations en Ontario pour que le gouvernement mette sur pieds, finalement, en 2016 une direction générale de l’action contre le racisme, geste qui a le mérite de reconnaître l’existence du racisme systémique. Il ne s’agit pas de lancer une chasse aux sorcières. Il s’agit plutôt de reconnaître que le racisme, comme le sexisme, est un système dont nous avons hérité et que nous n’avons pas choisi. Tant que nous n’accepterons pas, comme société, de le nommer, il sera impossible de le combattre.

La note de Saint-Germain sur « l’acte insensé d’un insensé », citée plus haut, mentionne en passant le « raccourci » que constituerait l’idée que la misogynie a eu un rôle à jouer dans Polytechnique. Cette note laisse croire qu’il ne considère pas que la répartition des tâches domestiques dans nos foyers, par exemple, est déterminée au moins partiellement par des rapports sociaux de sexe. Quel autre sens donner aux énoncés sur la dimension collective de la misogynie? Pour sa part, Saint-Germain affirme toutefois sur plusieurs centaines de pages que nos imaginaires et nos vies politiques sont profondément déterminés par des rapports coloniaux historiques! Quelle différence y a-t-il entre le colonialisme et le sexisme? Certains systèmes de domination seraient-ils plus déterminants que d’autres? Peut-on hiérarchiser ces systèmes selon des principes clairs et simples? Ces questions sont notamment abordées dans les études sur l’intersectionnalité, mais je parie que Saint-Germain rejetterait d’emblée ce terme comme un « concept à la mode », mis de l’avant par « des chercheurs subventionnés », plutôt que par des gens soucieux de décoloniser le quotidien. Une fois de plus, des alliances potentiellement intéressantes me semblent empêchées. Cui bono?


Notes

[1] Le passage autour de Lortie réfère à l’analyse de Pierre Legendre (dans trois notes que j’indique par un astérisque) et se lit comme suit : « La plus inquiétante tunique de Nessus se tramait et enserrait des populations impuissantes. Le caporal Lortie, qui avait tenté à l’Assemblée nationale de tuer son père en “effigie*”, se trouvait confirmé par le délire managérial de cette même assemblée et voyait trente-trois ans plus tard systématisé le mécanisme de son forfait. En court-circuitant l’interdit du meurtre par des finasseries sémantiques sur le suicide “assisté”, on s’attaquait au principe même de la Loi*. Une fois  franchie, la frontière entre “Ce qui se fait et ne se fait pas” laisserait les imaginaires à la merci du “tout est possible” des camps*. » (p. 161)

[2] Saint-Germain donne la référence suivante (p. 199), en note : « Richard Millet, La Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 51 et 52. » Notons que le titre de l’ouvrage est en fait Langue fantôme (sans « La »).

[3] Il est intéressant de noter, parmi les œuvres justifiant l’idée d’un « éloge littéraire » qui ne serait pas un « éloge littéral », comme on l’a dit et comme Millet s’en défend déjà dans le texte lui-même, l’absence de l’ouvrage célèbre de Thomas de Quincey, De l’assassinat comme un des beaux-arts, composé en trois temps (1827; 1839; 1854).

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« Folie que d’y vouloir croire entrevoir »

Critique de Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2016, 144 p.

Par Simon Labrecque

Méditations beckettiennes

mal-du-quebecEn octobre 1993, l’écrivaine et théoricienne étatsunienne Susan Sontag publiait dans The New York Review of Books un essai devenu célèbre racontant son récent voyage à Sarajevo, au cours duquel elle avait mis en scène la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett. Depuis avril 1992, la capitale bosniaque était assiégée par des forces serbes et elle le demeurerait jusqu’en février 1996. Jouer Godot là, à ce moment, permettait de souligner à gros traits l’absurdité de cette guerre. En mai 1994, l’écrivain français Philippe Sollers publiait pour sa part un texte dans Le Monde soulignant la parution du deuxième tome du Théâtre complet de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade ». Selon Sollers,

[c]’est le Triomphe de l’amour qu’il fallait aller jouer à Sarajevo, et non pas En attendant Godot, comme a cru bon de le faire un écrivain-femme américain, avec autant de perversité inconsciente que d’indécence.

La situation appelait une certaine « légèreté », la représentation de rapports de séduction, plutôt que le dépouillement asséchant. La lecture du texte de Sollers sera par ailleurs l’occasion de la création du très beau film For Ever Mozart de Jean-Luc Godard, terminé en 1996. Lors d’un entretien aux Rencontres du cinéma francophone en Beaujolais, le cinéaste a raconté  que

[d]ans cet article, qui s’appelait Profond Marivaux, où il parlait de Marivaux, à un moment il se moquait d’un écrivain américain que j’ai connu à l’époque où je faisais de la critique de cinéma, Susan Sontag, qui a écrit un beau livre sur la photographie, et qui, elle, montait une pièce de Beckett à Sarajevo. Et Philippe se moquait, ironisait là-dessus, en disant : « Il ne faut pas. Ils sont déjà assez misérables. Il ne faut pas monter du Beckett là-bas. Il faut monter du Marivaux ». Ça m’a donné l’idée de faire un film qui s’appellerait Les Jeux de l’amour et du hasard à Sarajevo. Et je suis allé acheter un Marivaux à la petite librairie de Rolle, là où j’habite en Suisse Romande. Mais ils n’avaient pas, bien sûr, de Marivaux. Par contre il leur restait un Musset qui était On ne badine pas avec l’amour. Et donc le film est devenu On ne badine pas avec l’amour à Sarajevo, qui sonnait beaucoup mieux, je trouve. Et bon, j’ai imaginé que dans ce film, il y aurait deux ou trois jeunes gens qui partiraient pour monter cette pièce à Sarajevo.

C’est à l’aune de ces récits sur la convenance et l’inconvenance de faire entendre les mots de Beckett, Marivaux ou Alfred de Musset à Sarajevo dans un véritable état de siège que m’ont sauté aux yeux les exergues du dernier essai de Christian Saint-Germain, Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance. À l’exception du livre entier, mis sous le patronage de Virgile et de Racine, et de sa conclusion, mise sous le signe de Jacques Lacan, tous les chapitres débutent en effet par un extrait de Cap au pire de Beckett.

Fait à noter, Cap au pire est l’un des rares textes tardifs que le dramaturge irlandais, résidant depuis longtemps en France, ait écrit en anglais (sous le titre Worstward Ho, en 1982), sans le traduire ni le faire traduire en français de son vivant[1]. En contrepoint, j’ai pour ma part choisi comme titre un extrait de « Comment dire », le tout dernier texte de Beckett, qui fut écrit en français. Cette écriture de plus en plus minimaliste, évanescente, se prête fort bien, il est vrai, à l’épigraphie évocatrice.

Dans la première partie du Mal du Québec, intitulée « En finir avec le PQ », on retrouve donc les titres suivants, avec ces exergues beckettiens :

Chapitre 1 – Le pire ennemi de l’indépendance; « Gagner du temps aux fins de perdre. »

Ch. 2 – La sit-com péquiste; « Place au plus mal. En attendant pis encore. »

Ch. 3 – Le retour des Jeunes Talents Catelli; « Moins n’est nul remède. »

Ch. 4 – Changement de la garde; « Seul le vide sans jadis. »

Ch. 5 – Colonoscopie; « Perpétuel agenouillé. »

Dans la deuxième partie, « Le désir de disparaître », on retrouve :

Chapitre 6 – Chez nous c’est comme chez vous; « Forcé à la fin à se mettre et tenir debout. […] Dire un sol. Nul sol mais dire un sol. » [Crochets de Saint-Germain; « sol » traduit ici « ground », qu’on aurait aussi pu rendre pas « fondement ».]

Ch. 7 – Le modèle québécois; « Ouste. »

Ch. 8 – Disparaître par ignorance; « Ainsi cap au moindre encore. »

Ch. 9 – L’éducation, mettons; « Quoi lorsque les mots ont disparu? Aucun alors pour ça. »

Ch. 10 – Soins de mort : la proverbiale injection de morphine; « Un trou d’épingle. Dans l’obscurissime pénombre. »

Ch. 11 – Aidez-nous à mourir; « Un seul remède. Disparaître. Disparaître pour de bon. »

Ch. 12 – Victoires législatives en faveur de la mort; « Pire inempirable. »

La situation du Québec en 2016 serait-elle plus dramatique, plus tragique, ou autrement pire que celle de Sarajevo en 1993, au point où il serait adéquat de nous placer sous le sombre patronage de Beckett? Qui plus est, du Beckett tardif, encore plus proche du néant que celui des années 1950, d’En attendant Godot justement – de ce « théâtre de l’absurde » post-1945 enseigné depuis des années dans le programme de français « tronc commun » de nos cégeps –, qui mettait encore en scène des êtres humains reconnaissables en tant que tels et qui, pour cette raison précise, semblait éminemment pertinent à Sontag à Sarajevo? Malgré l’absence d’immeubles éventrés et de francs-tireurs embusqués sur les toits et les collines, malgré l’absence de sang, je ne peux qu’imaginer Saint-Germain répondant par l’affirmative.

Nature du mal

Au Québec, en effet, il y va d’une sorte de lent suicide collectif, alors que là-bas, à cette date – Sarajevo 1993 –, il s’agissait d’une intense guerre « ethnique » précisément marquée par un refus de disparaître de part et d’autre d’une ligne de front déterminée politiquement. N’est-il pas infiniment plus naturel pour les grégaires représentants d’homo sapiens de s’affronter en bandes historiques que de vouloir s’annihiler avec et au sein de leur propre sous-groupe culturel? C’est du moins ce type de réflexion que Le mal du Québec me semble autoriser, sinon encourager.

Il n’y va assurément pas, ici, du noble et créatif « devenir-imperceptible » conceptualisé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, notamment à la suite de Beckett. Dans le Québec diagnostiqué, voire disséqué par Saint-Germain, il y va plutôt d’un morbide désir collectif d’effacement, que l’auteur juge rigoureusement indigne, ignoble, et qui n’est pas sans rapport avec le pouvoir inouï qui se retrouve entre les mains de la classe des médecins depuis la Révolution tranquille. Plus précisément, il semble que ce pouvoir soit désormais un moyen qui puisse servir cette fin.

En effet, reprenant et approfondissant un motif de son retentissant livre précédent, L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire (Liber, 2015; une analyse de sa réception a été publiée dans Trahir), Saint-Germain voit dans l’expression « soins de fin de vie » et dans les discussions publiques autour de la « mort assistée », ou de l’euthanasie, une puissante allégorie intime et aussi un symptôme sociétal aigu de la pulsion de mort qui travaillerait le Québec d’aujourd’hui. Depuis 2015, on sait que pour Saint-Germain, le Parti québécois (PQ) est un véhicule du maintien des conditions de la colonisation anglo-canadienne et de l’« humiliation ethnique », plutôt qu’un moyen de libération nationale. C’est d’ailleurs surtout pour discuter de cette question du PQ qu’on a parlé du dernier livre de Saint-Germain (moins que du précédent) dans Le Devoir et sur les ondes de Radio VM.

Creusant le chasme – et le chiasme –, Saint-Germain en appelle maintenant très clairement au sabordage, à la mort volontaire, à l’euthanasie rapide du parti de René Lévesque. Comme pièces justificatrices, il nous montre avec humour tout le ridicule, l’absurdité qui a caractérisé les dernières années, voire les dernières décennies de ce parti, en se riant notamment des espoirs investis en Pierre Karl Péladeau (qu’il méprise vertement dans l’ensemble comme dans le détail), puis en Alexandre Cloutier, Martine Ouellet et Jean-François Lisée. Rappelons à cet égard que Saint-Germain considère que les chefs historiques du PQ, notamment les vénérés Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, étaient tous promis d’avance à perdre. Le parti n’aurait jamais eu l’intention de véritablement faire l’indépendance, c’est-à-dire de pratiquer la sécession unilatérale et la création d’un État souverain, geste politique sérieux s’il en est, demandant en quelque sorte des « chefs de guerre ». Les membres du PQ se sont plutôt choisis des « leaders » auxquels ils et elles pouvaient s’identifier, c’est-à-dire, des colonisés typiques.

Si le PQ doit mourir pour laisser place à une forme politique nouvelle, Saint-Germain s’indigne cependant devant le cynisme du grenouillant ministre de la santé, Gaëtan Barrette, qui parle publiquement, à titre de représentant du gouvernement et de la population, d’une « proverbiale injection de morphine » comme d’un geste admis, et qui encourage, avec plusieurs autres, la « trouvaille péquiste » défendue par Véronique Hivon quant à la possibilité d’autoriser les médecins à « donner la mort » aux citoyens d’aujourd’hui et de demain. Que la mort en question soit demandée, consentie, qu’elle réponde au désir d’auto-annihilation d’individus gravement malades n’y change rien, selon l’auteur : nous ouvrons une imprévisible boîte de Pandore en transgressant le tabou fondateur du meurtre, surtout s’il devient un geste sanctionné et rémunéré, autorisé par et répertorié dans un formulaire bureaucratique signé par des individus qui en tirent revenu.

Les élites socio-économiques sont réputées « prendre un pied quand on leur donne un pouce ». Or, la bio- et la thanato-politique ne feront plus qu’une seule et même politique du contrôle des populations au gré de la volonté arbitraire d’une caste de millionnaires, dont les membres ont eu, à un certain âge, d’assez bons résultats scolaires et d’assez grands incitatifs pour « entrer en médecine » et qui, sachant trop bien que le « système de santé » est à maints égards moribond, se graissent la patte en attendant de le voir s’effondrer pour de bon. La radicalité du propos fait toutefois qu’on risque fort de ne pas l’entendre, ni à droite, ni à gauche. On se surprend de ne pas voir Saint-Germain citer cette proposition que le docteur Jacques Ferron mettait dans la bouche du personnage principal de La nuit, en 1966, au sujet des médecins :

Pour les rendre plus intelligents, il faudrait en égorger trois ou quatre, chaque année, sur la place publique. Ça leur mettrait au moins un peu d’angoisse dans le ventre. Du désarroi des malades, ils tirent suffisance. La vue de la souffrance finit par les rendre insensibles[2].

Ferron a ensuite retravaillé le passage dans sa réécriture de La nuit sous le titre Les confitures de coings, invoquant au passage le théâtre français :

Molière n’a pas vieilli en parti parce que ces Messieurs de la Faculté sont restés égaux à eux-mêmes, tels qu’ils [sic] les a décrits. Il faudrait en égorger trois ou quatre par année en grande pompe sur la place publique. Ça leur mettrait un peu d’angoisse au ventre. Ils n’ont jamais eu de cœur. Du désarroi des malades ils tirent suffisance[3].

Les intentions des individus s’engageant dans la vocation médicale n’y changent strictement rien; il y va d’un système d’échange symbolique passant par la mort.

Réécritures, relectures

Ajouter? Jamais.

Samuel Beckett, Cap au pire[4].

Dans L’avenir du bluff québécois, Christian Saint-Germain surprenait en se référant d’abord aux poètes, notamment Gaston Miron et Pierre Perrault, puis en citant ensemble Mao Tsé-Toung et Lionel Groulx, Pierre Vallières et Walter Benjamin. Dans Le mal du Québec, il diversifie encore plus ses sources « à gauche », faisant notamment référence aux travaux de Louis Althusser et de Slavoj Žižek sur l’idéologie, à ceux de Frédéric Lordon sur les affects, au volume de la série L’œil de l’histoire de Georges Didi-Huberman sur la disparition et l’exposition des peuples, et à la série des Homo Sacer de Giorgio Agamben sur l’état d’exception et sur la vie nue (à ne pas confondre avec quelque conception du nudisme ou du naturisme que ce soit…). L’ouvrage se termine d’ailleurs sur une très belle page du « caractère destructeur » de Benjamin, auquel l’auteur semble s’identifier.

Amateur de ferronnerie, j’aurais bien sûr aimé y voir plus de considération pour le bon docteur, en particulier pour ce qu’il a dit à Pierre L’Hérault sur la médecine, et notamment sur le passage du système « privé » d’antan à « la castonguette », suite à la Révolution tranquille. L’année où Beckett écrivait Worstward Ho, Ferron racontait :

Il y a des avantages à la médecine d’État au point de vue du revenu! Ce fut pour moi un grand avantage. À ce moment-là, j’ai pu acheter des chevaux à mes enfants. Ce que je n’aurais pas pu faire autrement. Les désavantages, c’est la mise en tutelle de la population où tout le monde est mis en fiche. Il n’y a plus cette liberté qui existait autrefois, où les gens, que l’on ne surveillait pas, étaient dans leur milieu comme des poissons dans l’eau, pouvant se faire des prouesses d’eux-mêmes[5].

Il prônait un rôle limité de la médecine, pour éviter la médicalisation à outrance :

Aujourd’hui, la santé devient une chose assez emberlificotante et les gens sont soumis, si je puis dire, à une certaine dictature qui n’existait pas autrefois : on avait seulement besoin du médecin pour signer le certificat de décès. Le premier avantage de cette médecine était de rendre normal le concept de mort naturelle. Auparavant, toute mort était arbitraire, était une manière de meurtre qui amenait nécessairement des rites. Quelqu’un mourrait et le médecin proclamait : « Cet homme est mort de mort naturelle », et l’histoire finissait là. Sinon, le médecin ne signe pas, il y a enquête. Il est nécessaire, pour une civilisation pacifique, que la mort soit naturelle et non violente. Il faut donc quelqu’un pour en attester. Le premier rôle du médecin ce n’est pas de guérir, mais de signer un certificat de décès. C’est un rôle assez important, primordial. Ensuite, il peut être guérisseur! Mais ce n’est pas la première fonction du médecin. Si son rôle était de guérir, « guérisseur » n’aurait pas ce sens péjoratif qu’on lui donne[6].

Le seul passage dans lequel Ferron est mentionné dans Le mal du Québec peut ici être cité pour donner un aperçu du style et du propos de Saint-Germain. Il clôt le chapitre « Disparaître par ignorance » :

Sur le plan collectif, un État peu devenir fou même si cette folie est conduite sous les traits du calcul rationnel, de l’austérité budgétaire, ou du renflouement de caisses de retraite. Le travail des castors pour construire des barrages n’assure aux saumons que la misère en aval. L’expérience littéraire du Québec moderne illustre bien qu’on peut se noyer dans des eaux mortes. Il en va de l’oppression insensible comme de la délicate congestion des bronches qui mène à la pneumonie du grand vieillard et finalement à la détresse respiratoire comme celle que l’on entend dans la voix de Gilles Vigneault ou dans les chuintements de Jacques Ferron. Société monstrueusement consensuelle, le Québec est vulgaire dans son vieillissement silencieux, déboussolé depuis la Révolution tranquille. Il s’agirait d’une désintégration identitaire si cette société avait réussi à être davantage qu’un éparpillement improvisé et une tentative de peuplement des rives du Saint-Laurent. Le peuple québécois ne s’aime pas suffisamment lui-même pour être soupçonné de racisme ou d’intolérance. Conquis, ne s’en est-il jamais aperçu, et colonisé encore moins! Incontinent jusqu’à sa maturité politique, il est passé en cinquante ans des langes politiques de Groulx au protège-culotte de la désillusion péquiste.

Le désir de disparaître, jamais admis par le principal intéressé, devient manifeste dans le tâtonnement morbide ou l’expression en usage dans la description des accidents automobiles où l’on « roule à tombeau ouvert » et dans lesquels des malheureux ont « trouvé » la mort. S’ils l’ont trouvée, c’est qu’ils la cherchaient d’une certaine manière, mais sans le savoir; ils n’en étaient pas conscients. En fait, ils s’étaient arrangés pour ne pas le savoir même s’ils dépassaient à droite ou zigzaguaient entre les cônes orange. Ils avaient plutôt organisé leur conduite de telle sorte qu’il n’y aurait plus rien après eux, rien derrière eux. Ils laisseraient des dettes comme des poux souillent la tête des beaux enfants de L’Ancienne-Lorette et de Val-Alain au sortir d’un concert de AC/DC ou dans un tuyau de ponceau après un « bal de graduation » avec des condylomes en prime et un faux diplôme de secondaire V en poche. (Le mal du Québec, pp. 89-91)

Ce passage, comme plusieurs autres dans le livre, semble être une réécriture amplificatrice de formules qui étaient présentées de manière beaucoup plus concentrée dans L’avenir du bluff québécois. Paradoxalement, le Beckett de Cap au pire, patron symbolique de cet ouvrage-ci, exprime dans sa phrase fragmentée une « méthode soustractive », répétant même quelques fois : « Ajouter… Ajouter? Jamais. » Il est en ce sens remarquable que la plume de Saint-Germain soit si généreuse, sans s’essouffler mais sans étonner autant que la dernière fois.

Le passage cité plus haut me rappelle un autre passage de la main de Ferron, cette fois dans une « escarmouche ». À son retour de Pologne, le bon docteur écrivait :

À Varsovie, le Québec ne m’a pas impressionné beaucoup. Je n’avais pas dit son nom qu’après un petit sourire de politesse on faisait déjà la moue, non par antipathie, mais parce qu’avec raison on est très curieux des USA et qu’il représente une nuisance intellectuelle qui impatiente la curiosité. Un collègue hongrois m’a expliqué que nous manquions de massacres, que nous n’avions jamais connu la guerre et que nous disposions d’une liberté qu’on accorde ordinairement aux enfants, celle de tout dire, de tout écrire; qu’on nous pardonnerait un pays importun s’il tenait un discours simple et cohérent, mais que tel n’est pas le cas; que notre littérature était un prolongement des brouillards de Terre-Neuve; qu’habitués d’écrire n’importe quoi, n’importe comment, sans rigueur ni bon sens, à la petit-Vanier sous l’œil complaisait du Bison Ravi, nous concourrions, en devenant nuisance pour nous-mêmes, à la nuisance qu’on reproche à notre pays[7].

Plutôt que Beckett et son vide radicalisé, plongeant d’En attendant Godot à « Comment dire » en passant par Cap au pire, peut-être faudrait-il mettre la réflexion contemporaine sur « le pays » sous le signe du roman le plus abject qu’il m’ait été donné de lire jusqu’ici : Un rêve québécois, de Victor-Lévy Beaulieu.

Publié en 1972 aux Éditions du Jour, dédié « À Madame Rosa Rose, bien respectueusement » (la mère des effelquois Paul et Jacques Rose), et mis sous le patronage épigraphique de Jeanne-D’Arc (« Je fais mes plans avec les rêves de mes soldats endormis ») et de Paul Valéry (« Offense-moi pour me donner la force de te tuer »), le roman se situe à la fin de l’automne 1970 à « Morial-Mort », au carrefour de l’avenue des Récollets et de la rue Monselet, à deux pas du lieu où la cellule Libération du FLQ gardait en otage l’attaché commercial britannique James Richard Cross. Ce roman horrible, dont chaque chapitre (ou « coupe ») est mis entre des parenthèses doubles, raconte en détails le délire sexuel et meurtrier de Joseph-David-Barthélémy Dupuis, alcoolique notoirement violent récemment libéré de « Dorémi », qui assassine sa femme Jeanne-D’Arc à plusieurs reprises, croisant au passage des opérations policières et des hélicoptères militaires qui le laissent dans une ignorance et une incompréhension complète des événements historiques qui se déroulent tout près.

Comme plusieurs ouvrages du jeune VLB, la lecture en est proprement ardue, troublante, irritante et désagréable, étant donné le langage cru et les images horrifiantes qui se succèdent sans répit. Mais si ce cauchemar illustre véritablement la trame de fond psychopolitique de bien des individus et de bien des familles d’ici, avec tout ce que l’expression « misère noire » peut évoquer, peut-être pourrait-on mieux comprendre le choix de chefs perdants, condamnés d’avance, en le travaillant sérieusement? VLB nous dit en quelque sorte que nous sommes trop occupés pour la politique, mais que les horreurs sont de tous les côtés, de toute façon. On pourrait aussi tenter de comprendre ça non comme le refus de vouloir gagner ou même jouer sérieusement, ni comme l’effet d’une lâcheté ou d’une oisiveté nourrie par l’advenue récente d’un confort matériel relatif et toujours précaire, mais bien comme un refus plus radical encore de se choisir des maîtres et des chefs, un refus de la chefferie, point.

Dans une telle perspective, le Québec ressemblerait un peu à ce que Pierre Clastres nommait une société contre l’État, structurée pour empêcher l’émergence de cette forme spécifique de domination qui fonctionne par la concentration de la force matérielle et du pouvoir de la parole en un seul pôle, selon le modèle théologico-politique européen de la souveraineté indivise. Le Québec, il est vrai, ressemble beaucoup plus fréquemment à une société étatique, une société « à État », voire « pour l’État », désirant justement ce Un de la souveraineté, même si – ou, a fortiori, car – on regrette qu’elle ne soit pas, de fait, un État souverain « normal » dans « le grand concert des nations ». Le désir d’État prolifère, y compris lorsqu’on se revendique de la liberté et qu’on s’hallucine en dominant.

Et nous voilà, chacun de nous barricadé dans un petit bunker hypothéqué, roulant dans un petit char d’assaut de location, protégeant ses frontières narcissiques en brandissant son indifférence fiscale et son art méchant, célébrant son droit Facebook d’exister : huit millions de petits États paranoïaques, armés jusqu’aux dents. Chacun de ces petits empires exerçant ses fonctions régaliennes, à dose homéopathique, de manière inconsciente, symbolique, par négligence, par devoir ou par cruauté. Parce qu’il faut tuer pour vivre[8].

Lorsque, pour en sortir, il en appelle à une resymbolisation active du « grand Autre » par la réécriture du récit mystique de la vocation spirituelle exceptionnelle de la nation canadienne-française en Amérique, et surtout lorsqu’il invite la venue d’un chef charismatique, « populiste de gauche » capable de faire l’indépendance et même la guerre pour une décolonisation digne et grandiose, je n’arrive pas à savoir si Saint-Germain, pour sa part, tient vraiment à la vieille forme État, ou si son imaginaire s’accommoderait d’une création politique véritable. Encore faudrait-il la mettre en œuvre, dira-t-on… À tout le moins, si son optimisme affirmé semble une folie pour plusieurs, je le lis une fois de plus comme le signe d’une invitation à l’échange et au dialogue, au travail de pensée, par-delà ou en marge des réseaux polarisés.


Notes

[1] Rappelons au passage qu’à une certaine époque, près de Paris, Beckett allait reconduire à l’école l’enfant exceptionnel qui deviendrait bientôt le célèbre Géant Ferré au Québec, puis André the Giant aux États-Unis.

[2] Jacques Ferron, La nuit [1966], Montréal, Parti pris, coll. « Paroles », 1971, p. 46.

[3] Jacques Ferron, Les confitures de coings et autres textes, suivi du Journal des Confitures de coings, Montréal, Parti pris, coll. « Projections libérantes », 1973, p 46.

[4] Trad. Édith Fournier, Paris, Minuit, 1991 [1983], p. 26.

[5] Jacques Ferron et Pierre L’Hérault, Par la porte d’en-arrière. Entretiens, avec la collaboration de Patrick Poirier et Marcel Olscamp, Montréal, Lanctôt, 1997, pp. 83-84.

[6] Ibid., pp 95-96.

[7] Jacques Ferron, « Un enfirouâpé, pas d’enfirouâpète » [1974], dans Escarmouches [1975], Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1998, pp. 339-340.

[8] Dalie Giroux, « Des passions tristes. À quoi carbure la droite dans la vallée du Saint-Laurent? », Liberté, n313, automne 2016, p. 25.

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(À qui parler) Du sérieux dans l’enclave

Analyse de la réception de L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2015, 88 pages.

Par Simon Labrecque

[L]e temps est lourd et j’en parle à la légère.

Pierre Perrault (1971)

[Q]uelque chose ne pouvait plus survenir parce qu’ils l’avaient attendu trop longtemps.

Victor-Lévy Beaulieu (1971)

bluff québécoisParu officiellement le 25 août 2015, selon les éditions Liber, le dernier essai de Christian Saint-Germain semble avoir fait l’objet d’une véritable réception dans la sphère médiatique québécoise. Plus précisément, le livre a été remarqué et discuté dans une sous-région de cette sphère qu’on pourrait qualifier à la fois d’intellectuelle et de politique, en précisant de surcroît qu’elle est surtout de tendance indépendantiste. Texte polémique et énergique sur « l’usage véritable de l’illusion nationaliste » (quatrième de couverture), l’ouvrage souvent qualifié de pamphlet et de brûlot par ses lecteurs a été recensé et commenté dans des journaux, des revues et des blogs. Professeur de philosophie à l’UQAM et docteur des facultés de théologie et de sciences des religions (1988) et de droit (2014) de l’Université de Montréal, l’auteur a aussi été invité à en parler publiquement à plusieurs reprises au cours de la dernière année, notamment dans une librairie montréalaise, à la radio communautaire et à la télévision publique.

Il est, ou il semble être assez rare qu’un livre écrit ici à propos d’ici soit véritablement reçu ici, c’est-à-dire qu’il suscite des discussions sérieuses et nuancées sur ce qu’on se répète et se raconte à la fois quotidiennement et lors de moments importants, individuellement et collectivement. À mon sens, être véritablement reçu requiert de ne pas se voir rapidement remisé ou classé dans une ou dans quelques petite(s) boite(s) idéologique(s) préparée(s) à l’avance par des forces sociales fortifiées dans leurs positions. À tout le moins, une telle réception, si c’en est une, serait quasiment sans surprise ni intérêt. Qu’en est-il de la réception de Saint-Germain? Les nombreux échos reçus publiquement par l’auteur sont-ils explicables par le contenu de ses propos, par leur forme, par la conjonction des deux ou par les hasards de la Fortune? Ces échos sont-ils plutôt dus à un savant réseautage? Le texte de Saint-Germain – qui aboutit notamment à un appel au sabordage en règle du Parti québécois (PQ), à l’impératif qu’il disparaisse volontairement de l’échiquier politique comme organisation et qu’il laisse ainsi place à une certaine errance politique qui s’avèrera salvatrice si elle est marquée par la redécouverte de « l’humiliation ethnique » (expression empruntée à Gaston Miron) et la « prise au sérieux » du projet d’indépendance – n’a-t-il pas plutôt été neutralisé par sa réception apparemment généreuse dans les réseaux nationalistes? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord et avant tout se faire une idée de la réception en question. C’est l’objectif de ce texte.

Ma propre rencontre avec le livre tient aux échos de sa réception tenace. Cette analyse cherche à dénouer une suite : devrait-on désirer, rechercher un second souffle, une autre réception de l’ouvrage, de ses questions et de son style? Devrait-on plutôt se hâter de contribuer à la renommée d’autres textes et d’autres auteurs, qui ont eu moins d’échos ou fait moins de bruit peut-être simplement parce qu’on leur a préféré « le brûlot de l’heure », par contagion médiatique dans un champ d’attention qui ressemble souvent à un jeu à somme nulle? Que dire de tous ces silences tenaces et de toutes ces pesantes indifférences qui pullulent dans l’enclave, plus souvent qu’autrement et peut-être plus souvent qu’ailleurs, quant aux textes d’ici qui nous parlent d’ici?

 

Le poids d’une plume

Près d’un mois après sa publication, le 22 septembre 2015, sur le site de la librairie Pantoute, Christian Vachon publie un compte-rendu enthousiaste principalement composé de citations de L’avenir du bluff québécois. Le même jour, Jacques Dufresne publie une critique du livre sur le site de l’Encyclopédie de l’Agora, avec plusieurs citations également. De toute évidence, la plume de Saint-Germain a marqué ses premiers lecteurs qui veulent rendre compte de sa puissance, mélange de dureté et d’humour. L’écriture sera un thème récurrent de la réception, bien sûr aux côtés du propos central de l’ouvrage, qui remet en question des propositions et des pratiques de « l’option souverainiste » que l’auteur juge infiniment trop naïves.

Le nationalisme québécois manquerait donc de sérieux et ses chefs historiques, notamment Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, seraient des « hyper-colonisés » (le rat des villes et le rat des champs : le vieux bourgeois urbain et le nouveau bourgeois de région) inconsciemment choisis comme chefs parce qu’il était certain qu’avec eux, rien d’important n’arriverait. Selon Saint-Germain, le peuple québécois (catégorie ethnique qu’il serait illusoire et contre-productif de vouloir submerger dans un lexique « civique ») s’est volontairement donné la mort politique en 1995, alors que Parizeau, en enfant gâté qui voit son jouet brisé, a quitté en claquant la porte au lendemain de la défaite référendaire d’une option qui était en principe le destin même de son peuple et non un choix de carrière. Nous n’avons pas pris la mesure de 1995, selon l’auteur.

Parmi les nombreuses pratiques historiques jugées naïves et navrantes par Saint-Germain, mentionnons le fait qu’un stratège influent, voire principal de ladite « option indépendantiste » à une époque cruciale de son articulation, Claude Morin, travaillait en vérité pour l’agence fédérale dont l’un des mandats était d’empêcher l’indépendance du Québec, la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui avait d’ailleurs déjà infiltré, mimé et même continué le FLQ après la Crise d’Octobre. Saint-Germain écrit, le plus sérieusement du monde :

Bien que le projet national eût requis, depuis l’invasion militaire de 1970, le développement d’un service d’espionnage et de contre-espionnage, la formation active de milices et de groupes spéciaux d’intervention, rien n’y fit. L’architecte principal de l’« étapisme » avait plutôt décidé d’infiltrer la GRC par les soirs. Personne ne porta attention aux liens entre le contenu de son intuition politique fumeuse, aussi inédite que l’invention de l’eau tiède, et le principal hobby de son promoteur. D’après des témoins, même René Lévesque recevant la nouvelle de la trahison de son bras droit n’en fut aucunement ébaubi; il eut plutôt l’air de quelqu’un qui aurait préféré ne pas le savoir. C’est clair que les membres du Parti québécois ne réagirent pas à l’action de Morin comme le Sinn Fein l’eût sans doute fait. (p. 25)

Plus qu’aux politiques du Sinn Fein, c’est de toute évidence aux exécutions sans appel de l’IRA (son « bras armé » qui, à bien des égards, était d’abord et avant tout la source et la tête dirigeante du parti politique) que Saint-Germain fait ici allusion. Non seulement la survie politique, mais la survie tout court, la vie même de Morin vieillissant témoignerait donc de la naïveté politique des indépendantistes québécois, par opposition au réalisme ou au pragmatisme des Irlandais du nord. Le contraste est d’autant plus remarquable face à l’autre camp, celui des redoutables stratèges fédéralistes que furent « Marc Lalonde, Paul Tellier, Jean Pelletier » (p. 51), Trudeau et Chrétien, les cadres de la GRC et « toute une cohorte de nostalgiques de la Rhodésie (Clifford Lincoln, Reed Scowen, George Springate) et de mange-québécois » (p. 31). Les « maudits bons gars » comme René Lévesque n’ont jamais eu de véritable chance… Autre naïveté : la croyance ferme que l’indépendance aurait effectivement eut lieu, et pacifiquement, si seulement le « Oui » l’avait emporté numériquement en 1995 ou même en 1980. Croire au gentlemen’s agreement et à la bonne foi démocratique du Canada, cela mène par exemple a la création d’un Institut sur la souveraineté, que Saint-Germain considère comme une aberration : on ne réfléchit pas stratégiquement en public, mais en secret, lorsqu’on est en guerre!

Par de telles considérations explicites sur la violence de la décolonisation, notamment à partir des écrits de Frantz Fanon, Christian Saint-Germain fait paraître la plupart des intervenantes et intervenants indépendantistes contemporains comme des enfants de chœur. Fait intéressant mais inaperçu par l’auteur lui-même, ces considérations thymotiques ne vont pas sans rappeler la philosophie de l’action protectrice qui a présidé à la création de la Mohawk Warrior Society à Kahnawà:ke en 1972. Être prêt à une « montée aux extrêmes », selon l’expression de Clausewitz, c’est pour Saint-Germain le prix d’une « entrée dans l’Histoire ». Très peu de gens dans le « réseau » intellectuel et politique nationaliste semblent être prêts à aller aussi loin, préférant la fréquentation des « produits culturels » de Quebecor à la lecture quotidienne de Machiavel ou de Sun Tzu (respectivement, lectures de chevet de Pierre Elliot Trudeau et de Jean Charest). L’apparence « extrémiste » des propos de Saint-Germain pourrait expliquer le temps qui s’est écoulé entre la première et la deuxième vague de réception de son ouvrage.

 

Lecture(s) en mémoire

La première recension vidéographique du livre de Saint-Germain par le libraire montréalais Bruno Lalonde, publiée sur YouTube le 25 septembre, va dans le même sens que les recensions de Vachon et de Dufresne en insistant à la fois sur le style puissant et sur le propos radical de l’opuscule. Lalonde publiera une deuxième recension vidéo qui soulignera les aspects « prophétique et poétique » du livre, le 30 octobre 2015, après la défaite électorale de Stephen Harper, la victoire de Justin Trudeau et l’échec retentissant du Bloc Québécois, le 19 octobre. Entre les deux recensions vidéographiques, le 9 octobre, le propriétaire du Livre voyageur près de l’Université de Montréal parlera brièvement du bouquin sur les ondes de Radio VM, à l’occasion de sa recension de Derniers tabous, remarquable ouvrage de Robert Hébert publié chez Nota Bene le 23 mars 2015 (ouvrage que je ne saurait qu’encenser et que je n’ose donc pas recenser – lisez-le! C’est à Hébert que je dois la difficile désignation de la vallée du Saint-Laurent comme enclave).

Octobre parvient chaque année à susciter quelques textes ou réflexions de type « bilan », « mise au point » ou « rappel aux troupes » quant au devenir de « la question nationale » au Québec. Bien entendu, cela a souvent à voir avec « les évènements » de 1970, leurs conditions, leurs conséquences et leur souvenir. On remet parfois en question leur sens général ou leur déroulement exact. C’est donc l’occasion annuelle de relire Gaston Miron, par exemple, ou de revoir Les Ordres (1974) de Michel Brault, ou Octobre (1995), le huis clos mis en scène par Pierre Falardeau à partir du livre de Francis Simard, mais que le camarade « effelquois » Paul Rose jugeait beaucoup trop décontextualisant.

Tant qu’à reprendre le beau mot de Jacques Ferron, « effelquois », pourquoi ne pas relire des sources moins connues, comme Le salut de l’Irlande (1966-67/1970), ou les quelques « escarmouches » du bon docteur qui, très tôt, a remis en question le récit officialisé par le gouvernement Trudeau et qui fut d’ailleurs appelé à agir comme négociateur lors de l’arrestation des frères Rose et de Francis Simard à la fin décembre 1970?[1] Octobre saura aussi être l’occasion de relire le récit que Louis Hamelin fait des évènements dans son roman La constellation du lynx (2010) ou dans son pamphlet Fabrications. Essai sur la fiction de l’histoire (2014), ou bien de lire pour la toute première fois peut-être En désespoir de cause. Poèmes de circonstances atténuantes, toutes les révolutions sont stupides sauf celles qui réussissent (1971), de Pierre Perrault, que Ferron a qualifié de seul livre qu’il faille lire à propos d’Octobre[2]. Notons, comme plusieurs l’ont remarqué, que Saint-Germain attribue une grande importance aux poèmes de Miron et de Pierre Perrault dans sa réflexion sur le pays. Cette réflexion ressemble d’ailleurs beaucoup aux propos de Pierre Falardeau sur la souffrance des peuples qui meurent lentement. Remarquons au passage l’absence de Ferron du bouquin, lui qui créa le rigolo Parti rhinocéros l’année même où fut créé le très sérieux FLQ. Remarquons enfin qu’en 2015, le mois d’octobre signalait de surcroit le 20e anniversaire du référendum de 1995 sur la souveraineté – ou sur la mise en branle d’un processus de négociation entre Québec et Ottawa quant à une forme à déterminer de souveraineté-partenariat… Fait singulier, cet anniversaire s’est tenu au terme de la plus longue campagne électorale fédérale de l’histoire récente, qui mena au pouvoir le fils ainé de Pierre Elliott Trudeau, Justin, né le 25 décembre 1971 (et donc conçu très peu de temps après la fameuse Crise…). 2015, c’était aussi le 25e anniversaire d’une seconde Crise tenant de l’invasion militaire, celle dite d’Oka, moment peu glorieux de la vie politique au Québec.

Le 17 octobre 2015, Louis Cornellier publie une recension détaillée et admirative dans Le Devoir, mais conclut que « [b]rutal, l’électrochoc risque toutefois d’abîmer le patient », nommément les forces indépendantistes. Deux jours plus tard, au matin de l’élection fédérale, Le Devoir publie une longue entrevue de Stéphane Baillargeon avec Marc Chevrier, politologue à l’UQAM, sous le titre « Le grand bluff », où l’on demande pourquoi les indépendantistes participent aux élections fédérales. Chevrier mentionne l’utilisation de la notion de bluff par Saint-Germain et Baillargeon cite cet extrait :

Le discours nationaliste québécois carbure à la mystification […]. Une classe politique issue de la Révolution tranquille ergote et vitupère depuis cinquante ans contre le fédéralisme canadien. Elle a su dévoyer l’impulsion nationaliste et la faire servir à chacun de ses intérêts ponctuels. L’exercice de cette domination de classe n’a pas conduit à l’exaltation du patriotisme ni à une meilleure connaissance du Québec ou de la langue française [p. 29 – notons que cet extrait est aussi cité par Vachon dans sa recension].

Quelques jours plus tard, le 22 octobre, la professeure retraitée du Département de communication sociale et publique de l’UQAM Simone Landry réagira simultanément aux articles de Cornellier et de Baillargeon dans les pages du Devoir, réaffirmant « l’intégrité des indépendantistes » sur un mode qui se veut pragmatique. Elle accuse alors les deux professeurs de « s’abrite[r] derrière leurs professions respectives pour discréditer l’ensemble des indépendantistes québécois, remettant en cause à la fois leur intégrité personnelle et la sincérité de leur option indépendantiste ». Du coup, à son tour, elle remet en cause l’option desdits professeurs. C’est après cet épisode du Devoir que le livre sera discuté dans une série de médias, donnant l’apparence d’une réception considérable – ou laissant entrevoir l’étendue somme toute assez restreinte du champ dit intellectuel et politique.

 

MBC : tête de pont ou nœud d’un réseau?

Le 27 octobre 2015, Mathieu Bock-Côté publie une longue recension du livre de Saint-Germain dans Le Journal de Montréal, média qu’au passage, l’auteur recensé trouve plutôt abrutissant. « Injuste » comme tous les pamphlétaires vitrioliques, Saint-Germain mettrait néanmoins le doigt sur de véritables questions et blessures – surtout qu’il affirme à sa façon qu’il manque au Québec et aux Québécois un « sens du tragique », ce que MBC répète fort souvent depuis quelques temps sur toutes ses tribunes. Bock-Côté relève sans le citer le passage sur Morin cité plus haut, parlant de « délire grave dans ce pamphlet » sans toutefois arriver à lui donner tord autrement que sur le mode d’une préférence qui semble essentiellement esthétique :

En gros, Saint-Germain nous imagine dans une guerre même pas larvée, où il faudrait s’imaginer de temps en temps en Irlande du nord. Qu’il nous permette d’imaginer un autre destin et de conserver toute la sévérité du monde contre l’aventure felquiste, qui est une page noire de notre histoire. […] Retenons néanmoins ce qui peut être conservé de ce qui relève quelquefois d’une complaisance dans la brutalité : il est vrai que nous sommes incapables de penser la part tragique de l’histoire.

Il termine son article en qualifiant le livre de « samizdat pour notre temps », soit un document de dissidence à faire circuler sous le manteau. Deux jours plus tard, le 29 octobre 2015, Saint-Germain intervient dans l’émission Bazzo.tv diffusée à Télé-Québec pour parler de son pamphlet. Il le fait à partir de la question « les souverainistes ont-ils mené le Québec dans un cul-de-sac? », en compagnie d’un Bernard Drainville plutôt pantois. Une fois de plus, Bazzo et Bock-Côté semblent entretenir un rapport qui tient de la répétition.

Drainville

Notons que Saint-Germain sera ensuite l’invité de Bock-Côté sur l’une de ses plus récentes tribunes, soit lors du cinquième épisode de son émission La vie des idées sur les ondes de Radio VM, le 16 février 2016. À cette occasion Saint-Germain discutera de « L’avenir de la souveraineté » en compagnie de Jacques Beauchemin, sociologue à l’UQAM (d’ailleurs directeur de recherche de MBC pour sa thèse de doctorat) et ancien sous-ministre associé à la langue française sous Pauline Marois, auteur de La souveraineté en héritage (2015). Fait singulier, la présence de Saint-Germain fait apparaître Bock-Côté et Beauchemin comme des interlocuteurs singulièrement modérés et même enthousiastes face à la situation du Québec contemporain! En effet, le premier semble radical, « pur et dur » car il refuse de voir quelque bienfait que ce soit dans la Révolution tranquille, alors que Beauchemin y voit un important moment de « refondation » de l’identité nationale québécoise et, à ce titre, ne peut rejeter la « mythification » d’une certaine social-démocratie ou du « modèle québécois ». Notons enfin que Saint-Germain et Beauchemin seront tous deux invités lors de la sixième saison de l’émission des Publications universitaires animée par Guillaume Lamy sur le Canal Savoir, quoique lors de deux épisodes distincts : le premier pour discuter de la question « Qu’est devenu le Parti québécois? » et le second, pour discuter de la question « Le Québec a-t-il échappé à son destin? ».

On sait que Bock-Côté fréquente la libraire de Bruno Lalonde et que ce dernier a été invité pour le troisième épisode de La vie des idées sur les ondes de Radio VM, après un épisode avec Marc Chevrier, qui aurait aussi lu le bouquin selon Le Devoir. On se doute d’ailleurs que Bock-Côté lit Le Devoir. Est-ce par l’un ou l’autre de ces canaux qu’il a entendu parler du Bluff québécois? Est-ce par l’auteur lui-même, sinon par son éditeur?

À mon sens, il est à la fois plus intéressant et plus improbable de noter que des lecteurs apparemment assidus de Bock-Côté ont mentionné le livre à au moins deux reprises dans leurs commentaires à des billets précédents sur le site du Journal de Montréal. Ainsi, le 25 octobre, commentant l’article de MBC sur la commémoration (ou la non-commémoration) du référendum de 1995, un certain « tonton heydrich » cite la quatrième de couverture et l’entoure de ces deux commentaires : « Un livre que Bock ne citera jamais, qui remet les synapses à leur place et qui décape… mettant en perspective, la comédie des 40 dernières années… ». Puis : « bien au-dela [sic] des gémissements de Mister Bock… une lecture utile vour se vacciner définitivement du ‘modèle québécois’ » [sic]. Ledit « tonton » répliquera ensuite à Bock-Côté lorsque celui-ci publiera sa recension de Saint-Germain deux jours plus tard, le traitant de « réactionnaire » qui exécute le brûlot « sans manière » et qui ne prend pas la mesure des propos de Fanon et de Pierre Vallières.

Près de trois semaines plus tôt, le 6 octobre 2015, Bock-Côté publiait une chronique intitulée « On n’est pas couché ». Le propos était usé : les Français ont une vraie culture du débat animé, et même du débat d’idées; les intellectuels et les livres comptent là-bas; ça fait rêver, car ce n’est pas le cas ici; on devrait changer ça; pourquoi pas une émission de débat? Un internaute, « Jean-Pierre Gascon », répond :

L’absence de débats politiques et philosophiques contradictoires au Québec sur la place publique, une tare chez nos intellectuels des plus abrutissante [sic] pour la société québécoise. À preuve, la parution du pamphlet de Christian Saint-Germain, professeur de philosophie à l’Uqam, en septembre dernier, s’intitulant « L’avenir du bluff québécois, La chute d’un peuple hors de l’Histoire », aurait provoqué une vague importante de débats partout ailleurs et qui est passé sous le radar médiatique québécois.

Deux réponses seront faites à Gascon par d’autres lecteurs : « Louise Sexton » dira « qu’on en a eu plus que marre des outrances de l’UQAM, ces derniers temps. On présume d’avance qu’on connaît la rengaine nihiliste. Dommage pour l’œuvre du prof Saint-Germain, quelle qu’en soit la valeur propre ». Gascon n’appréciera pas, jugeant qu’il faut lire le livre pour en parler. Puis « Stève Michelin » écrira (sans apostrophe) :

Et bien heureuse surprise cette citation de Monsieur Saint-Germain mais qui n est pas passé inaperçus sous le regard de Jacques Dufresne. Vous avez ici au Québec un oasis d eau fraiche, de source et de ressource intellectuelle qui ferait pâlir certains intellectuelles populaire télévisuelle de France qui s appelle; l encyclopédie de l agora et encore une fois, comme votre territoire vous ne savez pas en prendre soin. Dans ce livre je cite; un ordre plus haut que celui du patriotisme veut que nous croyions par dessous tout à la vocation surnaturelle de notre peuple et de notre vie nationale s organise sous l influence de cette pensée régulatrice. Rivarol les nations sont des navires mystérieux ayant ses racines au ciel. Bien à vous [sic – pour la citation].

Le passage qui précède la phrase de Rivarol provient des Mémoires de Lionel Groulx et est citée par Saint-Germain (p. 82) dans sa dernière montée rhétorique, qui gravite autour de l’idée que « [n]aître d’un père colonisé, c’est comme n’en point avoir » (p. 83). Viennent ensuite Miron, bien sûr, puis les Thèses sur l’histoire de Walter Benjamin (la « faible force messianique », la promesse aux générations qui nous précèdent…) et même L’ombilic des limbes d’Antonin Artaud, qui clôt l’ouvrage par un appel à des « adeptes bouleversés » plutôt qu’à des adeptes « actifs ». On sait toutefois que pour Saint-Germain, le bouleversement est préalable à l’action, d’où ses vœux pour une errance humiliée qui pourra mener à autre chose, « l’appel au grand Autre ».

 

Un(e) autre tour

tarot-maison-dieuIl y eut donc les recensions de libraires, de l’Encyclopédie de l’agora, du Devoir, du Journal de Montréal, de Télé-Québec, une invitation au Canal Savoir et plusieurs interventions sur les ondes de Radio VM. En effet, en plus de la mention par Lalonde le 9 octobre et l’épisode de La vie des idées du 16 février, il y eut sur Radio VM une entrevue par France Boisvert pour l’émission Le pays des livres, diffusée le 13 novembre 2015 (malheureusement inaccessible pour l’instant), et la diffusion en deux temps, à l’émission Nouveaux regards sur notre histoire des 12 et 19 janvier 2016, du débat organisé à la librairie Le Port de tête entre Saint-Germain et Éric Bédard le 4 novembre, débat animé par François Charbonneau, politologue à l’Université d’Ottawa et directeur de la revue Argument. Enfin, il faut compter quelques recensions sur des blogs ou des carnets en ligne. Jean-Paul Coupal décrit le livre comme un « antidote » à celui de J. Maurice Arbour, Cessons d’être colonisés!, jugé banal et vide. Sur Le bonnet des patriotes, l’enthousiaste « Juriste Cure » affirme avoir entendu parler du livre à Bazzo.tv et conclut :

Les 87 pages de ce livre sont tellement chargées de sens qu’il me faudrait quelques centaines de pages pour bien décortiquer l’œuvre. Car oui, c’est une œuvre! Je vous assure, même bouleversé dans vos moindres retranchements idéologiques, ça rend de bonne humeur. Enfin, il se passe quelque chose intellectuellement au Québec!

Je suggérerais de commencer par une lecture de la belle couverture de l’ouvrage, qui donne à voir la lame du tarot de Marseille « La maison-Dieu » (Arcane 16), que Saint-Germain associe au PQ en entrevue.

Le 19 octobre 2015, deux jours après la parution de la recension de Cornellier dans Le Devoir, une entrevue de Saint-Germain par Ralph Elawani paraissait dans le magazine Spirale. À ma connaissance, ce texte est demeuré inaperçu, peut-être en raison de l’élection fédérale ce jour-là… Vers la fin du texte, Elawani dit : « Il est à la fois étonnant et pas étonnant du tout que votre livre, paru le 24 août dernier, ne suscite pas des débats, ne soit pas discuté sur les ondes de talkshows ou à la radio. Par exemple, dans un contexte différent, ce genre de livre, en France, aurait suscité de vives réactions. » Saint-Germain (malencontreusement rebaptisé Elawani dans le texte pour cette seule réponse – une coquille dont la persistance signale bien, à mon avis, le caractère inaperçu, non lu de l’entrevue!) remarque :

Ça commence… mais on me cale dans la foulée d’autres livres qui viennent de paraître, par exemple [Éric] Bédard qui vient de faire paraître un livre sur son rapport avec Jacques Parizeau, Lisée va sortir son affaire pour essayer de se défendre. Le sociologue [Jacques] Beauchemin, de l’UQAM, a sorti quelque chose sur la souveraineté, etc. Je suis dilué là-dedans. Les médias ne se cassent pas la tête [les crochets sont du texte].

Médiatiquement, il semble bien que Saint-Germain se soit retrouvé au cœur du réseau plus ou moins informel et étendu que Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture ont décrit dans Les Nouveau visages du nationalisme conservateur au Québec, un livre qui contient notamment des chapitres sur Bédard et Beauchemin. Peut-être Saint-Germain se mériterait-il un chapitre dans une hypothétique deuxième version « mise à jour » de cet autre brûlot qui fit jaser, aux côtés de Mathieu Bock-Côté par exemple? Cette impression fera en sorte que nombre de personnes ne liront pas le livre, croyant savoir à quoi s’en tenir étant donnés les lieux et les acteurs de sa réception.

Quoiqu’il en soit, et même si Saint-Germain acceptait sans problème la qualification de « nationaliste conservateur » (après tout, il parle explicitement de « survivance ethnique », de « folie catholique de l’Amérique française » comme ordre symbolique aboli par la Révolution tranquille, de transmission intergénérationnelle de la situation de colonisé et d’omniprésence de l’État dans la vie des populations d’ici, de la procréation assistée et de l’avortement aux soins de fin de vie dans lesquels il voit une puissante allégorie de la situation nationale), il me semble qu’il serait fort intéressant de l’entendre discuter dans des réseaux inédits, autres. Je pense notamment à une rencontre avec des gens qui se préoccupent explicitement de décolonisation – disons, à partir des luttes autochtones contemporaines. Il faudrait pour cela se casser un peu la tête, mais ça en vaudrait sûrement la peine – ou la chandelle.


Notes

[1] Voir notamment la série de textes « La part de la police » [décembre 1970], « Zorro » [février 1971], « Une mort de trop » [mars 1971], « Épithalame » [avril 1971] et « Le dragon, la pucelle et l’enfant » [juin 1971], surtout autour de la figure de Trudeau, réunis dans la réédition en un tome écourté des Escarmouches de Ferron, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1998, pp. 60-85. Regrettons au passage que le petit texte de février 1973 intitulé « Rue Armstrong », sur le changement de nom de la rue sur laquelle Pierre Laporte fut gardé (devenue rue Blanchard) et l’évocation de vieux liens entre les familles Elliott et Armstrong, n’ait pas été inclus dans cette réédition. On le trouve dans Jacques Ferron, Escarmouches – La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac, 1975, pp. 192-195. Je remercie Luc Gauvreau pour cette édition originale.

[2] Jacques Ferron, « Le syndrome de l’éreintement » [juillet 1971], Escarmouches – La longue passe, tome 2, Montréal, Leméac, 1975, p. 159.

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Classé dans Simon Labrecque