Archives de Tag: citoyenneté

Sur la structure hybride de l’organisation politique au niveau municipal

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans le texte « Élections municipales au Québec: un choix éclairé est-il vraiment possible? » publié ici, les auteurs diagnostiquent un problème du monde politique municipal, à savoir l’absence des connaissances nécessaires des citoyens pour faire le bon choix lors de l’élection. À la lecture de ce texte, et après les résultats du jour du scrutin dimanche dernier, je me demande si ce problème, loin de provenir d’une lacune dans la formation aux citoyens, n’est pas intrinsèque à la structure même de l’organisation de la politique municipale. Que signifie « connaître » les enjeux de la politique (municipale ou autre)? Si on reproche parfois aux médias de peu véhiculer l’information sur les débats municipaux (commentaires entendus lors des analyses de la soirée électorale), c’est aussi parce que la structure même de l’organisation politique au niveau municipal ne permet pas de proposer un contre-discours (et un contre-pouvoir) aux dirigeants. À cheval entre un parlementarisme de type britannique (l’hôtel de ville peut avoir des allures d’un parlement) et un régime présidentiel de type américain (l’élection du maire se fait à part des conseillers de la ville, il ne provient donc pas du corps des élus), la structure municipale ne possède donc ni l’option « adversoriale » de la loyale opposition (du type britannique) ni le lieu du checks and balances entre les paliers exécutif et législatif des États-Unis. Quel contre-discours les médias peuvent-ils relayer au public? D’où pourrait-il provenir?

L’élection de Denis Coderre est symptomatique de l’absence d’un contre-discours ayant la capacité d’engager l’électorat. Coderre est arrivé premier tout simplement parce qu’il était connu avant l’élection municipale et en dehors de ce milieu. Qu’on soit d’accord ou pas avec Richard Bergeron de Projet Montréal – ses projets, ses opinions ou ses déclarations – on peut tous s’accorder pour s’étonner qu’après plus de huit ans passés en politique municipale (il était et est encore conseiller à l’hôtel de ville), il n’y avait probablement pas le cinquième des électeurs montréalais qui pouvaient dire qui il était avant le déclenchement des élections. Mélanie Joly, la célébutante arrivée deuxième, prouve qu’une présence active et militante dans l’espace politique municipal ne donne aucune chance supplémentaire d’être élu : ce qu’il faut, c’est être connu (que ce soit pour rien en particulier est inconséquent en cette matière), pas ce que le candidat a accompli au niveau de la politique municipale ni ses compétences ni ses propositions.

Denis Coderre affirmait que les partis politiques au niveau municipal étaient inutiles. Il n’avait peut-être pas tort : la structure du gouvernement municipale, par sa nature hybride entre un régime parlementaire britannique et un régime présidentiel américain, exclut la possibilité de voir surgir une deuxième option viable, inscrite dans un travail rigoureux de la critique des décisions prises par un conseil municipal. Mais l’envers obscène de cette « unité » supposée par Coderre (dont le parti est éponyme), c’est aussi de l’avoir vu se faire élire avec 149 367 votes, 32,13% des voix exprimés, mais 13,55% des électeurs potentiels (ils étaient 1 101 998 sur la liste électorale). Le prix de l’unité, c’est de constater le désintérêt général face à une élection décidée d’avance, mais c’est aussi de voir disparaître le désir de s’engager sur la scène politique municipale pour changer les manières de faire.

2 Commentaires

Classé dans René Lemieux

Élections municipales au Québec: un choix éclairé est-il vraiment possible?

Par Frédéric Mercure-Jolette et Benoît Morissette | Université de Montréal

Depuis le début de la campagne électorale municipale, les citoyens québécois voient à la télévision et sur la Toile des publicités qui les incitent à voter le trois novembre prochain. Ces messages, produits par le Directeur général des élections du Québec et Élection Montréal, suggèrent qu’à l’ère des médias sociaux, les individus expriment leurs opinions sur tous les sujets imaginables. Il serait alors logique qu’ils se prononcent lors du prochain scrutin. De plus, rappelant la faible participation lors du dernier exercice électoral, qui s’élevait à seulement 39%, ils avancent que les électeurs montréalais semblent se contenter de peu en matière de démocratie municipale.

Ces publicités, et plus généralement les discours qui encouragent la participation électorale, sous-entendent que les raisons motivant les citoyens à voter s’imposent d’elles-mêmes en démocratie. Devant la faible participation des citoyens à la vie politique locale, une question nous apparaît essentielle : l’électeur moyen se sent-il habilité à élire son maire et ses conseillers municipaux ? Croit-il qu’il pourra faire un choix éclairé ? Autrement dit, possède-t-il les connaissances minimales des postes à combler et des candidats qui aspirent à les occuper ?

Il est surprenant, voire inquiétant, de constater que les personnes qui éliront le prochain conseil municipal de Montréal, dont le budget s’élève à près de cinq milliards de dollars, ne connaissent pratiquement rien des fonctions d’un maire ou d’un conseiller. Comme l’ont expliqué les politologues Laurence Bherer et Sandra Breux[1], à part quelques journalistes et les élus, rares sont les gens qui comprennent le fonctionnement précis des institutions municipales. En effet, les activités des gouvernements locaux sont peu couvertes par les médias, ne suscitent des formes de participation publique et de militantisme que sur une base exceptionnelle et ne font l’objet que d’un nombre restreint de recherches académiques. Plus important encore, les rouages de la vie politique locale ne sont à peu près pas enseignés dans le parcours scolaire des élèves québécois.

Qu’exige-t-on de l’électeur dans ces circonstances ? Qu’il apprenne « sur le tas » ? Qu’il soit un autodidacte politique ? Ces solutions improvisées entraînent des conséquences importantes. Plusieurs études démontrent que ce manque d’information favorise à la fois le désintérêt et le phénomène de la prime au sortant : les taux de réélection des candidats sortants aux élections municipales s’élèvent en moyenne à 80%.

Dans les petites villes de moins de 5000 habitants, où le citoyen élit le maire et tous les conseillers, celui-ci peut voter jusqu’à sept fois sur un même bulletin de vote. Cependant, comme plusieurs candidats sont élus par acclamation, sa tâche est simplifiée. Dans ces communautés, l’électeur a de fortes chances de connaître personnellement un ou plusieurs des candidats grâce aux rapports de proximité. La situation est bien différente dans les plus grandes villes. La distance entre les élus et les habitants est beaucoup plus importante. L’électeur a donc beaucoup moins de chance de connaître un candidat en personne. Sur quoi doit-il alors se baser ? Sur la réputation, la popularité, l’image ? Comment peut-il s’informer sur les positions qu’un candidat a défendues par le passé et celles qu’il défend aujourd’hui ? C’est ici que les partis politiques municipaux peuvent être utiles. Ils permettent d’associer une politique publique à une bannière partisane précise et un candidat à une vision globale de la ville. La lutte entre partis rend donc les conjonctures politiques plus « lisibles ». De plus, les partis peuvent constituer une plateforme qui favorise l’échange d’information entre l’électeur et les candidats.

Outre ces enjeux structurels, il existe une autre piste qui n’est que peu explorée selon nous : l’éducation à la citoyenneté. Par exemple, nous pensons que le Directeur général des élections du Québec et Élection Montréal doivent participer davantage à la formation des citoyens. Actuellement, ces organismes ne se contentent que de diffuser des publicités, certes attrayantes et joliment illustrées, mais qui ne contiennent que peu d’information au sujet des postes à combler. Il apparaît ainsi plus important de savoir comment voter que de savoir pourquoi voter.

Pour faire de l’élection municipale l’occasion d’un débat public plutôt qu’un concours de popularité, nous croyons que la société québécoise doit consacrer davantage de ressources à l’éducation civique des citoyens. L’État québécois, par l’intermédiaire de son ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, et du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Organisation du territoire, doit sensibiliser, sans infantiliser, les citoyens aux différents aspects de la vie politique municipale. Ces organisations doivent minimalement leur expliquer la structure de gouvernance locale et régionale, de même que le rôle que les élus sont appelés à y jouer.

En somme, il est important de réfléchir à l’éducation que reçoivent les citoyens qui iront aux urnes lors des élections municipales à venir. Nous pensons que les moyens mis en place afin de lutter contre la corruption seront inefficaces s’ils ne sont pas accompagnés d’initiatives qui favorisent la participation publique. Plusieurs informations concernant les différents scandales récents n’étaient pas cachées. Un travail journalistique a toutefois été nécessaire afin qu’elles soient portées à l’attention du public. Comme il apparaît manifeste que les citoyens québécois ne se sont pas habitués à se soucier de la politique locale, leurs élus municipaux ne se sentent pas contraints de gouverner dans l’intérêt du public. Ainsi, un ou des cours de participation politique – expliquant le fonctionnement et le rôle de la Chambre des communes et de l’Assemblée nationale, mais aussi des conseils de ville, d’organisme comme le BAPE, l’OCPM, ou encore des syndicats ou des conseils d’administration – dans le parcours scolaire obligatoire nous semblent non seulement souhaitables, mais nécessaires.


[1] Voir Sandra Breux et Laurence Bherer, Les élections municipales au Québec : enjeux et perspectives, PUL, 2001.

Poster un commentaire

Classé dans Benoît Morissette, Frédéric Mercure-Jolette