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Ultime ressassion – cinq, dix, quinze, vingt ans après

Critique de Claude Gauvreau – L’asile de la pureté et quelques fragments, spectacle présenté par les finissantes et finissants de la section française de l’École nationale de théâtre du Canada, textes de Claude Gauvreau, dramaturgie et collage d’Alex Bergeron, mise en scène d’Alice Ronfard, à la salle Ludger-Duvernay du Monument-National, Montréal, du 19 au 23 novembre 2019.

Par Simon Labrecque

Les écoles de souffrance n’ont pas affiché de programmes uniformisés. On apprend à souffrir, comme on peut. Souvent on apprend mal.

Claude Gauvreau, Beauté baroque (1952)

 

La recension a à voir avec le ressassement. C’est du moins ainsi que je conçois le genre, et c’est cet énoncé qui me permettra d’articuler la présente critique.

Écrire une critique, c’est risquer la redite. Cela est évidemment vrai lorsque l’écriture est une pratique récurrente, peu importe l’intervalle de la récurrence. Il y a alors un risque de redire, de réécrire ce que nous avons déjà dit ou écrit, sous la forme d’une répétition qui serait sans différence notable ou significative, outre la différence de la répétition elle-même. Les mêmes thèmes, les mêmes angles, les mêmes enjeux risquent de revenir sous notre plume, si nos préoccupations demeurent en grande partie les mêmes, ou si elles reviennent de façon cyclique. Dans le meilleur des cas, cela pourra constituer une sorte de signature. Dans tous les autres, cela pourra rapidement devenir lassant, si nous, en tant que lectorat, ne partageons pas les soucis de la personne qui écrit. Peut-être remarquerons-nous alors surtout les contradictions – les dédires – et les lacunes – les médires.

Mais il est également vrai que la recension a à voir avec le ressassement dès l’écriture d’une toute première critique, comme par essence ou par définition. Il existe en effet d’emblée (et il reste toujours) le risque de redire, de réécrire sans différence notable ou significative, non pas la critique, mais l’œuvre recensée. Ce risque rejoint la distinction scolaire entre le résumé et la synthèse, le premier reprenant l’ensemble d’un propos alors que la seconde distille sa substantifique moelle. Selon certaines catégorisations, le résumé relève de l’analyse, comprise comme coupure ou comme taille qui, surtout, n’ajoute rien. La synthèse, pour sa part, crée du nouveau par une sorte de reconfiguration et d’intensification, et elle ouvre sur la critique, cette façon de traduire un propos qui met de l’avant les conditions mêmes de l’opération interprétative. Cet aspect critique viendrait en droit comme un supplément de la synthèse, mais l’interprétation réflexive est en fait toujours inévitable – est-ce cela qu’on nomma « supplément d’origine »? Quoi qu’il en soit, il reste question de ressasser en recensant.

Je n’ai jamais publié ni écrit de critique d’une pièce de Claude Gauvreau (1925-1971) mais j’ai déjà écrit et publié une critique d’un texte de Yohann Rose sur le dramaturge, en juin 2016. Je reprenais pour titre une description de Gauvreau par Rose : « L’auteur le plus pieux qu’on puisse trouver en ville », le mot « pieux » traduisant l’hébreu hassid, dans les travaux Rose. Je venais alors de découvrir un texte récent de Rose, qui reprenait et synthétisait son mémoire de maîtrise, soumis à l’Université de Montréal en 2007 : Le Défi « Gauvreau ». Le procès éditorial (ou la naissance d’un peuple) sous la pierre tombale des Occ : un mémoire pour l’oubli en forme d’écran paranoïaque; un silence-manifeste. J’étais surpris par la ténacité ou la persistance de Rose, qui lit et relit les Entrailles, qui ouvrent les Œuvres créatrices complètes, et qui se concentre toujours plus intensément sur le premier « objet dramatique » des Entrailles, où il trouve l’ensemble du sens de l’œuvre, un peu comme un rabbin ou « un homme de l’étude » qui relit la Genèse, et plus particulièrement le premier chapitre du premier livre de la Torah, qui va du commencement au sixième jour. On sait que le septième jour fut celui du repos du Créateur. Mais Gauvreau, lui, quand se reposa-t-il? À l’asile? Cette suggestion réveille le grand mythe du « poète assassiné », que Jacques Marchand dénonçait avec verve un an après la parution posthume des « Occ », dans son essai Claude Gauvreau, poète et mythocrate (VLB, 1978).

L’asile de la pureté (1953) est une pièce singulière. Dans les Œuvres créatrices complètes, elle suit immédiatement Beauté baroque. Roman moniste (1952), et les deux œuvres font clairement référence au suicide de Muriel Guilbault, le 3 janvier 1952. On imagine le poète écrivant fiévreusement les deux textes, coup sur coup, pour entamer un deuil qui n’aura peut-être jamais eu de terme. Il y a beaucoup de projections romantiques dans tout cela, et à la lecture des mots ciselés du poète et dramaturge, on constate avec surprise que c’est peut-être dans le texte même des Œuvres créatrices complètes qu’il y en a le moins, le lectorat étant parfois plus sentimental que l’auteur, dont la fine perception étonne.

L’asile de la pureté détonne, cependant, par rapport à Beauté baroque, car il s’agit d’un appel à l’ascèse, à l’arrêt de l’écriture. Quelque chose comme un trop-plein qui énonce son propre débordement et la nécessité d’une clôture, une ressaisie, un colmatage de ce qui n’est plus une simple brèche, mais bien un torrent, les digues ayant été rompues. Donatien Marcassillar entreprend un jeûne, une grève de la faim, et son entourage cherche activement à le contrer, à le détourner de son objectif, à l’empêcher de s’empêcher. L’asile de la pureté est donc le récit d’une ascèse difficile, sinon impossible, qui échoue, ultimement, au 89e jour.

J’ai vu une production de cette pièce au théâtre du Trident, à Québec, au printemps 2009. Cela me ramenait déjà à ma lecture bouleversée/bouleversante de Beauté baroque, presque cinq printemps auparavant, en marge de quelques coulisses théâtrales fidéennes. Quelques mois après avoir assisté à cette production, qui débutait, il y a dix ans, par une lecture du poème Speak White de Michèle Lalonde, je quittais pour une île de la côte du Pacifique, poursuivre des études doctorales. Il y a un peu plus de cinq ans maintenant que j’ai obtenu le grade académique de Philosophæ Doctor.

Durant la période d’un peu plus de dix ans qui sépare mes deux rencontres avec L’asile de la pureté – pièce qu’on ne semble pas pouvoir monter sans y adjoindre d’autres textes, puisque cette fois-ci, on parle également d’« autres fragments » (voir ci-dessous le dépliant remis aux spectateurs) –, j’ai, d’une certaine façon, principalement fait une seule et unique chose : écrire. Chaque fois unique… mais quand même! J’écrivais avant, et j’écrirai sans doute après (à preuve, le présent texte), mais le contenu le plus évident de la pièce, qui m’avait échappé jusqu’ici au bénéfice de tout le reste – le mythe du poète, la folie, l’entourage –, cette évidence qu’est le problème ou l’enjeu du jeûne, de l’ascèse, se présente cette fois sous la forme d’une question pressante, urgente, car j’y rencontre ma propre limite, mon incapacité : n’est-il pas le temps de cesser d’écrire, du moins pour un temps? Pour 89 jours, s’il s’agit de mimer l’exploit?

L’écriture semble être une production ou une excrétion plutôt qu’une consommation ou une ingestion, une dépense plutôt qu’un revenu, une sortie plutôt qu’une entrée, mais j’y associe malgré tout des notions comme la voracité ou même la boulimie, sans toutefois prétendre savoir ce que ce dernier terme peut signifier pour qui a reçu un diagnostic proprement médical. Il y a évidemment un lien entre l’ingestion et l’excrétion, entre la lecture et l’écriture, la voracité se manifestant des deux côtés de la gueule, de l’estomac, des tripes, du côlon et du reste. Pour ce qui est de ma petite histoire, j’ai développé une sorte de réflexe, qui fait que mon rapport à la lecture est devenu un rapport direct à l’écriture, et que ce que je lis est automatiquement métabolisé dans l’optique de servir à un texte à venir, idéalement sans trop attendre, pour ne pas s’alourdir en chemin. Est-il possible de ralentir, sinon de reconfigurer ce métabolisme?

Dans l’impression de devoir et de ne pas pouvoir arrêter de fonctionner ainsi, je retrouve Gauvreau, en particulier sous la forme du gros volume rouge posthume des Œuvres créatrices complètes, dont l’édition et l’impression auront coulé les éditions Parti pris. Je retrouve le jeune Gauvreau/Marcassilar du jeûne impossible, celui de L’asile de la pureté – joué par Loïc McIntyre dans la production de l’École nationale de théâtre –, tout comme le vieux Gauvreau sortant de l’asile une dernière fois – magnifiquement incarné par Pierre-Alexis St-Georges – et se retrouvant à manger des saucisses à hot-dog crues sur son toit brûlant ou sa chambre humide, comme le rappelait Denis Vanier à Gilles Groulx en dénonçant l’entreprise de « récupération » de Ronfard (père, Jean-Pierre) qui montait Gauvreau après sa mort – une association que j’aime ressasser : Gauvreau et les saucisses à hot-dog. C’est à cette remarque de Vanier que m’a immédiatement fait penser la rencontre du nom de Ronfard (fille, Alice) dans la production de L’asile de la pureté présentée par les finissantes et finissants de l’École nationale de théâtre du Canada, cet automne, au Monument-National.

Yohann Rose, lorsqu’il dit qu’on ne lit pas Gauvreau, mais qu’on le déclame et l’interprète nécessairement, insiste sur l’étymologie du mot « éditer », edere, qui signifie à la fois « manger » et « faire sortir ». C’est sur ces deux sens qu’il construit sa notion de « procès éditorial », qui est à la fois le procès de l’auteur et du lecteur. Dans la section intitulée « Un traitement symbolique choc en guise de libération “nationale” » de la préface de sa thèse (p. 22), Rose écrit :

La pratique foncièrement maïeutique de la poétique exploréenne apparaît dès lors jouer un rôle nécessairement libérateur (décolonisateur) en ce qu’elle permet d’orienter le chercheur exploréen dans le sens le plus pragmatique du terme : la méthode consistant à « éditer » (edere : ici « manger ») soi-même la matière indigeste du texte exploréen de façon à ce que cette assimilation en vienne à produire une forme toute spirituelle d’indigestion à partir de laquelle il devient urgent de tout « évacuer » – de tout « faire sortir » (sens second de edere) comme si un tel « exercice spirituel » d’indigestion symbolique était propre à susciter une hallucination – voisinant la psychose de l’homme entravé dans son être (colonisé – voire le blasphémateur invétéré) – qui puisse trouver là une forme tout artificielle, mais néanmoins dynamique, de renaissance ou de réintégration à un ordre social qui, dès lors, ne l’accule plus à l’unique solution du suicide; celui-là étant forcé de s’ouvrir pour faire accueil à ce type d’expérience qui, m’est avis, pourra servir dorénavant à guérir plusieurs aspects de la dépression suicidaire (si typiquement québécoise) ou encore bien d’autres aspects des troubles psychiques tels, par exemple, la schizophrénie. Et peut-être, tant qu’à y être, est-ce que ce type de simulation paranoïde pourrait-elle permettre d’envisager que de telles affections seraient le fait d’un défaut tout « national » auquel les Occ [Œuvres créatrices complètes] offriraient, aujourd’hui, de porter quelque assistance.

Je n’ai jamais réussi à rester entièrement immergé dans les Œuvres créatrices complètes – exception faite de ma première lecture de Beauté baroque, et déjà là, la lecture a nourri une forme d’écriture, si ma mémoire ne fait pas défaut (une courte pièce interminable). C’est sans doute une chance, car l’immersion rapproche de la noyade. Il me semble toutefois que l’« herménautique » promue par Rose n’est pas une pratique facile et aisée, et qu’elle peut avoir des effets bénéfiques en permettant de se concentrer sur le procès éditorial lui-même. Il faut plonger. Pour ce faire, il m’apparaît moins important de cesser d’écrire que de cesser de publier. C’est donc ce que je tenterai, pour un temps – 89 jours –, suite à cette dernière production de L’asile de la pureté. La parole est d’argent et le silence est d’or, dit-on. Pour l’écriture, il reste le bronze.

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« L’auteur le plus pieux qu’on puisse trouver en ville »

Critique de La Bonne nouvelle de Claude Gauvreau (sur lui le salut et la paix). Cinq petits traités d’herménautique, de Yohann Rose, defigauvreau.wordpress.com, 2015.

Par Simon Labrecque

Pendant que nous nous abreuvons de l’image d’un Claude Gauvreau donnant son suicide en spectacle aux passants de la rue Saint-Denis, la réalité serait moins romantique : le bonhomme habitait un appartement minuscule et faisait des haltères sur un toit goudronné en plein mois de juillet. C’est certain qu’une insolation suivie d’une perte d’équilibre, c’est moins poétique que le saut de l’ange.

Maxime Catellier, « Louis Geoffroy, à tombeau ouvert », Le Devoir, 30 avril 2016.

[A]u Québec nous sommes très particuliers à ce sujet. Claude Gauvreau, avant de se suicider dans sa chambre pleine de marde de la rue St-Denis, mangeait des saucisses à hot-dogs depuis 6 mois, qu’aujourd’hui il serve à enrichir la place des Arts, c’est un compte à régler. L’entreprise Jean-Pierre Ronfard est la plus sale et la plus douteuse qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps.

Denis Vanier, postface aux Poèmes de Gilles Groulx, 1973.

Gauvreau livreComment rencontre-t-on Claude Gauvreau? Où et quand approche-t-on « Gauvreau » (tout court mais entre guillemets), le poète-auteur dramatique, scribe de l’exploréen, chantre-théoricien de l’Automatisme, et toute la mythologie qui l’entoure (paraphrasant Artaud sur Van Gogh : Gauvreau, suicidé de la société), par devant comme par derrière, depuis sa mort par défenestration réputée volontaire, sa chute d’un faîte rue Saint-Denis à Montréal, le 7 juillet 1971? Il y a les conseils de lecture – ceux de Chloé Sainte-Marie, par exemple, qui énonçait tout récemment que « toute la liberté du monde se trouve dans les poèmes de Claude Gauvreau ». Il y a aussi les films de Jean-Claude Labrecque à l’ONF : La nuit de la poésie 27 mars 1970, tout d’abord, événement organisé pour les caméras, puis Claude Gauvreau – poète, réalisé en 1974, où on entend Gauvreau dire, peu avant sa mort, que Gérald Godin n’est pas un dégonflé et que son contrat de publication avec Parti pris sera honoré en temps et lieu. Le centre de gravité, le cœur pesant de cette sombre galaxie gauvrienne ou gauvréenne est toutefois et sans aucun doute ce lourd monolithe rouge des Œuvres créatrices complètes, publié par les éditions Parti pris en mars 1977 au risque de leur propre survie financière, alors qu’une faction du « parti-prisme » se rapprochait du pouvoir avec l’élection du Parti québécois. Ce livre serait le véritable « Gibraltar des lettres québécoises », selon la belle expression de Godin récemment reprise par Yohann Rose.

Je ne sais plus si j’ai rencontré « Gauvreau » à l’école secondaire – dans un cours de français ou d’art dramatique, ou peut-être un cours d’arts plastiques sur le Refus global –, ou bien au cégep, dans un cours de littérature ou au détour des coulisses du théâtre étudiant. J’ai cependant un souvenir clair de Guillaume Cyr nous offrant une mémorable mise en bouche de l’ode au clitoris d’Yvirnig ouvrant Les oranges sont vertes, avenue Myrand, lors d’une soirée festive dans un demi sous-sol. Je me souviens d’avoir alors lié de manière définitive, pour moi, Cyr qui empoigne le volumineux bouquin rouge à la force de Mycroft Mixeudeim dans La charge de l’orignal épormyable. Je sais par ailleurs que j’ai traîné Beauté baroque pendant plusieurs semaines un an plus tard, à l’université, risquant même un « objet dramatique » de mon cru resté confidentiel : Borduas assassiné, avec Glaüde Cauvreau et Maston Giron dans une guerre civile artistique provoquant des suicides animaliers et des unes comme « Avec un ciel si bas qu’un canard s’est pendu » et « Les hérissons courent à leur perte en se frappant le nez contre le mur ». La copie du « roman moniste » écrit à la mémoire de Muriel Guilbault était cependant la réédition de 1992 publié par l’Hexagone : le roman seul, à part. Je ne sais plus quand je me suis procuré mon exemplaire du « Gauvreau », somme unique et pesante des Œuvres créatrices complètes, sans commentaire ni note, éternellement brute. Quoi qu’il en soit, la brique habite ma bibliothèque et je tourne parfois autour, curieux, sans toutefois jamais y plonger vraiment, c’est-à-dire sans autre but que la plongée bouleversante, métanoïaque. Choisir de ne pas trop se laisser happer… Je ne dirai pas que j’ai lu Gauvreau, ou « Gauvreau », ou le « Gauvreau » (seul mot sur la brique rouge), même si j’ai parcouru plusieurs pages. Je ne le dirai surtout pas depuis que j’ai rencontré les écrits de Rose, qui insiste pour dire qu’on ne lit jamais Gauvreau : on peut seulement l’interpréter.

Outre la poésie réunie sous le titre Le Smog de Smaragdine, deux écrits de Yohann Rose se retrouvent sur le site internet. D’une part, on y trouve un long texte intitulé La Bonne nouvelle de Claude Gauvreau (sur lui le salut et la paix). Cinq petits traités d’herménautique, publié le 23 février 2015. D’autre part, on y retrouve un court texte intitulé Le Défi « Gauvreau ». Le procès éditorial ou la naissance d’un peuple sous la pierre tombale des Occ : un mémoire pour l’oubli en forme d’écran paranoïaque : un silence-manifeste. Précis de dépense improductive, tome I, publié sur internet le 17 février 2015. Ce dernier titre est proprement formidable, une immense promesse de pensée faite au lectorat curieux!

Une recherche sommaire permet d’établir que ce dernier texte est la brève présentation du mémoire de maîtrise de Rose, complété à l’Université de Montréal, publié à compte d’auteur et déposé aux Archives et à la Bibliothèque nationales en 2007. Avec La Bonne nouvelle, Rose revient donc à Gauvreau après quasiment une décennie. Il y revient, ou lui revient, s’il l’a jamais quitté, car la densité et l’aisance du texte suggèrent plutôt que la fréquentation assidue de l’œuvre – des Œuvres créatrices complètes, les Occ dans leur ensemble, mais surtout des vingt-six « objets dramatiques » qui les ouvrent, Les entrailles (1944-1946) – n’a jamais cessé. Après avoir traversé La Bonne nouvelle, en tous les cas, on désire ardemment qu’une maison d’édition contemporaine trouve l’audace, le courage et l’intelligence de publier Le Défi « Gauvreau », aujourd’hui introuvable. On souhaite également que Rose écrive le deuxième tome de son Précis de dépense improductive.

Gauvreau page liminaireQu’en est-il de cette « Bonne nouvelle » de « Gauvreau »? On peut s’en faire une idée rapide par les titres des « cinq petits traités » qui suivent la préface où Rose explicite les transformations qu’a nourri en lui sa pratique interprétative. Ces titres sont autant de qualificatifs à déplier : 1/Universel ou Uni-vers-celle…, 2/Matriciel, 3/Prophétique, 4/Capital et 5/Étranger. Ces titres ne sont évidemment que des signes à approcher, à ruminer comme dirait Nietzsche. L’interprétation de Rose est effectivement patiente, minutieuse, détaillée, traversée de fulgurances, d’intensifications, de lignes de fuite ou d’ouvertures qui en font une contribution majeure aux « études gauvréennes », devenues quelque peu répétitives depuis l’interprétation iconoclaste et déterminante de Jacques Marchand dans Claude Gauvreau, poète et mythocrate, publié deux ans après les Occ et la naissance de Rose lui-même (qui, en retournant au « Gauvreau », retourne donc à l’origine, à sa propre naissance et à la possibilité que naisse aussi un peuple entier)[1].

Le véritable art d’interpréter que l’œuvre occidienne requiert ou autorise, selon Rose, est « une approche nautique de l’herméneutique : une herménautique ». Il faut s’y plonger pour renaître. Après avoir cité un énoncé remarquable de Peter Sloterdijk dans Colère et temps, selon qui « [ê]tre souverain, c’est choisir par quoi l’on se laisse submerger », Rose écrit en effet :

Quiconque plonge en cette œuvre [de Gauvreau] n’y découvrira que ce que ces [sic] sens sont en mesure d’embrasser. Chacun, au final, s’y révèle à soi-même et c’est ici, je crois, le sens qu’il faille attribuer aux « valeurs prophétiques » qui « trouvent leur accomplissement » dans et par l’effort d’interprétation surrationnelle de ces herménautes. Néologisme qui cherche ici à désigner ces herméneutes submergés qui luttent avec la nature du texte, avec la pensée de l’auteur qui déferle en eux tel un redoutable déluge, une effrayante nautomachie de l’esprit. Une traversée des eaux matricielles qui mène inéluctablement vers l’assomption de mon identité profonde, auriculaire, vers la découverte de nouvelles terres qui sont retour à l’origine, orient de l’être.

Cette évocation de l’orient n’est pas isolée dans La Bonne nouvelle. Il s’agit plutôt du motif qui traverse le texte, qui en constitue la trame principale, voire le (ou la) geste mémorable. Par exemple, l’interprétation de Rose est explicitement midrashique, selon une catégorie du judaïsme qu’il mobilise en conjonction avec des catégories et notions musulmanes et chrétiennes qui rappellent la metanoia des philosophes Grecs, cette transformation de soi suite à ou par l’expérience ouvrante d’un rapport au Dehors, parfois dénommé Dieu. C’est l’une des contributions principales de Rose que de traverser, par et avec « Gauvreau », d’inattendues sources religieuses, surtout gnostiques (et surtout la gnose islamique, dont Rûmî, poète persan mystique proche du soufisme), ainsi qu’un corpus extrait de la sociologie et de la philosophie comparatistes des religions ou des piétés (dont Henry Corbin, traducteur, commentateur et passeur de l’islam iranien et des sources zoroastriennes des principaux monothéismes). Dans le contexte politique actuel, au Québec, cette fréquentation décomplexée et curieuse des traditions « gnostiques » liées au judaïsme, au christianisme et à l’islam est inspirante, rafraichissante, et paraît même nécessaire. Surtout, elle entre harmonieusement en résonance avec les textes de « Gauvreau » d’une manière qui semble naturelle, immanente. Le rapprochement herménautique n’est pas forcé, il coule de source, c’est-à-dire de l’œuvre elle-même, des Occ qui cherchent à recommencer ou refonder l’Occident.

Ce portrait de Gauvreau en guide gnostique mérite lui-même d’être interprété, travaillé. Pour ma part, à la lumière de quelques recherches récentes, je tenterais d’abord de penser les rapports entre la gnose ou le gnosticisme et ce que l’on nomme la modernité politique, réputée séculière, sinon laïque. Je le ferais à partir du rapprochement, voire de l’identification tentée par Eric Voegelin entre ces termes, depuis ses conférences de 1952 publiées sous le titre The New Science of Politics, récemment traduites en français, jusqu’à son travail inachevé sur le cinquième volume de Order and History, en passant par la conférence allemande Science, politique et gnose. La gnose, pour Voegelin, est fermeture plutôt qu’ouverture : elle est le nom d’une prétention à détenir ou à posséder le savoir (gnosis) du divin ou de ce qui transcende (alors que l’agnostique, c’est bien connu, ne sait pas). Elle se distingue ainsi principalement de la pratique de la philosophie comme désir aimant (philia) d’approcher la sagesse (sophia) infiniment, sans espoir de capture. Pour Voegelin, la modernité politique est fondamentalement gnostique dans sa prétention au savoir objectif de l’ordre de l’histoire elle-même. Depuis Joachim de Flore, « l’immanentisation de l’eschaton », le passage de la fin de l’Histoire dans l’histoire humaine serait le lot de l’Occident et la source de ses principaux maux, justifiant tout au nom du Dernier Jour approchant, mais sans cesse reporté – toujours, il faut « encore un dernier effort ».

Voegelin n’est pas le seul à avoir travaillé la gnose. En amont, il hérite de plusieurs études comparatistes, dont celles de Hans Jonas. En aval, le concept se dissémine dans plusieurs réseaux, dont celui des études littéraires québécoises. Ainsi, en février 2012, le chercheur en littérature Filippo Palumbo a publié dans Trahir une cartographie conceptuelle des études sur la gnose, « Le problème du gnosticisme », où il propose une généalogie des différentes manières de poser et d’étudier ce rapport singulier à l’expérience du divin (dont une méthode structuraliste, par repérage d’« invariants », et une méthode « génétique », par identification du mode de production du gnosticisme, toutes deux critiquées parce qu’elles « détruisent » leur objet). Palumbo a d’ailleurs complété une thèse de doctorat au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal en 2010, sous la direction du professeur Gilles Dupuis, intitulée Hubert Aquin et la gnose. Il a ensuite publié un livre chez VLB éditeur en 2012 sous le titre Saga Gnostica. Hubert Aquin et le patriote errant. Remarquons au passage que le mémoire de Rose, Le Défi « Gauvreau », dirigé par le professeur Terry Cochran, a été complété dans le même département mais qu’il n’est pas cité dans la thèse de Palumbo.

Dans La Bonne nouvelle, en tous les cas, Rose écrit que Gauvreau est « l’auteur le plus pieux (Hassid) qu’on puisse trouver en ville. L’étude de son œuvre correspond à une immersion psychique dans le bain rituel d’une recherche qui s’apparente à cette approche virevoltante du texte sacré des anciens Hébreux. » C’est précisément parce qu’il est anticlérical, qu’il s’érige contre la religion instituée, que Gauvreau est « spirituel » ou mystique, voire « antique » ou classique. Il est une force de désordre, un mouvement vers la vérité. Les Occ appellent ainsi une rumination infinie, une ascèse – il faut s’y mettre, mais on en ressortira changé, individuellement. Ce que Rose appelle « la naissance d’un peuple sous la pierre tombale des Occ », cependant, n’est-ce pas le désir absolument moderne de Gauvreau de voir se réaliser dans ce monde, dans cette province ou ce pays incertain, une révolution collective de la sensibilité à partir de ses propres approches du Dehors dont la brique rouge préserverait les traces pour nous et pour toujours? Et si, comme le laisse entendre le titre du mémoire de Rose, ce peuple n’était pas manquant – comme on le raconte souvent et peut-être trop rapidement, ici et ailleurs pour pratiquement tous les peuples –, mais était effectivement en 1977, sous le cénotaphe des Occ, faisant (incidemment ou essentiellement) couler du même coup les éditions Parti pris (placenta collectif), le « parti-prisme », sinon le Parti québécois dès son accession au pouvoir? Ce livre rouge pèse assurément de sa présence incystante dans plusieurs bibliothèques du pays depuis sa sortie, tel un appel inouï au revirement, à l’ouverture radicale, une menace perpétuelle d’être-ouvert-par plutôt qu’une invitation polie et joviale à s’ouvrir-à. Doit-on pieusement regretter que la réimpression des Occ par l’Hexagone montre en couverture le visage de Gauvreau, plutôt que son nom, la lettre? Pour suivre ces pistes noueuses, il nous faut rapidement une édition du Défi « Gauvreau » sous forme de livre – nécessité qui n’est pas personnelle, bien entendu, mais collective.


Note

[1] Voir la recension conjointe de Claude Gauvreau, poète et mythocrate (VLB éditeur, 1979) de Jacques Marchand et de Claude Gauvreau Le Cygne (PUQ/Noroît, 1978) de Janou Saint-Denis, publiée par Paul Lefebvre dans Jeu : revue de théâtre, no 13, automne 1979, pp. 151-153 (PDF).

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