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Post-scriptum sur la rationalisation de la victoire de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Depuis la victoire de Donald Trump – qu’il faut peut-être ranger dans la catégorie « événement » au sens kantien, à savoir qui détermine, par son surgissement, ses propres conditions de possibilités –, on peut lire, sur toutes les plateformes, un discours qui affirme que, en fin de compte, cette même victoire était prévisible ou avait été prévue. On n’avait tout simplement pas lu les bons signes ou écouté les bonnes personnes. Évidemment, c’est après coup que ces gens nous expliquent tout cela. Ce discours soutient aussi que, du côté de Trump, tout cela avait été pensé : il est plus intelligent qu’on croyait, voyez-vous, nous nous sommes fait berner par son apparente idiotie.

L’autre discours qui circule largement a trait à ce qu’aurait dû faire (ou ne pas faire) l’adversaire de Trump, Hillary Clinton, et comment, solidairement à sa défaite, nous sommes en fait responsables, nous tous, de la victoire de Trump. Selon cette opinion, nous n’aurions pas écouté le « peuple ». Je tente de répondre aux deux discours dans la continuation de questions ouvertes écrites plus tôt cette semaine : d’abord ce dernier discours sur l’« écoute », et ensuite le premier sur l’« intelligence » de Donald Trump.

J’entends et je lis depuis quelques jours que le problème de Clinton, c’est de ne pas avoir écouté les partisans de Trump, le bas peuple de la rust belt, un problème qui, par effet synchrone, serait aussi le nôtre, nous, les « éclairés ». Pourtant, l’écoute n’a-t-elle pas été la marque de commerce de la campagne de Clinton? Ce que la campagne de Clinton a laissé paraître, c’est qu’elle était une listener et, à moins d’y voir une stratégie, on peut penser qu’elle s’est réellement efforcée d’écouter les électeurs. Peut-être que non, mais peu importe au fond. Ce qui est inquiétant dans l’argument de l’« écoute », c’est de penser que Donald Trump, lui, est quelqu’un qui écoute. Il faut vraiment avoir été complètement déconnecté de la récente campagne électorale américaine pour penser deux minutes qu’entre Clinton et Trump, c’est ce dernier qui a le mieux écouté les électeurs. Ce que cette logique sous-entend, c’est qu’un candidat à l’écoute de l’électorat s’imprégnera de ses besoins, de ses opinions, de ses choix politiques, ce qui signifie, dans le cas de la campagne électorale américaine, que les véritables besoins, opinions, choix politiques de l’électorat américain relevaient du racisme, du sexisme, de l’homophobie, etc. Ce qu’aurait donc dû faire Hillary Clinton, si son problème était l’écoute, c’était de devenir ou de se montrer raciste, sexiste, homophobe et tutti quanti pour mieux s’imprégner des valeurs « du vrai monde » (idéalement, elle aurait également dû être un homme…).

Ce que nous dit cet argument sur l’« écoute », c’est qu’il y a un fossé entre l’élite (Hillary Clinton, mais aussi nous-mêmes, les « éclairés ») et la population, mais ce qu’il performe en fait, c’est le fossé lui-même. Affirmer que nous n’avons pas été à l’écoute de la populace, c’est déjà s’instituer dans un rapport binaire à une altérité, le « vrai monde ». Peut-on imaginer plus « élitiste » que cette attitude qui nous dit que « nous » devrions nous abaisser pour écouter la plèbe? N’est-ce pas exactement cette posture qui différencie l’écoutant de l’écouté qui fait problème? Je suis bien désolé, j’ai beau être étudiant et travailleur dans une université depuis plusieurs années, je ne suis pas moins « du peuple » que n’importe quel autre. Un douchebag de Laval ou un auditeur de radio-poubelle de Québec n’est pas plus « du peuple » que moi, ni ne représente mieux le « sens commun » ou autre fantasme du genre « majorité silencieuse ». Tous ceux qui, au lendemain de la victoire de Donald Trump, en appellent à un retour vers la population pour mieux l’écouter sont au mieux dans une contradiction performative, au pire répètent un élitisme qu’ils sont si prompts à dénoncer, y compris chez eux-mêmes.

À l’autre discours sur la prévisibilité invisible de la victoire de Trump, sur l’intelligence cachée de ce dernier qui, d’une finesse difficilement imaginable, aurait orchestré sa propre idiotie apparente, il est plus difficile de répondre, mais ce discours découle de ce que je viens de dire. Dans un précédent billet, je disais qu’on pouvait schématiser deux rapports entre l’opinion et le phénomène Trump (ou de la Charte des valeurs, ou du Brexit). D’abord, on pourrait concevoir les opinions racistes, sexistes, homophobes, etc., comme préexistantes à l’avènement, par exemple, d’une figure tutélaire qui ouvrirait un espace aux paroles et gestes violents comme on en voit depuis l’élection présidentielle. Cette parole raciste, sexiste, homophobe, aurait alors été retenue jusque-là par une sorte de digue de la pudeur. C’est le sous-entendu des gens qui réclament aujourd’hui une « écoute » : ils conçoivent les porteurs de ces opinions comme des agents passifs en attente de quelqu’un ou de quelque chose pour les activer, par exemple un dirigeant pour les écouter et fournir une direction à leur colère. On suppose qu’ils sont déjà en colère avant l’arrivée de la personne ou de l’événement qui est à même de leur offrir un espace discursif. En fin de compte, selon cet argument, ce qu’il faut au « peuple en colère », c’est une bonne direction (on suppose que Trump n’est pas la bonne); il faut donc proposer une direction plus noble, plus morale, plus progressiste à ces pulsions préexistantes. À bien y penser, cet argument n’est pas si étranger au discours qui sous-tend celui de la campagne de Trump. C’est le même discours, en fait, répété, qui énonce simplement qu’un mauvais leader a été choisi, qu’il aurait fallu en choisir un autre, un bon, un vrai, un authentique, etc. La population s’est trompée, elle a été trompée, mais par quoi? Par la subtile intelligence de Trump (comme, selon Trump, par la ruse d’Obama en 2008 et en 2012) – il faudra donc, à l’avenir, être plus stratège encore qu’on l’a été jusqu’à maintenant. Ceux qui nous parlent d’« écoute », leur problème, au fond, c’est d’être optimistes : ils ont encore foi en l’humanité de ces « racistes, sexistes, homophobes, etc. », qui pourraient l’être moins si seulement on les représentait de manière plus conforme à leurs désirs, leurs croyances, leurs perceptions et leurs opinions.

donald-trump-neutral-1456770893Je proposais il y a quelques jours une autre manière de penser le rapport entre l’opinion et le phénomène Trump : et si c’était Trump qui produisait le racisme, le sexisme, l’homophobie? Si les désirs, croyances, perceptions et opinions ne préexistaient pas à leur représentation dans la sphère publique? Mais ça ne serait là qu’une simple inversion de la causalité. Peut-être faudrait-il, en fait, opposer à cette pensée de la causalité simple la pensée de la boucle de rétroaction cybernétique. Selon cette dernière perspective, l’élection de Trump comme événement politique serait l’effet de sa propre cause, soit d’une bulle psychotique de communication entre des porteurs anonymes des opinions les plus répugnantes et un leader qui n’a rien d’un homme charismatique, mais qui a tout simplement été là au bon moment pour organiser le discours, pour canaliser des désirs qui se trouvent amplifiés ou intensifiés par cette canalisation. Comme si un nouvel égout faisait augmenter la quantité de liquide qui s’y déverse et qu’il y a à rediriger, à gérer ou à gouverner. En ce sens, Trump n’est pas particulièrement intelligent – en fait, son intelligence n’a rien à voir avec son élection –, il n’est pas idiot non plus, il est simplement la fixation de l’effet événementiel d’un discours qu’il n’a jamais contrôlé ni initié. Il fut, comme tout le monde, le résultat d’un discours raciste, sexiste, homophobe, qu’il a incarné tout en le produisant. C’est le discours qui s’est autogénéré par boucle de rétroaction positive : l’élection de Trump est le résultat autopoïétique d’une société malade. Il est donc inutile de penser qu’une meilleure « écoute » des électeurs puisse donner un autre résultat, tant que les ingrédients et les processus qui se conjuguent dans cette boucle sociétale demeurent les mêmes. Ce qu’il serait nécessaire de penser à l’avenir, ce n’est pas comment faire en sorte de « mieux » représenter cet électorat, pour mieux le diriger, ce qui revient très exactement à refaire le geste trumpien, à garder la forme en espérant pouvoir changer le contenu (mais le médium est son propre message, comme le disait Marshall McLuhan). Ce qu’il faut repenser, c’est plutôt l’organisation maladive de nos démocraties de la représentation, le rapport même entre le représentant et le représenté.

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Il est encore là – aux bords du point Godwin, de la Charte des valeurs québécoises à la campagne de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Tous les événements arrivent au moins deux fois. La première comme farce, la deuxième comme tragédie.

Karl Marx, modifié et corrigé

er-ist-wieder-daL’adverbe « encore » est polysémique en français. Il peut signifier au moins deux choses : 1) la continuation d’une action ou d’un état (en anglais still, en allemand noch), 2) la répétition d’une action ou d’un état (en anglais again, en allemand wieder). Le titre du film allemand Er ist wieder da (David Wnendt, 2015) signifie d’abord le « retour », son retour, celui de Hitler, mais on pourrait aussi jouer sur le « encore » comme traduction possible en français pour montrer que ce qu’il peut représenter, pour le dire grossièrement, le « fascisme », à la fois fait retour tout comme il a toujours été là. Ce qui est intéressant dans ce film peu commenté au Québec – le film en soi n’est pas si « bon », j’en avertis les lectrices et lecteurs, c’est ce qu’il fait qui m’importe –, c’est d’avoir réussi à brouiller les rapports entre la vérité et la fiction. Imaginons, c’est ce que fait le film, lui-même l’adaptation d’un roman éponyme, qu’Adolf Hitler revienne dans notre monde dominé par les médias sociaux, comment réagiraient les Allemands? Le début du film est manifestement une mise en scène de fiction racontant l’acclimatation de Hitler à notre monde (découverte d’Internet, de la télé-réalité, etc.), mais plus le film avance, plus le directeur fait intervenir l’acteur personnifiant Hitler avec « du vrai monde » (des simples passants à la visite d’organisations néonazies) et les laisse parler. Les gens sont amenés à réagir à un possible retour de Hitler et on peut s’étonner de leur réponse : Hitler, lui, prendrait les choses en main, lui, il ramènerait l’ordre, lui, il ne laisserait pas arriver un flot d’immigrants voleurs de jobs, etc. La mise en scène entre la fiction et la réalité permet d’ouvrir un espace à des opinions qui, avouons-le, étaient il y a peu catégorisées comme relevant de l’extrême-droite.

Des selfies avec un sosie d’Hitler en rigolant au salut fasciste en pleine rue en Allemagne (ce qui était sans doute inimaginable il y a peu), il n’y a qu’un pas. N’est-ce pas ce qu’on a pu constater ces derniers mois avec la campagne de Donald Trump? Celui qu’on percevait il y a un an – et encore plus lors de sa première tentative en 2008 – comme une farce, n’est-il pas devenu le signe de la tragédie de la normalisation des mouvements d’extrême-droite, y compris le néo-fascisme? Mais peut-on vraiment parler de fascisme avec Donald Trump? Le philosophe Slavoj Žižek disait récemment qu’il voterait pour Trump parce que ça obligerait les deux grands partis américains à se remettre en question et, ajoutait-il, l’État américain est loin d’être une dictature, Trump ne pourrait y introduire le fascisme. Trump, donc, n’est pas Hitler – quand même… ce serait exagérer.

trump-masqueOn connaît tous bien le fameux « point Godwin » où, pour s’opposer à une opinion, on associe celui qui l’énonce à Adolf Hitler. Ce sera le point final d’un dialogue puisqu’il n’y a plus rien à ajouter lorsqu’on atteint ce point. Associer l’ascension de Trump à celle de Hitler, les nouveaux mouvements identitaires au fascisme, est-ce là atteindre la fin du dialogue (s’il est possible, s’il a déjà existé)? L’important est peut-être ailleurs, non pas dans le qualificatif « fasciste » lui-même (comme le rejette Žižek), mais dans ce qu’ont en commun (a) la campagne de Donald Trump dont on verra le dénouement ce soir; (b) la campagne pour le Brexit au Royaume-Uni, l’été dernier; et, j’ose ajouter, (c) la Charte des valeurs québécoises du Parti québécois; puis (d) la mise en scène du retour d’Adolf Hitler. Ces épisodes (je n’ose pas parler d’« événements ») créent les conditions d’une « libération » de la parole (ou même de gestes violents, comme ce fut le cas avec la Charte et la campagne du Brexit). Mais est-ce véritablement une libération? J’avoue ici me questionner : est-ce que les opinions racistes, sexistes, homophobes, antisémites, etc., contre les minorités ou, plus simplement et plus exactement, celles qui instaurent une dichotomie entre « eux » et « nous », est-ce que ces opinions préexistaient à l’avènement de ces épisodes politiques permettant un déferlement des pires préjugés dans l’espace public, ou bien ces opinions sont-elles générées, provoquées par ces mouvements? Je me pose la question parce que dans l’un et l’autre cas, la nature de l’opinion n’est pas la même et elle ne produit pas nécessairement les mêmes conséquences. S’il y a « libération », cela signifie que ces idées étaient celles de plusieurs, qu’ils se retenaient de les montrer en public. C’est aussi dire que nous possédons des opinions, elles sont à nous et à personne d’autres – elles nous appartiennent. Dans l’autre cas, cela signifie que certains épisodes politiques ont la capacité de créer leurs propres effets d’auto-engendrement : plus on émet d’opinions violentes, plus on produit les conditions nécessaires à cette violence qui, en réaction, reproduit ces mêmes opinions en retour.

Quoiqu’il en soit, comme l’indiquait un article récemment publié dans Slate, il n’y aura pas de retour en arrière : une fois déclenché, le mouvement ne s’arrêtera pas – « Trump a déjà gagné ». Mais peut-être faudrait-il dire, plus précisément : il y a retour en arrière, et le retour du retour sera des plus difficiles. C’est la tâche qui nous incombe désormais.

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Élections ajournées et impasse politique en Haïti

Par Lydia Atrouche

haiti_0121La crise électorale s’avère être clairement une crise politique qui s’enlise. Une succession de crises marque le quinquennat du gouvernement Martelly. Nul doute d’une paralysie politique si aucune solution négociée, consensuelle et politiquement viable n’est proposée au peuple haïtien.

Au dévoilement des résultats du premier tour des présidentielle et législative du 25 octobre 2015, les élections sont contestées par les partis d’opposition haïtiens. Sur un fond de mobilisation croissant, le second tour de la présidentielle initialement prévu le 27 décembre 2015 avait été reporté au 24 janvier 2016. À la demande du président Martelly, une Commission indépendante d’évaluation électorale a été mandatée le 22 décembre 2015 pour faire la lumière suite aux soupçons d’irrégularités et d’allégations de fraude lors du premier tour des présidentielle et législative tenu le 25 octobre 2015. Aussitôt formée, la commission présidentielle est vivement décriée par l’opposition et le Sénat. Sceptique, le parti Fanmi Lavalas en appelle à l’instauration d’une Commission de vérification indépendante. Pour sa part, Lapeh de Jude Célestin félicite sa mise en place tandis que le G-8 demeure dubitatif face à cet organe décrété par la Présidence. La confiance du peuple haïtien envers le processus électoral est compromise.

Avant même la fin des travaux de la Commission et de ses recommandations à l’exécutif et au Conseil électoral provisoire (CEP), l’administration américaine enjoint les autorités haïtiennes à poursuivre le processus électoral et à se conformer au calendrier constitutionnel.

Prudente, la Commission indépendante d’évaluation électorale donne en partie raison à l’opposition et conclut dans son rapport du 2 janvier 2016 à des « irrégularités assimilables à des fraude (sic) » lors du premier tour. Elle ajoute que « l’institution électorale (CEP) ne jouit plus du crédit qui lui permettrait de poursuivre le processus sans danger d’enfoncer le pays dans une crise encore plus grande ». Spécifiant la dimension éminemment politique de la crise, la Commission exhorte au dialogue politique afin de poursuivre le processus électoral et « réaliser un second tour avec la plus large adhésion possible de la population haïtienne ». Mais les conclusions de la Commission ont ravivé les tensions entre les divers acteurs politiques et au sein de la population haïtienne, alors que minimisant le tout, l’ambassadeur américain Peter F. Mulrean rassure qu’il n’y a aucune preuve de fraude massive dans ces élections et que le monde ne peut indéfiniment attendre Haïti.

Suite aux travaux de la Commission, qui selon plusieurs opposants et observateurs n’étaient que très partiels, il s’ensuit un bras de fer entre les différents protagonistes de la scène politique haïtienne notamment entre les autorités, l’opposition, la société civile et le « Core Group ». Le candidat opposant officiel à la présidentielle, Jude Célestin du parti LAPEH, annonce son retrait de la course présidentielle et qu’il ne participera pas à cette « eleksyonseleksyon » – élection-sélection tout en dénonçant ce qu’il qualifie de « coup d’État électoral ». Les partis d’opposition ainsi que des membres de la société civile haïtienne scandent leur mécontentement. Le groupe de candidats à la Présidence engagés dans le processus électoral communément dénommé le Groupe des 8 (ou G-8), exige la démission du CEP et la formation d’un gouvernement provisoire.

Pendant que les revendications de l’opposition restent sans réponse, le président Martelly avec le concours du CEP et la pression du « Core Group » (les États-Unis, le Canada, la France, le Brésil, l’Espagne, l’Union Européenne et l’Organisation des États Américains) annonce pour le 24 janvier 2016 le second tour de la présidentielle. Même viciée, l’opération électorale doit se poursuivre, « Tèt dwat » (le slogan du PHTK en créole, il signifie « tête droite »). Le but étant d’assurer la primauté de la Constitution et d’empêcher une vacance présidentielle demain, le 7 février.

Or, face à la mobilisation du peuple haïtien et au refus d’un règlement politique concerté, les élections sont reportées sine die sous la pression populaire. À moins de 48 heures de la présidentielle, le président du CEP, M. Pierre-Louis Opont annule le second tour du 24 janvier 2016, en évoquant « des raisons de sécurité » pour suspendre le processus électoral pour une période d’une durée indéterminée.

Un bref retour en arrière permet de contextualiser cette crise qui s’inscrit indéniablement dans la durée. Nous pouvons sans aucun doute établir la genèse de ces crises à partir de 2004 soit le coup d’État orchestré contre Aristide l’amenant à l’exil et la mise en place de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), une force multinationale créée par la résolution 1542 du Conseil de sécurité et sous l’égide de l’ONU depuis le 1er juin 2004. Mais plus récemment, dès les élections de 2010, l’accès à la présidence de Martelly a été vivement contesté et dénoncé. Du propre aveu du président du CEP, M. Opont, les résultats ont été modifiés pour avantager la candidature de M. Martelly à la présidence, et ce, avec l’appui de l’« international ». L’absence de légitimité à cette haute fonction de l’État et le statut partial du président du CEP qui devait organiser des élections transparentes n’allaient qu’envenimer la suite des choses. À cela s’ajoute des législatives et municipales en 2011 et 2014 qui n’ont jamais vu le jour et dont les postes ont été comblés par des délégués nommés par le président Martelly. Sans parlement fonctionnel depuis janvier 2015, ce mépris des institutions politiques, notamment du législatif, conduit l’exécutif à gouverner par décret. Un président qui dès son élection n’a eu de cesse de se passer des institutions ne peut que susciter instabilité politique et le ressentiment de ses concitoyens.

Rythmé par un long passé de pratiques antidémocratiques – hormis l’intermède menant Aristide au pouvoir en 1990 – et marqué par une perpétuelle instabilité où l’on met et démet des présidents où l’on fait et défait des gouvernements, est-il surprenant de constater la perte de confiance de la population haïtienne envers son système politique et électoral?

On comprend dès lors que le risque est de créer les conditions d’un État de plus en plus autoritaire face à la contestation. Dans l’opposition, certains craignent que les autorités haïtiennes, et notamment le président Martelly après le 7 février, puissent user de l’enjeu sécuritaire et du vide constitutionnel pour se maintenir au pouvoir. En effet les dispositions de la Constitution le lui interdisent. L’état d’exception ferait impérativement place à l’arbitraire. Les craintes de l’opposition sont entretenues par les déclarations ambiguës du président Martelly affirmant qu’il demeurerait à son siège présidentiel si aucun successeur n’est élu d’ici demain, le 7 février, ou qu’il ne garderait « le pourvoir un jour supplémentaire ».

Une des graves erreurs commises est d’imposer des élections peu crédibles et indépendantes et de surcroît, si peu désirées dans les circonstances, hormis par les tenants de l’exécutif et leurs créanciers internationaux. La détermination du « Core Group » à forcer la tenue du deuxième tour des élections contre la volonté populaire attise le ressentiment du peuple haïtien. Cette ingérence de l’« international » ne fait qu’exacerber les tensions déjà bien vives. Il est prévisible qu’une montée d’un nationalisme de type populiste déjà présent sur la scène politique haïtienne polarisera davantage une société divisée entre le peuple haïtien et la minorité que représente l’élite affairiste. Dans la rue, des cassandres augurent de « guerre civile », alors que ceux qui n’ont plus rien à perdre veulent en découdre au plus tôt.

Sage décision donc que ce report de la présidentielle afin d’éviter un bain de sang. Près d’une semaine après son annulation, la crise s’enfonce néanmoins. Le ton et les discours se durcissent et la situation ne fait que gagner en complexité rendant une médiation des conflits de plus en plus illusoire. Quotidiennement, les rues de Port-au-Prince et des provinces ont été prises d’assauts par des manifestants qui réclament le départ du président Martelly. La vague de démissions des conseillers électoraux du CEP se poursuit au point où, à ce jour, six de ses neuf conseillers ainsi que leur président, M. Pierre-Louis[1], ont quitté le CEP. Organe désormais caduc, le Conseil électoral provisoire a échoué à organiser des élections transparentes, libres et crédibles afin de renouveler le siège de la présidence de l’État le 7 février. Depuis, le président Martelly tente tant bien que mal de recomposer un CEP désormais discrédité. Il sollicite de nouveaux représentants alors que l’opposition tente de maintenir la pression et semble n’envisager que la possibilité d’un gouvernement provisoire. Cependant, le rapport de force fragile peu s’inverser à tout moment. Le président Martelly a sollicité la médiation express de l’OEA que le Secrétaire général M. Luis Almagro s’est empressé d’accepter. Il a aussitôt approuvé l’envoi d’une mission spéciale. Le G-8 a immédiatement rejeté cette médiation de l’OEA et dénonce avec véhémence cette initiative risquant d’envenimer la crise.

Le scénario serait de reprendre le processus à zéro. Dans la mesure où les Haïtiens ne sont pas les bailleurs de leurs propres élections, il est fort à parier que ce scénario soit retenu et appuyé par le « Core Group », et ce, au grand dam d’une partie de l’opposition.

Une tension vive nous a contraints à ne pas prendre le pouls de différentes franges de la société lors de notre mission d’observation. Cependant, les quelques interlocuteurs, dans les espaces où nous étions confinés, questionnent le bien fondé d’élections qui n’ont pas encore eu la chance d’être véritablement démocratiques. D’autres, blasés devant un État pratiquement inexistant, incapable de pourvoir aux besoins minimums de ses citoyens, soutiennent qu’on placera un dirigeant au service de « tuteurs internationaux ». Beaucoup souhaitent le jour où une élection crédible et démocratique élit un gouvernement et un président légitime aux yeux du peuple haïtien et non au regard de la « communauté internationale ». Les autorités canadiennes – l’un des créanciers de ce cycle électoral et de la réforme du code minier en Haïti – devraient revoir leurs projets d’extractions minières dans un État « fragilisé » qui peine à faire respecter sa souveraineté (voir Concertation pour Haïti, L’industrie minière en Haïti, enjeux et réalités, janvier 2016). Ne profitons pas du « mal politique » haïtien! Les règles du jeu électoral doivent être admises et respectées par tous. Autrement, cette situation politique délétère conduit au désenchantement d’un peuple qui malgré tout, demeure digne, résilient, voire résistant.


 

Note

[1] Le Forum économique privé qui avait soutenu la candidature de M. Opont au CEP est le même qui lui demande de se démettre de ses fonctions.

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« L’instant décisif. »

Critique de La dynamique de la révolte. Sur des insurrections passées et d’autres à venir, par Éric Hazan, Paris, La Fabrique éditions, 2015, 147 p.

Par Simon Labrecque, Montréal

arton912Ce court traité écrit par le fondateur des éditions La Fabrique est en quelque sorte la suite de Premières mesures révolutionnaires, co-écrit par Hazan et Kamo en 2013[1]. Si Hazan était soucieux de bâtir un véritable système de la polémologie révolutionnaire, il faudrait y placer La dynamique de la révolte avant Premières mesures révolutionnaires. En effet, l’objet du livre n’est pas la possibilité de donner suite à une insurrection en organisant ses lendemains de manière à déjouer la séquence typique « révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction », mais plutôt « le temps du déclenchement révolutionnaire, “l’instant décisif” comme disait Cartier-Bresson à propos du doigt sur le déclencheur de l’appareil photographique » (p. 15). Ce dont il s’agit ici « n’est pas l’histoire des révolutions mais celle de leur déclenchement » (p. 38); « ce livre porte sur le moment initial » (p. 61), qui se voit attribuer une certaine autonomie comme objet d’analyse car « [p]our les révolutions, il y a bien des façons de commencer » (p. 15). En identifiant des récurrences historiques et en comparant divers commencements (l’assaut d’un siège du pouvoir, l’isolement dans une ville, la vague qui se répand en cercles concentriques à partir d’une périphérie, etc.), Hazan a « cherché à repérer dans l’histoire des révolutions passées et récentes ce qui peut nous servir aujourd’hui et demain à surmonter le pessimisme ambiant et à penser l’action commune » (p. 11). Cette démarche comparatiste pousse l’auteur à déconstruire des légendes tenaces de l’historiographie politique traditionnelle. Elle lui permet également de se risquer à proposer – sans mystique performative ni dévotion eschatologique – des traductions de récits historiques en énoncés pouvant donner prise sur le présent et l’avenir. L’ouvrage invite ainsi son lectorat à produire ses propres traductions, selon les situations.

La dynamique de la révolte est divisé en six chapitres de longueur inégale : « Prologue » (10 p.), « Politisation » (15 p.), « Rapport de force » (10 p.), « Parlementarisme » (12 p.), « Avant-garde » (73 p.) et « Oklahoma » (14 p.), suivis des notes bibliographiques. Chaque chapitre traite d’une question insistante quant au moment initial des révolutions. Hazan discute d’abord les manières de poser la question, puis présente des pistes de réponses à partir de récits de révolutions passées, avant d’évaluer la pertinence de ces récits pour la conjoncture actuelle.

Dans le prologue, Hazan revient brièvement sur deux récurrences historiques identifiées dans Premières mesures révolutionnaires : le fait qu’une révolution victorieuse qui débouche sur la formation d’un « gouvernement provisoire » voit ce gouvernement s’employer « à contrôler puis à combattre la révolution, de façon le plus souvent sanglante » (p. 13), comme en France en 1848, 1870 et 1944, en Allemagne en 1918, ou en Russie au printemps 1917; et le fait que le renversement du pouvoir et la destruction de l’appareil d’État n’engendre pas le chaos « brandi comme une menace apocalyptique » (p. 14), mais plutôt « une joie collective », celle racontée par Lissagaray, Che Guevara, John Reed et George Orwell à des époques différentes.

Le chapitre « Politisation » critique l’idée commune qu’une situation de « dépolitisation » rend toute insurrection impossible. Hazan demande s’il existe un lien entre la politisation « au sens usuel du mot » et la révolte, si les insurrections passées ont « toutes éclaté dans un bouillonnement d’idées révolutionnaires », si les peuples soulevés était « toujours soudés par une commune doctrine », s’ils étaient « indemnes de ce matérialisme que déplorent aujourd’hui les maniaques du subjectif passé » (p. 20-21). Il répond par la négative en se référant au déclenchement de la révolution française de 1789 et de la révolution russe de février 1917 (p. 21-27). Celles et ceux qui prennent alors les armes ne sont pas celles et ceux qui connaissaient Rousseau ou Marx par cœur. C’est plutôt la faim et le ras-le-bol qui agissent comme déclencheurs. La « théorie » vient après. Les déclenchements de la Commune de Paris de 1871 et de la révolution espagnole de 1936 montrent aussi que « c’est de l’action commune qu’émerge la véritable politique, et non l’inverse » (p. 28). L’échec d’une révolution « Autonome » en Italie dans les années 1970-80 montre en retour que « ce n’est pas la diffusion des idées politiques qui crée le climat insurrectionnel mais la montée d’une colère qui déborde soudain les dérivatifs habituels » (p. 30). Or, ce débordement est inprogrammable.

Le chapitre « Rapport de force » remet en cause l’idée commune que « l’insurrection est impossible et c’est tant mieux car si elle éclatait, son écrasement serait inéluctable, vu le rapport de force » (p. 35). Hazan montre qu’un rapport de force n’est qu’un instantané et qu’il peut évoluer très rapidement sous l’effet d’une dynamique insurrectionnelle. Ce n’est pas l’évaluation calculatrice du rapport qui pousse à l’action, mais « une nécessité intérieure ressentie collectivement » (p. 37). Toute insurrection est « en situation d’infériorité à l’heure de son déclenchement » (p. 36). Deux éléments semblent nécessaires pour qu’elle parvienne à se développer : la mise en mouvement des « masses » et la défection des forces de l’ordre. Selon Hazan, dans les insurrections à venir l’effet boule de neige pourra être accéléré par les nouveaux moyens de communication. Les défections dans la police ou l’armée semblent toutefois plus improbables que jamais, étant donné leur nombre et leurs conditions matérielles. Hazan invite toutefois à miser sur le caractère hétérogène de ces forces, sur leurs contradictions internes, en rappelant qu’il existe aussi des rapports de domination dans la police et l’armée. Historiquement, c’est la (non) défection de la base qui a joué un rôle clé.

Le chapitre « Parlementarisme » rappelle des observations discutées dans Premières mesures révolutionnaires en affirmant qu’

Il est habituel qu’une assemblée élue dans la foulée d’une victoire révolutionnaire soit contre-révolutionnaire. Le mouvement qui a renversé le pouvoir en place n’est jamais majoritaire. Avec le suffrage universel, c’est la masse flottante qui se fait entendre, masse dont le sentiment dominant est justement l’effroi, la peur de l’inconnu, du chaos, de l’apocalypse. Elle se rassure en votant pour des hommes qu’elle connaît, des personnalités issues du régime abattu (p. 49).

Le fait que « le parlementarisme fonctionne comme fossoyeur des mouvements populaires » est illustré a contrario par le fait que les deux grandes révolutions victorieuses de l’histoire occidentale ont évité le parlementarisme : la révolution française, en particulier suite à l’expulsion des Girondins en 1793 (p. 50-52), et la révolution russe, en particulier suite à la dissolution de l’Assemblée constituante en janvier 1918 (p. 52-54). Hazan insiste : aucun parlement de gauche n’a apporté de bouleversement « dans le sens de l’intérêt commun ».

Le chapitre « Avant-garde » poursuit la réflexion sur les déclenchements des révolutions en étudiant ce qui peut sembler être la seule option pour éviter le parlementarisme : un puissant parti d’avant-garde, homogène, soudé et discipliné. Hazan souligne que la notion d’avant-garde révolutionnaire est paradoxale et qu’elle a acquis une réputation peu enviable depuis plusieurs décennies. L’étude de l’histoire des moments initiaux des révolutions permet toutefois de nuancer le rôle effectif joué par les avant-gardes. Dans plusieurs cas, les insurrections « n’ont pas été lancées ni dirigées par un parti organisé » (p. 60). Les deux exemples discutés sont la révolution russe de 1905 (p. 61-67) et la révolution espagnole de 1936 (p. 67-79). Dans plusieurs autres cas, « oui, un tel parti a bien existé et joué un rôle, mais pas celui qu’on lui attribue d’ordinaire ». C’est le cas de la révolution russe d’octobre 1917 à Petrograd (p. 80-102) et de la révolution spartakiste de 1919 à Berlin (p. 102-116). Selon Hazan, l’image du parti bolchévique qui circule encore aujourd’hui – avant-garde autoritaire, sûre d’elle, parlant d’une seule voix – est en fait celle du parti tel qu’il s’est organisé et solidifié sous le règne de Staline, surtout à partir des années 1930. La projection rétrospective de ce parti bolchévique sur le déclenchement de la révolution sert en fait l’historiographie stalinienne. En 1917, les choses étaient beaucoup plus fluides et complexes. Enfin, « [l]es insurrections ou révolutions lancées de façon volontariste par un parti d’avant-garde sont peu fréquentes » (p. 119). Lorsqu’elles ont existé, par exemple en Allemagne de 1920 à 1923 (p. 120-125) ou en Chine de 1927 à 1929 (p. 125-129), elles ont été des désastres. Dans ces deux cas, le Komintern russe semble avoir dicté sa loi aux forces locales, ce qui n’est plus guère envisageable aujourd’hui.

Le chapitre « Oklahoma » clôt le livre en discutant du monde capitaliste actuel à partir du récit du « grand théâtre d’Oklahoma » dans l’Amérique de Kafka (et non de l’attentat à la bombe de 1995 à Oklahoma City, comme on pourrait d’emblée le croire de ce côté-ci de l’Atlantique). Selon Hazan, le fait que l’histoire soit écrite par les vainqueurs n’est « pas une raison pour la lire avec les yeux d’éternels vaincus. […] La formation de forces révolutionnaires passe par la réappropriation de notre passé » (p. 133). Il souligne toutefois que des mots encombrants se tiennent sur ce chemin, en particulier les mots « république » (p. 134-136) et « démocratie » (p. 136-142). Le respect « instinctif » de ce dernier « fétiche », selon Hazan, est l’une des causes du fait que « les insurrections qui éclatent depuis quelques années dans le monde entier s’étranglent souvent au stade de grande émeute sans accéder à celui de révolution » (p. 142). Il affirme que l’histoire suggère des exemples pour repenser le modèle du gouvernement provisoire démocratique, comme celui d’un comité insurrectionnel qui se dissoudrait lui-même (p. 143). Affirmant profiter du calme avant la tempête pour songer à toutes ces questions, Hazan a le mérite de rappeler que des révolutions ont bel et bien eu lieu, que des régimes qui étaient perçus comme éternels (la monarchie des Bourbons, l’empire des Romanov, etc.) ont un jour été renversés, et que de tels renversement demeurent possibles.

En publiant des livres d’histoire critique comme La Commune de Shanghai de Hongsheng Jiang et La révolution allemande de Chris Harman, Hazan participe à titre d’éditeur à « la réappropriation de notre passé ». Dans ses écrits « polémologiques », Hazan participe à repenser ce qui est possible aujourd’hui, à partir d’un examen partiel (et explicitement partial) de l’histoire et de l’historiographie. À mon sens, ce dernier livre saura intéresser celles et ceux qui se soucient de tactique, de stratégie, voire même de logistique, ainsi que des définitions opératoires de ce qui peut constituer une victoire dans les luttes, d’un bout à l’autre du « spectre politique », des inculpés de Tarnac (entretien vidéo avec Hazan) aux professeurs de contre-insurrection. Ça donne envie de lire Lénine… et de jouer au go.


Note

[1] Note rumoristique. Nous ne savons toujours rien de l’identité de ce Kamo. Le mot signifie « canard » en japonais; c’est aussi le nom de plusieurs lieux et de plusieurs personnages, réels ou fictifs. « Kamo » était entre autres le surnom du bolchévique arméno-géorgien Simon Arshaki Ter-Petrosian (1882-1922), « maître du déguisement » et voleur de banque qui parlait très mal le russe et aurait un jour répondu à son enseignant « kamo? », mot inexistant, plutôt que « chamu? », « quoi? ». Rappelons enfin qu’en français, l’homonyme « camo » est l’abréviation usuelle du mot « camouflage ».

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« L’avenir y est un passé qui a déjà été. » Remarques paratextuelles sur ce qui (re)sourd autour d’A. Kojève

Par Simon Labrecque

J’aimerais mettre en rapport un court texte publié par Giorgio Agamben, récemment commenté par Sylvia Mazzini, et la leçon esthético-politique portée par les films No (P. Larraín, 2012) et Z (Costa-Gavras, 1969). En deux mots : il s’agit là de films historiques qui, en tant que tels, donnent à penser ce que le futur proche semble réserver. Le texte d’Agamben suggère également que ce qui vient promet de ressembler à ce qui a déjà été. Il y va bien entendu de la résurgence d’un certain fascisme – et de ce dont « Europe » est le nom.

Il est sans doute banal d’énoncer que le passé peut enseigner l’avenir, en plus de l’influencer. On croira peut-être réfuter cette idée reçue en affirmant que le temps, sinon l’histoire, est une droite sur laquelle il n’y a de répétitions qu’avec des différences, et qu’en vérité on échoue toujours à tirer les leçons adéquates de ce qui a été. Ces deux énoncés ne sont pourtant pas incompatibles. Le début de la fin du Chili de Pinochet, donné à voir dans No, et la veille de la Grèce des colonels, mise en images par Costa-Gavras, peuvent très bien « enseigner » ce qui sourd sans que ce qui s’annonce implique nécessairement la venue de militaires et de policiers à la tête de l’État, par exemple. Il sera probablement – ou il est déjà – jugé plus sage de laisser les uniformes au vestiaire… Question esthétique, peut-être. À mon sens, No et Z disent néanmoins que ce qui sourd est ce qui, toujours déjà, resourd. Ce qui vient, ce qui survient n’est peut-être jamais autre chose que ce qui revient, un revenant, comme Jacques Derrida le laisse entendre dans Spectres de Marx[1] – ou encore, comme on le dit depuis longtemps autour du Lac Saint-Jean, par exemple, aller quelque part, arriver ou retontir, c’est bien « arsoude »[2].

Pour mettre cet énoncé en rapport avec l’incursion datant maintenant d’un an d’Agamben dans la sphère médiatique, je m’inviterai dans le voisinage d’Alexandre Kojève (1902-1968), à qui j’emprunte la phrase qui me sert de titre. Ce texte propose d’abord une mise en contexte, une généalogie d’un texte de Kojève qui est explicitement recommandé par Agamben pour penser notre temps. Ensuite, il traite plus directement des rapports entre pensée et politique en passant par la lecture kojévienne de Hegel pour revenir aux films No et Z.

 

Le texte d’Agamben

Le 24 mars 2013, Agamben, philosophe italien surtout connu pour ses travaux autour de la notion de souveraineté (cf. la série des Homo Sacer), donnait à lire dans Libération un court texte, traduit de l’italien par Martin Rueff, intitulé « Que l’Empire latin contre-attaque ». Ce texte a d’abord été publié en italien le 15 mars 2013 dans le quotidien italien La Repubblica – alors qu’à Montréal la police municipale se préparait à mater assidument la manifestation annuelle contre la brutalité policière, en compagnie d’observateurs venus de forces policières d’autres villes. Le 26 mars, Presseurop donnait à lire une traduction anglaise du texte d’Agamben qui s’est mise à circuler sur quelques blogs, dont celui du géographe Stuart Elden.

Dans son court texte, Agamben invite à une relecture. Il débute ainsi :

En 1947, Alexandre Kojève, un philosophe qui se trouvait aussi occuper des charges de haut fonctionnaire au sein de l’État français, publie un essai intitulé L’Empire latin. Cet essai est d’une actualité telle qu’on a tout intérêt à y revenir.

Le philosophe italien résume ensuite le texte de Kojève pour énoncer sa pertinence, au moment où l’Europe menace de « se désagréger de manière inexorable ». Il conclut qu’en se questionnant « sans plus attendre » sur la réarticulation de « la Constitution européenne », « on pourrait essayer de redonner à une réalité politique quelque chose de semblable à ce que Kojève avait appelé ‘l’Empire latin’. » Malgré la syntaxe maladroite de cette dernière phrase, on comprend qu’il s’agit d’un appel à donner corps à, ou au moins à penser, quelque chose comme un Empire latin. Ce nom désigne ici une entité politique unitaire fondée sur ce qu’Agamben appelle « les parentés réelles entre les formes de vie, de culture et de religion » des « nations latines » (d’Europe, semble-t-il), plutôt que sur une base « strictement économique » (qui serait le socle de l’Europe actuelle). Un Empire du Midi, si l’on veut, pour faire face à celui du Nord-Ouest – ou « quelque chose de semblable ».

 

Le texte de Kojève

L’essai dont il est question dans l’article d’Agamben s’intitule en vérité « Esquisse d’une doctrine de la politique française ». En 2007, la Bibliothèque nationale de France en publiait quelques extraits dans le livre Hommage à Alexandre Kojève. Actes de la ‘Journée A. Kojève’ du 28 janvier 2003, sous la direction de Florence de Lussy (pp. 86-98)[3]. La « Journée A. Kojève » soulignait l’entrée des archives du philosophe et conseiller politique d’origine Russe à la Bibliothèque nationale de France.

Le texte de Kojève est daté du « 27/VIII/1945 » (soit vingt-et-un jours après qu’une bombe atomique ait été larguée sur Hiroshima). Dans la présentation des extraits réunis dans l’Hommage, on apprend que l’essai a déjà été « publié dans le numéro inaugural de La Règle du jeu, revue fondée par Bernard-Henry Lévy en 1990, accompagné de quelques commentaires », mais que « le comité éditorial (sous la plume de Dominique-Antoine Grisoni) a jugé bon de le tronquer de plusieurs paragraphes ‘reposant sur des données économico-politiques dépassées’! » (p. 86). Cette version du texte portait le titre « L’empire latin. Esquisse d’une doctrine de la politique française » (p. 104). On apprend par ailleurs qu’« une traduction italienne a été également publiée dans le recueil de textes d’Alexandre Kojève intitulé ‘Il silenzio della tirannide’, avec un commentaire d’Antonio Gnoli (Milan, Aldelphi Edizioni, 2004) » (p. 86). La présentation se termine par ces lignes :

Il semble que le moment soit venu de mettre au point une édition intégrale de ce texte, en le replaçant dans son contexte et en le munissant d’un appareil de notes adéquates. Le caractère obsolète de certaines pages n’obèrent [sic] pas fondamentalement la valeur prémonitoire de nombre de vues qu’il contient (p. 86)[4].

Ce texte, rappelé par Agamben, énonçait la nécessité politique d’un Empire latin pour que la France puisse faire contrepoids à l’Empire soviétique et à l’Empire anglo-américain, auquel Kojève voyait l’Allemagne s’allier. Le philosophe-conseiller s’inquiétait du sort de son pays d’accueil, qui risquait d’être relégué au rang de « simple dominion » de cet Empire anglo-américano-germanique. Le fait qu’on parle d’empires est selon Kojève le signe clair d’une situation historique caractérisée par le passage de la forme-État à une autre forme, qu’il caractérise comme un « dépassement » de la nation comme facteur politique unifiant.

Au moment où la presse italienne se risque à parler d’un « Quatrième Reich », Agamben-le-latin, étudiant patient de l’axe politico-juridique romano-chrétien, invite à revenir au diagnostic prescriptif de Kojève pour réactiver ce projet d’un Empire latin.

Cependant, s’il est possible de parler aujourd’hui encore de « nations latines », c’est que déjà, il y a assez longtemps, quelque chose comme un Empire latin a été. Par ailleurs, en 1945, Kojève ne pouvait ignorer que le souvenir de l’Empire romain venait d’être explicitement réactivé, quelques années plus tôt, par le régime de Mussolini. Agamben, quant à lui, ne peut ignorer que l’alternative à l’« Empire » jugée possible, selon quelques pans influents de la pensée contemporaine dite critique, n’est pas un autre ou un contre-empire, mais « les multitudes » (dixeunt Hardt et Negri). En quel sens, alors, et pour qui un Empire latin peut-il prendre le sens d’un « projet »?

 

Un essai « souvent médité »

Kojève est mort en juin 1968. On peut déduire de la présentation de son texte « inédit » que s’il le publie en 1947, comme l’écrit Agamben, c’est seulement de manière confidentielle ou privée, sous le manteau – ou plutôt, sur les tables vernies de quelques officines de l’État français.

L’un des textes qui précèdent les extraits offerts dans l’Hommage mentionné plus haut confirme que l’« Esquisse » a circulé. Dans son intervention du 28 janvier 2003, intitulée « Le conseiller du prince », Raymond Barre écrit :

[J]e voudrais attirer votre attention sur un texte de Kojève que j’ai souvent médité. Écrit en 1945, ce document est intitulé Esquisse d’une doctrine de la politique française. Quand nous relisons ce papier, à la lumière de ce que nous avons vécu depuis qu’il a été écrit, à la lumière de l’évolution de l’Europe, des États-Unis, des problèmes qui se sont posés au cours des soixante dernières années, nous ne pouvons être que très intéressés par la vision de Kojève (p. 62).

C’est pour cette raison que Barre consacre les dernières pages de son texte à une discussion de l’« Esquisse » mémorable :

Ce que Kojève voyait d’important dans le bloc latin, c’était les valeurs profondes de ce dernier auquel il était attaché, qui lui paraissaient différentes des principes ou des valeurs qui inspiraient le bloc anglo-saxon, en ce sens que l’Empire latin auquel il pensait défendrait des valeurs spirituelles et intellectuelles que nous ne retrouverions pas dans le bloc anglo-saxon (p. 63).

Remarquons que Barre se fait prudent quant à l’importance véritable de telles valeurs pour « les latins » et quant à leur absence supposée chez « les anglo-saxons ». Kojève était également prudent, alors qu’il écrivait que

[l]a parenté spirituelle et psychique qui unit les nations latines semble devoir assurer à leurs relations à l’intérieur de l’Empire ce caractère de liberté, d’égalité et de fraternité sans lequel il n’y a pas de Démocratie véritable. Et on pourrait même croire que c’est seulement en instaurant la Démocratie dans l’ensemble du Monde latin qu’on peut lui enlever ce caractère « municipal » qu’elle possède tant qu’elle reste enfermée dans des frontières purement nationales. Seul l’Empire avec ses ressources matérielles quasi illimitées semble pouvoir permettre de dépasser l’opposition stérile et paralysante de la Gauche et de la Droite, irréductible au sein de la seule Nation, par définition pauvre et donc sordide. […] C’est peut-être en déterminant les rapports entre les nations au sein d’un Empire (et à la limite, – de l’humanité) que la Démocratie aura de nouveau quelque chose à dire au monde contemporain (pp. 94-95; je souligne).

Selon Kojève, « [l]’essentiel est que l’Union latine soit vraiment un Empire, c’est-à-dire une entité politique réelle. Or de toute évidence elle ne peut l’être qu’à condition de former une véritable unité économique » (p. 96). La condition de cette unité est, toujours selon Kojève, que « la France, l’Italie et l’Espagne commencent par mettre en commun les ressources de leurs patrimoines coloniaux ». Une « union économique métropolitaine » doit ensuite « compléter » cette « union économique coloniale ».

 

Quel empereur?

Il est plausible que Barre ait eu accès à l’« Esquisse » de Kojève assez tôt après sa rédaction, puisqu’il était proche du philosophe-conseiller dans les années d’après-guerre. Il faut toutefois savoir qui était Raymond Barre (1924-2007)! En 1953, il a traduit Scientisme et sciences sociales. Essai sur le mauvais usage de la raison, de Friedrich Hayek. Il a été « professeur (puis professeur émérite) à l’Institut d’études politiques de Paris, de 1961 à 1994, ainsi que professeur à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris, chaire d’économie politique » (p. 4). Sa page Wikipédia nous apprend qu’« il publie en 1959 un manuel d’économie qui restera longtemps utilisé par les étudiants et qui est appelé familièrement Le Barre ». Il a aussi – surtout? – été vice-président de la Commission européenne chargé de l’Économie et des Finances de 1967 à 1973, ministre du Commerce extérieur dans le premier gouvernement de Jacques Chirac en 1976, Premier ministre sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing de 1976 à 1981 et Maire de Lyon de 1995 à 2001.

Sa remarquable intervention à la « Journée A. Kojève » relate ses rapports avec celui-ci, qu’il dit avoir rencontré en 1948. Après avoir été engagé comme interprète, Kojève était alors « chargé de mission » à la direction des relations Économiques extérieures (DREE), où Barre s’est également retrouvé « chargé de mission » (p. 56). Ils travaillèrent ensemble lors de plusieurs négociations internationales pour la mise en place du plan Marshall, des premières commissions économiques européennes et du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT), ancêtre de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

Une fois ce contexte établit, il devient encore plus ardu de saisir comment Agamben peut croire qu’une « nouvelle Europe » puisse surgir (ou ressurgir) d’une relecture du texte de Kojève, alors qu’il semble précisément avoir été le plus cher aux yeux d’un Raymond Barre, par exemple, celui qu’il a « souvent médité » alors qu’il « bâtissait » l’Europe telle qu’elle s’est faite jusqu’ici – celui, à tout le moins, qu’il a décidé de porter à l’attention du public (ou de quelques initiés) lorsqu’est venu le temps de rendre hommage à Kojève. Le projet de Kojève aurait-il été « détourné »? Se serait-il fourvoyé en voyant dans l’Europe « économique » – qu’il semble lui-même avoir participé à faire advenir – une alternative aux deux empires d’alors? Kojève aurait-il été mal lu? Il semble en tous les cas avoir été lu, et ce, en hauts lieux – si l’on désire mesurer la hauteur de cette façon.

 


Alexandre Kojève (Aleksandr Vladimirovitch Kojevnikov), 1902-1968.

Alexandre Kojève (1902-1968) est connu comme grand lecteur de Hegel. Plusieurs écriraient sûrement « comme le plus grand lecteur de Hegel ». Je ne suis pas en mesure de juger de cette grandeur. Toutefois, l’impact du « Hegel-de-Kojève » sur la pensée française de la seconde moitié du vingtième siècle est abondamment documenté. Parmi ceux qui assistaient régulièrement au séminaire de Kojève sur Hegel, on compte entre autres Georges Bataille, Jacques Lacan, Raymond Queneau, Raymond Aron, Maurice Merleau-Ponty et Jean Hyppolite. Leo Strauss, un ami de Kojève, lui envoya également quelques étudiants américains, dont Allan Bloom et Stanley Rosen. À mon sens, il importe de garder cela à l’esprit en lisant l’appel de Giorgio Agamben à relire l’« Esquisse d’une doctrine de la politique française » de Kojève pour réactiver le projet d’un Empire latin.

 

Philosophie politique et politique philosophique

Le débat Strauss-Kojève autour du Hiéron de Xénophon, rassemblé dans l’ouvrage De la tyrannie (Gallimard, 1997), a un statut quasi mythique chez ceux et celles qui s’intéressent aux rapports entre philosophie et politique, ou entre philosophes et politiques. Si Strauss y joue le rôle du philosophe séparatiste ou du penseur privé, de celui qui ne veut pas se mêler de « politique active » – préférant « élever des lapins et lire Platon », selon sa fille –, et que Kojève y joue le rôle de celui qui n’hésite pas à se faire « conseiller du prince », sinon penseur public, l’idée d’une influence sourde et obscure de Strauss semble avoir donné lieu à beaucoup plus de discussions que l’influence apparemment indéniable de Kojève[5].

Dans son texte sur l’Empire latin, Agamben écrit que Kojève était « un philosophe qui se trouvait aussi occuper des charges de haut fonctionnaire au sein de l’État français ». Cette formule peut laisser croire que Kojève s’est trouvé occuper lesdites charges de manière accidentelle, ou qu’il s’agit là d’un détail sans grande importance. Cependant, le philosophe-conseiller semble avoir été profondément convaincu de l’importance, pour un philosophe politique, de se faire « conseiller du prince », sinon de l’« empereur ». Tout à la fois, il considérait ses travaux philosophiques comme des interventions politiques. Dans sa contribution à l’Hommage à Alexandre Kojève, intitulée« Kojève. Le temps du sage », Jean-François Kervégan cite en ce sens une lettre de 1948 à l’intention de Tran Duc Thao, dans laquelle Kojève écrit :

J’ai fait un cours d’anthropologie philosophique en me servant de textes hégéliens, mais en ne disant que ce que je considérais être la vérité, et en laissant tomber ce qui me semblait être, chez Hegel, une erreur. Ainsi, par exemple, en renonçant au monisme hégélien, je me suis consciemment écarté de ce grand philosophe. D’autre part, mon cours était essentiellement une œuvre de propagande destinée à frapper les esprits. C’est pourquoi j’ai consciemment renforcé le rôle de la dialectique du maître et de l’esclave et, d’une manière générale, schématisé le contenu de la phénoménologie (pp. 17-18; je souligne).

Pour sa part, dans « Kojève’s Paris: A Memoir », Stanley Rosen écrit :

Kojève was what I have described elsewhere as the Mycroft Holmes of the French government. His desk was located in the Ministry of Foreign Economic Affairs, where he advised the minister, Robert Marjolin, who had been his student during the thirties. But he was also France’s chief adviser to the GATT legation, and he traveled regularly to the United Nations, where he spoke for his government on economic affairs. In addition, he had a network of disciples in the French civil service (p. 79).

Mycroft Holmes, le frère aîné de Sherlock et le seul esprit que ce dernier reconnaissait comme lui étant indubitablement supérieur, travaillait, selon Arthur Conan Doyle, au cœur de l’État britannique mais en marge de la hiérarchie officielle. Kojève semble avoir occupé une position similaire. Sherlock affirme même de son frère : « Occasionally he is the British government. »

Il est sans doute excessif d’attribuer un tel rôle à Kojève, mais il est légitime de se questionner sur ce que pourrait être une politique « kojévienne » qui ne soit pas celle de l’État français qu’il semble avoir influencé, déjà. Agamben, sur ce point, reste muet. À mon sens, son intervention médiatique a néanmoins le mérite de suggérer que Kojève peut être utile pour penser ce qui se joue aujourd’hui. Ce n’est pas, cependant, une proposition très neuve.

 

Revoir la fin de l’Histoire

Kojève est peut-être surtout connu pour sa lecture de l’idée hégélienne de fin de l’Histoire, qui est quant à elle souvent discutée en rapport avec la lecture « kojévienne » qu’en a donné Francis Fukuyama (lui-même « conseiller du prince » à quelques reprises) dans The End of History and the Last Man, en 1992. La fin de l’Histoire, telle qu’elle est communément comprise (et critiquée), est alors lue comme synonyme du triomphe du libéralisme économique et de la démocratie représentative (ou de l’oligarchie parlementaire) occidentale. En ce sens, la fin de l’Histoire aurait une date, elle serait apparue dans le « monde empirique » quelque part autour de 1989, disons à Berlin, et elle serait aujourd’hui encore – en principe, pour l’éternité – notre lot[6].

En termes de pratiques, la fin de l’Histoire selon Kojève signifie peut-être surtout qu’il n’y a plus rien de nouveau sous le soleil. Kervégan cite en ce sens ce passage de l’Introduction à la lecture de Hegel où Kojève écrit :

Rien ne change donc plus et rien ne peut plus rien changer dans l’État universel et homogène. Il n’y a plus d’Histoire, l’avenir y est un passé qui a déjà été; la vie y est donc purement biologique. Il n’y a donc plus d’Homme proprement dit. L’humain (l’Esprit) s’est réfugié, après la fin définitive de l’Homme historique, dans le Livre. Et ce dernier est donc, non plus le Temps, mais l’éternité (Intro., p. 387, cité dans Hommage, p. 27).

Le statut de ce que, à la suite de Hegel, Kojève nomme « État universel et homogène » est difficile à saisir. Ce que Kervégan dit de la figure du « Sage » s’avère ici porteur :

[L]e Sage, tout comme l’État universel et homogène qui est son lieu « historique », et tout comme la fin de l’histoire dont il est le symptôme, le sage est une idée. En ce sens, le Sage kojévien ne sera pas ; mais c’est parce qu’il est toujours déjà là, en tant que figure qui donne un sens et un horizon au processus historique de la culture et, indirectement, à celui de la société. Sans l’idée du Sage, pas de philo-sophie [d’amour de la sagesse], c’est évident, mais peut-être aussi pas d’histoire, s’il est vrai que l’histoire, dans la perspective de Kojève (qui en ce sens n’est décidément pas « postmoderne »), est porteuse d’un sens qui se définit à partir de son unique telos : l’intemporalité temporelle, l’éternité véritable de la Sagesse (Hommage, p. 27).

Les temps qui courent seraient alors, peut-être, sans histoire, dans la mesure précise où la « figure » du « Sage » serait morte et enterrée – sans qu’elle puisse revenir.

 

Effluves effarantes/effrayantes

Que l’avenir soit, ici et maintenant, « un passé qui a déjà été » est une impression forte qui, selon moi, se dégage du visionnement de films comme Z de Costa-Gavras (1969), ou No de Pablo Larraín (2012). Mettre en rapport ces films avec les émeutes qui secouent la Grèce contemporaines depuis plusieurs années maintenant, alors que l’extrême droite s’organise et s’étend, ou encore avec les discours et les pratiques de la grève étudiante chilienne – ou québécoise, qu’importe les nuances que l’on voudra apporter –, donne l’impression qu’une histoire cyclique se déroule sous nos yeux. On sait que le Chili de Pinochet et la Grèce des colonels se qualifient comme régimes fascisants, autoritaires sinon fascistes. Mille échos surgissent lors du visionnement : ce qui se dit dans No et Z n’est pas si différent que ce qui se dit ces jours-ci, ou ces années-ci, ici et ailleurs.

Vivons-nous alors une histoire qui a un jour été linéaire et montante avant de se mettre à tourner à vide, arrivée au sommet?

Le Chili de Pinochet, dans No, où les autorités comprennent lentement mais sûrement qu’il vaut mieux remiser les uniformes pour préserver le pouvoir, ou la Grèce extrêmement tendue de Z, lieu du coup d’État des colonels, peuplée de groupuscules voulant « purifier » la société des indésirables-car-irresponsables-utopistes par des actions illégales mais non réprimées, et dépasser l’opposition Gauche-Droite au profit d’une stabilisation du pouvoir de l’État face à – mais aussi pour – la « santé économique », est-ce autre chose que ce qui gronde, ce qui promet d’advenir, ce qui advient déjà sous tant de formes et qui, peut-être, est toujours arrivé à advenir, un jour ou l’autre, si ce n’est que pour un temps?

Est-ce autre chose que ce qui sourd, ou qui, en vérité, resourd? Quel nom donner à ce qui se fait sentir, à ce qui gronde et semble monter ces temps-ci, ici et là, sinon le nom de fascisme? Il faut, à mon sens, un autre nom, car celui-là est trop chargé d’un passé qu’on a trop vu à la télé pour pouvoir un jour croire qu’on s’y trouve à nouveau en effet, ou bien qu’on n’en est jamais sorti, si c’est bien dans cela qu’on fut.

 

[1] Jacques Derrida, Spectres de Marx. L’état de la dette, le travail du deuil et la nouvelle internationale, Paris, Galilée, 1993.

[2] Le site internet Dictionnaires du français du Canada – Québec – Acadie indique à « resourdre » (avec un seul « s ») : « RESSOURDRE [avec deux « s »] v. n., du lat. resurgere. Arriver, revenir, se relever, se présenter, survenir à l’improviste. L’e initial s’élide généralement ainsi que, à l’infinitif, le r final : II va r’sourde. Il a r’sous. ‘…Jâ. mes no purras resurdre ne munter.’ S. Thom. le mart., p. 100. Resordre, resourdre sont surtout très fréquents chez les vieux auteurs, dans le sens de rejaillir, ressusciter : ‘Ce m’a fait resourdre en santé.’ Chast. de Coucy. Ref : Sylva Clapin 1894. »

[3] Ce livre est accessible en ligne.

[4] À ma connaissance, cette édition intégrale n’a pas encore vu le jour. L’intervention d’Agamben encouragera peut-être son apparition. Notons toutefois qu’Éric de Vries a traduit l’intégralité du texte en anglais dans le cadre de sa thèse de doctorat réalisée à Carleton University. Cette traduction a ensuite été publiée dans Policy Review par le Hoover Institute.

 

[5] Pour une discussion de « Strauss et les straussiens », voir le texte de Dalie Giroux « La recette de poulet appartient-elle vraiment au Général? », publié dans Trahir en réponse au texte de Gilles Labelle « Entre la modération et la démesure : Leo Strauss, les « straussiens », la philosophie et la guerre », publié dans Argument. Sur Strauss, voir également le texte de Jade Bourdages « Élitisme et démocratie libérale. Miniature paratextuelle sur Leo Strauss », publié dans Trahir. Pour une analyse de la construction discursive « Strauss-influence-Washington » par deux étudiants de Strauss, voir l’introduction à The Truth about Leo Strauss, de Catherine et Michael Zuckert, accessible en ligne.

[6] Fukuyama, quant à lui, privilégie 1806, autour d’Iéna, comme date « empirique » de la fin de l’Histoire, soit le moment – scène philosophico-politique célèbre – où Hegel aperçoit Napoléon sur son cheval et croit déceler dans cette vision l’« âme du monde ».

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Sur la structure hybride de l’organisation politique au niveau municipal

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Dans le texte « Élections municipales au Québec: un choix éclairé est-il vraiment possible? » publié ici, les auteurs diagnostiquent un problème du monde politique municipal, à savoir l’absence des connaissances nécessaires des citoyens pour faire le bon choix lors de l’élection. À la lecture de ce texte, et après les résultats du jour du scrutin dimanche dernier, je me demande si ce problème, loin de provenir d’une lacune dans la formation aux citoyens, n’est pas intrinsèque à la structure même de l’organisation de la politique municipale. Que signifie « connaître » les enjeux de la politique (municipale ou autre)? Si on reproche parfois aux médias de peu véhiculer l’information sur les débats municipaux (commentaires entendus lors des analyses de la soirée électorale), c’est aussi parce que la structure même de l’organisation politique au niveau municipal ne permet pas de proposer un contre-discours (et un contre-pouvoir) aux dirigeants. À cheval entre un parlementarisme de type britannique (l’hôtel de ville peut avoir des allures d’un parlement) et un régime présidentiel de type américain (l’élection du maire se fait à part des conseillers de la ville, il ne provient donc pas du corps des élus), la structure municipale ne possède donc ni l’option « adversoriale » de la loyale opposition (du type britannique) ni le lieu du checks and balances entre les paliers exécutif et législatif des États-Unis. Quel contre-discours les médias peuvent-ils relayer au public? D’où pourrait-il provenir?

L’élection de Denis Coderre est symptomatique de l’absence d’un contre-discours ayant la capacité d’engager l’électorat. Coderre est arrivé premier tout simplement parce qu’il était connu avant l’élection municipale et en dehors de ce milieu. Qu’on soit d’accord ou pas avec Richard Bergeron de Projet Montréal – ses projets, ses opinions ou ses déclarations – on peut tous s’accorder pour s’étonner qu’après plus de huit ans passés en politique municipale (il était et est encore conseiller à l’hôtel de ville), il n’y avait probablement pas le cinquième des électeurs montréalais qui pouvaient dire qui il était avant le déclenchement des élections. Mélanie Joly, la célébutante arrivée deuxième, prouve qu’une présence active et militante dans l’espace politique municipal ne donne aucune chance supplémentaire d’être élu : ce qu’il faut, c’est être connu (que ce soit pour rien en particulier est inconséquent en cette matière), pas ce que le candidat a accompli au niveau de la politique municipale ni ses compétences ni ses propositions.

Denis Coderre affirmait que les partis politiques au niveau municipal étaient inutiles. Il n’avait peut-être pas tort : la structure du gouvernement municipale, par sa nature hybride entre un régime parlementaire britannique et un régime présidentiel américain, exclut la possibilité de voir surgir une deuxième option viable, inscrite dans un travail rigoureux de la critique des décisions prises par un conseil municipal. Mais l’envers obscène de cette « unité » supposée par Coderre (dont le parti est éponyme), c’est aussi de l’avoir vu se faire élire avec 149 367 votes, 32,13% des voix exprimés, mais 13,55% des électeurs potentiels (ils étaient 1 101 998 sur la liste électorale). Le prix de l’unité, c’est de constater le désintérêt général face à une élection décidée d’avance, mais c’est aussi de voir disparaître le désir de s’engager sur la scène politique municipale pour changer les manières de faire.

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Pourquoi je manifeste malgré les coups de matraque

Par Florence Godmaire-Duhaime, Montréal

Aujourd’hui, je donnais une formation au secondaire sur les agressions sexuelles. J’ai entendu pour la millième fois « si elle s’est fait violer, elle avait juste à pas être dans la rue habillée comme ça ». Aujourd’hui, je lisais le témoignage d’un militant arrêté, soumis à des supplices physiques, des humiliations et des menaces proférées et exécutées par des policières et policiers. J’ai lu pour la millième fois « s’il s’est fait brutaliser par la police, il avait juste à pas être dans la rue, habillé comme ça ». On dit de ces personnes qu’elles sont responsables de la violence subie. Coupable d’avoir été dans la rue, coupable d’avoir porté des vêtements qui ont « provoqué » leurs agresseurEs. Cependant, ces deux personnes ont été victime de violences. Victimes de violences choisies par les personnes qui les ont commises.

Pour ne pas se faire violer, on dit aux femmes de ne pas sortir la nuit, de rester chez elles, à l’intérieur. Cependant, force est d’admettre que c’est à l’intérieur de leur maison, et par des personnes qu’elles connaissent que les femmes sont le plus souvent victimes de violences et d’agression sexuelle.

Quand nous restons toutes et tous à la maison, à regarder l’histoire passer aux nouvelles, nous nous sentons bien. Nous sommes à l’abri. Nous sommes à l’abri ? Quand nous nous réfugions dans le système actuel, bien qu’il comporte de belles et grandes choses, il nous soumet à des violences quotidiennes, qui se reproduisent et que nous acceptons : la difficulté d’accès aux services de base comme la santé et les services sociaux, accentuée par les coupes dans les services publics et leur privatisation, les insécurités alimentaires et financières aggravées par les récentes coupures dans l’aide aux travailleuses et travailleurs exclus du marché de l’emploi et dans l’aide sociale, l’accès complexifié à l’éducation par les récentes –et éternelles – hausses des frais de scolarité, la mort prématurée causée par les conditions de vie difficiles, etc.

On peut vouloir rester dans une relation conjugale violente ou dans un système violent, parce qu’on y perçoit des bénéfices, ou parce qu’on a peur que la violence que nous pourrions rencontrer après soit pire que celle subie avant, parce qu’on a peur d’être tout seul.

Dans les relations conjugales violentes comme dans l’État, nous trouvons une protection. Cette protection est toutefois conditionnelle. Même les victimes de violence conjugale le savent : la première fois où j’ai entendu une personne me dire qu’elle ne voulait pas aller dans la rue exposer ses opinions politiques parce qu’elle avait peur de la violence de la police, c’était à la maison d’hébergement où j’étais intervenante. En violence conjugale comme dans le régime actuel, si la personne ou l’organisation en position de domination nous donne une direction dans la relation violente, il faut la suivre, sinon c’est l’agression. Et cette agression est justifiée par l’agresseur comme étant la faute de la personne qui la subit. Elle devait se comporter autrement, elle est la cause de l’agression.

Dans mon métier d’intervenante en violence conjugale, j’observe qu’à chaque fois qu’on entend parler dans les médias d’un « drame familial », d’un conjoint qui tue sa conjointe ou ses enfants, cela terrorise toutes les victimes de violence, et cela sert tous les agresseurs qui y gagnent du contrôle. Dans mon implication militante, je constate qu’à chaque fois qu’il y a une arrestation massive, ou des arrestations et des violences arbitraires (vues de l’intérieur, elles le semblent souvent), la peur gagne les militantEs qui osent de moins en moins contredire l’État. Nous sortons moins, et cela permet à l’État d’élargir son contrôle sur les idées véhiculées.

Entreprendre de dénoncer la violence conjugale et d’en sortir, c’est s’exposer à une violence plus grande qui peut aller notamment jusqu’à l’homicide. Entreprendre de dénoncer la violence du statu quo actuel, et de tenter de transformer le système ou de le jeter par terre, c’est s’exposer à une plus grande violence… À une violence plus visible et dont l’assaillant est plus identifiable, celle du bras armé de l’État : la police, qui peut aller jusqu’à…

Si l’on veut que la violence conjugale cesse, on encourage la personne qui la subit à se lever, à s’affirmer, à dénoncer la violence. Si l’on veut que la violence du système actuel diminue, levons-nous, affirmons-nous, dénonçons la violence.

La violence conjugale, comme le viol, et la violence du système et de l’État ne sont pas des affaires privées. Mêlons-nous de nos affaires ! Dans la rue !

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Classé dans Florence Godmaire-Duhaime