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« Nous savons que nous ne sommes pas seuls. »

Critique du livre À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession, d’Olivier Ducharme, Montréal, Écosociété, 2016, 182 pp.

Par Simon Labrecque

Plusieurs peuples les utilisent à des fins magiques. Nous avons tous entendu parler des fameux champignons sacrés du Mexique dont l’utilisation rituelle remonte à l’époque précolombienne. En Nouvelle-Guinée, en Russie, en Afrique, en Suède et même au Québec (chez les Montagnais entre autres), on s’en sert pour entrer en contact avec la divinité. […] Les Amérindiens affectionnaient particulièrement la Morille. Ils utilisaient aussi les spores de Vesses-de-loup pour arrêter les saignements de nez, et le Polypore soufré pour transporter le feu. Bref, un peu partout, le champignon a toujours été à la fois craint et apprécié. Au Québec, c’est surtout la crainte qui domine. Chaque petit Québécois recevait de sa mère la consigne prudente de ne jamais toucher aux champignons sauvages.

Denis Lebrun et Anne-Marie Guérineau, Champignons du Québec et de l’est du Canada, 1988.

229-c1-webC’est de manière intéressée que j’ai acheté la version électronique d’À bout de patience. Pierre Perrault et la dépossession d’Olivier Ducharme (17,99$ + taxes). D’abord et avant tout, j’ai cherché à consulter ce livre pour vérifier s’il y était question d’un motif qui insiste dans mes recherches : le choix affirmé du cinéaste Bernard Gosselin, critiqué en actes par le cinéaste Pierre Falardeau, de « ramasser la fierté des Québécois qui nageait par-dessus la soupe de la misère » en « cadrant la beauté » plutôt qu’en filmant le pays incertain dans la laideur brute qui peut sembler y prévaloir[1]. Toutefois, je n’ai trouvé aucune référence directe (par CTRL+F) aux légions de « gars en culottes mauves avec des souliers blancs » que Gosselin et Pierre Perrault se seraient minutieusement assurés de laisser hors-champ en Abitibi (et sur lesquels Falardeau affirmait vouloir braquer son objectif). Bien entendu, cette absence n’implique pas que le travail de Ducharme sur Perrault ne puisse pas contribuer à une réflexion critique sur les rapports entre esthétique et politique au Québec. Cela implique simplement que nous posons le problème différemment, ou que nous travaillons à partir de points de départ distincts. Reste à voir, when push comes to shove – quand il ne suffit pas de déblayer et qu’il faut sortir pelleter pour de vrai –, la teneur des complicités qui peuvent se nouer.

Dans mes recherches hâtives, au tout début de ma lecture, je n’ai trouvé aucune référence à Falardeau, ni aux autres héritiers directs ou indirects de Perrault et Gosselin. Aucune référence à Richard Desjardins et Robert Monderie, par exemple, dont le documentaire Le peuple invisible (ONF, 2007) sur les Algonquins a été reçu comme un exemple de fidélité « à la pure tradition des grands documentaires de Pierre Perrault ou d’Arthur Lamothe ». Aucune référence non plus à Denys Desjardins, qui a pourtant explicitement repris et continué le cycle abitibien de Perrault et Gosselin en retournant filmer le fier colon Hauris Lalancette et sa famille à Rochebeaucourt, dans Au pays des colons (ONF, 2007).

Cette absence de référence m’a paru plus étrange et, surtout, plus problématique que l’absence d’une discussion de la tournure imagée de Gosselin sur le cadrage des beaux-frères et des mon’oncles habillés tout croche… C’est que le livre est explicitement mis sous le signe d’une urgente nécessité d’hériter de la colère et des méthodes de Perrault!

Or, l’auteur réactualise bien cet héritage, cet hériter – ce geste toujours un peu étrange qui part d’un désir de reconnaître, recevoir et relancer un legs qui nous précède tout en concevant le fait de se nommer légataire comme un premier pas dans cette direction, que le légateur nous ait choisi ou non –, mais les films des deux Desjardins suggèrent justement que Ducharme n’est pas le premier à hériter de Perrault. Chaque légataire hérite à sa manière unique, selon son positionnement, son histoire, son tempérament, surtout lorsqu’il est question d’œuvres et de pensée. Toutefois, s’il s’agit, par cet essai publié chez Écosociété, d’encourager ou de créer des solidarités nouvelles à partir ou autour de la pensée politique exprimée dans et par l’œuvre de Pierre Perrault, il me semble qu’il aurait été plus porteur et invitant d’affirmer d’emblée chercher à activer des solidarités existantes et à intensifier des affinités clamées depuis plusieurs années déjà, plutôt que de se présenter comme un pionnier abordant seul un territoire inconnu.

En ces temps sombres où les tirages rétrécissent et les choix éditoriaux se font chaque fois plus pragmatiquement, la simple publication de ce livre témoigne, à mon avis, de l’existence avérée d’une appréciable communauté de réception et d’intérêt gravitant autour du nom de Perrault. L’éditeur croit de toute évidence pouvoir vendre. En se procurant À bout de patience, le lectorat cherchera pour sa part à confirmer et à démultiplier la force que procure l’impression de possibilités d’action exprimée à la fin du poème Speak White par un énoncé constatif qui est peut-être aussi performatif : « Nous savons que nous ne sommes pas seuls. » Or, si ce livre montre bien que « nous ne sommes pas seuls » à hériter de la colère et des méthodes de Perrault, il le fait par un chemin passablement sinueux.

À cet égard, j’ai été saisi par l’ouverture de la troisième section de l’introduction. Ducharme y écrit :

On s’intéresse rarement à l’œuvre perraultienne des années 1970 et à la réflexion politico-économique que l’on retrouve dans les cycles abitibien – Un royaume vous attend (1975), Le retour à la terre (1976), C’était un Québécois en Bretagne, madame! (1977) et Gens d’Abitibi (1980) – et amérindien – Le goût de la farine (1977) et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi (1980) » (p. 23).

Je venais tout juste de revoir le cycle amérindien de Perrault et Gosselin à partir du site de l’ONF – dans des conditions matérielles plus propices que celles de mon visionnement initial de copies VHS, à l’hiver 2005 ou 2006, sur un petit téléviseur à la cinémathèque de l’Université Laval pour un travail assez moyen rédigé pour le cours légendaire Voyages dans l’économie-monde d’André C. Drainville… Surtout, par-delà mon intérêt anecdotique pour les cycles abitibien et amérindien, l’énoncé de Ducharme m’a paru faux – ou du moins, il m’a paru relever de manière primordiale d’une mise en scène, d’un positionnement de l’auteur en pionnier qui efface, pour cela, des présences réelles.

De mon point de vue d’amateur, en effet, ce champ de recherche et de réflexion me semble parcouru, arpenté, défriché même, travaillé, voire exploité – c’est un territoire habité. Au commencement d’un texte qui promet de problématiser la dépossession par le capitalisme colonial et l’impérialisme libéral, ce positionnement en pionnier m’a paru étrange. J’ai dû ralentir, sinon arrêter ma lecture pour clarifier ce qui paraitra sans doute un simple détail.

Tout tourne ici autour de l’interprétation de la rareté dont il est question dans l’expression « on s’intéresse rarement », citée plus haut. Sans compter le film Au pays des colons, il me semble qu’une quantité de textes – des mémoires et des thèses universitaires, des articles et des livres – ont été écrits et publiés à propos de « l’œuvre perraultienne des années 1970 et [de] la réflexion politico-économique que l’on retrouve dans les cycles abitibien […] et amérindien ». J’ai tenté de vérifier si cette impression était fondée.

Je connaissais déjà le mémoire de maîtrise en sciences politiques d’Amélie-Anne Mailhot, Penser l’encircularisation à travers le geste épistémologique de Pierre Perrault (UQAM, 2011), qui porte sur les rapports entre l’œuvre de Perrault et la pensée circulaire que Georges Sioui, notamment, retrouve chez plusieurs peuples autochtones d’Amérique du Nord. Cette pensée circulaire a pour caractéristique de se différencier radicalement de la pensée occidentale dominante, linéaire et hiérarchique. Il est vrai, cependant, que les films y sont considérés dans une perspective épistémologique au même titre que les écrits de Perrault. En ce sens, ils ne sont pas étudiés pour eux-mêmes – mais dans le livre de Ducharme, le sont-ils vraiment?

Pour sa part, le mémoire de maîtrise en études cinématographiques de Luc Laporte-Rainville, De la postmodernité : Pierre Perrault et la culture innue (Université de Montréal, 2012), se concentre explicitement sur les films Le goût de la farine et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi de Perrault et Gosselin. En introduction, Laporte-Rainville énonce lui aussi une certaine rareté pour situer son travail, écrivant de Perrault que

son diptyque sur les Innus a été très peu étudié dans les milieux savants. On pourrait dire que le mémoire d’Isabelle Clément (« Le goût de la farine et Le pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi de Pierre Perrault : une expérience de l’altérité ») fait presque figure d’exception dans l’univers académique » (p. 8).

Ce mémoire en études cinématographiques d’Isabelle Clément a été déposé à l’Université de Montréal en 1995. Cette exception n’en est d’ailleurs pas une, dans la mesure où Yves Lacroix, critique et sémiologue enseignant à l’UQAM, publiait en 1981 une minutieuse analyse sémiologique du dyptique dans la revue Copie zéro, aujourd’hui disponible sur le site internet de la Cinémathèque québécoise. L’intérêt « savant » pour les films de Perrault sur et avec les Innus est peut-être rare, mais il n’est pas inexistant, ni même récent.

Du côté des articles savants, justement, je connaissais « Le territoire de l’âme, l’écriture, la matière. Politique de la parole de Pierre Perrault », de Dalie Giroux, paru dans Globe : revue internationale d’études québécoises (vol. 5, no 1-2, 2012, pp. 265-285), où il est explicitement question d’une pensée politique « matérialiste libertaire » exprimée dans l’œuvre de Perrault. J’ai par ailleurs découvert l’article récent « Réel et fabulation au Mouchouânipi » de César Guimarães, paru dans le numéro 25 de Théorème dirigé par Juliana Araujo et Michel Marie. Ce numéro, intitulé À grande allure. L’œuvre de Pierre Perrault, découle d’une rétrospective et d’un colloque international sur Perrault organisé par l’association brésilienne Balafon, avec le soutien de l’Université de Montréal, qui s’est tenu à Rio de Janeiro les 24, 25 et 26 mai 2012. L’intérêt pour le rapport de Perrault au territoire et aux choses, ou à l’économie au sens large, n’est donc ni inédit, ni exclusif au Québec.

Enfin, du côté des livres, je note que Pierre Perrault and the Poetic Documentary de David Clandfield (Wilfrid Laurier University Press, 2004) contient un chapitre entier sur le cycle abitibien et un chapitre intitulé « Hunting and Survival », qui porte sur le cycle amérindien et sur le film La bête lumineuse. Je note aussi la thèse de doctorat de Daniel Laforest, qui a été publiée en livre : L’archipel de Caïn. Pierre Perrault et l’écriture du territoire (XYZ, 2010), quoiqu’il y soit moins question des films que de l’écriture proprement dite, et plus précisément de la poésie – mais Perrault ne se considérait-il pas justement comme un poète dans toutes ses entreprises créatrices, y compris dans son « cinéma de la parole »? L’ouvrage collectif Traversées de Pierre Perrault (Fides, 2009), sous la direction de Michèle Garneau et Johanne Villeneuve, argumente en ce sens en réunissant les travaux de « trois générations de chercheurs » sur l’œuvre de Perrault!

Cet inventaire partiel suggère l’existence d’une quantité appréciable de recherches sur « la réflexion politico-économique » de Pierre Perrault. Cette quantité est-elle petite, minime ou négligeable? Si oui, il est alors justifié sur le plan du savoir de parler d’une rareté de l’intérêt pour la politique des cycles abitibien et amérindien, surtout en contraste avec l’intérêt plus établi pour le cycle de l’île aux Coudres, ou même pour La bête lumineuse, ainsi qu’en contraste avec l’intérêt explicite pour la poétique de Perrault. Notons cependant que, dans plusieurs cas, l’intérêt pour la poétique est pensé et présenté comme une façon de poursuivre le travail sur une œuvre qu’on sait déjà politique… Sinon, si la quantité des recherches existantes contredit puissamment l’énoncé de Ducharme, l’énonciation d’une rareté en contexte d’abondance relative aura toutes les apparences d’un geste de pouvoir, d’un positionnement relevant de la tactique ou de la stratégie de voilement dans un champ polémique où on cherche à se démarquer, à se singulariser. Le cas échéant, on nous fera admettre que c’est de bonne guerre, comme on dit… Comment faire autrement? N’est-ce pas là la manière la plus simple et admise de soutenir la pertinence et de mettre en scène l’importance d’un travail, d’une recherche, d’un énoncé : signaler un manque d’attention, remarquer une rareté de l’intérêt, alléguer « un trou dans la littérature » et s’offrir pour y remédier? Une bonne introduction sert même précisément à cela : positionner l’ouvrage et montrer sa valeur ajoutée.

Plus généreusement, je crois que la méfiance affirmée de Ducharme envers les foules et les mouvements de masse – qu’il raconte avoir éprouvée au début de la grève étudiante de 2012, alors qu’il était chargé de cours mal-payé-mais-payé-quand-même, avant de véritablement sentir la colère et l’indignation surgir en lui face à l’ignoble Loi spéciale du 17 mai 2012 – pourrait constituer une explication suffisante de la décision affirmée de se présenter seul devant et avec l’œuvre de Perrault. En effet, l’auteur nous dit en actes qu’il laisse de côté les masses de commentaires existants, les ramassis d’interprétations qui circulent et s’entrecroisent, les monticules de gloses et de gloses de gloses qui s’accumulent. Ce geste serait celui d’un véritable philosophe, self-reliant sinon souverain, affrontant seul – nécessairement seul –, par la pensée et l’écriture, une prenante quête de vérité et d’émancipation.

À la fin de son avant-propos, Ducharme écrit en ce sens :

Dans cet essai, je prends position, je ne tente pas de me cacher derrière une prétendue objectivité ou de me jucher dans les hauteurs d’une analyse philosophique. Je me réapproprie la parole critique de Perrault avec l’espoir qu’elle nous inspire et nous aide à mieux saisir le monde contemporain. En évoquant la pensée de Pierre Perrault, je garde présente à l’esprit la rougeur du printemps 2012, la colère et l’impatience qui sont nées à ce moment et qui s’incarnent encore en moi (p. 14).

Mon souci tenace des échos et résonances, de l’inscription de ces mots dans un champ de discours existant doit peut-être être attribué à une déformation disciplinaire et professionnelle : c’est un penchant des sciences sociales, de la science politique en particulier, de lier le nouveau à l’ancien. La philosophie fait autre chose – ou du moins, la véritable philosophie, celle qui se distinguerait ainsi de l’entre-glosage scolastique « dans les hauteurs » et des vertigineux conflits de notes de bas de pages, de ponctuation et de traduction hérités de longues traditions grises et plates, fait autre chose. Une philosophie vivante, un souffle frais du large plutôt qu’un grattage obsessif de vieux palimpsestes suffocants dans des caves humides. Quelle promesse!

En parcourant le livre placé sous le patronage de poètes patriarches – dans l’ordre : Gilles Hénault pour l’ensemble, Gaston Miron pour l’avant-propos, Félix Leclerc pour l’introduction, puis Pierre Perrault lui-même pour la troisième partie, et Pierre Morency pour la conclusion –, on comprend toutefois que l’auteur (peut-être sous l’impulsion de l’éditeur) a choisi avec soin d’évoquer certaines complicités, certaines alliances et certaines affinités. Il a donc probablement aussi choisi d’en taire d’autres, s’il sait qu’elles existent.

Ducharme, en effet, ne se présente pas véritablement seul devant Perrault. Il s’inscrit dans une nébuleuse interprétative, dans un réseau d’analyse politico-économique contemporain. Dans les notes de l’introduction, outre les références à Perrault, il précise ainsi que son concept central de « dépossession » s’inscrit en filiation directe avec un livre récent de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) paru chez Lux. Il affirme aussi que son usage de la notion d’« économie de la haine » fait écho ou référence aux travaux d’Alain Deneault parus chez Écosociété. Enfin, il emprunte des statistiques sur l’accroissement récent des inégalités économiques aux États-Unis au livre Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty. C’est ce qu’on appelle se camper à gauche, bien en vue, les voiles hautes et droites.

Les références aux analyses développées au Québec et ailleurs autour des aspects politiques de l’œuvre de Perrault ont peut-être déjà été traitées dans l’ouvrage précédent de Ducharme, Une vie sans bon sens. Regard philosophique sur Pierre Perrault (Nota Bene, 2016), co-écrit avec Pierre-Alexandre Fradet, quoique la quatrième de couverture laisse entendre qu’il y est plus question de philosophes européens (Heidegger, Nietzsche, Deleuze, Bourdieu, Michel Henry et Quentin Meillassoux) que de pensée politique en Amérique du Nord francophone. Mais passons, puisque je n’ai pas lu Une vie sans bon sens. Ayant quelque peu déplié – sans les régler – les problèmes que je voyais dans l’introduction d’À bout de patience, j’ai repris ma lecture.

Outre l’avant-propos, l’introduction et la conclusion, le livre d’Olivier Ducharme sur Pierre Perrault et la dépossession se divise en trois parties et deux « entre-deux ». Chaque partie principale porte sur un cycle de films : dans l’ordre, le cycle de l’île aux Coudres, « Du bois au fer » (pp. 25-51); le cycle abitibien, « L’enclos sera prêt pour les bestiaux » (pp. 73-103); et le cycle amérindien, « Le caribou dans les fers » (pp. 123-170). Les deux « entre-deux » servent à lier les cycles les uns aux autres et à travailler certaines notions transversales. Le premier s’intitule « Aux armes braconniers » (pp. 53-72) et le second s’intitule « La grande saignée machinique » (pp. 105-122). Les chapitres sont courts (de deux à cinq pages environ), l’écriture est fluide et le livre se termine par un magnifique « Cahier photos » (c’est l’endroit du livre où Bernard Gosselin est le plus présent).

Selon l’auteur, chaque cycle de films raconte, par le recueillement et le montage des témoignages de petites gens, les conséquences à la fois historiques et quotidiennes de grandes transformations économiques sur les formes de vie au Québec. Ces transformations sont mises sous le signe général de la dépossession et ses principaux agents sont nommés : « l’ennemi », selon le mot de Perrault repris par Ducharme, c’est le système capitaliste et ses impératifs (l’accumulation primitive, la monétarisation, la recherche de la maximisation des profits, l’expropriation des moyens de production, la concentration des richesses, la modernisation technologique, etc.), doublé du système étatique qui se soumet à ces impératifs et facilite leur réalisation.

À l’île aux Coudres, la prolétarisation a suivi la fin des petites goélettes transportant le bois sur le fleuve, laissant la maîtrise de la navigation – du pays – aux grands compagnies et aux gros navires de fer et éradiquant le savoir des eaux et des embarcations des répertoires populaires. La colonisation de l’Abitibi a quant à elle échoué parce qu’elle a été pensée par l’État comme une réponse temporaire (moins coûteuse que l’aide directe) à la grande crise économique de 1929 – il n’a jamais été véritablement question d’y établir un « royaume », pour reprendre la notion centrale travaillée par Perrault. Les réserves amérindiennes ont aussi été pensées comme « camps de réfugiés temporaires », en attendant l’assimilation complète, bien qu’elles servent désormais à organiser des résistances. À plusieurs reprises, l’auteur signale que malgré le confort matériel (acheté à crédit) et les avancées techniques (accélérant le capitalisme), la situation de dépossession n’a fait qu’empirer depuis la sortie des films de Perrault. Ducharme réitère que l’horizon contemporain semble sans espoir de changement radical, y compris par la violence.

L’auteur cite plusieurs « autorités » pour soutenir ses analyses politico-économiques, dont Walter Lippmann et Friedrich Hayek du côté des libéraux (du côté du système capitaliste) et Maurizio Lazzarato, Ellen Meiksins Wood, David Harvey, David Graeber, Karl Marx, ou Pier Paolo Pasolini et Georges Didi-Huberman sur les lucioles, du côté de la critique du libéralisme. Certains noms sont étonnamment absents, comme par exemple celui du jésuite Michel de Certeau, qui n’est pas mobilisé pour penser le braconnage, ou celui de Jacques Derrida, sur qui portait le mémoire de maîtrise en philosophie de Ducharme et dont le concept de « désappropriation » et les questionnements du propre, de la propriété, de la propreté et de l’appropriation auraient pu ouvrir l’ouvrage à un horizon autre que celui d’une recherche de contre-souveraineté ou de maîtrise accrue face à la dépossession, la perte de maîtrise ou l’expropriation.

À plusieurs reprises, un livre québécois – de Jean-Pierre Charland, Les pâtes et papiers au Québec, de Louis-Edmond Hamelin, Le rang d’habitat. Le réel et l’imaginaire, ou de Jean-Jacques Simard, La réduction. L’Autochtone inventé et les Amérindiens d’aujourd’hui, par exemple –, vient supporter de très nombreux extraits des films et des écrits de Perrault. L’ensemble vient donner une « couleur locale » aux analyses générales, ou concrétiser les explications abstraites en liant ensemble le singulier et l’universel.

Fait intéressant, c’est dans la troisième partie sur le diptyque amérindien ou autochtone que Ducharme convoque le plus longuement des sources anciennes. Ces sources concernent le droit des gens (préfiguration du droit international moderne) et les débats qui ont eu trait à la légalité et à la légitimité de la colonisation des Amériques au moment de la première colonisation européenne. Ducharme convoque donc Vitoria sur le droit de découverte, le droit de guerre et le droit de commerce; Grotius sur le droit de naviguer et le droit d’occupation en terra nullius; et Locke sur le droit de propriété et la production de la valeur par le travail. Cette lecture du rapport étroit entre colonisation et capitalisme se fonde principalement sur les travaux d’Ellen Meiksins Wood en histoire sociale des idées. Ces chapitres servent à clarifier la perspective du gouvernement Bourassa lorsqu’il lança le projet hydro-électrique de la Baie-James sans consultation et fut ensuite forcé de négocier ce qui allait devenir la Convention de la Baie-James et du Nord québécois.

Un motif à la fois crucial et surprenant de l’essai de Ducharme est celui d’une des bases matérielles de toute forme de vie : l’alimentation. L’interprétation du cycle abitibien et du cycle amérindien s’articule ainsi à une réflexion sur le rapport à l’agriculture et à la chasse, et en particulier sur le rapport à la viande. Il est question de l’absence d’abattoirs en Abitibi – les bœufs abitibiens étaient tués à Toronto puis rapatriés en camion pour être mangés en Abitibi (p. 108) – et des horribles abattoirs de l’est montréalais, documenté par Perrault pour l’émission de radio J’habite une ville. Il est aussi question de la chasse au caribou avec les Innus, de la chasse à l’orignal mise en images dans La bête lumineuse et, plus généralement, de la chasse aux images.

Parmi les réflexions sur les différents rapports des groupes et des individus humains aux animaux, il est étonnant de ne pas voir mentionné ce passage remarquable du Pays de la terre sans arbre ou le Mouchouânipi, où Adéline Ashini s’indigne du fait que l’anthropologue Serge-André Crête rit du porc-épic qui vient d’être tué et dont elle va brûler les épines sur le feu. Elle demande alors en innu qu’on lui dise de ne pas manquer de respect à l’animal. L’animal est tellement goûteux que le chasseur Dominique Ashini dira à la caméra qu’il sera réservé aux Innus et que les Blancs n’en auront pas un morceau : « Trop bon à manger! »[2]

gout-de-la-farine-1Ducharme parle assez peu du Mouchouânipi. Il se concentre plutôt sur Le goût de la farine. Une expression chère à Perrault, « le goût de la farine » est à penser en opposition au « goût du caribou », selon la description que fait José Mailhot (figure centrale du diptyque amérindien) de la culture innue après « le contact » avec les Blancs (p. 152). Le goût de la farine symbolise en effet l’importance des transformations dans les formes de vie des peuples autochtones suite à l’arrivée des colons européens et de leurs descendants sur leurs territoires traditionnels. Une fois ce goût acquis, le goût du caribou manque assurément, mais la forêt devient aussi moins attirante – surtout qu’elle est simultanément transformée par l’exploitation commerciale du bois par les Blancs, ce qui empêche aussi de continuer à vivre comme avant. Perrault parle par ailleurs du « goût du Pepsi » et du « goût de la Molson », lorsqu’il parle des habitants de Montréal, par exemple. Ducharme nous rappelle ainsi que les papilles sont une force politique trop souvent négligée dans l’analyse, que la salivation et la digestion sont des processus à la fois individuels et sociaux qui mettent en mouvement ou immobilisent, qui font accélérer ou ralentir, qui orientent, désorientent ou réorientent[3]. Les Amériques n’ont-elles pas été « découvertes » par des Européens de la fin du XVe siècle qui cherchaient (entre autres choses) une voie alternative à la « route des épices » contrôlée par l’Empire ottoman?

Tout au long de son livre, Ducharme raconte les maintes déceptions de Perrault quant à ses tentatives d’intervenir efficacement dans la conscience collective par ses œuvres. Le cycle de l’île aux Coudres semble participer à une « folklorisation » de l’endroit. Le cycle abitibien est perçu comme réactionnaire car trop terrien (ou terreux) dans le Québec technologique des années 1970. Perrault désespère souvent comme Pasolini se désolait de « la mort des lucioles » (p. 174), pour reprendre avec Ducharme un motif que plusieurs contemporains reconnaîtront suite au populaire essai Survivance des lucioles, de Georges Didi-Huberman (Minuit, 2009). Malgré tout, Perrault reste indigné, en colère, jusqu’à la fin, même si cela épuise. « Il aura espéré conserver un espoir pour que la vie étonne encore et inspire la parole », écrit Ducharme (p. 176). C’est sur un appel au refus de l’uniformisation et de la vie homogène, ainsi que sur un appel à l’accroissement de la maîtrise et de la liberté que se clôt À bout de patience.

Dans son mémoire de maîtrise en histoire intitulé « Que restera-t-il de nous : Pour la suite du monde? » : une étude de la tradition et du rôle des aînés dans la réflexion identitaire de Pierre Perrault, 1956-1999 (Université de Sherbrooke, 2014), Anne Bruneau-Poulin rappelle le ton testamentaire des derniers écrits de Perrault, notamment de l’essai L’Oumigmatique ou l’objectif documentaire (L’Hexagone, 1995). Dans l’entretien avec Perrault inclus dans le deuxième volume du coffret DVD publié par l’ONF, Perrault parle d’un testament qui se cherche des héritiers (contrairement à Hannah Arendt qui parlait d’un héritage sans testament…). Bruneau-Poulin souligne qu’en 1999, Perrault semble être décédé avec l’impression que cette quête d’héritiers avait été vaine. À mon sens, Ducharme aurait pu faire en sorte de mieux montrer que cette dernière déception était infondée, c’est-à-dire que l’héritage de Perrault est déjà reçu, repris, travaillé et relancé par plusieurs depuis longtemps, que l’indifférence n’a pas été le dernier mot quant à ses interventions.

Je reste sur l’impression que ce livre s’est fait au prix de complicités et d’alliances concrètes. Sans doute faut-il les activer, les intensifier à partir de lui, plutôt que d’escompter qu’il s’en charge d’avance! À cet égard, j’aimerais rappeler la présence de Yolande Simard-Perrault, veuve du cinéaste, au lancement de la réédition de Du fond de mon arrière-cuisine (BQ, 2015) de Jacques Ferron, à la défunte Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie. C’était bien là un lieu de tissage et de transmission de la colère et du savoir. Il aurait été question d’y héberger des archives de Perrault. Qu’en est-il, aujourd’hui, de ce projet concret d’héritage mis en suspens, sinon en échec, par la crainte d’éventuels champignons?


Notes

[1] Remarque exégétique. Le choix de Gosselin, responsable des images de plusieurs films de Pierre Perrault, est rapporté par Falardeau à au moins deux moments : dans un texte du début des années 1980, « Le boxeur et le boulanger » (repris dans La liberté n’est pas une marque de yogourt. Lettres, articles, projets, Montréal, Stanké, 2000, p. 37) et dans des entretiens réalisés au tournant des années 2000, notamment avec Jean-Philippe Gravel (« Entretien avec Pierre Falardeau, réalisateur de 15 février 1839 », Ciné-Bulles, vol. 19, n° 2, 2001, p. 11). On entend aussi Falardeau raconter les reproches que Gosselin et Michel Brault lui ont adressés à propos de la laideur mise en évidence dans Pea Soup dans les commentaires audio du coffret DVD Falardeau/Poulin, À force de courage. Anthologie 1975-1995 (Vidéographe, 2004). Cette répétition à plusieurs années d’intervalle suggère que ce problème du cadrage du beau et du laid était déterminant dans la compréhension que Falardeau, qui se réclamait de l’héritage cinématographique et politique des Perrault, Gosselin, Brault et Groulx, avait de son propre travail.

[2] Dans le film, on assiste aussi à une remarquable animalisation de l’anthropologue lorsque Adéline et son mari Jean-Baptiste Ashini sont tranquillement assis ensemble sur des roches et qu’on voit apparaître Crête à l’arrière, montant lentement, très essoufflé. La grand-mère demande alors en innu à son mari : « Qu’est-ce qu’on entend souffler fort comme ça? » Suite à cette scène comique, la grand-mère dit à Crête en innu qu’ils ne le comprennent pas quand il essaie de leur parler en innu. Elle constate aussi qu’il ne les comprend pas du tout, quand ils lui parlent en innu. Crête regarde alors au loin en silence, encore un peu essoufflé.

[3] Pour une enquête auto-ethnographique sur l’alimentation sur la route entre l’Outaouais et la Côte-Nord, des gâteaux Vachon à la banique innue, voir Dalie Giroux et Amélie-Anne Mailhot, « Manger en Amérique », Cahiers européens de l’imaginaire, no 5 (Manger ensemble), avril 2013, pp. 172-176.

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