Archives de Tag: Derrida et l’Amérique

Conjurer – la déconstruction: sur une remarque méthodologique de Joseph Yvon Thériault

Par Simon Labrecque | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article commente un énoncé méthodologique du sociologue Joseph Yvon Thériault, dans Évangéline. Contes d’Amérique, à l’effet que son approche diffère radicalement de la déconstruction. Plusieurs passages d’Évangéline et de Critique de l’américanité, de Thériault, montrent plutôt que le sociologue partage certains soucis de l’« approche » que l’on associe généralement au nom de Jacques Derrida. En travaillant les différents sens du mot « conjuration », l’article propose une réflexion sur ce mot de déconstruction qui agit comme repoussoir dans certaines sciences sociales au Québec, surtout chez ceux qui ont l’impression que la « méthode déconstructiviste » domine le champ académique. Les textes de Thériault montrent aussi qu’il est plus ardu qu’il n’y paraît de « se débarrasser » de la déconstruction. Enfin, ces analyses ouvrent la voie à une réflexion sur la violence de certains gestes rhétoriques introductifs qui sont répétés presqu’automatiquement.

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Traduire la différance en portugais

Par Paulo Ottoni | traduit du portugais par René Lemieux

Depuis la conférence « La différance » prononcée à la Société française de philosophie par Jacques Derrida le 27 janvier 1968, la différance est devenue une sorte d’« emblème de la déconstruction », donnant naissance à une importante discussion sur son écriture tout comme sur la traduction de ce néographisme en d’autres langues, et particulièrement en portugais [Le texte entier est disponible en format pdf.]

La version originale de ce texte en portugais est disponible en ligne.

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Le Séminaire La bête et le souverain de Jacques Derrida, par quatre chemins

Par Ginette Michaud | cet article est disponible en format pdf

Je voudrais, avant de suivre quelques pistes du Séminaire La bête et le souverain – deux volumes d’un même Séminaire et pourtant déjà si contrastés, si différents l’un et l’autre, que cette différence même (de ton, de rythme, de traitement, d’allure de la pensée) laisse entrapercevoir à quel point nous ferons des découvertes étonnantes au cours de cet immense projet d’édition, si nous pensons aux quarante années d’enseignement de Jacques Derrida, trésor de lecture à venir tel les quarante jarres d’Ali Baba qui sommeillent et donnent à rêver –, je voudrais, donc, avant de tirer quelques fils de cette riche tessiture, commencer par faire écho à quelques propos de Marie-Louise Mallet (qui coédite avec Michel Lisse et moi ces deux volumes du Séminaire), relatifs à la question du travail de deuil, question à chaque instant présente au cœur de ce travail d’édition de ce Séminaire en tant que part autre de l’œuvre de Jacques Derrida, en tant qu’œuvre posthume. Et « posthume » – c’est bien d’une certaine façon déjà le fil rouge qui traverse tout le second volume de La bête et le souverain avec cette question de la disposition des restes et de la partition entre inhumation et incinération – est un mot qui mérite qu’on s’y arrête, car il suppose une ligne, une limite entre « avant » et « après », alors que cette limite se révèle, comme tout seuil, infiniment instable et divisible… [Cet article est disponible en format pdf.]

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Derrida on Translation and his (Mis)reception in America

By Emmanuelle Ertel | this article is available in pdf

The influence of Jacques Derrida’s work in America is vast and multifold. Since 1966 and his talk, “Structure, Sign, and Play in the Discourse of the Human Sciences,” given at a now quite famous symposium at Johns Hopkins University, Derrida’s thought has been affecting an ever growing number of disciplines in the United States, and the reception of his work in this country has been, especially since the mid eighties, the focus of numerous studies. The point of departure for my paper, though, was my observation that the impact of Derrida’s work on the field of translation in the U.S. was not, far from it, as influential as on other disciplines, and this despite the fact that the question of translation is undeniably central to Derrida’s thought. [This article is available in pdf.]

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Vers une responsabilité herméneutique de la différance

Par Maxime Plante | cet article est disponible en format pdf

La philosophie derridienne – ce que l’on a appelé avec plus ou moins de chance la déconstruction – présente un apport majeur et tout à fait original à la pensée contemporaine. La preuve en est probablement, d’une part, toute l’attention portée à son œuvre et, d’autre part, l’influence considérable que sa pensée a exercée et continue d’exercer dans divers champs disciplinaires. On ne sera donc pas surpris de voir le nombre important de chercheurs en philosophie, en théorie littéraire et ou encore en sciences sociales qui se sont appropriés l’appareil conceptuel derridien pour l’adapter à leurs objets d’étude. On peut toutefois questionner l’usage qui a parfois été fait des concepts derridiens dans leur appropriation. [Cet article est disponible en format pdf.]

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Question d’oreilles: Derrida et autres, Nipper et moi. Notes pour un écomusée

Par Robert M. Hébert | ce texte est aussi disponible en format pdf

C’est dans la métropole québécoise et, en particulier, dans le quartier Saint-Henri que se sont écrites plusieurs pages importantes de l’industrie du disque.

Jean-Pierre Sévigny, De Berliner à RCA Victor. Naissance et essor de l’industrie du disque au Canada, Gala Records, 2009.

À la mémoire de Claude Léveillée, contemporain de JD, né dans le quartier Villeray de mon enfance et adolescence — d’où j’écris.

 

His Master's VoiceDepuis deux quarts de siècle je suis fasciné par le logo de la compagnie RCA Victor : un petit chien, le museau dans un pavillon conique, « His Master’s Voice », la voix de son Maître et cette image-métaphore s’est enrichie au cours des ans. Raisons pédagogique, socio-politique, anthropologique etc… C’est Émile Berliner qui a assuré la gloire de l’animal. Berliner, inventeur du microphone, du disque horizontal et du gramophone qui avait fondé la Deutsche Grammophon à Hanovre — Nietzsche en est à ses dernières années de silence —, et la Victor Talking Machine (USA) fonde la Berliner Gram-o-Phone (un seul « m ») du Canada à Montréal en 1900. Ville aux mille clochers. Sur des photos de l’époque, on peut voir un immense panneau-réclame fixé au toit de l’usine dans le quartier Saint-Henri ; Nipper, c’est son nom, la tête sur fond de nuages. Compagnie à l’écoute (intéressée) des besoins acoustiques du lieu. On enregistre entre autres rappels « Le long du Saint-Laurent » (1920), « The Devil’s Dream » avec Jean Carignan et les Cornhuskers (1933), ou encore Alys Roby (1944) au destin tragique entre chocs électriques et lobotomie. Et son fils aîné Herbert Berliner fonde la compagnie Compo en 1918. Usine à Lachine. Avec Roméo Beaudry, auteur-compositeur, traducteur de succès américains, dénicheur de talents locaux, est créée la chanson canadienne[1]. Culture populaire. Ainsi la Bolduc née Mary Travers, ancêtre de Céline Dion. Souvenez-vous : malgré la crise, le chômage, la pauvreté, « ça va venir puis ça va venir, ne décourageons-nous pas »…

Changeons brutalement de registre sous le ciel des idées. Traduisons, transférons sur un autre support invisible, devenons truchement. Comment l’étudiant entend-il les Maîtres de la pensée (Derrida, Deleuze ou autres contrastes) dans la vallée du Saint-Laurent, ou comprend-il les variétés du discours philosophique, comment les philosophes eux-mêmes entendent-ils le gramophone de leurs contemporains, les bruits de la tradition et les haut-parleurs de l’actualité, avec quelle présence orale (aurale) assurent-ils de fait le destin de leurs écritures savantes ? Comment le meilleur ami de la famille peut-il chantonner une self-reliance accordée à la dimension inouïe de son corpus historique ? Vaste programme. Voici donc de la part d’un auteur-compositeur et interprète, quelques improvisations en gramophonie, non sans grichages ou bruits de surface sur la table tournante. Que diable, après tout, les règles de la syntaxe ou de la concordance des temps sont bonnes pour les humains, encore croyants ès grammaires. Quant à nous, peuple de chiens rechercheurs… comme dirait le zoologue Kafka dans son enclave tchèque.

 

Tympan, larynx : pour une pédagogie vibrante

C’est, je crois, le dimanche du 29 août 1971 que j’ai re-serré la main de Jacques Derrida dans le hall d’entrée de l’université de Montréal. J’avais suivi des cours à son séminaire à l’école Normale Supérieure, attiré par la critique du s’entendre-parler de la métaphysique, le silence et l’effet mortuaire de l’écriture dans La voix et le phénomène. Il était derrière une des colonnes art-déco, un carnet à la main. Cocktail-buffet à l’occasion du colloque des Sociétés de philosophie de langue française. La communication. « Bienvenue au Québec », ai-je dit. Une première pour lui. Voix douce. Demande d’informations. Le lendemain Paul Ricœur donnait la conférence inaugurale[2]. J’ai assisté à la longue conférence de Derrida « Signature, événement, contexte » sans y comprendre grand-chose : mais il prenait le contre-pied de Paul, mettait en doute la pieuse notion de communication, et terminait avec le défi d’un improbable signature, la sienne. Sympa… Plusieurs années plus tard, après un deuxième séjour en France à Chatou chez des instituteurs alsaciens à la retraite, après avoir plongé à corps perdu dans la praxis collégiale, naissante, je feuillette Marges de la philosophie (Éditions de Minuit, 1972), où la conférence au vague souvenir lointain ajoute (en remarque) sa signature courante, et JD. Mais ce qui attire mon attention, c’est le texte « Tympan », paginé en chiffres romains : n’est pas une préface à ce livre (en partie papiers collés) mais une sorte d’hyper-introduction grâce au langage d’une métaphore, l’oreille… Je prépare un nouveau cours optionnel « Philosophie contemporaine » avec des étudiants et étudiantes qui ont réussi les trois cours inscrits comme obligatoires[3]. Donné quatre fois de 1977 à 1980. Toute philo contemporaine exige d’y participer soi-même, que ce soit avec des adultes ou des adolescents de 18-19 ans. Classes de haute volée où je travaille, traduis, modernise Nietzsche et le texte du Refus global, Marcuse, Foucault politique, Deleuze, Barthes contrasté avec Wittgenstein et ses jeux de langage — un jour, les colères et accumulations esthétiques d’Arman. Opposition force et sens… À deux reprises je me sers des treize premières pages de « Tympan » avec une planche anatomique. Comment un philosophe par ailleurs compliqué construit-il sa métaphore ? Penser son autre, « luxer, tympaniser l’autisme philosophique, cela ne s’opère jamais dans le concept et sans quelque carnage de la langue » (p. vii). Invitation au carnaval. Penser la limite invite aussi chaque lecteur à affronter le réel, sous un nouvel angle ; milliers d’autres à signaler, questions de perception et de sélection de chaque oreille. Ne pas oublier le cérumen, ou le vertige de celui ou celle qui tente l’aventure… Saut de résonance via l’appareil de phonation. — Deux étudiants ont philo-métaphorisé l’appareil à partir d’une planche anatomique, ingénieux —. Jusqu’à la conclusion : avec Nietzsche et son incontournable marteau, à chacun son oreille, à chacun son enclume et son étrier au vestibule d’une fin de siècle ! Et avec sa glotte, manière de répondre, se sentir responsable de ce qu’il entend…

 

« Qui suis-je ? » à travers la rumeur

Dans La carte postale. De Socrate à Freud et au-delà (Éditions Flammarion, 1980), intéressante puisqu’elle porte sur le triangle Paris–Oxford–New York au pourtour des chevauchements un jour montréalais d’Alan Montefiore —, Derrida écrit qu’un ami canadien « dont je n’ai aucune raison de douter » lui a dit que Serge Doubrovski aurait à Montréal « voulu tirer un certain effet d’une nouvelle qu’il croyait pouvoir porter à la connaissance de son auditoire : je serais en analyse. Gonflé le mec, tu trouves pas ? » Petit air argotique. Et de pourfendre une telle hypothèse, « hypothèse, c’était son mot paraît-il, et l’hypothèse est devenue certitude au Québec », pp. 218-219. L’ouvrage fait résonner aussi d’autres rumeurs (avec la revue Confrontation) et la partie la plus originale « Envois » repose sur un fond d’appels téléphoniques, cryptés. Blancs de censure, fantasme incendiaire, etc… Au fond, à propos d’un règlement de compte à la française avec l’institution psychanalytique (y compris Lacan) sur le champ de mars québécois d’un certain gossiping, Derrida met-il le doigt sur le phénomène fondamental qui détermine depuis longtemps notre rapport à la pensée : la rumeur… Rumeur de lieux communs qui semblent inscrire chacun au cœur des problématiques universelles… Mais le chercheur sait aussi qu’il n’est plus possible de vivre dans une rumeur permanente qui ravale aux époques doxographiques à la Laërce. Que faire ? ruminer autrement. La seule manière de traverser les on-dit consiste à travailler, c’est-à-dire fracturer la chaîne d’une fausse sécurité avec des contenus différents, aérer, et peut-être découvrir, mettre à nu le processus philo-ethno-graphique qui les constitue. Moins au niveau de ce qu’ils véhiculent (personnages, idées, paradigmes…) qu’au niveau de ce qui sert à transporter leur faire-entendre sur le territoire de la belle province. Bref, en termes de débats dominants. Renversons donc l’énoncé de l’inconscient derridien et l’indignation feinte qui la supporte : « Qui suis-je et qu’ai-je fait pour que ce soit là la vérité de leur désir ? »[4] Mais Maître Jacques, sauf votre respect, votre signature s’abreuve aux bruits polémiques que vous remettez en circulation… Que notre certitude s’inscrive comme antithèse de tous ces lieux communs qui nous rendent spectateurs du tournoi philosophique des idées afin que la rumeur de notre désir puisse habiter sa langue et ses propres institutions sociales avec un minimum de dignité clairvoyante. Comme se parler ici même entre ces quatre murs, dans le blanc refoulé des yeux, nos seuls corridors aériens sous le ciel des idées et espérant que la tradition d’un certain platonisme structurel, hygiénique et christianisé n’empêche pas de donner du sens au trio « poil, boue, crasse » qui heurtait le jeune Socrate, semble-t-il[5].

 

HMV incorporées

En ces temps-là, Jean-François Lyotard rédigeait un rapport pour un client riche et puissant (le gouvernement du Québec) et sa traduction américaine allait lui assurer un avenir au sud du 45e parallèle[6], le flamboyant Michel Serres trouvait le nouveau passage du Nord-Ouest et disait adorer l’accent québécois alors que son exact contemporain Derrida, — tous deux nés en 1930 à sept semaines d’intervalle —, dans un étrange fantasme de pureté, a constamment voulu effacer cette coloration native du larynx[7], Daniel Vanderveken et compagnie s’installait dans la région trifluvienne, un autre Jacques, héros post-wittgensteinien, Bouveresse voulait se dé-franciser et couper la langue des autophages de la future French Theory, « génie américain » applaudi par le New York Times Magazine, Saul Kripke venait donner une série de trois conférences à Montréal — j’ai assisté à la première à McGill, limpide et technique à la fois, mais acharnée à des expressions bien formées. Moult agendas plus ou moins secrets, chacun spéculant sur ladite mort de la philosophie. Mes aïeux, c’était le ragtime de l’époque et les chiffonniers ne manquaient pas d’arborer fièrement leurs nippes… Été 2011. L’industrie du disque épistémo-analytique tourne aujourd’hui à plein régime, colossal, celle du disque continental itou dont le genre est branché à son deutsche Grammophon, et il y a toujours le « Best of » de l’histoire classique de la philosophie… J’imagine Nipper, les oreilles rabattues, intrigué donc depuis un demi-siècle. Pour revenir au gramophone d’Émile Berliner à Montréal, et aux diverses voix de ses maîtres, le petit terrier qui a du mordant pourrait pénétrer au fond du pavillon, japper, se métamorphoser en lion avant d’aller jouer avec des enfants, devenir carcajou, trickster — pas question alors de porter un nom de chien domestique, genre Fido —, mais puisqu’il faut assumer sa peau, autant flairer en extase cette petite phrase : « Écrire comme un chien qui fait son trou… Trouver son propre point de sous-développement, son propre patois, son tiers-monde à soi, son propre désert à soi »[8]. Ô belle ritournelle à boire, à répondre, à traduire terre à terre en mots. Sous un presse-papiers Voix de son Maître, produit dérivé. Et pour se divertir avec les talents locaux que RCA Victor aura contribué à découvrir ; du Oscar Peterson né dans le quartier Saint-Henri ou Jacques Normand, l’enfant terrible du music-hall, grand voyageur, esprit caustique, impertinent que j’ai toujours apprécié dans les années 1960 avec l’émission Les Couche-tard. « Les nuits de Montréal » (1949), « pour moi ça vaut la place Pigalle »… Quant aux archives du disque Philo, on pourra écouter un auteur-compositeur et interprète chantant un peu mezza voce, hachurée, et sur des instruments bizarroïdes ramassés dans la vallée du Saint-Laurent. « Épiphanies ». Attention ! vous mettez le gramophone en marche. C’est un vieux vinyle qu’un jeune DJ pourra peut-être s’amuser à spinner, avec une boîte de Q-tips pour les lecteurs indifférents ou sourds d’oreilles.

NB. Pour une fois, le Q des cotons-tiges ne désigne pas le Québec, ouf.

Comment entendre le miracle paradoxal de l’excès ?

Comment produire des idées sans calque, sans recette académique et sans complaisance ?

Comment écrire dans l’ironie des redondances exotiques ?[9]


Notes

[1] On pourra visiter et s’informer au Musée des ondes Émile Berliner, 1050 rue Lacasse, Montréal, tél : (514) 932-9663. Histoire financière, commerciale et juridique (brevets d’invention) très complexe. Durant l’année 2010 a eu lieu une très intéressante exposition « Ragtime et jazz à Montréal 1900-1930 », le Red light, la prohibition au sud… Sur Nipper (qui avait tendance à mordre, to nip), mort à l’âge d’un an, cf. son entrée sur Wikipédia. Race : genre terrier, en tout cas pas berger allemand ni labrador.

[2] On oublie que Ricœur a été le doyen des philosophes voyageurs ayant un pied à terre à l’Ouest dans les années 1960 (Chicago) et un des premiers à discuter linguistique, philosophie du langage (Wittgenstein, Grice, Frege, Searle) à l’intérieur de sa problématique d’alors : sauver du psychique le sujet grâce à la dimension ouverte du discours… En faisant mon énième ménage, j’ai retrouvé dans un roman de Kerouac une coupure de journal : « Paul Ricœur : la psychanalyse, les ‘beatniks’ et la recherche du sens », La Presse, 30 octobre 1965. Article signé G.M. (Gilles Marcotte) ; il y est parlé de « l’état de siège de la culture française dans le Québec », l’isolement de l’intelligentsia canadienne que Ricœur condense dans la formule « cet immense provincialisme » ; quel aura été le contraire de ce provincialisme vingt ans ou quarante ans plus tard ? Un petit cosmo-zombisme étranger à lui-même ?

[3] Sur l’atmosphère pédagogique et critique de cette époque, cf. Robert Hébert, « À l’enseigne de la raison philosophique » (1974-1975), repris dans L’homme habite aussi les franges, Montréal : Éditions Liber, 2003, pp. 95-103.

[4] Dans l’ouvrage qui se veut aussi une satire du clivage oral-écrit depuis Platon, la remarque de Derrida est datée 8 juillet 1979 ; le 23-24 octobre 1979 a lieu autour de lui à l’Université de Montréal une rencontre-événement : avec des littéraires, des psychanalystes et un philosophe québécois venu de la théologie médiévale, Claude Lévesque. JD fait office d’un texte original qui s’auto-traduit des questions-sources. Dans son compte rendu des actes du colloque publiés sous le titre L’oreille de l’autre (VLB, 1983), Heinz Weinman écrit : « On regrette un peu que les intervenants à l’écoute du sacré et de la Bible n’aient pas entendu le brouhaha des langues de Babel-Montréal, du Québec. Québec, nom étranger… Comment enfin faire de la langue d’un autre (France) sa propre langue ?… Ce fut étrangement la seule question à laquelle Derrida n’a pas su répondre », Le Devoir, 9 avril 1983. Il y en avait quelques autres avec Mahoney sur les attributs de la paternité et Bosco à propos de Plath… Par ailleurs, l’oreille de Jean-Pierre Faye avait entendu les accents d’une brasserie dès 1974, le choc du brouhaha, la parlure de Miron, non sans prophétiser : « Montréal est un lieu central du monde intellectuel », cf. « Noms de l’enclave 1960-1980 », RH, Novation. Philosophie artisanale, Montréal : Éditions Liber, 2004, pp. 106-107 ; cas montréalais qui incarnait, exemplifiait, confirmait la théorie de Change… Faye était sans doute déjà sensible à ce choc, lui qui se définissait comme un Hun à la conquête d’un nouveau monde, un lecteur sauvage, un Iroquois, « un Huron ou Algonquin idiot, qui aurait été déporté assez loin dans le désert français », cf. Le récit hunique. Essai, Paris, Seuil, 1967, p. 130 — même année et même éditeur que L’écriture et la différence de JD.

[5] Fragment revu d’une communication à l’UQTR (25 novembre 1981) intitulée: « L’ironie des commencements en philosophie québécoise : 12 cadeaux philologiques ». Dans un langage très naïf, rudimentaire, quelques autres cadeaux portaient sur les expressions s’emballer et déballer, toujours actuelles, Jacques Lavigne, Gilles Leclerc météore méconnu, la théologie des simulacres, le Dymaxion de Buckminster Fuller en carton pliable, la cicuta maculata ou « carotte à Moreau », ciguë des Socrate indigènes, l’opposition (géographique) rayonner ou dia-maîtriser, l’avenir du traumatisme-Q, etc. Mais ces objets-cadeaux nouveaux ne pouvaient rivaliser avec le palmarès (mental) de l’institution et de la rising class des contemporains.

[6] Jean-François Lyotard, La condition postmoderne. Essai sur le savoir, Paris, Éditions de Minuit, 1979. On oublie parfois que ce rapport porte sur la condition de l’enseignement supérieur et sa tolérance aux conflits, cf. Yves Bertrand, Revue de l’Association internationale de pédagogie universitaire, no 1, 1980, p. 31. Intéressantes remarques sur les « petits récits » ou la paralogie pratiquée par Roland Houde et Gaston Pineault. La traduction américaine date de 1984, avec un puissant avant-propos de Fredric Jameson.

[7] Parlant de son amour du Québec, du complexe des étudiants et collègues, « Moi, je suis du Midi de la France, et j’ai toujours eu des complexes à cause de mon accent… ce ne sont pas les Français qui se moquent de votre accent, mais les Parisiens… Et maintenant c’est la mode inverse. On adore les accents », Mario Petit, « Michel Serres : au carrefour des savoirs », Le Devoir, 20 mars 1982. Son rapport à Pierre Perrault est aussi ancré aux corps parlants, transformant leur langue. D’autre part, JD expose sa posture dans Le monolinguisme de l’autre ou la prothèse de l’origine, Paris, Éditions Galilée, 1996, pp. 76-83. Remarques affligeantes sur René Char, honte voilée des origines, omphalocentrisme presque sacrificiel… On comprend mieux l’esquive montréalaise en octobre 1979. Gros morceaux de cérumen. Il serait intéressant de déconstruire le poids de ce double bind sur les épigones québécois (oreille-larynx) dans leur recherche d’un exo-père, avec une dette à sacraliser. — De quoi pouvait s’entendre parler ces deux stars d’affiche, ambassadeurs culturels et commis-voyageurs de leur ombilic très éducation-nationale devant les paysages de sables et de mer en Californie?a

a Me revient à la mémoire un passage noté en italique et « en canadien-français » de Jack Kerouac téléphonant à son éditeur « c’est le chez eux de M. Gallimard ? », Big Sur, Paris : Éditions Gallimard, 1966, p. 186. La portée universelle d’une œuvre n’a rien à voir avec le pur héritage d’une langue. JD aurait-il été capable d’apprécier Réjean Ducharme ou la philosophie déconstructive et solidaire de Sol alias Marc Favreau, son contemporain ? Prêtons une oreille à sa tentative… par exemple, Sol sur Seine, enregistré au Théâtre de la Potinière, Kébec-Disque, 1983.

[8] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris : Éditions de Minuit, 1975, p. 33. Cette simple phrase suffit à bifurquer et à oublier tout le deleuzisme futur. Ailleurs : « Il n’y a de grand, et de révolutionnaire, que le mineur. Haïr toute littérature de maîtres. » Mais à propos du mode de subversion des langues, il note avec raison que « le chanteur canadien peut aussi faire la reterritorialisation la plus réactionnaire, la plus œdipienne, oh maman, ah ma patrie, ma cabane, ollé ollé », pp. 48, 45. Il faut savoir que le tympan de Deleuze a été marqué par « Ma cabane au Canada », chanson-culte de Line Renaud enregistrée en 1948, 1,2 million de 78 tours vendus (Grand Prix du disque), et par son bref séjour à Montréal en 1970 (si ma mémoire est bonne).

[9] Robert Hébert, « Fracture endo-coloniale. Autour d’un anniversaire et de quelques identités », La petite revue de philosophie, vol. 11, no 1, 1989, pp. 63-83, sans les 14 notes élaguées. La fracture en question est multi-frontale… Grande première dans toute l’aire francophone tricontinentale : mon texte est dédié « pour Maskou chien du Labrador ». Chien offert à Jacques Chirac en 1987 alors maire de Paris et premier ministre par Dr. Lubrina de Montréal. Je ne savais pas que le vétérinaire, très cocarde, allait récidiver pour le président Sarkozy avec la chienne labrador Estrie – manière de célébrer le 400e de Québec au nom de la Communauté Française. Les hommes de pouvoir (Mitterand, Clinton, Poutine…) affectionnent cette race serviable, loyale, active. Quelques labradors délinquants accepteraient-ils de servir d’espions, microphones plantés sous leurs molles oreilles près du crâne ? À l’écoute des petits secrets hors du placotage diplomatique.

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Derrida et l’Amérique: une traduction im-possible?

My life in the States is just a small part in my life.

Jacques Derrida, dans une scène retirée du film Derrida de Kirby Dick et Amy Ziering Kofman

Jacques Derrida semble avoir toujours eu une relation singulière avec l’Amérique. Une grande partie de son travail intellectuel s’est faite aux États-Unis – de la fameuse conférence à l’Université Johns Hopkins en 1966 à ses séminaires à UC Irvine. De même, plusieurs des grands interprètes de Derrida se trouvent aux États-Unis, formant à la limite toute une « École déconstructionniste ». Et finalement, plusieurs grandes polémiques typiquement américaines ont franchit les océans pour se disséminer ailleurs : de la critique sur l’« obscurantisme terroriste » provenant soi-disant de Foucault, mais perpétrée par Searle, à la discussion sur la fin de l’histoire (contre Fukuyama, dans Spectres de Marx), en passant par l’accusation de nihilisme (avec le débat sur Paul de Man).

Pourtant, Derrida a plusieurs fois exprimé son malaise face à l’ « américanisation » de sa pensée, de manière exemplaire dans le texte « Descontruction : The Im‑possible » (dans Lotringer et Cohen, French Theory in America, 2001) où il affirme devoir y « tirer un trait », ou encore dans le film Derrida de Kirby Dick et Amy Ziering Kofman (2002) – plus précisément dans une deleted scene – où, parlant des intentions des réalisateurs, Derrida mentionne qu’elles forcent l’importance de l’Amérique pour sa pensée : ce film, dit-il dans cette scène coupée au montage, est d’abord un film américain.

Le présent appel de textes s’intéressera à cet aspect « im‑possible » de l’américanité de Derrida, avec pour problématique centrale ce rapport ontologique entre impossibilité et nécessité dans la traduction – et ici, traduction est pris au sens large d’une transposition entre deux systèmes sémiotiques. Pour paraphraser la Genèse de Chouraqui que citait Derrida dans « Des tours de Babel » (Psyché, 1987), la déconstruction-Babel devient-elle, à l’instar de Babel-Confusion, ce lieu où se confondent nom commun et nom propre, lieu de toutes les traductions et de l’universalité espérée par toutes les « lèvres » – Déconstruction-Confusion – et en même temps celui-là même qui est appelé à être à son tour déconstruit, pour (re‑)devenir le lieu de l’im‑possible traduction ? Nom commun confondu pour un nom propre, ou vice-versa : faudrait-il penser que dans l’incertitude, le trait d’union faisant office de supplément au transport, il tire un trait, et renverse toute duplicité du nom propre intraduisible en appelant, encore et toujours, à la nécessaire traduction ?

Les contributions sur la réception et la traduction de Derrida en Amérique sont les bienvenues, particulièrement de la part des acteurs de cette traduction en anglais, en espagnol, en portugais. Sont aussi encouragées les contributions visant une théorie de la réception par le biais du phénomène de la « déconstruction », ainsi que celles prenant Derrida pour prétexte afin de penser l’Amérique, ou les relations entre les grands corps américain et européen. Nous espérons développer, par-delà le jugement de Derrida sur sa propre vie américaine, une image de la contemporanéité de l’Amérique.

Date limite pour l’envoi d’un article : 1er septembre 2011.

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