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« Six mille et deux nuits sous un ciel d’orient » de Christine Palmiéri – inédit

Extrait inédit d’un long récit poétique dont une partie a été publiée aux Éditions L’Hexagone sous le même titre.

Par Christine Palmiéri | Université du Québec à Montréal

dès l’entrée dans la médina

une moiteur chaude dans l’air

traverse les murs chaulés

une femme drapée nous accueille

et sous les yeux de ma mère qui me tenait par la main

la magie de l’Orient

vapeurs dolentes sur peaux hâlées

Vénus  Hermaphrodites   Odalisques   Médées des livres d’art de mon père   des tableaux d’Ingres    de Delacroix

coulures savonneuses   frétillantes   frémissements charnels

sinueuses arabesques qui cernent les corps de la cheville au poignet

gaines de désirs

chair maternelle

une bouffée d’air

entre les jambes    je vois

de tous les yeux de mon corps

ce que ma mère dépeint

ce que ma mère entend

les clochettes    les clapotis de l’eau

le frottement des peaux

jamais je n’ai été autorisée

jamais n’ai pénétré ces lieux magiques

ma mère y veillait

Zorha et Mina aussi

Que craignaient-elles

(et l’Orient plie sous l’aile du muezin)

puis dans l’obscurité de ma chambre

au fond du placard    une mallette

à l’intérieur   chiffons

bleus     couleur tablier

je rentre dans leurs plis

reprends le chemin de l’école

la maternelle

moment charnière

deuxième naissance

déchirement

sortie du cocon familiale

première mort

entrée dans le monde    le vrai

que de naissances pour une seule vie

première journée

non trop de bruits   de larmes   de crises    de cris

la main de ma mère serrée à lui rompre les phalanges

pas un son

une larme figée sur ma pupille

l’espoir d’un sursit

puis chacun à son pupitre

abandonné là

dans ce wagon vers la grande vie

la vraie vie commençait    là

tête     dans le col dentelé

le regard    dans l’angle du trottoir

je questionnais ma mère sur le chemin du retour

comprendre

l’émotion plein le thorax

un roc dans la gorge    panique

tous les jours seront comme  celui-ci    à vie

implorant d’une voix prête à se fêler comme un cristal de baccarat dans les mains de Mina

certains jours madame Lamy vous fera dessiner  faire des rondes ou de la gymnastique   répondait ma mère

ce n’était pas à cette gymnastique-là que je pensais mais à celle des jours

savoir     tous les jours pareils

se lever   se laver    manger    aller à l’école  travailler   retour à la maison    manger   retourner    travailler   revenir  manger   dormir  se lever  tous les jours

le poids du quotidien tombait soudain dans les bras de ma mère   moi par-dessus

nos regards se croisèrent

nous cherchions de nouveaux horizons

elle regardait le ciel

je compris l’importance du silence

accepter sans se plaindre

là-haut quelqu’un avait tracé nos voies   nos routes d’asphalte    nos chemins de croix

j’étais confuse

ils étaient nombreux là-haut qui se contredisaient

qui nous surveillaient

notre Dieu tout puissant    mais aussi   Allah    Bouddha

même Big Brother qui commençait à poindre

je devais aller à l’école Camille Desmoulins

mon père me racontait comment

ce cher Camille défenseur des pauvres eut la tête coupée au côté de Robespierre

les nobles ne sont pas tous méchants    avoir une vision large disait mon père

pourtant l’Orient se tenait loin de l’école

seulement deux prénoms   Mustapha et Halima   à l’appel sur la liste de ma classe

la vision avait tendance à se rétrécir du côté des autorités en place

j’étais bien trop jeune pour faire de la politique

mal vue de la part d’une femme

disait ma mère avec son regard doux

qu’elle savait rendre autoritaire parfois pour dire de ses yeux ce que sa bouche n’osait se permettre

le langage des yeux était puissant de ce côté de l’océan

véritable paradis de regards

les femmes se voilaient pour cacher leur bouche   fermer leur bouche

imaginez la flamme vive qui jaillissait par leurs yeux

protestations   colère   peur    tendresse    amour    inquiétudes    toutes ces crispations du visage     ces tensions    ces passions    canalisés par les yeux

vous comprenez pourquoi elles les cernent de khôl

pour en faire des écrans où défilent leur vie

et notre image     dans notre tablier bleu

nos escarpins vernis et nos chaussettes de dentelle blanche

vous vous sentez extrêmement petits devant ces yeux qui vous happent

chaque coin de rue

yeux cernés par d’austères djellabas

j’imaginai les corps qui supportaient ces yeux

les vêtements frivoles du dessous

comme pour les curés disait mon père

ne pas se laisser impressionner par les soutanes

elles cachent tant de vices

j’étais confuse

j’appris à me méfier

chaque jour   chaque pas vers l’école   je perdais de ma naïveté    c’était le chemin de la perte

la perte de l’enfance

avec une route bordée d’yeux accusateurs    désireux

d’être libre de penser

de rêver

d’imaginer dans tous les sens

il fallait respecter les sens

les directions

pas les autres sens

vous devenez girouettes entre interdits et obligations

la route tracée au fer rouge sous la plante des pieds

suivre

uniquement le sens de l’école

trop de blessures

moi qui ne protestait jamais

engoncée    attelée   tels les crucifiés se traînant sous leur croix sur les fresques de l’église du Maârif     là  j’assistai à la communion de mes cousines

vous pouvez tout empêcher    sauf   l’imaginaire de vous envoyer des images   au tréfonds de votre corps

la maternelle c’était le quotidien     l’enfer

Pour une critique de ce récit, voir Denyse Therrien publiée sur ce blog.

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« Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient » de Christine Palmiéri – critique

Critique de Christine Palmiéri, Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient, Montréal : Éditions L’Hexagone, 2011.

Par Denyse Therrien, Université du Québec à Montréal | aussi disponible en format pdf

Les femmes poètes de la diaspora méditerranéenne transportent en elle des lieux qu’en exil leur mémoire investit d’une dimension sacrée, qui n’est pas d’office reliée au divin. Leur poésie « chantante » (J. C. Pinson) les garde du désespoir du deuil de leur pays d’origine. Elles tentent d’« habiter la parole de la parole et [de] conserver la promesse du poème » (Amina Saïd, Au présent du monde). Dans Six mille et deux nuits de Christine Palmiéri, qui est née au Maroc et vit au Québec, se dessinent des tracés de lumière dans un rituel qui sourd de l’écriture et se joue entre les mots.

Ce récit poétique nous installe dans la vie matérielle quotidienne dont elle élève les gestes renouvelés au rang du sacré. Artiste en arts visuels et poétesse, Palmiéri dessine ses poèmes, traite les mots comme des couleurs et des formes. L’espace et le temps occupent déjà la page par la disposition spatiale des mots, et dire sa poésie exige des pauses, des moments d’attente pour rentrer dans les cérémonies auxquelles elle convie le lecteur ou l’auditeur. Sa plume rend des sons, des cris, des pleurs, dessine les lieux par petites touches : « nuit fendue/ l’orient plie/ sous l’aile du muezzin   coup d’octave/ la parole voûte/ les âmes   qui/ paumes chaudes/ baisent la terre  couchée avec les morts ».

Plus loin « l’heure du thé se déverse » quand « les cuivres pincent l’ouïe ». Plus loin encore, on saigne l’agneau. Le tableau est saisissant « […] rideau de chair/ la mémoire/ pluie de sang/ coule sur la terrasse ».

La poésie de Christine Palmiéri insuffle un caractère sacré aux petits gestes quotidiens, à des moments et à des mouvements de vie pourtant mille fois repris, mais investis, du fait de l’éloignement exilique et de la mémoire, d’une aura. L’enfance se redéploie, scrutée à la loupe, ramenant les lieux, les gens et les gestes. L’inconscience, ici, est oubli de soi comme être extérieur. Elle conduit à une conscience supérieure; le don efface toute différence, relie ce que les conventions sociales de classe délient. La condition exilique transforme la maison en un temple où le don prédomine sur la prière. Aux yeux de l’enfant, les servantes dans leur sarouel revêtent l’allure de prêtresses à leur arrivée à la maison : « Tamou sur la rue était une vraie cathédrale… »

Dans Six mille et deux nuits sous un ciel d’Orient, l’auteure brosse une fresque de sa vie au Maroc, de l’enfance à l’entrée dans la vie adulte. Les vivants et les morts s’y croisent. Palmiéri, vivant loin de son pays d’origine, se désespère de voir son « royaume   rétréci par les affres de la réalité », les constructions modernes qui obstruent l’univers autrefois offert aux gens sur la terrasse. Mais la mémoire lui restitue « une fenêtre   un carrelage   toute une vie », écrit-elle. Un carrelage autrefois détesté parce que froid, aujourd’hui élevé au statut d’œuvre d’art « car    voyez-vous   ses arabesques folles   courent dans mes veines   nouent ma gorge   où le bougainvillier refleurit »Le sol, qui chez les autres poètes est terre et racines, est chez Palmiéri faïence. Cela donne aux mots, à la poésie, une autre résonance.

Six mille et une nuits ne s’en tient pas qu’aux bons souvenirs de la poétesse. Celle-ci relate, à travers les dires de ses proches, des pages de l’histoire en des tableaux miniatures saisissants. Palmiéri arrive à nous faire vivre l’éveil de sa conscience politique et sociale sans jamais départir le texte du juste montant de lyrisme pour ne pas tomber ailleurs. Mais elle revient aussi à des images plus douces, avec une sensualité à fleur de peau :

C’est vrai j’oubliais Zorha
qui attend Mina
baluchon sur la tête elles m’entraînent
je glisse dans leur sillon
entre les fronces du taffetas des sarouelles…
elles se parent des voiles de l’orient couleur de pêche et de citron
ciseler de dentelles et de passementeries fines…

Palmiéri visite tous les lieux, ceux qu’elle a franchis et ceux des gens qui l’accompagnent et se rappellent. La réalité des uns et des autres, la sienne propre, qu’est-ce donc? L’auteure ne tente pas de les démêler : « Nous ne saurions dire quelles images appartenaient au réel quelles autres à l’imaginaire tant d’autres à la mémoire. […] Il n’y a pas de lieux d’appartenance au réel tout est aspiré et rangé au fond d’une boîte noire que garde la mémoire. »

Chez Palmiéri la force d’évocation du lieu, de la vie quotidienne construit un temple, appelle le recueillement, l’offrande. On sent chez elle le besoin de se relier à quelque chose de plus grand que soi, en l’épousant au plus près comme elle le fait de la langue selon des tonalités affectives qui lui sont particulières et qui révèlent une façon bien distincte d’être-au-monde, au confluent de plusieurs cultures.

Cette critique a aussi été publiée en exclusivité Web dans Le Mouton noir.

Un inédit du récit poétique de Christine Palmiéri est disponible sur ce blog.

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