Archives de Tag: Éric Hazan

« L’instant décisif. »

Critique de La dynamique de la révolte. Sur des insurrections passées et d’autres à venir, par Éric Hazan, Paris, La Fabrique éditions, 2015, 147 p.

Par Simon Labrecque, Montréal

arton912Ce court traité écrit par le fondateur des éditions La Fabrique est en quelque sorte la suite de Premières mesures révolutionnaires, co-écrit par Hazan et Kamo en 2013[1]. Si Hazan était soucieux de bâtir un véritable système de la polémologie révolutionnaire, il faudrait y placer La dynamique de la révolte avant Premières mesures révolutionnaires. En effet, l’objet du livre n’est pas la possibilité de donner suite à une insurrection en organisant ses lendemains de manière à déjouer la séquence typique « révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction », mais plutôt « le temps du déclenchement révolutionnaire, “l’instant décisif” comme disait Cartier-Bresson à propos du doigt sur le déclencheur de l’appareil photographique » (p. 15). Ce dont il s’agit ici « n’est pas l’histoire des révolutions mais celle de leur déclenchement » (p. 38); « ce livre porte sur le moment initial » (p. 61), qui se voit attribuer une certaine autonomie comme objet d’analyse car « [p]our les révolutions, il y a bien des façons de commencer » (p. 15). En identifiant des récurrences historiques et en comparant divers commencements (l’assaut d’un siège du pouvoir, l’isolement dans une ville, la vague qui se répand en cercles concentriques à partir d’une périphérie, etc.), Hazan a « cherché à repérer dans l’histoire des révolutions passées et récentes ce qui peut nous servir aujourd’hui et demain à surmonter le pessimisme ambiant et à penser l’action commune » (p. 11). Cette démarche comparatiste pousse l’auteur à déconstruire des légendes tenaces de l’historiographie politique traditionnelle. Elle lui permet également de se risquer à proposer – sans mystique performative ni dévotion eschatologique – des traductions de récits historiques en énoncés pouvant donner prise sur le présent et l’avenir. L’ouvrage invite ainsi son lectorat à produire ses propres traductions, selon les situations.

La dynamique de la révolte est divisé en six chapitres de longueur inégale : « Prologue » (10 p.), « Politisation » (15 p.), « Rapport de force » (10 p.), « Parlementarisme » (12 p.), « Avant-garde » (73 p.) et « Oklahoma » (14 p.), suivis des notes bibliographiques. Chaque chapitre traite d’une question insistante quant au moment initial des révolutions. Hazan discute d’abord les manières de poser la question, puis présente des pistes de réponses à partir de récits de révolutions passées, avant d’évaluer la pertinence de ces récits pour la conjoncture actuelle.

Dans le prologue, Hazan revient brièvement sur deux récurrences historiques identifiées dans Premières mesures révolutionnaires : le fait qu’une révolution victorieuse qui débouche sur la formation d’un « gouvernement provisoire » voit ce gouvernement s’employer « à contrôler puis à combattre la révolution, de façon le plus souvent sanglante » (p. 13), comme en France en 1848, 1870 et 1944, en Allemagne en 1918, ou en Russie au printemps 1917; et le fait que le renversement du pouvoir et la destruction de l’appareil d’État n’engendre pas le chaos « brandi comme une menace apocalyptique » (p. 14), mais plutôt « une joie collective », celle racontée par Lissagaray, Che Guevara, John Reed et George Orwell à des époques différentes.

Le chapitre « Politisation » critique l’idée commune qu’une situation de « dépolitisation » rend toute insurrection impossible. Hazan demande s’il existe un lien entre la politisation « au sens usuel du mot » et la révolte, si les insurrections passées ont « toutes éclaté dans un bouillonnement d’idées révolutionnaires », si les peuples soulevés était « toujours soudés par une commune doctrine », s’ils étaient « indemnes de ce matérialisme que déplorent aujourd’hui les maniaques du subjectif passé » (p. 20-21). Il répond par la négative en se référant au déclenchement de la révolution française de 1789 et de la révolution russe de février 1917 (p. 21-27). Celles et ceux qui prennent alors les armes ne sont pas celles et ceux qui connaissaient Rousseau ou Marx par cœur. C’est plutôt la faim et le ras-le-bol qui agissent comme déclencheurs. La « théorie » vient après. Les déclenchements de la Commune de Paris de 1871 et de la révolution espagnole de 1936 montrent aussi que « c’est de l’action commune qu’émerge la véritable politique, et non l’inverse » (p. 28). L’échec d’une révolution « Autonome » en Italie dans les années 1970-80 montre en retour que « ce n’est pas la diffusion des idées politiques qui crée le climat insurrectionnel mais la montée d’une colère qui déborde soudain les dérivatifs habituels » (p. 30). Or, ce débordement est inprogrammable.

Le chapitre « Rapport de force » remet en cause l’idée commune que « l’insurrection est impossible et c’est tant mieux car si elle éclatait, son écrasement serait inéluctable, vu le rapport de force » (p. 35). Hazan montre qu’un rapport de force n’est qu’un instantané et qu’il peut évoluer très rapidement sous l’effet d’une dynamique insurrectionnelle. Ce n’est pas l’évaluation calculatrice du rapport qui pousse à l’action, mais « une nécessité intérieure ressentie collectivement » (p. 37). Toute insurrection est « en situation d’infériorité à l’heure de son déclenchement » (p. 36). Deux éléments semblent nécessaires pour qu’elle parvienne à se développer : la mise en mouvement des « masses » et la défection des forces de l’ordre. Selon Hazan, dans les insurrections à venir l’effet boule de neige pourra être accéléré par les nouveaux moyens de communication. Les défections dans la police ou l’armée semblent toutefois plus improbables que jamais, étant donné leur nombre et leurs conditions matérielles. Hazan invite toutefois à miser sur le caractère hétérogène de ces forces, sur leurs contradictions internes, en rappelant qu’il existe aussi des rapports de domination dans la police et l’armée. Historiquement, c’est la (non) défection de la base qui a joué un rôle clé.

Le chapitre « Parlementarisme » rappelle des observations discutées dans Premières mesures révolutionnaires en affirmant qu’

Il est habituel qu’une assemblée élue dans la foulée d’une victoire révolutionnaire soit contre-révolutionnaire. Le mouvement qui a renversé le pouvoir en place n’est jamais majoritaire. Avec le suffrage universel, c’est la masse flottante qui se fait entendre, masse dont le sentiment dominant est justement l’effroi, la peur de l’inconnu, du chaos, de l’apocalypse. Elle se rassure en votant pour des hommes qu’elle connaît, des personnalités issues du régime abattu (p. 49).

Le fait que « le parlementarisme fonctionne comme fossoyeur des mouvements populaires » est illustré a contrario par le fait que les deux grandes révolutions victorieuses de l’histoire occidentale ont évité le parlementarisme : la révolution française, en particulier suite à l’expulsion des Girondins en 1793 (p. 50-52), et la révolution russe, en particulier suite à la dissolution de l’Assemblée constituante en janvier 1918 (p. 52-54). Hazan insiste : aucun parlement de gauche n’a apporté de bouleversement « dans le sens de l’intérêt commun ».

Le chapitre « Avant-garde » poursuit la réflexion sur les déclenchements des révolutions en étudiant ce qui peut sembler être la seule option pour éviter le parlementarisme : un puissant parti d’avant-garde, homogène, soudé et discipliné. Hazan souligne que la notion d’avant-garde révolutionnaire est paradoxale et qu’elle a acquis une réputation peu enviable depuis plusieurs décennies. L’étude de l’histoire des moments initiaux des révolutions permet toutefois de nuancer le rôle effectif joué par les avant-gardes. Dans plusieurs cas, les insurrections « n’ont pas été lancées ni dirigées par un parti organisé » (p. 60). Les deux exemples discutés sont la révolution russe de 1905 (p. 61-67) et la révolution espagnole de 1936 (p. 67-79). Dans plusieurs autres cas, « oui, un tel parti a bien existé et joué un rôle, mais pas celui qu’on lui attribue d’ordinaire ». C’est le cas de la révolution russe d’octobre 1917 à Petrograd (p. 80-102) et de la révolution spartakiste de 1919 à Berlin (p. 102-116). Selon Hazan, l’image du parti bolchévique qui circule encore aujourd’hui – avant-garde autoritaire, sûre d’elle, parlant d’une seule voix – est en fait celle du parti tel qu’il s’est organisé et solidifié sous le règne de Staline, surtout à partir des années 1930. La projection rétrospective de ce parti bolchévique sur le déclenchement de la révolution sert en fait l’historiographie stalinienne. En 1917, les choses étaient beaucoup plus fluides et complexes. Enfin, « [l]es insurrections ou révolutions lancées de façon volontariste par un parti d’avant-garde sont peu fréquentes » (p. 119). Lorsqu’elles ont existé, par exemple en Allemagne de 1920 à 1923 (p. 120-125) ou en Chine de 1927 à 1929 (p. 125-129), elles ont été des désastres. Dans ces deux cas, le Komintern russe semble avoir dicté sa loi aux forces locales, ce qui n’est plus guère envisageable aujourd’hui.

Le chapitre « Oklahoma » clôt le livre en discutant du monde capitaliste actuel à partir du récit du « grand théâtre d’Oklahoma » dans l’Amérique de Kafka (et non de l’attentat à la bombe de 1995 à Oklahoma City, comme on pourrait d’emblée le croire de ce côté-ci de l’Atlantique). Selon Hazan, le fait que l’histoire soit écrite par les vainqueurs n’est « pas une raison pour la lire avec les yeux d’éternels vaincus. […] La formation de forces révolutionnaires passe par la réappropriation de notre passé » (p. 133). Il souligne toutefois que des mots encombrants se tiennent sur ce chemin, en particulier les mots « république » (p. 134-136) et « démocratie » (p. 136-142). Le respect « instinctif » de ce dernier « fétiche », selon Hazan, est l’une des causes du fait que « les insurrections qui éclatent depuis quelques années dans le monde entier s’étranglent souvent au stade de grande émeute sans accéder à celui de révolution » (p. 142). Il affirme que l’histoire suggère des exemples pour repenser le modèle du gouvernement provisoire démocratique, comme celui d’un comité insurrectionnel qui se dissoudrait lui-même (p. 143). Affirmant profiter du calme avant la tempête pour songer à toutes ces questions, Hazan a le mérite de rappeler que des révolutions ont bel et bien eu lieu, que des régimes qui étaient perçus comme éternels (la monarchie des Bourbons, l’empire des Romanov, etc.) ont un jour été renversés, et que de tels renversement demeurent possibles.

En publiant des livres d’histoire critique comme La Commune de Shanghai de Hongsheng Jiang et La révolution allemande de Chris Harman, Hazan participe à titre d’éditeur à « la réappropriation de notre passé ». Dans ses écrits « polémologiques », Hazan participe à repenser ce qui est possible aujourd’hui, à partir d’un examen partiel (et explicitement partial) de l’histoire et de l’historiographie. À mon sens, ce dernier livre saura intéresser celles et ceux qui se soucient de tactique, de stratégie, voire même de logistique, ainsi que des définitions opératoires de ce qui peut constituer une victoire dans les luttes, d’un bout à l’autre du « spectre politique », des inculpés de Tarnac (entretien vidéo avec Hazan) aux professeurs de contre-insurrection. Ça donne envie de lire Lénine… et de jouer au go.


Note

[1] Note rumoristique. Nous ne savons toujours rien de l’identité de ce Kamo. Le mot signifie « canard » en japonais; c’est aussi le nom de plusieurs lieux et de plusieurs personnages, réels ou fictifs. « Kamo » était entre autres le surnom du bolchévique arméno-géorgien Simon Arshaki Ter-Petrosian (1882-1922), « maître du déguisement » et voleur de banque qui parlait très mal le russe et aurait un jour répondu à son enseignant « kamo? », mot inexistant, plutôt que « chamu? », « quoi? ». Rappelons enfin qu’en français, l’homonyme « camo » est l’abréviation usuelle du mot « camouflage ».

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

« Créer immédiatement l’irréversible. »

Critique de Premières mesures révolutionnaires, par Éric Hazan et Kamo, Paris, La Fabrique éditions, 2013, 116 pages.

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

L’art de construire un problème, c’est très important : on invente un problème, une position de problème, avant de trouver une solution.

Gilles Deleuze, dans Dialogues avec Claire Parnet, p. 7.

Tous les livres, tous les essais n’ont pas la chance – ou l’art – d’articuler un problème digne de ce nom. Il me semble que dans Premières mesures révolutionnaires, Éric Hazan (médecin chirurgien, puis écrivain et éditeur, fondateur de La Fabrique) et Kamo (dont on ne sait rien, ni même s’il s’agit d’une ou de plusieurs personnes) ont l’art – ou la chance – de construire un problème pressant qui est inextricablement théorique et pratique (si l’on tient à cette distinction). D’emblée, le titre suggère qu’il y va de la révolution. Mais puisqu’il est question de « mesures révolutionnaires », on devine qu’il y va surtout de la mise en œuvre de cette idée souvent galvaudée et méprisée mais également coriace et insistante.

Ce n’est pas la révolution – le renversement de l’ordre établi, l’insurrection elle-même – comme événement unique (plus ou moins mystique) qui fait problème, ni la révolution comme solution qu’il s’agit de justifier ou de fonder. Le problème singulier articulé par Hazan et Kamo est plutôt celui des suites concrètes, et d’abord de la possibilité même qu’il y ait des suites aux flambées émeutières signalant l’ébranlement. Il s’agit de poser le problème de la révolution moins comme celui du Grand Soir que comme celui des fameux Lendemains qui, supposément, chanteront, mais qui jusqu’ici ont le plus souvent – peut-être toujours – fait déchanter.

Les exégètes remarqueront que le plan de l’ouvrage montre bien que ce problème de l’agencement des suites est le plus crucial, le problème central. Après une très courte préface, la première section énonce en dix-huit pages que l’« On a raison de se révolter » face à ce que les auteurs nomment le « capitalisme démocratique » (p. 15). La troisième et dernière section énonce en douze pages que « Les jeux sont ouverts » en dépliant « comment nos ennemis s’arment d’ores et déjà contre le bouleversement qui menace » (p. 100). C’est la deuxième section qui constitue le cœur de l’essai, avec soixante-huit pages sous l’intitulé « Créer l’irréversible ».

Qu’est-ce que c’est, « créer l’irréversible »? Et d’abord, pourquoi – ou comment – est-ce un problème? Les révolutions sont réputées échouer en mangeant leurs enfants. Hazan et Kamo formulent la séquence typique de ce dévorement en quatre temps : « révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction » (p. 33). Ils tentent de déplacer la pensée du problème révolutionnaire de son confortable foyer habituel, l’initiation de la « révolution populaire ». Ainsi, ils remarquent que « Dans un pays comme la France, les conditions sont aujourd’hui réunies pour une évaporation du pouvoir sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système, comme décrit dans L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007) » (p. 31). Les recherches récentes d’Hazan sur la Révolution française lui permettent de faire valoir qu’une telle « évaporation » a bel et bien eu lieu en 1789 suite à la dissémination de la nouvelle de la prise de la Bastille. Selon les auteurs,

les intendants […] sont simplement partis. Ils ont vidés les lieux en laissant les clefs sur la porte […]. Il restait bien un exécutif, un roi, des ministres, mais ils ne dirigeaient plus rien, la courroie était cassée, et définitivement (pp. 31-32).

Un procès similaire s’est présenté en mai 1968, en France, mais aussi après Ben Ali et Moubarak, récemment. Toutefois, dans ces derniers cas le vide n’aura duré que quelques jours, faute d’être comblé par les révoltés, faute d’une « préparation » suffisante des suites immédiates de l’évaporation.

Le nœud du problème se situe dans l’apparente nécessité de faire suivre le premier temps de la séquence révolutionnaire par le deuxième. En effet, tout semble se jouer dans cette croyance tenace en l’idée que la révolution populaire ne peut être suivie que par l’établissement d’un gouvernement provisoire (généralement autoproclamé) capable de prendre en main la « transition », « qu’entre l’avant et l’après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable » (p. 35). Or, c’est précisément lorsque cette idée réussit à s’imposer que la révolution donne lieu à une répression des révolutionnaires les plus radicaux (pour la Révolution bolchevique, pensons aux marins de Kronstadt et aux anarchistes regroupés autour de Makhno, par exemple), puis à l’instauration d’un régime similaire à celui qui a été ébranlé. Les nouveaux élus ressembleront toujours aux anciens, selon Hazan et Kamo. C’est du moins ce qui s’est produit en France en 1848, en 1870 et à la fin de la Deuxième guerre mondiale, en Allemagne en 1918-19, et, plus récemment, en Tunisie et en Égypte.

Créer l’irréversible, c’est donc trouver « Quels moyens mettre en œuvre afin de devenir ingouvernables et, surtout, de le rester » (p. 9), « Comment faire en sorte qu’au lendemain de l’insurrection la situation ne se referme pas, que la liberté retrouvée s’étende au lieu de régresser fatalement » (p. 9). Il s’agit d’un véritable problème car

à soi seul, l’écroulement de l’appareil de domination ne suffit par à créer du nouveau. Dès le lendemain de l’insurrection victorieuse, il faudra mettre en place ce qui interdira au passé de faire retour, et au reflux de prendre la forme d’un « retour à la normale » (p. 36).

L’ouvrage propose une série de « pistes » pour commencer à penser les modalités d’une telle création de nouveau et d’irréversible. Selon Hazan et Kamo,

s’il n’est pas possible de changer en une nuit l’organisation matérielle d’un pays, l’organisation des collectivités humaines, elle, peut changer d’échelle quasi immédiatement. L’irréversible, c’est de restaurer la prise que les humains ont perdue sur leurs conditions immédiates d’existence (p. 61).

En ce sens, « pour créer l’irréversible, c’est à l’échelle locale que naîtront les idées nouvelles, que s’inventeront des solutions inattendues, tandis qu’aux niveaux supérieurs on s’attachera surtout à effacer les séquelles du monde ancien » (p. 71).

Parmi les premières mesures révolutionnaires discutées, notons l’idée de disperser les gestionnaires en vidant les bureaux dans lesquels ils se réunissent – sans toutefois s’asseoir dans les fauteuils vacants (pp. 37-38); l’idée de disjoindre travail et possibilité d’exister en ne mettant plus le salaire, et plus généralement l’argent, au centre de la vie – sans toutefois abolir l’argent immédiatement, car l’habitude est tenace (pp. 39-53); l’idée de se passer de l’État comme « organisation centrale de la contrainte » en détricotant le récit pessimiste de l’anthropologie politique (pp. 53-59), mais aussi en retravaillant l’échelle à laquelle les questions sont posées et traitées – sans succomber ni au formalisme des assemblées générales, ni à l’utopie participative des réseaux sociaux informatisés, ni à l’idéal représentatif du parlementarisme (pp. 59-79). Il importera de réarticuler les rapports avec le territoire (pp. 79-86), sans toutefois forcer un « retour à la terre ». Hazan et Kamo insistent sur la puissance du volontariat et d’une distribution équitable des tâches nécessaires : dans un hôpital, par exemple, il faudra que le nettoyage et la stérilisation soient l’affaire de tous et toutes. Ils insistent également sur l’exemple du sort réservé à la tyrannie des Trente dans l’Athènes antique pour défendre l’idée qu’il ne faudra pas – surtout pas – chercher à se venger du régime précédent par une punition collective (pp. 86-92). Bien qu’« une contre-révolution cherchera immanquablement à s’organiser » (p. 92), les auteurs invitent à faire « confiance à l’imagination collective » pour qu’elle ne rouvre pas les prisons, ni ne bannisse ou n’exécute ceux et celles qui la mèneront ou la supporteront.

Une contre-révolution est déjà en marche, si l’on considère les spectres que l’on brandit à chaque mention du terme révolution. Cet ouvrage passe outre le spectre de « la peur du chaos », qu’il tente de dissocier de « la peur de l’inconnu » (p. 36), sans toutefois les minimiser. L’idée que « l’onde de choc se propagera non par contagion […] mais par diffusion de l’ébranlement, par entrainement dans la culbute » (p. 24) est provocante. Comment cela est-il possible? Les auteurs invitent à tenter le coup! Le capitalisme démocratique est sans cesse critiqué, mais il n’est pas véritablement attaqué (p. 21). Ce livre est un brûlot car il est une invitation. Hazan et Kamo concluent : « Pressons le pas, mesurons notre puissance, rencontrons-nous. » (p. 109) Ils nous invitent surtout, je crois, à éprouver si cela se peut, si cela s’imagine, de l’irréversible et de l’irrémédiable en politique, alors que la sagesse pratique la plus élémentaire semble enseigner que, précisément, rien n’est jamais définitivement gagné – ni, peut-être, définitivement perdu.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque