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« Les rois pis les maîtres, on les passait au batte en ostie! »

Critique de Bernard Gauthier Rambo de Victor-Lévy Beaulieu, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2014, 254 pages.

Par Simon Labrecque

Comme plusieurs, c’est en regardant l’émission d’Infoman du 23 octobre 2014 que j’ai appris que Victor-Lévy Beaulieu avait publié une biographie du syndicaliste nord-côtier Bernard « Rambo » Gauthier. Le comédien Yves Jacques y lisait des extraits de l’ouvrage, écrit à partir d’entretiens réalisés par VLB avec Rambo au mois de juin 2014 et publié au début du mois d’octobre par les éditions Trois-Pistoles. Le style oratoire de Jacques, plus près de celui de la Comédie française que des parlures colorées de l’est du Québec, créait un écart comique, en particulier pour les familiers d’Infoman qui avaient pu voir et entendre des extraits du témoignage de Rambo devant la Commission Charbonneau. On connaissait son franc-parler et sa prononciation particulière des mots en « -age » : courâge, ouvrâge, maraudâge, mariâge, etc. [Erratum : voir l’addendum en bas du texte.] Les extraits de la biographie laissaient présager une lecture débordante de cette oralité singulière. Sur ce plan, le texte ne déçoit pas.

894044-lune-couvertures-proposee-pour-biographieGrâce à cette oralité, l’ouvrage se lit d’un trait, entre une poignée de tites soucisses dans l’bacon et une pelletée de tourtière a’ec du ketchup. Il peut d’ailleurs avoir une fonction similaire à ces mets, c’est-à-dire opérer un renouage avec certaines formes d’habitation ancrées creux dans le territoire laurentien. Comment vit-on ici, hors de Montréal, de Québec, de Trois-Rivières et de leurs banlieues? Tout au long du texte, VLB affirme son régionalisme et fait sentir que l’histoire de Rambo a beaucoup à voir, ou a même tout à voir, avec l’histoire de l’habitation de la Côte-Nord, région dite « ressource » dont l’exploitation tend à enrichir quelques capitalistes métropolitains tout en appauvrissant les gens de la place.

Après un premier chapitre qui raconte rapidement le peuplement de la Côte-Nord par les ouvriers francophones et les entrepreneurs anglophones, VLB raconte comment Rambo est né dans une famille qui pratiquait le braconnage depuis quelques générations pour survivre. Au moyens de petits récits contés par Rambo lui-même, on apprend qu’après une enfance et une adolescence mouvementées durant lesquelles il a développé un caractère assez « malcommode » et a dû déménager à quelques reprises en fonction des emplois disponibles dans les usines, Rambo s’est enrôlé dans les Forces armées canadiennes pour sept ans, de 1985 à 1992. Il y opérait de la machinerie lourde et participait au soutien logistique, au Canada, en Allemagne, en Norvège et au Koweït. À sa sortie des Forces, Rambo a passé quelques années dans le monde peu recommandable du commerce des psychotropes sur la Côte-Nord, puis s’en est sorti et a progressivement commencé à faire du syndicalisme en tant qu’opérateur de machinerie lourde dans le domaine de la construction.

Les derniers chapitres se concentrent sur le « syndicalisme de combat » de Rambo, ainsi que sur sa participation volontaire aux audiences de la Commission Charbonneau. Actif au sein du local 791 de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Rambo s’est fait connaître dans la sphère publique par sa participation active à la lutte contre le phénomène de la « mobilité provinciale », qui permet à des travailleurs de partout au Québec de travailler légalement n’importe où sur le territoire – et donc, par exemple, à des gens de Longueuil, de Québec ou d’Alma de venir s’enrichir pendant quelques mois à Baie-Comeau avant de repartir sans laisser de traces. Dans ce cadre, certains entrepreneurs s’assurent même d’acheter des produits de base – outils, vêtements, papier de toilette, etc. – dans leur région d’origine plutôt que sur la Côte-Nord! À ce jour, les combats syndicaux de Rambo ont principalement consistés à s’assurer de l’embauche, à compétence égale, de travailleurs locaux (y compris des membres de la communauté innue, dont il est issu) plutôt que de travailleurs de l’extérieur (qui tendent parfois à ignorer les conventions collectives, en particulier les clauses sur la sécurité et le temps de travail, afin de maximiser leurs revenus). Ces combats ont nécessité de parler – parfois avec force – aux entrepreneurs de la région et d’ailleurs, ainsi qu’aux travailleurs eux-mêmes. Ces luttes ont aussi créés des tensions entre les syndicalistes de la région et ceux de Montréal, puisque ces derniers tendent à favoriser la « mobilité provinciale » pour « leurs membres ». C’est pour faire connaître ces enjeux et pour clarifier sa mauvaise réputation de fier à bras (éventuellement disséminée par des syndicalistes métropolitains et des entrepreneurs rancuniers) que Rambo a accepté de participer aux audiences de la Commission Charbonneau.

Le livre de VLB donne à penser la complexité du rapport entre le travail salarié et l’habitation du territoire. Il le fait sur un mode passablement héroïsant, dans le mesure où Rambo est présenté comme un homme exemplaire qui est parvenu à lutter efficacement contre l’exploitation capitaliste des régions ressources, malgré, ou même grâce aux effets délétères de cette exploitation sur sa propre vie quotidienne. Par ce récit, on rencontre bien sûr la question pérenne d’une complicité aliénante entre le Capital et les syndicats qui tentent de l’humaniser sans toutefois le renverser. Il y va d’une lutte entre « les Grands » et « les petites gens », entre « les rois pis les maîtres » d’un côté et « le peuple » de l’autre – de quelque chose comme une guerre de classes, mais mise sous le signe du pragmatisme politique des petites victoires concrètes, plutôt que sous celui de l’idéalisme radical d’une grande Fin du Capital.

Bien que je recommande sans retenue la lecture de l’ouvrage, je me dois en terminant de souligner l’inclusion d’une série d’erreurs factuelles regrettables (outre les coquilles) dans cette biographie qui fait souvent l’effort de mettre en contexte les événements qu’elle raconte. Lorsque VLB narre le passage de Rambo dans les Forces armées canadiennes, il écrit ce paragraphe sur son retour de la base d’Edmonton et son déploiement en Allemagne :

Malgré son endurance, Rambo n’a pas été mécontent de rentrer à Valcartier après quelques jours passés en permission à Port-Cartier. Il avait à peine mis les pieds à la base qu’on lui apprenait qu’on l’envoyait en Allemagne, en compagnie d’un bataillon de soldats. Les Américains y avait une base militaire, à Lahr, sur la rive droite du Rhin, donc en République fédérale d’Allemagne qu’ils occupaient avec les alliés anglais depuis la fin de la Deuxième Grande Guerre. Pour leur part, les Russes s’étaient appropriés tout l’ouest allemand et en avait fait la République démocratique d’Allemagne. Berlin avait subi le même morcellement; en fait, la ville avait été coupée en deux, l’est étant sous l’autorité des Américains et de leurs alliés, et l’ouest sous la férule des Soviétiques. Un grand nombre de Berlinois de l’ouest ne voulant pas être sous la coupe communiste fuyaient vers Berlin-Est. C’est pour les en empêcher que Staline fit construire en une nuit le Mur de Berlin, symbole de « la guerre froide » entre l’Empire communiste soviétique et l’Occident démocratique (p. 115-116).

L’autorité de l’auteur est telle que j’ai douté, à la lecture de ce paragraphe, d’avoir méconnu jusqu’à ce jour le sens de la division Est-Ouest en Allemagne entre 1945 et 1990. Or, c’est bien VLB qui commet l’erreur d’inverser l’Est et l’Ouest dans le paragraphe cité : la République fédérale allemande était à l’Ouest et la République démocratique allemande était bien à l’Est. De même, c’est vers Berlin-Ouest qu’on passait pour fuir le régime communiste, et non vers Berlin-Est, qui était sous l’autorité soviétique! La majorité de l’Allemagne est par ailleurs située sur la « rive droite du Rhin ». Enfin, la construction du mur de Berlin à partir de la nuit du 12 au 13 août 1961 n’a pas été ordonnée par Staline, dans la mesure où celui-ci est mort à Moscou le 5 mars 1953.

On s’efforcera de ne voir là qu’une inattention sans conséquence de la part de VLB ou de ses collaborateurs, mais espérons que les faits seront corrigés dans les prochains tirages. Il y va en effet de la confiance qu’on peut accorder au récit dans ses moindres détails. Pour une biographie qui se veut une invitation à la lutte politique, ce type de détails importe.

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Les zones d’occupation alliées dans l’Allemagne post-1945, avec la zone soviétique (rouge), la frontière allemande intérieure (ligne noire en gras) et la zone d’où les troupes britanniques et américaines se sont retirées en juillet 1945 (mauve). Les limites provinciales sont celles de l’Allemagne de Weimar avant l’arrivée au pouvoir des nazis et avant l’établissement des états fédéraux (Länder) contemporains.

 

Addendum (5 janvier 2014)

Un lecteur me fait remarquer avec raison que ce n’est pas Rambo qui prononce les mots en « -age » de façon particulière, mais bien Ken Pereira (voir la vidéo ci-dessous). Mes excuses pour cette erreur factuelle!

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Entretien avec Catherine Voyer-Léger sur son livre «Métier critique»

Entretien avec Catherine Voyer-Léger, accordé à Blaise Guillotte, Montréal | il fait suite à la critique du livre Métier critique publié précédemment

Blaise Guillotte : Dans votre livre Métier critique, il est évidement question de la critique culturelle, mais il me semble que l’objet principal de cet essai est la parole publique. Une parole publique qui peine à s’exprimer. La première question qui me vient à l’esprit est : est-ce que cette parole a déjà eu un espace? Devant cette question, il me semble qu’on se retrouve devant un paradoxe.

Il n’y a jamais eu, ou du moins rarement (je ne suis ni historien, ni sociologue), autant de production cultuelle, autant d’accessibilité à la culture qu’aujourd’hui. Et pourtant (c’est précisément là le nœud de votre essai à mon sens), la parole sur cette production semble causer problème. Il y a également à côté, le phénomène des « niches » que vous exposez, une spécialisation du discours sur la culture, qu’on retrouve surtout sur le Web. Comment s’articule alors tout le côté public de la parole dans cette étrange dynamique contemporaine?

L97828944879071Catherine Voyer-Léger : Il me semble que ce que notre espace public perd, c’est un rapport à l’exigence. Je crois que ça vient aussi d’une mauvaise compréhension de la démocratisation. Plutôt que de tenter de rendre disponible le plus d’expériences possibles au plus grand nombre, nous tentons de mettre en place une expérience qui conviendra au plus grand nombre. Dans les médias en particulier, ça se traduit par une uniformisation des contenus et un culte au « grand public » que je définis dans mon livre comme un « réduit statistique ». Ce grand public n’existe pas, il est une lubie, mais tout le monde le cherche.

Je crois donc effectivement que nous perdons quelque chose. Ça ne veut pas dire qu’un espace idéal a déjà existé, mais qu’il y a réduction d’espace. La disparition de la Chaîne culturelle, la transformation progressive du Voir, la disparition de pages dans le cahier Livres du Devoir, les capsules de plus en plus courtes à la radio, la disparition des longues entrevues. Tout cela, c’est une perte pour une certaine parole publique qui cherche à voir en profondeur.

Je lisais quelqu’un récemment qui affirmait que nous n’avons jamais vécu dans une société aussi consensuelle. Ça me semble absurde de dire ça. Nous avons vécu dans des sociétés bien plus consensuelles que maintenant, il y a moins d’un siècle encore. Des sociétés où la dissension menait à une marginalité bien plus radicale. En fait, il est étrangement assez facile de défendre des points de vue divers aujourd’hui. Ce qui est devenu très difficile, c’est de défendre une parole qui ne se déploie pas dans les mêmes formes. En gros : on peut bien ne pas être d’accord, mais il faut que les deux camps l’exprime en deux minutes. Et surtout que votre lettre ouverte ne fasse pas plus de 750 mots.

Ce contexte plus général, c’est aussi celui que subit la critique. Réduction et uniformisation des formes : listes, palmarès, formules toutes faites. C’est d’autant plus facile de réduire la critique à cela que nous avons réduit la culture à un projet individuel de consommation. Regardez la défense d’Airoldi pour son émission « Quel âge me donnez-vous? » : si ça ne vous plait pas, changez de chaîne. La même ligne a été repris par plusieurs. Ça prouve exactement ce que j’avance : on défend une vision de la culture basée uniquement sur le choix individuel, comme s’il n’y avait aucune autre portée à la culture. Quand ça vient des libertariens, je comprends la logique. Quand ça vient de gens qui, de l’autre main, défendent l’idée qu’il faut financer collectivement la culture, je comprends moins.

Pour ma part, je crois au financement public de la culture justement parce que je crois que la culture est bien plus qu’un choix de consommation individuelle. Et c’est exactement pour ça – parce qu’elle est à la fois reflet et vecteur de valeurs, parce qu’elle porte une vision du monde, parce qu’elle est au cœur des représentations et donc du vivre-ensemble – qu’il faut qu’il existe un discours qui la réfléchit.

BG : Il y a beaucoup de choses dans ce que je vous dites. Tout d’abord toute cette marchandisation de l’art et de la culture. C’est troublant (et je suis bien d’accord avec ce diagnostique) car il me semble que c’est précisément l’art et la culture qui sont les remparts, les foyers de résistances contre l’uniformisation et la marchandisation du monde. Je me souviens d’une « belle » expression de Baudrillard : « L’insignifiance de l’art », en ce que l’art aujourd’hui, ne « signifierait » plus rien au sens profond du terme, qu’il ne renverrait plus à rien d’autre qu’à lui même. Je ne suis pas aussi pessimiste que Baudrillard, mais je suis du moins tout aussi inquiet.

La critique de la critique que vous faites m’apparaît donc plus comme l’exposition d’un symptôme d’une maladie bien plus grave dont nous discutons en ce moment. Cela est en grande partie dû à la marchandisation de l’art (et de la parole!) qu’entraîne le capitalisme sauvage de notre époque. L’« expertisation » fait partie intégrante de ce problème dans une optique de division du travail où chacun est « à sa place ». L’on retrouve très bien cela dans le monde intellectuel. On est rarement écrivain ou philosophe si l’on ne possède pas le diplôme qui s’y raccorde. Cette spécialisation des milieux intellectuels et artistiques, qui s’inscrivent dans un champ quelconque, avec une parole confinée à un petit cercle, empêche sûrement une parole publique plus vivante. On se retrouve ici devant l’importante question que vous posez : d’où parle la critique?

CVL : Je suis tout à fait d’accord avec votre lecture. La disparition de la critique est symptomatique de tout un système qui roule dans le même sens, système clairement lié au capitalisme. Ce qui tue la critique, c’est l’idée d’un art-produit, donc capitalisable et individualisé. En même temps, cette question de l’expertisation me pose un problème théorique. D’une part, je comprends la crainte de la surspécialisation et je vois tout à fait le danger d’une démocratie gérée par des spécialistes. D’autre part, je trouve qu’on assiste (paradoxalement) à la disparition de certains discours spécialisés dont nous aurions bien besoin, cette espèce de « démocratisation » mal comprise, que je dénonce dans mon livre, et qui présente toute parole comme équivalente.

J’avoue manquer d’outils pour trouver une réponse à ce paradoxe. Est-ce lié aux domaines? Dans les domaines scientifiques et économiques, c’est tout aux spécialistes. Dans les domaines culturels ou pédagogiques, par exemple, on refuse une parole spécialisée. Comme si des champs de la vie relevaient nécessairement du « gros bon sens », tandis que d’autres, inaccessibles au commun des mortels, devaient être réservés.

BG : Puisque nous parlons des « experts » et des « spécialistes », je dois avouer avoir un peu sourcillé quand vous citez Robert Lévesque dans les critiques spectacles. Certes, il était très connu, mais il me semble que Lévesque était probablement un des critiques les plus cultivé et intègre qui soit!

CVL : Je ne vois pas de contradiction entre le fait de faire de la critique spectacle et d’être rigoureux. Et là, réfléchissant à cela, je m’en suis voulu de ne pas avoir pris la peine de définir clairement ce que j’entendais par « critique spectacle ». Pour moi, ce qui caractérise la critique spectacle, c’est la personnalité du critique, pour ne pas dire le personnage du critique. Permettez une anecdote… Pendant le tournage de l’émission Premières vues sur la critique, j’étais en présence de trois critiques de cinéma – Marc Cassivi, Manon Dumais et Nathalie Petrowski – à qui l’animateur a demandé « Êtes-vous un personnage? » Ils ont leur propre perception de cette question, mais, pour ma part, il me semble évident que Marc et Nathalie sont devenus des personnages bien plus que Manon. Qu’est-ce qui explique cela? J’aurais tendance à dire que leur contexte de travail, comme chroniqueur dans un quotidien qui mise beaucoup sur la personnalité des journalistes, offre une partie de la réponse. Mais nous pourrions alors nous demander : est-ce La Presse qui crée des personnages ou est-ce qu’elle engage des gens qui ont la personnalité pour faire davantage de la critique-spectacle?

Je ne dis pas ça pour comparer ces gens à Lévesque, mais simplement pour mettre en évidence qu’il n’est pas clair pour moi ce qui pousse un critique à commencer à devenir un personnage et à faire un show. Chose certaine : pour moi, Lévesque, pendant ses années au Devoir, faisait clairement un show. Et le mépris était un des instruments de ce spectacle. Je l’admire beaucoup et je lui reconnais la rigueur dont vous parlez, mais je n’accepte pas le mépris comme un instrument intéressant de critique et je trouve qu’en fin de course il était écrasé par son personnage. Quand je le lis aujourd’hui, je le sens moins préoccupé par le « son de sa propre voix ».

D’ailleurs, si je devais comparer Lévesque à quelqu’un, ce serait à Georges Privet. Sans doute le meilleur critique de cinéma actuellement en exercice au Québec (en termes de rigueur). Mais Privet n’est pas un personnage. Et on voit d’ailleurs qu’il restera sans doute discret toute sa vie et ne marquera pas l’esprit du grand public comme d’autres gens plus exposés peuvent le faire.

BG : Au final, faut-il revoir notre conception du « métier critique ». En d’autres mots, votre livre est-il un plaidoyer pour un retour à une critique plus « traditionnelle » ou à une redéfinition du sens et de l’œuvre du « métier critique » ?

CVL : Je ne sais pas si j’appelle à une redéfinition de la critique telle qu’elle se pratique dans les grands médias, mais je pense que j’appelle à une prise de conscience. Certaines réflexions sont nées après le livre (ce qui concorde avec mon retour aux études). Je suis assez fascinée par le fait que les réflexions théoriques du XXe siècle, réflexions qui ont changé assez radicalement la façon dont on envisage la critique dans son sens universitaire, aient si peu d’emprise sur la critique « grand public ».

Pour ne donner qu’un exemple, comment l’idée que l’auteur est mort peut-elle avoir eu si peu d’impact sur les grands médias? Peut-on imaginer comment l’auteur – dans ses recoins les plus privés ou les plus anecdotiques – pourrait être plus qu’il ne l’est déjà, souvent au détriment du texte, au centre de toute couverture médiatique de la littérature. L’auteur est loin d’être mort…

Je fais un détour simplement pour dire que j’entendais récemment le sociologue Joseph Yvon Thériault dire dans une table ronde que les « déconstructivistes » sont maintenant hégémoniques. J’ai un peu sursauté parce que ma lecture est assez inverse. Je lui ai demandé : « Hégémoniques où? Hégémoniques dans certains départements de l’UQAM? » Ma lecture de l’espace public c’est plutôt que les pensées critiques en général ont bien peu de prise sur le sens commun qui continue à avancer dans une approche foncièrement essentialiste. En termes esthétiques, c’est aussi dire que nous demandons à la critique de dire le vrai sur une œuvre, ce qui évidemment, nous mène nécessairement à l’affrontement et à la confrontation.

Mais tout ça, je le dis dans mon livre sans le dire vraiment.

BG : Vous parlez des réflexions théoriques du XXe siècle ce qui m’amène à vous dire que j’ai senti un parcours intellectuel et sociologique très rigoureux dans votre définition de la critique, qui n’a peut-être pas « sa place » dans ce genre d’ouvrage, et je ne dis absolument pas ça dans un sens péjoratif, ce n’est pas un travail académique. Peut-être ici pourriez-vous nous éclairer sur votre filiation théorique pour comprendre la critique? Est-ce plus Barthes, l’école de Francfort, les romantiques?

CVL : C’est sans doute la question la plus importante. Et aussi la plus importante critique qu’on puisse me faire.

Je ne sais pas s’il y a dans ce livre un parcours rigoureux, mais il n’y a pas un appareillage théorique conscient. Ce n’est effectivement pas un ouvrage universitaire, mais je suis quand même formée à une certaine école qui n’a pas toujours assumé ses sources et se balade entre Bourdieu et l’école de Francfort, qui plonge vers le postmodernisme, qui ramasse Barthes au passage. Tous des auteurs que je connais mal ou trop peu, que j’ai lu dans une autre étape de ma vie il y a plus de dix ans, sans les comprendre vraiment. Que je recommence à lire maintenant, en les comprenant sans doute un peu mieux, mais pas toujours. À la limite, sans doute que l’auteur qui m’a le plus marquée est Edward Saïd, principalement son ouvrage Covering Islam puisque c’est plutôt dans ces préoccupations que je nageais à l’époque.

Je suis habitée d’un certain nombre de convictions qui émanent d’une vague théorique. Tout cela n’est pas précis, ni même rigoureux je dirais. Je crois à la construction. Je me bats pour qu’on accepte, dans un espace plus large que le seul espace universitaire, l’idée d’une construction par le discours, le symbole, la marque, le geste. Une position foncièrement anti-essentialiste, disons. Cela teinte toute ma vie. Ma vie privée, ma vie de travail, ma vie intellectuelle, ma vie culturelle. C’est ça qu’il y a au cœur de ce livre. Pour moi le discours sur l’art doit être considéré comme légitime parce que c’est par lui qu’on admet que l’art n’est pas un « donné ». Et ceux qui portent ce discours doivent prendre conscience du rôle qu’ils jouent à cet égard et des catégories qu’ils mettent en jeu dans leur évaluation. Ils ont une chance inouïe d’avoir cette plateforme pour pouvoir discuter d’objets culturels souvent importants et il est pour moi douloureux de voir parfois qu’ils passent complètement à côté de cette chance. En se contentant de résumer l’histoire, par exemple, et donc de présenter l’œuvre comme un objet fermé, au sens unique et linéaire.

Reste que la grosse critique qu’on peut faire à cet ouvrage c’est de n’avoir pas fait de place à une mise à nue d’un appareillage théorique, d’une prise de conscience de ce qui m’habite justement. Ce n’était pas mon objectif, ça aurait peut-être dû l’être. On peut me le reprocher. Je vis très bien avec ce reproche. Je vis moins bien avec un certain mépris qui semble sous-entendre, sans jamais le dire complètement, qu’un tel discours contribue à la médiocrité ambiante. Je ne crois pas que ce soit le cas. J’essaie, vraiment très fort, à travers tout ce que je fais et avec la force qui est la mienne – celle d’une vulgarisatrice – de faire avancer ces convictions qui sont les miennes auprès d’un plus large public. C’est ce que je fais aussi dans mon travail féministe. Ceux qui concluent de mes lacunes théoriques que je suis une idiote, j’aime mieux ne pas savoir ce qu’ils pensent du reste de leurs concitoyens. Je serais une idiote si je me prenais pour une théoricienne. Ce que je ne suis pas et ce que je ne prétends pas être.

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La critique comme parole. Prélude à un entretien

Critique du livre Métier critique, de Catherine Voyer-Léger, Québec, Septentrion, 2014.

Par Blaise Guillotte, Montréal

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Métier critique, par Catherine Voyer-Léger

Faire la critique d’un essai sur la critique, comme mise en abîme, en voilà toute une. L’exercice pourrait sembler périlleux, comme l’exercice de Catherine Voyer-Léger me semblait l’être au départ. Comme à l’habitude, je n’ai fait aucune recherche préalable à la lecture de cet essai. Lu aucun communiqué de presse, écouté aucune entrevue avant d’avoir terminé l’ouvrage et d’écrire ces lignes. Deux craintes dès le départ : me retrouver devant un livre détruisant la critique culturelle au Québec et ce, sur un ton académique sanglant. Les ponts entre le « discours » académique et une critique culturelle plus « populaire » sont très difficiles à faire et il est trop souvent d’usage (et trop facile) d’utiliser le premier pour ridiculiser le second. Ce piège, Catherine Voyer-Léger l’évite de façon brillante, tout en nous exposant les problèmes, les défis et les bons coups de la pratique journalistique québécoise dans le domaine de la culture de manière limpide et rigoureuse.

Notons ici que cet essai, précisément, ne porte pas sur la critique académique, mais bien sur la critique « populaire », celle qui a comme objectif de rejoindre un public plus large, que l’on peut lire dans les grands quotidiens comme La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal, sur les grandes chaînes télévisuelles ou radiophoniques, ou encore sur d’importants blogues que l’on retrouve sur le Web. Une critique nécessaire, vitale à une société, mais qui ne semble pas être en très bonne santé. Pour ce qui est du diagnostique, l’auteure vise juste. Certes, les problématiques communes sont abordées : petitesse du milieu qui implique une (trop grande?) promiscuité entre artistes et critiques, diktats économiques (cotes d’écoutes, nombre de lecteurs, de clics), concentration de la presse, pléthores de blogueurs qui remettent en cause le statut journalistique professionnel, etc. Ces enjeux de la critique, Catherine Voyer-Léger les aborde avec les nuances nécessaires pour ne pas dresser un portrait apocalyptique de l’état de la critique au Québec.

La réflexion est cependant poussée plus loin dans le cadre de cet essai. Autrement, le livre serait resté dans ce qu’il est convenu de dire lorsqu’on s’interroge sur la question de la critique culturelle au Québec. Le chapitre 2 porte en ce sens un titre évocateur : « D’où parlent les critiques? » Le critique, bien qu’il se doive de prendre une certaine distance avec l’œuvre qu’il décrit (et même le public auquel il écrit), n’est pas hors-de-l’œuvre, ni même hors-de-l’œuvre-dans-le-monde. Il est partie intégrante des mouvements esthétiques, culturels, sociaux qui traversent l’œuvre et sa position de journaliste. Il peut avoir été « formé » à telle ou telle école artistique, être dans un cercle où tel mouvement esthétique est plus dominant qu’un autre. Tout cela vient jouer sur le jugement du critique (ne nous arrive-t-il pas parfois d’aimer un film « pour la critique » simplement parce qu’il serait bon ton de crier au génie pour un film hors-norme et qui ne s’adresse pas au grand public?). Son discours s’inscrit dans un « ordre du discours » qui le dépasse tout en l’imprégnant. Le critique a donc comme double tâche de critiquer l’œuvre et d’inscrire cette critique dans une autoréflexivité de sa parole. « La critique n’échappe pas à la tendance du milieu médiatique à contourner l’autoréflexion comme si ça ne la concernait pas » (p. 49).

La critique est dès lors abordée tantôt comme objet discursif, mais aussi « sous l’angle des rapports de pouvoir entre les acteurs qui la font, à commencer par les institutions médiatiques et culturelles » (p. 23). D’un côté donc, la critique comme texte et de l’autre, le métier critique du point de vue des acteurs. Théoriquement, cette distinction est profondément chargée, mais il est malheureusement difficile de savoir de quel côté l’on se trouve lorsqu’on parcourt l’essai en entier.

Malgré les reproches qu’elle peut faire au métier de critique contemporain, on constate vite qu’il y a urgence en raison de l’importance de garder une critique vivante et intelligente. Car la critique, dans une communauté, n’est pas qu’un outil promotionnel ou complaisant de la culture. Elle a un rôle de médiation et de dialogue. Elle n’est pas que simple jugement esthétique se limitant à « ceci est bon/beau » ou « ceci est mauvais/laid », elle ouvre un dialogue entre ce que l’œuvre et l’artiste ont à dire sur le monde et comment elle est reçue. « Une œuvre est toujours un discours sur le monde et, à ce titre, elle peut être entendue, débattue, remise en question ou encensée. » (p. 146-147) La critique est donc surtout une affaire de parole publique, une parole qui explore la culture dans tout ce qu’elle exige de vivre-ensemble.

Sur la question de la parole publique, il m’apparaissait que Catherine Voyer-Léger avait beaucoup de choses à dire qui restaient en suspens, le manque d’espace et de temps expliquant aisément la chose. Les quelques lignes de ce billet ne font qu’exposer une parcelle des thèses et théories de l’auteure. Je me propose donc de partager bientôt un échange avec Catherine Voyer-Léger sur l’état de la parole publique au Québec, et du rôle que peut y jouer la critique.

L’entretien sur la critique avec Catherine Voyer-Léger est maintenant disponible sur Trahir.

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« La place Émilie-Gamelin hésite entre le zoo et l’aire de combat » Sur les méditations urbaines de Simon Harel

Critique du livre Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin de Simon Harel, Presses de l’Université Laval, 2013, 186 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin, par Simon Harel, PUL, 2013.

Quel intérêt peut porter un littéraire à la place Émilie-Gamelin? Que lui offre-t-elle? Des récits. La place Émilie-Gamelin grouille d’histoires, voilà pourquoi Simon Harel, professeur de littérature comparée, lui consacre un livre en entier. Écrire sur un tel espace urbain lui permet de réfléchir à la condition d’artiste et à l’itinérance, mais surtout au lien entre la littérature et le génie du lieu. Cette expression, énigmatique, qui traverse l’ensemble des méditations haréliennes, sert à nommer la manière singulière par laquelle un espace est habité. « En fin de compte, le génie du lieu est un être inflexible, […] la volonté de recréer un espace de toutes pièces est en butte à des obstacles de taille. » (38) Loin d’exposer le génie de la place Émilie-Gamelin – ce qui serait en quelque sorte un geste à la fois réducteur et prétentieux – Harel présente comment des élites bien-pensantes ont tenté d’aménager ce lieu à partir d’une vue de surplomb et comment, à l’opposé, des artistes ont tenté de s’imprégner de celui-ci et d’y participer.

Harel refuse de faire une étude de cas de type sciences sociales. Il choisit plutôt une forme libre, qu’il nomme « méditations urbaines ». Le propos de l’auteur dévie ainsi fréquemment et le sort de la place Émilie-Gamelin est parfois éclipsé au profit de considérations plus générales sur la mobilité, la culture et la littérature. Le livre comporte malgré tout plusieurs éléments intéressants d’analyse sociohistoriques, notamment à propos du réaménagement de la place au début des années 1990. Il cite par exemple Mario Masson, une des architectes paysagistes ayant travaillé à ce projet, qui explique ainsi les idées derrière la simplicité de l’aménagement du parc : l’esplanade rappelle la montagne plantée, le plan incliné reprend l’idée d’un flanc du mont Royal, tandis que la place minéralisée, au bas, suggère la ville quadrillée qui a effacé les traces de son passé et rappelle la dureté du quartier Centre-Sud (22). Harel critique moins ces idées délirantes que la manière par laquelle elles furent mises en place. Rapidement le projet est passé de l’embellissement au nettoyage. Tout d’abord, le 30 avril 1996 la place acquiert le statut officiel de parc, ce qui resserre les règlements municipaux restrictifs s’appliquant à celle-ci, notamment en ce qui a trait à la fermeture durant la nuit. Plusieurs arrestations ont alors lieu durant l’été 1996 afin de satisfaire les commerçants du secteur et faire cesser le prétendu climat d’anarchie qui y règne. Point culminant de la campagne d’assainissement, 78 personnes sont arrêtées dans la nuit du 29 juillet lors d’une occupation pacifique qui visait justement à dénoncer le traitement réservé aux jeunes et aux itinérants qui habitent la place (31).

Ces événements rappellent à Harel un autre incident trouble enfoui dans les profondeurs de la mémoire collective montréalaise. Quelques jours avant le début des Jeux olympiques de 1976, le maire Drapeau fait démanteler sauvagement, en pleine nuit, les installations créées par une soixantaine d’artistes le long de la rue Sherbrooke. Corrid’art voulait prendre le contrepied des murs de carton et de bois placés par l’administration Drapeau devant les affreux terrains vagues, les maisons incendiées et les zones peu fréquentables, et montrer, à l’aide de sculptures et de montages photographiques, l’envers du décor (127). L’idéologie éco-sanitaire et l’exaltation d’une festivité exclusive ne datent pas d’hier.

Selon Harel, grâce à un ensemble de pratiques, l’espace public est de plus en plus saturé d’injonctions qui rendent difficile d’y bouger sans but précis. Où règne la circulation affairée, la mobilité sans but, qu’elle soit celle de l’artiste ou du sans-abri, est radicalement refoulée dans les marges. La créativité, tout comme l’itinérance, côtoie constamment la violence. Harel n’est cependant pas sans savoir qu’il existe d’énormes différences entre l’errance imposée, celle que subit une personne sans ressources, et celle, plus ou moins choisi, de l’artiste vagabond. Or, selon lui, la créativité implique de se placer, non pas dans une situation confortable de bohème petite-bourgeoise, mais dans une situation de tension, de remise en question, de choc et, ultimement, d’être en porte-à-faux des injonctions des bien-pensants. Ainsi, la création peut participer au génie du lieu.

ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

« Hécatombe sur la place Émilie-Gamelin », ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

À l’opposé, l’hyperfestivité et ses corollaires, le branding et l’évaluation marchande de la créativité, sont les ennemis numéro un d’Harel. L’espace montréalais – le nouveau Quartier des spectacles en premier lieu – ordonne à ses citoyens d’être festifs, en suivants des tracés et des horaires bien délimités. L’hyperfestivité est la forme la plus récente de cette attitude, constamment reproduite, qui consiste à repousser à la marge les indésirables. Harel donne l’exemple de l’ATSA, l’action terroriste socialement acceptable, afin d’illustrer ce qu’il a en tête quand il parle d’artistes qui participent au génie du lieu. Il faut aller en deçà de la culture lettrée, à la rencontre de la culture d’en bas. Il faut, dit Harel de manière un peu caricaturale, aller se promener sur la Main (le boulevard Saint-Laurent) d’en bas, celle au sud de la rue Sherbrooke – « il y a là un génie du lieu qui possède tous les traits de la malfaisance » (132) – plutôt que la Main d’en haut, celle du luxe et du clinquant, là ou la culture se consomme confortablement entre deux discussions d’affaires. L’ATSA, en organisant État d’urgence, cherche la rencontre entre l’art et la culture souterraine montréalaise qui prend place dans des endroits comme la place Émilie-Gamelin. Selon Harel, « l’ATSA est un théâtre de l’ordinaire, de la rue, des marges qui sont laissées, à ces hommes et ces femmes, qui ne peuvent même plus habiter la rue, parce qu’ils sont arrêtés, condamnés, assujettis à des règles de séjour au cœur de nos villes. » (148) Le temps carnavalesque n’est pas ici le produit de l’arasement illusoire des petites et grandes violences de la ville, au contraire, il est produit par le sentiment d’urgence qui nous assaille quand ces violences deviennent visibles. Le participant est alors amené à se demander : qu’est-ce qui se produit dans la place Émilie-Gamelin? Quelle vie l’habite? Quels types de liens sociaux s’y tissent et s’y désagrègent?

Ceci étant dit, la forme « méditations » permet beaucoup de liberté à Harel. L’auteur se met de l’avant, il raconte par exemple son passage récent à Tokyo, et discute de références littéraires qui le touchent et lui font penser à la place Émilie-Gamelin, comme l’œuvre d’Hubert Aquin ou le groupe de création littéraire Vice Versa. Ce jeu de références est parfois productif, il attire, fait penser ou choque. Cependant, en contrepartie, le propos devient parfois plutôt trivial. Harel parle de l’épouvantail Richard Florida avec sa classe créative comme enjeu de la compétition entre les grandes villes, du quadrillage de l’espace disciplinaire exposé par Foucault, de la ville globale de Saskia Sassen, tout cela sans réelle profondeur. Ce qui intéresse Harel, c’est moins l’évolution de Montréal du point de vue de l’économie politique, que de celui de la condition de la culture. Et il semble faire preuve d’une profonde ambivalence face à l’avenir culturel de Montréal. La tertiarisation de l’économie est une opportunité qui pourrait se transformer en boîte de Pandore. Montréal est déjà bien placé sur la scène internationale. Elle est un pôle de créativité dans des domaines comme la musique ou le multimédia. Or, comment relier cette créativité au génie du lieu, c’est-à-dire à l’aménagement et l’habitation de l’espace? Plusieurs grands projets ont animé Montréal dans les dernières années. Si Harel semble assez favorable au projet de la cité Angus, il l’est beaucoup moins face à celui du Quartier des spectacles. Il discute aussi du projet avorté de casino dans Pointe-Saint-Charles. Loin d’être foncièrement contre, il croit au contraire que celui-ci aurait pu être une opportunité de créativité et de rencontre. Cette position est pour le moins surprenante, quand on sait que ce projet a été bloqué en partie grâce à l’action de plusieurs groupes communautaires et mouvements sociaux du Sud-Ouest de Montréal.

En somme, les méditations haréliennes se butent à une série de questions abyssales, voire un paradoxe insoluble : comment relier les récits d’en bas et les grands projets culturels ambitieux? Comment ancrer les événements culturels d’envergure dans le génie du lieu? Comment faire de la tertiarisation de l’économie, non pas le triomphe de l’hyperfestif, mais la multiplication des espaces de création? Comment faire de Montréal un espace de rêveries, de mobilité sans but et de créativité? Est-ce même possible? Probablement pas, pas complètement. Car, pour Harel, la culture est essentiellement un espace de tension : « Il s’agit d’envisager la culture comme l’expression pluraliste d’un rapport de forces, d’une zone de tension positive. » (108) En ce sens, la place Émilie-Gamelin est un espace culturel, car elle est n’est pas qu’un espace de représentation pétrifiée elle est aussi « une aire de combat où se joue l’essentiel d’une prise de parole qui n’est pas du semblant. Car quelqu’un perdra, quelqu’un gagnera » (65). L’inaccomplissement, l’inassouvissement, le dysfonctionnement et l’affrontement apparaissent ainsi, dans la perspective harélienne, comme les sources de la narrativité de la vie.

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Légitimité linguistique dans l’évolution du français au Canada

Critique du livre Méchante langue. La légitimité linguistique du français parlé au Québec, de Chantal Bouchard, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Nouvelles études québécoises », 2011, 171 p.

Par Caroline Mangerel, Montréal

Méchante langue, par Chantal Bouchard.

Cet ouvrage donne suite à un essai précédent de Chantal Bouchard : La langue et le nombril : une histoire sociolinguistique du Québec (Montréal, Fides, 2002) dans lequel l’auteure examinait le discours métalinguistique québécois de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950-1960. Elle concluait de cette étude que les Québécois ont au sujet de l’expression française au Québec une très mauvaise opinion, qui suit la courbe de l’image identitaire, reliée notamment à l’impuissance politique et au déclassement social.

Le présent ouvrage creuse les causes et les conséquences de cette relation complexe, relisant les événements, les contextes, les débats et les acteurs qui, depuis 1763, ont façonné ce rapport des Canadiens français à leur langue. Cette étude historique analyse les textes de grammairiens canadiens-français qui, vers la deuxième moitié du XIXe siècle, assistent et participent à ce rapport. Chantal Bouchard propose en outre une étude linguistique fouillée, notamment sur l’évolution de la prononciation telle qu’elle est abordée et débattue dans les ouvrages de l’époque, s’attardant sur la prononciation de chaque phonème et la position prise par chaque grammairien sur la question.

Entre 1763 et 1840, la langue française au Québec perd sa source directe d’influence par sa séparation d’avec la France. Une grande partie de la classe supérieure et éduquée quitte le territoire au moment du changement de régime, ce qui contribue sans doute à la prédominance de la langue populaire au détriment de la langue normative à partir de ce moment. L’écart entre les français du Canada et de la France vient en réalité surtout d’une évolution rapide en France, après la Révolution, évolution que les Français du continent américain, désormais dépourvus de relations suivies avec la mère-patrie et ayant de surcroît fort à faire avec l’influence anglaise, ont peine à suivre.

Méchante langue offre un tableau de l’évolution du français au Canada, autant dans son usage populaire que dans ses normes et aussi bien dans une perspective grammaticale que dans les détails de la phonologie répertoriés selon le milieu, la région et le corps de métier. Ces derniers sont dépeints à travers les ouvrages descriptifs et prescriptifs de penseurs de l’époque, tout particulièrement ceux qui prennent part à la polémique de 1842 entre Thomas Maguire et Jérôme Demers sur l’anglicisation du français au Canada et les « locutions vicieuses » (entre autres soucis) à éliminer. S’ils ne s’entendent véritablement que sur la nécessité de proscrire les anglicismes, les parties prenantes du débat de 1842 sont aussi généralement d’accord, à plusieurs exceptions près, sur l’importance de parler comme les Parisiens instruits. Cependant, il leur est justement difficile d’évaluer cette façon de parler – en particulier la prononciation – qu’ils veulent établir comme la norme, étant donné leur distance d’avec les salons parisiens. Articles, essais, grammaires et traités font l’objet d’une critique bien étayée soulignant notamment la réception suivant leur publication ainsi que les relations et débats entre les grammairiens, lexicologues et pédagogues les plus actifs de l’époque, notamment Michel Bibaud, Étienne Parent et Jean-Philippe Boucher-Belleville. Plusieurs références seront faites à la Société du parler français, fondée en 1902, et à ses fondateurs, notamment Jules-Paul Tardivel.

Le dernier chapitre consiste en une analyse linguistique reposant d’abord sur la prononciation, puis sur le vocabulaire. En plus d’un bon nombre de phonèmes à l’usage controversé pour les grammairiens de l’époque, certaines formulations et expressions populaires sont également analysées. De plus, une grande partie de ce chapitre est consacrée au vocabulaire : aux néologismes qui s’immiscent dans la langue au fil du temps, notamment les anglicismes, fortement critiqués par Maguire comme par tous les autres grammairiens, les archaïsmes et provincialismes (malgré que, gadelle, picote), mais aussi les emprunts aux langues amérindiennes, « en vertu du droit des Canadiens français de nommer des réalités nord-américaines qui leur sont exclusives » (p. 133). Maguire établit entre autres une liste de locutions vicieuses : se greiller, se revirer de bord et surtout l’infâme embarquer dans sa carriole. Ce chapitre permet de se faire une idée des préoccupations linguistiques de l’époque, dominées par une inquiétude provenant de sa distance d’avec la « mère-patrie » renforcée par l’absence de relations avec celle-ci, en plus d’un poids démographique de plus en plus faible face au Canada anglais. Il permet également d’entrevoir les contradictions qui existent dans l’imposition d’une norme linguistique au Canada français.

D’une écriture aussi loin du jargon qu’il est possible, le texte est en outre égayé par de nombreuses citations de Narcisse-Eutrope Dionne, auteur d’Une dispute grammaticale en 1842, Le V.G. Demers vs Le V.G. Maguire, Précédée de leur biographie (Québec, Typ. Laflamme & Proulx, 1912), qui illustre par de piquants échanges entre penseurs une étude d’une lecture par ailleurs très agréable. L’idée principale de cet ouvrage en est une de légitimité. Celle de la langue proprement dite, bien sûr, et sa remise en question par des générations successives de Canadiens français de plus en plus éloignés de la métropole. Sans pouvoir ni prestige, ils associent leur identité à la langue qu’ils parlent, décrite tantôt comme anglicisée, tantôt comme désuète, et même comme vicieuse. La question de la légitimité est d’ailleurs poussée plus loin, jusque dans l’idée de la culpabilité. Le grammairien Jules-Paul Tardivel soulignera en 1901 que les Canadiens français ne sont pas coupables d’avoir déformé leur langue. Cette recherche de culpabilité sous-tend les discours sur la langue et en particulier les débats sur les mérites comparés des locuteurs, en l’occurrence les Canadiens français qui, à la suite de leur défaite de 1763, vivent un purgatoire identitaire dont ils sont présumés coupables.

Si cette absolution est le début d’une acceptation qui se solidifiera tout au long du XXe siècle, la légitimité est néanmoins encore loin d’être atteinte. Avec son cortège d’aliénation et de sentiment de dépossession (p. 163), le débat continue, sous des formes diverses, jusqu’à aujourd’hui.

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La société contre-attaque

Critique de l’ouvrage collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), Athéna, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal

Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), La Fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Athéna, 2012.

La fin de la société : voilà un débat qui passionne sociologues et penseurs tous azimuts depuis quelques années déjà. Les auteurs Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert dressent dans le collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique un portrait des positions entourant ce débat. Du moins, c’est ce qu’on annonce d’entrée de jeu et on se doute que l’aventure est colossale. Cependant, à la lecture de cet ouvrage, mieux vaut aviser tout de suite le lecteur qu’il se trouvera plutôt devant un collectif d’auteurs qui refusent cette fin de la société. Il s’agit ici d’un collectif critique sur la critique du concept de société. Petit bémol qu’il m’apparaît important de souligner vis-à-vis du titre et de l’introduction de l’ouvrage. Cela étant dit, il faut quand même souligner la rigueur et la générosité de la grande majorité des auteurs. Même si l’objectif semble bien de restituer au concept de « société » ses lettres de noblesse, on ne tourne pas les coins ronds face aux critiques. Les auteurs les abordent avec intelligence, finesse, respect et ouverture, allant même jusqu’à remettre en question, par moment, leurs propres théories.

Qu’on soit d’accord ou non avec les propos et l’entreprise de ce collectif, force est d’admettre qu’il est rigoureusement écrit, étoffé, structuré et accessible à ceux qui, comme moi, ne sont pas des sociologues de formation, mais qui en connaissent certaines bases. En dépit de toute ma bonne volonté, il m’est impossible de résumer ici dans les détails tous les textes qui comportent chacun leurs nuances et subtilités. Je ferai donc un survol des trois parties telles que divisées par les initiateurs du collectif.

La première partie de l’ouvrage dresse un portrait des critiques du concept de « société ». Le seul texte écrit de la plume propre aux critiques est celui, inédit, de Bruno Latour et de Michel Callon : « Pour une sociologie relativement exacte ». Ce texte, écrit en 1983, porte sur les problèmes que posent l’utilisation du concept de « société » dans une sociologie des sciences et techniques, distinguant ainsi une étude du « social » et de l’« association » :

Le lecteur comprend enfin pourquoi nous choisissons l’étude des sciences et des techniques ou, par définition, sont toujours recomposées, redéfinies, réassociées, les entités sociales ou naturelles par lesquelles les acteurs peuplent le monde (p. 66).

Malheureusement il s’agit là du seul texte écrit de la main propre d’un critique du concept de société, les autres textes étant plutôt des critiques des critiques, même si ces dernières sont très bien amenées et construites. De la critique de la « sociologie de l’ordre » de Touraine en passant par Bauman et les problèmes que posent la mondialisation, la remise en cause de l’État et de la Nation, les écueils du concept de « société » sont fort bien explicités dans les textes de Jonathan Roberge, de Simon Lavoie et de Jean-Sébastien Guy.

La deuxième partie est consacrée à un retour en arrière, aux classiques, détour nous permettant de mieux situer le concept de « société » dans son histoire et de voir sa pertinence aujourd’hui. Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas des experts de la sociologie, ce passage par les Durkeim, Weber et Dewey est le bienvenu. Par contre, on reste un peu surpris devant la tentative de Dominique Morin de réhabiliter une science positive universelle de la société dans son article « Penser la liberté humaine en société » :

Puisque l’animal humain le devient toujours par une vie psychique associée à celle des hommes, et dans le monde formé par leurs associations, le projet individualiste d’une réalisation de soi et de son bonheur doit être repensé en sociétés, nous dit sa sociologie [celle de Durkheim]; et son accomplissement ne peut tendre l’universel que par un travail des sociétés sur elles-mêmes ralliant les volontés de leurs membres (p. 143).

Malgré tout ce qu’on a pu écrire sur le nationalisme depuis quelques années, force est de constater qu’il est loin d’être mort et qu’on aperçoit même un regain de vie de ce dernier un peu partout dans le monde, et ce, même dans notre propre cour au Québec. À l’aide de Weber, Elke Winter (« Une sociologie sans société ») tente d’analyser « les termes de ‘communauté’ et de ‘société’, dans leur construction sociale et leur historicité propre, [puisqu’ils] permettent de mieux saisir l’oscillation entre les perspectives organiques ou ethniques, d’une part, et les tendances pluralistes ou dynamiques, d’autre part » (p. 13).

La troisième partie a pour objectif de redonner au concept de « société » ses lettres de noblesse tout en nous mettant en garde contre les dérives d’une critique de celui-ci, en s’appuyant notamment sur les thèses de Freitag, Habermas, Mauss et Castoriadis. Une des critiques les plus fortes d’une possible fin de la société vient de la plume de Joseph Yvon Thériault (« Fin de la société, cosmopolitisme et démocratie? »). En effet, cette fin de la société ne signifierait rien de moins que la fin de la démocratie : « Peut-être est-il vrai que la société soit largement une construction des Modernes. Mais cette construction est quelque part intimement liée au déploiement de la démocratie moderne. » (p.237) Le sujet autonome et créateur tel que décrit par Touraine d’un côté et les théories du cosmopolitisme et de la mondialisation de l’autre sont tous deux des menaces à la démocratie et la société. Stéphane Vibert, quant à lui, dans son texte « Une sociologie sans société est-elle possible? » tente d’allier sociologie et anthropologie dans le cadre d’un programme holistique structuré pour penser le concept de « société » :

Le concept de « société » ne saurait pourtant disparaître aussi facilement à cause du volontarisme épistémologique de ses contradicteurs : pour preuve, ils doivent aussi – tout critiques soient-ils – se débattre avec la question de l’appartenance irréductiblement culturelle et politique des acteurs à des mondes de sens, qui ne forment pas uniquement des arrière-plans neutres et interchangeables, mais structurent de façon intrinsèque les perceptions, cognitions et évaluations sous-jacentes quotidiennes (p. 275).

Nulle question de remettre en doute ici la pertinence et la force théorique de ce collectif. Que l’on soit d’accord ou non avec les propos énoncés dans les quelque 275 pages de l’ouvrage, il faut reconnaître qu’il n’y a ici aucune place à la paresse intellectuelle ou la complaisance. C’est ainsi qu’on peut mettre à la table d’essai des idées et des arguments et les inscrire dans une question plus large et profonde. Cependant, on aurait aimé plus de textes provenant d’auteurs qui critiquent directement le concept de « société », plutôt que des résumés d’auteurs qui, malgré leur générosité, ne s’accordent pas avec cette même critique. Ainsi aurions-nous été plus près d’un réel débat, pourtant annoncé dans le titre.

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Classé dans Blaise Guillotte

Pensée complexe et féminisme français

Critique du livre Les féministes blanches et l’empire de Stella Magliani-Belkacem et Félix Boggio Éwanjé-Épée, Paris, La Fabrique éditions, 2012, 110 pages.

Par Emmanuelle Caccamo | Université du Québec à Montréal

Les féministes blanches et l’empire de Stella Magliani-Belkacem et Félix Boggio Éwanjé-Épée

« Le féminisme français est en crise » ouvre impétueusement l’essai de Stella Magliani-Belkacem et Félix Boggio Éwanjé-Épée intitulé Les féministes blanches et l’empire. L’ouvrage critique part en effet du constat que le féminisme hexagonal doit être fortement repensé en termes théorique et stratégique. Et pour cause, héritier du lourd passé colonial, le féminisme français s’est structuré autour d’un impensé ayant notamment pour conséquence de multiples instrumentalisations à des fins proprement racistes et néocoloniales. La thèse du livre s’attache à montrer que l’absence de réflexivité sur le terrain perpétue non seulement la « mission civilisatrice » propre aux idées coloniales, mais également crée des connivences de fait entre des groupes progressistes et racistes, pourtant logiquement opposés. Il suffit de remonter à la fin du XIXe siècle, première vague du féminisme avec les suffragettes, pour ensuite observer la dynamique de la seconde vague des années 1970, afin de comprendre comment le traitement discursif des notions de sexisme et de racisme ont permis des collusions d’intérêts et que la lutte pour l’égalité homme-femme en vienne, encore aujourd’hui, à légitimer à la fois une supériorité blanche occidentale sur les femmes non-blanches – de même que sur les hommes non-blancs – et une islamophobie. Le problème dont traite l’essai est double : il se pose dans le détournement sémantique des thèmes féministes et homosexuels par les partis politiques de droite et d’extrême droite comme de gauche; il se pose au sein de l’ensemble de la lutte féministe qui reproduit une hiérarchie de domination avec à sa tête un mouvement blanc institutionnalisé qui, par son hégémonie et malgré son but universaliste, prive largement de parole les féminismes non-blancs.

La figure de l’« occident éclairé » opposée à un « orient chaotique » héritée d’un orientalisme lointain semble difficilement se défaire dans l’imaginaire français. L’amnésie, l’aveuglement et le manque de volonté militante de se repenser à l’aune de l’histoire est ainsi ce qui est dénoncé ici. Les auteur·e·s illustrent les nombreux amalgames racialisants scandant le développement du féminisme et exemplifient à foison les pratiques consistant à plaquer les modèles intellectuels et moraux occidentaux sur des systèmes aux traditions et cultures hétérogènes, voire incompatibles. Sous couvert de l’« égalité des sexes », émergent principalement des figures stéréotypées d’hétérosexismes et d’oppression de la femme fréquemment amalgamées à la religion musulmane et aux populations arabes. Illico presto ces images sont récupérées par les partis politiques à des fins électorales et font la joie du Front national.

Au sein de la lutte, une hiérarchisation des groupes s’opère et met en place un étouffement des voix porteuses de thématiques ou d’approches différentes de celles privilégiées par ce que les auteur·e·s nomment à juste titre un « féminisme hégémonique »; le débat sur le voile et la burka en est un parangon. Ce féminisme blanc dominant, regroupé autour d’associations à l’instar de « Ni pute, ni soumise » ou encore « Osez le féminisme! », se place proche des pouvoirs politique et médiatique et monopolise l’agenda militant et de fait la scène discursive. Focalisé sur les questions législatives républicaines, cet ensemble agit en vertu d’une alliance forte et internationale contre l’oppression des femmes. Cependant, les référents français – qu’il s’agisse de notions telles que le droit, la laïcité, la morale, la religion ou encore la sexualité – ne sont aucunement questionnés et recontextualisés par ces groupes féministes. L’économie de signification française est transposée sur des groupes non-blancs sans tenir compte de leurs spécificités culturelles, complexités et histoires. Et cela dans une occultation totale de l’histoire impériale française. Double contrainte, le mouvement hégémonique parle pour ces groupes dans une volonté émancipatoire tout en se positionnant contre eux, car les privant d’espace et d’autodétermination. En d’autres termes, le privilège blanc est bel et bien d’actualité. Les auteur·e·s rappellent par exemple que le mouvement féministe noir porté par la « Coordination des femmes noires », pourtant créé en 1976, a été éclipsé de la mémoire militante et de la recherche universitaire jusqu’à il y a peu. Mais l’ouvrage ne s’en tient pas au féminisme, il questionne tout autant les groupes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuel·le·s, trans) dans leur rapport aux luttes contre l’homophobie à l’étranger. À titre d’exemple, le cinquième chapitre nous rappelle le poids du colonialisme concernant l’imposition d’une identité binaire hétérosexuel/homosexuel sur des pratiques sexuelles africaines dites homo-érotiques. Qui plus est, ces pratiques n’ont cependant rien à voir avec les définitions blanches occidentales qui, bien entendu, divergent selon les localités. Autrement dit, classer et simplifier discursivement pour dominer constitue une partie de l’impensé.

Qu’on se le dise, bien que déplorable, le constat n’est pas funeste : les essayistes mentionnent certains efforts effectués par le féminisme hégémonique dans une perspective intersectionnelle, c’est-à-dire qui vise à prendre en compte dans un même combat des situations très diverses (couleur de peau, statut étranger, orientation sexuelle, handicap, etc.). Cependant, l’intersectionnalité monolithe et consensuelle n’est pas a priori une bonne réponse au malaise français. Elle se trouverait au contraire dans la multiplication et le respect de la diversité des voix marginales en vue de coalitions durables et lucides. Les marges doivent elles aussi accéder au centre du jeu de pouvoir, nous dit-on. Mais pas seulement, la surdité et la prise de parole « au nom de » doit à présent laisser la place à une déconstruction des pratiques en vue de transformer les bévues du passé en savoir.

Quoique parfois provoquant, c’est avec intelligence que ce livre met en lumière ce qui est difficile à entendre et à voir d’autant plus lorsqu’on est militant·e féministe ou LGBT ou encore tout simplement français·e. Chaque page donne une petite solution à la « crise » actuelle : elle revient sur l’histoire et déconstruit les faits avec perspicacité et discernement. Une humble lecture consistera à saisir avec générosité la perspective choisie par les auteur·e·s, celle de prendre le temps d’avoir une pensée réflexive, de remodeler les grilles d’analyse et d’aborder les stratégies futures à la lumière des connaissances. Il conviendra de se rendre compte de ses propres erreurs de pensée – souvent bien enracinées. Celles-ci apparaissent massives en prenant un peu de recul, d’autant plus lorsqu’on réside comme moi à l’étranger, de surcroît au Québec franchement avancé en matière de luttes et d’études féministes.

Toutefois, la critique que je formulerais à l’encontre du livre concerne l’accessibilité au savoir. Que tous les groupes sur le terrain, les prépondérants en premier, fassent un détour par la théorie et travaillent à la déconstruction des idées préconçues certes. Mais faut-il déjà en avoir les moyens. Le savoir n’est pas à la portée de tous les individus, ceux-là même que l’on a privé de penser qu’ils pouvaient penser. Relire Rancière et s’intéresser au fonctionnement des Universités d’éducation populaire suffit à rendre clair que l’accès aux connaissances est malencontreusement aussi une affaire de classes sociales. Ainsi, la courte conclusion manque un tant soit peu de complexité au sens où les féministes universitaires, les différents types de travailleuses ou encore les femmes politiques faisant partie d’associations semblent mises dans le même panier. On comprend bien que les auteur·e·s s’adressent principalement aux groupes hypermédiatisés. « Pensez, déconstruisez », leur donne-t-on comme conseil facile. Mais se pose-t-on la question de savoir qui sont ces femmes? D’où viennent-elles? Puisque la solution se trouve dans l’éducation, la conclusion mériterait peut-être d’être étoffée dans une optique un peu moins élitiste (je n’ose pas dire bourgeoise). Tout en gardant son cap, la thèse gagnerait sûrement à repenser la notion d’éducation qu’elle propose en réponse.

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Classé dans Emmanuelle Caccamo

« Projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité. »

Critique de Théorie du drone de Grégoire Chamayou, Paris, La Fabrique éditions, 2013, 368 pages.

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

En publiant la Théorie du drone de Grégoire Chamayou, les éditions La Fabrique poursuivent leur effort soutenu pour disséminer les travaux critiques de jeunes chercheurs qui tentent de forger de nouvelles armes pour penser les reconfigurations contemporaines des modes de domination. En 2010, Chamayou y publiait Les chasses à l’homme. Histoire et philosophie du pouvoir cynégétique, où il énonçait qu’il importe de supplémenter l’analyse du « pouvoir pastoral », symbolisé par Abraham et décrit entre autres par Michel Foucault, d’une analyse du « pouvoir chasseur » symbolisé par Nemrod, premier roi après le Déluge et grand chasseur devant l’Éternel. Dans Théorie du drone, le chercheur en philosophie au CNRS poursuit ses travaux sur les technologies politiques en prenant pour objet la nouvelle arme dans laquelle l’État-chasseur contemporain se rêve, s’exerce et s’éprouve comme tel. Il réussi à théoriser le drone et ce qui se joue dans le voisinage de cette arme, de façon porteuse et nuancée.

Les recensions déjà parues semblent unanimes : il s’agit là d’une analyse brillante, engagée et riche, d’une puissante réflexion critique, d’un livre stupéfiant, remarquable et remarqué, d’un ouvrage marquant et nécessaire. Les annonces récentes sur l’acquisition de drones par l’État français ont sans doute participé à donner une visibilité singulière à ce livre de philosophie. (J’allais écrire « ce petit livre de philosophie », car ses quelque 360 pages se dévorent et ses dimensions physiques font qu’il tient presque dans la poche. Mais si le livre est petit, la philosophie y est d’une grandeur certaine.) Des entrevues avec l’auteur ont été publiées sur les sites de Télérama le 18 mai et de Libération le 19, alors qu’un drone faisait la une de la version papier le 20. En avril, Chamayou présentait déjà une partie de son argumentaire dans Le Monde diplomatique, montrant que le drone est une réponse au kamikaze. Ces jours-ci, alors que le président Obama vient de réaffirmer que les drones sont là pour rester, qu’ils constituent un aspect essentiel de l’arsenal étatsunien dans sa « guerre juste » – qui consiste essentiellement en une autopréservation –, le chercheur en philosophie va à la rencontre des publics citoyens pour dire sa théorie et en débattre. Parler des drones, mais aussi tenter de penser le drone, comme pratique et comme concept, semble donc faire vibrer la médiasphère contemporaine, alors que les recherches académiques critiquent et détaillées commencent à circuler. Si les bourdonnements des avions-tueurs télécommandés sont le signe de sombres temps, il faut bien se réjouir de voir quelques lucioles s’agiter pour penser ces temps!

Théorie du drone, de Grégoire Chamayou

Ces lignes sur la construction de l’« événement-Théorie du drone » font écho aux analyses que propose Chamayou des pratiques par lesquelles l’importance et l’acceptation des drones sont construites. En mobilisant un corpus vaste et varié, allant de témoignages de théoriciens officiels du drone comme arme « efficace et précise » aux témoignages de ceux et celles dont le pays est constamment survolé, en passant par les discours d’opposants à l’intérieur des forces armées, les éditoriaux plus ou moins (plus que moins) favorables, les récits d’« opérateurs » travaillant en toute sécurité au Nevada alors qu’ils tuent au Pakistan, ou encore les écrits de Walter Benjamin, de Carl Schmitt et de Hegel, l’auteur cherche à rendre compte des « crises d’intelligibilité » produites par ces nouveaux « outils » de surveillance et d’exécution.

Dans son introduction, Chamayou indique que « faire la théorie d’une arme » requiert

[d’]exposer ce que la faire sienne implique, [de] chercher à savoir quels effets elle tend à produire sur ses utilisateurs, sur l’ennemi qui en est la cible, et sur la forme même de leurs rapports; avec une question centrale, qui deviendrait celle-ci : quels sont les effets des drones sur la situation de guerre? Qu’entraînent-ils, dans la relation à l’ennemi, mais aussi dans le rapport de l’État à ses propres sujets? (p. 28)

En deux mots, les drones ont pour effet de transformer ladite situation de guerre en situation de chasse. L’« ennemi » au-dehors se voit ainsi métamorphosé en proie, et les sujets « domestiques » de l’État deviennent, à terme, autant de proies potentielles (sur ce point, voir en particulier la section « V. Corps politiques »). Les fonctions militaires et policières se confondent : il y a policiarisation de l’armée et militarisation des polices, qui s’équipent elles aussi en drones (non-armés, pour le moment). Ces fonctions se réarticulent selon la logique de l’innovation technologique voulant que la domination ne se refuse (pratiquement) jamais de nouveaux moyens. Les moyens, cependant, en viennent à moduler les fins. Il résulte de l’adoption du drone des crises dans l’éthique et la psychologie des combattants (voir notamment les sections « II. Ethos et psychè » et « III. Nécroéthique »), et surtout une réarticulation de cette catégorie elle-même, puisque les cibles des drones se voient, à toutes fins pratiques, privées de la possibilité de combattre. La notion de combat implique un minimum de réciprocité. Or, le sens de la « devise opérationnelle » du drone, projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité (p. 22) tient précisément à l’unilatéralisation de la violence.

La première partie du livre montre bien les problèmes singuliers que pose l’identification des « proies » contemporaines, des cibles dites légitimes. Qui est, par exemple, ennemi des États-Unis par les temps qui courent? (L’image à la fois floue et spécifique qui, probablement, surgit en silence suite à cette question est le témoin exemplaire du succès de la parole militaro-policière étatsunienne.) L’administration Obama parle maintenant moins de terroristes que de « militants » et d’« extrémistes » (qu’ils soient étatsuniens ou non). On le sait, ces catégories aujourd’hui reprises partout ont une géométrie qu’il est convenu de dire variable. Chamayou montre toutefois que cette variabilité est réglée : l’arbitraire de l’État-drone est prévisible dans la mesure où il est l’arbitraire de l’État contemporain; cet État se recompose certainement, mais il reste État, allié essentiel du Capital, idéologue et colonisateur. La nouvelle « philosophie du droit de tuer » (voir la section IV, en particulier) se demande non pas si, mais où et quand une opposition à l’État devient raison suffisante pour tuer. Ce seuil semble constamment s’abaisser.

Historiquement et en principe, les drones sont des engins de surveillance. Ils ne tuent que depuis quelques années, soit depuis qu’on a songé à ajouter quelque dispositif balistique à ces avions télécommandés. Leur fonction de surveillance fait en sorte qu’ils prennent part aux processus de détermination, de repérage et de ciblage des « proies », avant que leur fonction d’exécution soit « mise en œuvre » – œuvre de terreur que le meurtre (que les slogans officiels insistent pour nommer « assassinat ciblé »). L’apport crucial du livre de Chamayou est de perforer quelque peu de telles bulles discursives formées de slogans redondants.

Écusson du drone Reaper, présenté par G. Chamayou, p. 132.

Prenons un exemple proche pour montrer la portance des armes conceptuelles ainsi forgées. Il est entendu que les médias jouent un rôle non négligeable dans la répétition des mots d’ordre de la domination. L’éditorial de Mario Roy dans La Presse du 25 mai, par exemple, intitulé « La guerre est finie », reprend les termes du discours d’Obama devant la National Defense University. Il reconduit au passage l’idée que les drones « sauvent des vies ». Roy écrit qu’Obama a annoncé qu’il « encadrera de façon serrée l’usage des drones, la ‘pire arme à l’exception de toutes les autres’, a écrit un commentateur (dans Slate) puisque, même si elle présente un dilemme moral, elle épargne dans les faits des vies civiles. » Ce sont peut-être là les mots d’Obama, mais Roy s’en fait assurément la courroie de transmission non critique.

Pour percer le circuit de résonance d’énoncés courants tels « le drone épargne des vies civiles », tant répétés qu’on ne les pense plus, Chamayou répertorie quelques paralogismes qui leur permettent de fonctionner. Il faut d’abord saisir ce que dit en silence l’État-drone :

On sauve des vies. Mais de quoi? De soi-même, de sa propre puissance de mort. Ma violence aurait pu être pire, et comme j’ai cherché, de bonne foi, à en limiter les effets funestes, en faisant cela, qui n’était autre que mon devoir, j’ai agi moralement. [C]e type de justification se fonde essentiellement sur une logique du moindre mal[.] Hannah Arendt [mettait déjà] en garde contre ce type de raisonnement : « politiquement, la faiblesse de l’argument a toujours été que ceux qui optent pour le moindre mal tendent très vite à oublier qu’ils ont choisi le mal » (p. 196).

Face à l’argument de la « précision » du drone, Chamayou « se demande dans quel monde de fiction tuer un individu avec un missile antichar qui annihile tout être vivant se trouvant dans un rayon de 15 mètres et blesse tous les autres se trouvant dans un rayon de 20 peut être réputé ‘plus précis’ » (p. 200). Par ailleurs, il note :

De ce que votre arme vous permette de dézinguer avec précision qui vous voulez ne résulte pas que vous ayez une meilleure capacité à distinguer qui est ou n’est pas une cible légitime. La précision de la frappe ne dit rien de la pertinence du ciblage. Cela reviendrait à dire que la guillotine, du fait de la précision de sa lame, qui sépare il est vrai avec une remarquable netteté la tête du tronc, permet par ce même moyen de mieux distinguer entre le coupable et l’innocent. Le sophisme est flagrant […] (p. 201).

Enfin, à ceux qui affirment que le drone épargne des vies civiles en ne tuant que des « combattants », Chamayou rappelle que le discours du terrorisme, du militantisme et de l’extrémisme abolit la distinction entre combattants et non-combatants en fondant la catégorisation sur des probabilités, sur des signes purement quantitatifs de connexion (qui appelle qui, qui va voir qui, etc.). De surcroît, le drone lui-même rend le combat improbable, voire impossible – seul le hacking semble avoir une chance de succès. Un usage pervers des statistiques est tout ce qui supporte l’énoncé selon lequel ce sont en grande majorité des « combattants » qui sont tués par les drones. Citant le New York Times, Chamayou signale que les autorités étatsuniennes

comptent par défaut « tout individu masculin en âge de combattre présent dans une zone de frappe comme étant un combattant (…) sauf s’il existe des renseignements explicites prouvant de façon posthume qu’il était innocent ». […] Voilà, sous les mirages de l’éthique militarisée et des mensonges d’État, le principe, assurément très humanitaire et très éthique, du drone : les cibles sont présumées coupables jusqu’à ce qu’elles soient prouvées innocentes – à titre posthume, cependant (p. 206)[i].

Ce ne sont pas des « vies civiles » que le drone « épargne », mais la vie des militaires occidentaux, principalement pour des raisons de politique intérieure. Projeter du pouvoir sans projeter de vulnérabilité

Mais comme le rappelle également Chamayou :

Toute tentative d’invulnérabilisation engendre en contrepartie sa vulnérabilité correspondante. C’est en tenant le corps d’Achille pour le plonger dans le fleuve que Thétis à la fois l’invulnérabilise et produit son point de vulnérabilité qui n’était autre que son point d’attache. Loin de s’exclure, invulnérabilisation et vulnérabilité s’appellent l’une l’autre. […] Entre l’image que les opérateurs de drones voient sur leur écran et ce qui se passe sur le terrain, il y a un décalage : c’est le problème de la « latence du signal ». L’espace, que l’on a prétendu pouvoir refouler par la technique, fait retour sous l’aspect d’un laps de temps incompressible. Tout ce que les opérateurs peuvent viser n’est que l’image légèrement périmée d’une situation antérieure. Le New York Times rapporte que les cibles se sont mises à jouer de cette asynchronie : lorsque les individus se croient pris en chasse par un drone, ils se déplacent désormais en zigzags (pp. 110-111).

L’importance de Théorie du drone tient à ce que Chamayou montre de façon convaincante que « l’enjeu de la dronisation est de concilier le dépérissement du bras social de l’État avec le maintien de son bras armé » (p. 267), tout en signalant que « l’automatisation » de la violence incarnée par la prolifération des drones n’est pas en elle-même automatique (pp. 286-287). Il importe maintenant de disséminer les armes de pensée ici proposées, de les mettre en œuvre, mais aussi de les peaufiner.


[i] Pour une représentation visuelle critique des frappes de drone au Pakistan, qui se base sur les données du Bureau of Investigative Journalism (BIJ), voir le projet Out of Sight, Out of Mind.

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La société suicidée

Critique du livre Suicide et Sacrifice. Le mode de destruction hypercapitaliste, de Jean-Paul Galibert, Lignes, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal | aussi disponible en format pdf

Suicide et Sacrifice. Le mode de destruction hypercapitaliste, de Jean-Paul Galibert, Lignes, 2012.

Il y a plusieurs mots chocs dans ce nouvel essai de Jean-Paul Galibert : suicide, sacrifice, destruction, hypercapitalisme. On s’en doute, la thèse de Galibert tourne surtout autour du suicide (et dans une moindre mesure, du sacrifice), mais le terme qui intrigue le plus est cette notion d’hypercapitalisme. En réalité, en parcourant les 83 pages de ce livre, on se rend rapidement compte que tout est « hyper ». Hyperréalité, hypermarché, hyperrentabilité, hyperprécaution et ainsi de suite. Cependant, on est loin ici de ce qu’on attend habituellement par l’hypermodernité propre à Lipovetsky par exemple. Lipovetsky fait état d’une excroissance de la modernité, où l’individu, le progrès et le marché sont exacerbés et au centre de la société (tout ça résumé brièvement…).

Chez Galibert, l’« hyper » renvoie plutôt à la notion de « spectacle » de Debord. Cette société du spectacle annoncée chez ce dernier s’incruste désormais dans toutes les interstices de nos existences (ou plutôt, de nos inexistences). « [C]’est cela l’hyperréel : la conviction où nous sommes que les images et le virtuel sont ce qu’il y a de plus réel, parce que c’est ce qu’il y a de plus rentable, de plus valorisé et de plus spectaculaire » (p. 15). Ainsi, dans l’hyperprécaution, on doit d’abord nous faire une peur spectaculaire, à l’image d’un film catastrophe. L’hypertravail est quant à lui une double source d’exploitation. Le côté « humain » du capitalisme est dès lors évacué. Le capitalisme ne remet plus une partie de sa rentabilité sous forme de salaire : dans l’hypercaptalisme on ne travaille plus uniquement à la production matérielle de la marchandise, on travaille également à l’imaginer, à la faire advenir dans la concrétude du spectacle (et ce, sans salaire). Double exploitation donc, matérielle et imaginaire, dont la dernière partie ne se résume pas qu’à un simple quart de travail de huit heures. « L’hypercapitalisme ne se contente pas de vous extorquer quelques heures par jour de travail non payé. Il réclame et obtient la totalité de votre existence. » (p. 21)

Pour atteindre sa rentabilité absolue, l’hypercapitalisme doit impérativement se débarrasser des individus non-productifs. Pour ce faire, rien de plus efficace que le suicide. Au banc des accusés, nul autre que le suicidé lui-même. Pas de coupable. L’hypercapitalisme peut continuer son petit bonhomme de chemin sans être inquiété. Et ceux qui ne sont pas morts effectivement le sont tout de même en théorie. Ils sont des suicidaires, point culminant du sacrifice qu’exige de nous l’hypertravail (dédier entièrement notre vie à « l’imaginaire » hypercapitaliste). On comprendra dès lors que les producteurs sont les suicideurs et que, pour arriver à leurs fins, ils ont plusieurs armes : rentabilité, management, publicité, pornographie, télévision, exclusion.

La publicité est l’une des armes les plus féroces de l’hypercapitalisme en ce qu’elle est un puissant relais de l’imaginaire. Imaginez avec nous ce monde parfait où tous vos désirs seraient comblés, où la perfection est à portée de main. Mais, « rien n’est plus violent que la publicité, parce que, d’une part vous sentez bien que vous n’avez aucune place dans ce monde parfait, que vous êtes aussi incapable d’y accéder que d’y survivre, alors que, d’autre part, ce même monde vous est présenté comme le monde de l’existence véritable » (p. 34). Pour tenter d’y entrer, payez. La pornographie fonctionne sur le même mode, nous faisant croire à une jouissance et à une performance sexuelle qui relève bien plus du fantasme que de la réalité.

La télévision de son côté participe à exclure l’individu de son monde et de sa communauté, tout en étant un rouage important de la philosophie de l’élimination de l’hypercapitalisme. En effet, l’énorme popularité des téléréalités des dernières années en est l’exemple le plus frappant. Certes, l’objectif final d’une téléréalité est de déclarer un gagnant, mais tout le processus pour y arriver repose sur l’élimination progressive de tous les autres candidats. Qui plus est, le « gagnant » en est-il vraiment un? Ou n’est-ce qu’un autre sacrifié du spectacle fantasmagorique que l’hypercapitalisme met en œuvre?

Peut-on se révolter contre ses suicideurs qui exigent de nous un sacrifice total, allant même jusqu’à celui de notre propre vie? Oui et non. D’un côté, les attentats-suicide qui se produisent un peu partout dans le monde ne font que participer à la logique spectaculaire de l’hypercapitalisme. « L’usage de l’attentat-suicide révèle donc qu’une révolte est téléguidée par quelqu’un qui, de fait, la supprime. Ce commanditaire est l’allié objectif des médias qui vont promouvoir l’événement comme le double de la révolte. » (p. 76) Le suicide, même comme acte de révolte, n’est que le prolongement de la volonté hypercapitaliste de la rentabilité absolue. Si la révolte est possible, c’est par l’indignation, autant envers ce nouveau capitalisme qu’envers le suicide et le sacrifice qu’il nous impose.

Cet essai de Galibert a une grande force, celle de ramener le suicide à une question politique et non psychologique. Cependant, on peut questionner la généralisation excessive à laquelle il se prête. Englober la question du suicide dans la simple logique hypercapitaliste nous éloigne des subtilités complexes et particulières à une société quelconque pour expliquer comment et pourquoi quelqu’un s’enlève la vie. On peut également interroger l’aspect destructeur de l’hypercapitalisme. Non pas qu’il ne le serait pas, mais le capitalisme ne l’est-il pas à la base, dans sa simple existence? Or, à lire Galibert, l’« ancien » capitalisme n’était finalement pas si mal. Néanmoins, cet essai mérite sans aucun doute qu’on en fasse la lecture en ce qu’il décrit bien les mutations d’un nouveau capitalisme et les conséquences néfastes qu’il engendre. Car il y a bel et bien raison de s’inquiéter et de s’indigner.

 

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Un violoncelle, un monde, des signes

Critique du livre Les Suites pour violoncelle seul. En quête d’un chef-d’œuvre baroque, de Eric Siblin, trad. Robert Melançon, Fides, Montréal, 2012.

Par Robert Hébert, Montréal, début avril 2013 | aussi disponible en format pdf

« La vie sans musique n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil. »

Nietzsche – phrase aujourd’hui banale, tous genres confondus.

On se souvient des images du célèbre Rostropovitch devant le mur bariolé de Berlin en novembre 1989, jouant un mouvement d’une suite de Bach, lui exilé de la Russie soviétique depuis quinze ans. Et les lieux hantés par Bach (Eisenach, Leipzig) situés en Allemagne de l’Est… On se rappelle peut-être que pour les cérémonies de commémoration à Ground Zero, septembre 2011, Yo-Yo Ma a officiellement joué la sarabande de la première Suite pour violoncelle en sol majeur. Dans un grand silence, impressionnant. À New York, le clone luthérien du Cantor n’aurait pas saisi le rapport : après tout, le monument détruit aux cent-dix étages n’était pas une cathédrale édifiée à la gloire de Dieu! Il aurait raison d’un point de vue baroque : l’important pour ces musiciens de la première moitié du XVIIIe siècle, c’était la Durchfürhung, la continuité des sons, la ligne mélodique soumise aux artifices du contrepoint, une architecture se déployant mesure après mesures. Et l’interprète? Que l’exécutant aille jusqu’au bout des notes… Comment aujourd’hui comprendre le succès « sentimental », éditorial ou thérapeutique d’une composition devenue culte?

Les Suites pour violoncelle seul. En quête d’un chef-d’œuvre baroque, de Eric Siblin, trad. Robert Melançon, Fides, Montréal, 2012

C’est dans la résonance de cette question que vient de paraître Eric Siblin, Les Suites pour violoncelle seul. En quête d’un chef-d’œuvre baroque, trad. Robert Melançon, Fides, Montréal, 2012. Paru en anglais en 2009, sous un titre plus explicite et efficace – The Cello Suites : J. S. Bach, Pablo Casals, and the Search for a Baroque Masterpiece –, il s’est mérité un concert d’éloges, divers prix, déjà traduit en une dizaine de langues.

Disons-le d’emblée : dans cet ouvrage, rien n’est nouveau par rapport aux biographies ou à la surproduction savante remplie de petites guerres d’explications et d’interprétations. Ce n’est pas un essai de sociologie politique (bien qu’il en fournit quelques éléments), ni de musicologie ou d’analyse musicale (mince), ni de philosophie de la musique. Heureusement d’ailleurs! Car l’intérêt et le charme du livre de Eric Siblin tiennent de sa construction et de sa qualité littéraire comme hommage à un instrument fascinant… Les six Suites pour violoncelle sont constituées chacune de six mouvements, un prélude assez libre qui donne le ton et cinq morceaux qui portent des noms de danse. Dans le même ordre, le livre est divisé en six chapitres avec six sections, allemande, sarabande, gavotte etc., chacune coiffée d’une épigraphe. Son originalité : les deux ou trois premiers mouvements portent sur la vie de Bach et la composition des Suites, les mouvements suivants sur la vie de Casals et enfin la dernière gigue de chaque suite permet de raconter la longue quête de Siblin lui-même, sa « conversion », ses voyages, ses réflexions, etc. Là réside la nouveauté. Ainsi en parcourant les 320 pages (avant notes), le lecteur progresse lentement; il est amené à reprendre, à développer pour lui-même le fil du récit sur trois fronts.

Pour les lecteurs de la revue électronique Trahir, intéressés aux questions sociales, sémiologiques et en particulier celle de la traduction, j’aimerais condenser les principaux faits saillants qui donnent à réfléchir et apporter une petite contribution personnelle à l’ouvrage de l’auteur.

– Les six Suites ont été composées autour de 1720 alors que Bach travaillait à Cöthen avant son départ pour Leipzig, « petit Paris » de l’époque. Le manuscrit original est perdu : il existe un manuscrit (le plus ancien) copié sans beaucoup d’indications par sa seconde épouse, Anna Magdalena – soprano talentueuse qui lui donnera treize enfants. Questions d’authenticité disparaissent : toutes les interprétations sont donc possibles. La partition devient une « page blanche, une sorte de test de Rorschach » (p. 141) pour chaque interprète. De plus on ne sait pas pour quel instrument elles ont été créées. La profonde sonorité du violoncelle n’est pas exclusive. De fait nous possédons le manuscrit autographe de Bach de la cinquième Suite en sol mineur transcrite pour le luth (et donc la guitare en la mineur). Autre timbre en un style brisé, autres beautés.

– La renommée de Bach était très provinciale. Moins de 10 œuvres ont été publiées de son vivant (dont les cahiers du Clavecin bien tempéré, L’offrande musicale remise au roi Frédéric II), lorsqu’on pense que le catalogue BWV en contient plus de mille. Calculez le pourcentage. Il était organiste, improvisateur et fonctionnaire de service (un peu malheureux), non pas compositeur comme Vivaldi le novateur… La célébrité du revenant s’est opérée au siècle suivant, plus exactement en mars 1829 alors que jeune Mendelssohn, petit-fils du philosophe Moses et converti au luthéranisme, montait La passion selon saint Matthieu à Berlin; étaient présents altesses, notables, universitaires, journalistes, Schleiermacher théologien herméneute, Heine, Hegel, Droysen, futur historien et idéologue de la Prusse[1]. Le nom de Bach est aussi une construction extra-musicale, nationale.

– Pau Casals (1876-1973) est l’homme-clé dans la transmission et la vision « romantique » de l’œuvre. C’est en 1890 que le jeune violoncelliste accompagné de son père découvre dans une boutique de Barcelone une édition des Six Suites pour violoncelle seul. Composition qui avait circulé peut-être comme études techniques ou simple curiosité. Douze ans à les apprivoiser. Le premier enregistrement sur disque s’est fait entre 1936 et 1939 dans la folie de la guerre d’Espagne et les prodromes de la Deuxième Guerre mondiale. Sorte de Ur-Interpretation après deux siècles d’inexistence! J’avoue n’avoir jamais vraiment aimé le jeu de Casals, préférant Janos Starker. Mais il a écrit : « L’intonation est affaire de conscience », petite formule qui le justifie. Oui, comme le style, il faut aller chercher le mot dans une phrase incisive, parfois hyper-tendue.

– C’est après la guerre que Casals est devenu une superstar, exilée, refusant de jouer en France et en Grande-Bretagne qui avaient reconnu le gouvernement de Franco. Catalan de cœur. En 1950 est fondé Festival Bach à Prades près de la frontière espagnole. Il s’installe à Porto Rico avec sa jeune épouse. Je me souviens – Siblin ne le mentionne pas – d’avoir suivi dans les années 1950 un master-class à Radio-Canada, j’écoutais à la fois pour l’instrument et le curieux personnage, avec ses grommellements. Je n’ai aucune idée d’où provenaient ces images. C’est de ces moments attendus que, beaucoup plus tard, après ma soutenance de thèse à Paris (1975), j’achetais un violoncelle allemand restauré, et je prenais des cours avec Jean-Luc Morin de l’OSM pendant deux ans. Mais ceci est une autre histoire dans L’histoire de mes trois oreilles

– Enfin, comme je l’ai signalé au début, l’intérêt du livre de Eric Siblin réside dans son témoignage personnel, son engagement. Critique de rock et de musique pop à The Gazette, habitué aux riffs, il reçoit le choc un soir d’automne 2000 lors d’un récital du violoncelliste américain Laurence Besser. Tant de mystères sur un monument si moderne[2]. Suivent rencontres et voyages, Vendrell, Berlin, Bruxelles, Paris. Question de retrouver des traces… Propos intéressants sur le vieux maître Walter Joachim (pp. 145-150), récit cocasse d’un weekend Bach choral dans les Laurentides (pp. 196-205), déchiffrage ardu et plaisir de jouer sur sa guitare acoustique une transcription du beau prélude de la première Suite (pp. 258-262). On le sait, les frettes sur la touche indiquent la structure visible des demi-tons et des intervalles.

 Merci donc, amplifions le mouvement. Depuis une vingtaine d’années, on assiste au coming-out du violoncelle, phénomène qui dépasse un énième Bach Revival. J’en suis fort heureux. Le genre quatuor à cordes dépoussiéré, rajeuni, succès étonnant avec le Kronos Quartet, autrement le Balanescu, le Quatuor Molinari, le Bozzini, créateurs de répertoire, danse, théâtre, performances. Le violoncelliste ne se contente plus d’accompagner, il s’avance, martèle les rythmes, exalte, capte l’attention. Autres registres, Claude Lamothe éclaté (« Où est Bach? ») ou la chanson francophone avec Jorane; dans un jazz ouvert et hybridant, je pense à Erik Friedlander qui travaille depuis longtemps avec John Zorn et son premier album solo Maldoror (2003), Eric Longsworth au violoncelle électrique avec Sans souci (2008), etc. Si bien qu’il n’est pas rare de rencontrer sur le trottoir ou dans le métro un-e jeune instrumentiste avec son étui et bien sûr, la conversation peut toujours s’engager, les suites de Bach brillant d’un aura classique, ne serait-ce que pour « faire ses gammes »! Et à une occasion la gamme nous a menés à l’introduction assez démente du Concerto de Lutosławski écrit pour Rostropovitch.

Pour revenir aux Suites elles-mêmes dans leur nudité, leur dépouillement presque graphique, j’ai lu Siblin avec devant moi des photocopies du manuscrit d’Anna Magdalena. Quel hiatus entre ces notes encrées, sons imaginaires, et la somme de tout ce qui a été dit, associé, engendré, débattu, imprimé – émotions, sentiments, significations. Les signes s’accroissent par et à travers d’autres signes et toujours dans l’axe d’un temps futur. Mais comment habiter ce hiatus? En le répétant peut-être sans cesse. Le phénomène musical est asémantique, l’événement est sonore; « percussion » avant et après discussion, induction corporelle, appels de la mémoire et d’une subjectivité au travail. Entre le cerveau du compositeur, ou une tradition ethnomusicale anonyme, et l’oreille d’un auditeur, l’interprète fait le lien que ce soit avec un instrument sophistiqué ou modeste, activé par les doigts, la main, le souffle, une gestualité spécifique… Et je me mets à songer au discours philosophique; mon seul instrument, c’est le langage-alphabet avec un corpus de pensées, systèmes et théories dispersés dans le cimetière occidental[3] qui se réduit à deux continents ou presque. Béance d’une ère post-métaphysique et post-analytique qui n’ose trop tirer les conséquences de son impouvoir, avec un pied dans le trou du réel politique et l’autre qui veut marcher. Comment alors signifier, improviser, faire chanter autrement les zigzags et les très acérées dissonances sous le concept fantôme de vérité?

Cette gigue discursive terminée – la gigue était aussi au Moyen Âge un instrument à trois cordes, avec archet, je glisse un CD de la violoncelliste islandaise Hildur Gudnadottir (formation classique) découverte il y a quelques semaines à la petite boutique Phonopolis sur la rue Bernard, Without Sinking… Noire beauté ambiante, techno, quelques éclats de cithare, expérience liminoïde en ce printemps qui tarde à venir. Changer de monde. Il se passe beaucoup de choses dans la vastitude des sphères septentrionales.


[1] L’historienne américaine Celia Applegate a écrit tout un ouvrage assez fascinant sur cet événement (un millier d’auditeurs), cf. Siblin, pp. 85-87, 349; le seul équivalent du siècle fut peut-être la première de Parsifal de Wagner à Bayreuth (Bavière) en 1882… Pour les jeunes philosophes qui un jour se sont posés la question du germano-centrisme en philosophie, jusqu’à Adorno, cf. Harmand et Richter (dir.), Sound Figures in Modernity : German Music and Philosophy, Madison, Wisconsin U. P., 2006. En cette pléthorique année Wagner, il faut rappeler le combat de Nietzsche sur ce double front, lui qui cherchait les antipodes et que j’appellerais ici l’antidote syncopée.

[2] Alors que je rédige cette recension, 21 mars 2013, je viens d’entendre à Radio-Canada la quatrième Suite en mi bémol majeur jouée au complet par Pieter Wispelwey, tirée de son récent (et troisième) enregistrement. Sur un violoncelle accordé un ton plus bas. Prélude en notes pointées (spiccato?), pirouettes de doubles-croches dans deux mouvements, changements de vitesse… À la première écoute, volontiers provoquant et excentrique. Mais le Cantor a peut-être anticipé notre ère de la virtuosité solo, et même athlétique – le 5 octobre prochain à Hasselt (Belgique), Wispelwey jouera les six suites en une seule soirée, exploit qu’il a déjà répété!

[3] Sur le rapport intime et hors-temps à la théorie, on pourra lire les fines analyses de François Noudelmann, Le toucher des philosophes. Sartre, Nietzsche et Barthes au piano, Paris, Gallimard, 2008. Étonnantes surprises sur l’hyper-intellectuel Sartre (aux jugements péremptoires) devant une page de Chopin, Barthes flirtant avec Schumann contre les codes sociaux. Mélancolies romantiques? On sait que Schopenhauer et Thoreau jouaient de la flûte : quel jeune écrivain pourrait imaginer un dialogue alerte entre eux quelque part dans les Appalaches ou sur un lac à méduser les achigans : la volonté, le sublime, les impôts, la pensée orientale sur une flûte shakuhachi, la neige, la vieille Europe, etc.

 

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