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La sexualité comme force différentielle: pour une théorie deleuzienne de la sexualité

Critique de Between Desire and Pleasure: A Deleuzian Theory of Sexuality de Frida Beckman, Edinburg, Edinburg University Press, 2013.

Par Émilie Dionne, Santa Cruz

9780748645923.coverL’ouvrage Between Desire And Pleasure: A Deleuzian Theory of Sexuality de Frida Beckman propose d’élaborer une théorie deleuzienne de la sexualité. Selon l’auteure, s’il est vrai que Gilles Deleuze a tenté, tout au long de sa carrière, de se distancier de la sexualité, notamment des notions (interchangeables dans son ouvrage) du plaisir sexuel et de l’orgasme, elle soutient que l’œuvre de Deleuze, y compris les projets qu’il a menés en collaboration avec Félix Guattari, est porteuse d’une conception embryonnaire de la sexualité. Beckman considère qu’il est crucial que la philosophie se penche sur le plaisir sexuel, et œuvre à le faire compter autrement, étant donné les rôles multiples que ce dernier joue, autant sur les plans politique, culturel que conceptuel (vi). Elle croit qu’une théorie deleuzienne de la sexualité peut faciliter le déploiement productif et positif du plaisir sexuel, et désorienter les politiques identitaires de type molaire.

Tout comme pour Deleuze, pour Beckman, les politiques de type identitaires et représentatives posent problème. Elles adhèrent à des protocoles favorisant la stratification du corps et de la subjectivité, ce qui a pour effet d’étouffer à la source la capacité singulière d’expression de chaque corps. Beckman conçoit le plaisir sexuel comme berceau de potentialités, à partir duquel se créent des fenêtres, autant d’ouvertures encourageant de nouvelles connections et agencements, lesquels pourraient œuvrer positivement (créativement) à la désorientation et la déterritorialisation des strates et des processus stratifiants de la machine capitaliste. Elle considère que le plaisir sexuel peut faire une différence qui compte, contrairement à ce que laisse entendre Deleuze, qui se détourne de l’orgasme, qu’il considère trop « matériel », physique, donc, stratifié, surdéterminé. La théorie de Beckman permettrait, elle, l’activation positive (excessive et créative) des corps, de ce qu’ils peuvent, ainsi que leur participation positive à la configuration de mondes plus sains, durables, positifs et créatifs. Elle considère que la conception que se fait Deleuze des notions de plaisir sexuel et de l’orgasme est basée essentiellement sur sa réception de la psychologie freudienne, une perspective qui conçoit l’orgasme exclusivement comme un organisme-organisateur, qui enchaînerait la subjectivité au Sujet, figure molaire. Perçu comme mécanisme organisant le désir, liant (et contraignant) sa capacité d’expression à une trajectoire linéaire et causale cherchant à atteindre la transcendance (jouissance), l’orgasme-organisateur « saisirait » le désir pour l’inscrire dans une perspective du manque à combler. Par conséquent, la capacité expressive du désir s’en trouve étouffée et, ce dernier est voué à un mouvement unique, celui de la décharge, ce qui a pour effet de vider le corps de son énergie, de le transformer en corps déserté.

Un tel mode d’expressivité ne fait donc pas que contraindre la potentialité d’expressivité qu’est le désir, le corps; il asphyxie toute possibilité créative. Voilà qui survient, explique Deleuze, étant donnée la « oh-que-trop » matérielle réalité du plaisir sexuel. Trop actualisée, cette matérialité stopperait le mouvement du désir – le mouvement qu’est le désir – plutôt qu’elle ne chercherait à favoriser son activation. Voilà pourquoi Deleuze préfère la notion de plateau, reprise à Gregory Bateson, et délaisse celles d’orgasme et de plaisir. Contra l’orgasme-organisateur, le plateau est vu comme puissance qui attise la tension plutôt qu’elle ne la relâche. La notion de plateau s’harmoniserait donc davantage à « l’essence » (comme mouvance) du désir en attisant ce dernier pour activer son expressivité dynamique et multiple.

Le plateau permet au désir d’échapper aux processus de détermination et d’identification. Il favorise la création de processus rhizomatiques de connectivité, dans l’immanence; autant de modes d’ouvertures à partir desquels le désir peut s’exprimer différemment et différentiellement. Beckman endosse cette vision. Il faut effectivement se méfier d’un orgasme organisé, fait organisme, puisque ce « mode de capture » de l’orgasme handicape le désir. Mais ce mode est loin d’être le seul qui soit. Pour Beckman, l’analyse de Deleuze est incomplète, limitée et limitante. Elle lui reproche notamment de ne pas rendre compte de la « potentialité différentielle » singulière du plaisir sexuel. Elle considère que son appréhension vis-à-vis de la sexualité résulte de son incapacité à envisager le plaisir sexuel autrement que sous le mode de la décharge. Voilà qui révèle, signale Beckman, une affectation paranoïaque de la part de Deleuze, similaire à celle caractérisant la machine capitaliste. Cette affectation mène à l’apparition de deux problèmes dans sa philosophie. D’abord, Deleuze ne peut s’intéresser à la matière, à la variation corporelle actualisée. Ensuite, en scindant le désir du plaisir sexuel, voilà qu’il participe à la reproduction non réfléchie d’un certain nombre de préconceptions universalistes concernant l’individu.

Pour enrayer ces deux problèmes et activer le potentiel en latence du plaisir sexuel dans sa philosophie, Beckman entreprend de situer la conception de Deleuze dans son contexte socio-historique, soit un modèle spécifique de sexualité, ici masculine – et, j’ajouterais, hétéronormative – d’inspiration freudienne. Pour penser une théorie deleuzienne du plaisir sexuel, Beckman suggère de prendre en considération la variation existante (actualisée) de l’expressivité sexuelle. Les deux premiers chapitres s’emploient à cette tâche, en offrant un premier dialogue avec Foucault (chapitre 1), puis avec la psychanalyse (chapitre 2), avec Jacques Lacan d’abord, et avec deux disciplines de ce dernier, Melanie Klein et Wilhelm Reich. En mettant l’accent sur le contexte socio-historico-culturel et les dialogues philosophiques qui informent sa conception, Beckman déplore le mépris de Deleuze pour la sexualité féminine, laquelle, démontre-t-elle, favoriserait la configuration d’une autre sexualité, d’un autre désir, plaisir, et de sa capacité d’expression. Elle suggère aussi que la tendance de Deleuze à tenter de « réchapper » Lacan de ses disciplines est génératrice d’une agnotologie, c’est-à-dire qu’il sédimente des processus favorisant l’ignorance d’aspects singuliers au sein des conceptions de Klein et de Reich pouvant contribuer à une vision dynamique, créative et rhizomatique du plaisir sexuel. Par exemple, alors que Deleuze (et Guattari) applaudissent la scissure proposée par Reich entre sexualité et reproduction, ils lui reprochent son attachement à la notion d’orgasme. Toutefois, la lecture que Beckman effectue de Reich laisse entendre que son usage de l’orgasme ne reproduit pas le modèle causal-linéaire d’une conception freudienne. Pour Reich, l’atteinte du paroxysme sexuel favorise l’accentuation de l’excitation, donc la circulation continue et expansive de l’énergie, un modèle qui résonne davantage avec la notion de plateau de Bateson.

Le chapitre 3 étudie des travaux récents dans le domaine des sciences naturelles et de la technologie attestant d’une variation actualisée des corps contestant la vision que Deleuze se fait de la sexualité. Couplant ces recherches aux concepts du pli de Gottfried Leibniz et d’individuation de Gilbert Simondon, Beckman propose un agencement littéraire où la sexualité s’enchevêtre à même de nouvelles technologies de l’information et de communication (NTIC) pour déstabiliser les axiomes spatio-temporels de la causation linéaire qui configurent plaisir et désir selon Deleuze. Elle emploie l’exemple de la pornographie numérique pour démontrer que les modalités navigatrices qu’encouragent la technologie numérique contribuent à l’émergence de nouvelles modalités et de nouveaux usages du plaisir sexuel, lesquels ne cherchent pas à faciliter le retour du sujet vers lui-même, pour confirmer l’identité, mais participent plutôt à « la spatialisation et la multiplication de formes de plaisir sur la toile, articulant ainsi l’acte de suspension comme moment toujours différé […], un mode d’ouverture multidirectionnelle » (50). Les études récentes en sciences de la biologie font écho à cette nouvelle conception dynamique, toujours en mode d’ouverture, faisant la preuve d’une matière non plus passive ou figée, mais ontologiquement résiliente (54).

En considérant la sexualité sous l’angle proposée par ces deux courants d’études, on peut alors penser les corps comme agencements « hyper-naturels », des corps de « communication qui plient et se plient » (57); autant de modes de célébration de la capacité de connectivité de l’immanence. S’inspirant des « cris, rythmes et balbutiements d’Artaud », Beckman envisage la possibilité d’un orgasme comme orgasme-sans-organisme/sujet (58), qui « détruit le langage et la rationalité » et facilite « l’émergence d’une multitude de formes de déploiement de la pensée » (62). Cet orgasme schizophrénique crée des êtres-larves, lesquels participent à des processus immanents de multiplication et d’expansion, à partir desquels « des corps, émergeant de l’orgasme, se décomposent » (62).

L’orgasme est donc événementiel, matrice de mondes, d’agencements et d’affinités nouvelles. Procédant par processus d’individuation, le sexe se matérialise ici comme acte de tissage, connectant des corps comme multitudes pour former des agencements dynamiques non permanents (65). Cette nouvelle image de l’orgasme construit des individus, certes, mais comme articulations d’affinités éphémères qui résistent ontologiquement à tout processus de détermination, de stratification. Il crée des corps comme modes vibratoires plutôt que blocs, ce qui permet d’imaginer le plaisir sexuel autrement que comme simple mécanisme de survie, mais plutôt un plaisir sexuel qui s’ex-tasie pour célébrer son inutilité et son a-signifiance.

Les chapitres 4 à 7 procèdent à l’application d’une théorie deleuzienne du plaisir sexuel en contrastant figure molaire et devenir moléculaire au sein d’une série d’articulations du plaisir sexuel. Le chapitre 4 se penche sur le plaisir sexuel de la « Femme » dans sa forme molaire, dans une perspective socio-politico-historique d’abord, puis son devenir moléculaire, le devenir-femme du plaisir sexuel. Le chapitre 5 prend en compte les usages politiques, sociaux et économiques de la sexualité des personnes ayant des incapacités, et envisage un devenir-incapable de l’orgasme. Le chapitre 6 se tourne vers la conception du plaisir sexuel de l’animal, puis prend en compte les effets d’un devenir-animal de l’orgasme. Le chapitre 7 cherche enfin à désorienter la machine capitaliste et la visagéité du plaisir en utilisant l’exemple du « money shot » dans le cinéma pornographique, l’éjaculation masculine; Beckman suggère que la fascination capitaliste pour l’usage de l’effet visuel du « gros-plan » sur le visage de l’éjaculant participe à une hyper-visagéité du visage qui déterritorialise le plaisir sexuel du Sujet. Alors que l’objectif du « gros-plan » serait de synchroniser le moment du paroxysme sexuel et l’expressivité de l’éjaculant (une « volonté de savoir » qui cherche à déterminer les coordonnées spatio-temporelles de l’orgasme dans l’optique de capturer sur écran les flux des capitaux), ce dernier est désorienté par son zèle, l’hyper-expressivité qu’elle provoque, de façon à faciliter l’émergence d’un orgasme-sans-organisme/sujet en mouvement.

L’ouvrage de Beckman offre une théorie deleuzienne de la sexualité satisfaisante; bien documentée et circonscrite, elle établit des bases solides pour ses usages éthico-onto-épistémologiques et esthético-politiques. L’attention qu’elle confère à la variation sexuelle, aux modalités multiples d’expressivité du plaisir, de même qu’aux rôles divers dont le plaisir sexuel a été investi permet de penser le sens autrement que selon les usages des pespectives de la santé, du genre, du corps et de l’être humain. Beckman amène le corps deleuzien sur de nouveaux terrains, et revitalise la matière corporelle en mettant l’accent sur la variation existant entre les corps, des corps ici conçus comme toujours dynamiques, ouverts et ontologiquement « résilients ». Sa lecture permet de susciter la curiosité, l’intérêt et l’enjouement de la philosophie pour d’autres types d’objets d’études, non pas uniquement des objets de suspicion comme Deleuze le fait du plaisir sexuel. Toutefois, si Beckman affirme que son projet est essentiellement deleuzien, voilà qui sème le doute vis-à-vis de sa préoccupation incessante, même sa déception, pour le peu d’intérêt que portera Deleuze au plaisir sexuel. Sa préoccupation vient hanter son texte de manière inquiétante, comme un spectre de la reconnaissance. Beckman passe énormément de temps à se lamenter que le plaisir sexuel n’a pas fait l’objet de curiosité chez Deleuze alors même que c’est précisément en raison de l’ouverture que Beckman parvient à identifier au cœur de la philosophie deleuzienne qu’elle parvient à contribuer positivement, à créer cette théorie deleuzienne de la sexualité, projet qui n’aurait pas été possible si Deleuze avait déjà effectué ce travail! Cette énergie, qu’elle dévoue, semble-t-il, à un projet bien irréaliste, celui de recevoir l’approbation de Deleuze, affecte négativement son œuvre. N’aurait-il pas été plus positif d’œuvrer à l’expansion de cette sublime vitalité qu’elle attise pour le plaisir sexuel chez son lectorat en insufflant vie à ce devenir deleuzien du plaisir sexuel singulièrement sien? Autrement dit, cet objet d’intérêt et de curiosité qui a donné naissance à cette œuvre, c’est la contribution singulière de Beckman, une expression de sa potentialité différentielle. Voilà ce qui doit être célébré, projet singulier, exemple cinglant de ce qu’est (peut) la différence, le cœur de cette ontologie du désir; cette ontologie désirante, sans référent ni approbation, ou désir et recherche de reconnaissance et d’approbation.

En effet, ces questions dont elle orne chacune des conclusions de ses chapitres quant à la soi-disant inaptitude de Deleuze à se laisser attiser par l’objet de sa curiosité – le plaisir sexuel –, elles teintent son projet d’un désir de reconnaissance et d’approbation qui s’inscrit essentiellement contre un projet deleuzien. De fait, Beckman semble instituer une certaine relation maître-disciple qui ferait frémir Deleuze en donnant l’impression au lectorat que Beckman « avait besoin de se faire dire comment entamer une théorisation deleuzienne de la sexualité, et comment le faire de manière juste » (107; ma traduction, je souligne).

De plus, on se demandera pourquoi Beckman demeure si désireuse de conserver la notion d’orgasme. Et, par le fait même, comment se fait-il qu’elle emploie de manière interchangeable plaisir sexuel et orgasme? N’aurait-il pas été alors essentiel de procéder à une contextualisation socio-historique et philosophique de ces deux concepts? Un mot, un concept, est toujours plus qu’un mot, bien sûr, et plus que du sens également. M’inspirant ici des travaux de la philosophe féministe des sciences, Karen Barad (2007), le mot n’est jamais que du sens mais toujours déjà un enchevêtrement discursif-matériel, qui compte comme sujet d’importance, auquel on accorde de la valeur (et, multiple) et qui se compte, qui peuple la configuration (toujours dynamique) du monde. Ainsi, cherchant à se faire l’héritière d’un terme, n’importe-t-il pas de tracer la généalogie de ce dernier, et du désir qui sous-tend ce dernier? Autrement dit, il ne s’agit pas de dire qu’il faut se faire l’héritier-disciple d’un mot, mais plutôt que des « mots » sont autant d’enchevêtrements qui nous lient et distinguent à la fois de multiples spectres temporels (passés, présents et futurs).

Beckman n’explique pas son geste. Couplé à son usage interchangeable des termes d’orgasme et de plaisir sexuel, on verra alors le lectorat sourciller. Toutefois, mon objectif ici ne sera pas de critiquer Beckman en lui reprochant de ne pas s’être intéressée à tel ou tel champ de recherche, puisque ces autres points, ce sont là les objets que moi-même j’apporte au texte. Je souhaite plutôt susciter une pratique dialogique avec elle et d’autres; un mode d’ouverture visant à créer des opportunités de dialogue, à les cultiver et les courtiser pour activer le potentiel différentiel dont chacun regorgerait, et se laisser ainsi transporter par le courant d’un désir immanent.

La critique négative ne voit pas qu’elle est créative, innovatrice en soi. Mais elle n’en crée pas moins des objets. Toutefois, ces objets sont essentiellement des objets de suspicion, de souci, plutôt que des objets positifs, de curiosité, ouverts et d’ouverture pour la potentialité différentielle immanente. La critique négative aussi est singularité; elle porte avec elle un nouvel objet, qui s’ajoute dans la configuration actuelle du sensible, un nouvel objet à partir duquel on peut entrer en relation de manière variée. Toutefois, la critique négative ne conçoit pas l’émergence de ces objets comme étant ses objets..

Je suggère plutôt une autre modalité de faire de la critique. Je m’intéresse non pas à critiquer Beckman en fonction des interlocuteurs avec lesquels elle a choisi d’interagir ou non, mais en me laissant plutôt affecter et attiser par son objet de passion, en invitant d’autres interlocuteurs à se joindre, eux aussi, au dialogue. Voilà qu’il est alors possible de faire éclore une autre trajectoire de curiosité aux effets autant éthiques, ontologiques qu’épistémologiques.

Qu’on se laisse donc inspirer par la manière selon laquelle Beckman conçoit sa théorie deleuzienne de la sexualité, en s’adonnant à un exercice de littérature mineure. Pour ce faire, en effet, Beckman crée un agencement dialogique d’enchevêtrements qui prennent vie en ce qu’ils sont aptes à émerger relationnellement, tissés les uns à travers les autres et générant ainsi de la différence. C’est à la potentialité différentielle propre à chaque singularité, qui insuffle vie, curiosité, importance, perceptibilité et matérialité à un tel agencement. En s’inspirant de sa méthode, l’objectif ne serait pas de lui adresser une critique (négative), en laissant sous-entendre que Beckman aurait failli à la tâche qu’elle s’était donnée initialement; en fait, il n’y a échec que lorsqu’on se sera donné un point de référence, qu’un projet donné n’est pas parvenu à représenter. Ce n’est pas le cas en ce qui concerne son projet, soit de concevoir une théorie deleuzienne de la sexualité. Au contraire, cherchons plutôt à prolonger le mouvement qu’elle initie, à attiser les processus différentiels, à titiller le désirant, de manière à faire circuler la tension ailleurs, faire éclore et multiplier cette force, générer plus d’affinités, de connectivité et plus de pratiques dialogiques.

Voilà comment je vois et célèbre son projet.

Il est déplorable que Beckman ne parvient pas elle-même à incarner pleinement ce devenir d’une littérature mineure dont son texte transpire. Elle reproche à Deleuze, et à d’autres (Donna Haraway, notamment), d’entreprendre des lectures sélectives en constituant des agencements littéraires douteux, de manière à pouvoir soutenir leurs théories. Le problème c’est que Beckman en fait la démonstration en sélectionnant un agencement littéraire de son inspiration. Elle illustre alors en quoi ce nouvel agencement donne naissance à des objets entièrement différents (et, bien entendu, uniques). Le point que je souhaite ici démontrer est que ces objets, qu’elle fait passer dans le champ de la perceptibilité, ce sont ses objets d’intérêts, c’est-à-dire que ces objets-là se sont matérialisés – ils se sont ajoutés au champ du réel, et ils viennent à compter – à partir de sa capacité affective singulière, de sa curiosité, une célébration de la Différence, donc, comme pure immanence.

À cet effet, il semble que son épilogue laisse présager un tel projet. Mais elle laissera cette potentialité-là jouer le rôle d’un compagnon spectral qui, lui aussi, pourrait compter et se compter autrement, notamment comme agencement singulier apte à faire circuler le désir, à l’attiser, en multipliant la possibilité d’affinités, et en tissant d’autres et toujours plus de dialogues, notamment avec le féminisme matérialiste. Ne devrait-on donc pas prendre sérieusement cette tâche de la philosophie qu’elle célèbre dans sa conclusion, qui serait de titiller hors de son terreau la perspective paranoïaque qui fait que chacun d’entre nous, ceux et celles qui fabriquons du savoir, cherchons inlassablement les raisons pour justifier et expliquer l’appareillage littéraire que l’on tisse? Une perspective qui fait compter une lecture particulière sous le mode négatif, soit du désintérêt, du manque de curiosité ou d’une lecture imparfaite? Et de célébrer plutôt que c’est précisément en se laissant chatouiller, provoquer, et affecter par une théorie que chacune d’entre nous, de par sa singularité et la potentialité différentielle de chacune, peut prendre part à l’affectation et à l’émergence dans l’actuel des objets de notre curiosité singulière; nos capacités affectives, à partir de notre capacité désirante unique qui excède et touche en la transformant la configuration corporelle de tout corps et de toute subjectivité, pour les faire vivre, valser, danser, et créer… davantage.

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Matériaux bruts pour différentes histoires de l’urbanisme au Québec

Critique du livre Aménagement et urbanisme au Québec. D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Témoignages de pionniers et pionnières de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme depuis la Révolution tranquille d’André Boisvert, Québec, Éditions GID, 2014, 723 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

5066_urbanisme_webAménagement et urbanisme au Québec est un volumineux ouvrage regroupant 25 entrevues réalisées avec des pionniers et des pionnières de l’aménagement et de l’urbanisme au Québec entre 1995 et 2011, ces derniers ayant œuvré majoritairement entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1980. L’auteur, André Boisvert, explique sa démarche dans une courte introduction et esquisse une synthèse dans la conclusion. C’est dans le cadre d’une recherche doctorale qui comparait l’évolution de l’urbanisme au Québec et aux Pays-Bas qu’il entreprit ce vaste projet documentaire. Selon une démarche qualitative, il visait à obtenir des témoignages concernant la formation, les influences et le cheminement des premiers urbanistes au Québec. Non seulement a-t-il alors reçu des réponses positives et a-t-il réalisé de riches et stimulantes entrevues, mais une grande partie de celles-ci furent publiées dans la revue de l’Ordre des urbanistes du Québec (OUQ), Urbanité. Puis, plusieurs lui ont suggéré de réunir l’ensemble de son travail dans un seul volume, ce qu’il a fait. Le résultat a une grande valeur documentaire. Or, la faible place accordée à la synthèse, le travail d’édition inégal, les différences de longueur et de qualité entre les articles et le classement par thème un peu flou produisent un livre quelque peu rebutant, ce qui est l’envers de la médaille. Malgré tout, l’ouvrage est une source importante d’informations instructives qui sauront intéresser à la fois le dilettante, l’acteur et le chercheur, mais pour des raisons différentes. À partir de ces trois figures, je vais tenter d’exposer ici les différentes lectures possibles de ce livre.

Tout d’abord, le dilettante curieux lira ces différents témoignages comme plusieurs longs articles de journaux, parfois sans les terminer, passant de l’un à l’autre sans trop se soucier de l’ordre dans lesquels il les lit. Il y trouvera une série d’anecdotes significatives concernant différents projets d’aménagement du territoire ayant marqué le Québec. Il sera particulièrement intrigué par les mésaventures de Jean-Claude La Haye, personnage central de l’institutionnalisation de l’urbanisme au Québec qui s’est effectué en trois temps : création d’un Institut en 1961, d’un ordre professionnel en 1963 et d’une loi-cadre en 1979. Par exemple, afin de dénicher le meilleur candidat pour être le premier directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal et ainsi assurer le rayonnement de cette institution, ce dernier s’est d’abord rendu aux frais du ministère des Affaires municipales dans le bureau du fameux Le Corbusier à Paris où il a essuyé un premier refus, avant de retourner dans la Ville lumière afin d’attirer Robert Auzelle à Montréal. Lui aussi, mais non sans hésitations, refusa. La Haye soumit alors le nom de Hans Blumenfeld, urbaniste de renommée internationale basé à Toronto, à Mgr Irénée Lussier qui dirigeait alors l’Université de Montréal. Or, Blumenfeld, appréhendant un certain malaise, prit le soin d’écrire à Mgr Lussier afin de lui faire part de son passé de militant communiste en URSS; la réaction de l’Université fut de refuser sa candidature. Finalement, c’est le collègue et ami de La Haye, Benoît Bégin, aussi interviewé par Boisvert, qui accepta d’être le premier directeur de l’Institut (p. 79). Dans un autre ordre d’idées, dans l’entrevue avec Blanche Lemko Van Ginkel, une autre figure marquante ayant à la fois passée par l’atelier de Le Corbusier et par l’Université Harvard, on apprend qu’à la même époque, soit au début des années 1960, un vaste projet d’autoroute dans l’axe de la rue de la Commune à Montréal avait été proposé par une firme d’ingénieurs avant d’être bloqué par un petit groupe dont elle faisait partie (p. 118). Pour plusieurs, à ce moment, le Vieux-Port a été sauvé d’un saccage irréversible. Le livre contient une série de petites histoires peu connues et captivantes comme celles-ci.

Une deuxième lecture de ces histoires, plus partisane, est cependant possible et probable. En effet, celui qui a agi ou qui agit actuellement dans le domaine de l’urbanisme au Québec, que ce soit le politicien, le professionnel, le promoteur, ou le citoyen, ne pourra rester neutre devant ces anecdotes et sera rapidement amené à prendre parti. Il cherchera des héros et des coupables, des erreurs et des réussites, des modèles et des contre-exemples. Intéressé par certains dossiers, il parcourra l’ouvrage en diagonale avec certaines questions en tête : l’autoroute Ville-Marie, était-ce une bonne chose? Qui est responsable de ce tracé en tranchée? Qui en a profité? Le site de l’Expo 67 aurait-il dû être sur l’île de Montréal? Qui fut responsable du fiasco de l’aéroport de Mirabel? Et ainsi de suite. Difficile, par exemple, pour quiconque a été ou est impliqué dans le développement de la ville de Laval, de ne pas porter un regard partisan sur le témoignage de Claude Langlois qui a été impliqué dans le processus de fusion au milieu des années 1960 et qui fut le premier directeur du Service d’urbanisme de la Ville. Certains peut-être penseront que cette fusion a été faite au détriment de l’autonomie des collectivités locales et que la grande ville fusionnée n’a jamais rapporté les résultats escomptés, ce que nie bien sûr Langlois. La lecture est alors prise dans un champ interprétatif traversé de conflits dans lesquels les différentes personnes interviewées sont acteurs.

Bien qu’il se défende d’avoir cherché à produire une hagiographie des fondateurs de l’urbanisme au Québec, en ne rapportant que le discours de ceux-ci, le livre de Boisvert offre une vision pour le moins partielle. Si certains, comme Jean-Claude La Haye en parlant de son travail de conseiller dans le dossier de Mirabel, font preuve d’un début d’autocritique, celle-ci s’éclipse rapidement devant les excuses classiques de n’avoir pas été compris, de n’avoir pu convaincre les décideurs publics, ou de n’avoir pu mettre tout le monde d’accord. Bref, le problème, ce n’est pas tant que Boisvert ait voulu ou non faire une hagiographie, c’est plutôt que la somme des témoignages gagnerait à être synthétisée, analysée, comparée et critiquée.

Un troisième type de lecture, plus exigeante et rigoureuse, est ainsi souhaitable. Ce serait celle du chercheur désirant produire un savoir particulier et systématique concernant l’histoire de l’urbanisme au Québec, un savoir non pas journalistique, ni militant, mais scientifique. Plusieurs angles d’approches sont possibles, j’en présenterai trois. Tout d’abord, le chercheur pourrait utiliser l’ouvrage de Boisvert comme un point de départ pour une description de la professionnalisation de l’urbanisme. Dans une perspective sociologique, il pourrait tenter de produire une prosopographie du champ professionnel des années 1960 et 1970 afin de mettre en lumières des éléments structurants et des points de tension. Cependant, il serait vite amené à constater certaines lacunes et irrégularités du livre de Boisvert. Par exemple, l’auteur n’a pas indiqué systématiquement les dates et lieux de naissance des gens qu’il a interviewés, ce qui peut sembler un peu bête. Malgré tout, le livre contient suffisamment d’information pour tirer certaines conclusions préliminaires, notamment concernant l’importance des immigrés et de la formation à l’étranger. En effet, plusieurs des professionnels interviewés ont complété une partie de leurs études à l’étranger, que ce soit en Europe ou sur la côte est américaine, tandis que d’autres sont venus de l’étranger pour travailler au Québec. De plus, en étudiant l’origine, la formation et l’âge des différents urbanistes, on peut mettre en lumière certaines tensions dans ce milieu. Il semble qu’au départ la formation à l’Institut d’urbanisme était surtout orientée vers la planification physicospatiale et la pratique, pour ensuite faire davantage de place aux recherches statistiques concernant les usagers et les infrastructures urbaines. Puis, dans un troisième temps, dans les années 1970, la formation est devenue plus critique, elle s’est ouverte au travail social et communautaire et s’est alignée avec certaines postures critiques en sciences sociales. Ce découpage diachronique permet de faire apparaître des sous-groupes qui tentent de définir ce que devrait être l’urbaniste, son rôle social et sa formation. Un autre conflit concerne les actes réservés et le rôle de l’OUQ. Si au Québec, fait relativement rare, il existe un titre réservé pour les urbanistes, cela ne donne accès à aucun acte réservé. Certains aimeraient voir cette situation changée, tandis que d’autres apprécient ce statut, lequel permet une certaine liberté et favorise une plus grande versatilité.

Une autre manière de faire une lecture systématique de l’ouvrage de Boisvert serait d’étudier l’évolution de l’action publique. Rapidement, le chercheur intéressé par ce type de problème sera happé par le rôle central des cabinets privés et par ce jeu singulier dans lequel certaines personnes ont été amenées à organiser simultanément l’offre et la demande d’expertise, rendant la frontière entre employeur et employé extrêmement floue. Grâce au livre de Boisvert, on voit en effet que ce sont les mêmes personnes qui, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, ont organisé l’offre d’expertise en œuvrant dans des cabinets privés et en enseignant à l’Institut d’urbanisme, et la demande d’expertise en agissant auprès des ministères ou des villes et dans des commissions telles la Commission La Haye.

L’autre aspect notoire est la multiplicité des lieux, des instruments et des types d’activité. Loin d’être exclusivement employés dans les villes et les municipalités, les urbanistes travaillent aussi dans des cabinets privés, au gouvernement dans différents ministères, dans des sociétés d’État telles Hydro-Québec, dans les MRC, du moins depuis leur création en 1979 avec la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme (LAU) et dans des entreprises privées. La liste est tellement longue qu’il est difficile de voir comment l’ensemble de ces actions peuvent se coordonner afin de produire un aménagement du territoire cohérent. Il y a là sans doute un paradoxe de l’action urbanistique qui, d’un côté, investit un ensemble pluriel d’instruments et de lieux et, de l’autre, chérit l’idéal d’une action rationnelle et cohérente.

Par ailleurs, la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) est un acteur essentiel et souvent oublié de cette histoire de l’urbanisme. Non seulement fut-elle le principal organisme au niveau fédéral faisant la promotion de l’urbanisme, mais elle est aussi responsable de la venue de plusieurs architectes et urbanistes européens au Canada; dans un premier temps surtout des Britanniques, comme Rolf Latté, puis, au tournant des années 1960, quelques francophones, dont plusieurs Belges, cela afin de répondre aux demandes du Québec. Ces demandes ne furent toutefois pas facilement entendues ni comprises. Jean Cimon rappelle que, malgré qu’il fût un grand penseur et qu’il le tînt en haute estime, Humphrey Carver, directeur de la SCHL à l’époque et probablement le plus important planner canadien du XXe siècle, regardait les Québécois avec une condescendance et un agacement digne de Lord Durham (p. 469).

Les urbanistes, notamment Marcel Junius, un de ces Belges venus au Québec grâce au recrutement de la SCHL, ont aussi été très actifs dans le domaine de la protection du patrimoine en travaillant par exemple au ministère des Affaires culturelles (MAC) et à la Commission des biens culturels du Québec (CBCQ). Plusieurs seront surpris d’apprendre que Junius, qui fut un grand admirateur de Le Corbusier, a terminé sa carrière à l’Organisation des villes du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il dut même, à un certain moment, se battre contre des ingénieurs qui pensaient incarner le progrès et exécraient les actions de conservation du ministère des Affaires culturelles afin de sauver la Maison Andrée Benjamin-Papineau des bulldozers occupés à faire de la place pour l’autoroute 13 entre Montréal et Mirabel (p. 258).

Le chercheur tourné vers l’action publique pourrait aussi tenter une périodisation. Suite à la lecture du livre, il semble assez évident que la fin des années 1950 et les années 1960 furent une période de création des instruments qui a été suivie lentement par une période de routinisation du travail favorisée par la création du baccalauréat en urbanisme et par la LAU. Plusieurs se montrent plutôt insatisfaits de cette tournure et préféraient retrouver en l’urbaniste un chef d’orchestre et un humaniste innovateur, plutôt qu’un petit fonctionnaire régularisé.

Le troisième type de chercheur qui pourrait se saisir de l’ouvrage de Boisvert est celui tourné vers l’histoire intellectuelle et l’histoire des idées. Interrogeant précisément ces idéaux, ce dernier tenterait de retracer certains concepts centraux dans les discours des urbanistes et de reconstruire certains problèmes théoriques que se posaient ceux-ci. Il pourrait aussi étudier les expériences intellectuelles importantes que furent les villes industrielles et les villes du nord. Il serait alors amené à se demander : qu’est-ce que l’urbanisme? Quelle posture théorique traverse l’ensemble des témoignages recueillis par Boisvert? Quelle est la rhétorique propre à l’urbaniste? Comment ceux-ci défendent-ils la nécessité de l’urbanisme?

Cette dernière question, Boisvert ne peut y répondre, car, se situant au même niveau que les personnes interviewées, il défend lui aussi la nécessité de l’urbanisme. Il est assez évident que ce livre est motivé par une profonde conviction que l’urbanisme est nécessaire dans les sociétés modernes. Retracer l’histoire de cette idée, voilà la tâche primordiale de l’historien conceptuel qui se saisit du livre de Boisvert. Une des principales leçons à tirer de celui-ci est que l’urbanisme comme domaine d’action publique, pratique professionnelle et discipline académique est un phénomène relativement récent. Reste à savoir quel récit le lecteur veut en faire.

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« L’instant décisif. »

Critique de La dynamique de la révolte. Sur des insurrections passées et d’autres à venir, par Éric Hazan, Paris, La Fabrique éditions, 2015, 147 p.

Par Simon Labrecque, Montréal

arton912Ce court traité écrit par le fondateur des éditions La Fabrique est en quelque sorte la suite de Premières mesures révolutionnaires, co-écrit par Hazan et Kamo en 2013[1]. Si Hazan était soucieux de bâtir un véritable système de la polémologie révolutionnaire, il faudrait y placer La dynamique de la révolte avant Premières mesures révolutionnaires. En effet, l’objet du livre n’est pas la possibilité de donner suite à une insurrection en organisant ses lendemains de manière à déjouer la séquence typique « révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction », mais plutôt « le temps du déclenchement révolutionnaire, “l’instant décisif” comme disait Cartier-Bresson à propos du doigt sur le déclencheur de l’appareil photographique » (p. 15). Ce dont il s’agit ici « n’est pas l’histoire des révolutions mais celle de leur déclenchement » (p. 38); « ce livre porte sur le moment initial » (p. 61), qui se voit attribuer une certaine autonomie comme objet d’analyse car « [p]our les révolutions, il y a bien des façons de commencer » (p. 15). En identifiant des récurrences historiques et en comparant divers commencements (l’assaut d’un siège du pouvoir, l’isolement dans une ville, la vague qui se répand en cercles concentriques à partir d’une périphérie, etc.), Hazan a « cherché à repérer dans l’histoire des révolutions passées et récentes ce qui peut nous servir aujourd’hui et demain à surmonter le pessimisme ambiant et à penser l’action commune » (p. 11). Cette démarche comparatiste pousse l’auteur à déconstruire des légendes tenaces de l’historiographie politique traditionnelle. Elle lui permet également de se risquer à proposer – sans mystique performative ni dévotion eschatologique – des traductions de récits historiques en énoncés pouvant donner prise sur le présent et l’avenir. L’ouvrage invite ainsi son lectorat à produire ses propres traductions, selon les situations.

La dynamique de la révolte est divisé en six chapitres de longueur inégale : « Prologue » (10 p.), « Politisation » (15 p.), « Rapport de force » (10 p.), « Parlementarisme » (12 p.), « Avant-garde » (73 p.) et « Oklahoma » (14 p.), suivis des notes bibliographiques. Chaque chapitre traite d’une question insistante quant au moment initial des révolutions. Hazan discute d’abord les manières de poser la question, puis présente des pistes de réponses à partir de récits de révolutions passées, avant d’évaluer la pertinence de ces récits pour la conjoncture actuelle.

Dans le prologue, Hazan revient brièvement sur deux récurrences historiques identifiées dans Premières mesures révolutionnaires : le fait qu’une révolution victorieuse qui débouche sur la formation d’un « gouvernement provisoire » voit ce gouvernement s’employer « à contrôler puis à combattre la révolution, de façon le plus souvent sanglante » (p. 13), comme en France en 1848, 1870 et 1944, en Allemagne en 1918, ou en Russie au printemps 1917; et le fait que le renversement du pouvoir et la destruction de l’appareil d’État n’engendre pas le chaos « brandi comme une menace apocalyptique » (p. 14), mais plutôt « une joie collective », celle racontée par Lissagaray, Che Guevara, John Reed et George Orwell à des époques différentes.

Le chapitre « Politisation » critique l’idée commune qu’une situation de « dépolitisation » rend toute insurrection impossible. Hazan demande s’il existe un lien entre la politisation « au sens usuel du mot » et la révolte, si les insurrections passées ont « toutes éclaté dans un bouillonnement d’idées révolutionnaires », si les peuples soulevés était « toujours soudés par une commune doctrine », s’ils étaient « indemnes de ce matérialisme que déplorent aujourd’hui les maniaques du subjectif passé » (p. 20-21). Il répond par la négative en se référant au déclenchement de la révolution française de 1789 et de la révolution russe de février 1917 (p. 21-27). Celles et ceux qui prennent alors les armes ne sont pas celles et ceux qui connaissaient Rousseau ou Marx par cœur. C’est plutôt la faim et le ras-le-bol qui agissent comme déclencheurs. La « théorie » vient après. Les déclenchements de la Commune de Paris de 1871 et de la révolution espagnole de 1936 montrent aussi que « c’est de l’action commune qu’émerge la véritable politique, et non l’inverse » (p. 28). L’échec d’une révolution « Autonome » en Italie dans les années 1970-80 montre en retour que « ce n’est pas la diffusion des idées politiques qui crée le climat insurrectionnel mais la montée d’une colère qui déborde soudain les dérivatifs habituels » (p. 30). Or, ce débordement est inprogrammable.

Le chapitre « Rapport de force » remet en cause l’idée commune que « l’insurrection est impossible et c’est tant mieux car si elle éclatait, son écrasement serait inéluctable, vu le rapport de force » (p. 35). Hazan montre qu’un rapport de force n’est qu’un instantané et qu’il peut évoluer très rapidement sous l’effet d’une dynamique insurrectionnelle. Ce n’est pas l’évaluation calculatrice du rapport qui pousse à l’action, mais « une nécessité intérieure ressentie collectivement » (p. 37). Toute insurrection est « en situation d’infériorité à l’heure de son déclenchement » (p. 36). Deux éléments semblent nécessaires pour qu’elle parvienne à se développer : la mise en mouvement des « masses » et la défection des forces de l’ordre. Selon Hazan, dans les insurrections à venir l’effet boule de neige pourra être accéléré par les nouveaux moyens de communication. Les défections dans la police ou l’armée semblent toutefois plus improbables que jamais, étant donné leur nombre et leurs conditions matérielles. Hazan invite toutefois à miser sur le caractère hétérogène de ces forces, sur leurs contradictions internes, en rappelant qu’il existe aussi des rapports de domination dans la police et l’armée. Historiquement, c’est la (non) défection de la base qui a joué un rôle clé.

Le chapitre « Parlementarisme » rappelle des observations discutées dans Premières mesures révolutionnaires en affirmant qu’

Il est habituel qu’une assemblée élue dans la foulée d’une victoire révolutionnaire soit contre-révolutionnaire. Le mouvement qui a renversé le pouvoir en place n’est jamais majoritaire. Avec le suffrage universel, c’est la masse flottante qui se fait entendre, masse dont le sentiment dominant est justement l’effroi, la peur de l’inconnu, du chaos, de l’apocalypse. Elle se rassure en votant pour des hommes qu’elle connaît, des personnalités issues du régime abattu (p. 49).

Le fait que « le parlementarisme fonctionne comme fossoyeur des mouvements populaires » est illustré a contrario par le fait que les deux grandes révolutions victorieuses de l’histoire occidentale ont évité le parlementarisme : la révolution française, en particulier suite à l’expulsion des Girondins en 1793 (p. 50-52), et la révolution russe, en particulier suite à la dissolution de l’Assemblée constituante en janvier 1918 (p. 52-54). Hazan insiste : aucun parlement de gauche n’a apporté de bouleversement « dans le sens de l’intérêt commun ».

Le chapitre « Avant-garde » poursuit la réflexion sur les déclenchements des révolutions en étudiant ce qui peut sembler être la seule option pour éviter le parlementarisme : un puissant parti d’avant-garde, homogène, soudé et discipliné. Hazan souligne que la notion d’avant-garde révolutionnaire est paradoxale et qu’elle a acquis une réputation peu enviable depuis plusieurs décennies. L’étude de l’histoire des moments initiaux des révolutions permet toutefois de nuancer le rôle effectif joué par les avant-gardes. Dans plusieurs cas, les insurrections « n’ont pas été lancées ni dirigées par un parti organisé » (p. 60). Les deux exemples discutés sont la révolution russe de 1905 (p. 61-67) et la révolution espagnole de 1936 (p. 67-79). Dans plusieurs autres cas, « oui, un tel parti a bien existé et joué un rôle, mais pas celui qu’on lui attribue d’ordinaire ». C’est le cas de la révolution russe d’octobre 1917 à Petrograd (p. 80-102) et de la révolution spartakiste de 1919 à Berlin (p. 102-116). Selon Hazan, l’image du parti bolchévique qui circule encore aujourd’hui – avant-garde autoritaire, sûre d’elle, parlant d’une seule voix – est en fait celle du parti tel qu’il s’est organisé et solidifié sous le règne de Staline, surtout à partir des années 1930. La projection rétrospective de ce parti bolchévique sur le déclenchement de la révolution sert en fait l’historiographie stalinienne. En 1917, les choses étaient beaucoup plus fluides et complexes. Enfin, « [l]es insurrections ou révolutions lancées de façon volontariste par un parti d’avant-garde sont peu fréquentes » (p. 119). Lorsqu’elles ont existé, par exemple en Allemagne de 1920 à 1923 (p. 120-125) ou en Chine de 1927 à 1929 (p. 125-129), elles ont été des désastres. Dans ces deux cas, le Komintern russe semble avoir dicté sa loi aux forces locales, ce qui n’est plus guère envisageable aujourd’hui.

Le chapitre « Oklahoma » clôt le livre en discutant du monde capitaliste actuel à partir du récit du « grand théâtre d’Oklahoma » dans l’Amérique de Kafka (et non de l’attentat à la bombe de 1995 à Oklahoma City, comme on pourrait d’emblée le croire de ce côté-ci de l’Atlantique). Selon Hazan, le fait que l’histoire soit écrite par les vainqueurs n’est « pas une raison pour la lire avec les yeux d’éternels vaincus. […] La formation de forces révolutionnaires passe par la réappropriation de notre passé » (p. 133). Il souligne toutefois que des mots encombrants se tiennent sur ce chemin, en particulier les mots « république » (p. 134-136) et « démocratie » (p. 136-142). Le respect « instinctif » de ce dernier « fétiche », selon Hazan, est l’une des causes du fait que « les insurrections qui éclatent depuis quelques années dans le monde entier s’étranglent souvent au stade de grande émeute sans accéder à celui de révolution » (p. 142). Il affirme que l’histoire suggère des exemples pour repenser le modèle du gouvernement provisoire démocratique, comme celui d’un comité insurrectionnel qui se dissoudrait lui-même (p. 143). Affirmant profiter du calme avant la tempête pour songer à toutes ces questions, Hazan a le mérite de rappeler que des révolutions ont bel et bien eu lieu, que des régimes qui étaient perçus comme éternels (la monarchie des Bourbons, l’empire des Romanov, etc.) ont un jour été renversés, et que de tels renversement demeurent possibles.

En publiant des livres d’histoire critique comme La Commune de Shanghai de Hongsheng Jiang et La révolution allemande de Chris Harman, Hazan participe à titre d’éditeur à « la réappropriation de notre passé ». Dans ses écrits « polémologiques », Hazan participe à repenser ce qui est possible aujourd’hui, à partir d’un examen partiel (et explicitement partial) de l’histoire et de l’historiographie. À mon sens, ce dernier livre saura intéresser celles et ceux qui se soucient de tactique, de stratégie, voire même de logistique, ainsi que des définitions opératoires de ce qui peut constituer une victoire dans les luttes, d’un bout à l’autre du « spectre politique », des inculpés de Tarnac (entretien vidéo avec Hazan) aux professeurs de contre-insurrection. Ça donne envie de lire Lénine… et de jouer au go.


Note

[1] Note rumoristique. Nous ne savons toujours rien de l’identité de ce Kamo. Le mot signifie « canard » en japonais; c’est aussi le nom de plusieurs lieux et de plusieurs personnages, réels ou fictifs. « Kamo » était entre autres le surnom du bolchévique arméno-géorgien Simon Arshaki Ter-Petrosian (1882-1922), « maître du déguisement » et voleur de banque qui parlait très mal le russe et aurait un jour répondu à son enseignant « kamo? », mot inexistant, plutôt que « chamu? », « quoi? ». Rappelons enfin qu’en français, l’homonyme « camo » est l’abréviation usuelle du mot « camouflage ».

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« Les rois pis les maîtres, on les passait au batte en ostie! »

Critique de Bernard Gauthier Rambo de Victor-Lévy Beaulieu, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2014, 254 pages.

Par Simon Labrecque

Comme plusieurs, c’est en regardant l’émission d’Infoman du 23 octobre 2014 que j’ai appris que Victor-Lévy Beaulieu avait publié une biographie du syndicaliste nord-côtier Bernard « Rambo » Gauthier. Le comédien Yves Jacques y lisait des extraits de l’ouvrage, écrit à partir d’entretiens réalisés par VLB avec Rambo au mois de juin 2014 et publié au début du mois d’octobre par les éditions Trois-Pistoles. Le style oratoire de Jacques, plus près de celui de la Comédie française que des parlures colorées de l’est du Québec, créait un écart comique, en particulier pour les familiers d’Infoman qui avaient pu voir et entendre des extraits du témoignage de Rambo devant la Commission Charbonneau. On connaissait son franc-parler et sa prononciation particulière des mots en « -age » : courâge, ouvrâge, maraudâge, mariâge, etc. [Erratum : voir l’addendum en bas du texte.] Les extraits de la biographie laissaient présager une lecture débordante de cette oralité singulière. Sur ce plan, le texte ne déçoit pas.

894044-lune-couvertures-proposee-pour-biographieGrâce à cette oralité, l’ouvrage se lit d’un trait, entre une poignée de tites soucisses dans l’bacon et une pelletée de tourtière a’ec du ketchup. Il peut d’ailleurs avoir une fonction similaire à ces mets, c’est-à-dire opérer un renouage avec certaines formes d’habitation ancrées creux dans le territoire laurentien. Comment vit-on ici, hors de Montréal, de Québec, de Trois-Rivières et de leurs banlieues? Tout au long du texte, VLB affirme son régionalisme et fait sentir que l’histoire de Rambo a beaucoup à voir, ou a même tout à voir, avec l’histoire de l’habitation de la Côte-Nord, région dite « ressource » dont l’exploitation tend à enrichir quelques capitalistes métropolitains tout en appauvrissant les gens de la place.

Après un premier chapitre qui raconte rapidement le peuplement de la Côte-Nord par les ouvriers francophones et les entrepreneurs anglophones, VLB raconte comment Rambo est né dans une famille qui pratiquait le braconnage depuis quelques générations pour survivre. Au moyens de petits récits contés par Rambo lui-même, on apprend qu’après une enfance et une adolescence mouvementées durant lesquelles il a développé un caractère assez « malcommode » et a dû déménager à quelques reprises en fonction des emplois disponibles dans les usines, Rambo s’est enrôlé dans les Forces armées canadiennes pour sept ans, de 1985 à 1992. Il y opérait de la machinerie lourde et participait au soutien logistique, au Canada, en Allemagne, en Norvège et au Koweït. À sa sortie des Forces, Rambo a passé quelques années dans le monde peu recommandable du commerce des psychotropes sur la Côte-Nord, puis s’en est sorti et a progressivement commencé à faire du syndicalisme en tant qu’opérateur de machinerie lourde dans le domaine de la construction.

Les derniers chapitres se concentrent sur le « syndicalisme de combat » de Rambo, ainsi que sur sa participation volontaire aux audiences de la Commission Charbonneau. Actif au sein du local 791 de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Rambo s’est fait connaître dans la sphère publique par sa participation active à la lutte contre le phénomène de la « mobilité provinciale », qui permet à des travailleurs de partout au Québec de travailler légalement n’importe où sur le territoire – et donc, par exemple, à des gens de Longueuil, de Québec ou d’Alma de venir s’enrichir pendant quelques mois à Baie-Comeau avant de repartir sans laisser de traces. Dans ce cadre, certains entrepreneurs s’assurent même d’acheter des produits de base – outils, vêtements, papier de toilette, etc. – dans leur région d’origine plutôt que sur la Côte-Nord! À ce jour, les combats syndicaux de Rambo ont principalement consistés à s’assurer de l’embauche, à compétence égale, de travailleurs locaux (y compris des membres de la communauté innue, dont il est issu) plutôt que de travailleurs de l’extérieur (qui tendent parfois à ignorer les conventions collectives, en particulier les clauses sur la sécurité et le temps de travail, afin de maximiser leurs revenus). Ces combats ont nécessité de parler – parfois avec force – aux entrepreneurs de la région et d’ailleurs, ainsi qu’aux travailleurs eux-mêmes. Ces luttes ont aussi créés des tensions entre les syndicalistes de la région et ceux de Montréal, puisque ces derniers tendent à favoriser la « mobilité provinciale » pour « leurs membres ». C’est pour faire connaître ces enjeux et pour clarifier sa mauvaise réputation de fier à bras (éventuellement disséminée par des syndicalistes métropolitains et des entrepreneurs rancuniers) que Rambo a accepté de participer aux audiences de la Commission Charbonneau.

Le livre de VLB donne à penser la complexité du rapport entre le travail salarié et l’habitation du territoire. Il le fait sur un mode passablement héroïsant, dans le mesure où Rambo est présenté comme un homme exemplaire qui est parvenu à lutter efficacement contre l’exploitation capitaliste des régions ressources, malgré, ou même grâce aux effets délétères de cette exploitation sur sa propre vie quotidienne. Par ce récit, on rencontre bien sûr la question pérenne d’une complicité aliénante entre le Capital et les syndicats qui tentent de l’humaniser sans toutefois le renverser. Il y va d’une lutte entre « les Grands » et « les petites gens », entre « les rois pis les maîtres » d’un côté et « le peuple » de l’autre – de quelque chose comme une guerre de classes, mais mise sous le signe du pragmatisme politique des petites victoires concrètes, plutôt que sous celui de l’idéalisme radical d’une grande Fin du Capital.

Bien que je recommande sans retenue la lecture de l’ouvrage, je me dois en terminant de souligner l’inclusion d’une série d’erreurs factuelles regrettables (outre les coquilles) dans cette biographie qui fait souvent l’effort de mettre en contexte les événements qu’elle raconte. Lorsque VLB narre le passage de Rambo dans les Forces armées canadiennes, il écrit ce paragraphe sur son retour de la base d’Edmonton et son déploiement en Allemagne :

Malgré son endurance, Rambo n’a pas été mécontent de rentrer à Valcartier après quelques jours passés en permission à Port-Cartier. Il avait à peine mis les pieds à la base qu’on lui apprenait qu’on l’envoyait en Allemagne, en compagnie d’un bataillon de soldats. Les Américains y avait une base militaire, à Lahr, sur la rive droite du Rhin, donc en République fédérale d’Allemagne qu’ils occupaient avec les alliés anglais depuis la fin de la Deuxième Grande Guerre. Pour leur part, les Russes s’étaient appropriés tout l’ouest allemand et en avait fait la République démocratique d’Allemagne. Berlin avait subi le même morcellement; en fait, la ville avait été coupée en deux, l’est étant sous l’autorité des Américains et de leurs alliés, et l’ouest sous la férule des Soviétiques. Un grand nombre de Berlinois de l’ouest ne voulant pas être sous la coupe communiste fuyaient vers Berlin-Est. C’est pour les en empêcher que Staline fit construire en une nuit le Mur de Berlin, symbole de « la guerre froide » entre l’Empire communiste soviétique et l’Occident démocratique (p. 115-116).

L’autorité de l’auteur est telle que j’ai douté, à la lecture de ce paragraphe, d’avoir méconnu jusqu’à ce jour le sens de la division Est-Ouest en Allemagne entre 1945 et 1990. Or, c’est bien VLB qui commet l’erreur d’inverser l’Est et l’Ouest dans le paragraphe cité : la République fédérale allemande était à l’Ouest et la République démocratique allemande était bien à l’Est. De même, c’est vers Berlin-Ouest qu’on passait pour fuir le régime communiste, et non vers Berlin-Est, qui était sous l’autorité soviétique! La majorité de l’Allemagne est par ailleurs située sur la « rive droite du Rhin ». Enfin, la construction du mur de Berlin à partir de la nuit du 12 au 13 août 1961 n’a pas été ordonnée par Staline, dans la mesure où celui-ci est mort à Moscou le 5 mars 1953.

On s’efforcera de ne voir là qu’une inattention sans conséquence de la part de VLB ou de ses collaborateurs, mais espérons que les faits seront corrigés dans les prochains tirages. Il y va en effet de la confiance qu’on peut accorder au récit dans ses moindres détails. Pour une biographie qui se veut une invitation à la lutte politique, ce type de détails importe.

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Les zones d’occupation alliées dans l’Allemagne post-1945, avec la zone soviétique (rouge), la frontière allemande intérieure (ligne noire en gras) et la zone d’où les troupes britanniques et américaines se sont retirées en juillet 1945 (mauve). Les limites provinciales sont celles de l’Allemagne de Weimar avant l’arrivée au pouvoir des nazis et avant l’établissement des états fédéraux (Länder) contemporains.

 

Addendum (5 janvier 2014)

Un lecteur me fait remarquer avec raison que ce n’est pas Rambo qui prononce les mots en « -age » de façon particulière, mais bien Ken Pereira (voir la vidéo ci-dessous). Mes excuses pour cette erreur factuelle!

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Entretien avec Catherine Voyer-Léger sur son livre «Métier critique»

Entretien avec Catherine Voyer-Léger, accordé à Blaise Guillotte, Montréal | il fait suite à la critique du livre Métier critique publié précédemment

Blaise Guillotte : Dans votre livre Métier critique, il est évidement question de la critique culturelle, mais il me semble que l’objet principal de cet essai est la parole publique. Une parole publique qui peine à s’exprimer. La première question qui me vient à l’esprit est : est-ce que cette parole a déjà eu un espace? Devant cette question, il me semble qu’on se retrouve devant un paradoxe.

Il n’y a jamais eu, ou du moins rarement (je ne suis ni historien, ni sociologue), autant de production cultuelle, autant d’accessibilité à la culture qu’aujourd’hui. Et pourtant (c’est précisément là le nœud de votre essai à mon sens), la parole sur cette production semble causer problème. Il y a également à côté, le phénomène des « niches » que vous exposez, une spécialisation du discours sur la culture, qu’on retrouve surtout sur le Web. Comment s’articule alors tout le côté public de la parole dans cette étrange dynamique contemporaine?

L97828944879071Catherine Voyer-Léger : Il me semble que ce que notre espace public perd, c’est un rapport à l’exigence. Je crois que ça vient aussi d’une mauvaise compréhension de la démocratisation. Plutôt que de tenter de rendre disponible le plus d’expériences possibles au plus grand nombre, nous tentons de mettre en place une expérience qui conviendra au plus grand nombre. Dans les médias en particulier, ça se traduit par une uniformisation des contenus et un culte au « grand public » que je définis dans mon livre comme un « réduit statistique ». Ce grand public n’existe pas, il est une lubie, mais tout le monde le cherche.

Je crois donc effectivement que nous perdons quelque chose. Ça ne veut pas dire qu’un espace idéal a déjà existé, mais qu’il y a réduction d’espace. La disparition de la Chaîne culturelle, la transformation progressive du Voir, la disparition de pages dans le cahier Livres du Devoir, les capsules de plus en plus courtes à la radio, la disparition des longues entrevues. Tout cela, c’est une perte pour une certaine parole publique qui cherche à voir en profondeur.

Je lisais quelqu’un récemment qui affirmait que nous n’avons jamais vécu dans une société aussi consensuelle. Ça me semble absurde de dire ça. Nous avons vécu dans des sociétés bien plus consensuelles que maintenant, il y a moins d’un siècle encore. Des sociétés où la dissension menait à une marginalité bien plus radicale. En fait, il est étrangement assez facile de défendre des points de vue divers aujourd’hui. Ce qui est devenu très difficile, c’est de défendre une parole qui ne se déploie pas dans les mêmes formes. En gros : on peut bien ne pas être d’accord, mais il faut que les deux camps l’exprime en deux minutes. Et surtout que votre lettre ouverte ne fasse pas plus de 750 mots.

Ce contexte plus général, c’est aussi celui que subit la critique. Réduction et uniformisation des formes : listes, palmarès, formules toutes faites. C’est d’autant plus facile de réduire la critique à cela que nous avons réduit la culture à un projet individuel de consommation. Regardez la défense d’Airoldi pour son émission « Quel âge me donnez-vous? » : si ça ne vous plait pas, changez de chaîne. La même ligne a été repris par plusieurs. Ça prouve exactement ce que j’avance : on défend une vision de la culture basée uniquement sur le choix individuel, comme s’il n’y avait aucune autre portée à la culture. Quand ça vient des libertariens, je comprends la logique. Quand ça vient de gens qui, de l’autre main, défendent l’idée qu’il faut financer collectivement la culture, je comprends moins.

Pour ma part, je crois au financement public de la culture justement parce que je crois que la culture est bien plus qu’un choix de consommation individuelle. Et c’est exactement pour ça – parce qu’elle est à la fois reflet et vecteur de valeurs, parce qu’elle porte une vision du monde, parce qu’elle est au cœur des représentations et donc du vivre-ensemble – qu’il faut qu’il existe un discours qui la réfléchit.

BG : Il y a beaucoup de choses dans ce que je vous dites. Tout d’abord toute cette marchandisation de l’art et de la culture. C’est troublant (et je suis bien d’accord avec ce diagnostique) car il me semble que c’est précisément l’art et la culture qui sont les remparts, les foyers de résistances contre l’uniformisation et la marchandisation du monde. Je me souviens d’une « belle » expression de Baudrillard : « L’insignifiance de l’art », en ce que l’art aujourd’hui, ne « signifierait » plus rien au sens profond du terme, qu’il ne renverrait plus à rien d’autre qu’à lui même. Je ne suis pas aussi pessimiste que Baudrillard, mais je suis du moins tout aussi inquiet.

La critique de la critique que vous faites m’apparaît donc plus comme l’exposition d’un symptôme d’une maladie bien plus grave dont nous discutons en ce moment. Cela est en grande partie dû à la marchandisation de l’art (et de la parole!) qu’entraîne le capitalisme sauvage de notre époque. L’« expertisation » fait partie intégrante de ce problème dans une optique de division du travail où chacun est « à sa place ». L’on retrouve très bien cela dans le monde intellectuel. On est rarement écrivain ou philosophe si l’on ne possède pas le diplôme qui s’y raccorde. Cette spécialisation des milieux intellectuels et artistiques, qui s’inscrivent dans un champ quelconque, avec une parole confinée à un petit cercle, empêche sûrement une parole publique plus vivante. On se retrouve ici devant l’importante question que vous posez : d’où parle la critique?

CVL : Je suis tout à fait d’accord avec votre lecture. La disparition de la critique est symptomatique de tout un système qui roule dans le même sens, système clairement lié au capitalisme. Ce qui tue la critique, c’est l’idée d’un art-produit, donc capitalisable et individualisé. En même temps, cette question de l’expertisation me pose un problème théorique. D’une part, je comprends la crainte de la surspécialisation et je vois tout à fait le danger d’une démocratie gérée par des spécialistes. D’autre part, je trouve qu’on assiste (paradoxalement) à la disparition de certains discours spécialisés dont nous aurions bien besoin, cette espèce de « démocratisation » mal comprise, que je dénonce dans mon livre, et qui présente toute parole comme équivalente.

J’avoue manquer d’outils pour trouver une réponse à ce paradoxe. Est-ce lié aux domaines? Dans les domaines scientifiques et économiques, c’est tout aux spécialistes. Dans les domaines culturels ou pédagogiques, par exemple, on refuse une parole spécialisée. Comme si des champs de la vie relevaient nécessairement du « gros bon sens », tandis que d’autres, inaccessibles au commun des mortels, devaient être réservés.

BG : Puisque nous parlons des « experts » et des « spécialistes », je dois avouer avoir un peu sourcillé quand vous citez Robert Lévesque dans les critiques spectacles. Certes, il était très connu, mais il me semble que Lévesque était probablement un des critiques les plus cultivé et intègre qui soit!

CVL : Je ne vois pas de contradiction entre le fait de faire de la critique spectacle et d’être rigoureux. Et là, réfléchissant à cela, je m’en suis voulu de ne pas avoir pris la peine de définir clairement ce que j’entendais par « critique spectacle ». Pour moi, ce qui caractérise la critique spectacle, c’est la personnalité du critique, pour ne pas dire le personnage du critique. Permettez une anecdote… Pendant le tournage de l’émission Premières vues sur la critique, j’étais en présence de trois critiques de cinéma – Marc Cassivi, Manon Dumais et Nathalie Petrowski – à qui l’animateur a demandé « Êtes-vous un personnage? » Ils ont leur propre perception de cette question, mais, pour ma part, il me semble évident que Marc et Nathalie sont devenus des personnages bien plus que Manon. Qu’est-ce qui explique cela? J’aurais tendance à dire que leur contexte de travail, comme chroniqueur dans un quotidien qui mise beaucoup sur la personnalité des journalistes, offre une partie de la réponse. Mais nous pourrions alors nous demander : est-ce La Presse qui crée des personnages ou est-ce qu’elle engage des gens qui ont la personnalité pour faire davantage de la critique-spectacle?

Je ne dis pas ça pour comparer ces gens à Lévesque, mais simplement pour mettre en évidence qu’il n’est pas clair pour moi ce qui pousse un critique à commencer à devenir un personnage et à faire un show. Chose certaine : pour moi, Lévesque, pendant ses années au Devoir, faisait clairement un show. Et le mépris était un des instruments de ce spectacle. Je l’admire beaucoup et je lui reconnais la rigueur dont vous parlez, mais je n’accepte pas le mépris comme un instrument intéressant de critique et je trouve qu’en fin de course il était écrasé par son personnage. Quand je le lis aujourd’hui, je le sens moins préoccupé par le « son de sa propre voix ».

D’ailleurs, si je devais comparer Lévesque à quelqu’un, ce serait à Georges Privet. Sans doute le meilleur critique de cinéma actuellement en exercice au Québec (en termes de rigueur). Mais Privet n’est pas un personnage. Et on voit d’ailleurs qu’il restera sans doute discret toute sa vie et ne marquera pas l’esprit du grand public comme d’autres gens plus exposés peuvent le faire.

BG : Au final, faut-il revoir notre conception du « métier critique ». En d’autres mots, votre livre est-il un plaidoyer pour un retour à une critique plus « traditionnelle » ou à une redéfinition du sens et de l’œuvre du « métier critique » ?

CVL : Je ne sais pas si j’appelle à une redéfinition de la critique telle qu’elle se pratique dans les grands médias, mais je pense que j’appelle à une prise de conscience. Certaines réflexions sont nées après le livre (ce qui concorde avec mon retour aux études). Je suis assez fascinée par le fait que les réflexions théoriques du XXe siècle, réflexions qui ont changé assez radicalement la façon dont on envisage la critique dans son sens universitaire, aient si peu d’emprise sur la critique « grand public ».

Pour ne donner qu’un exemple, comment l’idée que l’auteur est mort peut-elle avoir eu si peu d’impact sur les grands médias? Peut-on imaginer comment l’auteur – dans ses recoins les plus privés ou les plus anecdotiques – pourrait être plus qu’il ne l’est déjà, souvent au détriment du texte, au centre de toute couverture médiatique de la littérature. L’auteur est loin d’être mort…

Je fais un détour simplement pour dire que j’entendais récemment le sociologue Joseph Yvon Thériault dire dans une table ronde que les « déconstructivistes » sont maintenant hégémoniques. J’ai un peu sursauté parce que ma lecture est assez inverse. Je lui ai demandé : « Hégémoniques où? Hégémoniques dans certains départements de l’UQAM? » Ma lecture de l’espace public c’est plutôt que les pensées critiques en général ont bien peu de prise sur le sens commun qui continue à avancer dans une approche foncièrement essentialiste. En termes esthétiques, c’est aussi dire que nous demandons à la critique de dire le vrai sur une œuvre, ce qui évidemment, nous mène nécessairement à l’affrontement et à la confrontation.

Mais tout ça, je le dis dans mon livre sans le dire vraiment.

BG : Vous parlez des réflexions théoriques du XXe siècle ce qui m’amène à vous dire que j’ai senti un parcours intellectuel et sociologique très rigoureux dans votre définition de la critique, qui n’a peut-être pas « sa place » dans ce genre d’ouvrage, et je ne dis absolument pas ça dans un sens péjoratif, ce n’est pas un travail académique. Peut-être ici pourriez-vous nous éclairer sur votre filiation théorique pour comprendre la critique? Est-ce plus Barthes, l’école de Francfort, les romantiques?

CVL : C’est sans doute la question la plus importante. Et aussi la plus importante critique qu’on puisse me faire.

Je ne sais pas s’il y a dans ce livre un parcours rigoureux, mais il n’y a pas un appareillage théorique conscient. Ce n’est effectivement pas un ouvrage universitaire, mais je suis quand même formée à une certaine école qui n’a pas toujours assumé ses sources et se balade entre Bourdieu et l’école de Francfort, qui plonge vers le postmodernisme, qui ramasse Barthes au passage. Tous des auteurs que je connais mal ou trop peu, que j’ai lu dans une autre étape de ma vie il y a plus de dix ans, sans les comprendre vraiment. Que je recommence à lire maintenant, en les comprenant sans doute un peu mieux, mais pas toujours. À la limite, sans doute que l’auteur qui m’a le plus marquée est Edward Saïd, principalement son ouvrage Covering Islam puisque c’est plutôt dans ces préoccupations que je nageais à l’époque.

Je suis habitée d’un certain nombre de convictions qui émanent d’une vague théorique. Tout cela n’est pas précis, ni même rigoureux je dirais. Je crois à la construction. Je me bats pour qu’on accepte, dans un espace plus large que le seul espace universitaire, l’idée d’une construction par le discours, le symbole, la marque, le geste. Une position foncièrement anti-essentialiste, disons. Cela teinte toute ma vie. Ma vie privée, ma vie de travail, ma vie intellectuelle, ma vie culturelle. C’est ça qu’il y a au cœur de ce livre. Pour moi le discours sur l’art doit être considéré comme légitime parce que c’est par lui qu’on admet que l’art n’est pas un « donné ». Et ceux qui portent ce discours doivent prendre conscience du rôle qu’ils jouent à cet égard et des catégories qu’ils mettent en jeu dans leur évaluation. Ils ont une chance inouïe d’avoir cette plateforme pour pouvoir discuter d’objets culturels souvent importants et il est pour moi douloureux de voir parfois qu’ils passent complètement à côté de cette chance. En se contentant de résumer l’histoire, par exemple, et donc de présenter l’œuvre comme un objet fermé, au sens unique et linéaire.

Reste que la grosse critique qu’on peut faire à cet ouvrage c’est de n’avoir pas fait de place à une mise à nue d’un appareillage théorique, d’une prise de conscience de ce qui m’habite justement. Ce n’était pas mon objectif, ça aurait peut-être dû l’être. On peut me le reprocher. Je vis très bien avec ce reproche. Je vis moins bien avec un certain mépris qui semble sous-entendre, sans jamais le dire complètement, qu’un tel discours contribue à la médiocrité ambiante. Je ne crois pas que ce soit le cas. J’essaie, vraiment très fort, à travers tout ce que je fais et avec la force qui est la mienne – celle d’une vulgarisatrice – de faire avancer ces convictions qui sont les miennes auprès d’un plus large public. C’est ce que je fais aussi dans mon travail féministe. Ceux qui concluent de mes lacunes théoriques que je suis une idiote, j’aime mieux ne pas savoir ce qu’ils pensent du reste de leurs concitoyens. Je serais une idiote si je me prenais pour une théoricienne. Ce que je ne suis pas et ce que je ne prétends pas être.

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Classé dans Blaise Guillotte, Catherine Voyer-Léger

La critique comme parole. Prélude à un entretien

Critique du livre Métier critique, de Catherine Voyer-Léger, Québec, Septentrion, 2014.

Par Blaise Guillotte, Montréal

L97828944879071

Métier critique, par Catherine Voyer-Léger

Faire la critique d’un essai sur la critique, comme mise en abîme, en voilà toute une. L’exercice pourrait sembler périlleux, comme l’exercice de Catherine Voyer-Léger me semblait l’être au départ. Comme à l’habitude, je n’ai fait aucune recherche préalable à la lecture de cet essai. Lu aucun communiqué de presse, écouté aucune entrevue avant d’avoir terminé l’ouvrage et d’écrire ces lignes. Deux craintes dès le départ : me retrouver devant un livre détruisant la critique culturelle au Québec et ce, sur un ton académique sanglant. Les ponts entre le « discours » académique et une critique culturelle plus « populaire » sont très difficiles à faire et il est trop souvent d’usage (et trop facile) d’utiliser le premier pour ridiculiser le second. Ce piège, Catherine Voyer-Léger l’évite de façon brillante, tout en nous exposant les problèmes, les défis et les bons coups de la pratique journalistique québécoise dans le domaine de la culture de manière limpide et rigoureuse.

Notons ici que cet essai, précisément, ne porte pas sur la critique académique, mais bien sur la critique « populaire », celle qui a comme objectif de rejoindre un public plus large, que l’on peut lire dans les grands quotidiens comme La Presse, Le Devoir, Le Journal de Montréal, sur les grandes chaînes télévisuelles ou radiophoniques, ou encore sur d’importants blogues que l’on retrouve sur le Web. Une critique nécessaire, vitale à une société, mais qui ne semble pas être en très bonne santé. Pour ce qui est du diagnostique, l’auteure vise juste. Certes, les problématiques communes sont abordées : petitesse du milieu qui implique une (trop grande?) promiscuité entre artistes et critiques, diktats économiques (cotes d’écoutes, nombre de lecteurs, de clics), concentration de la presse, pléthores de blogueurs qui remettent en cause le statut journalistique professionnel, etc. Ces enjeux de la critique, Catherine Voyer-Léger les aborde avec les nuances nécessaires pour ne pas dresser un portrait apocalyptique de l’état de la critique au Québec.

La réflexion est cependant poussée plus loin dans le cadre de cet essai. Autrement, le livre serait resté dans ce qu’il est convenu de dire lorsqu’on s’interroge sur la question de la critique culturelle au Québec. Le chapitre 2 porte en ce sens un titre évocateur : « D’où parlent les critiques? » Le critique, bien qu’il se doive de prendre une certaine distance avec l’œuvre qu’il décrit (et même le public auquel il écrit), n’est pas hors-de-l’œuvre, ni même hors-de-l’œuvre-dans-le-monde. Il est partie intégrante des mouvements esthétiques, culturels, sociaux qui traversent l’œuvre et sa position de journaliste. Il peut avoir été « formé » à telle ou telle école artistique, être dans un cercle où tel mouvement esthétique est plus dominant qu’un autre. Tout cela vient jouer sur le jugement du critique (ne nous arrive-t-il pas parfois d’aimer un film « pour la critique » simplement parce qu’il serait bon ton de crier au génie pour un film hors-norme et qui ne s’adresse pas au grand public?). Son discours s’inscrit dans un « ordre du discours » qui le dépasse tout en l’imprégnant. Le critique a donc comme double tâche de critiquer l’œuvre et d’inscrire cette critique dans une autoréflexivité de sa parole. « La critique n’échappe pas à la tendance du milieu médiatique à contourner l’autoréflexion comme si ça ne la concernait pas » (p. 49).

La critique est dès lors abordée tantôt comme objet discursif, mais aussi « sous l’angle des rapports de pouvoir entre les acteurs qui la font, à commencer par les institutions médiatiques et culturelles » (p. 23). D’un côté donc, la critique comme texte et de l’autre, le métier critique du point de vue des acteurs. Théoriquement, cette distinction est profondément chargée, mais il est malheureusement difficile de savoir de quel côté l’on se trouve lorsqu’on parcourt l’essai en entier.

Malgré les reproches qu’elle peut faire au métier de critique contemporain, on constate vite qu’il y a urgence en raison de l’importance de garder une critique vivante et intelligente. Car la critique, dans une communauté, n’est pas qu’un outil promotionnel ou complaisant de la culture. Elle a un rôle de médiation et de dialogue. Elle n’est pas que simple jugement esthétique se limitant à « ceci est bon/beau » ou « ceci est mauvais/laid », elle ouvre un dialogue entre ce que l’œuvre et l’artiste ont à dire sur le monde et comment elle est reçue. « Une œuvre est toujours un discours sur le monde et, à ce titre, elle peut être entendue, débattue, remise en question ou encensée. » (p. 146-147) La critique est donc surtout une affaire de parole publique, une parole qui explore la culture dans tout ce qu’elle exige de vivre-ensemble.

Sur la question de la parole publique, il m’apparaissait que Catherine Voyer-Léger avait beaucoup de choses à dire qui restaient en suspens, le manque d’espace et de temps expliquant aisément la chose. Les quelques lignes de ce billet ne font qu’exposer une parcelle des thèses et théories de l’auteure. Je me propose donc de partager bientôt un échange avec Catherine Voyer-Léger sur l’état de la parole publique au Québec, et du rôle que peut y jouer la critique.

L’entretien sur la critique avec Catherine Voyer-Léger est maintenant disponible sur Trahir.

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« La place Émilie-Gamelin hésite entre le zoo et l’aire de combat » Sur les méditations urbaines de Simon Harel

Critique du livre Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin de Simon Harel, Presses de l’Université Laval, 2013, 186 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin, par Simon Harel, PUL, 2013.

Quel intérêt peut porter un littéraire à la place Émilie-Gamelin? Que lui offre-t-elle? Des récits. La place Émilie-Gamelin grouille d’histoires, voilà pourquoi Simon Harel, professeur de littérature comparée, lui consacre un livre en entier. Écrire sur un tel espace urbain lui permet de réfléchir à la condition d’artiste et à l’itinérance, mais surtout au lien entre la littérature et le génie du lieu. Cette expression, énigmatique, qui traverse l’ensemble des méditations haréliennes, sert à nommer la manière singulière par laquelle un espace est habité. « En fin de compte, le génie du lieu est un être inflexible, […] la volonté de recréer un espace de toutes pièces est en butte à des obstacles de taille. » (38) Loin d’exposer le génie de la place Émilie-Gamelin – ce qui serait en quelque sorte un geste à la fois réducteur et prétentieux – Harel présente comment des élites bien-pensantes ont tenté d’aménager ce lieu à partir d’une vue de surplomb et comment, à l’opposé, des artistes ont tenté de s’imprégner de celui-ci et d’y participer.

Harel refuse de faire une étude de cas de type sciences sociales. Il choisit plutôt une forme libre, qu’il nomme « méditations urbaines ». Le propos de l’auteur dévie ainsi fréquemment et le sort de la place Émilie-Gamelin est parfois éclipsé au profit de considérations plus générales sur la mobilité, la culture et la littérature. Le livre comporte malgré tout plusieurs éléments intéressants d’analyse sociohistoriques, notamment à propos du réaménagement de la place au début des années 1990. Il cite par exemple Mario Masson, une des architectes paysagistes ayant travaillé à ce projet, qui explique ainsi les idées derrière la simplicité de l’aménagement du parc : l’esplanade rappelle la montagne plantée, le plan incliné reprend l’idée d’un flanc du mont Royal, tandis que la place minéralisée, au bas, suggère la ville quadrillée qui a effacé les traces de son passé et rappelle la dureté du quartier Centre-Sud (22). Harel critique moins ces idées délirantes que la manière par laquelle elles furent mises en place. Rapidement le projet est passé de l’embellissement au nettoyage. Tout d’abord, le 30 avril 1996 la place acquiert le statut officiel de parc, ce qui resserre les règlements municipaux restrictifs s’appliquant à celle-ci, notamment en ce qui a trait à la fermeture durant la nuit. Plusieurs arrestations ont alors lieu durant l’été 1996 afin de satisfaire les commerçants du secteur et faire cesser le prétendu climat d’anarchie qui y règne. Point culminant de la campagne d’assainissement, 78 personnes sont arrêtées dans la nuit du 29 juillet lors d’une occupation pacifique qui visait justement à dénoncer le traitement réservé aux jeunes et aux itinérants qui habitent la place (31).

Ces événements rappellent à Harel un autre incident trouble enfoui dans les profondeurs de la mémoire collective montréalaise. Quelques jours avant le début des Jeux olympiques de 1976, le maire Drapeau fait démanteler sauvagement, en pleine nuit, les installations créées par une soixantaine d’artistes le long de la rue Sherbrooke. Corrid’art voulait prendre le contrepied des murs de carton et de bois placés par l’administration Drapeau devant les affreux terrains vagues, les maisons incendiées et les zones peu fréquentables, et montrer, à l’aide de sculptures et de montages photographiques, l’envers du décor (127). L’idéologie éco-sanitaire et l’exaltation d’une festivité exclusive ne datent pas d’hier.

Selon Harel, grâce à un ensemble de pratiques, l’espace public est de plus en plus saturé d’injonctions qui rendent difficile d’y bouger sans but précis. Où règne la circulation affairée, la mobilité sans but, qu’elle soit celle de l’artiste ou du sans-abri, est radicalement refoulée dans les marges. La créativité, tout comme l’itinérance, côtoie constamment la violence. Harel n’est cependant pas sans savoir qu’il existe d’énormes différences entre l’errance imposée, celle que subit une personne sans ressources, et celle, plus ou moins choisi, de l’artiste vagabond. Or, selon lui, la créativité implique de se placer, non pas dans une situation confortable de bohème petite-bourgeoise, mais dans une situation de tension, de remise en question, de choc et, ultimement, d’être en porte-à-faux des injonctions des bien-pensants. Ainsi, la création peut participer au génie du lieu.

ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

« Hécatombe sur la place Émilie-Gamelin », ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

À l’opposé, l’hyperfestivité et ses corollaires, le branding et l’évaluation marchande de la créativité, sont les ennemis numéro un d’Harel. L’espace montréalais – le nouveau Quartier des spectacles en premier lieu – ordonne à ses citoyens d’être festifs, en suivants des tracés et des horaires bien délimités. L’hyperfestivité est la forme la plus récente de cette attitude, constamment reproduite, qui consiste à repousser à la marge les indésirables. Harel donne l’exemple de l’ATSA, l’action terroriste socialement acceptable, afin d’illustrer ce qu’il a en tête quand il parle d’artistes qui participent au génie du lieu. Il faut aller en deçà de la culture lettrée, à la rencontre de la culture d’en bas. Il faut, dit Harel de manière un peu caricaturale, aller se promener sur la Main (le boulevard Saint-Laurent) d’en bas, celle au sud de la rue Sherbrooke – « il y a là un génie du lieu qui possède tous les traits de la malfaisance » (132) – plutôt que la Main d’en haut, celle du luxe et du clinquant, là ou la culture se consomme confortablement entre deux discussions d’affaires. L’ATSA, en organisant État d’urgence, cherche la rencontre entre l’art et la culture souterraine montréalaise qui prend place dans des endroits comme la place Émilie-Gamelin. Selon Harel, « l’ATSA est un théâtre de l’ordinaire, de la rue, des marges qui sont laissées, à ces hommes et ces femmes, qui ne peuvent même plus habiter la rue, parce qu’ils sont arrêtés, condamnés, assujettis à des règles de séjour au cœur de nos villes. » (148) Le temps carnavalesque n’est pas ici le produit de l’arasement illusoire des petites et grandes violences de la ville, au contraire, il est produit par le sentiment d’urgence qui nous assaille quand ces violences deviennent visibles. Le participant est alors amené à se demander : qu’est-ce qui se produit dans la place Émilie-Gamelin? Quelle vie l’habite? Quels types de liens sociaux s’y tissent et s’y désagrègent?

Ceci étant dit, la forme « méditations » permet beaucoup de liberté à Harel. L’auteur se met de l’avant, il raconte par exemple son passage récent à Tokyo, et discute de références littéraires qui le touchent et lui font penser à la place Émilie-Gamelin, comme l’œuvre d’Hubert Aquin ou le groupe de création littéraire Vice Versa. Ce jeu de références est parfois productif, il attire, fait penser ou choque. Cependant, en contrepartie, le propos devient parfois plutôt trivial. Harel parle de l’épouvantail Richard Florida avec sa classe créative comme enjeu de la compétition entre les grandes villes, du quadrillage de l’espace disciplinaire exposé par Foucault, de la ville globale de Saskia Sassen, tout cela sans réelle profondeur. Ce qui intéresse Harel, c’est moins l’évolution de Montréal du point de vue de l’économie politique, que de celui de la condition de la culture. Et il semble faire preuve d’une profonde ambivalence face à l’avenir culturel de Montréal. La tertiarisation de l’économie est une opportunité qui pourrait se transformer en boîte de Pandore. Montréal est déjà bien placé sur la scène internationale. Elle est un pôle de créativité dans des domaines comme la musique ou le multimédia. Or, comment relier cette créativité au génie du lieu, c’est-à-dire à l’aménagement et l’habitation de l’espace? Plusieurs grands projets ont animé Montréal dans les dernières années. Si Harel semble assez favorable au projet de la cité Angus, il l’est beaucoup moins face à celui du Quartier des spectacles. Il discute aussi du projet avorté de casino dans Pointe-Saint-Charles. Loin d’être foncièrement contre, il croit au contraire que celui-ci aurait pu être une opportunité de créativité et de rencontre. Cette position est pour le moins surprenante, quand on sait que ce projet a été bloqué en partie grâce à l’action de plusieurs groupes communautaires et mouvements sociaux du Sud-Ouest de Montréal.

En somme, les méditations haréliennes se butent à une série de questions abyssales, voire un paradoxe insoluble : comment relier les récits d’en bas et les grands projets culturels ambitieux? Comment ancrer les événements culturels d’envergure dans le génie du lieu? Comment faire de la tertiarisation de l’économie, non pas le triomphe de l’hyperfestif, mais la multiplication des espaces de création? Comment faire de Montréal un espace de rêveries, de mobilité sans but et de créativité? Est-ce même possible? Probablement pas, pas complètement. Car, pour Harel, la culture est essentiellement un espace de tension : « Il s’agit d’envisager la culture comme l’expression pluraliste d’un rapport de forces, d’une zone de tension positive. » (108) En ce sens, la place Émilie-Gamelin est un espace culturel, car elle est n’est pas qu’un espace de représentation pétrifiée elle est aussi « une aire de combat où se joue l’essentiel d’une prise de parole qui n’est pas du semblant. Car quelqu’un perdra, quelqu’un gagnera » (65). L’inaccomplissement, l’inassouvissement, le dysfonctionnement et l’affrontement apparaissent ainsi, dans la perspective harélienne, comme les sources de la narrativité de la vie.

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