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La sociabilité interculturelle au temps du coronavirus

Notes sur le chapitre « John Glassco : “Fidelis per infidelitatum” » du livre Traduction littéraire et sociabilité interculturelle au Canada (1950-1960) de Patricia Godbout (Presses de l’Université d’Ottawa, 2004).

Par René Lemieux, Université de Sherbrooke

 

Avant-propos

Ce court texte a été proposé aux étudiantes et étudiants d’un séminaire de sociologie de la traduction à l’Université de Sherbrooke. Je les remercie pour leurs commentaires.

 

Le livre n’est pas image du monde, suivant une croyance enracinée. Il fait rhizome avec le monde. (Deleuze et Guattari 1980, p. 18)

 

Peut-on, en temps de pandémie, écrire sur la sociabilité interculturelle? Si la question semble étrange pour ce qui se veut un court compte rendu critique d’un chapitre d’un livre, c’est probablement parce qu’il est absolument hétérogène aux questions qu’on se pose habituellement lorsqu’on lit un texte dans le cadre d’un séminaire aux cycles supérieurs d’un programme de littérature canadienne comparée. Et pourtant, je n’arrive pas à poser une autre question alors qu’on se retrouve tous confinés chacun chez soi. Est-il possible, en ce moment, de penser à autre chose qu’au coronavirus? Ouvrez la télé ou vos portables, faites un tour sur Facebook, sur Twitter ou sur tout autre plateforme, de quoi parle-t-on, sinon de coronavirus? Et pourtant, lisant ce chapitre, il est possible de faire des liens entre notre situation et celle de Patricia Godbout lisant John Glassco. C’est ce que je tenterai de faire, à défaut de pouvoir penser à autre chose qu’à la pandémie – cela relève assurément du pari.

Dans le chapitre que nous avions à lire, Patricia Godbout raconte d’abord la vie littéraire de John Glassco, un homme de lettres montréalais reconnu pour sa poésie, à partir d’éléments biographiques comme son établissement dans les Cantons de l’Est ou sa participation aux activités littéraires de l’époque. Établi à Knowlton en 1937 puis à Foster en 1940 où il sera maire pendant deux ans, il entame, en 1957 à la suggestion de Frank Scott, une pratique de la traduction en traduisant entre autres le Journal puis les Poésies complètes d’Hector de Saint-Denys Garneau (ce dernier livre lui vaudra le Prix du Gouverneur général). Le chapitre de Godbout vise à la fois à nous informer sur l’activité littéraire de Glassco, y compris sa manière de traduire, mais également à donner une vue d’ensemble de la vie littéraire à laquelle il a contribué. Pour fins de résumé du chapitre, je m’intéresserai d’abord à la manière de traduire de Glassco pour ensuite formuler une courte réflexion sur celle-ci.

Godbout qualifie la manière de traduire de Glassco de « palimpseste ». Rappelons qu’un palimpseste est un parchemin duquel on efface une première écriture pour la remplacer par une autre. On gratte d’abord la surface pour y éliminer l’encre – qui y demeure à l’état de trace seulement – pour y ajouter une nouvelle couche. Certains instruments contemporains à imagerie aux rayons ultraviolets nous permettent parfois de « récupérer » d’anciens textes perdus sous les palimpsestes. Si Godbout qualifie la traduction de Glassco de palimpseste, c’est que cette traduction agit sur le poète, la traduction le transforme et transforme son esthétique : « Dans toute son œuvre, [Glassco] opère des déplacements, interpolations, imitations de divers types. » (Godbout 2004, p. 176) Traduire Saint-Denys Garneau fut ainsi une expérience constitutive du sujet Glassco; la traduction n’est pas seulement une activité parmi d’autres dans sa vie, elle a été marquante au point de transparaître dans toute son esthétique (mais pour s’en rendre compte, il fallait un « instrument » particulier, un regard « aux rayons ultraviolets », celui de l’analyse traductologique de Godbout). Pour sa traduction comme pour son œuvre en général, Glassco, rappelle Godbout, utilise des « subterfuges ». Je cite Godbout sur cette question :

Il est à noter que [subterfuges] renferme l’idée de fuites. [Les] tactiques littéraires [de Glassco] sont donc des prétextes à l’évasion. Dans l’étymologie de « subterfuge » se trouve en effet le concept de fuir en cachette, d’esquiver (comme esquiver des coups). L’anglais en a fait le verbe to eschew : « to avoid, to refrain from using, to do without ». Fuir, faire sans, faire semblant : en traduction, cela veut dire faire sans l’original, sans le jeu de sonorité original, recréer quelque chose qui fait comme si, qui simule l’amour, la mort, pour en venir peut-être enfin à faire sortir « les morts hors de [soi], assassinés », comme l’écrit Anne Hébert, dans « Le tombeau des rois » – poème dont Glassco a d’ailleurs proposé une version anglaise […]. C’est un peu comme si la traduction assenait le coup fatal au fantôme qui s’évanouit. (Godbout 2004, p. 175‑176)

Recréer plutôt que transmettre : la traduction de Glassco se veut pseudotraduction voire paratraduction, comme on parlerait de parodie ou de paratexte pour reprendre Genette (1982). La traduction ne se veut pas « as close to the original, mais as close to perfection as possible » (Godbout 2004, p. 185); Glassco est ainsi un « cibliste », comme le qualifie Godbout (face à un Frank Scott sourcier, p. 186). On comprend dès lors mieux le titre du chapitre qui se donne comme une sentence latine. Celle-ci est tirée d’une lettre de Glassco à Arthur Smith datée du 12 janvier 1966 : « I am swinging around to a conception of translation as a re-making, as it was with Florio, Dryden, Urquhart-Motteux and Pound: fidelis per infidelitatum (or, adultery, for art’s sake) » (cité dans Godbout 2004, p. 186).

L’objectif du chapitre de Godbout est également de parler de la sociabilité littéraire de l’époque à travers des lieux de publication particuliers comme la revue Tamarack Review; cette dernière, comme tout autre revue littéraire, à l’image des anciens salons, fait partie des véritables espaces de sociabilité littéraire et intellectuelle qui, selon Godbout, « permettent souvent, mieux que les livres, de dévoiler les réseaux, les groupes et les processus structurant la vie intellectuelle et littéraire d’une période donnée » (p. 208). Ainsi, Godbout brosse le portrait non seulement d’un traducteur, mais de tout un monde particulier, un monde auquel elle appartient en grande partie (à la fin, elle mentionne notamment la revue Ellipse à laquelle elle a participé lorsque la revue était à l’Université de Sherbrooke – la revue est aujourd’hui située à l’Université Concordia –, ainsi que le programme en littérature canadienne comparée de l’Université de Sherbrooke et même son ancien directeur de thèse, Richard Giguère). L’analyse n’a-t-elle pas toujours un côté autobiographique?

Avec Godbout, on apprend que les années cinquante au Québec étaient une époque particulièrement féconde pour la traduction vers l’anglais : le Québec commençait à sortir de son traditionalisme sclérosé, mais le virage nationaliste québécois des années soixante allait mettre un terme à ces échanges. Cet intérêt des anglophones pour la littérature québécoise (un intérêt qui ne fut pas toujours réciproque) nous rappelle un article de Sherry Simon sur la dissymétrie entre la traduction vers l’anglais et vers le français (1988) : l’intérêt des anglophones demeurait tout de même un intérêt « anthropologique » pour une culture dont ils se sentaient fondamentalement séparés, et ce, même s’ils habitaient les mêmes lieux. Jacques Godbout l’exprime assez bien dans un entretien avec l’autrice en 1997 :

Plus tard, je lis des romans de Leonard Cohen et je me rends compte qu’il parle du même monde que moi. Même montagne, même milieu, mêmes rues, mêmes sentiments. On a le même univers naturel en partage, mais on n’a pas les mêmes références littéraires. Nous [les francophones], c’est Ronsard; eux [les anglophones], c’est Chaucer. Nous, c’est Racine et Corneille; eux, c’est Shakespeare. Les univers de référence ne sont pas les mêmes. Pour le reste, on partage les mêmes films américains, on partage la même ville. Il y a énormément de recoupements. (Jacques Godbout cité dans Godbout 2004, p. 214)

Différentes filiations (ou généalogies – j’y reviendrai), alors que le lieu de partage est le même. On reconnaît du même, mais dans ce qui diffère – ce qui est le propre de toute analyse comparée, et c’est à partir de cela que j’entends formuler une appréciation personnelle du chapitre.

Ce rapport entre l’identité et la différence, Patricia Godbout l’exprime méthodologiquement à partir du livre Les mots et les choses de Michel Foucault (1966) – je me permets un petit détour dans ce qu’elle écrit sur cette question dans son introduction. Pourquoi l’autrice a-t-elle choisi (et terminé) son livre avec Glassco?

Empruntant à Michel Foucault une catégorisation visant à rendre compte de ce qu’il appelle « la trame sémantique de la ressemblance au XVIe siècle », on pourrait dire qu’à chacune des quatre trajectoires de sociabilité interculturelle présentées ici correspondrait une des « quatre similitudes » que Foucault a définies pour décrire ce paradigme ayant joué, selon lui, un rôle bâtisseur dans le savoir de la culture occidentale : la convenance, l’émulation, l’analogie et le jeu des sympathies. (Foucault 1966, p. 32; cité dans Godbout 2004, p. 10)

Godbout associe Pierre Daviault au mode de la convenance, Frank Scott à l’émulation, Guy Sylvestre à l’analogie et finalement Glassco à la sympathie; je la cite à nouveau :

La sympathie, écrit enfin Foucault, « tombe de loin comme la foudre » (Foucault 1966, p. 38). Tous les voisinages de la convenance, tous les échos de l’émulation, tous les enchaînements de l’analogie sont supportés, maintenus et doublés par cet espace de la sympathie et de l’antipathie qui ne cesse de rapprocher les choses et de les tenir à distance. Glassco fonctionnerait sur ce mode dans ses rapports interculturels. Il « élit » les auteurs qu’il souhaite traduire, comme Saint-Denys Garneau, et il en dédaigne d’autres. (Godbout 2004, p. 11)

Godbout fait pourtant souvent remarquer les éléments de ressemblance ou d’analogie entre Saint-Denys Garneau et Glassco, y compris biographiques (les deux ont été atteints d’une maladie dans leur jeunesse – Glassco en perdra un poumon, Saint-Denys Garneau mourra pour sa part très jeune, à 31 ans). De même sur le plan textuel où Glassco s’imprégnera de Saint-Denys Garneau, ce dernier envahissant le premier de son altérité : Godbout mentionne notamment le terme « inviolacies », rare en anglais, mais présent chez Glassco (p. 188). Toutefois, lorsque Foucault parle de sympathie, il la distingue de l’analogie. La sympathie ne surgit pas du même, elle la crée :

La sympathie est une instance du Même si forte et si pressente qu’elle ne se contente pas d’être une des formes du semblable; elle a le dangereux pouvoir d’assimiler, de rendre les choses identiques les unes aux autres, de les mêler, de les faire disparaître en leur individualité, – donc de les rendre étrangères à ce qu’elles étaient. La sympathie transforme. Elle altère, mais dans la direction de l’identique, de sorte que si son pouvoir n’était pas balancé, le monde se réduirait à un point, à une masse homogène, à la morne figure du Même : toutes ses parties se tiendraient et communiqueraient entre elles sans rupture ni distance, comme ces chaînes de métal suspendues par sympathie à l’attirance d’un seul aimant. (Foucault 1966, p. 39; ce dernier élément de Foucault nous rappelle le Ion de Platon 1826 que nous avons eu l’occasion de lire au début du séminaire)

A-t-on pourtant avec la traduction de Glassco du Même? Pourrait-on penser autrement la relation entre la traduction et l’original? Godbout fait remarquer le plaisir pervers, voire masochiste, de Glassco (rappelons qu’il avait traduit la Venus im Pelz de Sacher-Masoch) à voir sa poésie se faire qualifier de traduction (Godbout 2004, p. 178), alors que sa traduction pourrait passer pour une œuvre originale.

Ce jeu entre la traduction qu’on pourrait voir comme un original et l’original comme traduction vient remettre en question la mimésis de la sympathie chez Foucault. Pourrait-on voir la relation entre l’original et la traduction autrement? La traduction de Glassco – et toute traduction qui se ferait de cette manière – pourrait-elle se voir moins comme un paratexte, au sens de Genette, qu’un métatexte : un commentaire sur l’original? Dans ce cas, la traduction comme texte en second serait moins de l’ordre d’un nouvel original que d’une nouvelle forme de mutualité entre organismes.

En lisant Michel Foucault sur la sympathie, je me suis rappelé une relation animale exposée par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux qui me semble être une piste pour réfléchir à la relation entre le traducteur et l’auteur de l’original. Pour l’exemplifier, je cite un passage des deux philosophes sur les rapports entre la guêpe et l’orchidée. On sait que certaines orchidées ressemblent à des insectes dans le but de se reproduire, mais ce n’est jamais, pour Deleuze et Guattari, dans un rapport d’analogie qu’ils se mettent en relation (dans le passage qui suit, Deleuze et Guattari s’intéressent aux mouvements de déterritorialisation animaux : il n’y a pas d’espaces, y compris littéraires, sans vecteurs de déterritorialisation et de reterritorialisation) :

Comment les mouvements de déterritorialisation et les procès de reterritorialisation ne seraient-ils pas relatifs, perpétuellement en branchement, pris les uns dans les autres? L’orchidée se déterritorialise en formant une image, un calque de guêpe; mais la guêpe se reterritorialise sur cette image. La guêpe se déterritorialise pourtant, devenant elle-même une pièce dans l’appareil de reproduction de l’orchidée; mais elle reterritorialise l’orchidée, en transportant le pollen. La guêpe et l’orchidée font rhizome [tiges souterraines de certaines plantes vivaces], en tant qu’hétérogènes. On pourrait dire que l’orchidée imite la guêpe dont elle reproduit l’image de manière signifiante (mimesis, mimétisme, leurre, etc.). Mais ce n’est vrai qu’au niveau des strates – parallélisme entre deux strates telles qu’une organisation végétale sur l’une imite une organisation animale sur l’autre. En même temps il s’agit de tout autre chose : plus du tout imitation, mais capture de code, plus-value de code, augmentation de valence, véritable devenir, devenir-guêpe de l’orchidée, devenir-orchidée de la guêpe, chacun de ces devenirs assurant la déterritorialisation d’un des termes et la reterritorialisation de l’autre, les deux devenirs s’enchaînant et se relayant suivant une circulation d’intensités qui pousse la déterritorialisation toujours plus loin. Il n’y a pas imitation ni ressemblance, mais explosion de deux séries hétérogènes dans la ligne de fuite composée d’un rhizome commun qui ne peut plus être attribué, ni soumis à quoi que ce soit de signifiant. (Deleuze et Guattari 1980, p. 17)

Je pourrais m’arrêter ici bien que le paragraphe ne soit pas terminé. C’était mon intention au départ. Mon objectif, après tout, était d’exemplifier une relation qui ne soit pas de l’ordre d’une analogie bien qu’elle lui « ressemble » : la traduction est une « capture de code » de l’original comme l’original, pourrait-on dire, est la « capture de code » de la traduction. La « ressemblance » est ici à la limite aléatoire. C’est en tout cas ce que semblent nous dire Deleuze et Guattari du cas de la guêpe et de l’orchidée qui, contrairement à la sympathie chez Foucault, ne vise pas le Même, bien que leur association momentanée soit féconde pour l’une et pour l’autre. Et pourtant, à la relecture de ce passage de Deleuze et Guattari, je me suis rendu compte que le reste du paragraphe était peut-être encore plus intéressant pour nous. Je continue la lecture (j’omets les notes de bas de page) :

Rémy Chauvin [un biologiste français, né en 1913 et mort en 2009] dit très bien : « Évolution aparallèle de deux êtres qui n’ont absolument rien à voir l’un avec l’autre. » Plus généralement, il se peut que les schémas d’évolution soient amenés à abandonner le vieux modèle de l’arbre et de la descendance. Dans certaines conditions, un virus peut se connecter à des cellules germinales et se transmettre lui-même comme gène cellulaire d’une espèce complexe; bien plus, il pourrait fuir, passer dans les cellules d’une tout autre espèce, non sans emporter des « informations génétiques » venues du premier hôte (ainsi les recherches actuelles de [Raoul E.] Benveniste et [George J.] Todaro [deux chercheurs du National Cancer Institute dans le Maryland] sur un virus de type C, dans sa double connexion avec l’ADN de babouin et l’ADN de certaines espèces de chats domestiques). Les schémas d’évolution ne se feraient plus seulement d’après des modèles de descendance arborescente, allant du moins différencié au plus différencié, mais suivant un rhizome opérant immédiatement dans l’hétérogène et sautant d’une ligne déjà différenciée à une autre. Là encore, évolution aparallèle du babouin et du chat, où l’un n’est évidemment pas le modèle de l’autre, ni l’autre la copie de l’un (un devenir-babouin dans le chat ne signifierait pas que le chat « fasse » le babouin). Nous faisons rhizome avec nos virus, ou plutôt nos virus nous font faire rhizome avec d’autres bêtes. Comme dit [François] Jacob [biologiste français né en 1920 et mort en 2013], les transferts de matériel génétique par virus ou d’autres procédés, les fusions de cellules issues d’espèces différentes, ont des résultats analogues à ceux des « amours abominables chères à l’Antiquité et au Moyen Âge » [dans La logique du vivant, Gallimard, 1970]. Des communications transversales entre lignes différenciées brouillent les arbres généalogiques. Chercher toujours le moléculaire, ou même la particule submoléculaire avec laquelle nous faisons alliance. Nous évoluons et nous mourons de nos grippes polymorphes et rhizomatiques, plus que de nos maladies de descendance ou qui ont elles-mêmes leur descendance. Le rhizome est une antigénéalogie. (Deleuze et Guattari 1980, p. 17‑18)

On voit bien que le propos de Deleuze et Guattari vise à attaquer non seulement l’image classique de la représentation se basant sur l’analogie (celle qui prétend que la traduction est la pâle reproduction de l’original, etc.), mais plus encore nous oblige à cesser de penser les rapports entre les choses à partir de leur filiation ou de leur généalogie. « Même univers naturel en partage, mais pas les mêmes références littéraires », disait Jacques Godbout; et c’est justement contre cette manière de penser la différence qu’écrivaient Deleuze et Guattari : il faut savoir penser un même monde, parce qu’on y partage au moins une chose en ce moment, le même virus. Plus radicalement encore, Deleuze et Guattari nous enjoignent à penser sans hiérarchie ontologique : traduction et original se situent au même niveau, ils ne se donnent plus selon une différence hiérarchique.

Cette discussion sans doute étrange sur les virus où Deleuze et Guattari tentent de nous dire que ce qui compte, ce n’est pas les transmissions généalogiques, mais celles qui, par bonds, passent d’une espèce à une autre, me fait penser à nouveau à ce que Godbout tentait de nous dire dans son chapitre. La sociabilité interculturelle qui devrait nous intéresser n’est pas seulement celle entre le traducteur et l’auteur de l’original, mais également celle entre le traducteur et son texte, car cesser de penser les hiérarchies signifie penser le monde de manière immanente, c’est-à-dire, dans notre cas, cesser de distinguer un original plus noble de son dérivé ancillaire pour redécouvrir les différentes connexions hétérogènes. Cette manière, disons-le, latourienne de penser les rapports entre les textes et les acteurs (les acteurs entre eux et ces derniers en rapport aux textes) nous invite à réfléchir à nouveaux frais la sociabilité : nous portons des fragments de textes, comme notre code génétique est porteur d’une multitude d’anciens agents cellulaires assimilés (saviez-vous qu’on estime à 8 % la proportion du génome humain provenant d’ancien virus inoffensif que notre espèce a fini par incorporer?). On ne vient à bout véritablement de l’ennemi viral – pour reprendre la rhétorique martiale d’un Macron – qu’à la condition de son ingestion totale. C’est à réfléchir en temps de pandémie. Dans ces circonstances, la traduction est ainsi le « point de départ d’une expérience d’écriture » (Godbout 2004, p. 187), et son efficace se mesure à l’aune prescrite par la devise d’Ezra Pound : « Make it new! »

 

Bibliographie

Deleuze, Gilles, et Félix Guattari. 1980. Mille plateaux. Paris: Minuit.

Foucault, Michel. 1966. Les mots et les choses. Paris: Gallimard.

Genette, Gérard. 1982. Palimpsestes. La littérature au second degré. Paris: Seuil.

Godbout, Patricia. 2004. Traduction littéraire et sociabilité interculturelle au Canada (1950-1960). Ottawa: Presses de l’Université d’Ottawa.

Platon. 1826. Ion. Traduit par Victor Cousin. Paris: Bossange Frères, libraires.

Simon, Sherry. 1988. « Dissymetries in Canadian translation ». Translation Review, no 27: 40‑43.

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Bête comme trente-six cochons – stupidité, débilité, argent

Par Cécile Voisset

J’ai cru pouvoir annoncer[1] que l’intelligence (une puissance, une faculté ou capacité) ne va pas avec le pouvoir, lequel va avec la ruse (violence indirecte ou non manifeste, moyen détourné d’avoir un pouvoir ou d’obtenir satisfaction aux dépens de quiconque). L’intelligence analyse et synthétise, lie, comprend, embrasse; elle relève de l’entendement, pas de la raison (pouvoir de délirer si elle est seule, raison ou pensée qui calcule), en tant que ce dernier s’accorde avec l’intuition : soit l’intellect et les sens. Elle est ainsi une faculté d’appréhender, de saisir intellectuellement et sans exclure la sensibilité, d’appréhender le réel ou de saisir la réalité sous une forme objective sans pour autant pouvoir la saisir en sa totalité. Ce réel, l’imbécile ne le saisit pas ou n’a pas de prise sur lui, un réel avec lequel il n’est pas en phase (l’imbécile ou un mal éclairé de par lui-même), sans prise directe avec lui ou comme manquant de prise de terre en quelque sorte, un écervelé.

Selon une veine deleuzo-guattarienne, qui converge avec une veine debordienne, l’analyse de l’imbécilité, c’est-à-dire de l’irresponsabilité et donc de la gravité, et conséquemment de la destruction, ne peut se passer d’une réflexion sur ses conditions de possibilité qui sont aussi (si on laisse de côté le cas de la débilité comme retard mental ou tare naturelle, défaut inné…) des conditions institutionnelles et économico-socio-politiques, en l’occurrence (puisqu’il s’agit du monde dans lequel nous vivons) celles d’un « capitalisme intégré », voire sauvage, qui touche jusqu’aux rapports privés, lesquels sont affectés par un intérêt commun non ou mal compris, autant dire par une lutte aveugle des intérêts toutes catégories confondues, de classe et de sexe et ainsi de suite.

L’imbécile se pense sans doute, sûrement, comme possédant; et il pense sans aucun doute qu’avoir et être sont la même chose. Son rapport à la réalité (Être) risque alors d’être affecté par son rapport à l’argent qui est pouvoir, ou qui est généralement utilisé comme tel et va avec lui. Ce pouvoir – l’argent –, son détenteur finit par croire que tout lui est permis sinon (ou même) possible.

Ces quelques idées ou notes de réflexions permettent de mieux articuler conceptuellement les rapports antagoniques entre stupidité, débilité et réalité (ou irréalité) au plan politique, au sein de la cité où nous vivons ou sommes. En tant que puissance de déréalisation précisément, l’argent ne peut que favoriser l’imbécilité, que l’entretenir ou la répandre, dans le système généralisé de la marchandisation : je paye pour obtenir ce que je veux (quel qu’il soit). Autrement dit, la réalité (l’effectivité de mon projet) est (paraît) à ma botte; j’obtiens – je le crois – ce que je veux dès lors que ce que je veux participe d’une objectivation, une représentation parfaitement ou en tout erronée et parfois inhumaine du point de vue de son contenu ou objet. À ce moment-là, le déni de réalité (l’imbécile ne voit rien, ne pense pas l’objet, mais n’a qu’à faire à une sorte de simulacre) porte sur le sujet (ou la subjectivité, peu importe ici) que je réduis à un bien, donc que je m’imagine comme susceptible d’appropriation (réduction de l’être à l’avoir). C’est la vieille idée du tyran (homme, enfant, employeur, marâtre, etc.) qui veut que tout lui appartienne, qui veut parce qu’il veut, autrement dit qui zappe[2] sur les possibles alors même qu’ils sont limités les uns par les autres, qu’on peut les distinguer les uns en regard des autres et qu’ils s’excluent mutuellement au moment de leur réalisation ou actualisation (cas du choix, de la décision).

L’image pasolinienne de la porcherie trouve un abominable renouveau politique et social dans le cas d’un capitalisme schizophrénisant. Le mal, pouvoir de détruire, n’est même plus envisagé ni pensé ou anticipé; il se produit sans étonnement (sans conscience d’une participation quelconque, sans réflexivité… sans pensée d’un rapport de cause à effet) et même, pour reprendre un terme à Hannah Arendt, banalement.

L’imbécilité est ainsi une puissance négative ou inversée (le mal est privation, idée spinoziste), une capacité de destruction en toute ignorance, et en conséquence une oppression sociale puisque l’irresponsabilité de l’imbécile retentit sur les autres ayant également à agir et, tant qu’à faire, à assumer leurs actes, à les réfléchir : autant s’en prendre à eux, à l’autre en général.

Les porcs, ceux que Gilles Châtelet visait dans son essai de 1998, n’ont que faire de l’intelligence ni de la création, du reste (qui est le contraire de la destruction, création ou naissance). Ce sont, si l’on étend le terme en son acception habituelle, des hommes d’affaires ou businessmen, spéculateurs dont les frasques et lubies peuvent dépasser toute chronique et virer à l’incroyable, à ce qu’on qualifie quelquefois d’« hallucinant » (à ne pouvoir y croire, adhérer). Par exemple, c’est la croyance que le mensonge (falsification de la réalité ou des faits) – mensonge ou biais qui est un cas de ruse – paye ou rapporte; c’est l’illusion de l’illusionniste (un con) qui ne s’imagine pas que les tours qu’il joue n’auront qu’un temps avec des suites dommageables ou franchement débiles, voire honteuses. L’imbécilité comme rapport à la réalité se définit donc aussi comme rapport social à autrui; l’imbécile ne se croit-il pas finalement seul en société?

La conclusion à tirer est alors la suivante : une réflexion sur la stupidité suppose une réflexion sur la réalité ou du moins sur le rapport que nous entretenons avec elle, rapport qui ne passe pas par une réflexion psychologique ou psychologisante souvent déterministe qui exclut toute excuse. Et, il faut insister, ce rapport (contrarié ou irréconcilié) risque d’être particulièrement clivant s’il se réduit à celui d’une classe, d’un genre, d’une ethnie, etc.

 

Bibliographie

Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs : de l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés (1998)

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie (deux tomes, 1972 & 1980), Qu’est-ce que la philosophie? (1991)

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1966)

Robert Musil, « De la bêtise » (« Über die Dummheit ». Vortrag auf Einladung des Österreichischen Werkbunds gehalten in Wien am 11 und wiederholt am 17 März 1937, in Tagebücher, Aphorismen, Essays und Reden, Rowohlt Verlag-Hamburg, 1955).

Pier Paolo Pasolini, Porcile (1969)

Alain Roger, Bréviaire de la bêtise (2008)

Avital Ronell, Stupidity (2002)

Bertrand Russell, An Inquiry into Meaning and Truth (1940)

 


Notes

[1] Cf. « L’effet de sidération ou l’invraisemblance de la bêtise », in Les-Philosophes.fr – accélérateur de lecture, 21 décembre 2018. Ce texte sur la stupidité était écrit sous le signe du pire (le pire!); cette fois, la débilité se pense et s’écrit sous le signe du trop bête (dommage!). Le présent texte fait suite à « La débilité » publié sur le même site le 22 avril 2019.

[2] J’emploie ce terme pour signifier l’omniprésence des écrans aujourd’hui, la domination de l’image dans une société de contrôle comme la nôtre.

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La sexualité comme force différentielle: pour une théorie deleuzienne de la sexualité

Critique de Between Desire and Pleasure: A Deleuzian Theory of Sexuality de Frida Beckman, Edinburg, Edinburg University Press, 2013.

Par Émilie Dionne, Santa Cruz

9780748645923.coverL’ouvrage Between Desire And Pleasure: A Deleuzian Theory of Sexuality de Frida Beckman propose d’élaborer une théorie deleuzienne de la sexualité. Selon l’auteure, s’il est vrai que Gilles Deleuze a tenté, tout au long de sa carrière, de se distancier de la sexualité, notamment des notions (interchangeables dans son ouvrage) du plaisir sexuel et de l’orgasme, elle soutient que l’œuvre de Deleuze, y compris les projets qu’il a menés en collaboration avec Félix Guattari, est porteuse d’une conception embryonnaire de la sexualité. Beckman considère qu’il est crucial que la philosophie se penche sur le plaisir sexuel, et œuvre à le faire compter autrement, étant donné les rôles multiples que ce dernier joue, autant sur les plans politique, culturel que conceptuel (vi). Elle croit qu’une théorie deleuzienne de la sexualité peut faciliter le déploiement productif et positif du plaisir sexuel, et désorienter les politiques identitaires de type molaire.

Tout comme pour Deleuze, pour Beckman, les politiques de type identitaires et représentatives posent problème. Elles adhèrent à des protocoles favorisant la stratification du corps et de la subjectivité, ce qui a pour effet d’étouffer à la source la capacité singulière d’expression de chaque corps. Beckman conçoit le plaisir sexuel comme berceau de potentialités, à partir duquel se créent des fenêtres, autant d’ouvertures encourageant de nouvelles connections et agencements, lesquels pourraient œuvrer positivement (créativement) à la désorientation et la déterritorialisation des strates et des processus stratifiants de la machine capitaliste. Elle considère que le plaisir sexuel peut faire une différence qui compte, contrairement à ce que laisse entendre Deleuze, qui se détourne de l’orgasme, qu’il considère trop « matériel », physique, donc, stratifié, surdéterminé. La théorie de Beckman permettrait, elle, l’activation positive (excessive et créative) des corps, de ce qu’ils peuvent, ainsi que leur participation positive à la configuration de mondes plus sains, durables, positifs et créatifs. Elle considère que la conception que se fait Deleuze des notions de plaisir sexuel et de l’orgasme est basée essentiellement sur sa réception de la psychologie freudienne, une perspective qui conçoit l’orgasme exclusivement comme un organisme-organisateur, qui enchaînerait la subjectivité au Sujet, figure molaire. Perçu comme mécanisme organisant le désir, liant (et contraignant) sa capacité d’expression à une trajectoire linéaire et causale cherchant à atteindre la transcendance (jouissance), l’orgasme-organisateur « saisirait » le désir pour l’inscrire dans une perspective du manque à combler. Par conséquent, la capacité expressive du désir s’en trouve étouffée et, ce dernier est voué à un mouvement unique, celui de la décharge, ce qui a pour effet de vider le corps de son énergie, de le transformer en corps déserté.

Un tel mode d’expressivité ne fait donc pas que contraindre la potentialité d’expressivité qu’est le désir, le corps; il asphyxie toute possibilité créative. Voilà qui survient, explique Deleuze, étant donnée la « oh-que-trop » matérielle réalité du plaisir sexuel. Trop actualisée, cette matérialité stopperait le mouvement du désir – le mouvement qu’est le désir – plutôt qu’elle ne chercherait à favoriser son activation. Voilà pourquoi Deleuze préfère la notion de plateau, reprise à Gregory Bateson, et délaisse celles d’orgasme et de plaisir. Contra l’orgasme-organisateur, le plateau est vu comme puissance qui attise la tension plutôt qu’elle ne la relâche. La notion de plateau s’harmoniserait donc davantage à « l’essence » (comme mouvance) du désir en attisant ce dernier pour activer son expressivité dynamique et multiple.

Le plateau permet au désir d’échapper aux processus de détermination et d’identification. Il favorise la création de processus rhizomatiques de connectivité, dans l’immanence; autant de modes d’ouvertures à partir desquels le désir peut s’exprimer différemment et différentiellement. Beckman endosse cette vision. Il faut effectivement se méfier d’un orgasme organisé, fait organisme, puisque ce « mode de capture » de l’orgasme handicape le désir. Mais ce mode est loin d’être le seul qui soit. Pour Beckman, l’analyse de Deleuze est incomplète, limitée et limitante. Elle lui reproche notamment de ne pas rendre compte de la « potentialité différentielle » singulière du plaisir sexuel. Elle considère que son appréhension vis-à-vis de la sexualité résulte de son incapacité à envisager le plaisir sexuel autrement que sous le mode de la décharge. Voilà qui révèle, signale Beckman, une affectation paranoïaque de la part de Deleuze, similaire à celle caractérisant la machine capitaliste. Cette affectation mène à l’apparition de deux problèmes dans sa philosophie. D’abord, Deleuze ne peut s’intéresser à la matière, à la variation corporelle actualisée. Ensuite, en scindant le désir du plaisir sexuel, voilà qu’il participe à la reproduction non réfléchie d’un certain nombre de préconceptions universalistes concernant l’individu.

Pour enrayer ces deux problèmes et activer le potentiel en latence du plaisir sexuel dans sa philosophie, Beckman entreprend de situer la conception de Deleuze dans son contexte socio-historique, soit un modèle spécifique de sexualité, ici masculine – et, j’ajouterais, hétéronormative – d’inspiration freudienne. Pour penser une théorie deleuzienne du plaisir sexuel, Beckman suggère de prendre en considération la variation existante (actualisée) de l’expressivité sexuelle. Les deux premiers chapitres s’emploient à cette tâche, en offrant un premier dialogue avec Foucault (chapitre 1), puis avec la psychanalyse (chapitre 2), avec Jacques Lacan d’abord, et avec deux disciplines de ce dernier, Melanie Klein et Wilhelm Reich. En mettant l’accent sur le contexte socio-historico-culturel et les dialogues philosophiques qui informent sa conception, Beckman déplore le mépris de Deleuze pour la sexualité féminine, laquelle, démontre-t-elle, favoriserait la configuration d’une autre sexualité, d’un autre désir, plaisir, et de sa capacité d’expression. Elle suggère aussi que la tendance de Deleuze à tenter de « réchapper » Lacan de ses disciplines est génératrice d’une agnotologie, c’est-à-dire qu’il sédimente des processus favorisant l’ignorance d’aspects singuliers au sein des conceptions de Klein et de Reich pouvant contribuer à une vision dynamique, créative et rhizomatique du plaisir sexuel. Par exemple, alors que Deleuze (et Guattari) applaudissent la scissure proposée par Reich entre sexualité et reproduction, ils lui reprochent son attachement à la notion d’orgasme. Toutefois, la lecture que Beckman effectue de Reich laisse entendre que son usage de l’orgasme ne reproduit pas le modèle causal-linéaire d’une conception freudienne. Pour Reich, l’atteinte du paroxysme sexuel favorise l’accentuation de l’excitation, donc la circulation continue et expansive de l’énergie, un modèle qui résonne davantage avec la notion de plateau de Bateson.

Le chapitre 3 étudie des travaux récents dans le domaine des sciences naturelles et de la technologie attestant d’une variation actualisée des corps contestant la vision que Deleuze se fait de la sexualité. Couplant ces recherches aux concepts du pli de Gottfried Leibniz et d’individuation de Gilbert Simondon, Beckman propose un agencement littéraire où la sexualité s’enchevêtre à même de nouvelles technologies de l’information et de communication (NTIC) pour déstabiliser les axiomes spatio-temporels de la causation linéaire qui configurent plaisir et désir selon Deleuze. Elle emploie l’exemple de la pornographie numérique pour démontrer que les modalités navigatrices qu’encouragent la technologie numérique contribuent à l’émergence de nouvelles modalités et de nouveaux usages du plaisir sexuel, lesquels ne cherchent pas à faciliter le retour du sujet vers lui-même, pour confirmer l’identité, mais participent plutôt à « la spatialisation et la multiplication de formes de plaisir sur la toile, articulant ainsi l’acte de suspension comme moment toujours différé […], un mode d’ouverture multidirectionnelle » (50). Les études récentes en sciences de la biologie font écho à cette nouvelle conception dynamique, toujours en mode d’ouverture, faisant la preuve d’une matière non plus passive ou figée, mais ontologiquement résiliente (54).

En considérant la sexualité sous l’angle proposée par ces deux courants d’études, on peut alors penser les corps comme agencements « hyper-naturels », des corps de « communication qui plient et se plient » (57); autant de modes de célébration de la capacité de connectivité de l’immanence. S’inspirant des « cris, rythmes et balbutiements d’Artaud », Beckman envisage la possibilité d’un orgasme comme orgasme-sans-organisme/sujet (58), qui « détruit le langage et la rationalité » et facilite « l’émergence d’une multitude de formes de déploiement de la pensée » (62). Cet orgasme schizophrénique crée des êtres-larves, lesquels participent à des processus immanents de multiplication et d’expansion, à partir desquels « des corps, émergeant de l’orgasme, se décomposent » (62).

L’orgasme est donc événementiel, matrice de mondes, d’agencements et d’affinités nouvelles. Procédant par processus d’individuation, le sexe se matérialise ici comme acte de tissage, connectant des corps comme multitudes pour former des agencements dynamiques non permanents (65). Cette nouvelle image de l’orgasme construit des individus, certes, mais comme articulations d’affinités éphémères qui résistent ontologiquement à tout processus de détermination, de stratification. Il crée des corps comme modes vibratoires plutôt que blocs, ce qui permet d’imaginer le plaisir sexuel autrement que comme simple mécanisme de survie, mais plutôt un plaisir sexuel qui s’ex-tasie pour célébrer son inutilité et son a-signifiance.

Les chapitres 4 à 7 procèdent à l’application d’une théorie deleuzienne du plaisir sexuel en contrastant figure molaire et devenir moléculaire au sein d’une série d’articulations du plaisir sexuel. Le chapitre 4 se penche sur le plaisir sexuel de la « Femme » dans sa forme molaire, dans une perspective socio-politico-historique d’abord, puis son devenir moléculaire, le devenir-femme du plaisir sexuel. Le chapitre 5 prend en compte les usages politiques, sociaux et économiques de la sexualité des personnes ayant des incapacités, et envisage un devenir-incapable de l’orgasme. Le chapitre 6 se tourne vers la conception du plaisir sexuel de l’animal, puis prend en compte les effets d’un devenir-animal de l’orgasme. Le chapitre 7 cherche enfin à désorienter la machine capitaliste et la visagéité du plaisir en utilisant l’exemple du « money shot » dans le cinéma pornographique, l’éjaculation masculine; Beckman suggère que la fascination capitaliste pour l’usage de l’effet visuel du « gros-plan » sur le visage de l’éjaculant participe à une hyper-visagéité du visage qui déterritorialise le plaisir sexuel du Sujet. Alors que l’objectif du « gros-plan » serait de synchroniser le moment du paroxysme sexuel et l’expressivité de l’éjaculant (une « volonté de savoir » qui cherche à déterminer les coordonnées spatio-temporelles de l’orgasme dans l’optique de capturer sur écran les flux des capitaux), ce dernier est désorienté par son zèle, l’hyper-expressivité qu’elle provoque, de façon à faciliter l’émergence d’un orgasme-sans-organisme/sujet en mouvement.

L’ouvrage de Beckman offre une théorie deleuzienne de la sexualité satisfaisante; bien documentée et circonscrite, elle établit des bases solides pour ses usages éthico-onto-épistémologiques et esthético-politiques. L’attention qu’elle confère à la variation sexuelle, aux modalités multiples d’expressivité du plaisir, de même qu’aux rôles divers dont le plaisir sexuel a été investi permet de penser le sens autrement que selon les usages des pespectives de la santé, du genre, du corps et de l’être humain. Beckman amène le corps deleuzien sur de nouveaux terrains, et revitalise la matière corporelle en mettant l’accent sur la variation existant entre les corps, des corps ici conçus comme toujours dynamiques, ouverts et ontologiquement « résilients ». Sa lecture permet de susciter la curiosité, l’intérêt et l’enjouement de la philosophie pour d’autres types d’objets d’études, non pas uniquement des objets de suspicion comme Deleuze le fait du plaisir sexuel. Toutefois, si Beckman affirme que son projet est essentiellement deleuzien, voilà qui sème le doute vis-à-vis de sa préoccupation incessante, même sa déception, pour le peu d’intérêt que portera Deleuze au plaisir sexuel. Sa préoccupation vient hanter son texte de manière inquiétante, comme un spectre de la reconnaissance. Beckman passe énormément de temps à se lamenter que le plaisir sexuel n’a pas fait l’objet de curiosité chez Deleuze alors même que c’est précisément en raison de l’ouverture que Beckman parvient à identifier au cœur de la philosophie deleuzienne qu’elle parvient à contribuer positivement, à créer cette théorie deleuzienne de la sexualité, projet qui n’aurait pas été possible si Deleuze avait déjà effectué ce travail! Cette énergie, qu’elle dévoue, semble-t-il, à un projet bien irréaliste, celui de recevoir l’approbation de Deleuze, affecte négativement son œuvre. N’aurait-il pas été plus positif d’œuvrer à l’expansion de cette sublime vitalité qu’elle attise pour le plaisir sexuel chez son lectorat en insufflant vie à ce devenir deleuzien du plaisir sexuel singulièrement sien? Autrement dit, cet objet d’intérêt et de curiosité qui a donné naissance à cette œuvre, c’est la contribution singulière de Beckman, une expression de sa potentialité différentielle. Voilà ce qui doit être célébré, projet singulier, exemple cinglant de ce qu’est (peut) la différence, le cœur de cette ontologie du désir; cette ontologie désirante, sans référent ni approbation, ou désir et recherche de reconnaissance et d’approbation.

En effet, ces questions dont elle orne chacune des conclusions de ses chapitres quant à la soi-disant inaptitude de Deleuze à se laisser attiser par l’objet de sa curiosité – le plaisir sexuel –, elles teintent son projet d’un désir de reconnaissance et d’approbation qui s’inscrit essentiellement contre un projet deleuzien. De fait, Beckman semble instituer une certaine relation maître-disciple qui ferait frémir Deleuze en donnant l’impression au lectorat que Beckman « avait besoin de se faire dire comment entamer une théorisation deleuzienne de la sexualité, et comment le faire de manière juste » (107; ma traduction, je souligne).

De plus, on se demandera pourquoi Beckman demeure si désireuse de conserver la notion d’orgasme. Et, par le fait même, comment se fait-il qu’elle emploie de manière interchangeable plaisir sexuel et orgasme? N’aurait-il pas été alors essentiel de procéder à une contextualisation socio-historique et philosophique de ces deux concepts? Un mot, un concept, est toujours plus qu’un mot, bien sûr, et plus que du sens également. M’inspirant ici des travaux de la philosophe féministe des sciences, Karen Barad (2007), le mot n’est jamais que du sens mais toujours déjà un enchevêtrement discursif-matériel, qui compte comme sujet d’importance, auquel on accorde de la valeur (et, multiple) et qui se compte, qui peuple la configuration (toujours dynamique) du monde. Ainsi, cherchant à se faire l’héritière d’un terme, n’importe-t-il pas de tracer la généalogie de ce dernier, et du désir qui sous-tend ce dernier? Autrement dit, il ne s’agit pas de dire qu’il faut se faire l’héritier-disciple d’un mot, mais plutôt que des « mots » sont autant d’enchevêtrements qui nous lient et distinguent à la fois de multiples spectres temporels (passés, présents et futurs).

Beckman n’explique pas son geste. Couplé à son usage interchangeable des termes d’orgasme et de plaisir sexuel, on verra alors le lectorat sourciller. Toutefois, mon objectif ici ne sera pas de critiquer Beckman en lui reprochant de ne pas s’être intéressée à tel ou tel champ de recherche, puisque ces autres points, ce sont là les objets que moi-même j’apporte au texte. Je souhaite plutôt susciter une pratique dialogique avec elle et d’autres; un mode d’ouverture visant à créer des opportunités de dialogue, à les cultiver et les courtiser pour activer le potentiel différentiel dont chacun regorgerait, et se laisser ainsi transporter par le courant d’un désir immanent.

La critique négative ne voit pas qu’elle est créative, innovatrice en soi. Mais elle n’en crée pas moins des objets. Toutefois, ces objets sont essentiellement des objets de suspicion, de souci, plutôt que des objets positifs, de curiosité, ouverts et d’ouverture pour la potentialité différentielle immanente. La critique négative aussi est singularité; elle porte avec elle un nouvel objet, qui s’ajoute dans la configuration actuelle du sensible, un nouvel objet à partir duquel on peut entrer en relation de manière variée. Toutefois, la critique négative ne conçoit pas l’émergence de ces objets comme étant ses objets..

Je suggère plutôt une autre modalité de faire de la critique. Je m’intéresse non pas à critiquer Beckman en fonction des interlocuteurs avec lesquels elle a choisi d’interagir ou non, mais en me laissant plutôt affecter et attiser par son objet de passion, en invitant d’autres interlocuteurs à se joindre, eux aussi, au dialogue. Voilà qu’il est alors possible de faire éclore une autre trajectoire de curiosité aux effets autant éthiques, ontologiques qu’épistémologiques.

Qu’on se laisse donc inspirer par la manière selon laquelle Beckman conçoit sa théorie deleuzienne de la sexualité, en s’adonnant à un exercice de littérature mineure. Pour ce faire, en effet, Beckman crée un agencement dialogique d’enchevêtrements qui prennent vie en ce qu’ils sont aptes à émerger relationnellement, tissés les uns à travers les autres et générant ainsi de la différence. C’est à la potentialité différentielle propre à chaque singularité, qui insuffle vie, curiosité, importance, perceptibilité et matérialité à un tel agencement. En s’inspirant de sa méthode, l’objectif ne serait pas de lui adresser une critique (négative), en laissant sous-entendre que Beckman aurait failli à la tâche qu’elle s’était donnée initialement; en fait, il n’y a échec que lorsqu’on se sera donné un point de référence, qu’un projet donné n’est pas parvenu à représenter. Ce n’est pas le cas en ce qui concerne son projet, soit de concevoir une théorie deleuzienne de la sexualité. Au contraire, cherchons plutôt à prolonger le mouvement qu’elle initie, à attiser les processus différentiels, à titiller le désirant, de manière à faire circuler la tension ailleurs, faire éclore et multiplier cette force, générer plus d’affinités, de connectivité et plus de pratiques dialogiques.

Voilà comment je vois et célèbre son projet.

Il est déplorable que Beckman ne parvient pas elle-même à incarner pleinement ce devenir d’une littérature mineure dont son texte transpire. Elle reproche à Deleuze, et à d’autres (Donna Haraway, notamment), d’entreprendre des lectures sélectives en constituant des agencements littéraires douteux, de manière à pouvoir soutenir leurs théories. Le problème c’est que Beckman en fait la démonstration en sélectionnant un agencement littéraire de son inspiration. Elle illustre alors en quoi ce nouvel agencement donne naissance à des objets entièrement différents (et, bien entendu, uniques). Le point que je souhaite ici démontrer est que ces objets, qu’elle fait passer dans le champ de la perceptibilité, ce sont ses objets d’intérêts, c’est-à-dire que ces objets-là se sont matérialisés – ils se sont ajoutés au champ du réel, et ils viennent à compter – à partir de sa capacité affective singulière, de sa curiosité, une célébration de la Différence, donc, comme pure immanence.

À cet effet, il semble que son épilogue laisse présager un tel projet. Mais elle laissera cette potentialité-là jouer le rôle d’un compagnon spectral qui, lui aussi, pourrait compter et se compter autrement, notamment comme agencement singulier apte à faire circuler le désir, à l’attiser, en multipliant la possibilité d’affinités, et en tissant d’autres et toujours plus de dialogues, notamment avec le féminisme matérialiste. Ne devrait-on donc pas prendre sérieusement cette tâche de la philosophie qu’elle célèbre dans sa conclusion, qui serait de titiller hors de son terreau la perspective paranoïaque qui fait que chacun d’entre nous, ceux et celles qui fabriquons du savoir, cherchons inlassablement les raisons pour justifier et expliquer l’appareillage littéraire que l’on tisse? Une perspective qui fait compter une lecture particulière sous le mode négatif, soit du désintérêt, du manque de curiosité ou d’une lecture imparfaite? Et de célébrer plutôt que c’est précisément en se laissant chatouiller, provoquer, et affecter par une théorie que chacune d’entre nous, de par sa singularité et la potentialité différentielle de chacune, peut prendre part à l’affectation et à l’émergence dans l’actuel des objets de notre curiosité singulière; nos capacités affectives, à partir de notre capacité désirante unique qui excède et touche en la transformant la configuration corporelle de tout corps et de toute subjectivité, pour les faire vivre, valser, danser, et créer… davantage.

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Traduire Mille Plateaux – sur les nouveaux dessins de Marc Ngui

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

On aura pu avoir pris connaissance d’un projet tout à fait exceptionnel de la réception de Gilles Deleuze et Félix Guattari : celui de Marc Ngui et de sa « traduction » – sous la forme d’une suite de dessins – du livre Mille Plateaux (Éditions de Minuit, 1980). Projet exceptionnel à plus d’un titre, Ngui se propose de « transposer » deux à trois paragraphes par semaine, à partir du troisième chapitre « 10 000 av. J.C. – La géologie de la morale » (Ngui avait déjà traduit les deux premiers chapitres). On pourra observer ce travail en cours sur ce site web : « A Thousand Plateaus : Drawings ». Avec ce projet, Ngui fait interagir des domaines variés comme la philosophie, la science, les diagrammes et le dessin.

Le projet est exceptionnel aussi parce qu’on aura rarement vu chez des penseurs une potentialité si grande à être déplacé, interprété ou expérimenté, selon une typologie expressive d’une telle ampleur. Je me permets de « citer » la transposition de Marc Ngui, puis le texte original (p. 55) pour que le lecteur puisse apprécier, mais aussi à son tour faire l’effort d’une traduction cette fois du dessin à la pensée :

4e paragraphe du chapitre « 10 000 av. J.C. – La géologie de la morale ».

On voit que les deux articulations ne se répartissent pas l’une pour les substances et l’autre pour les formes. Les substances ne sont rien d’autre que des matières formées. Les formes impliquent un code, des modes d’encodage et de décodage. Les substances comme matières formées se réfèrent à des territorialités, à des degrés de territorialisation et de déterritorialisation. Mais, justement, il y a code et territorialité pour chaque articulation, chaque articulation comporte pour son compte forme et substance. Pour le moment on pouvait seulement dire que, à chaque articulation, correspondait un type de segmentarité ou de multiplicité : l’un, souple, plutôt moléculaire et seulement ordonné; l’autre, plus dur, molaire et organisé. En effet, bien que la première articulation ne manquât pas d’interactions systématiques, c’était au niveau de la seconde surtout que se produisaient des phénomènes de centrage, unification, totalisation, intégration, hiérarchisation, finalisation, qui formaient un surcodage. Chacune des deux articulations établissait entre ses propres segments des rapports binaires. Mais entre les segments de l’une et les segments de l’autre, il y avait des relations biunivoques suivant des lois beaucoup plus complexes. Le mot structure pouvait désigner en général l’ensemble de ces rapports et relations, mais c’était une illusion de croire que la structure fût le dernier mot de la terre. Bien plus, il n’était pas sûr que les deux articulations se distribuent toujours suivant la distinction du moléculaire et du molaire.

La communauté des lecteurs de philosophie prend rarement en compte les expressions extérieures au champ universitaire, encore moins celle qui s’éloigne d’une certaine textualité – et pourtant, cette « traduction » aurait beaucoup à nous apporter. Une pensée véritablement concrète n’aurait-elle pas à passer une certaine épreuve de déterritorialisation comme vecteur de sortie hors du commentaire philosophique? Si c’est le cas, la contribution de Marc Ngui est sans doute une des contributions les plus originales de ces dernières années pour la communauté deleuzo-guattarienne. Cela ne veut pas dire qu’une telle contribution se soustrait à toute critique. Mais voilà, appartenir à une communauté de lecteurs, c’est aussi interagir à partir de formes nouvelles d’écriture.

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Pourquoi Félix Guattari est-il nécessaire en 2013?

Par Liane Mozère | Université Paul-Verlaine – Metz

« Biner, toujours biner » dit Félix en 1965 à la bande de militantEs que nous formons. Il nous plonge dans un univers insoupçonné, La Borde avec ses fous. Biner, il le fallait bien pour laver le cul de Monsieur Perry, déboucher les chiottes encombrées de matières diverses, faire la nuit ou partir à la mer avec les pensionnaires. Biner, disait-il, persévérer, persister, il le fallait bien pour faire face. Félix est un parlant : « Deleuze me disait : « pourquoi vous n’écrivez pas tout ça ? ». À vrai dire, l’écriture ça me hérisse toujours un peu ; discuter avec les gens, parler, ça va bien, mais écrire… Alors il m’a dit « On peut le faire ensemble » », in L’Autre Journal, 5/85. L’écriture de Félix est souvent alambiquée mais elle est aussi poétique, elle est toujours affirmative et humoristique. Lisez La petite Borde d’Emmanuelle Guattari.

Félix Guattari

Mais en 2013 pourquoi Félix Guattari ? À cause de La Borde fondée par Jean Oury, cet espace-temps unique et vital où un mouvement obstiné traque les hiérarchies, les fonctions moïques, les sérialités et les normalités. La Borde où il est mort. Puis le Félix parlant a été emporté dans un maëlstrom par/avec Gilles Deleuze. « Nous avons écrit L’Anti-Œdipe à deux. Comme chacun de nous était plusieurs, ça faisait déjà beaucoup de monde. Ici nous avons utilisé tout ce qui nous approchait, le plus proche et le plus lointain » où l’ « écriture à deux »ne sont pas seulement actuelles, elles sont nécessaires et incontournables. Biner, c’est mettre au jour « comment ça marche », « qu’est-ce qui s’est passé ? ». « C’est ensemble que Deleuze et Guattari vont désormais asséner à coup de marteau tombant à la fois sur l’être et sur le sujet signant la déroute de l’ontologie. À remplacer par quelque chose d’autre. Leur « autrement qu’être » » (René Schérer, 2007, « Visions croisées », Le Portique, n° 20 Gilles Deleuze et Félix Guattari : Territoires et devenirs, p. 28).

Et en 2013 ? Deleuze et Guattari nous offrent une boîte à outils portative, démontable et bidouillable. En quelques mois Europe Écologie-Les Verts se transforme en groupuscule tenu par des apparatchiks. Porteur de désir, Dany le dit explicitement le 22 mars 2010, ce rassemblement mouvementiste est, un temps un véritable groupe sujet, ouvert sur l’extérieur, proliférant, riche de possibles impensables, dans le et/et, peu préoccupé par sa pérennité. Des groupes pullulent, se connectent, disparaissent, ré-émergent. Des agencements se profilent et forment rhizome. C’est un moment riche. « Croire, non pas à un autre monde, mais au lien de l’homme et du monde, à l’amour ou à la vie, croire comme à l’impossible, à l’impensable qui pourtant ne peut être que pensée : « du possible sinon j’étouffe » » (Gilles Deleuze, L’image-temps, Minuit, 1985, p. 221). Comme le dit Dany aujourd’hui EELV, c’est fini, c’est devenu un groupe assujetti, obsédé par sa seule survie d’appareil.

En 1979, il y a trente-quatre ans, Guattari participe et pense l’étincelle de mai 1968. N’est-ce pas aussi ce que le suicide isolé d’un jeune tunisien entraînant dans le monde une déferlante de printemps révèle au sens photographique du terme ? La transversalité et la production de subjectivité ne se situent-elles pas au cœur des trois écologies ? Si les féministes affirment que le privé est politique, Deleuze et Guattari l’assurent le désir est politique. « Oui, je crois qu’il existe un peuple de mutants, un peuple de potentialités qui apparaît et disparaît, s’incarne en des faits sociaux, en faits littéraires, en faits musicaux. Il est courant qu’on m’accuse d’être exagérément, bêtement, stupidement optimiste, de ne pas voir la misère des peuples. Je peux la voir, mais… je ne sais pas, peut-être suis-je délirant, mais je pense que nous sommes dans une période de productivité, de prolifération, de création, de révolutions absolument fabuleuses du point de vue de l’émergence d’un peuple. C’est ça la révolution moléculaire : ce n’est pas un mot d’ordre, un programme, c’est quelque chose que je sens, que je vis dans des rencontres, dans des institutions, dans des affects aussi à travers quelques réflexions » (Félix Guattari et Suely Rolnik, Micropolitiques, Les empêcheurs de penser en rond, 1982, 2007, p. 11). Min Tanaka aux Bouffes du Nord, à nouveau soudain les Indignés à Madrid. Guattari, le petit myope, est toujours aux aguets.

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Trahir – Le Corps sans Organes, ou l’organisme d’une pratique artistique

Par Céline Cadaureille, Université Toulouse II-Le Mirail | cet article est disponible en format pdf

Le texte, disponible en format pdf, présente les prémices de mon travail artistique. J’ai tenté de comprendre mes préoccupations plastiques et formelles en me rapprochant des réflexions de Gilles Deleuze et Félix Guattari concernant le Corps sans Organes. Je fais référence à plusieurs reprises à Mille Plateaux et à L’Anti-Œdipe mais, n’étant pas spécialiste de ces auteurs, il est peut-être possible d’envisager là une forme de « trahison » qui m’a permis de mieux comprendre les enjeux de ma démarche artistique.

Ensemble Corps chayottes © Céline Cadaureille

Ensemble Corps chayottes © Céline Cadaureille

Le texte est disponible en format pdf.

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Trahir – Pragmatisme et création littéraire

Par Paul Laborde | cet article est disponible au format pdf

On veut poser ici la question de la compatibilité : peut-on faire de l’art en se réclamant d’une philosophie ? Et plus précisément encore, en revendiquant celle de Gilles Deleuze et Félix Guattari ? Ce projet est-il viable ? Il y a là d’autres problèmes qui surgissent : est-il pertinent de vouloir « juger » de la légitimité d’une œuvre ? Peut-on s’autoriser à limiter un projet artistique ? La philosophie de Deleuze et Guattari semble donner un élément de réponse à toutes ces questions, à travers un de leur concept les plus fondamentaux, celui de « devenir » [Cet article est disponible au format pdf.]

Un premier texte pour la thématique « Traverser l’Achéron », maintenant disponible en format pdf.

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