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Dette sentence, ou le cadeau empoisonné

Par Jean François Bissonnette

Le droit à l’éducation, c’est un don que la population fait aux étudiants, en finançant l’éducation. Que certaines personnes refusent ce don, je n’ai aucune difficulté avec ça, mais que ces personnes veulent en empêcher d’autres de recevoir ce don, vous comprenez qu’il y a un problème fondamental.

François Blais, 8 avril 2015

Curieuse conception du don que celle du ministre François Blais. Que l’éducation soit un don offert par la société québécoise à ses jeunes, qui pourrait le contredire? Il y a en effet, dans le geste même de l’enseignement, quelque chose de la transmission désintéressée. On y transmet le savoir accumulé au fil des siècles, et les méthodes qui permettront aux étudiants d’accroître à leur tour ce patrimoine intellectuel et scientifique. Plus fondamentalement, c’est le monde lui-même en tant que produit de la pensée et de l’initiative humaines qui est légué, à travers le geste éducatif, comme l’héritage d’une génération à la suivante. L’éducation ne vise pas simplement à l’acquisition des notions essentielles à la compréhension du monde et à la capacité d’agir en son sein, mais sert aussi à inculquer une responsabilité à son égard, pour en assurer la perpétuation. L’éducation fait œuvre « pour la suite du monde », comme le dit Grand-Louis Harvey dans le beau film de Pierre Perreault et Michel Brault. Comment pourrait-elle alors être autre chose qu’un don, qu’un geste de pure gratuité?

debit visaÀ relire attentivement la phrase du ministre Blais, on remarque cependant que ce n’est pas l’éducation qui fait comme telle l’objet du don, mais bien le « droit à » celle-ci. « Donner le droit » à quelque chose, ce n’est pas donner la chose en question. C’est accorder une « franchise » comme on le disait au Moyen Âge, en parlant de ces privilèges et exemptions concédés par l’aristocratie aux habitants des villes et des bourgs, afin de bénéficier de leur essor commercial. Le don du droit, c’est une certaine manière, pour un seigneur, de s’attacher la puissance d’autrui, en lui conférant une liberté qui stipule en même temps sa subordination. La phrase du ministre Blais participe ainsi d’une certaine historiographie du pouvoir, d’une certaine manière de faire le récit du droit et des libertés publiques où l’État se donne le beau rôle, celui du donateur magnanime. Or, une telle histoire est toujours affaire contentieuse. Une contre-histoire du droit s’écrit toujours en sous-main, comme un palimpseste laisse transparaître un autre récit sous celui qu’on veut nous faire lire. Oubliera-t-on que le « droit à l’éducation » a été, au Québec, conquis de haute lutte? Que depuis les émeutes de McGill français jusqu’à ce printemps 2015, c’est toujours contre le pouvoir que le droit à l’éducation s’est affirmé?

Si l’éducation relève en pratique du don, il est plus difficile de soutenir que c’est aussi le cas du « droit à » celle-ci. Ou alors, c’est qu’il s’agit d’une autre sorte de don. En effet, question fondatrice de l’anthropologie, la nature du don et de ses effets sociaux reste mystérieuse, ambivalente. Il y a du don qui fait communauté, lorsque circulent entre ses membres des cadeaux qui ont pour vocation de sceller et d’entretenir la solidarité sociale, et où les gestes de donner, de recevoir et de rendre manifestent l’adhésion aux normes d’une culture. Penser l’éducation comme don évoque ce phénomène où la gratuité et la réciprocité cimentent le lien social. Mais pourquoi certains « refuseraient »-ils alors un tel don, ainsi que le leur impute le ministre? Se poseraient-ils ainsi hors communauté? En effet, refuser un don, comme refuser de rendre en retour, c’est se montrer hostile à celui qui donne. Face à la « population » qui leur donne droit à une éducation, les étudiants grévistes feraient-ils montre de malveillance? Et en poussant l’audace jusqu’à « empêcher » leurs collègues de « recevoir ce don », au nom du respect des mandats de grève, ne s’avéreraient-ils pas ennemis de la société dans son ensemble?

L’esprit du don différencie. Il exclut, non moins qu’il intègre ceux qui appartiennent à son cercle. C’est peut-être à un tel partage que se réfère la nécessité de « tirer une ligne », comme le disait le ministre en appui à la décision de faire intervenir la police anti-émeute dans les murs de l’UQAM et d’en exclure les étudiants militants. Ceux qui refusent le don ne posent peut-être « aucune difficulté » en soi, mais qu’ils manifestent leur désaccord face à la manière dont celui-ci est pratiqué, par contre, cela soulève un « problème fondamental », car ils s’attaquent ce faisant au droit d’autrui. Voilà qui révèle que le don du droit à l’éducation n’a rien d’un faire-communauté. Il ne s’adresse qu’au seul individu, qu’à son seul désir de recevoir ou non ce qui lui est offert. Le don sonne ici comme un ultimatum : c’est à prendre ou à laisser; mais cette offre intransigeante exclut par avance toute discussion sur ses modalités. Toute demande, toute revendication est par principe irrecevable. Entre les membres de l’institution académique, rien ne circule qui serait de l’ordre de la création négociée d’un monde commun : il n’y a que des distributeurs et des receveurs, temporairement liés par une relation unidirectionnelle suspendue à la délivrance éventuelle d’un diplôme. Et c’est ainsi que la grève, comme mode d’existence politique de la communauté académique, comme manière d’affirmer son séculaire droit à l’autonomie, se voit réfutée par les autorités. Dixit François Blais : « Nous ne croyons pas à ce droit. »

Nous disions que la nature du don est ambivalente. Ainsi s’éclaire la raison pour laquelle d’aucuns paraissent « refuser le don » qui leur est offert. Car en vérité, ce n’en est pas un. Loin de leur bénéficier, il s’agit plutôt du moyen de domestiquer les étudiants, de les rendre inoffensifs, de leur inculquer une certaine discipline visant à taire toute dissidence. « Dans ce pays, nous disons que c’est par les dons que l’on fait les esclaves, et par le fouet que l’on fait les chiens », dit un jour un pêcheur inuit à un explorateur danois qui le remerciait de partager son poisson avec lui[1]. Il y a dans le don une sorte de piège. L’accepter, c’est se placer sous le pouvoir du donateur. C’est être, littéralement, à sa « merci », ce mot par lequel on nous entraîne dès le plus jeune âge à témoigner de notre gratitude envers les grandes personnes. Si la réciprocité du don suppose une égalité des partenaires, en revanche, le don unilatéral dont parle le ministre Blais forge les chaînes par lequel le receveur s’oblige à l’autre. Ce genre de don institue une dette ne pouvant jamais être remise; un déséquilibre ne pouvant jamais être redressé. Aussi, dans les conditions qui leur sont faites en cette ère d’une austérité se présentant comme inéluctable, faire grève n’est pas la marque d’une ingratitude de la part des étudiants, mais le signe, au contraire, de leur perspicacité. Ils ne voient que trop bien que ce qui brille dans le « don » qui leur est offert, ce sont les dorures de la cage qui leur a été préparée.

potlatch

Potlatch chez les Autochtones de l’Ouest canadien, une pratique déclarée illégale de 1885 à 1951. Source : Bibliothèque et Archives Canada.

En néerlandais, comme à l’origine dans la plupart des langues germaniques, le mot gift ne signifie pas seulement « cadeau », mais aussi « poison ». C’est aussi à cette sinistre association du don et de la mort que se réfère l’expression « cadeau de Grec ». Il n’est peut-être pas fortuit que certains des plus zélés contempteurs de la social-démocratie québécoise se plaisent tant à dire que le Québec est devenu « la Grèce de l’Amérique du nord ». À les en croire, nous serions comme les Grecs véritablement empoisonnés par la dette, et les mesures d’austérité budgétaire auraient ainsi le caractère salvateur d’un antidote à ce qui s’avère au fond une maladie auto-immune. Nous aurions vécu, paraît-il, « au-dessus de nos moyens ». Ce seraient nos propres excès, notre profonde incurie face à la multiplication et à l’insolvabilité de nos « beaux programmes sociaux », notre trop grande libéralité dans la distribution de nos « dons » qui nous auraient ainsi fait contracter une dette devenue toxique. Et nos dirigeants de nous expliquer que nous n’avons plus le choix : il faut « assainir » les finances publiques, comme on décontamine un sol pollué. Nostra culpa, nostra maxima culpa! Au fond, le premier ministre Philippe Couillard ne croyait pas si bien dire lorsqu’il déclarait, en décembre dernier, que « l’austérité est une vue de l’esprit ». Il s’agit en effet d’une manière d’instituer le social sur un certain imaginaire, et en l’occurrence, sur un imaginaire de la culpabilité.

Faire grève « contre l’austérité », n’est-ce pas alors ce que seule une jeunesse corrompue par des « professeurs irresponsables » s’autoriserait de faire? Une réaction typique d’« enfants gâtés », inaptes à reconnaître la nécessité des sacrifices dus à cela même qu’ils ont reçu trop de cadeaux? La condamnation sans appel de la grève étudiante, apparemment relayée par les deux tiers de la « population » donatrice, demeure incompréhensible si l’on se place du point de vue de l’intérêt général que les grévistes entendent défendre. Si la soi-disant « majorité silencieuse » se range du côté du gouvernement et paraît appuyer sa politique budgétaire, c’est bien plutôt parce que les citoyens ont intégré, au plus profond de leur être, cette culpabilité collective à laquelle la dette nous assigne. C’est que déjà, dans leur propre vie, ils s’astreignent à porter le poids d’une dette grandissante. Au Québec, les ménages supportent un niveau d’endettement moyen équivalent à 144% de leur revenu disponible. Les citoyens ont si bien intériorisé l’idée de la vie à crédit, et si bien accepté la règle irréfragable qu’une dette doit toujours être remboursée, qu’ils acquiescent sans mot dire lorsqu’on leur fait croire que le gouvernement agit en « bon père de famille », qu’il n’a d’égards en sabrant partout que pour « l’avenir de nos jeunes » – comme si budget de l’État et budget familial étaient soumis aux mêmes contraintes. La morale de la dette est au principe d’une forme singulièrement pernicieuse de servitude volontaire, car au nom du « réalisme » et de la « responsabilité », elle fait passer la renonciation à ses droits pour une preuve d’autonomie et de liberté.

C’était bien par refus de s’assujettir à cette morale que les étudiants québécois avaient fait grève, en 2012, pour protester contre une hausse des frais de scolarité qui n’aurait fait qu’ajouter au fardeau de leur endettement. On leur en avait déjà beaucoup voulu, à ces étudiants hédonistes et irresponsables, menant à grand train « la belle vie » subventionnée par le contribuable, qu’ils refusassent de « payer leur facture ». La même morale prévaut aujourd’hui, bien que ce soit de la dette publique dont il soit maintenant question. Et la même colère enfle à nouveau contre les étudiants contestataires, plus acide encore. C’est que la morale de la dette fait circuler entre les gens une espèce particulièrement toxique de poison : le ressentiment. Pour qui se prennent-ils donc, ceux qui refusent d’endosser notre culpabilité à tous? Ceux qui clament leur désir d’un monde meilleur alors que la dette constitue notre seul horizon? Ceux qui se soustraient à l’obligation pénitentielle d’une production ininterrompue, ceux qui prennent la liberté d’investir l’espace public, et qui osent désobéir aux ordres de la police visant à étouffer leur protestation? Sus aux contestataires! Notre culpabilité ne peut souffrir la désunion. C’est unanimes que nous nous livrerons au rachat de notre dette. Nous souffrons, nous qui payons des taxes! Vous souffrirez avec nous, fût-ce à coups de matraques!


 

Note

[1] Peter Freuchen, Book of the Eskimos (1961), cité par David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2012, p. 79.

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Nous offrons tout notre appui au recteur de l’UQAM

Par Dalie GirouxCouillard 1

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Philosophie de la répression minimum garantie

Par Dalie Giroux


 

Giroux-Blais

 

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8 avril 2015 · 22:59

Pour l’exemple

Par Jean François Bissonnette

Au matin du 20 avril 1915, à la lisière d’un boisé de la campagne lorraine, on fusilla le soldat Félix Baudy, maçon de son état. La veille, les 250 soldats de sa compagnie avaient refusé d’aller au devant d’une mort certaine, en montant à l’assaut d’une tranchée allemande comme on le leur ordonnait. Furieux, le commandant du régiment voulut les traduire tous devant la cour martiale pour « délit de lâcheté », avant de se raviser sur la suggestion de ses officiers. Deux hommes furent plutôt choisis au hasard pour comparaître, aux côtés de trois autres, dont Baudy, nommément désignés par leurs supérieurs. Ces derniers avaient pour circonstance aggravante d’être syndicalistes et membres de la Confédération générale du travail, connue pour ses positions antimilitaristes. Un procès fut organisé à la hâte. L’un des cinq fut innocenté, et les autres aussitôt passés par les armes. Leurs noms vinrent ainsi s’ajouter à la liste des quelque 2400 « poilus » condamnés à mort par l’armée française au cours de la Grande Guerre.

Image du film Fusillés pour l'exemple d'Alain Moreau.

Fusillés pour l’exemple.

Cent ans plus tard, presque jour pour jour, les autorités de l’Université du Québec à Montréal ont résolu d’intenter des procédures disciplinaires contre Justine Boulanger et huit autres étudiantes et étudiants, pour des faits de « vandalisme et d’actes illégaux » commis dans le cadre de leur activité militante. Sommés de comparaître devant le comité exécutif de l’université, sur un mode accusatoire où l’administration universitaire est à la fois juge et partie, ils encourent une peine d’expulsion, temporaire voire définitive, soit la mise au ban de leur milieu d’étude et de vie. Une mort sociale, en somme. Cette démarche, dans le contexte d’une grève politique initiée par les étudiants québécois, s’avère typique d’un durcissement répressif des institutions à l’égard de tout mouvement protestataire. Le 1er avril, le ministre de l’Éducation, François Blais, exhortait ainsi l’ensemble des directions d’établissements collégiaux et universitaires à engager semblables procédures contre leurs propres étudiants. À raison de « deux ou trois par jour », sélectionnés en vertu d’on ne sait quel critère, cette pratique de décimation des rangs militants devrait avoir pour effet, selon le ministre, de « refroidir les ardeurs de certains ».

D’aucuns trouveront grotesque et démesuré le rapprochement esquissé ci-haut entre les poilus fusillés et ces étudiants poursuivis par l’administration universitaire. Peut-on seulement comparer la violence létale du châtiment réservé à ces soldats, dans un contexte où les hommes mourraient quotidiennement par milliers sous les balles et les obus ennemis, et la punition toute symbolique en quoi consiste l’expulsion d’une université? Un élément leur est pourtant commun, qui jette une lumière crue sur la logique du pouvoir tel qu’il s’exerce dans nos institutions académiques. C’est l’exemplarité de la peine. En fusillant Baudy, comme en expulsant Boulanger, ce ne sont pas ces individus qui sont visés par le châtiment. Leur insoumission, leur rébellion, leurs vues contestataires les auront peut-être menés devant des tribunaux d’exception, mais leur punition n’a qu’un seul véritable objectif : agir sur le moral de leurs camarades.

Instiller la peur dans les esprits, inspirer un « respect mêlé d’effroi » pour la loi et l’ordre, comme le disait Thomas Hobbes, telle est bien la fonction dissuasive de la peine dans la rationalité pénale occidentale. Le châtiment a valeur d’exemple. Puisqu’on considère, en vertu de notre anthropologie individualiste, que chacun agit en fonction d’un « calcul des plaisirs et des peines », la punition exemplaire vise à modifier les données de celui-ci. Il s’agit de contrecarrer le désir de commettre un geste illicite en magnifiant l’anticipation de conséquences négatives. Or, malgré la peine qu’on lui inflige, ce n’est pas le coupable qui est le véritable objet du châtiment, en ce que l’on attendrait de lui des remords contrits, une conduite amendée. La violence qui s’exerce sur lui a d’abord et surtout une fonction symbolique. Elle est un spectacle. Son but est de défaire par avance, chez les spectateurs du châtiment, le projet d’agir à l’encontre des autorités.

La victime du châtiment n’est donc que l’instrument d’une politique des affects. Celle-ci se sert de l’individu pour mater et contrôler la puissance du collectif. Dans cette logique du bouc émissaire, qui sacrifie une victime arbitrairement désignée pour mieux assujettir la volonté des autres, l’objectif consiste à désolidariser les désirs, à faire que chacun craigne pour soi-même les conséquences d’une action à plusieurs, et par là-même, à restaurer le pouvoir de l’autorité, qui n’est rien sans cette domestication et cette atomisation de la puissance commune. On comprend dès lors pourquoi les gouvernements libéraux et leurs sbires dans les administrations universitaires ont tant encouragé, cette année comme en 2012, la contestation individualiste des mouvements de grève étudiante, par le biais d’injonctions laissant elles aussi planer la menace d’une violence répressive. Ici encore, l’objectif est de faire valoir l’intérêt de l’individu, et son mesquin calcul des plaisirs et des peines, contre la force du commun.

Exemple

L’exemple, © Clément de Gaulejac, 2 avril 2015.

Le recours au châtiment exemplaire dans le contexte d’un mouvement social contre l’austérité révèle ainsi la conception essentiellement disciplinaire de l’éducation qui prévaut au sommet de l’État, et qui percole jusqu’à sa base dans la réprobation générale du militantisme étudiant et de ses modes d’action. Les étudiants n’ont qu’une chose à faire : étudier. Sans faire de vagues, et sans s’attarder, car seul compte le fait qu’ils deviennent à leur tour et le plus rapidement possible des salariés et des contribuables, c’est-à-dire, les objets d’un double régime d’expropriation de leur puissance d’agir. Que les étudiants puissent être, collectivement, des acteurs politiques fait l’objet d’une dénégation viscérale. En dépit d’une longue tradition qui fonde sa légitimité historique, l’idée même d’une grève étudiante suscite une réaction dont la violence instinctive est stupéfiante, et qui va jusqu’à applaudir la répression policière et se moquer des blessés. Pour un peu, on fusillerait.

Il n’y a pas à douter que les soldats fusillés pour l’exemple aient aussi eu à souffrir, ou du moins leurs familles, les affres du déshonneur, les regards méprisants, les commentaires assassins, l’absence de compassion. Leur châtiment et leur dégradation étaient après tout le moyen pour les autorités de l’époque de maintenir les esprits dans un état de résignation et de haine, pour mieux voiler l’absurdité de la guerre sous les apparences de la nécessité. Et c’est peut-être aussi en cela qu’un Félix Baudy et une Justine Boulanger se ressemblent, par leur commun refus de l’absurdité d’une politique mortifère décidée dans le dos du peuple et aveuglément poursuivie à son détriment. La guerre de 1914 n’aura été qu’un immense sacrifice offert à la rivalité démente des bourgeoisies européennes. L’austérité libérale n’est qu’une œuvre de destruction accomplie au profit de notre bourgeoisie à nous. Et c’est bien parce que les Baudy et les Boulanger savent et refusent cet état de fait, et parce que leur savoir et leur refus sont contagieux, qu’il importe de les punir. Pour l’exemple.

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Réplique au ministre François Blais sur sa proposition de renvoi d’étudiants

Par Francis Dupuis-Déri, Professeur de science politique, Université du Québec à Montréal | d’abord publié sur la page Facebook d’Anarchopanda

Monsieur François Blais, député et ministre de l’Éducation,

J’ai pris connaissance avec consternation de vos propos sur la prétendue valeur pédagogique des sanctions.

Après un ministre de l’Éducation qui nous expliquait qu’on ne meurt pas de ne pas avoir de livres et qui proposait des fouilles à nu respectueuses, en voici donc un nouveau qui nous explique que la punition à une valeur pédagogique : à quand le retour des punitions corporelles à l’école?

Non seulement vous infantilisez des acteurs sociaux, soit un mouvement social composé de citoyennes et citoyens (qui peuvent être aux études, mais qui n’en sont pas moins des citoyennes et citoyens), en empruntant à la fois un ton paternaliste (« on fait ça avec les enfants… ») et disciplinaire rétrograde, mais vous encouragez ouvertement les directions d’établissement à instrumentaliser à des fins politiques des mesures disciplinaires, en expulsant « 2 ou 3 personnes » (pourquoi pas 4 ou 5, ou 9, comme à l’UQAM?), non pas tant pour les sanctionner de faits commis, mais bien parce que « ça refroidirait […] les ardeurs de certains » et donc pour faire « réfléchir les autres ».

Vous prônez donc une punition exemplaire, non pas tant pour punir des fautifs, mais pour effrayer les autres, en pleine mobilisation sociale. Outre que vos propos sur la valeur pédagogique des punitions sont indignes d’un ministre de l’Éducation (et d’un ancien professeur d’université), l’instrumentalisation politique que vous faites vous-même des mesures disciplinaires est scandaleuse.

Évidemment, avec un tel raisonnement, on justifie aussi la brutalité policière : crevons les yeux d’un ou deux manifestants par jour, pour refroidir les ardeurs des autres…

Puisque le mouvement social dont vous encouragez la répression se mobilise contre les politiques d’austérité de votre gouvernement, j’en profite pour vous demander : quand votre gouvernement proposera-t-il enfin un « revenu garanti pour tous », projet auquel vous aviez consacré votre carrière intellectuelle avant d’accéder au pouvoir, lieu d’où vous pouvez enfin mettre en application vos projets philosophiques. Une telle politique serait certainement plus utile à la société et aux étudiantes et étudiants, et même aux enfants, que vos déclarations autoritaires encourageant la répression politique.

Désolé s’il y a quelques coquilles dans ce message, il a été écrit dans l’urgence, entre une manifestation contre l’austérité et une assemblée départementale.

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