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Des lieux des crimes et des peines

Critique d’Un livre sur Mélanie Cabay, de François Blais, Longueuil, L’instant même, 2018, 126 pp.

Par Simon Labrecque, Montréal

Que celui qui doute du Purgatoire aille en Irlande et entre dans le Purgatoire de Patrick, désormais il ne doutera plus des peines du Purgatoire.

Césaire de Heisterbach[1]

 

L’écrivain François Blais est né à Grand-Mère, sur les rives du Saint-Maurice. Il a été traducteur à la pige, à Québec, mais il travaille désormais comme concierge dans un centre d’achat des Trois-Rivières, histoire de trouver un peu de stabilité financière. Il habite dans le bois, à Charette, pour continuer à écrire. Selon Le Devoir, il influence toute une génération de littéraires, notamment par la mêlée des ordres de référence qui caractérise sa prose.

Par son titre, Un livre sur Mélanie Cabay (L’instant même, 2018) laisse entendre que d’autres livres sont possibles, sinon souhaitables, voire déjà existants, à propos de Mélanie Cabay. Cette dernière est disparue à l’âge de 19 ans, le 22 juin 1994, dans le quartier Ahuntsic à Montréal. Elle a été retrouvée morte dans un boisé de Mascouche, le 5 juillet de la même année. Personne n’a été arrêté, ni accusé, ni condamné pour ce meurtre. François Blais se penche avec prudence sur ce « fait divers » qui est resté en dormance dans sa mémoire pendant deux décennies, entouré d’évènements beaucoup mieux connus. Entre la mort de Kurt Cobain, le 5 avril, et la découverte du corps de Mélanie Cabay, le 5 juillet, le printemps 1994 a été le théâtre du génocide rwandais, qui travaille le récit de Blais dès la première ligne.

La première des quatre parties du livre, « Été 1994 (On mourrait beaucoup à l’époque) », est consacrée à la mise en contexte de « l’affaire Cabay ». La deuxième partie, « Ce que je glandais, moi, pendant ce temps-là (Parce que ça intéresse tout le monde, hein?) », présente une sorte d’autobiographie de l’auteur, né en 1973. La troisième partie, « Qui a tué Mélanie Cabay? (On parle pour parler) », donne à lire un compte-rendu critique de l’enquête policière, ainsi que des pistes pour sa poursuite ou sa relance par l’auteur, enquêteur amateur. Enfin, la quatrième partie, « Qui était Mélanie Cabay? (Quelqu’un de bien, il faut croire) », s’adresse à la défunte, à la deuxième personne du singulier, et raconte l’enquête menée par l’auteur pour l’écriture de son livre, tout en mettant en scène l’écart entre le livre projeté et celui qui fut écrit par François Blais sur Mélanie Cabay. Au chapitre 34, qui ouvre cette dernière partie, on peut lire :

D’ailleurs, si je veux être honnête, je dois admettre que ce livre n’est pas vraiment un livre sur toi. Au départ, j’avais l’ambition d’écrire un gros pavé à ton sujet, raconter en détail qui tu étais avant d’être un fait divers. Dessiner ton portrait autrement qu’en victime de meurtre. Mais comme je suis pourri comme recherchiste, j’en suis réduit à écrire cette petite plaquette, qui est davantage un livre autour de toi. (p. 101)

Blais raconte que les ami(e)s et la famille de la défunte n’ont pas souhaité lui parler en détail, pour diverses raisons, mais principalement pour ne pas raviver de douloureux souvenirs. Une tante se promet d’écrire un livre, le moment venu. Le célèbre journaliste Claude Poirier s’est par ailleurs intéressé à l’affaire, pour la chaîne Historia. Tout cela fait en sorte que la dernière partie du livre de Blais, « la partie biographique », a dû être écrite « en y allant un peu au radar, comme les biographes de Shakespeare ou de Moïse » (p. 104). Un fait a cependant retenu mon attention : l’écrivain ne s’est pas déplacé sur les lieux de la vie de Cabay, ni sur les lieux du crime – ou du moins, il ne raconte pas l’avoir fait (ou s’il le raconte, je ne l’ai pas noté lors de ma lecture – le critique peut aussi faillir, manquer à son devoir, comme l’auteur).

Un lieu commun dit que les criminels retournent fréquemment, sinon toujours, sur les lieux de leur crime. Généralement, dans la fiction comme dans le documentaire, ce retour est imaginé comme une manifestation de tourment ou d’hubris, de la part du malfaiteur. C’est aussi et surtout un signe de culpabilité, tant juridique que morale. On imagine plus aisément un tel retour se faisant avant la condamnation, avant le jugement, avant l’accusation, avant l’arrestation, voire avant même tout soupçon, plutôt qu’après.

Souvent, dans la fiction, ce retour hâtif sur les lieux du crime est aperçu par quelqu’un d’autre que le revenant lui-même. Il peut alors être mis en scène comme un événement déclencheur, qui permet d’éveiller le soupçon, voire de procéder à l’arrestation, si seulement les « forces de l’ordre » sont vigilantes. Il est par ailleurs possible d’envisager un retour sur les lieux du crime qui se produirait après le processus judiciaire, ou même après la peine, par exemple après la sortie de prison. Dans un tel cas, l’événement pourrait symboliser un certain repentir, ou une soif de justice la personne qui – revirement de situation, plot twist – aurait été condamnée pour un crime qu’elle n’a pas commis. Les lieux du crime seraient alors les lieux du commencement d’une nouvelle enquête.

Un troisième retour peut être imaginé : celui qui n’aurait lieu ni avant, ni après des procédures pénales, mais bien pendant un procès ou une enquête. Le retour pourrait alors avoir lieu à des fins de reconstitution, par exemple. Cette reconstitution jouera en faveur ou en défaveur de l’accusé ou du suspect. Un revirement de situation pourrait advenir, ici aussi, l’accusé ou le suspect identifiant lui-même le véritable coupable, qui serait bel et bien présent sur les lieux visités, que ce soit en chair et en os, ou encore par quelque trace laissée derrière, mais qui n’aurait pas été relevée par l’enquête initiale, peut-être parce qu’elle y aurait été laissée après le passage des limiers, plus ou moins fins… Cette présence confirmerait à son tour le lieu commun du retour du malfaiteur sur les lieux de son méfait.

Pourquoi François Blais ne mentionne-t-il jamais la possibilité d’un retour du criminel sur les lieux du crime, lui qui est pourtant sensible aux techniques du « profilage géographique » utilisées pour traquer des criminels violents? Ces techniques ont notamment été développées par un criminologue et ancien policier de Vancouver, Kim Rossmo (p. 79), qui n’a pas été cru par ses collègues à l’époque où il annonçait qu’un tueur en série était actif dans la ville. Cette incroyance, sinon ce sabotage, a permis au tristement célèbre Robert « Willy » Pickton de continuer ses crimes pendant plusieurs années. Aujourd’hui, John Allore, le frère de Theresa Allore, disparue et retrouvée morte à Compton, en 1979, travaille en amateur sur la théorie du « Bootlace Killer », conçue par Rossmo comme « théorie unificatrice » expliquant plusieurs cas similaires dans les environs de Sherbrooke. Blais se penche sur cette théorie pour évaluer les possibilités dans le cas de Mélanie Cabay. Il insiste notamment sur un autre crime survenu dans la montée Dumais, à Mascouche, quelques jours avant que le corps de la montréalaise y soit retrouvé, ainsi que sur d’autres disparitions survenues dans Ahuntsic, ou encore sur l’île de Montréal, au début des années 1990.

Dans l’enquête de Blais, les seules personnes que l’on voit retourner sur les lieux de la disparition de Mélanie Cabay sont deux de ses amis, qui s’y sont rendu en compagnie d’une journalise dans les premiers jours suivant l’évènement. Blais a retrouvé un article de La Presse daté du 28 juin, qui mentionne quelques détails supplémentaires sur la soirée du 22 juin alors que l’enquête piétine.

L’auteur de l’article, Sophie Beaudoin, avait également eu le flash suivant : refaire l’itinéraire supposé de la jeune fille, à la recherche d’indices. « Qu’est-ce qui est arrivé à Mélanie Cabay? Sous une pluie torrentielle, en compagnie de deux amis de la jeune femme, La Presse a refait le trajet de cette nuit fatidique. Antonin Favron et David Meunier ont marché durant une heure environ dans le quartier Ahuntsic, de la rue Péloquin à la rue Berri, à la recherche d’un indice, d’une explication. Mais les rues ont gardé leurs secrets. » Je ne crois pas que madame Beaudoin ambitionnait réellement de résoudre l’affaire en faisant une marche dans le quartier mais, comme je le disais, on ne disposait d’aucun élément nouveau à se mettre sous la dent. Il fallait faire de la nouvelle à partir de rien. (p. 19)

Quelques pages plus tôt, Blais raconte la soirée du 22 juin à partir d’un autre article de La Presse, signé par Marie-France Léger.

Mélanie Cabay avait passé la soirée chez David Meunier, où elle avait visionné un film. Au début de la nuit, elle avait quitté le domicile des Meunier avec Jean-Hugues Robert, « un ancien ami de cœur et toujours bon copain ». Elle avait accompagné ce dernier jusque chez lui, coin Basile-Routhier et Fleury, où elle lui avait emprunté un chandail. La nuit était fraîche et Mélanie ne portait qu’un t-shirt. L’arrêt d’autobus était situé à deux minutes de marche du domicile de son ami et, pourtant, aucun des chauffeurs interrogés par les policiers ne se souviendra avoir vu la jeune fille.

Ses proches pensent qu’elle a pu décider de marcher un peu au lieu d’attendre l’autobus. Elle avait récemment travaillé dans un dépanneur de la rue Legendre, où son dernier chèque de paie l’attendait. Elle aurait pu décider de faire un crochet par là afin de rentrer chez elle à pied. Quatre kilomètres, ce n’est pas la mer à boire. Elle aimait marcher la nuit dans les rues de la ville. Elle n’avait pas peur.

Tous les parcs situés sur son itinéraire probable furent ratissés par les policiers, et des avis de recherche furent placardés dans plusieurs commerces du nord de la ville, ainsi que sur des poteaux et des portes des entrées de métro. (pp. 15-16)

Si le livre de Blais raconte les lacunes de l’enquête policière, il n’insiste pas sur la suspicion dont les amis susmentionnés ont pu faire l’objet. L’écrivain raconte avoir discuté avec Antonin Favron (p. 103), qui avait refait le trajet présumé avec David Meunier et la journaliste Sophie Beaudoin, avant que le corps de Mélanie Cabay ne soit retrouvé à Mascouche, nu et en état de décomposition avancé, sous une pile de bardeaux d’asphalte. Blais mentionne aussi que Jean-Hugues Robert a « pendant un temps jonglé avec l’idée de répondre à [s]es questions, il a même évoqué la possibilité d’une rencontre (virtuelle, puisqu’il habite aux Îles-de-la-Madeleine), mais le projet est demeuré lettre morte » (p. 103). Il ne mentionne pas avoir parlé à Meunier, ni s’être lui-même rendu sur les lieux, soit de la disparition, soit de la découverte du corps, autrement que par Google Maps. À cet égard, il n’hésite pas à conclure sa troisième partie ainsi : « Qui a tué Mélanie Cabay? Comment puis-je le savoir? Je ne suis qu’un épais avec une connexion Internet » (p. 97).

Faute d’avoir une voiture et de pouvoir, sans parler de vouloir, me rendre dans le terrible boisé de Mascouche, je me suis rendu dans Ahuntsic, au coin des rues Berri et Fleury, où Mélanie Cabay ne s’est pas rendue, où elle n’est pas montée dans l’autobus, au petit matin du 22 juin 1994. Qu’ai-je « découvert » à ce coin de rue?

Tout d’abord, il ne s’y trouve pratiquement rien, sinon de petits immeubles à logement et un dépanneur Couche-Tard. Toutefois, la bibliothèque de Ahuntsic se trouve juste à l’est de cette intersection, au coin des rues Lajeunesse et Fleury, à coté d’un restaurant McDonald’s ouvert 24h. Sur Lajeunesse, tout près, au sud de Fleury, on trouve le Motel Ideal, qui n’est pas mentionné par Blais. Existait-il en 1994? Aux alentours, de nouveaux condos jouxtent de vieux immeubles à logement, des duplex et quelques maisons. Le motel annonce avoir été « entièrement rénové »… Plus au sud, passé Soriol, se trouve le Motel Métro, qui annonce des miroirs aux plafonds et un bas prix pour les « siestas », sans signe de rénovation. Le secteur donne à voir un singulier mélanges des genres.

La rue Legendre, où a travaillé Mélanie Cabay, se trouve beaucoup plus au sud, près du grand parc Henri-Julien. C’est sans parler de la rue Bélanger, qui est encore plus au sud, dans la Petite-Italie. Entre ces lieux et la rue Fleury, c’est-à-dire là où a pu circuler Mélanie Cabay si elle a choisi de rentrer chez elle à pieds, le 22 juin 1994, on trouve notamment le cimetière des Jardins commémoratifs Back River, important lieu de mémoire pour la communauté juive de Montréal. Ce cimetière est traversé par les rues Berri et Sauvé, là où se trouvent la station de métro et la gare Sauvé, lieu de trafics de toutes sortes. Quelles relations entretenaient le groupe d’amis avec ces lieux?

Au coin des rues Basile-Routhier et Fleury, où habitait Jean-Hugues Robert, le sens unique vers le nord donne sur une petite allée qui, comme pour les avenues Millen et Durham, se termine par une petite allée piétonne qui donne accès au grand parc Ahuntsic. Ce grand parc, pour sa part, va jusqu’au boulevard Henri-Bourassa, et plus précisément, jusqu’à la station de métro et au terminus Henri-Bourassa, autre lieu de multiples trafics.

La rue Péloquin, où habitait David Demers, est également un sens unique vers le nord, une rue résidentielle qui mène tout près de la cathédrale Saint-Maron, sur Henri-Bourassa, important lieu de culte maronite à Montréal. Au coin des rues Péloquin et Fleury, par où seraient passés Mélanie Cabay et Jean-Hugues Robert, se trouve le Bienvenu Bar Salon, qui semble être là depuis beaucoup plus longtemps que l’épicerie santé Rachelle-Béri, en face. Le groupe de jeunes fréquentait-il l’endroit? Blais n’en dit rien. Se rendre sur place soulève une série de questions sans réponse. Notre écrivain a peut-être fait la même chose, mais son sens éditorial de plus en plus aiguisé lui a peut-être fait choisir de ne pas surcharger son texte de débuts de pistes éparses. Comment puis-je le savoir? Je ne suis qu’un amateur avec un laissez-passer de la STM.

Il existe au moins une autre possibilité de retour sur les lieux du crime : un retour qui en fasse les lieux de la peine. Dans La naissance du Purgatoire, l’historien Jacques Le Goff raconte que ce « troisième lieu », entre le Ciel et l’Enfer, a d’abord été situé sur terre, comme un lieu physique. Les premières élaborations du Purgatoire, comme celle du pape Grégoire Le Grand, par exemple, reprenaient une idée antique selon laquelle, par une forme de hantise, il est possible d’être condamné à purger une peine sur les lieux d’une offense. Selon Le Goff,

Grégoire a accrédité l’idée que le Purgatoire pouvait être subi sur cette terre, sur les lieux où l’on avait commis des fautes et qui devenaient des lieux de châtiments : on était puni là où on avait péché, comme le directeur des thermes revenu sur les lieux non de ses crimes, mais de ses peccadilles transformés en « lieu pénal » (in hoc loco poenali)[2].

Cette idée, également exprimée par Hugues de Saint-Victor, d’une « possibilité de la purgation des peines sur les lieux où l’on a péché », laisse entrevoir une toute autre forme de retour sur les lieux du crime, ainsi qu’un tout autre paysage, si ce retour était généralisé! On voit parfois, le long des routes, et surtout des autoroutes, des signes plus ou moins éphémères rappelant un ou plusieurs accidents mortels qui ont eu lieu à cet endroit : croix de bois, gerbes de fleurs, etc. Dans ce cas-ci, il faudrait imaginer une présence humaine, et non seulement spectrale, des malfaiteurs ou des criminels sur les lieux de leurs méfaits ou de leurs crimes, pour purger leurs peines… Les toiles de Jérôme Bosch ou de la famille Brueghel viennent immédiatement à l’esprit. Quel cinéma, quelle littérature pourrait dépeindre un tel monde? Flatliners, ou L’expérience interdite, ce film de 1990 (un remake a été produit en 2017), dans lequel des étudiants en médecine jouent avec la mort, se rendent jusqu’à elle sans la traverser, rapportant de ce périple inachevé les torts passés qui reviennent les hanter?[3] Mais le rythme typique du film d’horreur américain peut-il être celui du Purgatoire? La lenteur du film Bruegel, le Moulin et la Croix de 2011, ne serait-elle pas plus convenable? Il faudrait être revenu de ce « troisième lieu », que saint Patrick aurait donné à voir en Irlande, pour en être certain.

Quoi qu’il en soit, ce monde existe peut-être déjà sans se dire, sans s’écrire. Évidemment, on s’arrache l’exemplaire unique d’Un livre sur Mélanie Cabay, mis en valeur dans la section « Nouveautés » de la bibliothèque de Ahuntsic, c’est-à-dire pratiquement sur les lieux du crime. Bien entendu, il ne faudrait pas tomber dans la paranoïa aiguë et consigner minutieusement la liste des emprunts de ce bouquin, qui est un véritable tombeau.


Notes

[1] Dialogus miraculorum, cité dans Jacques Le Goff, La naissance du Purgatoire, Paris, Gallimard, 1981, p. 270.

[2] Ibid., p. 129.

[3] Je dois cette référence à René Lemieux.

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Dette sentence, ou le cadeau empoisonné

Par Jean François Bissonnette

Le droit à l’éducation, c’est un don que la population fait aux étudiants, en finançant l’éducation. Que certaines personnes refusent ce don, je n’ai aucune difficulté avec ça, mais que ces personnes veulent en empêcher d’autres de recevoir ce don, vous comprenez qu’il y a un problème fondamental.

François Blais, 8 avril 2015

Curieuse conception du don que celle du ministre François Blais. Que l’éducation soit un don offert par la société québécoise à ses jeunes, qui pourrait le contredire? Il y a en effet, dans le geste même de l’enseignement, quelque chose de la transmission désintéressée. On y transmet le savoir accumulé au fil des siècles, et les méthodes qui permettront aux étudiants d’accroître à leur tour ce patrimoine intellectuel et scientifique. Plus fondamentalement, c’est le monde lui-même en tant que produit de la pensée et de l’initiative humaines qui est légué, à travers le geste éducatif, comme l’héritage d’une génération à la suivante. L’éducation ne vise pas simplement à l’acquisition des notions essentielles à la compréhension du monde et à la capacité d’agir en son sein, mais sert aussi à inculquer une responsabilité à son égard, pour en assurer la perpétuation. L’éducation fait œuvre « pour la suite du monde », comme le dit Grand-Louis Harvey dans le beau film de Pierre Perreault et Michel Brault. Comment pourrait-elle alors être autre chose qu’un don, qu’un geste de pure gratuité?

debit visaÀ relire attentivement la phrase du ministre Blais, on remarque cependant que ce n’est pas l’éducation qui fait comme telle l’objet du don, mais bien le « droit à » celle-ci. « Donner le droit » à quelque chose, ce n’est pas donner la chose en question. C’est accorder une « franchise » comme on le disait au Moyen Âge, en parlant de ces privilèges et exemptions concédés par l’aristocratie aux habitants des villes et des bourgs, afin de bénéficier de leur essor commercial. Le don du droit, c’est une certaine manière, pour un seigneur, de s’attacher la puissance d’autrui, en lui conférant une liberté qui stipule en même temps sa subordination. La phrase du ministre Blais participe ainsi d’une certaine historiographie du pouvoir, d’une certaine manière de faire le récit du droit et des libertés publiques où l’État se donne le beau rôle, celui du donateur magnanime. Or, une telle histoire est toujours affaire contentieuse. Une contre-histoire du droit s’écrit toujours en sous-main, comme un palimpseste laisse transparaître un autre récit sous celui qu’on veut nous faire lire. Oubliera-t-on que le « droit à l’éducation » a été, au Québec, conquis de haute lutte? Que depuis les émeutes de McGill français jusqu’à ce printemps 2015, c’est toujours contre le pouvoir que le droit à l’éducation s’est affirmé?

Si l’éducation relève en pratique du don, il est plus difficile de soutenir que c’est aussi le cas du « droit à » celle-ci. Ou alors, c’est qu’il s’agit d’une autre sorte de don. En effet, question fondatrice de l’anthropologie, la nature du don et de ses effets sociaux reste mystérieuse, ambivalente. Il y a du don qui fait communauté, lorsque circulent entre ses membres des cadeaux qui ont pour vocation de sceller et d’entretenir la solidarité sociale, et où les gestes de donner, de recevoir et de rendre manifestent l’adhésion aux normes d’une culture. Penser l’éducation comme don évoque ce phénomène où la gratuité et la réciprocité cimentent le lien social. Mais pourquoi certains « refuseraient »-ils alors un tel don, ainsi que le leur impute le ministre? Se poseraient-ils ainsi hors communauté? En effet, refuser un don, comme refuser de rendre en retour, c’est se montrer hostile à celui qui donne. Face à la « population » qui leur donne droit à une éducation, les étudiants grévistes feraient-ils montre de malveillance? Et en poussant l’audace jusqu’à « empêcher » leurs collègues de « recevoir ce don », au nom du respect des mandats de grève, ne s’avéreraient-ils pas ennemis de la société dans son ensemble?

L’esprit du don différencie. Il exclut, non moins qu’il intègre ceux qui appartiennent à son cercle. C’est peut-être à un tel partage que se réfère la nécessité de « tirer une ligne », comme le disait le ministre en appui à la décision de faire intervenir la police anti-émeute dans les murs de l’UQAM et d’en exclure les étudiants militants. Ceux qui refusent le don ne posent peut-être « aucune difficulté » en soi, mais qu’ils manifestent leur désaccord face à la manière dont celui-ci est pratiqué, par contre, cela soulève un « problème fondamental », car ils s’attaquent ce faisant au droit d’autrui. Voilà qui révèle que le don du droit à l’éducation n’a rien d’un faire-communauté. Il ne s’adresse qu’au seul individu, qu’à son seul désir de recevoir ou non ce qui lui est offert. Le don sonne ici comme un ultimatum : c’est à prendre ou à laisser; mais cette offre intransigeante exclut par avance toute discussion sur ses modalités. Toute demande, toute revendication est par principe irrecevable. Entre les membres de l’institution académique, rien ne circule qui serait de l’ordre de la création négociée d’un monde commun : il n’y a que des distributeurs et des receveurs, temporairement liés par une relation unidirectionnelle suspendue à la délivrance éventuelle d’un diplôme. Et c’est ainsi que la grève, comme mode d’existence politique de la communauté académique, comme manière d’affirmer son séculaire droit à l’autonomie, se voit réfutée par les autorités. Dixit François Blais : « Nous ne croyons pas à ce droit. »

Nous disions que la nature du don est ambivalente. Ainsi s’éclaire la raison pour laquelle d’aucuns paraissent « refuser le don » qui leur est offert. Car en vérité, ce n’en est pas un. Loin de leur bénéficier, il s’agit plutôt du moyen de domestiquer les étudiants, de les rendre inoffensifs, de leur inculquer une certaine discipline visant à taire toute dissidence. « Dans ce pays, nous disons que c’est par les dons que l’on fait les esclaves, et par le fouet que l’on fait les chiens », dit un jour un pêcheur inuit à un explorateur danois qui le remerciait de partager son poisson avec lui[1]. Il y a dans le don une sorte de piège. L’accepter, c’est se placer sous le pouvoir du donateur. C’est être, littéralement, à sa « merci », ce mot par lequel on nous entraîne dès le plus jeune âge à témoigner de notre gratitude envers les grandes personnes. Si la réciprocité du don suppose une égalité des partenaires, en revanche, le don unilatéral dont parle le ministre Blais forge les chaînes par lequel le receveur s’oblige à l’autre. Ce genre de don institue une dette ne pouvant jamais être remise; un déséquilibre ne pouvant jamais être redressé. Aussi, dans les conditions qui leur sont faites en cette ère d’une austérité se présentant comme inéluctable, faire grève n’est pas la marque d’une ingratitude de la part des étudiants, mais le signe, au contraire, de leur perspicacité. Ils ne voient que trop bien que ce qui brille dans le « don » qui leur est offert, ce sont les dorures de la cage qui leur a été préparée.

potlatch

Potlatch chez les Autochtones de l’Ouest canadien, une pratique déclarée illégale de 1885 à 1951. Source : Bibliothèque et Archives Canada.

En néerlandais, comme à l’origine dans la plupart des langues germaniques, le mot gift ne signifie pas seulement « cadeau », mais aussi « poison ». C’est aussi à cette sinistre association du don et de la mort que se réfère l’expression « cadeau de Grec ». Il n’est peut-être pas fortuit que certains des plus zélés contempteurs de la social-démocratie québécoise se plaisent tant à dire que le Québec est devenu « la Grèce de l’Amérique du nord ». À les en croire, nous serions comme les Grecs véritablement empoisonnés par la dette, et les mesures d’austérité budgétaire auraient ainsi le caractère salvateur d’un antidote à ce qui s’avère au fond une maladie auto-immune. Nous aurions vécu, paraît-il, « au-dessus de nos moyens ». Ce seraient nos propres excès, notre profonde incurie face à la multiplication et à l’insolvabilité de nos « beaux programmes sociaux », notre trop grande libéralité dans la distribution de nos « dons » qui nous auraient ainsi fait contracter une dette devenue toxique. Et nos dirigeants de nous expliquer que nous n’avons plus le choix : il faut « assainir » les finances publiques, comme on décontamine un sol pollué. Nostra culpa, nostra maxima culpa! Au fond, le premier ministre Philippe Couillard ne croyait pas si bien dire lorsqu’il déclarait, en décembre dernier, que « l’austérité est une vue de l’esprit ». Il s’agit en effet d’une manière d’instituer le social sur un certain imaginaire, et en l’occurrence, sur un imaginaire de la culpabilité.

Faire grève « contre l’austérité », n’est-ce pas alors ce que seule une jeunesse corrompue par des « professeurs irresponsables » s’autoriserait de faire? Une réaction typique d’« enfants gâtés », inaptes à reconnaître la nécessité des sacrifices dus à cela même qu’ils ont reçu trop de cadeaux? La condamnation sans appel de la grève étudiante, apparemment relayée par les deux tiers de la « population » donatrice, demeure incompréhensible si l’on se place du point de vue de l’intérêt général que les grévistes entendent défendre. Si la soi-disant « majorité silencieuse » se range du côté du gouvernement et paraît appuyer sa politique budgétaire, c’est bien plutôt parce que les citoyens ont intégré, au plus profond de leur être, cette culpabilité collective à laquelle la dette nous assigne. C’est que déjà, dans leur propre vie, ils s’astreignent à porter le poids d’une dette grandissante. Au Québec, les ménages supportent un niveau d’endettement moyen équivalent à 144% de leur revenu disponible. Les citoyens ont si bien intériorisé l’idée de la vie à crédit, et si bien accepté la règle irréfragable qu’une dette doit toujours être remboursée, qu’ils acquiescent sans mot dire lorsqu’on leur fait croire que le gouvernement agit en « bon père de famille », qu’il n’a d’égards en sabrant partout que pour « l’avenir de nos jeunes » – comme si budget de l’État et budget familial étaient soumis aux mêmes contraintes. La morale de la dette est au principe d’une forme singulièrement pernicieuse de servitude volontaire, car au nom du « réalisme » et de la « responsabilité », elle fait passer la renonciation à ses droits pour une preuve d’autonomie et de liberté.

C’était bien par refus de s’assujettir à cette morale que les étudiants québécois avaient fait grève, en 2012, pour protester contre une hausse des frais de scolarité qui n’aurait fait qu’ajouter au fardeau de leur endettement. On leur en avait déjà beaucoup voulu, à ces étudiants hédonistes et irresponsables, menant à grand train « la belle vie » subventionnée par le contribuable, qu’ils refusassent de « payer leur facture ». La même morale prévaut aujourd’hui, bien que ce soit de la dette publique dont il soit maintenant question. Et la même colère enfle à nouveau contre les étudiants contestataires, plus acide encore. C’est que la morale de la dette fait circuler entre les gens une espèce particulièrement toxique de poison : le ressentiment. Pour qui se prennent-ils donc, ceux qui refusent d’endosser notre culpabilité à tous? Ceux qui clament leur désir d’un monde meilleur alors que la dette constitue notre seul horizon? Ceux qui se soustraient à l’obligation pénitentielle d’une production ininterrompue, ceux qui prennent la liberté d’investir l’espace public, et qui osent désobéir aux ordres de la police visant à étouffer leur protestation? Sus aux contestataires! Notre culpabilité ne peut souffrir la désunion. C’est unanimes que nous nous livrerons au rachat de notre dette. Nous souffrons, nous qui payons des taxes! Vous souffrirez avec nous, fût-ce à coups de matraques!


 

Note

[1] Peter Freuchen, Book of the Eskimos (1961), cité par David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2012, p. 79.

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Nous offrons tout notre appui au recteur de l’UQAM

Par Dalie GirouxCouillard 1

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Philosophie de la répression minimum garantie

Par Dalie Giroux


 

Giroux-Blais

 

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8 avril 2015 · 22:59

Pour l’exemple

Par Jean François Bissonnette

Au matin du 20 avril 1915, à la lisière d’un boisé de la campagne lorraine, on fusilla le soldat Félix Baudy, maçon de son état. La veille, les 250 soldats de sa compagnie avaient refusé d’aller au devant d’une mort certaine, en montant à l’assaut d’une tranchée allemande comme on le leur ordonnait. Furieux, le commandant du régiment voulut les traduire tous devant la cour martiale pour « délit de lâcheté », avant de se raviser sur la suggestion de ses officiers. Deux hommes furent plutôt choisis au hasard pour comparaître, aux côtés de trois autres, dont Baudy, nommément désignés par leurs supérieurs. Ces derniers avaient pour circonstance aggravante d’être syndicalistes et membres de la Confédération générale du travail, connue pour ses positions antimilitaristes. Un procès fut organisé à la hâte. L’un des cinq fut innocenté, et les autres aussitôt passés par les armes. Leurs noms vinrent ainsi s’ajouter à la liste des quelque 2400 « poilus » condamnés à mort par l’armée française au cours de la Grande Guerre.

Image du film Fusillés pour l'exemple d'Alain Moreau.

Fusillés pour l’exemple.

Cent ans plus tard, presque jour pour jour, les autorités de l’Université du Québec à Montréal ont résolu d’intenter des procédures disciplinaires contre Justine Boulanger et huit autres étudiantes et étudiants, pour des faits de « vandalisme et d’actes illégaux » commis dans le cadre de leur activité militante. Sommés de comparaître devant le comité exécutif de l’université, sur un mode accusatoire où l’administration universitaire est à la fois juge et partie, ils encourent une peine d’expulsion, temporaire voire définitive, soit la mise au ban de leur milieu d’étude et de vie. Une mort sociale, en somme. Cette démarche, dans le contexte d’une grève politique initiée par les étudiants québécois, s’avère typique d’un durcissement répressif des institutions à l’égard de tout mouvement protestataire. Le 1er avril, le ministre de l’Éducation, François Blais, exhortait ainsi l’ensemble des directions d’établissements collégiaux et universitaires à engager semblables procédures contre leurs propres étudiants. À raison de « deux ou trois par jour », sélectionnés en vertu d’on ne sait quel critère, cette pratique de décimation des rangs militants devrait avoir pour effet, selon le ministre, de « refroidir les ardeurs de certains ».

D’aucuns trouveront grotesque et démesuré le rapprochement esquissé ci-haut entre les poilus fusillés et ces étudiants poursuivis par l’administration universitaire. Peut-on seulement comparer la violence létale du châtiment réservé à ces soldats, dans un contexte où les hommes mourraient quotidiennement par milliers sous les balles et les obus ennemis, et la punition toute symbolique en quoi consiste l’expulsion d’une université? Un élément leur est pourtant commun, qui jette une lumière crue sur la logique du pouvoir tel qu’il s’exerce dans nos institutions académiques. C’est l’exemplarité de la peine. En fusillant Baudy, comme en expulsant Boulanger, ce ne sont pas ces individus qui sont visés par le châtiment. Leur insoumission, leur rébellion, leurs vues contestataires les auront peut-être menés devant des tribunaux d’exception, mais leur punition n’a qu’un seul véritable objectif : agir sur le moral de leurs camarades.

Instiller la peur dans les esprits, inspirer un « respect mêlé d’effroi » pour la loi et l’ordre, comme le disait Thomas Hobbes, telle est bien la fonction dissuasive de la peine dans la rationalité pénale occidentale. Le châtiment a valeur d’exemple. Puisqu’on considère, en vertu de notre anthropologie individualiste, que chacun agit en fonction d’un « calcul des plaisirs et des peines », la punition exemplaire vise à modifier les données de celui-ci. Il s’agit de contrecarrer le désir de commettre un geste illicite en magnifiant l’anticipation de conséquences négatives. Or, malgré la peine qu’on lui inflige, ce n’est pas le coupable qui est le véritable objet du châtiment, en ce que l’on attendrait de lui des remords contrits, une conduite amendée. La violence qui s’exerce sur lui a d’abord et surtout une fonction symbolique. Elle est un spectacle. Son but est de défaire par avance, chez les spectateurs du châtiment, le projet d’agir à l’encontre des autorités.

La victime du châtiment n’est donc que l’instrument d’une politique des affects. Celle-ci se sert de l’individu pour mater et contrôler la puissance du collectif. Dans cette logique du bouc émissaire, qui sacrifie une victime arbitrairement désignée pour mieux assujettir la volonté des autres, l’objectif consiste à désolidariser les désirs, à faire que chacun craigne pour soi-même les conséquences d’une action à plusieurs, et par là-même, à restaurer le pouvoir de l’autorité, qui n’est rien sans cette domestication et cette atomisation de la puissance commune. On comprend dès lors pourquoi les gouvernements libéraux et leurs sbires dans les administrations universitaires ont tant encouragé, cette année comme en 2012, la contestation individualiste des mouvements de grève étudiante, par le biais d’injonctions laissant elles aussi planer la menace d’une violence répressive. Ici encore, l’objectif est de faire valoir l’intérêt de l’individu, et son mesquin calcul des plaisirs et des peines, contre la force du commun.

Exemple

L’exemple, © Clément de Gaulejac, 2 avril 2015.

Le recours au châtiment exemplaire dans le contexte d’un mouvement social contre l’austérité révèle ainsi la conception essentiellement disciplinaire de l’éducation qui prévaut au sommet de l’État, et qui percole jusqu’à sa base dans la réprobation générale du militantisme étudiant et de ses modes d’action. Les étudiants n’ont qu’une chose à faire : étudier. Sans faire de vagues, et sans s’attarder, car seul compte le fait qu’ils deviennent à leur tour et le plus rapidement possible des salariés et des contribuables, c’est-à-dire, les objets d’un double régime d’expropriation de leur puissance d’agir. Que les étudiants puissent être, collectivement, des acteurs politiques fait l’objet d’une dénégation viscérale. En dépit d’une longue tradition qui fonde sa légitimité historique, l’idée même d’une grève étudiante suscite une réaction dont la violence instinctive est stupéfiante, et qui va jusqu’à applaudir la répression policière et se moquer des blessés. Pour un peu, on fusillerait.

Il n’y a pas à douter que les soldats fusillés pour l’exemple aient aussi eu à souffrir, ou du moins leurs familles, les affres du déshonneur, les regards méprisants, les commentaires assassins, l’absence de compassion. Leur châtiment et leur dégradation étaient après tout le moyen pour les autorités de l’époque de maintenir les esprits dans un état de résignation et de haine, pour mieux voiler l’absurdité de la guerre sous les apparences de la nécessité. Et c’est peut-être aussi en cela qu’un Félix Baudy et une Justine Boulanger se ressemblent, par leur commun refus de l’absurdité d’une politique mortifère décidée dans le dos du peuple et aveuglément poursuivie à son détriment. La guerre de 1914 n’aura été qu’un immense sacrifice offert à la rivalité démente des bourgeoisies européennes. L’austérité libérale n’est qu’une œuvre de destruction accomplie au profit de notre bourgeoisie à nous. Et c’est bien parce que les Baudy et les Boulanger savent et refusent cet état de fait, et parce que leur savoir et leur refus sont contagieux, qu’il importe de les punir. Pour l’exemple.

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Réplique au ministre François Blais sur sa proposition de renvoi d’étudiants

Par Francis Dupuis-Déri, Professeur de science politique, Université du Québec à Montréal | d’abord publié sur la page Facebook d’Anarchopanda

Monsieur François Blais, député et ministre de l’Éducation,

J’ai pris connaissance avec consternation de vos propos sur la prétendue valeur pédagogique des sanctions.

Après un ministre de l’Éducation qui nous expliquait qu’on ne meurt pas de ne pas avoir de livres et qui proposait des fouilles à nu respectueuses, en voici donc un nouveau qui nous explique que la punition à une valeur pédagogique : à quand le retour des punitions corporelles à l’école?

Non seulement vous infantilisez des acteurs sociaux, soit un mouvement social composé de citoyennes et citoyens (qui peuvent être aux études, mais qui n’en sont pas moins des citoyennes et citoyens), en empruntant à la fois un ton paternaliste (« on fait ça avec les enfants… ») et disciplinaire rétrograde, mais vous encouragez ouvertement les directions d’établissement à instrumentaliser à des fins politiques des mesures disciplinaires, en expulsant « 2 ou 3 personnes » (pourquoi pas 4 ou 5, ou 9, comme à l’UQAM?), non pas tant pour les sanctionner de faits commis, mais bien parce que « ça refroidirait […] les ardeurs de certains » et donc pour faire « réfléchir les autres ».

Vous prônez donc une punition exemplaire, non pas tant pour punir des fautifs, mais pour effrayer les autres, en pleine mobilisation sociale. Outre que vos propos sur la valeur pédagogique des punitions sont indignes d’un ministre de l’Éducation (et d’un ancien professeur d’université), l’instrumentalisation politique que vous faites vous-même des mesures disciplinaires est scandaleuse.

Évidemment, avec un tel raisonnement, on justifie aussi la brutalité policière : crevons les yeux d’un ou deux manifestants par jour, pour refroidir les ardeurs des autres…

Puisque le mouvement social dont vous encouragez la répression se mobilise contre les politiques d’austérité de votre gouvernement, j’en profite pour vous demander : quand votre gouvernement proposera-t-il enfin un « revenu garanti pour tous », projet auquel vous aviez consacré votre carrière intellectuelle avant d’accéder au pouvoir, lieu d’où vous pouvez enfin mettre en application vos projets philosophiques. Une telle politique serait certainement plus utile à la société et aux étudiantes et étudiants, et même aux enfants, que vos déclarations autoritaires encourageant la répression politique.

Désolé s’il y a quelques coquilles dans ce message, il a été écrit dans l’urgence, entre une manifestation contre l’austérité et une assemblée départementale.

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