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« Redondant comme ces livres qu’on écrit pour en parler. »

Critique du roman Le livre de bois de Jean-Philippe Chabot, Montréal, Le Quartanier, 2017, 137 p.

Par Simon Labrecque

Les personnes qui s’intéressent à l’histoire d’un fait particulier sont rares, surtout si ce fait n’est pas de leur région, n’intéresse pas les proches. Ce n’est pas là un beau désintéressement. Les loisirs consacrés à ces actes de dévouement obscur, mais fécond, doivent cesser d’aller se caser au chapitre si long chez nous des heures perdues.

Arthur Girard, La « Tour des Martyrs » de Saint-Célestin, comté de Nicolet [1924][1]

 

Revenant d’un rare séjour entre vieux amis dans un chalet au lac Pohénégamook, dans le comté de Témiscouata – sans appeau ni fusil la fin de semaine de l’ouverture de la chasse à l’orignal –, j’ai découvert que le roman Le livre de bois (Le Quartanier, 2017), de Jean-Philippe Chabot, se déroulait dans le comté voisin de Kamouraska. J’ai appris cet emplacement dès le premier chapitre, car il y est question des îles de Kamouraska (p. 11) et d’événement ayant eu lieu « [a]u lac de l’Est, qu’on appelle de la sorte pour ce qu’il est sis à l’est du lac Saint-Anne, qu’on prononce Saint-Âne pour une raison qui m’échappe, au lac de l’Est dit Kijemquispam, mot qu’on ne prononce pas pour ce qu’il a des origines mystérieuses » (p. 13). Le lac Pohénégamook et le lac de l’Est pourraient accueillir les mêmes envolées d’outardes, s’ils n’étaient pas si près l’un de l’autre. Réalisant cela, je me suis dit que j’avais bien dépensé mes 18,95$ (plus taxes) à la librairie Paulines, guidé dans mon achat par une critique élogieuse.

La page de garde du livre de Chabot annonce qu’il s’agit non seulement d’un roman, comme l’indique la couverture, mais bien d’un « roman canadien-français ». Dominic Tardif a souligné cette singularité avec enthousiasme, dans Le Devoir, affirmant aussi qu’« [a]vec ses multiples clins d’œil littéraires, le cofondateur de la revue Fermaille (créée pendant le Printemps érable) attire constamment l’attention sur les ficelles de ce conte à l’écriture dense et fougueuse, mise au service d’envolées au travers desquelles une verve authentiquement québécoise, héritière de celle du doc Ferron, brille sans s’excuser d’exister, et sans non plus verser dans le joual ». Étant donné le décor appalachien et le ton ferronien, Le livre de bois était pratiquement assuré de se voir critiqué ici, dans Trahir, par votre humble serviteur qui travaille ce terrain depuis quelques temps, en radotant un peu. Mais voilà, ce livre est justement un éloge du radotage, du contage qui est aussi racontage. « Si ce n’était pas une histoire vraie, on dirait que c’était pensé d’avance. » (p. 14)

L’église de Saint-Gabriel.

Entre le lac de l’Est et Saint-Gabriel de Kamouraska, où se déploie et se déroule l’action de ce « roman canadien-français », on trouve beaucoup de forêts, de lacs et de montagnes. C’est le début (ou la fin) visible des Appalaches, qui courent par les profondeurs atlantiques jusqu’à la côte occidentale de l’Irlande et qui rampent et qui s’étirent en surface jusqu’au cœur des États-Unis, qu’on appelle « le sud ». Ce territoire a une présence certaine dans la littérature d’ici. Pour reprendre une distinction de William S. Messier, mise de l’avant par Samuel Archibald dans un entretien avec Dominic Tardif pour un article du Devoir intitulé « Le terreau fictionnel du Québec a une fertilité variable », la rive sud du Saint-Laurent en aval de Lévis serait une « région forte au sens des représentations », plutôt qu’une « région faible », ou « moins investie ». Cette force se vérifie au passé comme au présent.

Ainsi, les vieilles légendes qui hantent le comté de Bellechasse, au moins depuis Louis Fréchette et son conteur Jos Violon, ont récemment été revisitées par Gabriel Marcoux-Chabot dans Tas d’roches (Druide, 2015). Les usages du comté de Dorchester et de la Beauce dans les contes, les romans et les essais de Jacques Ferron et de sa sœur Madeleine, ont pour leur part été rappelés à notre attention par la publication de leur correspondance avec Robert Cliche, en particulier dans Le Québec n’est pas une île. Correspondances 2, 1961-1965 (Leméac, 2015), volume préparé par Marcel Olscamp et Lucie Joubert. La vie dans le comté de l’Islet a quant à elle été explorée récemment par le romancier-camionneur Jean-François Caron, dans De bois debout (La Peuplade, 2017). Enfin, le territoire gaspésien autour de Sainte-Anne-des-Monts, et celui, beaucoup plus au sud, qui s’étend jusqu’à Chattanooga au Tennessee en passant par Saint-Henri-des-tanneries, à Montréal, a été exploré dans sa profondeur historique et spéculative par Daniel Grenier dans son beau roman L’année la plus longue (Le Quartanier, 2015), récemment réédité en format poche (Le Quartanier, 2017). L’accès symbolique à ce territoire est peut-être facilité par l’aisance avec laquelle on y accède matériellement.

À partir de Québec, qui sépare le haut et le bas du pays incertain, on se rend au lac de l’Est en roulant sur l’autoroute transcanadienne passé La Pocatière et Saint-Pacôme, d’où provenait Gabrielle-Ange Lévesque, la mère de Jack « ti-Jean » Kérouac, catholique dévote dont l’écrivain beat de Lowell, Massachussetts, resta proche jusqu’à sa mort, en Floride en 1969, et qui hérita des possessions de son fils-à-maman cinquantenaire et alcoolique avant de mourir à son tour, cinq ans plus tard. Pour se rendre jusqu’au lac Pohénégamook, à l’est du lac de l’Est, il faut également croiser Rivière-Ouelle, Saint-Gabriel-Lalemant, Kamouraska, Saint-Pascal, Saint-Germain, Saint-André et j’en passe, puis prendre la route 289, avant Rivière-du-Loup, pour descendre vers le sud-est en passant par Saint-Alexandre et Pelletier. Ce faisant, on traversera notamment les rivières du Loup, Bouchée et Fourchue. À Saint-Alexandre-de-Kamouraska, lorsqu’il fait noir le soir, l’immense croix de chemin illuminée de néon rouge sur la route 289 s’imprimera avec une force surprenante sur la rétine et dans la mémoire. Une croix de chemin, ces temps-ci, ça surprend – surtout illuminée rouge vif en pleine noirceur appalachienne!

Comme Pohénégamook, où l’on retrouve le surprenant musée Elvis, le territoire dont il est question dans Le livre de bois se situe à l’ouest des Trois-Pistoles et Saint-Jean-de-Dieu de Victor-Lévy Beaulieu et à l’est du Kamouraska d’Anne Hébert. Pour se rendre au lac de l’Est, il faut en vérité sortir bien avant Saint-Alexandre, à Saint-Philippe-de-Néri, juste après Rivière-Ouelle et Saint-Gabriel-Lalement, ou Saint-Gabriel-de-Kamouraska, ou Saint-Gabriel tout court, où habite le personnage principal du roman. Le rang Chénard et la rue Principale, mentionnés dès le premier paragraphe, sont en effet au cœur de Saint-Gabriel. Pour rejoindre le lac de l’Est, il faut donc prendre la route 287, qui descend vers le sud-est dans l’immense municipalité de Mont-Carmel, qui comprend Mont-Carmel ainsi que les hameaux de Grand-Bras, Bayonne, ce bijou de la toponymie québécoise qu’est Trou-à-Pépette (p. 13), puis Bretagne, Trou-à-Gardner et Eatonville (p. 88). À l’évocation de Mont-Carmel, on aura peut-être une pensée pour la résidence du Mont Carmel, à Waco au Texas, partie en flammes et en fumée suite au siège de la secte apocalyptique de David Koresh par les autorités fédérales étatsuniennes, en 1993. Pour ma part, j’ai cette impression tenace que dans la région, de ce côté-ci de la frontière, on croit beaucoup aux anges, d’une façon qui se situe à mi-chemin entre le catholicisme et le paganisme… En tous cas, c’est d’abord au lac de l’Est qu’on retrouvera Jacques « Jack » Côté, le bûcheron au cœur de Livre de bois, qui côtoie moins les anges que « le yâbe », « le jâbe », « le guiâbe » ou « le Diâble », sous plusieurs formes.

Jacques Côté porte plusieurs noms, qui sont expliqués et répétés, ensemble ou séparément, à plusieurs reprises dans Le livre de bois. En plus de ce motif de la surnomination ou de la surnommaison populaire, Jean-Philippe Chabot sollicite, travaille et entrecroise explicitement et de manière joueuse plusieurs motifs dits « du terroir » dans la trame de son « vrai conte paysan » (p. 94). Outre l’obligatoire « passage scatophile » (ch. XVI), on retrouve un récit rapporté sur « un bonhomme qu’on appelait le Diâble » qui faisait quasiment fondre la neige autour de lui tellement il était chaud (ch. XX), une histoire d’horreur qui semble camoufler une aventure érotique dans un moulin à scie par le truchement d’un rongeur (ch. XV), une relecture de la chasse-galerie (ch. III), une méditation sur les rêves oubliés d’une femme passée par le sanatorium de Mont-Joli avant de devenir une épouse aux os croches incapable de faire lever le pain (ch. XII), des réflexions générales sur le pays et le tempérament canadien-français marqué par la présence cyclique de l’hiver et le temps requis pour se botter, se tuquer et s’emmitoufler convenablement (ch. I, notamment), une légende maintes fois répétées d’une rencontre entre un homme qui craint pour son cou et une bête haletante au milieu de la nuit noire, et même une version miniature d’une traditionnelle monographie de paroisse.

Sous la plume de Chabot, on peut en effet lire d’heureuses lignes qui enfilent l’histoire orale locale, la géographie littéraire et l’économie politique l’une à l’autre, nous montrant notamment que l’historiographie par la paroisse (l’écriture de l’histoire institutionnelle de proximité comme complément de la soi-disant grande histoire politique) oblitère très souvent une habitation colonisatrice préalable, quasiment mythique (laissant presqu’uniquement des traces orales), car c’est la présence avérée d’un certain quorum qui justifie l’institutionnalisation. Remonter jusqu’à « la préhistoire », comme le propose Jean-Claude Massé dans son nouveau livre Le Témiscouata. De la Préhistoire à la Confédération (PUL, 2017), demande des recherches d’une envergure remarquable, ainsi qu’un sens aiguisé de l’interprétation historique ou de la spéculation herméneutique. L’historien préfère donc généralement se limiter aux textes, à l’écrit, laissant l’oralité aux marges (et aux ethnologues).

L’érection en paroisse de Saint-Gabriel (du nom de l’archange annonciateur), dans le comté de Kamouraska, est passablement récente. Elle s’est produite plus de 110 ans après l’acte de 1824 qui facilita la fondation de nouvelles paroisses, pratique qui s’était interrompue depuis la Conquête de 1760[2]. Bien qu’il soit né à Québec, c’est en véritable historien local que Chabot écrit ces lignes :

En 1939, quand l’orgueil d’un curé gonfla et la croyance du peuple de même, on décida de fonder une paroisse depuis les gens qui étaient là. Naissait Saint-Gabriel dans la durée, village au front fier et au cou droit comme celui du cygne de tantôt, dont le nom ne fut jamais tout à fait arrêté. Nommons : Saint-Gabriel, Saint-Gabriel-Lalemant et Saint-Gabriel-de-Kamouraska. C’était en somme un village à l’image de Jacques Côté, qu’on nommait à l’occasion, je le rappelle à titre d’exemple, Jacques Côté Descôteaux des ruisseaux à l’Anse Lebel, Jack Côté, Côté d’à côté, Ti-Jacques, Jacques l’ésoucheur, Côté cul-mouillé, Jacques l’émondeur, Descôteaux Jâcqué le coton à l’air et du Côté gommé, côtelé de cocottes. Saint-Gabriel, il était né là, même par avant que le village n’existe et pour ainsi dire tant qu’il existerait lui.

Dans sa brave façon de faire les choses, Saint-Gabriel avançait une grande roche en travers des Appalaches, une roche où les dieux viendraient s’endormir la panse à l’air pour se faire couper les ongles par des animaux sauvages, des écureuils ou des corneilles, nécessairement reconnaissants d’avoir été mis là par quelqu’un et se nourrissant peut-être ainsi. Tant affirmant son irréductible durabilité, tant prenant forme selon que son corps grossissait, Saint-Gabriel exaltait en souffle pour une existence possible. Quand tout ailleurs et partout tombait en ruines, quand même la guerre cordait les morts le long de l’Occident, Saint-Gabriel cordait du bois et voyait le jour. Naissait, en plus d’un village, une commission scolaire garnie de beaux inspecteurs bedonnants et en santé. On inaugurait la salle publique où Jacques Côté rêverait un jour de jouer le rôle principal d’un théâtre de marionnettes. On fréquentait où l’on veillerait réveillés.

On fondait aussi la caisse populaire, où l’on se ferait avoir, tous et invariablement. Il faut le dire à sa décharge : la caisse se faisait elle-même avoir par la banque, à laquelle elle empruntait des fonds, où elle déposait ses avoirs pour trouver davantage de sécurité. On s’en aperçut sur le tard, mais il manquait toujours trois trente sous dans les carnets de dépôts. C’était une petite somme qui, sur une base hebdomadaire, en devenait une grosse. Comme ça, on refilait la facture à tous les bons Jacques Côté de la paroisse. (pp. 51-53)

Suivent quelques lignes sur la résistance à la conscription au cours de la Deuxième Guerre mondiale, qui rappellent le film Partis pour la gloire (ONF, 1975), de Clément Perron, qui met en scène ce phénomène dans le décor de la Beauce. Et une pensée pour mes grands-pères qui ne firent pas ladite guerre, l’un préférant même traverser le fleuve et faire de la prison militaire à Lévis plutôt que de traverser l’Atlantique… Ce sont de tels récits qui sont en jeu dans l’invocation par Chabot du vocable « canadien-français ».

Le motif le plus singulier du roman Le livre de bois est sans doute celui qui s’active dès le titre, c’est-à-dire la présence d’un étrange livre de bois dans la vie de Jacques Côté. Ce livre agit comme une sorte de miroir et de mémoire, racontant à son lecteur sa propre vie, pratiquement en direct (et peut-être un peu d’avance : c’est l’enjeu de l’intrigue). Ce motif évoque le dispositif littéraire récemment mis en place par Gabriel Marcoux-Chabot, dans Tas d’roches, où trois voix narratives s’entrecroisent et où l’une d’elles (en caractères gras) s’adresse à la fois au lecteur et au personnage principal à la deuxième personne du singulier. Ce livre parle donc un peu comme le livre de bois et nos littéraires travaillent ainsi des pistes qui se rejoignent dans le questionnement des narrateurs.

Le rôle central joué par le bouquin rappelle aussi le traité d’alchimie, sorte de Necronomicon avant la lettre, qui est mis en scène dans L’influence d’un livre, « premier roman de la littérature québécoise » écrit tout près, à Saint-Jean-Port-Joli, en 1837, par Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé, le fils du seigneur de Port-Joly, Philippe Aubert de Gaspé, qui allait pour sa part publier Les Anciens Canadiens en 1863. Ces noms permettent d’affirmer que ce que l’on nomme habituellement « la littérature québécoise » a pratiquement été fondée sur les lieux qui nous intéressent, là où les Appalaches rencontrent le fleuve Saint-Laurent!

Jumelé au fait que François-Xavier Garneau a commencé ses recherches historiques dès les années 1830[3], le rappel de L’influence d’un livre permet également d’affirmer que, contrairement à une croyance répandue, ce « peuple sans histoire ni littérature » n’a pas attendu le provoquant Rapport de Lord Durham pour (s’)écrire. C’est ici l’occasion de citer Chabot sur l’écriture qui transforme la mémoire en histoire, la légende en vérité, à partir du bois qu’on coupe à la hache jusqu’à celui sur lequel on imprime :

Un bûcheron moyen faisait quatre à cinq cordes par jour. Un bon bûcheron avec la couenne trempée comme le père à Jacques Côté en faisait le double. La légende courait à travers les campes et à travers les âges, et le nombre de cordes qu’ils faisaient en une journée se voyait multiplié par le nombre de fois qu’elle avait été racontée. En somme, l’histoire elle-même demeurait indomptable tant qu’elle reposait sur la mémoire. Pour qu’elle reste dans le vrai, il aurait fallu l’écrire. Et l’écrire, ç’aurait été lui enlever sa vie propre ou confisquer son âme. Quand on écrivait au Canada français, on faisait comme ici une photographie de l’âme du peuple. Or, photographier à l’époque, c’était voler l’âme de celui dont on tirait le portrait. Sans âme, il n’est pas de vérité et, sans vérité, on ne voit plus. Ainsi, au Canada français, pays clairvoyant s’il en est, nul n’a jamais écrit de texte sans âme. Le peuple en fit les frais. (pp. 87-88)

J’entends ici la Complainte de la Mauricie chantée par Gaston Miron, qui est aussi une leçon d’économie politique quand on sait tout le bois qui sortait de cette vallée pour finir en papier journal :

Ah! que l’papier coûte cher
dans le Bas-Canada
surtout aux Trois-Rivières
que ma blonde a’ m’écrit pas

Le dernier chapitre du Livre de bois s’ouvre par ces lignes réflexives, toujours joueuses, qui ressassent le motif de la redondance comme fondement de la narration :

Quand, après s’être répété tant et ne sachant plus créer le nouveau, l’auteur suit Jacques Côté et s’aperçoit qu’il tourne en rond, il est temps de mettre fin à l’histoire.

Suivent des lignes empathiques sur ce bon Jack qui se voit lire son livre qui porte uniquement sur sa vie et qui se sent tranquillement se perdre dans l’introspection. C’est une très belle fin, à sa façon, du type à nous encourager à sortir dehors par grands vents pour s’allonger le regard le long d’un vrai et grand horizon, plutôt que sur une page ou un écran. Faire autre chose que lire et écrire? Quel programme!

Pour en être capable, il faudrait peut-être s’inspirer de ces jeunes entrepreneurs du comté de Kamouraska, notamment de celles et ceux qui sont proches de l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA), à La Pocatière, et qui joignent la recherche scientifique à la production de bières de microbrasserie, ou encore qui militent pour faire de La Pocatière une « ville nourricière », en produisant de la nourriture à partager plutôt que du gazon dans les aménagements paysagers municipaux.

Si je pense à un tel horizon dehors, ou un horizon du dehors – disons l’horizon du lac Pohénégamook, par un temps clément, disons la fin de semaine de l’ouverture de la chasse à l’original, les couleurs d’automne et les volées d’outardes –, je vois les exercices de positionnement des oiseaux migrateurs, au coucher du soleil, leur formation d’un collectif apte à survivre ailleurs pour l’hiver. En s’envolant de la surface de l’eau, les outardes se placent en « V », puis en ligne bien droite, puis elles forment deux petits « v », sous le regard curieux et presqu’inquisiteur des corneilles qui habitent les lieux à l’année longue et qui surveillent ces visiteuses de passage, touristes d’une fin de semaine ou d’une saison. Enfin, les outardes s’envolent en formation, à grand bruit, jusqu’à ce qu’on ne les entende plus. Les corneilles – « ces drôles d’oiseaux dont les chants sont aux mots ce que les mots sont au sens » (p. 35) – font un dernier tour bruyant pour vérifier qu’elles sont bien seules, désormais. Retour à la normale. Lorsqu’elles se taisent elles aussi, j’entends cependant ce bruit surprenant : une outarde, une seule, qui crie sur le lac! Le son est reconnaissable entre tous, même s’il cesse rapidement. Aucun signe visible de l’oiseau. A-t-elle été laissée derrière? Est-elle plutôt une sentinelle devançant un autre groupe? Une sorte de borne ou un relais pour qui cherche à s’orienter? L’hypothèse qui est apparemment la plus cruelle, ici, est sans doute plus proche de la vérité que la tentative de lecture généreuse, qui s’entête un peu bêtement à ne pas voir.

 


Notes

[1] 3e édition, Saint-Célestin, imprimerie Ernest Tremblay, 1931, p. 5.

[2] Dans sa monumentale Histoire de la seigneurie de Lauzon, vol. 5 [1913], ch. I, J.-Edmond Roy (qui fut aussi un historien du notariat au Québec) écrit : « Un autre grand obstacle à l’établissement de nouvelles paroisses [au début du XIXe siècle], c’était la quasi-impossibilité où l’on était de les organiser d’après le système reconnu sous les anciennes lois françaises. Les fonctionnaires suscitaient toutes espèces d’objections quand il s’agissait de leur donner l’existence légale. Les juges refusaient même souvent d’homologuer les délibérations des assemblées tenues dans les anciennes paroisses au sujet de la construction ou de la réparation des églises. En 1791, une loi fut passée (31 Geo. III, ch. 6) par laquelle il était décrété que chaque fois qu’il s’agirait de former des paroisses, de construire ou de réparer des églises et presbytères, les anciennes lois françaises seraient suivies et que les pouvoirs des anciens intendants appartiendraient aux gouverneurs. C’est à ces derniers que les habitants devaient présenter leurs demandes, et eux seuls avaient le droit d’approuver le choix des syndics, de fixer les montants à dépenser et les répartitions à établir. Par l’acte 59 George III, ch. 16, des commissaires spéciaux prirent la place des gouverneurs. Les habitants n’usèrent qu’avec discrétion de ces lois, tant ils avaient répugnance de s’adresser aux autorités civiles sur ces questions paroissiales qui touchaient de si près à l’exercice et au maintien de leur culte religieux. En 1824, par l’acte 4 George IV, ch. 31, les fabriques furent autorisées à acquérir et posséder des terrains, sans obtenir des lettres de main morte, dans le but de fonder des écoles. Nous avons dit, déjà, combien peu voulurent user de ce privilège. » Roy raconte ensuite que, grâce à son influence auprès du gouvernement, le seigneur Taschereau, de Sainte-Marie-de-Beauce, « parvint ensuite à obtenir des officiers en loi de la couronne, le procureur-général Uniacke et l’avocat Vanfelson, une opinion très détaillée où il était établi de la façon la plus formelle que le gouverneur avait le droit de constituer des paroisses catholiques dans la province, droit que l’on avait mis en doute jusque là et que l’on s’était toujours refusé d’exercer. Le 13 août 1824, des lettres patentes érigeant Sainte-Claire en paroisse catholique furent émanées par la Couronne. C’était la première paroisse que l’État reconnaissait depuis la conquête du pays. L’événement est assez important, croyons-nous, pour que nous nous y soyons arrêtés aussi longtemps. C’est à partir de cette date de 1824 que nous allons voir partout s’ouvrir des paroisses nouvelles, et la colonisation prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu jusque là. » J.-Edmond Roy, Histoire de la seigneurie de Lauzon (réédition), vol. 5, Lévis, Société d’histoire régionale de Lévis, 1984, pp. 7-9.

[3] Fernand Dumont, Genèse de la société québécoises, Montréal, Boréal, 1993, p. 282.

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Rivardville la revenante: notes de lecture paranoïaques-critiques

Par Simon Labrecque

À la moustache de Salvador Dalí,
mère de la méthode paranoïaque-critique,
exhumée intacte avec le reste des restes,
pour un test de paternité.

 

Récemment, j’ai eu la chance de tomber sur une édition originale du roman Les enfantômes de Réjean Ducharme (Lacombe/Gallimard, 1976), au Puits du Livre à Montréal. Je l’ai acheté (6 $), j’en ai parlé, j’ai même pris et partagé une photographie de la jaquette. Cela m’aura toutefois pris plusieurs semaines avant de réussir à véritablement commencer à le lire, c’est-à-dire à terminer le déroutant premier chapitre puis à rassembler l’énergie nécessaire pour lire le livre en entier. J’ai été aidé, dans ma lecture aujourd’hui complétée, par des déplacements autoroutiers à travers le Québec et, surtout, par la récurrence dans le roman de plusieurs noms de lieux inventés, en particulier dans le troisième chapitre, « Disse d’un cou ». Ces noms ont piqué ma curiosité.

L’action des Enfantômes se déroule notamment à Arnprior, Montréal, Repentigny et dans le comté de Soulanges. Toutefois, le lieu central du roman est situé dans « le comté de Bristol », quelque part dans les Cantons de l’Est. Dans ce comté au nom inventé mais réaliste (plusieurs comtés et cantons sur la rive sud du Saint-Laurent ont porté et portent encore parfois des noms britanniques), le narrateur Vincent Falardeau, sa sœur jumelle Fériée, son amie Urseule, sa femme Alberta et divers couples d’amis circulent et vivent principalement dans une agglomération nommée Rivardville. Ce nom aussi est inventé (il ne se retrouve pas sur la carte, ni dans la banque de noms de la Commission de toponymie du Québec), dans un style également réaliste (il rappelle Louiseville, patelin de l’écrivain Jacques Ferron dans le comté de Maskinongé, ou encore Napierville, ou bien Victoriaville, chef-lieu du comté d’Arthabaska, dans la région dite du Centre-du-Québec, qui inclut aujourd’hui ce qu’on nommait jadis les Bois-Francs).

J’ai entrepris quelques recherches sur ce nom inventé de Rivardville car je me rappelais l’avoir croisé dans la monographie du sociologue Frédéric Parent, Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec (PUL, 2015), que j’avais lu et commenté pour Trahir à l’hiver 2016. J’insistais alors sur le fait que le village étudié par Parent était affublé, dans sa thèse de doctorat comme dans le livre qui en est tiré, du nom fictif de Lancaster, et ce « pour des raisons légales », c’est-à-dire principalement pour protéger les informatrices et les informateurs du chercheur. Pour compliquer la tâche de qui voudrait retracer le village étudié (qui, je crois, abrite un « camping tropical » à la frontière des MRC de L’Érable et de Lotbinière), Parent a renommé « Rivardville » la ville la plus proche.

Ducharme et Parent partagent-ils la même Rivardville? N’existe-t-il qu’une ville portant ce nom, aussi fictive soit-elle? Devrait-on distinguer une « Rivardville-en-Bas » d’une « Rivardville-en-Haut », comme on le fait avec les deux Berthier, par exemple, devenus Berthier-sur-Mer et Berthierville? Rien n’est moins certain.

Dans sa thèse (mais pas dans son livre), Parent indique que l’abbé Camille Roy, dans ses Propos rustiques (1913), avait décrit la ville qu’il renomme Rivardville comme « la métropole des Bois-Francs ». Aujourd’hui, cependant, cette Rivardville « n’est plus ce pôle structurant ou centralisateur des activités de la région, bien que la très grande majorité des Lancasterois doivent y faire leur épicerie » (Dieu, le capitalisme et le développement local, p. 77, note 120). Ces indices permettent déjà de spéculer avec confiance sur la localisation de Rivardville, si on comprend un peu où se situe Lancaster. C’est sans compter que le titre de la monographie « camouflée » Rivardville. Rappelons-nous Rivardville, 1835-1985, citée par Parent à maintes reprises, rappelle étonnamment la véritable monographie Plessisville. Rappelons-nous Plessisvile, 1835-1985! Cette ville véritable des Bois-Francs fut nommée en l’honneur de Mgr Joseph-Octave Plessis (1763-1825), dix ans après sa mort. En l’honneur de qui fut nommée Rivardville?

À l’aune de cette question, le choix du nom de Rivardville par Parent me semble beaucoup plus intéressant qu’il m’avait paru l’être à la première lecture. Aujourd’hui, en effet, suite à la lecture des Enfantômes et d’autres textes, cette « renommaison » fait résonner plusieurs autres noms, plusieurs signes intéressants – du moins, elle le fait chez moi. Il faut sans doute avoir quelques affinités avec la méthode « paranoïaque-critique » pour suivre ces résonances et faire sens des associations qu’elles suggèrent. Voici quelques filons, pour qui s’intéresse à ce genre d’enquête.

Notons d’abord, fait apparemment tangentiel mais néanmoins intéressant quant aux rapports entre fiction et réalité, que le véritable abbé Camille Roy (1870-1943), recteur de l’Université Laval et important critique littéraire né à Berthier-en-Bas, se retrouve au cœur du roman Le ciel de Québec, de Jacques Ferron (du Jour, 1969). Or, ce roman s’articule justement autour du rapport entre plusieurs lieux véritables (la ville de Québec, Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, l’Ouest canadien, Saint-Magloire) et un lieu fictif, le « village d’en-bas » des Chiquettes, dont l’érection en paroisse de Sainte-Eulalie en 1937 tisse la trame du roman.

Notons ensuite, fait central pour mon propos car il ouvre l’horizon référentiel par-delà même Les enfantômes, que « Rivardville dans le comté [ou le canton] de Bristol », est en vérité un lieu inventé par un ancêtre notoire de la littérature québécoise, Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882). Originaire de Yamachiche, auteur d’Un canadien errant et, à la fin de sa vie, conservateur de la bibliothèque du Parlement à Ottawa, Gérin-Lajoie invente effectivement Rivardville dans son roman de 1864, Jean Rivard, économiste, qui fait suite au très populaire roman de 1862, Jean Rivard, le défricheur. Récit de la vie réelle. (Ces romans furent notamment critiqués, plusieurs décennies après leur parution, par… Mgr Camille Roy!) J’ai découvert cette invention dans le livre de Robert Major, Jean Rivard, ou, l’art de réussir : idéologie et utopie dans l’œuvre d’Antoine Gérin-Lajoie (PUL, 1991), lors d’une recherche en ligne sur le nom de Rivardville.

Dans le chapitre « Intertextualités II », section « Les ambiguïtés de la notion d’utopie », Major écrit en effet que Rivardville est « un “non-lieu”, une terre de nulle part, selon le sens premier de l’utopie, un espace qui n’existe pas comme tel, sauf dans l’imagination sérieuse et raisonnante de son créateur, l’écrivain utopiste » (p. 219) Quelques lignes plus haut, Major cite la première phrase de l’appendice que Gérin-Lajoie a publié avec Jean Rivard, économiste, « Notices sur quelques défricheurs célèbres ». Je citerai pour ma part le paragraphe entier, qui est comme l’envers de l’invitation que fit le géographe Benoît Brouillette un siècle plus tard, dans son texte « Géographie et Littérature » (1965), enquête sur les lieux réels de la fiction Trente arpents (1938) de Ringuet récemment republiée par Trahir. Gérin-Lajoie écrit ceci, dans le deuxième tome de la revue Le foyer canadien (1864) :

Nous espérons qu’aucun de nos lecteurs ne perdra son temps à chercher sur la carte du pays l’emplacement de Rivardville, ni le nom de Jean Rivard dans la liste des maires ou des anciens membres de l’assemblée législative. Il va sans dire que dans les portraits que nous avons tracés des divers personnages de notre histoire, nous n’avons voulu désigner aucun individu en particulier. Cependant, comme, à proprement parler, l’imagination n’invente rien, il est fort probable que la plupart des caractères et des petits événements dont se compose notre récit pourraient être retrouvés, dispersés ça et là dans la vie de diverses personnes qui existent ou qui ont existé, car, dans tout notre travail, nous n’avons eu en vue, comme le lecteur a pu s’en convaincre, qu’une peinture aussi vraie que possible de la vie réelle (p. 353).

Suivent de courtes biographies de « défricheurs célèbres » qui ont pour fonction de documenter la plausibilité de l’action du roman. Major, pour sa part, cite aussi une phrase du Moby Dick de Herman Melville sur l’île natale du harponneur Queequeg : « It is not down in any map; true places never are. »

Réjean Ducharme inscrit les mémoires de Vincent Falardeau dans ce qu’il faut sans doute nommer la tradition littéraire québécoise en choisissant le nom de Rivardville pour raconter Les enfantômes, puis en situant ce lieu dans « le comté de Bristol » dans « les cantons de l’Est » et en inventant d’autres lieux aux alentours – Hemmingbourg, East Creighton (où se trouve une « cabane à sucre abandonnée » (p. 187)), Saint-Malo d’Auckland, Sainte-Edwige de Clifton, Saint-Venant de Hereford, Folle-Pentecôte, etc. Plus précisément, Ducharme inscrit ainsi son roman dans le territoire imaginaire, dans le paysage fabulé de la littérature d’ici. La fin du chapitre XVIII, « Dix, vingt, cent… », suggère que cette inscription est consciente, désirée et même joueuse. Ducharme écrit :

[Tristan Thoux] mettait toujours sa bouteille dans un sac, pour que ça ne paraisse pas trop mal. Il la tenait encore serrée dans ses bras sans s’en apercevoir. Il se leva. Il marcha vers le kiosque où il venait voir jouer des fanfares, dans le temps qu’il était petit, il y avait si longtemps qu’il n’osait pas y penser. Jean-Rivard-empoignant-sa-charrue se dressait en face de l’église dont tous les Rivardvilliens vantaient le chemin de croix du dizuitième siècle, mais dont le Capitaine, qui connaissant ça lui, savait que ça ne valait pas bout de tinette. « Oh là, Bouteille! » Elle était vide. Il la regarda avec des grands yeux d’enfant trahi puis il la lança sur le socle de la statue, comme le voyou qu’il était.

Le Rivardville de Ducharme est donc bel et bien nommé en l’honneur de Jean Rivard le défricheur-économiste. Rivardville vit, ou plutôt, survit par cette réitération littéraire.

Notons par ailleurs, fait que j’avais ignoré mais que j’ai découvert à la relecture, que Frédéric Parent cite explicitement les deux romans Jean Rivard d’Antoine Gérin-Lajoie au début de sa monographie, Un Québec invisible. Le sociologue place même de longs extraits des romans en exergues de son introduction et de son chapitre 2, puis il discute explicitement de l’écriture de Gérin-Lajoie comme une source de l’approche monographique en sociologie. Dans le troisième paragraphe de l’introduction, il écrit :

Son « récit de la vie réelle » est aujourd’hui considéré comme l’une des premières monographies sociales au Canada, parce qu’il constitue un premier effort d’observation directe et comparée de milieux sociaux au Québec. […] Les efforts de Gérin-Lajoie pour mieux faire connaître les efforts de colonisation seront poursuivis vingt ans plus tard, dans les années 1880, par son fils Léon Gérin, reconnu comme étant le premier sociologue canadien.

Or, Parent est un spécialiste de l’œuvre de Léon Gérin et des monographies sociales! Sous cet angle, qui m’avait échappé, il n’est pas surprenant que l’ouvrage cite Jean Rivard et que le nom de Rivardville participe à la constellation des pseudonymes jugés nécessaires par le sociologue. La Rivardville de Parent est donc également nommée en l’honneur de Jean Rivard le défricheur-économiste.

Notre sociologue irait-il jusqu’à dire, par ce choix qui vient renommer une ville précise, qu’il a réussi à repérer sur la carte la « véritable » Rivardville? Gérin-Lajoie aurait-il pris Plessisville comme modèle? Cette déduction demeure une spéculation. Selon Léon Gérin (cité dans Un Québec invisible, p. 2, note 4), son père aurait connu plusieurs vrais défricheurs, « notamment dans les Cantons-de-l’Est ». Qu’en est-il des Bois-Francs? Le monument Jean-Rivard, réalisé par Alfred Laliberté en 1935 et installé devant l’hôtel de ville de Plessisville (et devant la pharmacie Jean Coutu – pas devant l’église), suggère lui aussi que c’est bien là le lieu de la fictive Rivardville.

Notons enfin, fait étonnant qui vient texturer la résonance du nom de Rivardville, employé par Gérin-Lajoie, Ducharme et Parent, que Jacques Ferron a lui-même écrit plusieurs lignes sur Antoine Gérin-Lajoie. Ferron raffolait des monographies de paroisse – c’est d’ailleurs lui qui a initié Victor-Lévy Beaulieu à cette tradition, que ce dernier a abondamment citée et commentée dans le Manuel de la petite littérature du Québec (L’Aurore, 1974). À mon sens, il est surtout remarquable que quelques-unes des lignes de Ferron sur Gérin-Lajoie se retrouvent dans le court texte des Historiettes intitulé « L’abbé Surprenant » (du Jour, 1969, pp. 152-155) et concernent le rapport entre le réel et la fiction dans le contexte de l’ethnologie québécoise.

Ledit abbé Surprenant, « le premier de nos ethnologues à étudier ce curieux pays [qu’est l’Angleterre] » (et donc, un praticien de « l’anthropologie symétrique » bien avant que celle-ci ne soit théorisée par Bruno Latour, par exemple), n’existerait en vérité que sous la plume de l’admirable docteur – il serait même une sorte de « porte-parole », selon plusieurs critiques et interprètes. Or, Ferron se sert justement du nom de Gérin-Lajoie pour laisser entendre que l’existence de Surprenant sera peut-être un jour avérée! Ferron termine son historiette ainsi :

Le mémoire de l’abbé Surprenant intitulé : Un ethnologue canadien en Angleterre est dédié à Marius Barbeau. Il a été déposée [sic] aux archives du Séminaire de Québec. Cela ne veut pas dire qu’il a été mis en sûreté si l’on en juge par la correspondance et le journal de l’abbé J.-B.-A. Ferland que l’on n’y retrouve plus. Pourtant cette correspondance et ce journal ont existé : A. Gérin-Lajoie en a publié des extrais dans le Foyer Canadien de 1865.

Est-ce à dire que l’abbé Ferland fut un autre Jean Rivard, c’est-à-dire un personnage inventé par Gérin-Lajoie? Aujourd’hui, il est aisé de retrouver des traces plausibles de l’existence de Ferland (dont une photographie), de même que les quelques extraits de correspondance cités par Gérin-Lajoie auxquels Ferron fait référence. Les archives de l’abbé semblent toutefois aussi difficiles à trouver qu’à l’époque de Ferron. La page Wikipédia de l’abbé Ferland mentionne bien qu’un Fonds Jean-Baptiste-Antoine Ferland est conservé au séminaire de Nicolet, mais celui-ci est constitué d’à peine trois lettres, dont une est une copie.

Dans le texte de Gérin-Lajoie qui ouvre le troisième tome de la revue Le foyer canadien (1865), on apprend notamment que l’abbé Ferland (1805-1865) était lui-même un peu fabulateur. Il a entrepris d’écrire un Cours d’histoire du Canada, aussi intitulé La France dans l’Amérique du Nord, et il a écrit la notice biographique de Mgr Plessis, après sa mort. Mais l’abbé Ferland a aussi voyagé en Gaspésie et s’est intéressé à un personnage légendaire, à la limite de la réalité et de la fiction, Louis-Olivier Gamache, dans un texte sur l’île d’Anticosti qui fut célèbre à son époque (et qui fut notamment traduit en anglais). Ce texte, qui rapporte et désamorce plusieurs des légendes sur « le sorcier d’Anticosti » fut republié après la mort de l’abbé Ferland dans les Opuscules (A. Côté, 1876). En le lisant aujourd’hui, on croirait lire du Gérin-Lajoie, ou même un conte de Jacques Ferron.

Dans le texte de Gérin-Lajoie sur l’abbé Ferland, on apprend surtout – fait savoureux dans la perspective d’un Ferron – que l’abbé de Saint-Isidore de Lauzon et de plusieurs autres paroisses, qui enseigna au séminaire de Nicolet, qui pratiqua avec les Irlandais à Grosse-Île et qui voyagea en Europe et au Labrador, appréciait la verve populaire. Gérin-Lajoie écrit :

Si M. Ferland n’eût pas été prêtre, ni historien grave, il eût été sans doute écrivain humoristique de première force. C’est ce qu’on voit surtout en parcourant un petit journal privé qu’il a tenu aussi régulièrement qu’il lui était possible, et dans lequel il enregistrait les petits événements du jour, ainsi que les variations du thermomètre et du baromètre. Il y consignait aussi avec complaisance, sans doute pour se délasser d’un travail fatigant les petits mots pour rire, les anecdotes drolatiques qu’il entendait raconter, les petites scènes amusantes dont il était témoin. Nous avons eu la permission d’en faire quelques extraits pour l’amusement de nos lecteurs; nous prenons au hasard […]

« Un garçon de la Beauce, possesseur d’une longue chevelure qui lui tombait sur les yeux, faisait pour la première fois le chemin de la croix dans une paroisse voisine de la sienne. Accompagné de son cousin, il ployait le genou, penchait la tête et passait. Arrivé au crucifiement et se relevant, il écarte ses cheveux qui lui voilent les yeux, et apercevant sur le tableau le cheval qui porte le centurion : Cré gueux, dit-il à son compagnon, v’la un beau chual. » […]

Après avoir lu Les enfantômes, qui grouille et déborde de jeux de mots basés sur l’oralité, cette vieille transcription du français beauceron me semble remarquable. Dans ce qu’il faut sans doute appeler la tradition scripturaire québécoise, Rivardville vient alors symboliser les différentes approches pour documenter, exprimer et travailler l’oralité « de la place ». Celle-ci intéressait déjà l’abbé Ferland et son élève à Nicolet, Antoine Gérin-Lajoie, au XIXe siècle. L’un a choisi de pratiquer l’ethnologie ou la sociologie, préfigurant le travail d’un Frédéric Parent, par exemple, et l’autre a choisi la littérature, préfigurant Ducharme, d’une certaine façon. Ferron, pour sa part, s’est affairé à brouiller les frontières avec un grand sourire. C’est le cas, par exemple, dans le court texte « Le Chichemayais », publié à titre posthume dans La conférence inachevée (VLB, 1987), où Ferron raconte que l’abbé Surprenant, rencontré dans un train à l’hiver 1932, lui fit croire que les habitants de Yamachiche étaient des Chichemayais, plutôt que des Machichois.

À mon sens, il faut découvrir ou redécouvrir ces œuvres anciennes, notamment pour que leur souvenir, leur substance et leur forme ne soient pas uniquement rappelés (et cadrés, interprétés, limités) par des groupes conservateurs catholiques qui citent, par exemple, la notice de Camille Roy sur l’abbé Ferland pour parler de « nos origines littéraires ». Aujourd’hui, Bibliothèque et Archives nationales du Québec fait un remarquable travail pour numériser et rendre accessibles gratuitement de tels documents, rendant possible des recherches ludiques comme celle-ci, mais aussi mille travaux plus sérieux. Souhaitons que ses ressources augmentent à l’avenir, plutôt qu’elles ne diminuent comme c’est présentement le cas!

À quand les œuvres complètes de Ducharme et Ferron disponibles en format électronique pour faciliter la recherche? Et gratuitement? Elles deviennent rapidement anciennes, elles aussi… Pour le moment, il est plus facile de travailler électroniquement sur des textes de Ferland, Gérin-Lajoie et Roy, par exemple. Ce faisant, nous en découvrirons d’autres par leur truchement, des textes depuis longtemps oubliés mais qui trament néanmoins l’écriture de la place. Par ce chemin, nous découvrirons peut-être d’autres lieux fabulés, outre Rivardville, qui structurent ou, du moins, qui peuplent nos imaginaires.

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Classé dans Simon Labrecque