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Géographie et Littérature

Par Benoît Brouillette, présenté par Julien Vallières | ce texte est aussi disponible en format pdf


Présentation

Le médecin et écrivain Ringuet (1895-1960) et le géographe Benoît Brouillette (1904-1979) comptent parmi les membres fondateurs de la Société de géographie de Montréal. Fondée en décembre 1939 sous l’impulsion de Brouillette – son secrétaire de nombreuses années et l’un de ses principaux animateurs –, dissoute en 1974, cette société réunira tout d’abord tant des géographes de métier que des gens du monde, littérateurs pour la plupart, qui montraient pour la géographie et les voyages un intérêt particulier. C’est le cas de Ringuet qui voyagea beaucoup et qui publia des essais sur le peuplement des Amériques et la découverte du continent. Brouillette, dans le texte que nous publions, s’offre le plaisir de lire avec des yeux de géographe l’œuvre célèbre du romancier québécois, Trente arpents, publiée en 1938. Il y mène une enquête pour tenter de situer les lieux de l’action du roman. Ce texte parut originellement en 1965 dans les Mémoires de la Société royale du Canada, quatrième série, troisième tome, aux pages 13 à 18. L’auteur agissait alors à titre de président de la Première section de la Société royale. Notons qu’un même projet anima Paule Sainte-Marie, qui parvint à récolter des témoignages lui permettant de conclure, contrairement à Brouillette, que le hameau où prennent place la majorité des événements du récit fut bien réel, et qu’il était désigné du nom de Ruisseau Saint-Georges. Publié à compte d’auteur en 1990, son petit livre est intitulé Trente arpents à Saint-Jacques.

Julien Vallières

La question que je désire examiner avec vous se pose en termes simples ayant, de prime abord, un caractère d’évidence : dans quelle mesure le géographe peut-il ou doit-il s’inspirer de littérature régionale lorsqu’il évoque un certain milieu naturel et humain? Géographes et écrivains ont sans doute des préoccupations communes. Les premiers sont des observateurs par définition, qui s’efforcent de décrire les phénomènes afin de mieux comprendre et expliquer les rapports entre la nature et les activités humaines. Les seconds peuvent aussi être d’excellents observateurs, moins matérialistes que les précédents, mais plus subtiles et perspicaces, sachant évoquer l’atmosphère d’un lieu ou d’une situation. Ceux-ci peuvent donc être très utiles aux géographes dont ils complètent la documentation de manière originale et vivante. Il faut savoir cependant à qui s’adresser car, parmi les écrivains dont les œuvres se situent dans un cadre géographique, tous ne méritent pas la même attention. Raoul Blanchard, spécialiste des Alpes, fulminait contre les romans d’Henry Bordeaux dont l’action se passe en Savoie. Pourtant les exemples ne manquent pas d’auteurs, essayistes et romanciers, qui savent bien observer et décrire non seulement les gens mais même certains phénomènes naturels en des termes dont les géographes tireraient profit s’ils les connaissaient. Ces littérateurs possèdent un sens aigu des réalités soit par intuition, soit par suite de leur formation intellectuelle.

Demandons, par exemple, à Jules Romains[1] comment il aperçoit son pays sur un planisphère. Voici la réponse de cet ancien Normalien qui a subi, inconsciemment peut-être, l’influence de Vidal de la Blache :

Elle [la France] occupait le bout de ce continent maigre et osseux, qui depuis la carrure bovine de l’Asie, ne cesse de se rétrécir pour faire front à l’Océan Occidental. Mais si elle était au bout, elle n’était ni dans un coin, ni dans une corne. Elle ne formait pas un cul-de-sac de l’Europe […] Tout ce qui cheminait de l’Est à l’Ouest, d’un patient pas séculaire, tout ce qui n’était pas accroché en route arrivait jusqu’à elle nécessairement. Pas une race, pas une horde qui ne fut venue un jour ou l’autre, les narines ouvertes, y faire un tour, s’y frotter le poil au balcon de l’Océan, flairer le vent qui venait de par là et les humides douceurs qui régnaient dans tout ce courtil […] Si des échantillons de toutes les races de l’Europe étaient venus tomber d’âge en âge dans l’hexagone français, comme ils iraient tomber plus tard dans l’énorme quadrilatère américain, ils n’y étaient pas, comme ils devaient le faire en face, tombés dans le vide. Ils s’y étaient heurtés à de petits hommes des montagnes déjà serrés, fort têtus, contents de peu, se battant bien, et très rageurs sur la question de leurs terres, où ils étaient arrivés longtemps avant tout le monde.

Après ce rappel de géographie humaine, Jules Romains esquisse les grands traits du relief :

Des vallées non pas immenses, mais majestueuses […] Aucune n’étant la vallée du pays, ne la drainant de bout en bout. Des montagnes nombreuses, à la fois pénétrables et cloisonnées; les plus hautes situées aux frontières du territoire et en chicanant l’accès. Peu de grandes plaines et fort éloignées l’une de l’autre, si bien que le mélange qui s’opérait dans l’une n’avait aucune chance de couler tel quel dans l’autre, ni de s’étendre de l’une à l’autre par va et vient. De quoi faire beaucoup de brassages. De quoi faire beaucoup de provinces. Et comme le sol n’était pas ingrat, de quoi y enraciner beaucoup de paysans.

Ce texte, digne de figurer dans une anthologie, fait pardonner à son auteur de s’être moqué cruellement de prétendus géographes dans ses pièces de théâtre.

Existe-t-il des pages analogues dans la littérature canadienne d’expression française? Je n’en doute pas et crois qu’il serait possible de constituer une anthologie géographique avec les citations appropriées des auteurs qui ont le mieux observé nos gens et notre milieu. Les sociologues montrent la voie aux géographes à cet égard, quand ils utilisent les œuvres de romanciers qu’ils estiment être assez bons observateurs pour les aider à mieux saisir le caractère et le comportement des groupes sociaux qu’ils étudient. Toutefois, s’il fallait dépouiller et analyser systématiquement les écrits de tous ceux dont les noms nous viennent spontanément à l’esprit, il y aurait un travail à faire qui déborderait les cadres de notre propos, un travail d’équipe, analogue à celui des archivistes, et dont les résultats ne seraient pas sans intérêt. Or cette recherche serait d’autant plus fructueuse qu’elle se place sur les marges de plusieurs disciplines à une époque où l’on s’efforce d’abolir les frontières entre les multiples connaissances humaines. Faute de temps, je me bornerai, pour illustrer la méthode que je préconise, à analyser un seul roman, Trente arpents, de Ringuet, publié chez Flammarion en 1938, et dont le rayonnement fut à l’époque fort considérable.

L’objet de notre enquête, rappelons-le, est de rechercher sous la plume du romancier une évocation, une peinture du milieu géographique tant naturel qu’humain. L’auteur peut inventer un milieu comme il invente ses personnages, mais son imagination s’inspire de données réelles, plus ou moins exactement transposées dans le récit. La première question qui vient à l’esprit d’un géographe en ouvrant le livre de Ringuet est de savoir le sens du mot « arpent ». Est-ce une mesure de longueur ou de surface? Selon n’importe quel dictionnaire français, l’arpent désigne une superficie; mais le dictionnaire Bélisle[2] lui attribue deux sens : arpent de longueur soit 192 pieds, et arpent carré soit 36 802 pieds carrés. Ringuet n’indique le sens qu’il donne au titre de son roman qu’à la page 144 : « Combien la nuit était douce! […] Euchariste songea que derrière lui, sur trente arpents de long et cinq de large, se dressait […] ». Mesuré en superficie le domaine des Moisan couvre 150 arpents carrés, parcelle de terrain suffisante pour assurer l’existence d’une famille rurale au Québec. Le roman débute par un dialogue entre Euchariste, le héros principal, et un voisin venu faire un brin de causette le dimanche après-midi. Assis sur la véranda, ils fument et bientôt se taisent, les yeux perdus. Ringuet décrit la propriété (p. 7 et 8) :

Devant eux, autour d’eux, les prés s’étendaient; la plaine largement étalée et chatoyante, peinte des couleurs crues d’octobre. Les premières gelées matinales avaient enluminé de safran ou de vieil or le damier alterné des champs […] De-ci, de-là, des boqueteaux tiraient l’œil, les saules noirs déjà nus brochant sur les hêtres verts encore. Puis plus loin, en arrière, là où le sol se relevait comme le bord d’une croupe, le long bandeau du bois, symphonie de couleurs fondues dont les basses étaient le vert invincible des résineux, et l’aigu l’écarlate des érables planes qu’on appelle simplement chez nous des plènes. En avant, pas très loin, le même carrelage des champs venait buter sur la haie rousse des aulnes courts dont les déchirures montraient le miroitement métallique de la rivière*.

Voilà une description qui suffit à évoquer dans l’esprit du lecteur les traits essentiels du paysage : un domaine (une terre, selon l’expression usuelle) dont les parcelles en culture se trouvent dans la plaine, bornée par un ruisseau à l’extrémité inférieure et par un coteau à l’autre bout, au sommet duquel un taillis remplace les cultures. En outre, le terroir est de qualité, c’est « la vieille terre des Moisan, riche et grasse, généreuse au travail, lentement façonnée autrefois, des milliers et des milliers d’années auparavant, jusqu’à ce que le fleuve amoindri quittât son ancienne rive, le coteau, là-bas, après avoir patiemment et des siècles durant étalé couche par couche ses lourdes alluvions » (p. 11).

L’origine du sol s’explique, selon Ringuet, par les dépôts superposés d’alluvions dans un fleuve qui fut d’abord immense et s’est ensuite réduit graduellement à ses dimensions présentes. Même si cette hypothèse paraît trop simple aux yeux des spécialistes en géographie physique, personne ne saurait blâmer un romancier de l’avoir avancée, car elle correspondait aux idées alors en cours.

Où la ferme des Moisan est-elle située? Pourrait-on la localiser sur une carte du Québec? Ringuet la place dans une plaine dont il vante la fertilité par opposition au sol caillouteux des Laurentides. « La ferme, » dit-il (p. 51) « se trouve à deux lieues du village de Saint-Jacques et à trois lieues de Labernadie dans la direction opposée ». D’autres repères sont signalés plus loin : un village à dix-sept milles en amont, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (p. 140), une pauvre église à neuf lieues « dans les concessions », celle de Saint-Isidore (p. 158). Inutile d’entreprendre des recherches sur le cadastre ou sur les feuilles topographiques des zones marginales entre la plaine du Saint-Laurent et le rebord du Bouclier canadien. Toute cette toponymie est fictive. Seule la ville où Moisan ira conduire son fils aîné au séminaire peut se reconnaître. Partis de grand matin en « planche », voiture hippomobile légère, les voyageurs arrivent au terme de leur longue randonnée en fin d’après-midi. Aux abords de la ville, « à droite […] le fleuve roule vers la mer lointaine la masse de ses eaux glauques troublées d’alluvions. […] À un mille vers la gauche, une crête oblique court […] vers le fleuve et vers la ville. Rivière et coteau enserrent un triangle de terre dont la ville couronne la pointe extrême » (p. 88). Ces éléments de la topographie ne peuvent que désigner la ville de Trois-Rivières abordée par le Sud-Ouest. Un autre détail précise le site encore davantage. « Ils sont au cœur du bourg, à la croisée de deux rues principales dont l’une va se jeter à la rivière en contre-bas, si bien qu’un bateau à quai semble échoué en pleine ville » (p. 91). Ce carrefour, les Trifluviens l’ont reconnu, c’est le croisement des rues Notre-Dame et Des Forges, cette dernière aboutissant au quai où accoste le bateau-passeur entre Trois-Rivières et Sainte-Angèle. Donc la ferme des Moisan se trouve quelque part au sud-ouest de Trois-Rivières. Il ne faudrait surtout pas croire qu’il s’agit de Saint-Jacques, comté de Montcalm, village situé beaucoup trop loin et dont la topographie ne correspond aucunement à la description du milieu local que fait l’auteur au début de son roman.

On ne saurait parler d’habitat rural au Canada français sans faire allusion à son mode original d’implantation : le système du rang. Ringuet en parle (p. 51), en décrivant le hameau qui s’était constitué peu à peu au carrefour voisin, à « la croisée des chemins » formée par « la grand’route, le chemin du roi, qui longeait irrégulièrement la rivière » (appelée ruisseau au début), et « d’autre part la route de raccordement entre le grand rang et les terres de l’intérieur ». Sur le cadastre, un rang est la subdivision d’un canton ou d’une seigneurie; il groupe un certain nombre de propriétés ayant une superficie sensiblement égale à celle des Moisan, et toutes disposées parallèlement. On désigne d’ordinaire par grand rang le secteur le plus anciennement occupé d’une municipalité. Les terres de l’intérieur forment d’autres rangs qui sont occupées au fur et à mesure de leur défrichement. Celles dont parle Ringuet étaient connues sous le nom de rang des pommes. Le hameau du carrefour n’avait d’abord qu’une fromagerie établie depuis deux générations. Vinrent s’y établir par la suite un « atelier de forge et maréchalerie », une « échoppe de sellier », une boulangerie et le « magasin général » de la veuve Auger qui « devint le rendez-vous des flâneurs, du jour où le député […] lui obtint une station postale ». « Tout cela, avec les maisons des fermiers [celle des Moisan était la huitième en s’éloignant du carrefour], faisait à la croisée des routes un groupe de constructions basses, sans étage, faites de planches clouées verticalement sur la charpente et noircies par les intempéries, et que le voisinage de la fromagerie remplissait continuellement d’une odeur aigre de petit-lait » (p. 52). Ce noyau allait s’accroître pour former un village nouveau dix ans plus tard (p. 115).

Examinons de plus près la ferme des Moisan pour savoir, dans la mesure du possible, comment se logent ceux qui l’habitent et de quoi ils tirent leur subsistance. Au début du récit, Euchariste encore célibataire vit avec son oncle Ephrem et une vieille servante dans la maison qui avait remplacé la demeure ancestrale tombée en ruines après le départ de son père vers les Laurentides. Elle se compose d’un « corps principal, recouvert d’un toit à pans coupés et flanquée d’une aile toute semblable un peu en retrait, plus petite, et qui était la cuisine. Tout cela en bois recouvert d’un badigeon jaunâtre » (p. 19 et 20). La façade, que longe une véranda à l’extérieur, est percée de deux fenêtres; celle de gauche donne sur le salon, celle de droite sur une salle commune qui communique d’une part avec la chambre à coucher du maître, située en arrière du salon, et d’autre part avec la cuisine par une porte intérieure. Un escalier conduisait de la même salle aux chambres mansardées à l’étage supérieur. Ringuet nous renseigne sur l’utilisation des pièces : le salon « aux volets hermétiques » ne servait que pour recevoir la visite annuelle du curé ou celle des parents de la ville; la salle commune n’était guère utilisée depuis la mort de tante Ludivine; la vie quotidienne se passait dans la cuisine « que l’on ne quittait que pour aller, le matin, reprendre le joug quotidien, le soir, après une veillée enfumée, étendre sur les lits durs des membres recrus ».

Outre les deux maisons, la neuve et la vieille qui sera plus tard rafistolée (p. 140) par un fils d’Euchariste, la ferme possède des dépendances : la grange-étable, séparée de la maison par un cour, un poulailler et une porcherie, « bâtiments toujours propres, badigeonnés tous les ans » (p. 105).

L’oncle Ephrem meurt subitement d’une crise cardiaque et lègue son bien à son neveu au moment où celui-ci épouse Alphonsine Branchaud. Un nouveau foyer se fonde. « La terre était capable de faire vivre les Moisan tant qu’il y en aurait […] Il fallait qu’Alphonsine eut son nombre » (p. 73). Elle en eut treize mais elle mourut en accouchant du dernier.

Si l’on interroge l’auteur sur les produits de l’exploitation, ses réponses n’ont pas la précision qu’on pourrait attendre d’un comptable ou d’un économiste. Les revenus essentiels proviennent de la culture, des grains et des plantes fourragères (produits destinés à l’élevage de vaches laitières, de moutons et de porcs).

Euchariste, moins routinier que ses voisins, prend l’initiative d’augmenter son revenu par un élevage modèle de volailles. Il se déclare ami du progrès : « Si l’on veut garder son monde sur la terre, » affirme-t-il (p. 107), « faut aller de l’avant. Le temps de la faucille est fini. Le temps aussi où on sumait seulement du foin et du grain. C’est pour ça que j’ai commencé mon affaire de poules ». Son amour du modernisme était limité par son gros bon sens.

Lorsque son fils Étienne lui suggère d’acheter un tracteur (p. 150), il proteste : « Écoute, mon gars, le progrès, moé, j’sus pour ça, tout le monde le sait. J’ai eu le premier centrifuge de la paroisse et je me suis quasiment battu avec mon oncle Ephrem pour acheter une lieuse. Mais il y a des choses qui sont pas nécessaires. J’en ai rencontré un qui en avait un tracteur à gazoline. Y a ruiné sa terre avec. »

Pour accomplir son dur labeur, le paysan se fie davantage à ses bras et à ceux de ses enfants. À l’acquisition d’un tracteur, il préfère l’engagement d’un ouvrier agricole après le départ de son fils aîné au collège : « Chaque année ramenait la succession des travaux majeurs : labour puis moisson; l’effort puis la rétribution; le premier ardu, presque douloureux, et la seconde tout aussi pénible; achetés des mêmes sueurs et du même renoncement » (p. 100). « Le fait pour les Moisan d’avoir besoin d’aide les ornait d’un prestige auquel ils ne laissaient point d’être sensibles; cela était une preuve de plus de leur prospérité. Les récoltes se vendaient bien, le poulailler rapportait » (p. 122).

Tout doucement venait l’eau au moulin de Moisan. Les hivers passaient, laissant la terre de Moisan reposée, revigorée, affamée de semence et prête à une nouvelle gésine. Les printemps passaient et quand ils hésitaient encore sur le seuil de juin, un fin velours vert couvrait déjà les champs de Moisan. Passaient les étés, et toute cette encombrante richesse était avalée par les granges et fenils de Moisan, les champs pelés livrés aux bêtes. Et l’hiver venu, chaque année Euchariste Moisan entrait un beau jour chez le notaire, à Saint-Jacques […] D’une vieille bourse de cuir, le terrien sortait des billets de banque et des pièces d’argent [p. 138].

Toute la fortune des Moisan disparaîtra, hélas, lorsque le notaire s’enfuira à l’étranger en emportant les économies des paroissiens trop confiants. Mais auparavant d’autres malheurs avaient fondu sur le héros du roman. Non seulement il a perdu sa femme et son fils aîné devenu prêtre, mais il se fait, prétend-il, voler un morceau de sa terre par son voisin, qu’il poursuivra en justice et en sera pour ses frais, il assistera impuissant à l’incendie de sa grange remplie de la récolte du foin de l’année, et finalement ruiné, il quittera son domaine pour s’exiler en Nouvelle-Angleterre, chez un de ses fils. Sa déchéance devient alors complète, lorsqu’il achève sa pénible existence comme veilleur de nuit dans un garage de White River.

« Il suffit, » écrit Pierre Angers[3], « qu’Euchariste Moisan soit séparé de la terre, de sa terre, pour devenir hors de son espace vital un déraciné. » Le héros du roman est « inconcevable sans ce décor qui colle à lui comme sa peau ». « Ringuet, » ajoute le père Angers, « s’appuie sur le décor pour donner vie à ses personnages. » Le vieux Moisan songe sans cesse au bien qu’il a perdu et qu’il ne reverra jamais. Le roman se termine par une ultime évocation du milieu, dont le caractère est d’être immuable par opposition aux hommes, ses hôtes éphémères.

« Chaque année le printemps revint […] et […] la terre laurentienne, endormie pendant quatre mois sous la neige, offrit aux hommes ses champs à labourer, herser, fumer, semer, moissonner […]; à des hommes différents […] une terre toujours la même » (p. 292).

Le géographe a beaucoup à apprendre en lisant ce livre. Ce qu’il en retiendra surtout, ce sont moins les détails et les données qui n’ont rien de scientifique que l’atmosphère, le climat qui s’en dégage. L’œuvre de Raoul Blanchard sur la géographie régionale du Canada français ne saurait être parfaitement comprise et interprétée sans l’apport des littérateurs tels que Ringuet.


Notes

[1] [Brouillette] Jules Romains, Le drapeau noir, tome XIV des Hommes de bonne volonté (Paris : Flammarion, 1937), pages 381-84.

[2] Louis-Alexandre Bélisle, Dictionnaire général de la langue française au Canada (Québec : Bélisle éditeur, 1954), p. 64.

* Note de l’éditeur : cette citation, la précédente et les suivantes sont extraites de la première édition de Trente arpents parue chez Flammarion en 1938. Ringuet apportera des corrections à ce passage dans les éditions subséquentes, chez Variétés en 1943 et chez Fides en 1957.

[3] Pierre Angers, « Profils littéraires », Cahiers de l’Académie canadienne-française (Montréal, 1963), 7, pages 183-85.

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L’emplacement des sources (I)

Critique de la série Fatale-Station, de Stéphane Bourguignon, présentée sur ICI Tou.tv EXTRA, 2016, 10 épisodes.

Par Simon Labrecque

Si je n’ai pas commencé ce livre avant aujourd’hui, il ne faut pas y voir d’autres raisons que celle-là : certaines choses, pour s’écrire, demandent un lieu privilégié qui les rend possible.

Victor-Lévy Beaulieu, Monsieur Melville

Puisque dans son ascension qu’on lui souhaite irrésistible vers l’écriture professionnelle (payante), Docteur Caustique lui-même, en personne, a été engagé (et, souhaitons-le, dignement rémunéré) par VICE-Québec pour couvrir le débat en français de la course à la chefferie conservatrice sur un ton assez proche du style gonzo que j’ai réclamé dans Trahir pour intensifier la destinée de Steven Blaney, je peux vaquer sans regret dans les sentiers plus lents du grand air de la critique. Inextricablement esthétiques et politiques, lesdits sentiers m’ont fait méditer sur les conditions de possibilité et sur les effets d’une nouvelle télésérie, Fatale-Station, ainsi que d’un film, Le goût d’un pays. Ce premier texte sur le thème que je formule comme l’emplacement des sources prend la série comme objet ou comme point de départ. Un second texte sur le même thème prendra bientôt le film pour objet, comme lieu de reprise ou de recommencement.

 

Nom plausible

fatal-stationComme au temps de Saints-Martyrs-des-Damnés, film culte de Robin Aubert, le titre même de Fatale-Station, la dernière série de Stéphane Bourguignon diffusée sur la nouvelle plateforme électronique radio-canadienne ICI Tou.tv EXTRA (il faut s’abonner, payer 7$), invite à penser le rapport entre langage et territoire. Sur le plan narratif, dans ce cas-ci, on se demande d’emblée si une fatalité oubliée, sise quelque part aux origines de la station en question mais dotée d’une efficace tenace, expliquerait la tournure singulière qu’y prend le présent. Dès les premières scènes, la facture visuelle, la musique de Dear Criminals et le rythme de l’action crient : ici, il y a de l’intrigue! Mais où c’est, au juste, ce « ici »? Cette question m’a accompagné tout au long de la série.

Selon l’expérience commune et la Commission de toponymie du Québec, le nom de « station » n’est pas inusité en ces contrées. Dans la seule région de Chaudière-Appalaches, en plus des chemins, avenues et rues de la Station, on retrouve ces 24 hameaux, villages ou lieux-dits : Laurier-Station, dans la municipalité régionale de comté (MRC) de Lotbinière; Saint-Éphrem-Station, dans la MRC de Beauce-Sartignan; Saint-Victor-Station, dans la MRC Robert-Cliche; Broughton Station, East Broughton Station, Coleraine Station et Garthby Station, dans la MRC des Appalaches; Cumberland Station, Morisset Station, Sainte-Germaine-Station, Sainte-Justine-Station, Sainte-Rose-Station et Sainte-Sabine-Station, dans la MRC des Etchemins; Armagh Station, Saint-Damien-Station, Saint-Malachie-Station, Saint-Nérée-Station, Saint-Vallier-Station, dans la MRC de Bellechasse; Cap-Saint-Ignace-Station, Saint-Apoline-Station et Saint-François-Station dans la MRC de Montmagny; et Sainte-Louise-Station, Saint-Jean-Port-Joli-Station et Trois-Saumons-Station, dans la MRC de L’Islet[1].

On trouve des noms similaires, quoiqu’en quantité beaucoup plus modeste, dans presque toutes les régions québécoises : Bas-Saint-Laurent (9), Estrie (7), Capitale-Nationale (6), Montérégie (6), Centre-du-Québec (5), Mauricie (5), Outaouais (5), Laurentides (3), Lanaudière (3), Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine (3), Abitibi-Témiscamingue (2), Nord-du-Québec (1), Saguenay-Lac-Saint-Jean (1) et Laval (1). Sans surprise, malgré le « brin de folie » qui persiste parfois dans la toponymie québécoise, il n’existe aucun lieu répertorié nommé Fatale-Station.

Généralement, la station dont il est question dans ces noms est (ou fut) une gare de train, érigée sur le parcours d’un chemin de fer construit au XIXe ou au XXe siècle. Faire l’inventaire de ces toponymes, c’est donc faire réémerger aux yeux des contemporains le tracé d’un vecteur circulatoire privilégié de la Révolution industrielle (et, partant, de la décolonisation colonisatrice d’une mare à l’autre, le Dominion canadien s’émancipant de l’Empire britannique par les rails, la vapeur et les magouilles attenantes, selon ce qu’on nous racontera en cette année de 150e anniversaire du Canada et de la publication du premier tome de Das Kapital de Karl Marx). D’abord le long des rivières, puis à travers bois, avant d’être rejoint puis souvent supplanté par les routes asphaltées (sauf dans quelques coins reculés du pays), ce réseau de valorisation capitaliste sur le terrain a marqué de façon durable les modes d’habitation du territoire et les paysages. Tous ces arrêts ferroviaires sont des sommets de notre graphe historique, des points de notre réseau matériel-symbolique contingent.

 

Réseaux relationnels

Comme Frédéric Parent le signalait récemment dans Un Québec invisible (Presses de l’Université Laval, 2015, voir ma critique dans Trahir), des guerres de clocher ont longtemps opposé les municipalités de la gare ou de la station, jadis plus petites mais plus densément peuplées, urbaines et industrielles, aux municipalités voisines dites de la paroisse ou du village, plus grandes mais peu peuplées, agricoles et tournées vers les rangs. La vie dans certains villages contemporains nés de la fusion de telles municipalités garderait des traces vives de l’ancienne opposition. En témoigneraient la mésentente héréditaire entre quelques familles « de souche », ou la suspicion tenace d’habitants de secteurs délimités envers les mœurs, les intentions et le caractère des gens d’autres secteurs. Qui n’est pas de la place – comme Sarah, par exemple, l’étrangère jouée par Macha Limonchik dans Fatale-Station – devra s’y faire en mettant au jour, du moins pour soi, la cartographie obscure et d’apparence arbitraire de ces réseaux d’affects sédimentés.

Ces réseaux sont depuis longtemps des moteurs dramatiques et dramaturgiques, au Québec comme ailleurs. Dans Fatale-Station, la « descouverture » progressive par Sarah des rapports entre le maire bien-intentionné, généreux mais fatigué (Denis Bernard), le poétique mais impulsif gérant de l’unique resto-bar (Claude Legault), la serveuse intelligente qui est aussi travailleuse du sexe pour payer la résidence de sa mère malade (Marilyn Castonguay), le boucher géant orphelin, amoureux d’elle et jaloux de ses amants/clients (Guillaume Cyr), et la rigide matriarche Jean O’Gallagher, qui tire les ficelles de toutes les magouilles (Micheline Lanctôt), rythme la série comme une longue variation sur ce motif. Comme le dit l’aspirant maire (Alexis Martin) à « la O’Gallagher » dans un moment d’emportement, on peut venir du même village mais appartenir à des mondes distincts, selon la classe et le tempérament.

À Fatale-Station, que les personnages nomment le plus souvent Fatale tout court, il est toutefois moins question d’une opposition « interne » entre la station et le village, ou entre la gare et la paroisse, sinon le rang, qu’entre la station, qui est le village où se situe l’arrêt ferroviaire (où passe un train par jour) et l’église (fermée depuis une décennie), et le bois. Ici, en effet, il n’est pas question d’agriculture mais de forêts, et un peu de mines. Il est question d’une sorte de wilderness, de « frontière », voire d’un farouest québécois, comme le disent Bourguignon et le réalisateur Rafaël Ouellet dans le « webdocumentaire » qui a accompagné la sortie des cinq premiers épisodes de la série, le 20 décembre 2016. Notons au passage qu’au moment d’écrire cette critique, je n’ai pas encore visionné les cinq derniers épisodes, mis en ligne le 20 janvier 2017.

 

Lieu improbable

Provenant de l’entre-deux-rivières de la Chaudière et des Etchemins, sur la rive sud de Québec, et intéressé par les manières de nommer, de dire et de taire, de clarifier et d’obscurcir, d’invoquer et de conjurer cette origine en particulier et les origines en général – ce que je nommerai l’emplacement des sources –, c’est la singulière prévalence des toponymes appalachiens en « station » qui m’a poussé à regarder Fatale-Station. La série se déroulerait-elle sur le territoire de mon enfance – ce sol que je qualifierais personnellement d’hapax généalogique, car en amont comme en aval, avant comme après sur l’arbre filial, personne de ma famille proche ou lointaine n’en est sauf moi?

J’avais peu d’espoir d’en avoir le cœur net. La prolifération des « stations » dans l’ensemble de la toponymie québécoise suggère plutôt un désir de l’auteur de brouiller les pistes, de noyer le poisson, ou de ne pas être limité par les exigences de la mise en scène d’un lieu réel. Fatale-Station, ce n’est pas La grande séduction; Fatale, ça pourrait être n’importe où au Québec, voire même ailleurs si ce n’était de la langue et de quelques autres phénomènes… L’auteur a-t-il l’impression d’ainsi se rapprocher de l’universel?

Au cours de la série, cependant, on en apprend plus sur le lieu de l’action et ses particularités. D’une part, en effet, on apprend le nom d’au moins une autre ville fictive, Cap-aux-Anges, qui n’est pas uniquement desservie par le train ou la route : dans ce lieu intermédiaire, situé « à deux heures de char », il est possible de prendre un autobus pour aller en ville. Sinon, « la ville » elle-même est à quelque six heures de route, selon un typique calcul québécois de la distance en temps. Fatale, c’est « la fin de la route », une sorte de Natashquan sans fleuve ni Gilles Vigneault ni tourisme.

D’autre part, tout au long de Fatale-Station, l’intrigue principale concernant l’arrivée au village isolé de Sarah qui fuit un homme violent et la ville (Montréal? Québec? Trois-Rivières?) est d’emblée et constamment entremêlée à une intrigue proprement géopolitique. Dès le premier épisode, en effet, on apprend que « la nouvelle route » vers Fatale-Station (plus directe, rapide, donc moins coûteuse que l’ancienne pour qui a besoin de voyager ou de commercer) est bloquée par « les Atikamekw », qui mettent de l’avant « des revendications » sur lesquelles on saura assez peu de choses. On apprendra cependant que le barrage a trop peu d’impacts économiques pour forcer le gouvernement fédéral à écouter. On saura aussi qu’un jeune prônant l’organisation d’une « milice de Blancs » passera proche de faire sauter une bombe et que le fils de Jean O’Gallagher semble, contrairement à sa mère, être un allié des Atikamekw.

À mon sens, cet aspect de l’intrigue situe l’action (et Fatale) sur un territoire beaucoup plus précis – qui n’est assurément pas Chaudière-Appalaches. Quel type de nom est « atikamekw »? Ne s’agit-il pas à la fois d’un ethnonyme et d’un toponyme, dans la mesure où le peuple ou la nation qu’il désigne habite un territoire assez bien connu et délimité? C’est du moins de ce que je crois avoir appris, il y a plusieurs années déjà.

 

Nouilles aux grillades de lard, fumée de sauge

Cet apprentissage modeste et somme toute incertain du sens du nom Atikamekw en lien avec l’emplacement d’un territoire, je l’ai fait en deux ou trois temps.

Premièrement, entre ma première et ma onzième année de vie, j’allais quatre ou cinq jours par semaine chez la même gardienne, originaire de Sainte-Marie-de-Beauce. L’ancienne institutrice que je considérais comme ma tante a eu un rôle crucial dans le développement de mon rapport aux livres, aux images, au langage et aux jeux mimétiques. Dans le grand bungalow à un étage, je croisais aussi le père de famille, que je considérais comme mon oncle. Également originaire de Beauce, il travaillait dans la construction. Or, une année, il a effectué un voyage de plusieurs semaines, voire plusieurs mois à Weymontachie (Wemotaci), pour y construire des maisons. Ce nom autochtone, je l’ai appris avant même celui de Wendake, pourtant beaucoup plus proche.

De ce voyage que je trouvais fascinant car il avait nécessité de prendre un hydravion, il était resté une ou deux photographies et, surtout, un grand dessin en noir, rouge et jaune sur un beau papier blanc crème, représentant un beau danseur autochtone en mouvement. Ce portrait fut accroché pour aussi longtemps que je me souvienne à un mur du sous-sol. Depuis longtemps, Wemotaci – le nom d’une communauté atikamew en Mauricie – fut pour moi synonyme de loin, de difficilement accessible et d’intéressant, tout à la fois. Je ne suis pas sûr que Bourguignon se serve du nom « Atikamekw » pour autre chose que dire cela : le lointain.

Deuxièmement, quelques années plus tard lors de la première édition des Fêtes de la Nouvelle-France à Québec (après l’étrange aventure des Médiévales…), j’ai pris seul pour la première fois le traversier de Lévis et j’ai passé une bonne partie d’un après-midi d’été avec un vieil homme, assis près d’un feu de bois dans « le village amérindien » qui avait été installé dans la partie inférieure du parc Montmorency, au milieu de la Côte de la Montagne. L’homme m’a dit être atikamekw et venir de Manawan. Il m’a appris qu’il y avait d’autres Atikamekw à Wemotaci, justement, et à Obedjiwan (Opitciwan), au nord de Trois-Rivières et de La Tuque. En rentrant, j’ai vérifié une carte et j’ai commencé à découvrir cette vaste région aux confins de la Mauricie, du Lac-Saint-Jean et de l’Abitibi-Témiscamingue – comme si l’espace habité de la vallée du Saint-Laurent se refermait, . Plus haut, c’est le nord, la vraie wilderness

Encore plus tard, j’ai fait un road trip festif à La Tuque avec des amis. Pour la première fois, j’ai été témoin des rapports d’ignorance mutuelle qui semblent caractériser les relations dites interculturelles dans les villes « frontières ». Je ne savais pas que dans les bars, par exemple, on peut pratiquement tracer une ligne de démarcation territoriale… Je crois désormais savoir assez bien où se trouve la frontière sud du territoire des Atikamekw, ou du moins, du territoire que l’État canadien leur réserve aujourd’hui. De ce que je sais, en tous cas, ça ne ressemble pas à Fatale, esthétiquement.

 

Res(t)ituer

Selon la page Wikipédia sur les Atikamekw,

Ils vivent au Québec dans la vallée de la rivière Saint-Maurice et nomment leur territoire Nitaskinan (signifiant « Notre terre »). Ils ont d’ailleurs déclaré unilatéralement leur souveraineté sur ce territoire de 80 000 km2 en 2014. Ils sont divisés en trois bandes, Manawan, Opitciwan et Wemotaci, regroupées sous le Conseil de la Nation Atikamekw [orthographe préféré par la nation] basé à La Tuque. Ensemble, elles ont une population inscrite totale de 7747 membres en 2016. Les Attikameks [orthographe recommandé par l’Office québécois de la langue française] parlent l’atikamekw, une langue de la famille linguistique algonquienne proche mais différente du cri, ainsi que le français. L’atikamekw est toujours utilisé quotidiennement par les Atikamekw de nos jours, faisant de celle-ci l’une des langues autochtones du Canada les moins menacées d’extinction. Traditionnellement, ils pratiquent la pêche, la chasse et la cueillette. Historiquement, ils sont alliés avec les Innus.

Selon Google Maps, Manawan et Wemotaci sont tous deux à environ trois heures et demi de route de Trois-Rivières. Pour sa part, Opitciwan est à environ huit heures et demi de route (surtout forestière) de l’embouchure du Saint-Maurice, et à six heures et demi d’Alma, au Lac-Saint-Jean[2]. On ne sait pas trop si le barrage sur la route de Fatale-Station se situe au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest des deux premières communautés. Il est peu probable, cependant, que le village se situe au nord d’Opitciwan, vu les distances et la rareté des routes, y compris forestières. Or, le drame en requiert deux, une vieille et une nouvelle!

800px-vuepartielleparentSi Fatale-Station se situait tout près de Rapide-Blanc-Station, au nord de La Tuque, cela la placerait à seulement trois heures de route de Trois-Rivières – et non à six heures de « la ville »… L’ancienne municipalité du village de Parent, plus à l’ouest, désormais un secteur de la nouvelle (immense) ville de La Tuque, est probablement le lieu réel le plus plausible pour placer la fictive Fatale-Station. Avec sa scierie qui fonctionne sans arrêt, Parent est toutefois un village beaucoup plus forestier que Fatale semble l’être, visuellement. Car s’il est question du bois dans la fiction de Bourguignon, il n’est pas véritablement question de l’industrie forestière, de ses bruits et de ses odeurs, etc. La teneur de l’économie locale est en vérité laissée grandement indéterminée, bien qu’on sache que « la O’Gallagher » y joue un rôle prépondérant et qu’elle est fière que son village n’ait pas eu à « s’inventer un festival » pour survivre… Mais comment habiter de cette façon, c’est-à-dire sur un mode urbain, mais aussi loin, « au bout de la route », sans qu’une forme précise d’industrie (prospère ou en déclin, voire disparue) ne détermine les conversations de manière notoire, surtout à l’oreille d’une étrangère qui y débarque pour ce qui semble être la première fois?

 

Écrire, filmer

Même s’il était explicitement question de l’industrie forestière dans les textes de Bourguignon, les images de Ouellet n’en montrent pratiquement aucune trace. Inversement, il n’est pas directement question de cette industrie en mots, mais on pourrait tout de même la voir à l’œuvre et sentir sa présence déterminante, comme c’était le cas dans Twin Peaks, par exemple. Ce décalage entre le positionnement narratif du lieu fictif et les images concrètes qu’on nous fait voir pour l’illustrer s’explique aisément par les lieux du tournage réel de Fatale-Station. Ces lieux étaient principalement situés en Montérégie : Saint-Bruno, Boucherville, Saint-Blaise-sur-Richelieu, Saint-Constant, Saint-Basile-le-Grand, Châteaugay, Mercier, Léry, Pierrefonds et l’île Bizarre. Aucune industrie forestière ou minière à l’horizon – et ça se voit!

Si ce choix est profitable à la création d’une atmosphère onirique, et s’il a sans aucun doute été profitable économiquement – tourner 10 épisodes à Parent, ou même à La Tuque, c’est une autre paire de manches –, sert-il bien le propos politique de l’œuvre, pour lequel on mobilise justement le nom des Atikamekw?

En faisant du lieu de tournage un objet de critique dans le souci des relations entre langage et territoire, je ne cherche pas, bien sûr, à récuser le droit d’inventer des histoires, la possibilité de créer des fictions ou la capacité à faire semblant, au cinéma, à la télévision ou ailleurs. Même au théâtre – surtout au théâtre – on peut faire croire à tout avec du carton, des bouts de ficelle ou son seul corps en mouvement, et cela fait partie du défi et du plaisir de créer et de raconter! On peut bien tourner sous un viaduc à Sainte-Foy et prétendre être en Bosnie-Herzégovine ou en Tchétchénie, sans même avoir recours à des locuteurs bosniaques ou tchétchènes. Le décalage, cependant, risque d’attirer l’attention, et si l’intention ou la démarche n’est pas brechtienne, par exemple – si les auteurs ne cherchent pas à montrer par la représentation l’inévitabilité des décalages dans la représentation –, ils considéreront sans doute cela comme un échec de leur part. Des Bosniaques ou des Tchétchènes auront peut-être aussi quelque chose à dire, ou bien on se demandera avec curiosité (sans qu’on nous ait rien demandé…) ce qu’ils en diraient.

Deux films québécois m’invitent à réarticuler ma question et à préciser mon propos sur ce que j’appelle l’emplacement des sources : Les beaux souvenirs et Taureau.

 

Vérité de l’image

Le film Les beaux souvenirs de Francis Mankiewicz (ONF, 1981), avec un scénario de Réjean Ducharme, est sorti un an après Les bons débarras (ONF, 1980), du même réalisateur. Le film se déroule de toute évidence à l’île d’Orléans. Il en est d’ailleurs question dans le résumé qui l’accompagne aujourd’hui sur le site de l’Office national du film et sur d’autres plateformes :

Viviane, une enfant prodigue, cherche à reprendre sa place dans la famille qu’elle a abandonnée, tout comme l’avait fait sa mère. Blessée par l’abandon et l’absence des êtres aimés, son père et sa jeune sœur se sont créés un univers hermétique et trouble sur lequel repose leur sécurité. Viviane, en voulant y trouver une place, verra chanceler son propre équilibre. Un film dur et touchant, tourné dans la splendeur du décor de l’île d’Orléans, à partir d’un scénario de Réjean Ducharme.

Or, à la lecture d’une critique du travail scénaristique de Ducharme, j’ai découvert que Les beaux souvenirs – selon le tapuscrit du scénario archivé à la Cinémathèque québécoise, sur lequel la critique se fonde – est « situé dans l’île Sorel, [où] deux sœurs se disputent l’amour de leur père »![3] Plus loin, la même critique développe une thèse minimaliste sur le rapport entre les lieux dramaturgiques et les images chez le Ducharme scénariste, ou dans ce qu’on pourrait appeler le cinéma de Ducharme, qui se compose des deux films tournés par Mankiewicz et d’un scénario non-tourné, Comme tu dis, écrit autour de 1978 avec Longueuil comme décor :

En général, les scénarios ne déterminent le contenu visuel des images que dans la mesure où ils en spécifient certains éléments essentiels pour la signification. Chez Ducharme, il s’agit de certains lieux et de certains objets. La localisation géographique : Laurentides, île Sorel et Longueuil. La symbolique de l’espace est semblable à celle des romans. La chambre et l’île sont valorisées comme lieu de possession de l’aimé(e), refuge contre l’extérieur et retour au giron; c’est la chambre où Manon veille sa mère et Marie son père comme c’était aussi la chambre de Nicole et André Ferron et la penderie de Man Falardeau, l’île de Bérénice et le bateau de L’océantume. Le bord de l’eau et aussi les ponts (ceux qui mènent à une île ou ne mènent à rien) sont privilégiés. C’est que le lieu est alors accès à l’eau noire, au néant qui fascine les personnages suicidaires : Viviane se jette dans l’eau, Ti-Guy, en mourant, saute en rêve dans la piscine de Madame V.V. Jacques explique la signification symbolique du pont : « Qu’est-ce qu’on pense quand on pense à Longueuil? On pense au pont… au bout du pont… Comme si y avait rien de ce côté-ci du pont, comme si on tombait nulle part en bas du pont. » Ainsi, Iode marche vers l’Océan, « ayant la certitude de marcher vers sa perte[4].

Qu’est-ce qu’on pense quand on pense à « l’île Sorel » et à l’île d’Orléans? Tout d’abord, la seconde a le mérite d’exister en tant que telle, c’est-à-dire en tant qu’île unique, alors que dans les îles de Sorel, qui forment la partie sud de l’archipel du Lac Saint-Pierre complété par les îles de Berthier, au nord, aucune ne porte ce nom seul. L’île Sorel, en vérité, ça n’existe pas.

Les îles de Sorel, quant à elles, sont bien connues comme lieu dramatique : c’est là le pays du Survenant, de Germaine Guèvremont. Ce territoire se distingue précisément par une prolifération, une multiplicité d’îles qu’on peut parcourir en petite embarcation. L’île d’Orléans, au contraire, c’est la grande île ancienne habitée par les « sorciers » (vieux surnom des natifs), qui préserve avec entêtement et difficulté un territoire à la fois patrimonial, touristique et agricole, entre Lévis et Québec, à l’ouest, et entre Charlevoix et Bellechasse, à l’est, au milieu d’un fleuve reconnu pour nécessiter des pilotes aguerris. En 1980-81, c’était déjà la terre du vieux Félix Leclerc, qui n’était pas natif mais qui était aimé. C’était aussi déjà un lieu de luttes et d’échanges, de séduction et de répulsion entre les petits propriétaires héritiers et les nouveaux riches de la ville de Québec et d’ailleurs.

Par les splendides images de Mankiewicz, qui montrent des aspects reconnaissables de l’île d’Orléans (notamment le pont, deux fois très tôt dans le film) ainsi que son rapport de proximité à la ville (le bar de danseuses du père qui semble être dans le quartier Saint-Sauveur ou le vieux Beauport), il me semble que Les beaux souvenirs a changé de lieu dramatique par l’effet de la dramaturgie. En d’autres mots, « la signification » a été infléchie par « la mise en scène ». Quiconque regarde le film avec un brin de savoir géographique sur le Québec (le scénario étant par ailleurs inédit) saura que l’histoire se déroule à l’île d’Orléans[5].

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Capture d’écran du film Les beaux souvenirs, de Francis Mankiewicz

L’évidence de cet emplacement a des conséquences sur le sens du reste du film, sur la signification des actions, des images et des mots. Si l’histoire se passe à l’île d’Orléans, on peut identifier d’autres lieux attenants. J’ai parlé de Saint-Sauveur ou du vieux Beauport, où semble se trouver le bar tenu par le père (Paul Hébert) et son acolyte (Michel Daigle). Je crois aussi pouvoir identifier avec plus de précision le lieu dramatique de la scène de la cour à scrap, alors que Marie (Monique Spaziani) s’amuse à chercher un nouveau réservoir d’essence pour la voiture de Rick (R.H. Thomson), le séduisant copain anglophone incompréhensible de sa sœur Vivianne (Julie Vincent). Pour moi, le garagiste nain au volant d’un vieux pick-up bleu pâle travaille à Pintendre Autos, lieu mythique assez près, que Carl Bergeron (voir ma critique dans Trahir) refuse de nommer et que Dalie Giroux nous a magnifiquement décrit.

Quoiqu’il en soit, un processus similaire de déplacement géographique du lieu narratif (écrit) par les images (tournées) est à l’œuvre dans Fatale-Station. Dans Les beaux souvenirs, on ne nomme jamais l’île. La référence structurante aux Atikamekw dans le récit de Bourguignon ne laisse toutefois pas de place à l’ambiguïté. Si le territoire qu’on nous montre est situé sur la rive sud de Montréal – si on n’arrive plus à oublier les lieux de tournage –, n’aurait-il pas fallu nous parler des Mohawks ou des Abénakis? Quant au parler, justement, parle-t-on même atikamekw dans Fatale-Station? Ne connaissant pas la langue, je ne peux pas répondre. Le webdocumentaire se termine toutefois sur cette question. On y entend un acteur atikamekw aider une actrice innu à prononcer ses répliques en atikamekw à Kahnawà:ke. Un détour par la Beauce pourrait peut-être nourrir ma réflexion sur les enjeux de cet enchevêtrement de langues et de territoires.

 

Vérité du langage

Le film Taureau de Clément Perron (ONF, 1973) se déroule au sud de la Beauce, tout près de Saint-Georges. Dans sa capsule « Hier à aujourd’hui », qui présente un montage d’extraits choisis, Normand DeLessard raconte que le tournage s’est effectué en bonne partie à Notre-Dame-des-Pins et que le train a été filmé à Morisset Station. DeLessard indique également que la majorité des participants provenaient de Saint-Georges. Dans la courte description de sa capsule, il ajoute Saint-Simon-les-Mines et Saint-Benjamin dans les lieux de tournage. Il passe toutefois sous silence un fait frappant. Parmi les remarquables interprètes principaux (Marcel Sabourin, Béatrice Picard, Louise Portal, André Melançon, etc.), personne ne vient de la Beauce. Résultat : dans ce film qui « saisit dans sa réalité brutale le comportement des habitants d’un village de la Beauce à l’égard d’une famille de proscrits sur laquelle ils s’acharnent parce que, à leurs yeux, elle incarne le mal » (synopsis de l’ONF), on ne retrouve pratiquement aucune trace du célèbre accent beauceron, de la langue ou du langage typique de ce coin de pays!

Le seul moment où on entend clairement parler beauceron, ou le parler beauceron, est lorsqu’un homme arrive avec la carcasse d’une vache noire attachée sur son toit de voiture, devant plusieurs vieux réunis au magasin général. Ces derniers sont assurément « authentiques », selon leur murmurages. On entend aussi certaines intonations du pays lorsque la bande de jeunes (« les ’eunes », devrais-je dire…) parle ou, plus souvent, invective à la ronde. Encore une fois, un décalage, un écart entre le scénario et le film, l’écriture et les images, semble être créé par les choix de l’équipe de production.

Clément Perron, le scénariste-réalisateur de Taureau, a aussi écrit le scénario de Mon oncle Antoine de Claude Jutra (ONF, 1971), un film qui se déroule tout près, à Black Lake dans L’Amiante, mais qui est aussi tourné dans une langue normalisée, disons « radio-canadienne ». Perron est pourtant né à East Broughton en 1929. Avant Taureau, il a coréalisé C’est pas la faute à Jacques Cartier avec Georges Duffaux (ONF, 1967), démontrant par la parodie un souci certain pour la question des langues et des modes de vie en contexte colonial, tant du côté des Autochtones (il imagine une minorité blanche et un gouvernement autochtone) que du côté des Canadien français (tant dans le rapport aux Canadiens anglais et aux Américains que dans le rapport aux Français)[6]. Après Taureau, qui traite d’une forme de « justice populaire » tenant plutôt de la chasse aux sorcières, Perron a réalisé Partis pour la gloire (ONF, 1975), sur la résistance beauceronne à la conscription lors de la Deuxième Guerre mondiale. C’est comme si, un an après la publication de chaque livre, Perron commentait et continuait Quand le peuple fait la loi. La loi populaire à Saint-Joseph de Beauce de Madeleine Ferron et Robert Cliche (HMH, 1972), dans Taureau, puis qu’il commentait et continuait Les Beaucerons ces insoumis. Petite histoire de la Beauce, 1735-1867, également de Ferron et Cliche (HMH, 1974), dans Partis pour la gloire, qui est aussi le « prologue » à Taureau dans l’univers de la fiction narrative.

Dans l’ethnologie de Ferron et Cliche, une grande place est explicitement faite aux « informateurs locaux » et aux propos des « gens de la place ». Selon l’école ethnologique et folkloriste dite de l’Université Laval, qui a pris son essor avec les travaux et l’enseignement de Marius Barbeau, originaire de Sainte-Marie-de-Beauce, la collecte et la transcription des récits en langue populaire ou en parler vernaculaire est une pratique essentielle. Dans Les revenants de la Beauce de Paul Jacob (Boréal Express, 1977), préfacé par Robert Cliche et proche de l’école de Barbeau, le texte parvient à bien rendre l’oralité beauceronne par l’usage d’élisions et de diverses modifications orthographiques.

Du côté des films de Perron, on sent bien que les récits viennent de la Beauce et que la « normalisation » du langage tente de servir leur plus grande diffusion. On sait par ailleurs que la question de la parlure locale était explicitement problématisée à l’Office national du film depuis la création de « l’équipe française » à la fin des années 1950. On pense évidemment aux films de Pierre Perrault, Michel Brault, Bernard Gosselin, Gilles Groulx, Denys Arcand et tous les autres qu’on a lié de près ou de loin au cinéma « direct » ou « vérité ». Perron et Duffaux ont d’ailleurs réalisé un documentaire intitulé Cinéma et réalité (ONF, 1967) sur les pratiques du cinéma néo-réaliste italien. De quoi justifier l’impression que quelques plans de Taureau, sans parler de la tignasse du jeune André Melançon dans le rôle principal, rappellent les films de Pier Paolo Pasolini…

Dans ce contexte, il faut sans doute rappeler que Taureau s’inscrivait dans le défunt volet « fiction » des activités de l’ONF. N’est-il pas normal, alors, que des acteurs interprètent des personnages qui ne correspondent pas entièrement, voire pas du tout à leurs propres caractéristiques, y compris en ce qui concerne leur apparence, ou même la langue qu’ils parlent et celles qu’ils ne parlent pas? N’est-ce pas là précisément la particularité, le lot du Comédien comme figure? N’est-ce pas pour cela, également, que la philosophie occidentale a une relation tordue avec le mimétisme et le théâtre, faisant du mime ou du comédien de chair l’archétype de l’abjection par manque d’identité propre, un manque permettant de les revêtir toutes temporairement, plus ou moins respectueusement?[7] C’est la philosophie, mais peut-être pas la pensée, qui échoue sur scène.

 

Apories

Cette réflexion est aporétique : elle bloque. J’aboutis à une impasse, je m’embrouille et m’empêtre dans les considérations inquiètes sur les origines et les devenirs, je sens tour à tour que je force la note ou que je passe à côté, que je me détourne trop vite ou que j’insiste trop longtemps. Bourguignon se félicite sans doute avec raison d’avoir imposé une présence autochtone dans et par sa série, à la fois sur le plan dramatique (le récit) et sur le plan dramaturgique (la production). Me trouble néanmoins sa réflexion un peu stéréotypée : les Atikamekw (réels et fictifs) sont l’âme de la série, « quelque chose de souterrain », un gage de « véracité » et un symbole d’un « rapport incarné » au territoire.

Dans le documentaire sur la production de Fatale-Station, l’auteur raconte que la manifestation « plus pacifique » des autochtones au cœur du village, qui défilent lentement plutôt que de bloquer la route et qui « ne revendiquent rien, qui ne font qu’exister » dans la seconde partie de la série, représente un pas vers « la vraie rencontre », sinon vers « la réconciliation ». Sur les lieux du tournage, cependant, une femme pleure de vraies larmes en nous racontant que ses frères véritables se battent pour leur territoire au même moment, dans « la vraie vie ». Je n’arrive pas à me fixer : ces luttes véritables sont-elles servies par la mise en scène de Fatale-Station, ou sont-elles plutôt mises au service du théâtre télévisuel? Ces deux possibilités sont-elles mutuellement exclusives? Une complicité plus complexe peut-elle être pensée, entre réalité et fiction, entre fictionnements bien réels et réalisations fictionnelles?

Pour tenter de cheminer malgré les blocages, de me désempêtrer pour un temps, je reprends un vieux livre illustré qui date de la première année des Fêtes de la Nouvelle-France, me disant que c’est peut-être précisément là que je l’ai acheté, au « village amérindien » dans la Côte de la Montagne. On y présente les 11 nations autochtones du Québec aux gens de la place comme aux touristes. Je lis :

Les Atikamekw sont des Amérindiens de l’intérieur. Ils habitent la Haute-Mauricie, le « Cœur du Québec ». Ce sont des gens de grands lacs et de longues rivières, de forêts de bouleaux, de sapins et d’épinettes. Chasseurs d’orignaux et d’ours noirs, trappeurs de castors, de loutres et de visons, pêcheurs de dorés et de corégones (poisson blanc à la base de leur alimentation, séché ou fumé et mis en réserve pour l’hiver). De surcroît, leur nom signifie « ceux qui vivent de la corégone » bien que l’alimentation traditionnelle se complète par la cueillette de petits fruits sauvages, comme les bleuets (variété d’airelle des bois) et les framboises, dont regorge la forêt boréale. Les Atikamekw de la communauté de Manawan exploitent aussi l’eau d’érable, qui donne le sirop, la tire et tous les autres délicieux produits de la « cabane à sucre ». Ce sont d’ailleurs les Autochtones qui ont enseigné cet art aux arrivants européens au XVIIe siècle[8].

Quelque chose semble insister en moi pour lier Fatale-Station au film Le goût d’un pays de Francis Legault, qui présente Gilles Vigneault et Fred Pellerin en conversation dans une érablière au temps des sucres, justement. C’est donc par la cabane à sucre que je repartirai, que je tenterai de reprendre la question de l’emplacement des sources.


Notes

[1] Il semble que les noms d’origine française (Laurier-Station, Saint-Nérée-Station, etc.) prennent un trait d’union et que les noms d’origine anglaise (Broughton Station, Armagh Station, etc.) n’en prennent pas.

[2] Manawan signifierait « là où l’on trouve des œufs »; Wemotaci, « la montagne d’où l’on observe »; et Opitciwan, « le courant du détroit », selon Nicole O’Bomsawin et Sylvain Rivard, Les Algonquiens, Québec, éditions Cornac, 2012, p. 18.

[3] Jacqueline Viswanathan, « Ducharme scénariste », dans Paysages de Réjean Ducharme, sous la dir. Pierre-Louis Vaillancourt, Montréal, Fides, 1994, p. 71.

[4] Ibid., p. 86.

[5] Dans un entretien diffusé le 13 octobre 1981 dans le cadre de l’émission L’art aujourd’hui, et repris sur le beau site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec « …ils ont dit », Francis Mankiewicz raconte à Richard Guay le travail qu’il a effectué à partir de ce second scénario, que Ducharme avait écrit pour lui en lui disant qu’il pouvait en faire ce qu’il voulait. Le réalisateur en vient à la question dramaturgique du changement de lieu : « En le lisant attentivement, j’ai senti qu’il y avait, au niveau de l’écriture, une qualité du souvenir. Comme si ce scénario-là avait été écrit à partir d’un souvenir qu’il avait. Il l’avait situé, lui, dans les îles de Sorel, dans une grande maison en briques. Puis je suis dans les îles de Sorel, puis il n’y en n’avait pas, de grande maison en briques. Il y avait des maisons en briques, mais elles n’étaient pas aussi grandes que l’impression que j’en avais en lisant le scénario. Et c’est un peu, bon, comme quand on grandit quelque part, dans son enfance on habite dans un appartement puis on s’en souvient comme étant immense. Et quand on y retourne, ce n’est pas du tout ça. Alors, pour Les beaux souvenirs, ce qu’il fallait trouver, au niveau par exemple de la maison qu’il y a dans le film, au niveau de toute l’ambiance du film, c’était cette qualité du souvenir. Il ne fallait pas que ça corresponde réellement à ce qui était écrit, mais que ça évoque ce que l’écriture évoquait en moi. Donc, c’était comme… c’était énormément un travail de chercher à reproduire dans des images l’impression que j’avais du scénario, et non pas retrouver à la lettre ce qui était écrit dans le scénario. » Sur le travail de repérage, Mankiewicz ajoute ensuite : « On a passé six mois à chercher la maison. On a fait, je pense, le Québec de fond en comble. Parce que, encore là, on voyait plein de maisons qui pouvaient faire, qui correspondaient à ce qu’on cherchait, mais qui n’avaient pas cette qualité du souvenir, cette qualité un peu mystérieuse, insaisissable… imprégnée d’un passé. Et au niveau du choix des comédiens, c’est la même chose. »

[6] Un court segment sur la légende de la dame blanche a d’ailleurs été tourné aux chutes Montmorency, face au pont de l’île d’Orléans. Le film présente Paul Hébert en oncle courailleux, Paul Buissoneaux en serveur « franco » à l’orange Julep, à Montréal, et Denys Arcand en boursier snob du Conseil des arts. Une autre scène présente un festival de musique clandestin dans une petite cour à scrap – mais à Pierrefonds, celle-là, selon l’insigne des policiers incompétents qui « interviennent ».

[7] Sur cette question de la mimésis, il faut lire Philippe Lacoue-Labarthe, notamment L’imitation des modernes. Typographies, 2 (Galilée, 1986).

[8] Sylvain Harvey et Michel Noël (sous la dir.), Le Québec amérindien et inuit, Dolbeau, éditions Sylvain Harvey, 1997, p. 24.

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L’autre et le non-soi, ou Le kadlounisme obligé

Par Jean Morisset, Université du Québec à Montréal | cet article est disponible en format pdf

Avant-propos de la rédaction

Le texte a d’abord été publié dans les pages 12 et 13 du magazine transculturel Vice Versa, à Montréal (volume 2, numéro 4 : juin/juillet 1985).

Nous avons conservé la plupart du temps le texte original que M. Morisset nous avait fait parvenir, mais avons ajouté les intertitres qui proviennent de la revue Vice Versa. La présente version a été revue et corrigée par l’auteur.

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Les difficultés dans la traduction des langues autochtones dans un contexte toponymique: le cas des Abénakis

Par Philippe Charland, Université du Québec à Montréal | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article porte sur les difficultés inhérentes à la recherche en toponymie autochtone. Sujet hautement politique s’il en est, la toponymie relève du discours identitaire d’une nation et le fait que les autorités gouvernementales, à travers différentes instances, aient pris en charge ce domaine a entraîné son lot de problèmes, mais aussi quelques tentatives de sauvegarde. En prenant l’exemple d’un projet de collecte des toponymes abénakis, une nation autochtone au Québec, il nous a été possible de constater que trois axes majeurs doivent d’abord être étudiés : 1) la localisation géographique de la nation à l’étude; 2) les aspects reliés à la langue, par l’intermédiaire des locuteurs, par exemple, ou la connaissance suffisante de la langue; 3) les sources disponibles (dictionnaires, répertoires, etc.) sur le sujet. Finalement, il importe avant tout de ne pas se fier aveuglément sur les travaux déjà effectués, les mêmes erreurs ayant souvent tendance à se répéter.

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Classé dans Philippe Charland

La rue de Bellechasse en Montréal: doublures et replis topographiques

Par Simon Labrecque, Montréal

Il y a à Montréal-Nord une avenue René-Descartes parallèle au boulevard Maurice-Duplessis. Complètement arbitraire, mais néanmoins signifiant, .

Robert Hébert, « Carnet du chercheur »,
Le procès Guibord, ou L’interprétation des restes,
Montréal, Tryptique, 1992, p. 180.

Sur l’île de Montréal, il y a une rue de Bellechasse. L’ayant rencontré au hasard, en flânant, j’ai voulu l’expérimenter à pied et par écrit pour voir et faire voir ce qui peut la lier au comté de Bellechasse, réputé démoniaque ou démonique. Comment penser ensemble deux lieux liés par l’arbitraire d’un nom qui suggère qu’il y a là plus à penser? Cette question requiert d’approcher certaines conditions et certains effets de l’usage du langage. J’emprunterai la voie oblique des littératures grises et d’une lecture de Docteur Ferron, livre terminé par Victor-Lévy Beaulieu il y a exactement vingt-cinq ans, le 5 septembre 1990.

 

Point de vue d’État

La rue de Bellechasse en Montréal s’étend d’ouest en est, parallèle au très long boulevard Rosemont une voie plus bas. En suspendant l’inclination cardinale automatique pratiquée par les insulaires, on dira qu’elle trace en vérité une ligne droite nord-est/sud-ouest, et que le boulevard se situe au sud-est. Dans l’autre sens, elle gît entre le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest, et la rue Châtelain, deux rues passées le boulevard de l’Assomption, à l’est. Administrativement, elle est donc contenue dans un seul arrondissement, Rosemont–La Petite-Patrie. Culturellement, quoique peut-être anachroniquement, la rue de Bellechasse est entièrement du côté « franco » de l’île. À l’orient de la Main, frontière tenace que plusieurs aïeux francophones n’osent pas traverser à ce jour, elle reçoit depuis longtemps les vents dominants, avec tout ce qu’ils ont pu charrier de matières trémo- et paranogènes.

Selon le Répertoire historique des toponymes montréalais, la rue de Bellechasse a été nommée ainsi le 29 mai 1911. Son nom « rappelle le comté de Bellechasse dans la province de Québec, en face de l’île d’Orléans ». En ce même jour de mai,

la Ville a changé 155 noms de rues, soit que ces noms faisaient double emploi, soit que d’autres raisons juridiques justifiaient ces changements. Il semble que la Commission spéciale des noms de rues avait épuisé son répertoire de nouveaux noms, puisqu’elle utilisa six noms de comtés du Québec sans parler des noms de villes, de villages, de lacs et de rivières du Canada.

Selon la Commission de toponymie du Québec, le nom de Bellechasse, pour sa part,

tire son origine de l’île de Bellechasse, désignée en 1632 sur la carte de Champlain sous le nom Isle de Chasse. Il s’étend par la suite à la seigneurie dont l’acte de concession du 28 mars 1637 fait allusion au « ruisseau nommé le Ruisseau de belle chasse ». Sur le plan électoral, la désignation apparaît en 1829 et s’est maintenue depuis, bien que les limites aient été plusieurs fois modifiées.

Cette nomination d’un lieu de l’ouest à partir d’un lieu de l’est peut sembler anodine, mais si l’on en croit certains passages écrits de la main de Victor-Lévy Beaulieu, elle renverse le sens habituel des répétitions toponymiques signifiantes dans la belle province.

 

Déambuler et écritures

Dans Docteur Ferron. Pèlerinage, texte terminé le 5 septembre 1990, il y a vingt-cinq ans, VLB mentionne l’existence de deux rivières du Loup au Québec. Il y a d’abord une rivière du Loup dans le comté de Maskinongé, à Louiseville en Mauricie. « D’abord », puisque c’est là qu’est né Jacques Ferron, dont la jeune mère aimait peindre à répétition un bras de la rivière. Il y a ensuite une rivière du Loup qui se jette dans le fleuve à Rivière-du-Loup, dans le district de Kamouraska dans le Bas-Saint-Laurent, à l’ouest des Trois-Pistoles et au nord du Témiscouata. VLB a passé une partie de son enfance dans la région, à Saint-Jean-de-Dieu. Enfin, bien qu’il n’en soit pas question dans Docteur Ferron, il y a une troisième rivière du Loup en Beauce. Celle-là n’est pas un affluent du Saint-Laurent, mais de la rivière Chaudière, qui elle se déverse dans le fleuve à Saint-Romuald, passé les chutes de Charny.

 

Rivière du loup

La rivière du Loup, peinte par la mère de Jacques Ferron (détail tiré d’Au pays de l’enfance).

 

VLB lie ce dédoublement des rivières du Loup à son propre rapport de reprise et de continuation de l’écriture ferronnienne. Il fait dire à Abel, son alter ego accompagné par Samm, une Montagnaise de Pointe-Bleue, et Bélial, qui procède du Malin :

C’est que, dès sa naissance, le 20 janvier 1921, Jacques Ferron a toujours habité le monde d’en haut tandis que moi, c’est celui d’en bas qui m’a été dévolu. Même géographiquement, c’est là une théorie qui se tient. Car qui dit géographie dit toponymie. Et la toponymie québécoise a toujours été partagée en deux : à l’ouest de Québec, c’est le pays d’en haut. À l’est, c’est celui d’en bas. Et les gens venus de l’ouest qui se retrouvaient dans l’est nommaient les nouveaux lieux selon ceux qu’ils avaient connus dans leur profond pays d’enfance. C’est pourquoi on a une rivière du Loup d’en haut, qui traverse Louiseville, et une rivière du Loup d’en bas, en amont de la ville du même nom. Il fut donc une époque où le pays se répondait à lui-même dans ses nommaisons, en tout cas le croyait-il. Mais c’était de l’usurpation pour le monde qui vivait dans le haut et ne faisait que s’assurer dans sa pérennité de notable. Et Louiseville, en 1921, c’était quoi sinon une banlieue de Trois-Rivières, c’est-à-dire tout ce dont on peut profiter parce qu’on peut choisir, sans risque d’y laisser sa peau, entre Québec et Montréal? Pour les pays d’en bas, ce n’était pas la même histoire. Encore aujourd’hui, on retrouve peu de monde à Westmount, Mount-Royal et Outremont qui vient des pays d’en bas. On y retrouve plutôt ceux qui ont émigré des pays d’en haut, y compris Marcelle et Madeleine, les sœurs de Jacques Ferron qui y vivent, et qui, en plus, y vivent dans la fierté d’elles-mêmes[1].

La précédence historique de la nommaison lupine d’en haut est difficile à prouver. La Commission de toponymie n’offre rien de décisif sur ce cas : il est assuré que le nom de la rivière du Loup d’en bas était utilisé à la fin du XVIIe siècle, mais il n’est pas impensable que ce fut aussi le cas pour celle d’en haut. Nous sommes ici en pays incertain. Ce passage du pèlerinage a toutefois le mérite certain d’attirer l’attention sur ces singuliers dédoublements toponymiques qui replient sur lui-même (ou sur soi) un territoire marqué depuis longtemps par des déplacements, au risque d’y laisser sa peau, selon les aléas de la phynance et d’autres sorts.

 

Tangente – centres

Le grand roman de Jacques Ferron, Le ciel de Québec, publié aux éditions du Jour (où travaillait VLB) en 1969, gravite autour et marque le centre de ce pays qui se répond ou croit se répondre par ses nommaisons. Québec est le nœud, la brèche, le petit trou laissé en l’origine par le compas qui s’y dresse pour tracer le cercle d’un récit influent. Selon ce que nous nous racontons à propos de Cartier, de Champlain et de la « descouverture » du grand fleuve, c’est le camp de base du « fait franco », en principe sédentarisé mais en pratique toujours intenable. Québec est le lieu de départ (et parfois de retour) de milles voyages et voyageurs plus ou moins colons, qui ont « ouvert » le territoire aux enfants-fragments d’Europe (dixit Louis Hartz), plus ou moins violemment mais violemment quand même. Si c’est bien là le lieu où se distinguent le haut et le bas, icitte, c’est une ligne de partage des eaux dont il nous faudra bien finir par apprendre à déplier la teneur et saisir les ressorts.

Située en 1937, l’action qui compose Le ciel de Québec oscille entre deux extrémités géographiques qui permettent d’en retracer le centre narratif spectral, effacé, voilé. D’une part, il y a non seulement Sainte-Catherine de Portneuf, mais aussi l’Edmonton des Métis, à l’ouest, avec ses troupeaux de chevaux à ramener vers l’orient. D’autre part, il y a Saint-Magloire et le village des Chiquettes, à l’est, sur la rivière Etchemin. L’Église tente de transformer les Chiquettes en paroisse, de « civiliser » ce lieu d’une mêlée d’histoires. Le centre du livre semble donc être Québec, quelque part entre la Haute et la Basse ville, rue Saint-Vallier ou Saint-Paul. Toutefois, dans l’orientement, selon le beau mot qui ouvre L’amélanchier, tout penche sans cesse vers l’est. Plus précisément, tout penche et pèse et tire vers ce double village de Saint-Magloire (haut, réel) et des Chiquettes (bas, fictif), donc vers Bellechasse. C’est là le lieu d’une résistance certaine mais difficile à la violence coloniale catholique qui emprunte les voies retorses de la diplomatie de l’enfant miraculé, comme les mots de la vieille capitainesse et sage-femme des Chiquettes les exposent, au chapitre X. C’est entre Québec et « l’entre-deux rivières, la Chaudière et l’Etchemin » (incidemment, là où j’ai grandi), que devait aussi se dérouler la suite, annoncée sous le titre La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché, métis des Chiquettes devenu travailleur d’élections/fier-à-bras impliqué dans quelques incendies et trafics d’influence à Québec. « Jacques Ferron ne l’a jamais écrit, preuve que la vie amérindienne ne pouvait renaître une fois le village des Chiquettes devenu la paroisse de Sainte-Eulalie. Pour les Blancs, même aujourd’hui, les Amérindiens ne peuvent être qu’au commencement des choses, nulle part ailleurs. »[2]

Dans Docteur Ferron, VLB tourne autour de Bellechasse sans toutefois s’y arrêter. Il considère que c’est là que gît le cœur de quelque chose qu’il faudrait apprendre à nommer, car dix ans après Le ciel de Québec, en 1979, il a extrait cet épisode des Chiquettes, fragmenté dans le roman, pour en faire le centre et le tout d’une pièce de théâtre : La tête de monsieur Ferron, ou Les Chians (épopée drolatique). Il y met en scène Ferron lui-même, en plus de ses personnages, ce que le docteur n’a pas apprécié. Dans son pèlerinage, après la mort de Ferron, VLB raconte qu’il s’en est toujours voulu d’avoir mutilé le Tout que formait le roman par sa fragmentation même, en plus d’avoir intégré dans la pièce des confidences que Ferron lui avait fait en privé : « je ne comprenais rien, pas plus mon admiration pour Jacques Ferron que le reste. Je ne comprenais surtout pas qu’il est interdit de s’immiscer dans les mots de l’autre, sauf comme lecteur. »[3]

 

Ambuler

La rue de Bellechasse en Montréal a son centre géographique – et peut-être narratif, du moins pour cette historiette-ci – en la bibliothèque de Rosemont, près du boulevard Saint-Michel. La façade de ce bâtiment donne sur le boulevard du même nom, mais le grand terrain pour lire aux grands vents d’été et d’automne donne sur la rue de Bellechasse. En ce point, elle est gardée de l’autre côté par une cabane en bois dans un arbre arborant pavillon pirate. C’est là où j’ai mis la main sur le Docteur Ferron que je dépouille.

J’arrive à ce centre, cette origine effacée, en géométrisant à partir des deux extrémités. Je les ai nommées : la rue Châtelain, à l’est, et le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest. En termes de lieux habités plutôt que de cartes imprimées, dans un souci proche des nombreuses traditions psychogéographiques expérimentales française, anglaise, américaine et bellechassoise, ce calcul tient la route, mais il faut préciser la toponymie avec d’autres noms.

Pour saisir un lieu, il faut y mettre les pieds, aller y voir et sentir. La perception et la réception habituelle de l’espace est d’ordre tactile[4]. Or, ici, l’ambulation chercheuse imprimera dans le souvenir musculaire de qui marchera la distance de la rue de Bellechasse en Montréal que cette voie passablement paisible lie l’un à l’autre la track de chemin de fer qui borde un fameux réservoir d’eau sur un toit d’ancienne usine, à l’ouest, et le terrain de l’Urgence psychiatrique de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à l’est. La rue de Bellechasse relie donc le grand air du terrain vague postindustriel vivifié par la fête créative aux limites du Mile-End aux couloirs sourds d’un espace d’apaisement-enfermement médicalisé éventuellement requis pour du silence en soi ou pour d’autres à la limite d’Hochelaga. Deux pôles « urbains », s’il en est. Qui jamais fait l’aller-retour?

 

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Le réservoir d’eau à l’extrémité sud-ouest de la rue de Bellechasse, immortalisé.

 

Plusieurs enfances, semble-t-il, puisque le long de la rue de Bellechasse en Montréal on trouve un nombre remarquable d’établissements d’enseignement. Sans compter les garderies, mais en incluant les bâtiments qui tournent le dos à la rue, j’en ai compté une douzaine. D’ouest en est, ou de gauche à droite sur une carte aux noms qui résonnent : l’École Père-Marquette, dans le parc du même nom; l’École Madeleine-De-Verchères; le Centre Marie-Médiatrice, longeant la rue Louis Hamelin; la Nesbitt Elementary School, le Centre d’intégration scolaire (« école privée d’intérêt public ») et le presque défunt Centre de ressources pédagogiques et éducatives, près de la bibliothèque de Rosemont; le Collège Rosemont et le Collège Jean-Eudes, encerclant l’aréna Étienne-Desmarteau près du parc Idola-Saint-Jean; l’École des métiers de l’informatique, du commerce et de l’administration, près du boulevard Pie-IX, juste derrière là où s’élevait l’Aréna Paul-Sauvé sur Beaubien, lieu historique où 3000 étudiants ont scandé « FLQ! FLQ! FLQ! » le 15 octobre 1970 et où René Lévesque a dit qu’on lui disait « à la prochaine fois! » le 20 mai 1980; et enfin, Vincent Massey Collegiate, l’École Saint-Jean-Vianney et l’École Marie-Rollet, près du parc de la Louisiane. Enfin, tout près de l’hôpital affilié à l’Université de Montréal, il y a le pensionnat catholique Notre-Dame-des-Anges, mais c’est au-delà de la rue de Bellechasse. Sur le chemin, on croise aussi de remarquables églises ukrainiennes.

 

Remplier

Dans Des liens (Paris : Allia, 2000), l’hérétique Giordano Bruno, brûlé à Rome par l’Église en 1600, distingue une trinité analytique de l’efficace : le lieur, le liant et le lié. Je suis peut-être lieur dans cette affaire, les deux liés étant les lieux nommés Bellechasse. Qu’est-ce qui agit alors comme liant et fait que le lien peut tenir – s’il le peut –, outre ce nom? À la Chambre des communes, les habitants du comté de Bellechasse sont représentés par Steven Blaney, du Parti Conservateur, alors que les habitants de la rue de Bellechasse sont représentés par Alexandre Boulerice, du Nouveau Parti démocratique. En cette saison électorale, devrait-on désigner le liant de ces deux lieux apparemment sans commune mesure comme la matière même de notre pensée politique canadian?

Si l’imaginaire politique d’ici est tendu ou s’il oscille entre la rue et le comté de Bellechasse, rappelons qu’une toile ou une peau tirée par deux points d’attache ou d’ancrage n’offrira jamais qu’une mince surface lisible à la fois. Le reste compose mille replis étoffés à parcourir.

Au pays des résonances, le rapprochement de doublons toponymiques comme matière critique a semblé heuristique-malgré-soi à quelques aïeux déjà[5]. Dans l’introduction à son Manuel de la petite littérature du Québec, VLB explique son choix de parcourir et de rendre compte des multiples monographies de paroisses, à l’invitation de Ferron. Après avoir décrit ses premières lectures aux franges de ce vaste corpus épars, il écrit :

Je savais ce que je cherchais : en fait, tout ce qui pouvait avoir un rapport, même lointain, avec les Trois-Pistoles du dix-neuvième siècle. En réalité, c’est tout le Québec qui devint bientôt, dans la fantaisie de mes recherches et de mes trouvailles, un vaste Trois-Pistoles dont la banlieue, Saint-Jean-de-Dieu, ne manqua pas d’être pour moi comme l’ambiguïté fondamentale de ce pays. Je vais m’expliquer mieux.

Saint-Jean-de-Dieu [à Montréal], c’est évidemment l’asile. Le lieu officiel de la folie. Là où la société enterre ceux qui lui posent une énigme. Mais il y a cet autre Saint-Jean-de-Dieu, dans les Hauts du Bas du Fleuve, un village celui-là. Malgré moi, j’ai longtemps fait une association entre les deux, une manière de pont schizophrène qui est devenu Chien Chien Pichlote dans Les Grands-Pères. Bien sûr, cela ne tenait à rien, absolument pas au lieu même qui ressemble, comme une goutte d’eau à une autre, à tous ces petits et pauvres villages québécois qu’il y a tout au long du fleuve Saint-Laurent – à ceci près qu’il y avait une arriérée mentale à Saint-Jean-de-Dieu, dans une famille qui n’était pas très éloignée de la mienne, une arriérée mentale artiste que l’on cachait parce que le monde riait d’elle; elle avait trente ans et portait encore des petits souliers d’enfants et des élastiques qui séparaient ses cheveux en deux longues couettes noires. C’était triste et comment être insensible à cette tristesse?[6]

Après avoir parcouru les récits de plusieurs gens semblables à cette artiste du village d’enfance, VLB se persuade d’une sous-jacence de sens en jachère :

Cette littérature souterraine, pleine de fous, de névrosés, d’infirmes, d’ivrognes, de mystiques, de martyrs et de malades, avait, devait avoir un sens. Infiniment misérabiliste, que disait donc cette littérature? Et que signifiaient tous ces gens mal pris qui, dans leur vie, étaient partis du mauvais pied? N’y avait-il pas dans tout ça une imagerie qui, dans un temps de notre histoire, nous avait été fondamentale? Et plus qu’une imagerie, cela ne nous révélait-il pas un inconscient collectif qui cherchait maladroitement à se manifester, à s’exprimer et, finalement, à se libérer?[7]

L’introduction se termine par ces mots, réimprimés sur la couverture de la réédition du Manuel par Boréal Compact en 2012 : « Il y a un sens à tout, même dans l’insensé et le tragiquement dérisoire. » Il faut prendre la mesure des possibles ouverts par cette phrase et se garder de tout réduire à un seul sens, celui d’un d’État messianique par exemple.

Fait intéressant, « l’ambigüité fondamentale de ce pays » exprimée par la double nommaison de Saint-Jean-de-Dieu a été nommée d’un coup, pour ainsi dire. En effet, le Saint-Jean-de-Dieu de l’est a été nommé ainsi en tant que paroisse en 1873 et l’Hospice Saint-Jean-de-Dieu à Montréal a été inauguré en 1875 suite à une entente signée en 1873. Ici, la nommaison de l’est et la nommaison de l’ouest se confondent donc dans le temps. Toutefois, le nom de l’hospice est plus pesant que celui du village : il prime dans l’imaginaire.

 

Pavillon Rosemont

Le pavillon Rosemont, avec indications pour la réception de marchandises, l’urgence psychiatrique et le bâtiment G.

 

Terrains vagues, petits bois, bouldozeurs

Dans Le théâtre de la folie, en 1977, VLB écrit ceci sur le changement de nom du premier (ou du second!) Saint-Jean-de-Dieu :

Ainsi, il y a quelque temps, l’asile Saint-Jean-de-Dieu est devenu l’hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, ce qui est à désespérer d’une société qui nomme pareillement ses ponts-tunnels et ses lieux d’enfermement, faisant illusoirement triompher le bon sens, aussi bien dire la schizophrénie automatique d’une collectivité tendant au nivellement, celui qui ferait paraître normal et intégré ce qui n’appartient qu’au domaine du Mystère et de l’Irrationnel, donc ce qui est important de ne plus entendre – ce refus de l’Autre, ce refus de la Parole qui ne fonctionne pas au rythme de ces ordinateurs que nous sommes nous-mêmes devenus, programmés dès notre naissance à n’être que répétitions, c’est-à-dire choses déjà sues et choses déjà dites, dans le grand cirque du langage in-signifié parce que toujours pareil[8].

Bien entendu, Louis-Hyppolite Lafontaine n’est pas qu’un nom partagé par un pont-tunnel et un hôpital psychiatrique, deux lieux de circulation et d’enfermement idéalement provisoire. Il nomme aussi une école, un parc, un boulevard, une avenue, etc. Surtout, l’héritage et la signification historique des actions du porteur du nom, réformiste réputé défenseur des francophones, demeurent disputés. Il est surtout intéressant, je crois, de rappeler le fait oublié que Lafontaine est l’auteur, avec Jacques Viger, de l’ouvrage documentaire De l’esclavage en Canada, publié par la Société historique de Montréal en 1859.

On pourrait croire que le changement de nom de l’hôpital psychiatrique aurait menacé ou même détruit le lien ou l’association qui « bien sûr, ne tenait à rien » pour « l’écrivain national » (dixit François Ouellet), mais celle-ci tient toujours dans le texte beaulieusien. En 2008, par exemple, ce dédoublement est mentionné dans une émission radiophonique avec Dany Laferrière, où VLB raconte qu’en arrivant à sa nouvelle école à Montréal-Nord, son frère s’était fait demandé d’où il venait pour parler si mal l’anglais. Il avait répondu « Saint-Jean-de-Dieu » et avait provoqué l’hilarité parmi les élèves. L’enseignant avait rétorqué qu’il devrait peut-être y retourner. C’est ainsi que le « pont schizophrène » est apparu, avant d’être œuvré dans l’écriture – avant que VLB apprenne que Jacques Ferron travaillait à cet hôpital, comme le raconte Les salicaires dans Du fond de mon arrière-cuisine, et avant que l’Éminence de la Grande Corne ne tue le personnage central des Roses sauvages en le faisant sauter de la tour d’eau de Saint-Jean-de-Dieu, par exemple.

C’était en 1971, l’année où l’ancien Sanatorium renommé Hôpital Saint-Joseph, fondé par les Sœurs de la Miséricorde en 1950 au bout de la rue de Bellechasse, était fusionné avec l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. Les lieux étaient alors reconnus pour leur caractère paisible et aéré, surtout par comparaison aux environs des bruyantes shops Angus. Aujourd’hui, il en va bien sûr tout autrement. Même la mêlée devenue typiquement rosemontoise d’appartements et de maisons semble menacée : toujours plus de condos s’érigent à l’horizon, portés par le rêve de devenir propriétaire, « maître chez soi », souverain; les shops Angus sont devenues des condos au cœur d’un « technopôle ». Du haut d’une tour à condos dans Rosemont, je suppose qu’on voit assez bien, à l’horizon, les raffineries pétrochimiques qui font pencher toute l’île vers l’est. Il faudrait monter y voir, ou demander à ceux et celles qui vivent en haut.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage, Montréal, Stanké, 1991, p. 53. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 37, en 2001.

[2] Docteur Ferron, p. 294.

[3] Docteur Ferron, p. 300.

[4] Voir Dalie Giroux, « Circulation / accumulation / liquéfaction, ou habiter la mondialisation », Milieu(x). Philosophie de terrain, no 1, 2013, p. 42-48. Le terme « réception tactile » vient de L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, de Walter Benjamin.

[5] Sur la notion de matière critique, voir Dalie Giroux, « Quelques éléments d’artisanat politique : accumulateurs de puissance, pygmées et nabots, jambes cassées par des mots, dieux égyptiens, culture électrique, objectivations autoritaires et autres matières critiques (une intervention peu pédagogique », texte de la conférence prononcée dans le cadre du cycle de conférences sur la théorie critique du GRIPAL (UQAM), le 16 octobre 2014, disponible sur Academia.edu.

[6] Victor-Lévy Beaulieu, Manuel de la petite littérature du Québec, Montréal, Éditions de l’Aurore, 1974, p. 17. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 22, en 1998. Également réédité en format poche par Boréal, collection « Compact », en 2012.

[7] Manuel, pp. 17-18.

[8] Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau suivi de La Sorcellerie en finale sexuée et Le théâtre et la folie, dans Œuvres complètes, tome 23, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1998, p. 93.

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La rencontre entre la géographie et le marxisme chez David Harvey

Critique du livre Le Capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances de David Harvey, Amsterdam, 2011.

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

La géographie est une chose trop importante pour être laissée aux géographes. Mais elle est bien trop importante pour qu’on la laisse aux généraux, aux politiques, et aux dirigeants de grandes entreprises. […] Nous devons construire une géographie populaire, débarrassée des idées préconçues, mais à l’image des conflits et contradictions réelles, et capable d’établir de nouvelles passerelles de communication et de compréhension partagée.

David Harvey, Sur la situation de la géographie, 1984.

Le Capitalisme contre le droit à la ville

Plusieurs histoires courent concernant la popularité du marxisme dans les années 1960 et 1970, et cela, à peu près partout autour du globe. J’ai, par exemple, déjà trouvé une série de petits livres de Mao, Marx, Engels et Lénine, tous des Éditions Sociales, dans la rangée arrière, peu apparente, de la bibliothèque de mon père. Qu’est-ce qui explique la présence de ces bouquins, lui demandais-je? Bah, tu sais, à l’époque, l’UQAM était remplie d’interminables réunions de sous-sol où on s’échangeait ce genre de trucs, m’a-t-il répondu. Mon père a fait quelques sessions de droit à l’UQAM et ces petits livres semblent des vestiges d’un temps révolu. Paradoxalement, dans les années 1980 et 1990, l’émergence de la mondialisation et des fameux traités transnationaux de libre-échange s’est produite corollairement à un certain épuisement des théories marxistes dans les milieux académiques. La parole de Pierre Pettigrew, « Everybody loves trade!», lancée avec autant d’impudence que de désinvolture lors du Sommet des Amériques à Québec en 2001, résumait, pour plusieurs, l’air du temps.

Bien sûr, tous n’ont pas affiché le même enthousiasme. Plusieurs discours critiques marxisants existent toujours et le « néolibéralisme » – terme utilisé à la fois pour qualifier une vile idéologie axée sur le démantèlement de l’État-providence et l’individu « entreprise de soi », un type de régime économique caractérisé par l’augmentation des échanges et la financiarisation de l’économie ayant régné sans partage depuis la crise du pétrole, et un mouvement intellectuel datant des années 1930 œuvrant pour un renouveau du libéralisme avec à sa tête des économistes idéologues s’étant constitué en think tank – est sur toutes les lèvres et revêt un caractère essentiellement péjoratif. Malgré tout, de manière un peu surprenante, la géographie semble un des seuls champs d’études où le marxisme et la critique de l’économie politique se sont renouvelés au cours des trente dernières années. Peut-être est-ce tout simplement parce que, il y a trente ans, la géographie marxiste n’existait pas. C’est ce qu’affirmait notamment Yves Lacoste, en 1976, dans son virulent pamphlet, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (François Maspero, p. 100) : « Aujourd’hui encore, on est bien obligé de constater que, s’il y a des marxistes parmi les géographes, il n’existe pas encore véritablement une géographie marxiste. Elle est sans doute sur le point d’apparaître. » À peu près au même moment où Lacoste écrivait ces lignes, David Harvey commençait à enseigner aux États-Unis au département de géographie de l’université John Hopkins et travaillait à bâtir une géographie marxiste. Il publia Limits to Capital en 1982 et The Urbanization of Capital en 1985, deux livres qui n’ont peut-être pas connu un grand rayonnement au moment de leur publication, mais qui forment malgré tout le point de départ d’une géographie marxiste, donnant ainsi raison à Lacoste.

Cela dit, en surface, Le capitalisme contre le droit à la ville peut apparaître comme un petit pamphlet relativement commun pourfendant le néolibéralisme et désirant dynamiser les nouveaux mouvements sociaux de contestation radicale. À première vue, ce bouquin n’a rien d’un livre de géographie. Harvey étudie l’évolution récente du mode de production capitaliste et montre l’importance des villes et du capital immobilier et foncier dans celui-ci. Il est très loin d’offrir un savoir cartographique, ce qui est habituellement attendu de la géographie. Il nous permet plutôt de problématiser le rôle de la production de l’espace dans le capitalisme et surtout les mouvements de « destruction créatrice » au cœur de celui-ci. Il nous oblige donc à revoir nos préjugés concernant la géographie. Celle-ci n’est pas une simple cartographie neutre et objective du monde physique. La géographie, pour Harvey comme pour Lacoste, vise à comprendre et documenter l’état et l’évolution de notre environnement matériel afin de nous permettre de nous orienter et d’agir dans celui-ci.

Le capitalisme contre le droit à la ville regroupe trois articles, le troisième étant le plus costaud. Harvey soutient que les crises qui ont affligé le système économique capitaliste dans les cent cinquante dernières années ont été précédées par des crises immobilières ou, autrement dit, par l’éclatement de bulles foncières. Harvey se focalise-t-il trop sur la crise de 2008? Fait-il une relecture de l’histoire économique en fonction d’un présent aveuglant? Probablement pas, car les idées d’Harvey concernant la place des villes et de l’immobilier dans l’histoire économique précèdent de beaucoup la crise de 2008; Harvey écrit sur ces questions depuis le début des années 1970. Il a même été l’un des premiers à traiter de justice sociale en termes d’aménagement spatial, et, du même coup, à critiquer la théorie de la justice de Rawls. N’en déplaise à certains éthiciens anglo-saxons, la philosophie de la ville n’est pas réellement un « nouveau champ » de la philosophie politique.

En s’inspirant principalement de Friedrich Engels et d’Henri Lefebvre, Harvey soutient, et c’est là la thèse centrale du bouquin : « Dès leur origine, les villes se sont bâties grâce aux concentrations géographiques de surproduit. L’urbanisation a donc toujours été, en un sens un phénomène de classe. […] Puisque l’urbanisation dépend de la mobilisation du surproduit, un lien interne apparaît entre le développement du capitalisme et l’urbanisation. » (p. 9-10) Selon lui, les villes constituent le terrain par excellence de la production et de l’absorption des surplus de capital, monopolisés par un petit nombre d’acteurs. Le développement des villes est inégal. Il se fait au profit d’une classe possédante qui désire augmenter son capital et au détriment d’une autre qui s’endette de plus en plus afin d’assurer son confort matériel. En gros, les crises se produisent de deux manières, soit la classe possédante n’est plus capable d’augmenter la valeur du foncier ou d’écouler ses stocks, soit la classe endettée n’est plus capable de payer ses dettes. Les crises économiques sont toujours reliées à la distribution et à l’utilisation des surplus et elles se soldent par une « destruction créatrice ». Les zones où le foncier stagne ou s’écroule sont détruites et rachetées à bas prix par des promoteurs spéculateurs qui, grâce à une refonte du régime de l’endettement, recommencent à faire de celui-ci un outil de profit.

Pour Harvey, la terre est une marchandise bien particulière : « Il s’agit d’un capital fictif créé en prévision et en attente de rentes futures. » (p. 49) Ainsi, un terrain sur lequel sera bâtie une tour à condos est un capital hautement spéculatif et non un capital immédiatement productif. Selon Harvey, la spéculation et le profit attachés à la propriété foncière sont au cœur de l’économie capitaliste et ont « des conséquences catastrophiques en termes de disparités de classe et de conditions de vie pour les populations défavorisées. » (p. 49) La croissance exorbitante de la valeur des logements se produit dans toutes les grandes villes, autant aux États-Unis qu’en Inde ou en Chine, et touche en premier les populations les plus pauvres et très souvent des groupes souffrant d’une discrimination raciale systématique. La gentrification est un phénomène qui ne connaît pas les frontières de l’État-nation.

Ainsi, l’accumulation, affirme Harvey, se produit par dépossession. L’expropriation et la destruction sont les moyens par excellence pour remédier autant au manque de productivité qu’aux surplus de productivité. Les exemples du baron Haussmann et de son admirateur, Robert Moses, sont paradigmatiques. Haussmann, avant-gardiste, est le premier à avoir orchestré une « rénovation » urbaine massive financée par la dette. En charcutant Paris, « Haussmann savait très bien que sa mission était de contribuer à résoudre par le biais de l’urbanisation le problème des surplus de capital et de travail » (p. 13). Un peu moins de cent ans plus tard, Robert Moses a utilisé une méthode semblable à New York, où il « passa le Bronx au hachoir » (p. 25). Au même moment, plus près de nous, plusieurs quartiers de Montréal étaient rasés. Le Faubourg à m’lasse, le Red Light et Goose Village, trois quartiers populaires au centre de la ville, ont fait respectivement place à la Tour de Radio-Canada, aux Habitations Jeanne-Mance et à l’Autostade, ce dernier étant aujourd’hui devenu un vaste parking. Si à première vue les projets de rénovation urbaine peuvent sembler améliorer la qualité de vie des habitants, Harvey est d’avis que, tant que la propriété foncière sera un enjeu de spéculation et de profit, la prophétie énoncée par Engels en 1872 demeurera vraie :

En réalité, la bourgeoisie n’a qu’une méthode pour résoudre la question du logement – ce qui veut dire la résoudre de telle façon que la solution engendre toujours à nouveau la question. Cette méthode porte un nom celui de « Haussmann ». […] le résultat est partout le même : les ruelles et les impasses les plus scandaleuses disparaissent et la bourgeoisie se glorifie hautement de cet immense succès – mais ruelles et impasses ressurgissent aussitôt ailleurs et souvent dans le voisinage immédiat. […] Les foyers d’épidémies, les caves les plus immondes, dans lesquels nuit après nuit le mode de production capitaliste enferme nos travailleurs, ne sont pas éliminés, mais seulement… déplacés! (cité p. 24)

Contre cette urbanisation capitaliste, il existe une multitude de mouvements de contestation. Or, Harvey soutient qu’il faut, minimalement, unifier les luttes : « Mais il leur faut encore se retrouver sur un objectif unique : acquérir un contrôle plus grand sur l’utilisation des surplus (sans parler des conditions de leur production). À notre époque, il doit s’agir d’une lutte mondiale contre le capitalisme financier. » (p. 32) La revendication commune, pour Harvey, est celle du droit à la ville, expression qu’il reprend d’Henri Lefebvre : « Revendiquer le droit à la ville tel que je l’entends ici, c’est prétendre à un pouvoir de façonnement fondamental et radical sur les processus d’urbanisation, c’est-à-dire sur la manière dont nos villes sont sans cesse transformées. » (p. 9) Il peut être surprenant de constater qu’Harvey renouvelle le vocabulaire juridique, plutôt que de le jeter dans le discrédit. Il affirme que ce slogan, le « droit à la ville », est « un signifiant vide plein de possibilités immanentes mais non transcendantes » (p. 91). « Tout dépend de qui va le remplir de sens. » (p. 42)[1] Harvey revendique un contrôle démocratique sur l’excédent de production (p. 29-30), c’est là, selon lui, l’enjeu fondamental des luttes anti-capitalistes. En outre, il oppose un peu rapidement la contribution démocratique des habitants au dirigisme bureaucratique de l’État providence, comme le faisait Lefebvre (p. 41). La vision de Lefebvre, soutient Harvey, est celle d’une ville ludique dans laquelle les habitants peuvent façonner l’espace en fonction de leurs désirs. Pour Lefebvre, cette ville existe toujours; dans les interstices de la ville capitaliste, les habitants se construisent des hétérotopies. Or, il faut, par des luttes radicales – pensons ici à des mouvements comme Reclaim the Street ou Occupy –, multiplier et agrandir les espaces hétérotopiques.

En conclusion, chez Harvey, la géographie – qui rencontre le marxisme – devient consciemment un outil de lutte, comme le voulait Lacoste, et elle accorde une importance déterminante aux luttes de classe, à la propriété foncière et à la spéculation financière dans son analyse et sa cartographie de l’espace. Elle vise ainsi à habiliter le citadin afin qu’il puisse résister à son exploitation et à sa dépossession. Et, inversement, le marxisme qui se frotte à la géographie, à la suite de Lefebvre, se tourne vers la production – et la consommation – de l’espace et s’intéresse davantage aux villes. « Pourquoi ne pas reconceptualiser la ville comme site de production de plus-value, plutôt que l’usine, demande Harvey? » (p. 86) En somme, Harvey soutient qu’il faut déplacer son attention « vers la production d’un développement géographique inégal comme point central de l’analyse théorique et de la lutte politique. » (p.92)

Ultimement, ce petit livre est limité, mais constitue une bonne introduction aux écrits d’Harvey. Il est aussi stimulant qu’insatisfaisant, car il pose beaucoup plus de questions qu’il n’offre de réponses. L’idée d’un contrôle démocratique de l’urbanisation reste bien abstraite… Disons que son rôle est principalement de faire connaître David Harvey et la géographie marxiste en général dans le monde francophone et ainsi d’ouvrir la critique du capitalisme aux problèmes de l’urbanisation et de la production de l’espace.


[1] Dans une entrevue avec la New Left Review en 2000, Harvey parle même d’une « conception socialiste des droits » : « La question qui se pose, affirme-t-il, c’est : dans quel monde vivrions-nous aujourd’hui si ces droits [les droits des travailleurs] avaient été pris au sérieux, au lieu d’être violés de façon flagrante dans presque tous les pays du monde? Si les marxistes abandonnent l’idée des droits, ils se privent de la possibilité de dénoncer cette contradiction. » Géographie et Capital, Paris, Syllepse, 2010, p. 100.

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