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La tentation agogique et les fleurs de Bataille

Par François Gagnon, Montréal[1]

détail-bête

La bête de l’eau, dans Frère Laurent, Somme le Roi, manuscrit, 1294, f. 8 verso, détail.

Ma présentation porte sur ce que Derrida nomme la tentation agogique, ce qui pourrait être sous-titré comme la manœuvre de la séduction. Démystifier cette séduction serait beaucoup moins important que de laisser la manœuvre à l’ombre, mais souligne-t-il, beaucoup plus grave. Le terme « agogie » revient à quelques reprises sous la plume du philosophe, je compte quatre occurrences, ou huit ou neuf avec les illusions. C’est que le terme musical se confond aisément avec analogie et anagogie, les sciences de l’interprétation, mais aussi avec l’eschatologie et la mystagogie bien sûr. À la première occurrence, Derrida indique bien l’idée l’étymologie de conduire vers, c’est la fonction primaire de conducteur de bêtes, du grec agogos, de leader pour la bande humaine, de ceux qui ont leur propre dire et adoption de langage crypté. Il en retourne, nous le verrons, à l’ordonnancement des sacrifices aux pulsions, de la résistance des désirs, de tromper et d’être dévoilé à tout prix, ce qui manque de tact mystique, comme il dit. Et les autres termes que le philosophe ne dit pas, qu’il laisse de biais, ne peuvent que dériver, de toujours mener vers, la séduction – ce sont des incitateurs : pédagogie, mener des enfants; démagogie : mener, flatter, exciter les passions des masses, exploiter le démos; phallagogie : procession dans laquelle on promène le phallus; et ainsi de suite, et encore mon préféré, je dois vous l’avouer, c’est l’apagogie, sorte de démonstration entre lapalissade et anachronisme flagrant pour laquelle on fait voir la vérité d’une chose en prouvant l’impossibilité ou l’absurdité du contraire. Ainsi, à bien des endroits, Derrida, à travers Kant, procède à une rétroversion araméenne du texte de Jean, filtrée à un taux de change, fluctuant, comme une véritable spéculation spirituelle qui, tout en le feignant, ne craint pas d’abuser des hiéroglyphes hittites et des texto assyriens pour gratter un rien de nouveau sous le sable. Il le répète à quelques reprises : « Quels effets veulent produire ces gentils prophètes? En vue de quel bénéfice immédiat ou ajourné? Pour qui séduire? » Derrida n’est pas sans le savoir, qui ignore voilà tout, il s’en amuse, nous demande pardons d’ailleurs dès la troisième page de texte, laissons-le s’amuser. Tout est contenu dans ce saut, délire, déraillement, du pensable vers l’impensable, cette impatience qui, et je cite, « libère une surabondance poético-métaphorique ». Ainsi, la barque agogique se concorde comme une fuite le long du fleuve morale détonne dérobe mais qui au final?.

L’oracle mystagogique est détraqué de toute évidence. Il y a un responsable, qu’on le pointe du doigt. Il s’agit d’un certain Hugo Riemann, r-i-e-m-a-n-n, comme dans « agogik », 1884, nom féminin, néologisme qui désigne les légères modifications de rythme ou de tempo dans l’interprétation d’un morceau de musique de manière transitoire, en opposition à une exécution exacte et mécanique. Le mouvement agogique peut être une accélération soudaine, un ralentissement, une césure rythmique au sein d’un morceau. Elle relève du compositeur lorsque ce dernier porte les indications sur la partition, mais elle devient libre d’interprétation et d’aléatoire entre les mains de l’interprète qui imprime de lui-même de l’œuvre dans l’œuvre. Un peu comme la prosodie dans la mélodie du rythme, comme des vides locaux dans un vide global, c’est encore les plis dans les draps du lit de Véronique, veronica, d’où son nom de véritable icône, de narcotique visage masque papier filtre, grec, etc. Derrida fait beau jeu prévenir contre les ruses cryptiques qu’empruntent dans les forêts noires les ennemis masqués de la philosophie, de la vraie Sophia encore toute habillée, on le suppose. Nul n’y échappe, et il nous en avertit d’avance, ces histoires de concepts « je les crois sans issue ». Et Jacques toujours lui, après Emmanuel, nous met en garde contre les faux malades médaillés récidivistes, les batraciens dialecticiens, les crédules increvables et les cryptophilistes qui brament à pleine lune ô soleil mystique, soleil mystique et soleil mystique, il n’est jamais trop tard.

En deux mots, la sublimation agogique est ce qui conduit à l’erreur, une frivolité incorrigible, c’est pourquoi elle est inadmissible. En ce sens, l’agogie ne doit être confondue avec l’anagogie. Cette dernière vertu est l’interprétation au quatrième sens des Écritures, introduction mystique, ou cabalistique si l’on veut, dans le fantasme même de la grande prostituée de Babel, littéralement c’est le secret, ou du moins l’hérésie facile. La jalousie des mystères qui plaisent aux têtes brûlées qui les divise à merveilles, ruses, pièges, machinerie à jouissance, c’est toujours Jacques qui le dit : « Viens, voici que je vois ce que tu veilles. » On parle dans ce cas des miséreux qui ne guérissent que trop vite, Anselme, Bernard, Dominique, et qui sont presque disparus de ces blancs pays, on nous avertit encore, il faudrait plus de zoo urbain.

Le troisième sens, la tropologie, pour sa part, s’occupe de la moralité. Laissons faire, la démystification est intraitable. La vigilance lucide et le chant grégorien sont proprement ce qui demeure sans destination assurée, comme la course du sanglier en pleine huronnie du Saint-Laurent. Derrida, p. 43, confirme l’usage : « j’observe seulement une sorte de continuité tropique, mais le transfert tropique, […] c’est justement notre problème »; et plus loin, p. 79, il précise : « cela se trouve déjà sur le trajet et je dirai comme en transfert d’apocalypse ». Le danger ici tient du dévoilement, du fait de la surabondance qui est le terme des rites de fertilité. La fonction du prêtre est une longue trainée blanche, voyez chez Georges, Dumézil, troisième fonction. Comme un défi à la police, nu dans un parc. On raconte que Diogène le cynique, qui habitait dans un tonneau, lorsqu’il réalisa que les chiens buvaient sans bol à la rivière devint bouddhiste défroqué sur le coup et ne réalisa aucune illumination d’aucune manière. Et ici je tiens à citer D’un ton guerrier en philosophie :« une fâcheuse disposition des cerveaux à l’exaltation »; fin de la citation.

Il y a sans doute une certaine forme de nostalgie dans la police postale, dans la lettre volée. À bien des égards, l’apocalypse est un conte d’Edgard Allan Poe. On parle bien ici de perversion, du imp of the Perverse, de détournement de suite logique. C’est tout le nœud du problème : « une perversion poétique de la philosophie », p. 42. Derrida revient constamment sur ce point, ce qu’il nomme la « surenchère de jouissance » et encore la « surenchère dans l’éloquence eschatologique ». Ce sont les bénéfices, le surcroît : faire sauter la caisse, faire sauter les patins comme on dit, c’est toujours du saut à la Kierkegaard dont il s’agit, c’est-à-dire la voie rapide du spirituel, c’est-à-dire encore la troisième étape dans les chemins de la vie. D’où il faudrait conclure que le saut dans le vide est un pain quotidien.

J’en viens ainsi tout naturellement à la notion de « fleur » de Georges Bataille, qui n’est pas un surréaliste dans l’âme, sœur, l’histoire est ancienne, c’est entendu. Il faut beaucoup de concept pour faire du bruit pour rien, beaucoup de malentendu surtout semble nous dire Bataille. Mais les facteurs d’image et les adorateurs des veaux d’or, les mystagogues précisément, ne sont-ils pas les idéologues en personne? Ceux qui font subir des écarts regrettables à la philosophie toute habillée, encore? La fleur des surréalistes, bleues comme une orange, humide comme une amande, ou le parfum de ces dames, est un mystère qu’il ne faut en rien dévoiler, c’est convenu, c’est tout le thème de Derrida. Mais le bas matérialisme et la gnose sont des savoirs offusqués. Loin de pénétrer dans les antres obscurs des choses, ils révèlent qu’il n’y a rien à révéler aux nues, rien aux anges et rien dans les échafaudage du théos, mais que ce sont les racines, et les conséquences du débat et de son insignifiance radicale rose. La faute est au dévoilement. Regardez la campanule des Açores agrandie six fois, les pétales de la fleur ont été arrachés. Bataille nous le dit, ce n’est pas inexplicable : « Car les fleurs ne vieillissent pas honnêtement comme les feuilles, qui ne perdent rien de leur beauté, elles flétrissent comme des mijaurées vieillies et trop fardées et crèvent ridicule sur les tiges qui semblaient les porter aux nues. » Les racines grouillent sous la surface du sol, irréprochables, écœurantes et nues, elles, singulières et déchirures, témoignent : « Tout n’est pas uniforme dans l’impeccable érection des végétaux. » Derrida nous parle de l’errance du ton sur une scène vide, le sarcasme dans la voix usée qu’il accable du moindre jeu. Mais voilà la ruse, et déjà le corps d’une Isis voilée, nous serons une secte. Nous formerons un sexe à nous tous, c’est la seule leçon qu’il faut tirer de Derrida, malgré, encore une fois, qu’il nous en avertisse : « défalquer le phallus », p. 48, pour châtrer le logos, pauvre Abélard. À l’inverse, Bataille prône la négation obstinée de l’idéalisme, de la rose philosophique, abouchée aux plus monstrueuses cosmogonies dualistes. Revendiquer le paganisme du sol. Feu de tous les gréco-romains et de leurs descendances jusqu’à Kant, Habermas et autre, à la place les éléments les moins conformes à l’ordre établi, les formes basses de l’astrologie étrusques et sumérienne, Basilide, Valentin, la chute de sophia dans l’agonie mondiale, les pierres et la boue dont Bataille, dont Artaud, forme un panthéon inversé, labouré particulièrement immonde ceux-ci les archontes les plus louches, les plus sales, mais non émasculé ceux-ci. On comprend aisément qu’attribuer la création de la terre au principe de notre agitation répugnante et dérisoire, comme un hédonisme écœurant, soit une tâche inadmissible qu’il ne faut pas dévoiler. L’insignifiance radicale, presque bestiale, impure allongée dans son fumier, qui ne fait qu’aspirer à plus de fumier, ne se soucie guère des théophanies frileuses, qui veulent à tout prix que la fin soit proche ou qu’elle soit déjà arrivée, et qu’il faudrait s’en cacher, ou à peine lever le voile. Les Dieux acéphales dansent la tête haute, les orteils putréfiés collées au sol et sautent à cœur joie dans l’humus et les poussières de l’or.

En conclusion, la doctrine répandue de « voilà, voici, c’est la fin, le corps du christ livré pour vous », est tout à fait vrai. Derrida délire, mais pas encore au point, semble-t-il, cela demeure du palliatif, publié chez Galilée, en vente dès maintenant. Il ne saurait s’agir de la « perversion de la philosophie par la poésie », entre guillemet, car le texte du philosophe, il faut bien l’admettre, est un long poème en prose. Ce serait plutôt la bêtise intellectuelle qui se trouve blasphématoire dans son non-poème. Car à s’en tenir strictement au niveau du sol, les pierres nous parlent d’obsession despotiques et bestiales des forces mauvaises et hors la loi, apparaissent comme irrécusables, aussi bien dans la spéculation métaphysique que dans le cauchemar du réel, trop réel. Jouer l’eschatologie contre la scatologie, il s’agit d’un seul e de différence, Derrida serait fier. Contre le voile qu’on ne saurait voir, amour interdit, l’agogie serait un échange un amour libre sinistre et charnel pour les archontes obscènes et les dieux à tête d’âne solaire dont le braiement comique et désespéré est le signal, comme piquet de grève d’une révolte éhontée contre le libéralisme au pouvoir. Mais qu’on se rassure, moi-même je n’y comprends plus rien, il n’y a plus de chemin et depuis mon optimisme est sans faille.


 

 

[1] Communication prononcée le 23 mars 2015 à la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie dans le cadre de l’atelier de discussion autour du livre D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie de Jacques Derrida, « L’apocalypse toujours-déjà », organisé par François Gagnon.

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Violences du don

Par Simon Labrecque

Le Temps des Fêtes offre une série d’occasions pour poser la question du don. Qu’est que c’est, donner? Qu’est-ce que cela dit de nos pratiques quotidiennes? Cette période qui revient chaque année, signe de la persistance d’un temps cyclique – on y a souvent, bien que ce soit chaque fois un événement unique, l’occasion de rencontrer les mêmes gens, de se raconter les mêmes histoires, d’y vérifier comment on a changé depuis la dernière fois –, est en effet placée sous le signe du don. Que ce soit sous la forme de biens (cadeaux) et de nourritures (bien souvent en trop grande quantité), ou encore sous la forme de l’hospitalité, voire du transport, le don est à l’honneur pour une semaine au moins. Tout à la fois, on donne et on reçoit, on échange de réception en réception – ou à tout le moins, on sait que c’est ce que l’on (se) devrait, ce que l’on est supposé (mais par qui?) faire.

D’emblée, énoncer cela, c’est appeler bien des nuances. On n’a parfois personne à qui donner, personne à recevoir ou chez qui se présenter, personne encore qui nous offre quoi que ce soit. Ces absences peuvent être des manques cruels, et il y a une violence certaine des désespoirs du Temps des Fêtes. Non seulement la générosité, mais la solitude, on le sait, y est reine. Ces remarques font signe vers une autre question, cependant, qui me semble moins souvent pensée que celle de l’absence et de la solitude : les violences impliquées dans l’acte même de donner, dans le fait d’avoir à recevoir. Il se peut que l’on n’ait personne qui ne nous offre quelque chose, et tant recevoir peut rapidement devenir très lourd. On se plaindrait alors le ventre plein… mais n’est-ce pas un objet de plainte légitime que de se voir gaver contre son gré? On pourrait, par exemple, imaginer une forme de torture qui obéirait à l’injonction suivante : « Tu mangeras tout ce que je t’offrirai, même si tu n’as plus faim. » Ordre d’une violence inouïe! Mais quelle est au juste cette violence sourde?

La question du don est inextricablement liée à celle de l’échange et a occupé nombre de philosophes, de sociologues et d’anthropologues. L’Essai sur le don (1925) de Marcel Mauss est indubitablement l’ouvrage le plus marquant sur cette question, par-delà la tradition francophone. La pratique du potlatch y joue le rôle de pratique donatrice exemplaire, y compris quant aux violences rituelles qu’elle implique. Donner, c’est mettre celui ou celle à qui l’on donne dans une position singulière : l’endettement. Donner, c’est mettre au défi. On « se » doit, en effet, de donner en retour, de rembourser… Mais même lorsqu’il y a échange de deux dons dont la valeur peut être jugée équivalente, toujours persiste ce que Georges Bataille a nommé La part maudite (1949), cette part du don qui ne peut jamais être remboursée étant donné le « simple » fait que le don initial était précisément un don, un transfert ou un transport qui n’a pas été sollicité, appelé, prévu. Il faudrait donc, pour relever le défi lancé, redonner plus, et ainsi s’enclenche un cycle hyperbolique de dons et de contre-dons dont la seule fin envisageable est la mort, selon ce qu’écrit Jean Baudrillard dans L’échange symbolique et la mort (1979). On ne peut, en effet, donner plus que sa mort, car alors on ne peut plus donner du tout, ni même y songer. La pratique donatrice exemplaire, selon Bataille, est donc le don violent d’énergie de la part de notre soleil. Nous ne saurions le rembourser, l’égaler et encore moins le surpasser, puisqu’il permet la vie elle-même, part maudite indépassable en ce qu’elle est la condition sine qua non de tout don, le don du don.

Comment alors non pas éradiquer – y a-t-il geste plus violent? –, mais moduler, voire minimiser les violences du don? Dans le cas du Temps des Fêtes, peut-être la durée limitée des vacances sonne-t-elle la fin toute rituelle du cycle, nécessaire à l’apaisement et à la déprise; on retourne chez soi, on se reverra l’an prochain, on (s’)en sort enfin, du moins jusqu’à nouvel ordre. Fin de partie, donc, après laquelle on pourra toujours décider de ne pas (re)jouer, la prochaine fois, de ne pas perpétuer le cycle le temps venu… Mais que dire d’une telle décision? Comment se soustraire ainsi, c’est-à-dire souverainement, à l’obligation non seulement de donner, mais peut-être surtout de recevoir, sans faire violence à son tour? N’a-t-on pas appris qu’il fallait accepter avec gratitude ce que l’on se fait donner, sans oublier de remercier poliment? Dans l’économie des violences, comment départager celles qui valent le coup de celles qui devraient se cesser? Des réponses complexes sont offertes chaque jour par mille pratiques – parfois un simple sourire, un silence. Invitation : inventorions et inventons.

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