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L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque

Par Isabelle Côté | 11 juin 2012

Suis-je en colère? Oui, sans aucun doute. En fait, j’ai du mal à identifier les émotions et sentiments qui assaillent mon être. C’est un mélange explosif de colère, de déception, de découragement, d’impuissance, de honte, d’inimité, de crainte, de désespoir… Quoi d’autres? J’en ai du mal à trouver les mots.

Avec cette grève étudiante, nous avons assistés à la plus grande mobilisation citoyenne de l’histoire du Québec. Une mobilisation regorgeant d’imagination, de joie, de fierté et d’espoir. Notre jeunesse a su mettre à contribution son intelligence et son imagination de façon à toucher et à sensibiliser une grande partie des Québécois(es). Si bien que 200 000 citoyen(nes) solidaires sont sorti(e)s dans la rue le 22 mars 2012, 300 000 encore le 22 avril, près de 400 000 le 22 mai. Quelle beauté! Mais le gouvernement a fait la sourde oreille et continue à ce jour à faire la sourde oreille (on passera sur les mises en scène de négociations perdues d’avance).

Cela fait aujourd’hui 49 jours que des manifestations nocturnes ont lieu. Des manifestations essentiellement pacifiques. Je suis en mesure de l’affirmer, car j’ai participé au moins au trois quart de celles-ci. Pacifiques, dans la mesure où le SPVM ne s’en mêle pas trop à vrai dire. Quand ils ont commencé à réprimer de façon violente ce mouvement, ils ont contribué à radicaliser un mouvement à la base très pacifique.

Or, cette violence est décriée par des médias complices, non pas des étudiants ou du mouvement, mais de la police politique, c’est-à-dire à la solde de Jean Charest et des intérêts qu’il défend, qui courent dans nos rues depuis plusieurs semaines. Nous ne voyons aucune image dans les médias de masse de la brutalité policière et des arrestations arbitraires qui se produisent quotidiennement, qui sèment la colère ainsi que la révolte qui à leur tour mènent à des émeutes. Mais des images de cette colère et de cette révolte qui se traduisent par des gestes violents émanant d’une minorité, ils nous les tournent en boucle en s’assurant de bien rentrer dans la tête des gens l’idée que le mouvement est violent, extrême, anarchiste, communiste, voire même terroriste.

Je suis de celle qui se fait courir après et qui tente du mieux qu’elle peut d’échapper aux matraques, au poivre et aux gaz, soir après soir. Ceux qui me connaissent savent très bien que je suis pacifique, non-violente et loin d’être une terroriste. Je ne suis qu’une professeure, une mère, une femme, une citoyenne, de plus en plus indignée, qui se soucie de justice sociale, d’équité, de respect des droits et de la démocratie et de l’environnement… Bref qui se soucie de léguer un meilleur avenir à nos enfants. Et en tant que citoyenne, je tente de me faire entendre dans la rue, de la même façon que nos ancêtres ont fait pour gagner nos acquis sociaux. Pourtant, on me coure après sans discrimination. Je dois vous l’avouer, je suis traumatisée. Je n’ai pas d’autres mots pour qualifier ce que je vis depuis des semaines que ceux de terrorisme d’État. Ma vie ne sera plus jamais la même. On parle d’essoufflement du mouvement. Je crois plutôt que certains sont terrorisés et n’osent plus revenir. Et croyez-moi que je les comprends tout-à-fait.

Mais le comble de l’indécence s’est produit cette fin de semaine coïncidant avec les festivités du Grand-Prix. Des gens vêtus de leur plus beaux habits ont voulu profiter de ces festivités. Je ne leur en veux pas du tout et je les comprends. Il m’arrive aussi de sortir de temps en temps et de prendre du bon temps. Mais comment comprendre que certaines de ces personnes ont pu prendre plaisir et se divertir, attablées à leur terrasse, de voir des manifestants se faire violenter par l’anti-émeute présente en nombre disproportionné? Comment comprendre que certaines personnes circulaient à travers toute cette violence comme si rien n’avait lieu, comme si tout était «normal»? N’ont-ils point de capacité d’indignation?

En fait, je le comprends d’une certaine façon et le mets sur le compte de l’individualisme exacerbé qui ronge notre société. Sur l’individualisme dans lequel règne le chacun pour soi, le Me Myself and I, le Je Me Moi. Mais au delà de la théorie, mon coeur à bien du mal à comprendre que l’on puisse à ce point être individualiste. Évidemment, je sais bien que seule ma tête peut comprendre, mais elle ne peut empêcher mon coeur de saigner.

Déjà en 1840, Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, mettait en garde contre les dangers du despotisme dans les sociétés démocratiques: «Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie». Voilà! C’est ce à quoi j’ai assisté médusée cette fin de semaine. L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque.

Que l’on soit pour ou contre la grève, pour ou contre la hausse des droits de scolarité, rien ne justifie une telle répression. J’ai honte de certains de mes concitoyens complices par leur silence. Encore heureuse que le reste du monde nous admire.

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Rapport de circulation immédiat, 2

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Montréal, dimanche le 10 juin 2012. — « Le dimanche du Grand prix »

Départ : 13:35, Rosemont
Arrivée : 15:35, Rosemont

Objectifs :

  1. Aller y voir une fois de plus.
  2. Aller se faire voir, mais pas trop.

Depuis hier, j’ai lu cet article (qui doit circuler) dans Le Devoir sur l’attention policière accrue portée aux personnes portant un « carré rouge », et sur la « détention préventive et temporaire » de plusieurs.

Dans l’esprit d’une invitation militante à « aller en même temps au Grand Prix », j’entreprends tout de même, et pour une seconde fois, de :

  1. Mettre à l’épreuve la fluidité de la circulation contrôlée dans les transports en commun autour du lieu de « l’événement »; y relever lesdits contrôles; expérimenter les effets de la présence circulante.
  2. Intégrer un flux dirigé sans partager la direction; manifester ce non partage en y faisant autre chose—ici, lire et noter—, dont un titre cherchant à faire problème.

Attirail :

  1. De la guerre (Carl von Clausewitz [éd. abrégée et présentée par Gérard Chaliand; nouvelle trad. par Laurent Murawiec], Éditions Périn, Paris, 2006)
  2. Matériel de notation, dont un petit appareil photographique
  3. Titre de circulation/droit de passage
  4. À noter : aucun « carré rouge » épinglé, soit comme d’ordinaire; je porte toutefois un stylo rouge à la boutonnière (poche de chemise)

Feuille de route :

13:40 Autobus. Place assise. Faible fréquentation.

« Se cramponner à un Absolu, éluder les difficultés d’un trait de plume et s’obstiner en toute rigueur logique à toujours aller vers les extrêmes en y jetant chaque fois toutes ses forces, c’est n’édicter avec son trait de plume qu’une lettre morte, qui ne dit rien au monde réel. » (Clausewitz, p. 42)

J’ai noté depuis ce matin comment les bruits d’avion et ceux s’apparentant à des « explosions » sont remarquables ces jours-ci. Les chocs causés par le freinage de l’autobus sont surprenants selon une modalité similaire.

13:51 Station Joliette. Une voiture du SPVM à l’extérieur.

« Dès que les deux adversaires ne sont plus de purs concepts, mais des États et des gouvernement doués d’individualité, la guerre cesse d’être une idéalité, et devient plutôt le déroulement d’une action qui se développe sous l’effet de ses propres lois. C’est alors la réalité telle qu’elle se présente qui doit livrer les données permettant d’évaluer l’inconnu à venir. » (Clausewitz, p. 45)

13:56 Deux policiers sur le quai (moins que hier).

14:00 Direction Angrignon. Assez populeux. Place debout.

« 16. L’attaque et la défense sont de nature différente et de forces inégales, elles ne sont donc pas des pôles opposés. » (Clausewitz, p. 50)

14:06 Station Berri-UQAM. Aucun policier rencontré sur le quai, ni à l’étage au-dessus. Une dizaine d’agents du SPVM et une dizaine de la STM à l’étage de la rondelle.

14:10 Extérieur de la Grande Bibliothèque. Deux agents (SPVM). Un léger stress me travaille, connaissant ma destination.

14:15 Retour à l’intérieur. Comme hier, plus on approche du quai en direction de Longueuil, plus la présence policière est importante. Les gens avec des sacs se font demander de les ouvrir. Je dénombre une vingtaine d’agents (SPVM) sur le dernier palier avant le quai. Le stylo rouge semble attiré le regard de ceux et celles qui me croisent, mais après une « inspection » très rapide, le regard se détourne.

14:18 Direction Longueuil. Place assise. Deux agents par wagon.

« On est toujours plus enclin à surestimer la force de l’adversaire et à sous-estimer la sienne; la nature humaine est ainsi faite. Une appréciation imparfaite de la situation, avouons-le, contribue sérieusement à enrayer l’action militaire et à en modérer le principe. » (Clausewitz, p. 52)

« 20. Dès lors, il ne manque plus que le hasard pour faire de la guerre un jeu, et c’est ce qui se produit le plus fréquemment. » (Clausewitz, p. 53)

14:22 Débarquement insulaire. Très forte présence policière. Sortie autorisée différente que celle d’hier (autre côté). Présence impressionnante à l’extérieur, soit partout où peut se porter le regard, ou presque.

14:25 Je remarque, sous un arbre, un groupe de cinq jeunes dans la vingtaine avec deux policiers qui semblent remplir un rapport, l’un deux assis de côté sur un quatre-roues. Le son des formules 1 vibre à un rythme singulier, invariant par variations. Promenade.

14:40 Clausewitz à la Biosphère.

« Bien que notre entendement se sente toujours tenu d’aller vers plus de clarté et de certitude, notre esprit est néanmoins souvent attiré par l’incertitude. Plutôt que d’emprunter avec l’entendement les méandres étroits de l’investigation philosophique et de la causalité logique, afin de gagner, quoique à peine conscient de lui-même, des sphères où il se sent étranger et n’aperçoit aucun des objets qui lui sont déjà connus, il préfère s’attarder avec la force de l’imagination dans le domaine de l’accidentel et de la fortune. Au lieu de l’amère nécessité, il préfère se griser au royaume des possibles. » (Clausewitz, p. 54)

« 1. Mine : excavation pratiquée sous un ouvrage pour le faire sauter au moyen d’un explosif. (N.d.T.) » (Murawiec dans Clausewitz, p. 55, note 1)

14:46 Assis à une petite table à piquenique, j’aperçois deux filles arborant le carré rouge, marchant. L’une d’elles à un petit sac. Content de voir qu’elles peuvent circuler…! Plus loin, un policier lourdeau en « armure » marche d’un pas mou, seul. L’ « art public » de la Biosphère n’a probablement jamais été aussi bien gardé, si l’on en croit le son quasi constant de l’hélicoptère au-dessus de la région.

Je crains de moins en moins de me faire appréhender, étant dans un lieu où les policiers patrouillent rarement, et tout près des camions des médias. Remarque méthodologique : éviter que l’auto ethnographie ne tourne mal, soit en confidence, soit en confessions. Néanmoins : accalmie ressentie; le soleil plombe. Deux types de chaleur, donc.

14:51 Une autre fille avec carré rouge, avec deux garçons.

« Si le dessein est modeste, faible l’élan de l’enthousiasme dans les masses, celles-ci auront plutôt besoin d’être incitées à l’action que d’être retenues » (Clausewitz, p. 57)

14:58 Patrouille de trois policiers (SPVM) à cheval. Les chevaux ont un « masque », une visière protectrice. Les touristes sont curieux.

15:03 Je quitte les lieux. À l’entrée du métro, un haut gradé de la police donne une « conférence de presse ».

Sur les quais, une vingtaine de policiers (SPVM)

« Les forces armées doivent être détruites, c’est-à-dire être réduites à une condition où elles ne sont plus aptes à continuer la lutte. Dans ce qui suit, soulignons-le ici, quand nous parlons de ‘détruire les forces ennemies’, c’est uniquement en ce sens que l’expression doit être entendue. » (Clausewitz, p. 60)

15:07 Direction Berri-UQAM. Place assise. Environ six policiers (SPVM) dans le wagon de tête.

« Dans la réalité, avec l’incapacité à résister plus avant, il y a deux raisons de faire la paix. La première est l’invraisemblance de la victoire, la deuxième son coût trop élevé. » (Clausewitz, p. 62)

« Le bilan de l’énergie déjà dépensée et de celle qui reste à dépenser pèse d’un poids encore supérieur dans la décision de faire la paix. » (Clausewitz, p. 63)

15:15 Direction Honoré-Beaugrand. Debout. Fatigue en effet très marquée… Mais pourquoi? Elle semble disproportionnée par rapport à la teneur de ce que j’ai fait, c’est-à-dire une courte promenade et un peu de lecture.

« La troisième méthode est la plus importante en raison de la fréquence des cas où elle est applicable; elle consiste à user l’adversaire. Le terme n’est pas seulement choisi pour exprimer la chose en un mot, mais parce qu’il exprime pleinement ce qu’il veut dire, et qu’il est moins figuré qu’il n’y paraît au premier regard. Dans le concept d’usure au cours du combat entre l’épuisement progressif des forces physiques et de la volonté causé par la durée de l’action. » (Clausewitz, p. 65)

15:25 Station Joliette. Deux policiers (SPVM) à l’extérieur, aucun à l’intérieur. Direction Saint-Michel. Place assise.

« Si nous voulons durer plus longtemps que l’adversaire dans le conflit, nous devons nous contenter d’objectifs modestes, car, de nature, les objectifs ambitieux coûtent plus cher que les modestes; l’objectif le plus modeste que nous puissions nous fixer est l’autodéfense simple, c’est-à-dire un combat dénué de dessein positif. On y disposera de moyens relativement supérieurs et l’issue sera mieux assurée. Jusqu’où peut aller cette démarche négative? À l’évidence, pas jusqu’à une passivité complète, car endurer n’est plus combattre. La résistance est une activité, dont le but est de détruire une grande quantité de forces adverses au point de forcer l’ennemi à abandonner ses buts. C’est à cela que tend chaque action isolée, et c’est en cela que consiste le caractère négatif de notre intention.

Incontestablement, chacune des actions menées dans le cadre de cette intention négative n’a pas un rendement aussi important qu’une action positive, si toutefois elle était réussie. Mais c’est là que gît la différence : la première réussit plus facilement et offre donc plus de sécurité. Ce qu’elle perd en efficacité par action, elle le rattrape dans le temps, c’est-à-dire dans la durée. C’est ainsi que le dessein négatif, en quoi consiste le principe de la simple résistance, est également le moyen naturel de surpasser l’adversaire dans la durée, c’est-à-dire de l’user.

[…] Si le dessein négatif, soit l’allocation de tous nos moyens à la simple résistance, occasionne une supériorité dans le conflit, et si celle-ci suffit à contrebalancer la supériorité quantitative de l’adversaire, la simple durée du conflit suffira alors à forcer l’adversaire à dépenser ses énergies au-delà de ce que permet son objectif politique—ce qui le contraindra à l’abandonner. On voit ainsi comment l’usure de l’adversaire comprend la plupart des cas où le faible résiste au fort. » (Clausewitz, pp. 65-66)

15:35 Arrivée. Je découvre, via Twitter, que je ne suis pas le seul à être allé me promener pour lire aujourd’hui.

Je découvre aussi que plusieurs « arrestations préventives » ont eu lieu, peu avant que je me trouve sur l’île, et probablement pendant (dans Le Devoir et La Presse).

17:15 Ces lignes écrites.

Principal enseignement pratique :

On sent physiquement le stress lié aux chances accrues de l’arbitraire policier.

Le Rapport de circulation immédiat 1 est aussi disponible.

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Rapport de circulation immédiat, 1

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Montréalsamedi le 9 juin 2012. — « Le samedi du Grand prix »

Départ : 14:00, Rosemont
Arrivée : 16:30, Rosemont

Objectifs :

  1. Aller y voir.
  2. Aller se faire voir.

Dans l’esprit d’une invitation militante à « aller en même temps au Grand Prix », j’entreprends en effet de :

  1. Mettre à l’épreuve la fluidité de la circulation contrôlée dans les transports en commun autour du lieu de « l’événement »; y relever lesdits contrôles; expérimenter les effets de la présence circulante.
  2. Intégrer un flux dirigé sans partager la direction; manifester ce non partage en y faisant autre chose—ici, lire et noter—, dont un titre cherchant à faire problème.

Attirail :

  1. Violence et civilité (Étienne Balibar, Éditions Galilée, Paris, 2010)
  2. Matériel de notation
  3. Titre de circulation/droit de passage
  4. À noter : aucun « carré rouge » épinglé, soit comme d’ordinaire

Feuille de route :

14:08 Circulation fluide dans l’autobus. Place assise.

« La cruauté n’est pas seulement une violence ‘extrême’, elle est une violence qui peut passer sans médiation de formes ultra-naturalistes et anonymes, semblant procéder de la force même des ‘choses’, dépersonnalisée dans ses sources comme dans ses objets, à des formes où l’intentionnalité devient paroxystique, voire se tourne contre ses propres auteurs ou ‘sujets’, et où la dimension suicidaire voisine étrangement avec la compulsion criminelle » (Balibar, p. 87)

14:13 Station Joliette. Un véhicule de police à l’extérieur.

14:16 Un total de quatre policiers (SPVM) sur les quais du métro.

« La logique de la société civile produit inévitablement une classe croissante d’individus qui ne sont pas simplement menacés de pauvreté, ou d’injustice, mais qui sont tout simplement ‘de trop’. C’est là le comble de l’irreprésentable, parfaitement réciproque : la société n’est plus représentable pour cette classe qui ne peut plus y voir la source de son existence; cette classe n’est plus représentable pour la société, qui ne sait littéralement plus qu’en faire. Elle doit donc disparaître… » (B. Ogilvie, cité par Balibar, p. 89)

14:20 Direction Angrignon. Trafic léger. Debout.

« Avec cette ‘pression fantastique de l’a-subjectivité’, nous sommes clairement aux antipodes de tout relation de pouvoir, telle que Foucault se proposait de la théoriser en insistant sur son caractère dynamique, potentiellement réversible. Nous sommes aussi en un lieu où—temporairement peut-être, mais toute la difficulté réside précisément dans l’indétermination de cette temporalité,  dans la durée sans fin prévisible de cette situation à la fois massive et critique, plus ou moins aisément cantonnée dans certaines régions de la planète—la revendication du droit à la politique est devenue dérisoire. » (Balibar, pp. 91-92)

14:27 Station Berri-UQAM. Un minimum de quatre policiers (SPVM) par quai. Au moins dix policiers à l’étage de la ligne orange. Près de la rondelle, une autre dizaine (dont officiers; chemises blanches et épaulettes), en plus d’agents de la STM (nombreux).

14:33 Extérieur. Rien à signaler. Sauf : « C’est plus ça la démocratie… », à l’entrée de la Grande Bibliothèque.

14:35 Intérieur. Superviseurs SPVM. Patrouilles. À mesure qu’on descend vers la ligne jaune, le nombre de policiers augmente. Une douzaine, plus un chien. « On avance, s’il vous plaît! »

14:39 Direction Longueuil. Presque personne sur les quais. Place assise.

14:45 Parc Jean Drapeau. Sortie accélérée. Une douzaine de policiers (SPVM), un chien, une douzaine d’agents (STM). Marche à l’extérieur. Peu de gens à la sortie. Promenade autour de la station.

14:50 Une foule semble quitter vers le métro. À la clarinette, « Get Back! » des Beatles.

14:54 Retour vers l’intérieur. Entrée légèrement ralentie. Au moins 200 personnes. Facilitation du passage par vérification préalable des titres de transport. Une vingtaine de policiers (SPVM). Voix forte répète : « On avance, on circule! » Principalement vers Montréal. Rubans orange pour orienter les gens sur les quais.

14:56 Direction Longueuil. Place assise. Une dizaine de policiers (SPVM) sur les quais. Un policier dans le wagon.

« Et de citer tous ces exemples de voisinage angoissant entre la jouissance et la brutalité qui nous sont désormais trop familiers, sans qu’il soit bien certain pour autant que nous en ayons exactement saisi la portée, ou que nous comprenions ce que signifier leur récurrence au cœur de la ‘civilisation’. » (Balibar, p. 94)

15:00 Station Longueuil/Université de Sherbrooke. Une trentaine de policiers dans la station, à divers étages. À noter : obligation de sortir (impossibilité de repartir dans l’autre sens sans payer). Café filtre, acheté au dépanneur, bu à une table.

15:07 Beaucoup de circulation de petits groupes de policiers (SPVM et Longueuil). Une policière passe : « …je suis contente de revenir sur le shift de jour, j’aime l’équipe… mais je suis rentrée dans la police pour faire de la police, pour faire du terrain tu sais… »

« Force est ici de constater aujourd’hui qu’après la chute du nazisme on s’est beaucoup trop précipité à affirmer que de tels excès ne pourraient surgir qu’une fois dans l’histoire de l’humanité, ou du moins qu’ayant une fois atteint leur paroxysme, ils ne pourraient plus se reproduire en raison de l’horreur qu’ils inspireraient (alors que sans doute cette horreur est infiniment voisine d’une fascination). » (Balibar, p. 96)

15:15 Des policiers mangent. Réflexion : Une station comme celle-ci, avec son campus, est essentiellement un centre d’achat, aujourd’hui patrouillé avec ce qui semble être une attention accrue. S’y sent-on alors plus en sécurité que d’ordinaire? Qui commettrait un méfait ici, aujourd’hui, un vol par exemple, sinon qui manquerait cruellement d’information (hors de la bulle médiatique), mais également de pensée tactique du moment—et ainsi, si « méfait » il y avait, ne serait-il pas d’autant plus effrayant, quoique rapidement détecté?

« Soumettre d’abord l’analyse du philosophique à la rigueur de la preuve, aux chaines de la conséquences, aux contraintes internes du système : articuler, premier signe de pertinence, en effet. Ne plus méconnaître ce que la philosophie voulait laisser tomber ou réduire, sous le nom d’effets, à son dehors ou à son dessous (effets ‘formels’ – ‘vêtements’ ou ‘voiles’ du discours – ‘institutionnels’, ‘politiques’, ‘pulsionnels’, etc.) : en opérant autrement, sans elle ou contre elle, interpréter la philosophie en effet. Déterminer la spécificité de l’après-coup philosophique – le retard, la représentation, la réaction, la réflexion qui rapportent la philosophie à ce qu’elle entend néanmoins nommer, constituer, s’approprier comme ses propres objets (autres ‘discours’, ‘savoirs’, ‘pratiques’, ‘histoires’ etc.) assignés à résidence régionale : délimiter la philosophie en effet. Ne plus prétendre à la neutralité transparente et arbitrale, tenir compte de l’efficace philosophique, et de ses armes, instruments et stratagèmes, intervenir de façon pratique et critique : faire travailler la philosophie en effet. L’effet en question ne se laisse donc plus dominer ici par ce que la philosophie arraisonne sous se nom : produit simplement second d’une cause première ou dernière, apparence dérivée ou inconsistante d’une essence. Il n’y a plus, soumis d’avance à la décision philosophique, un sens, voire une polysémie de l’effet. » (Présentation de la collection La philosophie en effet, Édition Galilée; troisième de couverture)

15:22 Portant visiblement l’habit, ou du moins la livrée (le noir) et le maintien (la pilosité), mais n’étant pas un de ces moines- (de ce type aujourd’hui recherché, je suppose), un certain stress se fait néanmoins sentir. Toujours regardé par les agents qui passent. Réflexion : ai-je du temps à perdre? Soit. Avec plaisir et diligence. Le risque serait de l’ordre de l’automatisation de la surveillance, qui pourrait présumer de l’habit pour croire y voir un moine. Interrogation silencieuse : n’est-il pas suspect de prendre son temps, précisément, ici et maintenant, et ce pour rien d’autre que cela et ceci—ces notes, ces mots? L’autre risque est probablement de type paranoïaque, en effet, soit d’y voir effectivement ce qui s’affiche explicitement : une traque consciente et affutée, monitoring perspicace et committed. Qu’en est-il effectivement? La préoccupation principale semble être d’enfin pouvoir quitter. La bière au bord de la piscine en banlieue, un si beau samedi, en soirée, en se félicitant très probablement de ne pas devoir être présent au centre-ville en armure et sous le stress imposé par une foule committed. S’il y a foule, ici, ou plutôt circulation assez fluide quoique constante, son intentionnalité—pour peu qu’elle en ait une qui soit le moindrement unitaire, justement—n’est évidemment pas antagonique, ni même attentive à l’ensemble, à l’atmosphère générale.

« Je me souviens toujours d’une conversation […] à Pontevedra en 1992 […] avec un philosophe de Zagreb […] : après qu’il nous eut expliqué que l’essence de la ‘philosophie croate’ était la résistance à l’impérialisme serbe, nous lui avions demandé de quelle façon se différenciait un Serbe d’un Croate. ‘Chacun sait ce qu’il est’, nous répondit-il. ‘Mais, objectâmes-nous, que faites-vous des (nombreux) enfants de couples ‘mixtes’, serbo-croates?’ ‘Ils doivent choisir.’ ‘Et s’ils ne le peuvent, ou ne le veulent?’, insistâmes-nous. ‘Alors ils ne sont rien.’ Nous aurions voulu lui rappeler quelques cas historiques dans lesquels ceux qui ‘ne sont rien’ ont le mauvais goût d’être là quand même, et ce qui leur était advenu. Mais à quoi bon? » (Balibar, p. 98, note 1)

15:30 Sortie à l’extérieur. Environ six policiers (SPVM et Longueuil).

15:38 Entrée et passage payant. Direction Berri-UQAM. Fouilles de sacs par des agents de la STM. Policiers (SPVM) sur les quais, plus trois ou quatre par wagon. Très peu de gens. Place assise.

« C’est justement le fonds commun des idéologies de la modernité incarné dans une représentation du progrès à laquelle le libéralisme donne son expression ‘dominante’ qui se trouve remis en question par certains des ‘évidences’ de la mondialisation actuelle (c’est-à-dire, tout à la fois, des nouveautés qu’elle produit, et des contradictions ou des violences très anciennes dont elle accroît la visibilité, en tant que régime nouveau de communication et de circulation des images). » (Balibar, p. 101)

15:44 Station Parc Jean Drapeau. Foule parsemée. Aperçu : un policier avec mégaphone, mais non utilisé. Une quinzaine de policiers sur les quais.

15:48 Station Berri-UQAM. Quais de la ligne jaune vides, ou presque. Ligne verte : quais pleins, en particulier vers Angrignon.

15:55 Direction Honoré-Beaugrand. Place debout.

« C’est précisément le fait de conférer une ‘signification universelle’ à la violence (au bout du compte la signification d’indiquer la ‘différentielle’ du temps historique lui-même) qui permet de poser par avance la convertibilité de la violence politique – au risque de dénier, de marginaliser et d’assigner comme un simple résidu ‘empirique’ toutes les formes de violence, si massives, si durables, si insupportables soient-elles, qui demeurent irréductibles à une telle universalisation. » (Balibar, p. 104)

16:06 Station Joliette. Toujours quatre policiers. Une dame parle aux deux qui sont à l’extérieur : « J’ai jamais vu ça, des policiers ici comme ça… »

17:30 Ces lignes écrites.

Principal enseignement pratique :

Impossible d’aller jusqu’à Longueuil et de revenir sans payer un passage à la société de transport de Longueuil. Je suggère de se contenter du Parc Jean-Drapeau.

Le Rapport de circulation immédiat 2 est aussi disponible.

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Portfolio: la manufestation du 7 juin 2012 vue par Mathieu Gagnon

Le 7 juin 2012 a eu lieu une nouvelle manufestation (manifestation nue) dans le cadre de la grève des étudiants québécois contre la hausse des droits de scolarité. Cette manufestation s’est tenue en parallèle avec le début des événements du Grand Prix de la Formule 1 du Canada. Mathieu Gagnon partage avec nous quelques images de cette manufestation.

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Student* contro il “Grand Prix du Canada”: C’é anche chi ricorda Carla Verbano

Di Davide Pulizzotto | Université du Québec à Montréal

Qui a Montréal l’estate è alla porte e con essa i grandi avvenimenti sportivi. Qui non saranno però gli Europei di Calcio a riempire le colonne del giornale, bensì il Gran premio di Formula Uno. Questo fine settimana, infatti, le monoposto sfrecceranno sul circuito Gilles Villeneuve di Montréal per la 42° edizione del Grand Prix du Canada; in assoluto l’evento più importante in termini economici dell’estate montréalese. Nonostante gli avvisi e le intimidazioni per mezzo stampa del Governo del Québec, gli student* e i militant* della Clac (convergenze des luttes anticapitalistes) hanno svolto con determinazione e tenacia le già annunciate manifestazioni di perturbazione contro il Gran Premio. Con la stessa passione alcun* militant* italian* hanno voluto ricordare mamma Verbano con questo cartello: “A Montréal con Carla e Valerio nel cuore: per una connessione internazionale delle lotte”. Il ricordo di una compagna, per molti e molte una vera e propria amica, non è venuto a mancare neanche qui in questo Québec antifascista in rivolta.

Già alcuni giorni fa, la direzione del circuito aveva annullato la serata di introduzione al gran premio, a causa delle minacce di perturbazione. Il cocktail di introduzione, però, si è svolto lo stesso, anche se a porte chiuse. Gli invitati e le invitate allora hanno potuto godere di una zona rossa severamente controllata dalla polizia, che gli ha assicurato il lauto martini dry da 25.000 dollari. Il patron Ecclestone però si difende con l’arma mediatica della beneficenza: i profitti della serata andranno agli ospedali della città. Poi ha continuato dicendo : “noi siamo qui per il bene economico di Montréal, siamo qui per una buona causa. Non capisco molto le ragioni degli studenti. Da quello che mi hanno detto, anche se l’aumento della retta universitaria passasse, i quebecchesi pagherebbero comunque molto meno che i londinesi!”

Dopo questa dichiarazione arrivano anche le lezioni di filosofia politica dal’ex pilota Jacques Villeneuve, che durante una intervista alla LaPresse ha rispolverato tutti gli argomenti steriotipati del borghese depoliticizzato : “non capisco queste continue manifestazioni, durano ormai da troppo tempo. Gi student* dovrebbero fermarsi, perchè queste proteste stanno costando una fortuna alla città e a tutti quanti (facendo rifermento alla diminuzione degli acquisti dei biglietti per il Gran Prix e alla prevista minore affluenza turistica). Dicono di prendere i soldi dal governo, ma da dove vengono questi soldi? E allora dicono di tassare di più i ricchi, ma non capiscono che poi i ricchi vanno a vivere in un altro paese. Noi invece viviamo in una democrazia: abbiamo votato un partito che è andato al governo. Se non ci piace il loro operato, quando saremo chiamati alle urne, voteremo per qualcun’altro. Questi student* reclamano la libertà ma invece la impediscono a molti altri (riferendosi agli student* che dello sciopero importa poco e vorebbero continuare la propria sessione universitaria). Dovete ritornare a scuola!”. Tutto ciò stizzando l’occhio alla modella a seno semi scoperto che ha accompagnato il “saggio” pilota durante le sue interviste, e forse anche dopo. Riluttante!

È in questo contesto che le manifestazioni sono cominciate, intorno alle 17.00, e sono state dichiarate illegali, intorno alle 17.01, a causa degli effetti della legge manganello (legge speciale 78). Oltre alla manifestazione serale, tenutasi per la 43esima volta consecutiva, si sono svolte sia iniziative mediatiche, come la “manifestazione nudista”, sia eventi più radicali, come quelli della Clac, sia azioni dirette di vario tipo. Così dopo un paio d’ore di guerriglia urbana, non eccessivamente violenta, tra militant* e polizia, la giornata si conclude con una serie di arresti di massa, di cui 38 stati di fermi confermati per violazione di regolamenti municipali e in virtù del Codice Criminale. Ricordiamo per dovere di cronaca che sono 2984 gli arrestati dall’inizio della moblizzazione. Tuttavia possiamo registrare alcuni risultati importanti, che vanno al di là della semplice, se pur importante, risonanza mediatica.

Infatti, nonostante tutte le prime pagine dei giornali di Montréal sarano dedicate alla Formula Uno e agli “incomprensibili ostili studenti”, la vera nota positiva è rappresentata dalla grande voglia di lottare che si percepisce nelle strade e nelle assemblee, dalla grande voglia di ricordare il passato e di valorizzare le esperienze positive, dalla grande voglia di abbattere questo sistema capitalistico e, con esso, qualsivoglia forma di fascismo.

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