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Les riches

Par Dalie Giroux, philosophe en résidence au OFFTA | texte publié une première fois sur le site du OFFTA

Propos composé à partir de l’analyse d’un ensemble d’interventions souvent anonymes dans un débat en ligne sur la question du droit, ou non, qu’ont les pauvres de critiquer les riches – les citations des intervenants sont citées textuellement, sans corriger ni la langue ni la syntaxe.

 

Premièrement : de l’entre-possession des riches et des pauvres

les richesLe riche est un personnage éternel, une « figure ». Et, toujours, il est la chose des pauvres. Comme la princesse qui accouche, comme le pape qui va aux toilettes, et comme le yabe qui séduit les tites filles, le riche fait partie de l’univers des gens d’en bas.

Ainsi, quand les pauvres s’adressent aux riches, ils le font toujours sous le mode de l’interpellation publique (« eille, l’gros, pour qui tu te prends? », ou, à haute voix, à la ronde : « l’as-tu vu, l’cochon, dans l’beurre? »). Toujours sous le mode de l’interpellation, c’est normal, puisque les riches ne se tiennent pas aux mêmes places que les pauvres. Comme disait un gars qui en a plein le cul, « Avez-vous pensé qu’il a peut-être acheté une île pour avoir la paix des gens comme vous? ». Il faut crier pour qu’un riche nous entende.

Et peut-être que c’est pour cette raison que nous ont été proposés les parlements et la télévision et les zones d’interactivité – des scènes publiques où l’on fait, comme on dit, « société ». Pour faire croire aux pauvres qu’ils parlent avec les riches, pour faire croire aux riches qu’ils doivent quelque chose aux pauvres.

Et on veut bien y croire, que les gens d’en bas sont avec les gens d’en haut, et que les gens d’en haut appartiennent aux gens d’en bas. Certains veulent y croire. Ils leur demandent de payer de l’impôt, ils disent aux riches, à « leurs » riches, de rendre ce qu’ils ont reçu, de partager, de ne pas dilapider leur fortune en jouissance personnelle comme les tyranneaux de La Boétie, avec des filles livrées dans des gâteaux géants, de la drogue chimique à volonté, des potlatch de gazoline, et des travailleurs qui gagnent juste assez pour maintenir leur marge de crédit, et ce, pendant que le pauvre monde fait la file à la banque alimentaire et va dans les cocktails faire le beau pour les producteurs.

Nous sommes convaincus, nous les pauvres, et nous voulons les convaincre, eux les riches, que nous sommes ENSEMBLE. Un individu qui se présente sous le pseudonyme de Pour la collectivité demande : « et qu’arrive-t-il si, pendant l’apocalypse que s’imagine M. Laliberté, alors qu’il se retrouve sur son île sécuritaire avec sa famille, un bateau de migrants se pointe? ».

Le bateau de migrants, c’est nous, les pauvres. On veut accoster sur les rives de la richesse et les riches font semblant qu’ils ne nous connaissent pas. Ben voyons, tu nous reconnais pas? C’est nous! On est nés dans le même hôpital! On est allés à l’école ensemble! T’as minouché plusieurs de nos petites sœurs! On a servi le canard pis les pommes de terre duchesse à tes noces! Nos enfants travaillent pour toé!

Les pauvres s’estiment en quelque sorte riches de leurs riches. Les pauvres, la fois qu’on a signé le contrat social (tsé, cette fois-là…), ils avaient compris que les riches étaient du monde comme eux-autres, avec eux-autres – c’est pourquoi ils se permettent de les interpeller, parfois, dans l’espace public : eille, l’gros…

Et parfois, on dirait que les pauvres sont exaspérés – parce que les riches n’écoutent pas. Alors les pauvres portent des jugements sur les riches, comme, parfois, on juge nos amis, nos parents, nos collègues, nos concitoyens et les actrices à la télé. Logixca dit : « On ne peut que souhaiter du bien à Guy Laliberté et ceux qui le côtoient. C’est un Québécois qui a le goût que les choses bougent et pour ça, il a un certain capital de sympathie mais ses actions, au plan fiscal, en disent long sur son opinion de ses concitoyens. »

Il reste que, des fois, les pauvres sont tannés de se faire charrier – ils ont le sentiment que les riches sont riches sur leur dos, et qu’ils doivent quelque chose de leur richesse aux pauvres.

Les riches font leurs affaires, ils leur parlent de leurs affaires, ils les embarquent dans leurs affaires, ils leurs demandent de voter des lois en faveur de leurs affaires et d’acheter leurs patentes à gosse, et leurs affaires, constamment, les concernent, les impliquent, les réquisitionnent, les bousculent, les organisent, les ébahissent, leur demandent participation, approbation et admiration. Non pas : qui m’aime me suive, mais bien : tu vas me suivre pis c’est toute.

 

Deuxièmement : des mauvais affects

Comme les riches ne répondent jamais aux pauvres quand les pauvres interpellent les riches, il y a toujours quelques hordes de pauvres pour venir à leur défense – « ces pauvres qui aiment trop » – un bon vieux sujet de sociologie politique.

Les pauvres qui aiment les riches sont très fâchés contre les pauvres qui critiquent les riches – ils trouvent que les pauvres sont juste des jaloux et des incapables (d’être riches). Marco Polo demande à la ronde : « tout le monde envie les milliardaire et les juges pourquoi??? Parcequils peuvent vous acheter à crédit? Cela vous insulte? », et Les tartistes, devant l’argument que les riches dans le mauvais usage de leur richesse finissent par voler la richesse publique, s’écrient : « Un vol??? Encore un qui veut sa place au soleil mais ne peut l’atteindre … Qcois mou attitude molle , je me souviens .. De rien ….tel est la devise ». (Notons ici le glissement entre pauvres et Québécois.)

Ils trouvent que les pauvres sont vraiment pauvres (il n’y a pas, pour eux, de pauvres riches) et ne peuvent parler qu’à partir d’une situation fondamentale, la leur, de manque. Les pauvres qui aiment les riches se trouvent vraiment, vraiment pauvres, et ils trouvent que c’est de leur propre faute s’ils sont vraiment pauvres, et ils trouvent que si tu t’en plains, c’est que tu ne te sens pas suffisamment coupable d’être pauvre – ils trouvent même souvent que les pauvres qui ne se trouvent pas si pauvres puisqu’ils prennent la parole, puisqu’ils trouvent que les riches sont un peu pauvres dans leurs manières, puisqu’ils se permettent d’interpeler publiquement les riches sur leur pauvreté, ils trouvent que ces pauvres-là méritent d’être punis. Alors ces pauvres pénitents traitent les pauvres insolents de jaloux, de mous, ils leurs offrent leur pitié, ils leurs disent, en gros, de fermer leur gueule, parce qu’ils ne sont après tout que des pauvres.

Ils ont l’air de trouver qu’il n’y a pas assez de souffrance dans le monde, et ils se donnent la mission purificatrice d’en exercer un petit montant personnel. Les pauvres pénitents sont au moins, on peut le dire, riches de ressentiment.

Ils trouvent même que les riches, encore plus qu’eux-mêmes, ont le droit d’exercer de la violence sur les pauvres. François, un pauvre, dit à un autre pauvre : « Combien d’emploi as tu créé toi. Guy 5000 dans le monde entier. Pas si mal Guy. Quand tu aura créé autant d’emploi […] tu pourra cracher sur Guy. » La création d’emploi donne le droit de cracher sur les autres – les pauvres eux, n’ont pas le droit. La contribution économique est récompensée, dans ce système symbolique, par un droit d’exercer la cruauté.

Nous existons, de toutes façons, nous les pauvres, à travers nos riches – sans eux nous ne sommes rien, et pour cela, ils ne doivent jamais être inquiétés de leur richesse : « si une personne comme Guy Laliberté réussi et créer des milliers d’emplois et au québec et fait briller notre province….bien il mérite l’argent qu’il a » (Alexandre). Encore une fois : fermez vos gueules, les pauvres.

À celui qui veut s’en prendre à un de « nos riches », eux qui nous font exister, eux qui ont droit de nous cracher dessus pour cette raison, Johanne R. rappelle ceci : « Il a fait sa fortune tranquillement, souvenez-vous du début […], s’était pas facile. Et maintenant qu’IL a réussi on lui tombe dessus…. franchement, laissons donc vivre les riches à leur manière. À moins que l’on devienne communiste/socialliste… comme à Cuba ou l’ancienne URSS. Nous sommes un pays qui permet à tous de devenir riche ou presque, et bien vivre. Lâchez les obligations de faire çi et ça parce que l’on est chanceux dans la vie. »

Les riches (les « chanceux dans la vie ») atteignent même un statut d’impunité tellement nous leur sommes redevables, c’est la marque, du point de vue du manque et de l’autoflagellation des pauvres, des sociétés libres : « D’ailleurs il vous doit quoi Guy…. Sweet f$@:$ all! Only the strong survive and fight for your fight … » C’est la version hallucinatoire du contrat social : chacun pour soi. Les riches sont intoxiqués et les pauvres au bord de l’inanition – ils divaguent ENSEMBLE.

Les riches, on pourrait même dire, sont comme les Monsieurs, et les pauvres qui critiquent les riches, les pauvres insolents, sont comme les Madames. Les pauvres pénitents, eux, sont les enfants de ce couple. Triade freudienne, dimension sexuelle des rapports entre le haut et le bas. Ainsi, apeuré, bébé Marco Polo dit à Maman l’insolente : « Continue à vouloir dénigrer Mr et un jour tes enfants vont s’en rendre compte que vous êtes de mauvaise foi. Mme et que Mr a une limite tout de même à vouloir donner sa montagne d or (et c’est comprenable). » Bébé pauvre prend pour papa riche et rapporte maman insolente à la Gestapo. Pipi, lolo, dodo.

Et finale de cette moralité du manque : il y a quand même un échappatoire à l’enfer du manque – c’est la Bonne Nouvelle qui est répandue parmi les pauvres (et c’est vraiment une bonne nouvelle, parce que c’est les riches qui nous l’ont dit au parlement et à la télévision et dans la zone interactive). Parole de l’évangile selon Stéphanie : « Personne n’est obligé à être à quelque part. Y’en a d’autre cirque ou y’en a d’autres emploies. » Parole de l’évangile selon Jean P. : « … nous sommes sur une planète ou tous a droit faire ce qui veux de son argent si tu veux patager ton argent libre a toi mais écoeuré pas les autres et pour être riche c est a la portée de tous suffit de s enlevé les doigts du nez et du cul […]. »

 

Post-scriptum

J’ai essayé d’enlever mes doigts de mon nez et de mon cul, et je me suis retrouvée assise sur une montagne d’or. Vous penserez à ça pour le financement de la culture…

 

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Lettre de Guy Laliberté – droit de réplique

Par Guy Laliberté, en réponse à la lettre de Sarah Berthiaume publiée il y a deux semaines.

Sarah,

Je crois que j’aurais mieux aimé lire de la poésie qu’on trouve habituellement dans les messages des bouteilles à la mer. Mais il faut croire que, de nos jours, au nom de la liberté d’expression, les messages sont moins éloquents et arrivent plus rapidement à destination, avec en prime des opinions et des commentaires de toutes sortes.

J’ai lu ta lettre à plusieurs reprises. J’ai aussi lu tous les commentaires. C’est bien mal me connaître que de croire que je n’allais pas répondre. Par principe, je respecte la personne qui prend le temps de m’écrire. J’ai toujours répondu ou, à tous le moins, envoyé un accusé de réception aux gens qui m’écrivent. Je lis tout ce que je reçois. Mais tu dois déjà savoir cela puisqu’il semble qu’il doit y avoir peu de choses de moi et de ma vie qui ne t’interpellent pas de manière négative.

Alors je choisis de répondre publiquement sachant très bien qu’avec ma gueule de riche, mon compte en banque de riche et mon train de vie de riche, il n’y a absolument rien que je puisse dire qui soit intelligent, vrai ou même gentil. Nous, « les riches », on n’est pas des « gentils ». On ne veut surtout pas partager nos sous, viande à chien!

Nous, les « riches », on ne pense pas aux autres, au collectif, ni à la planète. Nous, les « riches », on devrait se faire construire une planète, ou peut-être une île, sur laquelle on pourrait se tenir ensemble et se dire comment on est chanceux d’être riches.

J’ai lu ta lettre à plusieurs reprises parce que je cherchais, avec beaucoup d’espoir, le projet collectif qui t’animait. Je me disais que peut-être ce mépris, cette déprime, cet écœurement étaient rattachés à une idée, à un projet que tu voulais partager, ou peut-être même à quelque chose que j’aurais fait à un moment ou à un autre. Eh bien non, mon défaut est celui d’être riche et, en plus, ton opinion sur moi est uniquement basée sur des portions d’entrevues. Même pas une brève rencontre, même pas une demande de rencontre. Juste comme ça, parce qu’un matin de mai 2015, tu t’es levée en te disant « assez, c’est assez! Ce maudit néo-Séraphin bling bling est trop riche! » C’est quand même fascinant. Alors je voudrais tout de même t’éclairer sur quelques sujets qui ont visiblement fait « grandir ton mépris ».

Commençons par Saint-Bruno-de-Montarville, la ville de mon adolescence et la ville où habitent mes parents. Mon havre de paix au Québec. Effectivement, j’ai une belle maison, mais pas de terrains de tennis. J’ai aussi choisi d’acheter, avec mon sac en jute avec le signe de piastre dessus, beaucoup des terrains autour du parc justement pour m’assurer que le parc demeure un parc. Mon « achat » visait la préservation d’une faune et d’une flore superbes, accessibles à tous. Je voulais aussi éviter le développement sauvage d’un lieu paisible. Les adolescents d’aujourd’hui et de demain pourront en profiter à leur tour et rêver à leur avenir dans un endroit vert et protégé.

Et puis il y a la légende de mes partys de F1. Une légende que, je l’admets, j’ai entretenue volontairement parce que cela servait l’objectif visé. Cet objectif était très simple : faire découvrir nos idées créatives et démontrer nos talents d’organisateur d’événements uniques. Ça a marché… et même très bien. Les personnes « riches » et moins « riches » qui y participaient n’assistaient pas à ces folles nuits de débauche que le public a choisi de retenir. L’esprit de mes fêtes est très simple : réunir dans un même lieu des gens d’origine, d’opinion et de statut différents. Provoquer des échanges entre les participants et provoquer les sens. Pour y arriver, nous faisons preuve d’imagination et de théâtralité. Nous créons des environnements parfois romantiques, parfois poétiques, mais toujours pour la mise en valeur de la beauté, des humains, hommes ou femmes, et de notre monde. Le tableau « filles livrées comme des pizzas » ne cadre pas du tout avec notre démarche. S’il y a une chose que ma mère m’a apprise à un jeune âge, c’est bien le respect des femmes. Le respect tout court.

Au sujet de mon apolitisme, c’est un choix volontaire et personnel. Je l’assume pleinement. Au fil des ans, j’ai connu plusieurs politiciens de tous les partis politiques tant au niveau fédéral, provincial que municipal. Mes critères personnels pour la politique font en sorte que je ferai toujours un choix en vue d’opter pour l’option la moins pire, et non l’idéale, et non pas en fonction des individus, mais bien des options politiques. Je choisis donc de ne pas choisir et d’accepter le choix de la majorité. Je trouve cela très simple : un choix libre. J’ai toujours dit que je vis d’abord dans un quartier, une ville, une province, un pays, mais aussi sur une planète. Je considère que ma citoyenneté est mondiale et je continue à rêver d’un monde sans frontières, sans guerre. Est-ce utopique? Peut-être… mais tu ne m’empêcheras pas de souhaiter de voir cela de mon vivant et de le souhaiter à mes enfants.

Pour le Cirque du Soleil, nous avons choisi, dès le début, d’être apolitiques. Cela ne nous a jamais empêchés de travailler avec tous les niveaux de gouvernement. Oui, nous avons reçu de l’aide à nos débuts avec des contrats et des subventions, mais dès que nos activités sont devenues rentables, j’ai retourné le chèque de subvention qui nous avait été donné. Nous n’en avions pas besoin et nous préférions en faire profiter d’autres artistes, auteurs et dramaturges qui en avaient certainement plus besoin que nous. C’était en 1990. En 31 ans, nous n’avons jamais retiré nos drapeaux du haut de nos mâts de chapiteaux : le drapeau du Canada et du Québec y flottent librement partout dans le monde. Nous sommes fiers de nos origines et nous les affichons sans obligation. Devrais-je maintenant avoir honte d’avoir contribué au succès commercial du Cirque du Soleil qui, je le rappelle, fait vivre 4000 personnes puisque nous réussissons à vendre 12 millions de billets à chaque année?

Aussi, ces insinuations au sujet d’évasion fiscale sont fausses et totalement gratuites. Nous respectons les lois mises en place par les législateurs. De prétendre que le Cirque du Soleil ne contribue pas à la fiscalité canadienne avec son siège social international et ses 1400 emplois directs (et autant en emplois indirects) est franchement insultant. Et cela vaut aussi à l’égard de mes finances personnelles!

Je ne reviendrai pas sur l’histoire du Cirque. Je crois que celle-ci n’est pas contestée, du moins, je l’espère. Mais j’aimerais tout de même rappeler que nous avons fait des choix qui n’ont pas toujours été faits dans une logique commerciale. Le choix de s’installer dans le quartier Saint-Michel, par exemple. Un quartier mal aimé, oublié, caché. Un quartier défavorisé. Les gens de ce quartier sont probablement ceux pour qui j’ai le plus de respect. Non seulement ils nous accueillent, mais ils nous accompagnent. Ils sont fiers de notre fierté d’être leurs voisins. Et nous sommes fiers aussi que ce quartier soit devenu l’un des plus importants pôles des arts du cirque dans le monde. Être voisins implique que l’on se respecte. On respecte notre vie communautaire. On y participe et on entretient cette relation librement et respectueusement. J’imagine que cela ne fait pas partie de ta vision de collectif, mais pour moi, oui. Parce que mon jardin est le jardin de mon voisin, je vais en prendre soin comme il prend soin du sien, et ainsi de suite; la roue tourne!

Aussi, il y a 30 ans, les arts du cirque n’étaient pas reconnus au Québec. Les amuseurs publics dépendaient des revenus versés dans leurs chapeaux. Sans le Cirque du Soleil, des troupes comme Cirque Éloize ou les 7 doigts de la main n’auraient jamais pu vivre de leur art. La TOHU n’aurait jamais existé dans Saint-Michel, et l’École nationale de cirque aurait probablement encore un financement précaire. Nous avons travaillé avec plus de 250 créateurs du Québec avec qui nous avons partagé nos projets et notre « richesse ». Mais c’est pas collectif, ça. C’est juste des affaires commerciales. Ça pue le commerce.

Il ne me reste qu’à parler de mon fameux voyage dans l’espace. Force est d’admettre que tu as compris ce message. Effectivement, c’était un voyage pour sensibiliser à la cause de l’eau. Que tu y crois ou non ne change en rien l’objectif visé et atteint. En 2009, le Cirque du Soleil allait faire son entrée en Russie, un marché important. Mon entraînement pendant 5 mois en Russie m’a permis de lancer une vaste campagne de visibilité pour le Cirque du Soleil. La Fondation ONE DROP avait à peine 2 ans. La visibilité obtenue par cette mission spatiale, avec plus de 500 millions de dollars, a permis d’établir la notoriété de ONE DROP quasi instantanément et de mettre en œuvre des projets plus rapidement. Et tu crois que les Bono, Shakira et Gilberto Gil de ce monde ont tous participé à cette aventure parce qu’ils voulaient contribuer à mon gros fantasme de mégalomane? Il faudrait que tu voyages un peu, Sarah, et en profite pour prendre l’air. Tu verrais peut-être le monde d’un autre œil.

Je vois aussi que ce que tu qualifies de « logique survivaliste » est finalement l’amour que je porte envers mes proches, mes amis et ma planète, et que même ça « t’écœure ». Si je suis ta logique, il ne faudrait pas que j’essaie de construire un havre, un noyau pour assurer le bien des miens? Il ne faudrait pas que j’investisse dans un projet qui est respectueux de l’environnement et qui protègera des centaines d’espèces d’arbres et de fleurs contre une menace bien réelle? Que je ne devrais pas me soucier de la manière dont on développe ces projets récréotouristiques afin de protéger à la fois l’environnement et les habitants de la région? Je devrais acheter, me cacher, exploiter et souhaiter qu’une épidémie ou une catastrophe naturelle arrive pour me rayer de la terre une fois pour toutes! Fini Séraphin bling-bling!, pis tant qu’à y être, Donalda aussi!

Est-ce que mon argent contribue à mon bonheur? La réponse est oui. Est-ce que mon argent est la seule condition pour atteindre mon bonheur? La réponse est non. C’est aussi ce que j’inculque à mes 5 enfants. 80% de ma « richesse » ne leur reviendra pas. Cet argent « sale » profitera à des fondations. Cet argent « sale » profitera à des investissements dans un portfolio d’entreprises soigneusement sélectionnées pour leurs valeurs humaines, sociales et environnementales. C’est quoi cette logique : parce que je suis riche, je n’ai plus le droit à une conscience sociale sans que l’on me traite d’hypocrite? Et toi, Sarah, est-ce que l’on te questionne sur tes dons? À qui tu donnes? Combien? Pourquoi? Et surtout, est-ce que ce sont des causes valables? Collectives? Justes? À quel montant au juste « mes manifestations ostentatoires de mon indécente richesse deviennent un prétexte humanitaire à cinq cennes »? Quelle est ta référence pour juger du bien-fondé de ma générosité? De mon argent? Du nombre de personnes que je peux aider et qui elles sont? Un peu de rigueur, Sarah.

Ta lettre me fait réfléchir. Non pas sur ma situation personnelle, mais beaucoup plus sur une réaction telle que la tienne. J’essaie sincèrement de comprendre. Comment une si petite minorité, un si petit groupe de gens peuvent autant mettre des bâtons dans les roues. Cette minorité de gens qui fait rejaillir ce malaise profond du Québec face à la richesse. Cela me dépasse. Heureusement que vous êtes minoritaires. Les gens que je rencontre au dépanneur ou au café ne me parlent pas de ça. Ils me parlent d’espoir et de rêves et je me permets de continuer à rêver… heureusement, c’est gratuit pour tous, et je ne risque pas d’être jugé sur cela!

Sarah, en terminant, je suis d’accord avec certains des commentaires à la suite de ta lettre, qui confirment que ce ne sont pas des propos de jalousie. La jalousie impliquerait que tu souhaites avoir ce que j’ai. Ce n’est pas le cas. Ton profond manque de respect et ton mépris à mon égard, ça, je ne te le souhaiterais jamais. Je ne souhaite ça à personne, d’ailleurs. Ça fait pas avancer les choses.

Tu vas jusqu’à me souhaiter du mal, aussi petit soit-il, avec un coup de soleil sur le coco. Souhaiter du mal n’est pas un projet de société très porteur. Moi je souhaite du bien… à tout le monde, toi inclusivement.

J’aurais tant aimé lire ton message dans la bouteille « de liqueur » qui aurai été porteur d’un grand projet de société, rassembleur et collectif. Malheureusement, ta bouteille a coulé.

Sans rancune,

Guy Laliberté

 

P.S. : Dans les commentaires que j’ai lus, j’ai vu qu’il y a des gens qui prétendent que nous empêchons nos employés de se syndiquer. Désolé, mais mon pacte social à moi a toujours été de laisser le libre choix à mes employés. Le libre choix de me parler directement ou indirectement, autant dans les moments d’euphorie que dans les moments difficiles. J’ai aimé mon monde, et je me suis senti aimé. C’est à cela que j’ai carburé. Et Vincent (que je pense bien reconnaître), j’ai toujours respecté le leader que tu représentais, ta force de caractère et ton culot… ce serait bien que tu puisses te souvenir de ces moments-là aussi.

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Lettre à Guy Laliberté

Par Sarah Berthiaume, présentée lors de la kermesse du OFFTA sous le thème « être riche », le 14 mai 2015 aux Jardins Gamelin.

Montréal, le 14 mai 2015

 

Cher Guy Laliberté,

 

Je t’envoie cette lettre roulée dans une bouteille de liqueur, en espérant que la houle du Pacifique, par je ne sais quel miracle, l’amènera jusqu’à toi. Je sais qu’elle a sans doute plus de chance de finir dans l’estomac d’une baleine ou d’aller grossir le septième continent de plastique, mais je prends quand même une chance parce que ce que j’ai à te dire est important.

Sache d’abord que je ne suis pas ta plus grande fan. Je peux même dire que je questionne chacun des éléments qui jalonnent ton parcours et qui font de toi le multimilliardaire que tu es.

Ta grosse baraque et tes terrains de tennis flanqués au beau milieu du parc national du mont Saint-Bruno où j’allais marcher, adolescente.

Tes partys légendaires de la F1, genre de délires orgiaques avec, entre autres fantaisies, des filles livrées comme des pizzas pour satisfaire les plus gourmands de tes invités.

Le cash de ton cirque dans les paradis fiscaux du Luxembourg.

Ton apolitisme décomplexé. Tes déclarations chocs: « Je n’ai jamais voté de ma vie, sauf pour moi-même! » « Je suis citoyen de la planète! »

Et ton fameux voyage dans l’espace, qui est, on peut se le dire, un gros fantasme mégalomane patiné en entreprise humanitaire. Aller se crosser dans l’espace est une chose. Prétendre le faire pour sensibiliser les gens à la saine gestion de l’eau potable en est une autre.

Bref, toutes ces petites choses qui faisaient grandir mon mépris pour toi n’étaient qu’un avant-goût de ce que j’allais ressentir en lisant cet entrefilet dans le journal, un beau jour de 2012 :

laliberteGuy Laliberté, disait l’article, a acheté une petite île à l’est de Tahiti, en Polynésie française. Baptisée Nukutepipi, l’île sera transformée en refuge sécuritaire pour lui, sa famille et ses amis. « À cause de tout ce qui se passe dans le monde, je me suis dit que ça pourrait peut-être être l’endroit –si jamais – il y a une épidémie, une guerre globale, où je puisse emmener ceux que j’aime, ma famille »

Je te savais déjà pas trop porté sur le collectif. Mais là, franchement, c’est à un autre niveau.

Comprends-moi bien : ça n’est pas tant le fait que tu achètes une île qui me fâche. Tu n’es ni le premier, ni le dernier, à faire ça. À pousser la logique débile qui veut que l’argent permette de tout acheter, même un bout d’océan, de terre, avec ses arbres, ses fleurs, ses animaux, qui, après tout, n’appartiennent à personne et donc ne sont pas à vendre.

Non, c’est ta logique survivaliste qui m’écœure.

Rien ne me déprime plus que cette manière que tu as de t’extraire du monde comme si, déjà, tout était voué à l’échec. Comme s’il ne valait même pas la peine d’essayer de faire quelque chose, pour ne pas que cette guerre globale ou cette épidémie dont tu parles, survienne. Ni voter, ni militer, ni réfléchir, ni investir dans quoi que ce soit d’autre que toi-même. Comme si tu avais pilé assez de cash pour, en fin de compte, ne plus appartenir à ça. Ne plus dépendre de ça. Ne plus faire partie de la société.

Comme si finalement, tu étais assez riche pour être au-dessus de la vie.

Et tu en rajoutes une couche en soulignant que sur ton île, « tout sera entièrement écologique ».

C’est vraiment rassurant de savoir que lorsque la planète sera déchirée par une guerre globale ou que tout le monde sera contaminé par une mutation de l’Ebola, ton empreinte écologique sera maintenue à zéro, grâce à ton vermicompost et à tes panneaux solaires.

Tout le monde peut crever! Toi et ton nombril, au moins, aurez la conscience tranquille.

Et le plus beau, c’est que malgré toute la complaisance et la supériorité dont tu fais preuve, tu réussis quand même à être un « modèle de réussite québécoise » et à susciter l’admiration, voire la sympathie. Non seulement tu repousses les limites de la décence en justifiant chacune des manifestations ostentatoires de ton indécente richesse par un prétexte humanitaire à cinq cennes, mais en plus, tu incarnes quelque chose comme une fierté nationale.

Vraiment, c’est malhonnête. Vraiment, ça m’écœure.

Mais je t’écris quand même, parce que je dois parler de la richesse et que tu m’apparais comme quelqu’un avec qui il est bon de régler des comptes.

Je ne te servirai pas des maximes hippies « d’argent qui ne fait pas le bonheur ». Je ne suis pas naïve à ce point. Je sais bien, que cet argent fait ton bonheur à toi. Mais cet argent, pour moi, n’est pas de la richesse. C’est un magot. Un pactole. Un gros sac en jute avec un signe de piastre dessus. Une montagne d’or sur lequel tu es assis et dont tu fais profiter ta cour. Tu es un genre de néo-Séraphin bling bling (Tu seras content, d’ailleurs, d’apprendre qu’ils sont en train d’en tourner le 60e remake qui devrait sortir l’hiver prochain sur les ondes de Radio-Can.)

Ce qui m’apparaît en t’écrivant cette lettre, c’est que si l’argent donne du pouvoir et de la liberté, la richesse, elle, devrait s’inscrire dans quelque chose de plus large et de collectif. Ainsi, nous ne devrions pouvoir dire que nous sommes riches que si nous sommes ensemble.

Et quand je parle d’être ensemble, je ne parle pas seulement d’être avec notre famille et nos amis. Je ne parle pas de profiter en gang d’un tout inclus à l’écart du monde où on peut siroter des pina colada bio-équitables. Je parle d’être ensemble comme peuple, comme collectivité, comme société.

Je parle d’unir nos forces pour construire quelque chose. Quelque chose comme un projet dans lequel on pourrait se reconnaître et qui donnerait aux gens l’envie de participer. Pas d’aller se crisser sur une île déserte avec des panneaux solaires.

Je parle de contribuer. D’y mettre un peu du sien. À la mesure de ses moyens.

Ce que, visiblement, tu n’as pas du tout l’intention de faire.

Donc sur ce, Guy, je te souhaite de profiter de ton île, et pourquoi pas, de pogner un crisse de gros coup de soleil sur le coco.

Bien à toi,

 

Sarah Berthiaume

 

Sarah Berthiaume est comédienne, elle est aussi l’auteure des pièces Disparitions (Dramaturgies en Dialogue 2009, Théâtre du Double signe de Sherbrooke 2012), Villes Mortes (salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui 2011, finaliste pour le prix Michel Tremblay 2011), P@ndora (production du Youtheatre, printemps 2012) et Les Orphelins de Madrid (production du Petit Théâtre du Nord, été 2012). Sa pièce Yukonstyle a été présentée en France pour la première fois en lecture à Limoges, sous la direction d’Armel Roussel, dans le cadre de l’Imparfait du Présent, lors du Festival des Francophonies 2011, et reprise au Théâtre du Rond-Point à Paris en février 2012.

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