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L’épisode de la tour de Babel: quelques traductions anciennes et contemporaines

Par René Lemieux, Montréal

L’épisode de la tour de Babel réfère à un passage de la Genèse où est donné la raison pour laquelle il y a une multitude de langues dans le monde. Il est dit que Dieu aurait puni les hommes, qui autrefois ne parlaient qu’une langue, auraient voulu atteindre les cieux en construisant une tour, et ce, pour se donner «un nom». Voici l’original en hébreu (tradition massorétique) et quelques traductions du passage (chapitre 11, versets 1-9), la première du Rabbinat (1899), la deuxième de la Bible du roi Jacques (1611), la troisième de Louis Segond (1874), la quatrième d’André Chouraqui (publication à partir des années 1970) et la dernière d’Henri Meschonnic (2002):

א וַיְהִי כָל-הָאָרֶץ, שָׂפָה אֶחָת, וּדְבָרִים, אֲחָדִים

ב וַיְהִי, בְּנָסְעָם מִקֶּדֶם; וַיִּמְצְאוּ בִקְעָה בְּאֶרֶץ שִׁנְעָר, וַיֵּשְׁבוּ שָׁם

ג וַיֹּאמְרוּ אִישׁ אֶל-רֵעֵהוּ, הָבָה נִלְבְּנָה לְבֵנִים, וְנִשְׂרְפָה, לִשְׂרֵפָה; וַתְּהִי לָהֶם הַלְּבֵנָה, לְאָבֶן, וְהַחֵמָר, הָיָה לָהֶם לַחֹמֶר

ד וַיֹּאמְרוּ הָבָה נִבְנֶה-לָּנוּ עִיר, וּמִגְדָּל וְרֹאשׁוֹ בַשָּׁמַיִם, וְנַעֲשֶׂה-לָּנוּ, שֵׁם: פֶּן-נָפוּץ, עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ

ה וַיֵּרֶד יְהוָה, לִרְאֹת אֶת-הָעִיר וְאֶת-הַמִּגְדָּל, אֲשֶׁר בָּנוּ, בְּנֵי הָאָדָם

ו וַיֹּאמֶר יְהוָה, הֵן עַם אֶחָד וְשָׂפָה אַחַת לְכֻלָּם, וְזֶה, הַחִלָּם לַעֲשׂוֹת; וְעַתָּה לֹא-יִבָּצֵר מֵהֶם, כֹּל אֲשֶׁר יָזְמוּ לַעֲשׂוֹת

ז הָבָה, נֵרְדָה, וְנָבְלָה שָׁם, שְׂפָתָם–אֲשֶׁר לֹא יִשְׁמְעוּ, אִישׁ שְׂפַת רֵעֵהוּ

ח וַיָּפֶץ יְהוָה אֹתָם מִשָּׁם, עַל-פְּנֵי כָל-הָאָרֶץ; וַיַּחְדְּלוּ, לִבְנֹת הָעִיר

ט עַל-כֵּן קָרָא שְׁמָהּ, בָּבֶל, כִּי-שָׁם בָּלַל יְהוָה, שְׂפַת כָּל-הָאָרֶץ; וּמִשָּׁם הֱפִיצָם יְהוָה, עַל-פְּנֵי כָּל-הָאָרֶץ

 

Bible du Rabbinat:

1 Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables.

2 Or, en émigrant de l’Orient, les hommes avaient trouvé une vallée dans le pays de Sennaar, et s’y étaient arrêtés.

3 Ils se dirent l’un à l’autre: « Çà, préparons des briques et cuisons-les au feu. » Et la brique leur tint lieu de pierre, et le bitume de mortier.

4 Ils dirent: « Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel; faisons-nous un établissement durable, pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre. »

5 Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils de l’homme;

6 et il dit: « Voici un peuple uni, tous ayant une même langue. C’est ainsi qu’ils ont pu commencer leur entreprise et dès lors tout ce qu’ils ont projeté leur réussirait également.

7 Or çà, paraissons! Et, ici même, confondons leur langage, de sorte que l’un n’entende pas le langage de l’autre. »

8 Le Seigneur les dispersa donc de ce lieu sur toute la face de la terre, les hommes ayant renoncé à bâtir la ville.

9 C’est pourquoi on la nomma Babel, parce que là le Seigneur confondit le langage de tous les hommes et de là l’Éternel les dispersa sur toute la face de la terre.

 

Bible du roi Jacques (Authorized King James Version):

1 And the whole earth was of one language, and of one speach.

2 And it came to passe as they iourneyed from the East, that they found a plaine in the land of Shinar, and they dwelt there.

3 And they sayd one to another; Goe to, let vs make bricke, and burne them thorowly. And they had bricke for stone, and slime had they for morter.

4 And they said; Goe to, let vs build vs a city and a tower, whose top may reach vnto heauen, and let vs make vs a name, lest we be scattered abroad vpon the face of the whole earth.

5 And the LORD came downe to see the city and the tower, which the children of men builded.

6 And the LORD said; Behold, the people is one, and they haue all one language: and this they begin to doe: and now nothing will be restrained from them, which they haue imagined to doe.

7 Goe to, let vs go downe, and there cōfound their language, that they may not vnderstand one anothers speech.

8 So the LORD scattered them abroad from thence, vpon the face of all the earth: and they left off to build the Citie.

9 Therefore is the name of it called Babel, because the LORD did there confound the language of all the earth: and from thence did the LORD scatter them abroad vpon the face of all the earth.

 

Louis Segond:

1 Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots.

2 Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear, et ils y habitèrent.

3 Ils se dirent l’un à l’autre: Allons! faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment.

4 Ils dirent encore: Allons! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.

5 L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes.

6 Et l’Eternel dit: Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté.

7 Allons! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres.

8 Et l’Eternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre; et ils cessèrent de bâtir la ville.

9 C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Eternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Eternel les dispersa sur la face de toute la terre.

 

André Chouraqui:

1 Et c’est toute la terre, une seule lèvre, des paroles unies.

2 Et c’est à leur départ du Levant,

ils trouvent une faille en terre de Shin‘ar et y habitent.

3 Ils disent, l’homme à son compagnon:

«Offrons, briquetons des briques! Flambons-les à la flambée!»

La brique est pour eux pierre, le bitume est pour eux argile.

4 Ils disent: «Offrons, bâtissons-nous une ville et une tour,

sa tête aux ciels, faisons-nous un nom

afin de ne pas être dispersés sur les faces de toute la terre.»

5 IHVH-Adonaï descend pour voir la ville et la tour

qu’avaient bâties les fils du glébeux.

6 IHVH-Adonaï dit: «Voici, un seul peuple, une seule lèvre pour tous!

Cela, ils commencent à le faire. Maintenant rien n’empêchera pour eux tout ce qu’ils préméditeront de faire!

7 Offrons, descendons et mêlons là leur lèvre

afin que l’homme n’entende plus la lèvre de son compagnon.»

8 IHVH-Adonaï les disperse de là sur les faces de toute la terre:

ils cessent de bâtir la ville.

9 Sur quoi, il crie son nom: Babèl,

oui, là, IHVH-Adonaï a mêlé la lèvre de toute la terre,

et de là IHVH-Adonaï les a dispersés sur les faces de toute la terre.

 

Henri Meschonnic:

1 Et ce fut toute la terre langue une

Et paroles unes

2 Et ce fut dans leur voyage vers l’orient

Et ils trouvèrent une vallée au pays de Chin’ar et là ils s’établirent

3 Et ils dirent l’un vers l’autre allons faisons blanchir des briques blanches et flambons pour la flambée

Et la brique blanche pour eux fut la roche et la boue rouge pour eux fut l’argile

4 Et ils dirent allons construisons-nous une ville et une tour et sa tête dans le ciel et faisons-nous un nom

Sinon nous nous disperserons sur la surface de toute la terre

5 Et Adonaï descendit voir la ville et la tour

Que construisaient les fils de l’homme

6 Et Adonaï dit si le peuple est un et la langue une pour eux tous et cela ce qu’ils comment à faire

Et maintenant ne pourra être retranché d’eux rien de ce qu’ils méditeront de faire

7 Allons descendons et là embabelons leur langue

Qu’ils n’entendent pas l’un la langue de l’autre

8 Et Adonaï les dispersa de là sur la surface de toute la terre

Et ils cessèrent de construire la ville

9 Sur quoi elle s’appela du nom de Babel parce que là Adonaï embabela la langue de toute la terre

Et de là Adonaï les dispersa sur la surface de toute la terre


Sources:

Original (tradition massorète) et traduction française du Rabbinat: «בְּרֵאשִׁית/Genèse», traduction sous la direction du Grand-Rabbin Zadoc Kahn, 1899, disponible en ligne. On peut aussi y trouver la lecture audio du passage en hébreu.

Traduction de la Bible du roi Jacques: «Genesis», 1611, disponible en ligne.

Traduction de Louis Segond: «Genèse», 1874, extrait disponible en ligne (avec commentaire).

Traduction d’André Chouraqui: «Entête», édition de 1987, extrait disponible en ligne.

Traduction d’Henri Meschonnic (en collaboration avec Régine Blaig): «Au commencement», dans Les Tours de Babel. Essais sur la traduction, Mauvezin, Éditions Trans-Europ-Repress, 1985, p. 9-13.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Forainisation et rétrotraduction (en supplément)

Par René Lemieux, Montréal

Je me permets ici de donner quelques éléments contextuels à un texte publié sur Trahir par Simon Labrecque. Le problème que pose Labrecque est paradigmatique de celui posé par tout travail de retraduction, au sens d’un retour dans la langue d’origine de concepts forgés dans cette langue – on pourrait parler de « rétrotraduction », d’un retour à une origine supposée.

Les termes anglais « foreignization » et « domestication » ont été conçu par Lawrence Venuti au début des années 1990. Ils étaient pourtant bien connus des lecteurs francophones puisque des concepts assez similaires, mais pas encore normalisés, pouvaient avoir cours et faire compétition, notamment les termes « annexion, naturalisation, ethnocentrisme » pour le premier, « dépaysement » pour le second (chez Henri Meschonnic), ou encore « éthique, décentrement » pour le second terme (par exemple chez Antoine Berman). Lorsque nous travaillions à la traduction de l’article du Handbook of Translation Studies, une participante au chantier « Traduire les humanités » a suggéré une distinction devenue canonique en français, et qui provient de Jean-René Ladmiral : « traduction cibliste » pour le premier (au sens où elle cible la culture d’arrivée), « traduction sourcière » pour le second (au sens où elle prend sa source dans la culture de départ). Tous ces exemples sont bien connus en français et auraient permis au lecteur francophone de la traduction de comprendre aisément les concepts, et même de faire le lien entre le texte traduit et ses propres connaissances encyclopédiques de la traductologie telle qu’elle se fait en français. Deux problème se posaient alors : 1) le texte mentionne explicitement Venuti, et seulement lui – sauf pour la « source » de cette distinction chez l’herméneute théologien romantique Schleiermacher (donc, peut-on supposer, l’auteur du texte ne veut pas lier la distinction vénutienne, ou encore ne sait pas qu’une bonne partie de la réflexion de Venuti se fait en parallèle avec la traductologie française); 2) le sens de cette distinction conceptuelle vise à promouvoir une traduction éthique qui remette en question le type dominant de traduction dans notre société, qui est celui de la domestication. Retraduire pour que le lecteur francophone soit à l’aise avec les concepts aurait eu pour effet de domestiquer le texte, donc de trahir en quelque sorte son esprit, celui de proposer une manière de traduire nouvelle, celle de la « forainisation », justement.

Lorsque nous avions travaillé la traduction de ce texte, nous avions consulté la seule autre traduction disponible du texte, elle est en arabe. Le titre de la traduction est « التوطين والتغريب » [al-tuṭīn wal-taghrīb] : « التوطين » [al-tuṭīn] peut signifier « établissement, rétablissement, peuplement, acclimatation » et « التغريب » [al-taghrīb], de l’adjectif « الغربية » [al-ghrabīa] (situé à l’ouest), signifie « occidentalisation ». La décentralisation, l’étrangéisation ou la forainisation est conçue alors comme ce qui devient occidental. Ce petit exemple montre non seulement que les deux concepts vénutiens sont intimement reliés au sens qu’une culture se donne, mais qu’ils touchent surtout à ce cœur de la culture, à la fois ce sur quoi elle se base dans son identité (domestication ou, pourquoi pas, acclimatation), mais aussi aux directions (sens) de sa construction (par rapport à un autre « étranger », « forain » ou « occidental »).

Lee Wen, Dog Man Domesticate, Göteborg, Suède, performance de 2009.

Lee Wen, Dog Man Domesticate, Göteborg, Suède, performance de 2009.

Le problème soulevé par Labrecque est intéressant également en ceci qu’il pose le problème de la rétrotraduction de la traductologie. De prime abord, la traductologie demeure paradoxalement une discipline encore peu traduite. Une de ses difficultés est la valeur accordée évidemment à la langue (qui devient source et rempart pour la conceptualisation), mais aussi à l’aspect métalinguistique des mots employés (pour reprendre la distinction de la speech-acts theory, celle entre la mention et l’usage) : en traductologie, mais aussi ailleurs, on n’utilise pas seulement des mots, on les mentionne, c’est-à-dire qu’on leur donne un caractère excentré par rapport à l’usage dit « normal » des mots. Mentionner un mot, c’est parler de lui, plutôt que de l’utiliser pour parler des choses. Si on veut bien prendre sérieusement la rétrotraduction, c’est-à-dire de ne pas feindre une antériorité artificielle d’un quelconque « signifié transcendantal », on s’aperçoit qu’elle force la supplémentarisation du texte avec des explications – ou toujours plus de « signifiants » : notamment la note de bas de page. Il est intéressant de voir que le petit texte de Labrecque ait suscité un commentaire par Simon Levesque qui propose l’adjectif « féral » duquel pourrait se former « féralisation », c’est-à-dire un retour, pour un animal domestiqué, à la nature, au monde « sauvage » (qui ne va pas sans lien avec l’« étranger »). Le terme n’est peut-être pas tout à fait conforme à la foreignization de Venuti, mais il pourrait bien conceptualiser la rétrotraduction que forainisation performait, c’est-à-dire de dé-domestiquer un mot devenu peut-être trop commun dans la discipline. C’est aussi là que ce trouve la force de la rétrotraduction : promouvoir une écriture en supplément qui demande de repenser ces mots qu’on utilise peut-être trop couramment.

Supplément de supplément au risque de la suppléance, la traduction qui supplée l’original, lui-même un commentaire d’un auteur qui traduit peut-être des termes français se supplée d’une notation en bas de page qui demande un supplément explicatif dans un blogue, pour ensuite être suppléé par un commentaire, lui-même suppléé par le présent texte : le supplément, honni dans notre culture, permet aussi de continuer à penser en dehors d’une origine fixe, elle-même très souvent une fiction utile pour domestiquer et clore de ce qui se risquerait à la dissémination joyeuse et frivole. La note de bas de page, au cœur du texte de Labrecque, est particulièrement intéressante dans sa forme parce qu’elle est le lieu pour que le traducteur ou la traductrice, se faisant visible, explique le problème de la traduction du mot, mais aussi compense l’un ou l’autre des problèmes qu’il ou elle aurait entr’aperçus. La note de bas de page – mais aussi la préface ou même l’intervention directement dans le texte par des crochets – devient un ajout, un surplus, pour que le poids suppléé d’un côté de la balance arrive à atteindre un équilibre. Or ce « supplément » est toujours en surplus, et la logique économique d’un mot pour un mot n’apprécie pas cet en trop qui risque à tout moment d’entamer la simplicité d’un texte que l’on voudrait rapidement lu. Comme civilisation – car il s’agit d’un mode d’être civilisationnel –, il faut s’observer soi-même lisant une traduction pour comprendre comment notre culture n’arrive pas à prendre une traduction (un texte, ou même un mot ou une locution) pour ce qu’elle est, y compris un objet quasi-autonome qui mérite une investigation. On veut lire rapidement sans embarras. L’intervention du traducteur ou de la traductrice, c’est-à-dire le moment où il ou elle devient visible, redonne au texte lu son véritable caractère de supplémentarité qu’on préférerait ne pas sentir. « Ça sent la traduction », entend-t-on parfois, probablement parce que c’en est une. La forainisation, ou tout autre mot pour la désigner, est cette volonté de briser la trop grande confiance qu’une culture peut avoir d’elle-même pour la forcer à aller au-dehors – ou pourquoi pas de se libérer d’une domestication qui la rendrait apathique.

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Traduire Henri Meschonnic, ou Traduire en résistance

Par Pier-Pascale Boulanger | Université Concordia

Ce texte est conjointement publié avec le Laboratoire de résistance sémiotique.

Ceux qui se sont prêtés à la lecture des essais d’Henri Meschonnic en auront tiré une leçon de persévérance. Et pour cause : les phrases fleuves, la parataxe, les enfilades de virgules et les pronoms aux référents ambigus font tous obstacle à une lecture fluide et facile. C’est que la pensée de Meschonnic résiste aux idées reçues sur la traduction et le langage en résistant d’abord à la langue. J’ai décidé de traduire vers l’anglais l’essai Éthique et politique du traduire qu’il a publié en 2007 parce que ses idées pourtant percutantes sur la traduction littéraire sont rarement citées dans la sphère traductologique américaine, où j’ai l’impression que la poétique du traduire commence avec Lawrence Venuti.

Très rapidement, je me heurte à la question de la lisibilité et au dilemme qu’elle soulève. Dois-je traduire Meschonnic contre lui-même en un « anglais correct », c’est-à-dire fluide, pour maximiser la réception, mais produire un contresens épistémologique de 175 pages? Ou dois-je rendre sa parole, aussi disruptive soit-elle, au risque d’agacer le lectorat cible et de mettre en péril la réception de son texte?

J’ai décidé de prendre le risque de traduire en résistance. La résistance, c’est une langue, ça? Non, en fait, c’est un discours. Ma stratégie de résistance était guidée par l’idée que traduire un livre traitant de traduction devait être un acte résolument performatif. C’était devoir mettre en pratique la théorie, mais ce pari a soulevé bien des questions sur la manière de lire – la mienne, celle de l’éditeur et celle du lectorat cible (fantasmé, bien sûr, puisqu’on se l’imagine). Ces différents prismes de lecture ont posé des problèmes d’écriture, où se sont jouées les questions éthiques et politiques mêmes dont traite l’essai et qui mettent en cause les automatismes de lecture et les conventions de traduction.

Selon Meschonnic, la traduction est révélatrice de la force du langage et des limites qui lui sont imposées au nom (ou au non) de la correction linguistique. À force de corriger, comme on corrige la vue, on finit par ne plus remarquer qu’on porte des lunettes, un prisme. Et c’est peut-être ce qui fait dire à Meschonnic que l’œil est sourd, « c’est l’oreille qui voit » (2007 : 62)[1]. Pour lui, les traducteurs ont tendance à ne pas écouter ce qu’un texte fait – sa manière de dire -, tout affairés à leur démarche herméneutique consistant à saisir la charge sémantique contenue dans les mots du texte. Cette manie, Meschonnic la dénonce vivement : « Tout ce qu’ils peuvent traduire, c’est ce que dit ou ce qu’a l’air de dire un énoncé, pas ce que fait, ce que vous fait, un système de discours » (2007 : 84). Bien sûr, il faut rendre le propos du texte, mais pas seulement, car celui-ci est porté et prend son sens par des valeurs qu’il faut découvrir dans chaque texte. Dans Éthique et politique du traduire, ces valeurs étaient la syntaxe heurtée, la répétition, les entorses grammaticales, le lexique paronymique, les néologismes, le sarcasme et les jeux de mots. L’écoute (l’attention prêtée aux manières de dire du texte) et l’éthique sont solidaires : « L’éthique, c’est ce qu’on fait de soi, et des autres. C’est un agir, et c’est faire de la valeur » (2007 : 19).

J’ai fait l’expérience de cette écoute transformatrice lorsque j’ai dû traduire le syntagme « sens du langage », qui pouvait se rendre par « meaning of language » ou « sense of language ». Si je m’étais fiée à l’aire sémantique des mots, j’aurais choisi la première solution. Or, à bien écouter ce que l’essai dit, j’ai constaté, de justesse, qu’il s’agissait de réunir en un mot – « sens » – deux réalités : la valeur sémantique du langage et la capacité du traducteur à entendre sa dimension sensorielle. Avoir le sens du langage comme on a le sens des couleurs, le sens du rythme ou le sens de l’orientation. Il y a une expérience du corps qui est en jeu et qui permet de capter l’intensité affective du discours. Encore faut-il oser rendre cette intensité, au risque de produire un texte qui sera mal vu ou mal entendu. C’est dans ce risque que réside la portée politique du traduire. Qu’il s’agisse d’un poème, d’un roman ou d’un essai, l’écoute et le risque sont les mêmes.

Comme je suis traductrice, mais aussi traductologue, j’ai consigné et analysé mes problèmes de traduction dans l’article « Traduire la théorie du traduire de Henri Meschonnic, ou traduire en résistance ». Il paraîtra bientôt dans Traduire-écrire : histoire, poétique(s), anthropologie. Arnaud Bernadet (dir.), ENS Éditions, collection « Signes », Presses de l’École Normale Supérieure de Lyon. J’y explique la stratégie que j’ai adoptée pour rendre ce que j’ai nommé la poétique de la résistance, cette écriture qui agit radicalement sur la langue pour faire à la fois la force et la difficulté de l’essai de Meschonnic. Mais je fais un détour par l’impératif de la fluidité, qui est érigée en étalon de lisibilité, et je montre son incompatibilité avec l’écriture résistante de Meschonnic.


[1] Toutes les citations renvoient à Éthique et politique du traduire d’Henri Meschonnic, Éditions Verdier, 2007.

Résumé de la communication prononcée lors du premier atelier de chercheurs du chantier de recherche « Traduire les humanités » (Laboratoire de résistance sémiotique), le 30 octobre 2013 à l’Université Concordia, à propos de sa traduction de l’essai Ethics and Politics of Translating d’Henri Meschonnic (John Benjamins Publishing Co., 2011).

Ce texte est aussi disponible en format pdf sur la revue Trahir.

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Traduire Meschonnic en anglais – entretien avec Pier-Pascale Boulanger

Pier-Pascale Boulanger est professeure agrégée à l’Université Concordia (Montréal). Elle a traduit en anglais Ethics and Politics of Translating d’Henri Meschonnic (Amsterdam, John Benjamins, 2011).

Par René Lemieux et Caroline Mangerel, Montréal

Henri Meschonnic offre-t-il une critique des traductions? Si oui, comment pourrait-on qualifier cette critique et comment s’inscrit-elle dans l’économie générale du discours traductologique contemporain dans le monde francophone?

Quand on dit « critique de la traduction », tout de suite on pense à Antoine Berman. Il ne faut pas oublier qu’Antoine Berman a étudié sous la direction d’Henri Meschonnic, ils sont liés. J’aimerais plus intervenir sur critique de la traduction, c’est peut-être plus le sens de votre question, la traduction au sens de la manière traditionnelle dont elle est enseignée et pratiquée. Peut-être que traditionnelle n’est pas le bon mot, mais en tout cas, l’approche herméneutique d’un texte, c’est-à-dire qu’on découvre le sens d’un texte et on reporte, on rend le sens d’un texte et « sens » ici est compris ou est entendu au sens du contenu sémantique des mots tel qu’on le trouve dans les dictionnaires. Ça, c’est la démarche herméneutique préconisée traditionnellement et quand même contre laquelle Meschonnic s’est battu depuis les années 1970.

Donc, il cherche à accorder de l’importance à la matérialité du texte, mais pour ne pas encore refaire la grande division, la grande séparation entre le son et le sens, entre la forme et le contenu, et éviter de stigmatiser les deux pôles, donc de parler de la forme du texte. Alors, il invente le mot « signifiance » qui, en fin de compte, généralise le sens, c’est-à-dire que le sens est plutôt, si on suit la

démarche de Meschonnic, la valeur qui est accordée aux éléments d’un texte, mais on ne dit pas lesquels : donc est-ce que c’est le sens sémantique ou est-ce que c’est le sens sonore, si on veut rester dans le schéma, le binôme rassurant occidental que Meschonnic a essayé de défaire?

Pour Meschonnic le sens est partout. Le potentiel de sens est partout, on ne le connaît pas d’avance, et donc ça empêche que domine tout le temps l’herméneutique de la traduction. Selon l’herméneutique, la préséance est accordée au sens contenu dans l’aire sémantique des mots; ensuite, si on peut, on fait joli. Si on traduit un poème, par contre, c’est le contraire, on fait joli en premier, parce que la valeur, c’est la forme du texte, du poème, et ensuite, si on peut, on rend le sens. Meschonnic veut qu’on ne tombe plus dans cette manie, au sens d’une maladie, qu’il appelait la schizophrénie de l’écartèlement entre le son et le sens. Pour lui, non, un texte fait des choses particulières, et à nous traducteurs et traductrices de découvrir ce que le texte fait, comment il agit, ce qu’il crée, ce qu’il reproduit. Il y a du convenu dans un texte. On n’est pas toujours dans les grandes innovations, et les traducteurs n’ont pas tendance à être sensibles à toutes les dimensions du sens ou, plutôt, de la signifiance. Finalement, pour reprendre le terme de Meschonnic, et c’est le lieu de Meschonnic, ç’a été sa lutte, son combat – d’où l’essai de 752 pages à peu près sur la critique du rythme – il faut le rythme. On va arrêter de dire que c’est la cadence, la régularité; le rythme, c’est véritablement tout ce que peut faire un texte pour agir sur le sujet qui lit, sur le sujet lisant, c’est-à-dire la portée affective d’un texte. On trouve les assises chez Émile Benveniste, dans la linguistique de l’énonciation, le discours, donc la valeur en contexte des mots de la langue, si on veut. Là on est dans une confrontation langue/langage, c’est-à-dire que le texte ne fait sens que lorsqu’il est énoncé, un énoncé n’a de sens qu’en situation et une situation c’est des gens, c’est un lieu, et c’est une histoire. Tout ça, ça fait partie d’une linguistique de l’énonciation dont est né Meschonnic.

Quand nous avons parlé de la critique des traductions, spontanément, vous avez parlé de Berman. Est-ce que Berman possède un monopole au niveau de l’expression « critique de la traduction », du fait de son importance, du fait qu’il a été lu et transporté aux États-Unis peut-être? Ce qui fait en sorte que tous ceux qui viennent après – alors que Meschonnic vient avant – doivent tenter de se différencier par rapport à Berman? Ou est-ce que le mot « critique de la traduction » est devenu une marque de commerce?

Pour moi ça ne veut rien dire, quand je lis Berman – je parle à titre de professeure – les étudiants à la maîtrise vont utiliser les 13 tendances déformantes pour analyser un texte. Disons que, ça y est, on les a mastiquées longtemps les 13 tendances déformantes et je n’ai rien contre, mais c’est un dispositif utile, c’est comme un ustensile finalement et c’est réconfortant. Alors qu’il y a autre chose. Une critique d’un texte, est-ce que c’est juste en trouver les tares? Est-ce que c’est ça, est-ce qu’il y a autre chose? Je ne connais même pas beaucoup Berman, à tout vous dire, je suis une meschonnicienne; pas dans le sens dogmatique du terme, c’est juste que c’est long, lire Meschonnic. Il a beaucoup publié, il faut se lever de bonne heure pour comprendre Critique du rythme. Donc je l’ai lu, je l’ai assimilé comme on dit, biologiquement, c’est-à-dire que tous mes gestes sont un peu empreints et mon discours aussi, et ma manière de concevoir la traduction et en amont, l’écriture et globalement la littérature et donc peut-être que oui, quand on dit critique de la traduction, on pense tout de suite à Berman alors que ça ne lui appartient pas, je ne pense pas que c’est ce qu’il voulait non plus, mais il a été plus lu, peut-être parce qu’il est plus facile d’accès, moins de concepts philosophiques.

Quand Meschonnic débarque dans une phrase « le schéma aristotélicien du prisme platonicien du langage », j’invente un peu là, il faut quand même avoir du bagage, et ce n’est pas toujours le cas chez les traductologues peut-être, enfin je ne veux pas généraliser, je parle de mon époque. Je dis ceux qui ont lu Berman dans les années 1990, et qui maintenant se sentent à l’aise de l’enseigner, ceux-là vont rarement commencer à lire Meschonnic. Il y a déjà un outil en place, ça marche bien, ils continuent avec ça. Et si la tendance chez les collègues est d’utiliser les 13 tendances déformantes ou les 33 propositions pour une poétique de la traduction – à l’époque, Meschonnic ne disait pas encore « le traduire » – c’est qu’on a besoin de ce réconfort, de chiffrer, et comme on sait, les dispositifs conceptuels servent ou arrivent par la cuisine, par les besoins qu’ont les profs de transmettre, de se positionner, de faire les séminaires, de donner de la matière à penser aux étudiants, eh bien les formats plus courts, plus concis, sont beaucoup plus choisis, parce que pratiques, tout simplement. C’est fou mais c’est comme ça.

Pouvez-vous nous expliquer votre parcours? Pourquoi traduire du français vers l’anglais, dans votre langue B?

Ça c’est une grande source d’insécurité, évidemment, quand on fait ça, parce que c’est tabou en traduction à notre époque. Peut-être qu’à d’autres époques non, mais maintenant on demande de traduire vers sa langue maternelle, et moi, eh bien Meschonnic, je veux l’importer. Personne ne va le traduire, donc je prends mon courage à deux mains et je le fais. Et la première question de l’éditeur, c’était, mais vous n’êtes pas francophone? Oui oui, mais j’ai étudié en anglais en fin de compte, j’ai passé mon adolescence dans l’Ouest canadien et je maîtrise l’anglais, mais l’anglais, disons, d’une adolescente, avec beaucoup de niveaux de langue dans un registre moins élevé. Mais quand on lit Meschonnic, ce n’est pas du parlé, mais on est dans l’oralité, et moi ça me convenait, je n’avais pas peur de relever le défi. Mais j’ai quand même eu des comptes identitaires à rendre à l’éditeur qui ne voulait pas s’embarquer sans garantie. Et comme Meschonnic existe en français et que j’aurais tant aimé qu’il existe en anglais.

Lawrence Venuti qui lit le français, et le lit bien, le comprend, et l’italien également, lui, il les a lus, Berman et Meschonnic; quand je l’ai vu en 2005 à une conférence, je lui ai dit, ah c’est rare d’entendre quelqu’un de votre sphère – « the ethnocentric United States, you mean? », dit-il, qui lit Meschonnic et Berman et il m’a répondu « they’re my heroes. » Sauf que maintenant, en 2013, Venuti ne cite plus Meschonnic, comme Berman ne citait pas Meschonnic, et donc moi ça me fatigue. Et quand je vois la relève, les traductologues en formation ne connaissent pas Meschonnic, et en anglais, alors là, c’est fini, Meschonnic n’est pas lu. Et pour lire Meschonnic déjà en français c’est difficile; alors on se dit, ok, il y a peut-être des Américains en traduction, en traductologie qui ont le courage de le lire, mais là, dans leur langue B et dans le français de Meschonnic, ce n’est pas évident.

J’ai donc décidé que j’allais faire quelque chose au lieu de réfléchir à la question du pourquoi et du comment de l’importation, qui sont de très bonnes questions. Mais j’ai traduit puisque je suis traductrice dans mon bagage génétique, peut-être, plus que traductologue, en fin de compte, quoique l’un va avec l’autre. On traduit puis on réfléchit à sa pratique, quand on traduit, nécessairement.

Donc vous êtes un peu partie en guerre…

On dirait que oui.

Donc ce n’est pas parce que vous considériez qu’il y avait un manque?

Moi je pense quand même qu’il y a un manque, parce qu’on ne l’a pas, la manière de traduire la signifiance. Si on agrandit le sens du sens, on ne sait pas ce que ça veut dire. On sait comment traduire un poème parce qu’il y a des vers, il y a des rimes, mais dans la prose, on est en échec, on est toujours enfermé, on – l’Américain d’Amérique du Nord, l’Américaine ou la Canadienne – dans le grand délire du contenu significatif, donc sémantique, de l’aire sémantique des termes, et après la forme, même dans la traduction de la prose, c’est comme si on en était rendu à appliquer partout la manière de traduire propre à la traduction pragmatique (j’enseigne la traduction juridique et commerciale et financière, etc., et là on a pas affaire à de la littérature). Mais quand c’est appliqué à la traduction de la prose, alors là il y a un problème grave au sens où Meschonnic entendait la schizophrénie. Et j’ai essayé de contribuer à contrer ça en traduisant son essai Éthique et politique du traduire, enfin un ouvrage qui ne fait pas 500 pages, enfin un ouvrage où il dit « traduire c’est ça » deux points, clac!

Meschonnic a un statut particulier, il possède en quelque sorte trois titres, il est à la fois poète, traducteur et critique de la traduction. En quoi ce triple statut a-t-il pu influencer votre traduction?

En fin de compte, ça pourrait être psychotant dans le sens où on se dit oh my god la grande pointure, mais il y a l’histoire humaine et il y a l’histoire théorique. L’histoire humaine, c’est que je trouve Henri Meschonnic dans Internet par PolArt, le groupe Poétique et politique de l’art, et donc je lui demande oh, votre dernier essai vient de paraître? Pour moi, sur le plan humain, ce n’est pas 500 pages, c’est juste 100 et quelques. Je me dis, c’est lui qu’il faut que je traduise. Donc il me dit oui, oui, il veut bien : qui ne veut pas être traduit? Qui, quand même? Donc je passe à Paris, c’est en 2008, il m’accueille à la gare, il pleure, il est content, il m’amène chez lui, il conduit vite, j’ai des gâteaux, j’ai du thé, et puis on discute, et puis je lui pose des questions sur son écriture : est-ce que vous vous rendez compte qu’à partir de telle année, votre syntaxe change? Il n’en a aucune idée, à titre d’écrivain, d’auteur, de penseur, il ne sait pas. Après on discute, et on tente de résoudre certains problèmes, mais je n’étais pas très avancée dans ma traduction à cette époque-là. Donc pour en revenir à votre question, « est-ce que ça influe sur ma manière de traduire? », c’est clair que oui, parce que, si on traduit un traducteur – Meschonnic ne se dira jamais traductologue, mais plutôt critique de la traduction, ou des traductologiques – eh bien il faut être cohérent, c’est-à-dire qu’il faut traduire Meschonnic de la manière dont il conçoit la traduction, pour être cohérent.

À moins d’être capable de dormir la nuit en plein contre-sens professionnel. Moi, personnellement, non. Donc en sachant qu’il est par ailleurs poète, c’est-à-dire qu’il a un spectre auditif très développé, on sait qu’il ne fait pas n’importe quoi; quand il répète, il veut répéter, quand il fait des paronomases, c’est-à-dire quand il incorpore un mot dans un plus grand (comme dans corporalité, il y a « oralité »), c’est voulu, parce qu’on entend dans le corps du texte, dans la matérialité. Ces choses-là sont ficelées, sont finement ficelées. Par ailleurs c’est un linguiste, donc il a des assises philosophiques et épistémologiques, donc il faut ramer, c’est-à-dire qu’il faut connaître les concepts, et à titre de linguiste, ou de philosophe de la linguistique, ou du langage, si on veut mieux dire, il faut connaître toute l’intertextualité, le maillage, ce qui comprend les références ouvertes ou cryptées, les réponses aux attaquants, les réponses à la concurrence, au rivaux, les vannes quand il se moque, par exemple quand il nomme les « attardés qui croient différer le sens » (bon on a compris, les déconstructionnistes, et donc les suiveux de Derrida) et toute la critique de Heidegger qu’il a formulée, de manière de moins en moins ouverte et de plus en plus, je dis cryptée, mais c’est mal dit, il y a un mot qui serait mieux pour dire ce qui est de moins en moins affiché. Il faut les connaître.

Si on n’a pas lu, on peut ne pas relever certaines intertextualités et certaines références, et ça c’est tout le danger de traduire de la philosophie en fin de compte, car même les mots qui ont un usage assez banal sont chargés de sens dans un certain corpus de pensée et là, il faut relever, il faut savoir. Donc oui, ç’a influencé. Et en plus, traduire en langue B, ça veut dire tout chercher, tout vérifier. Je voulais rendre justice au texte et lui accorder autant de soin et de sensibilité de l’oreille parce que Meschonnic disait que c’est l’oreille qui voit, et donc on entend plein de choses dans ses textes. Dans ses traductions de la Bible, il voulait rendre ces choses, qui ont une dimension affective. Et quand je dis dimension affective, ça pourrait être la dimension urticante du langage chez Meschonnic – il répète tout le temps, et un moment on se dit, mais attends, je ne peux pas répéter ça, comme ça, texto. Oui, il le faut, c’est pour agacer, c’est fait exprès. Donc oui, ç’a influencé absolument, cette triade, les trois assises.

Ainsi, vous considérez que dans un même texte plus critique, de l’ordre de la critique de la traduction comme genre, disons, il y a toujours une portée poétique, il faut toujours en tenir compte, dans son cas à lui?

Tout le temps. Oui, dans son cas à lui. Il m’avait écrit dans un courriel, j’ai tardé à vous répondre, veuillez m’en excuser, j’étais occupé à… il avait trois, quatre livres sur le feu, en même temps, il fait un essai sur la traduction, il compose des poèmes, etc. Il me disait j’ai un faible pour l’écriture ou plutôt un fort, donc c’est quelqu’un qui écrit beaucoup, et c’est peut-être quelqu’un qui a expérimenté sans qu’on le sache, même dans ses essais. À partir d’une certaine année, il a acquis son capital en quelque sorte symbolique, il est parvenu à une certaine situation dans le monde universitaire et là il a pu se permettre d’écrire, il a pu écrire des phrases sans verbe, utiliser un ton sarcastique.

Vers quelle année?

Après Critique du rythme, 1982, je dirais qu’il y a une charnière, après la série pour la poétique, ça c’est sûr. Mais on ne peut pas les ordonner dans le temps, c’est illusoire. Parce qu’il écrit trois livres en même temps, puis il revient, puis il reprend, puis il copie-colle, il change un peu… donc c’est une illusion, la chronologie dans la démarche d’écriture, ça ne veut rien dire.

Revenons à ce tabou de traduire dans la langue B. Quand on lit des essais ou de la littérature, on les lit en français, on a envie de les traduire, mais on se dit qu’on ne peut pas traduire en anglais, parce que c’est notre langue B. C’est dommage, parce qu’on est plus en contact avec cette littérature-là qui est dans notre langue à nous, donc on devrait pouvoir le faire, n’est-ce pas?

C’est exactement mon point de départ en fait, c’est ce qui m’a motivée à croire à mes ambitions. Être à la hauteur de mes ambitions. Comme ça faisait un moment que je lisais Meschonnic – l’importateur de Meschonnic à Montréal, disons, et on peut généraliser en Amérique du Nord, c’est véritablement Alexis Nouss de l’Université de Montréal, maintenant à Cardiff. Alexis nous faisait lire du Meschonnic, les gens dans le cours de philosophie de la traduction s’arrachaient les cheveux, se disaient oh my god. Je l’ai lu depuis mon bac à l’Université de Montréal et jusqu’au doctorat. Ma maîtrise portait sur le glossaire, le vocabulaire de Meschonnic, sur les notions d’Henri Meschonnic, et donc pour l’avoir lu pendant toutes ces années à différentes époques de lucidité et de maturité intellectuelles – puisque parfois on grandit, parfois on oublie, on prend d’autres chemins – je me suis dit que je connaissais Meschonnic, je connaissais son écriture, je connaissais sa pensée, le cheminement de sa pensée, quoiqu’il soit très cohérent avec lui-même depuis les années 1970 (c’est toujours sur le même clou qu’il tape).

Donc je me disais : je suis la mieux placée, ou je suis bien placée, pour le traduire en langue B parce que je lis l’original au microscope électronique. En me disant que j’allais mobiliser toutes les ressources en anglais pour rendre tout ce que j’avais lu, en anglais, et que ce serait une bonne traduction. Ce serait une traduction soignée, sensible, intelligente, fouillée, par rapport à quelqu’un qui traduit dans sa langue maternelle et qui lit l’original en langue B, et qui ne relève pas tout, parce que c’est ça l’ennui. Le contraire, traduire en langue B, ce n’est pas la pratique qui réchauffe le cœur des éditeurs de traductions, ça c’est clair.

Quand on traduit dans sa langue maternelle, n’y a-t-il pas quelque chose de plus réceptif, de plus accueillant, alors que quand on traduit dans l’autre langue, dans la deuxième langue, c’est plus actif, plus guerrier?

C’est vrai que c’est difficile, c’est tout un effort. C’est comme garder les petits du voisin. Les nôtres, ils tombent, ils sont à nous, ce n’est pas grave, mais s’il arrive quelque chose aux autres… parce qu’ils ne sont pas à nous… qu’est-ce qu’on faisait? on n’était pas à l’écoute? C’est une métaphore maternelle, excusez-moi, mais bon… Ça rend bien le souci qu’il nous faut avoir avec des ressources qu’on sait ne pas maîtriser peut-être aussi bien. Évidemment, ça crée des angoisses, ce n’est pas plus mal, puisqu’on vérifie tout. En fin de compte, ce sera moins idiomatique, c’est tout.

Le grand fantasme de l’idiomatisme, ça m’a intéressée. Je me suis posée la question : pourquoi c’est bien les idiomatismes? Parce que c’est des formes convenues, c’est le fun lire des choses qu’on connaît, c’est rassurant, on connaît ça. Quand on arrive à la fin d’une page, on peut deviner la séquence suivante… wow! C’est bien, le texte coule bien, il n’y a pas d’urticaire ou de ralentisseur, de speed bumps, comme on dit, mais est-ce que c’est la manière, tout le temps, la seule manière de traduire, c’est-à-dire dans les formes convenues? Meschonnic dit non. Donc je me suis dit, ok, c’est pour moi ça. S’il faut faire quelque chose avec le texte, c’est-à-dire ébranler le lecteur, l’agacer, parce qu’on utilise des formes qui ne sont pas convenues, je peux faire ça facilement en anglais, puisque les formes convenues, eh bien je les maîtrise moins qu’en français. Donc ça, ça m’a donné le courage de le faire.

Quelles furent les principales difficultés à traduire Meschonnic?

J’ai fait un bel article là-dessus qui fera partie d’un collectif, pas encore paru. Le plus difficile… il y a deux choses. D’abord, par rapport aux ressources de la langue anglaise pour rendre Meschonnic. Il y a toujours des ressources, on peut toujours faire mieux en disant think more, ce n’est pas encore bon. Ensuite il y a eu des choses difficiles pour mon premier lecteur, c’est-à-dire l’éditeur ou en tout cas la personne en sous-traitance pour l’éditeur, l’évaluateur. Donc il y a la difficulté par rapport à ce qui va être permis : en amont, je fais ce que je veux, mais en aval? Il faut que mon texte soit avalisé, qu’il soit accepté. Donc les difficultés, c’était la syntaxe heurtée, les phrases sans verbe. Moi, ça ne me posait aucun problème, mais vraiment aucun problème – on comprend les phrases sans verbe – mais sur le plan de la correction linguistique, c’était une difficulté, psychologique, on ne peut pas! Alors quand le manuscrit est revenu, j’ai lu les corrections qui étaient suggérées, mais je n’ai pas cliqué le bouton « accepter tout ». J’ai regardé les corrections une par une pour voir. J’ai pris du recul en fin de compte. Au début, c’est même difficile psychologiquement de se dire, mais pourquoi c’est un obstacle une phrase sans verbe? Difficile, en fin de compte, peut-être juste à convaincre l’éditeur – qui n’a pas fait résistance, on n’a pas fait un ping-pong infernal : l’éditeur qui me répondrait « je veux des verbes dans les phrases », et moi qui dirais « non, parce que… ».

Une fois que le manuscrit est revenu corrigé, je me suis penchée dessus, et j’ai vu que la syntaxe heurtée représentait une difficulté : les enjambements, qui est un procédé syntaxique (finalement, une phrase qui ne finit pas, qui continue sur l’autre paragraphe), les paragraphes d’un mot, les phrases fleuves de vingt lignes… on fait quoi avec ça? On fait comme Meschonnic fait lui, on comprend. Et puis il y a de la ponctuation à la clé, alors ça va.

Plus difficilement, c’était, pour les raisons que j’ai déjà mentionnées, les répétitions, la répétition des mots. Dans le manuscrit corrigé, certains mots étaient synonymisés ou enlevés, parce que trop répétitifs : on ne fait pas ça en traduction. Un traducteur une traductrice qui est chevronnée, c’est quelqu’un qui a du vocabulaire. Répéter un mot c’est faire preuve d’un manque de vocabulaire, d’une mollesse de pensée, c’est comme ça qu’on forme les apprentis traducteurs et traductrices en traduction pragmatique, par exemple. Le programme de traduction est un des baccalauréats professionnalisants, donc on va former les gens à acquérir du vocabulaire, à faire preuve de synonymie, etc. Donc la répétition, mais pas seulement de termes, parce qu’évidemment il y en a toujours dans un essai, une répétition de termes, mais de phrases au complet, comme des écholalies. Dans l’essai de Meschonnic, on est toujours dans la répétition, et je me dis, mais là, ils vont capoter, je ne peux pas mettre ça, mais il faut, parce que c’est voulu, la répétition. C’est comme les attracteurs étranges, ça repasse presque toujours à la même place comme un huit, mais finalement ils se déplacent, c’est jamais pareil, parce que le contexte évolue, et on continue à lire et on avance dans le texte, et donc le contexte change. Donc je devais faire ça, c’était un dispositif qui était efficace. La répétition, si ce n’est pas pour agacer, en tout cas c’est pour vraiment consolider les assises des choses qui semblent banales, mais de toute évidence qui ne sont pas encore acquises dans la pensée occidentales de la traduction et de l’écriture.

Et puis il y avait une difficulté un peu plus pragmatique, on essaie de voir comment on traduit langue et langage (en anglais, language), c’est-à-dire comment les autres ont fait? Alors je vais voir Émile Benveniste qui avait été traduit en anglais – puisqu’il a été traduit – et je vois language partout. J’hallucine, je me dis ça se peut pas, parce que les assises théoriques de Meschonnic c’est Humboldt, c’est Benveniste (il y en a d’autres), c’est ceux-là. Alors il y a toute une différence à faire entre la langue et le langage, qui est la langue en situation ou le langage évidemment comme la faculté innée de s’exprimer. Cette différence est à la base de la linguistique de l’énonciation. L’énonciation du matériau de la langue, c’est comme disait Humboldt « l’usage de moyens finis pour créer des formes infinies de la langue ». Et donc j’ai vu language partout, et là je me suis dit ça se peut pas, comment est-ce qu’on a fait pour traduire Saussure?

Alors je suis allée voir l’essai le plus récent, et posthume évidemment, de Saussure, les manuscrits de l’Orangerie. Alors là, le traducteur ou le préfacier dit que « langue » a été rendue par language system. Je me suis dit ça, c’est bon pour moi. Ou ils ont utilisé carrément l’emprunt langue en italique que le lecteur de Meschonnic comprendra, ma foi, tout comme le lecteur de Saussure. J’ai donc emprunté ces solutions, et je m’en explique d’ailleurs en introduction.

Mais ç’a été tout un écueil par la suite; ayant cru avoir réglé le problème, je me rends compte que Meschonnic fait un usage emblématique de « langue ». Il dit « langue » en voulant dire la pensée aristotélicienne, platonicienne, la division entre le son et le sens. Alors là ça se complique. Ce n’est plus language system qu’il faut écrire. Et de manière peut-être rythmique ou prosodique, quand Meschonnic fait une saillie, quand il monte au front dans un paragraphe, ça s’intensifie, là il fait jouer « langue » et « langage », « langue » et « langage », l’un contre l’autre, mais aussi, peut-être pour montrer la confusion, là où la moyenne des ours ne fait aucune différence. Même dans les programmes de linguistique, peut-être de littérature, ou en tout cas de traduction, « langue » et « langage », c’est la même chose. Alors que non. Mais en les mettant à proximité, même visuellement, même de manière sonore, c’est là qu’il rejoue tout le combat théorique d’être incapable de prendre la langue pour tout le langage. Donc pour refaire le duel – en plus « langue » et « langage » ce sont des mots qui sont assez courts –, je ne pouvais pas arriver moi avec ma grosse moissonneuse-batteuse « language system ». Ça ne marchait pas, donc j’ai refait « language » et « langue » (en italique en anglais), et je m’en explique en introduction, parce que, quand même, il faut donner la chance au lecteur. Mais c’était tout un écueil, parce que je suis revenue en arrière à partir de la dernière page en me disant ouais, c’est peut-être pas ça, language system. Il fallait tout revoir; c’était une vraie difficulté technique.

Quelles furent les principales difficultés à faire accepter votre travail?

La difficulté, c’est l’éditeur, qui est intelligent, et, surtout, son évaluatrice externe. Mais en fin de compte, ils ont été d’une grande aide, parce qu’ils m’ont dit : écoutez vous ne pouvez pas faire débarquer votre lecteur comme ça dans le texte, dans votre manière de traduire, elle est particulière, on la comprend, mais come on! Donc, j’ai fait une intro, puis j’ai été contente de me faire dire ça, et j’ai fait un glossaire aussi, pourquoi pas? Il vient après, il est autonome; ce n’est pas comme les notes de bas de page, qui interviennent dans le texte. Je n’ai rien contre la note de bas de page, mais ce n’était pas ça, en fin de compte, puisque j’avais fait le travail éthique, si on veut, par rapport au lecteur nouveau à la pensée de Meschonnic et à qui on doit donner la chance de s’y faire. L’introduction a été bénéfique, mais c’était quand même un choc de voir l’ampleur des suggestions et des corrections, qui étaient très normalisantes. Mais je me suis dit : pourquoi normaliser quelqu’un qui se bat contre la norme? Ça n’a aucun sens.

Une version pdf de cet entretien est disponible sur la revue Trahir.

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Classé dans Caroline Mangerel, René Lemieux