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L’esthétique mollement sulfureuse de Lionel à Léon

Critique du film Le Chanoine Lionel Groulx, historien, de Pierre Patry, Office national du film du Canada, 1960, 56 min.

Par Simon Labrecque

L’archive en ligne de l’Office national du film est presque vivante. En effet, elle se métamorphose et grandit selon les impulsions de ses tenancières et tenanciers, ainsi qu’au gré des fonds filmiques et monétaires qui leurs sont impartis. Des films plus ou moins âgés s’y retrouvent fréquemment comme « nouveautés », alors que d’autres disparaissent et que les conditions d’accès (gratuité, restriction aux campus ou location payante) changent à l’occasion. Pendant longtemps, cette archive digitale s’affichait sur fond noir, opaque, et chaque film était suivi de deux ou trois « recommandations » inexpliquées, sans raison explicite. La bande passante tendait aussi à manquer et il fallait souvent recharger le film à plusieurs reprises. Voir un film de 120 minutes pouvait en prendre 150, voire 180. Il fallait le vouloir pour voir un tel film!

Depuis le début de mai, l’archive s’affiche sur fond blanc épuré et le visionnement paraît être plus aisé, plus fluide, quoique la bande passante manque toujours. Il semble s’agir d’un tournant général : « transparence » et « accessibilité » pour l’agence fédérale qui affectionne les buzzwords. Le nouveau site exhibe même une liste de « sujets » qui caractérisent explicitement les films. Cette nouvelle classification thématique est la bienvenue. Elle permet désormais à la curiosité fureteuse de parcourir l’archive de l’ONF de façon plus rationnelle qu’à l’ère des recommandations algorithmiques ne se justifiant que par l’évidence tautologique de leur propre surgissement.

Toute archive permet en principe de rencontrer ou de consulter au présent des documents produits dans un passé plus ou moins vivant et connu. La mission centrale d’une archive devrait être de préserver cette possibilité de rencontre. En plus du moment de la production et des modalités de conservation des documents, le moment de la consultation compte, lui aussi, dans la production du sens de l’archive. Avec d’autres, je m’étonne cependant du fait que les critiques et recensions dans la majorité des médias se limitent habituellement aux documents textuels, filmiques ou musicaux nouvellement publiés, plutôt que de constituer une manière toujours plausible de rendre compte d’une rencontre.

groulx-parlementPour inciter à la production d’un plus grand nombre de « recensions intempestives », en quelque sorte hors du temps quoique nécessairement inscrites dans une (ou plusieurs) conjoncture(s) historique(s) particulière(s), je propose une critique d’un film de 1960 que j’ai vu pour la première fois sur mon ordinateur personnel en 2016 : Le Chanoine Lionel Groulx, historien, de Pierre Patry, originalement produit en deux parties dans la série « Profils et paysages » de l’ONF, mais présenté en un seul document vidéographique de 56 minutes sur le site onf.ca. Un tel document importe, aujourd’hui, car mise à part l’entrée « Lionel Groulx » sur Wikipédia, il risque d’être l’occasion ou la matière des premières rencontres de maints contemporaines et contemporains, voire de la plupart de nos descendantes et descendants, avec l’abbé controversé.

Quoi de mieux, en effet, qu’un bref film d’époque où le principal intéressé apparaît en chair et en os, voire en paroles devant la caméra, pour survoler la vie et l’œuvre de quelqu’un qui a beaucoup écrit, et dans plusieurs styles, des mémoires aux romans en passant par les pamphlets et les manuels d’histoire? Or, comme tout film, celui-ci cadre et monte le réel de façon partielle et partiale. Il met en lumière autant qu’il ombrage; il donne à voir tout en taisant. À mon sens, il importe donc d’évaluer les moyens cinématographiques mis en œuvre dans ce document singulier. À cette fin, j’insisterai principalement sur deux scènes, qui sont aussi deux mises en scène se retrouvant respectivement dans les deux parties du film de Patry.

La première partie du film de l’ONF sur Lionel Groulx concerne principalement son enfance et son adolescence. Né sur le rang des Chenaux à Vaudreuil en 1878, à l’embouchure de la rivière des Outaouais près de Montréal, le futur abbé est le quatrième enfant des cultivateurs Léon Groulx et Philomène Pilon. D’emblée, le film ne nous dit pas que Léon meurt la même année et que la mère du petit Lionel Adolphe se remarie dès 1879 à William ou Guillaume Émond, cultivateur de Vaudreuil avec qui elle aura onze enfants[1]. Si Lionel à Léon à Jean-Baptiste retrace sa généalogie sous le patronyme Groulx jusqu’à un Normand venu à Montréal en 1670 et ayant subséquemment subi « le supplice du feu aux mains des sauvages », retenons que lorsqu’il parle des terres familiales de sa souvenance, d’un deuxième lopin acquis à grands risques et des portes de la grange que son paternel l’a invité à fermer seul pour la première et la dernière fois la veille de son départ du foyer natal pour le collège, le chanoine se réfère en vérité à son beau-père, ou père adoptif. Il a pour lui un grand respect, car il a repris avec diligence la « tâche inachevée » de s’occuper de sa famille[2]. Par ce dédoublement des lignées paternelles se rappelle à nous ce fait crucial : les origines sont rarement aussi simples qu’on les croit.

Groulx 1La première scène sur laquelle j’aimerais attirer l’attention montre un jeune Lionel, joué par un acteur adolescent, croisant devant la grange familiale la route du vieux chanoine, « joué » ou représenté par lui-même. Ce dernier observe en retrait, comme par-delà le temps, le jeune Lionel qui rêvasse sombrement. Il (s’)est donc mis en scène s’observant dans une scène qu’il a relaté comme son propre passé; il se revoit regarder vers demain, fébrile. Vêtu de sa soutane et de son long manteau noirs, coiffé d’un chapeau noir à larges bords et tenant à la main une mallette molle en cuir noir, le vieux Groulx « en vrai » est alors une ombre que le jeune Lionel « imaginé » n’envisage même pas. L’imprévisibilité de son avenir, vue de l’enfance ainsi mise en représentation, est ici symbolisée par le fait que l’acteur ne voit pas l’historien, ou l’aperçoit seulement pour un infime instant, selon les conventions géométriques et les techniques de montage qui régulent les échanges de regards au cinéma.

Nous devons sans doute cette mise en scène singulière à Pierre Patry. À l’époque jeune cinéaste dans la vingtaine, il venait de travailler sur Les mains nettes de Claude Jutra (1957) et avait réalisé Les petites sœurs (1959), sur les Servantes de Jésus-Marie à Hull. Les deux cinéastes allaient bientôt réaliser ensemble Petit discours de la méthode (1963), sur la technologie en France, selon un protocole expérimental récemment relaté par Patry pour Une histoire du cinéma (2014) de Denys Desjardins, œuvre dite « interactive » de l’ONF à l’ère numérique (qui ne mentionne malheureusement pas le film sur Groulx).

Groulx 2La mise en scène de Patry à l’ère de la pellicule est effectivement remarquable car elle entre en résonance avec la perspective du chanoine sur l’étude et le rôle du passé, sur la fonction de l’histoire comme clé du présent, ce moment mélancolique tendu entre ce qui fut et ce qui sera. Le vieux Groulx zieutant curieusement le jeune Lionel inquiet face à la fin de son enfance donne ainsi à voir la bienveillante nostalgie de l’historien national pour son propre passé compris comme l’étape révolue d’un cheminement souffrant vers l’incertitude radicale, soumis à la volonté souveraine de l’autorité divine.

Tout cela, Groulx l’apprendra à l’issu de ses études, en particulier après qu’il eût su hors de tout doute – comme touché par la grâce – que sa vocation était la prêtrise, car il voulait écrire et enseigner. « Les livres me passionnaient, » dit-il, « j’aurais voulu être un monsieur qui aurait fait des livres. » Avant cet épisode qui date du collège, Patry montre à l’écran le vieux Groulx se remémorant sa rencontre avec l’« affaire Riel » dans les journaux, l’occasion de sa première compréhension de ce qu’il nomme « le duel des races au Canada ». Groulx vieillissant assiste alors à l’écran à un défilé reconstitué d’enfants saluant en miliciens au son de La Marseillaise rielliste. Suit le souvenir de débats politiques à l’école, Groulx étant nommé au hasard représentant du parti bleu et sa mère lui disant qu’il serait un jour député « ou quelque chose comme ça ».

Groulx évoque alors son regret de ne pas disposer d’images cinématographiques ou de bandes sonores de ses premières harangues politiciennes. Patry supplée à ce manque en insérant dans le film la voix d’un acteur lisant un pamphlet du chanoine. Le narrateur (qui lit aussi des mots de Groulx) conclut la séquence par ces mots : « J’ai lu en des livres savants que l’âme et la culture d’un peuple se révèlent en la qualité des héros pour lesquels il se passionne. Quand on écrira l’histoire de notre génération, il faudra se rappeler qu’enfants, nous eûmes pour héros le politicien. »

La deuxième scène sur laquelle j’aimerais m’arrêter brièvement se trouve à la fin de la seconde partie du film de Patry, qui porte sur l’âge adulte de Groulx et sa pratique d’historien puis d’intellectuel public, voire d’homme politique. La scène concerne justement l’association entre héroïsme et politique dans la vie du chanoine. Après avoir longuement raconté comment il en est venu à enseigner l’histoire du Canada (qui ne s’enseignait pratiquement pas à l’époque) et à écrire un manuel qui fit date, Groulx parle des espoirs placés en lui par la jeunesse des années 1920 et, surtout, des années 1930. Appelant de ses vœux un État et un pays français et catholique, une réalité politique et spirituelle unique au monde, Groulx est montré comme une silhouette haranguant une foule. Ensuite, le narrateur lit un texte de Groulx regrettant les trahisons, les retournements et les abandons, puis le chanoine parle à la caméra de ses déceptions. La jeunesse lui a beaucoup trop demandé, dit-il. Il a préféré rester dans son œuvre, observant la misère terrible des années 1930 et créant de la déception chez les jeunes.

Ces jeunes cherchaient « une recette, un remède, quelqu’un qui pourrait les sortir de la misère, leur refaire un avenir. Je l’ai bien senti, car ils me l’ont trop dit », raconte Groulx. On lui a parlé d’être chef et le mot l’a crispé… Il y a même eu un article titrant : « L’abbé Groulx, premier ministre de la province de Québec ». Puis, dans sa montée narrative, la voix du chanoine se brise, devient rauque. Il y avait la misère et il y avait ce qu’on lui demandait mais qu’il ne pouvait pas donner… Il se reprend. La confiance qu’on lui témoignait a créé chez lui un état d’âme qui l’a considérablement fait souffrir. Dans la conjoncture politique et religieuse du Québec d’alors, il ne pouvait pas être un chef et il connaissait ses limites. Mais c’est là un état d’âme qui a duré sans cesse pendant quinze ans, chez lui. Sur le bord de verser une larme, Groulx dit alors que ce fait d’être désiré comme chef, de ne pas pouvoir ni vouloir l’être et de voir que la jeunesse n’avait pas confiance en personne d’autre, a jeté « un peu de tragique » dans sa « petite vie ».

Il y a une esthétique que j’aimerais qualifier de sulfureuse – étant donnée la silhouette démoniaque, presque rôdeuse, qui anticipe celle de L’Exorciste au cinéma –, mais que je qualifierai plutôt de molle, chez le Lionel Groulx de Patry. Au mieux, parlons d’une esthétique mollement sulfureuse.

Il y a une érotique étrange, platonique, dans ce film où il est tour à tour question de désirs et d’affectations, de mélancolie, de regret, d’abandon de soi, d’ardeur, de dégoût et d’enthousiasme. Revenant sur son adolescence, par exemple, Groulx parle d’une « débauche de lecture » et se rappelle de Télémaque comme du « livre magique à l’époque, le grand livre ensorceleur » qui donnait le goût d’écrire. « Écrire. Saurais-je jamais écrire? », se demande pathétiquement le chanoine. La suite du film semble vouée à démontrer que, malgré des débuts difficiles, il a finalement réussi à maîtriser cet art de l’écriture au point d’inspirer trop d’espoirs et d’enthousiasme chez son jeune lectorat. Il aurait en quelque sorte trop bien écrit, pamphlétaire d’une trop grande puissance…

En y regardant de plus près, cependant, créer des attentes hypertrophiées n’est peut-être pas un signe de maîtrise pour l’« historien national ». Ce serait plutôt une forme d’échec, le signe que quelque chose ne va pas, ou est allé trop vite. Le signe d’un certain manque de rigueur – une mollesse. C’est peut-être aussi la démonstration que celui qui étudie comment s’est fait l’histoire n’a pas saisi comment la faire, à moins que, par une lecture généreuse, on lui accorde qu’il a précisément appris que l’histoire n’a pas de secret, qu’elle est une suite d’accidents et de contingences imprévisibles et immaîtrisables. Groulx aurait alors été machiavélien plutôt que machiavélique.

Groulx 3Quoiqu’il en soit, de façon pratiquement analogue au récit sur l’art d’écrire, la première partie du film se termine par une longue scène durant laquelle Groulx, seul à son bureau dans la pénombre, récite ou improvise sur des souvenirs de famille, sur le fait que tous ses membres partageaient alors « un projet commun » lié à la culture de la terre et que les personnages et aventuriers de l’histoire nationale qu’il a rencontré par la lecture partageaient eux aussi, tous ensemble, ce « beau projet » de maîtrise et de contrôle tellurique. Apparemment mise en scène pour montrer la virtuosité orale du chanoine, celui-ci s’enfarge toutefois dans ses mots, rate des tournures de phrases qui perdent tout mordant, et préserve de peine et de misère une face qui se veut à la fois solennelle et sympathique. L’incompétence, ou du moins la grande nervosité de l’historien qui performe tout en tension devant la lentille, est démontrée cinématographiquement par le fait que ce qui devait de toute évidence être un plan séquence s’avère être coupé au milieu – il a fallu reprendre, visiblement. Le jeune Patry devait être passablement gonflé pour montrer ainsi son illustre sujet comme un dégonflé.

Toutefois, Patry fait cela en complicité avec Groulx lui-même, puisque c’est dans ses écrits qu’il puise les mots pour le décrire comme un grand nerveux qui ne fait que mimer la maîtrise de soi. Ce mime montrant qu’il mime, comment en évaluer le véritable caractère, la nature profonde, puisqu’il n’est qu’artifices, surfaces et miroirs? Le portrait filmique de Patry n’est assurément pas en mesure de réduire la réputation d’anguille de celui qui naquit à l’embouchure de la rivière des Outaouais, vieux lieu de montaison aujourd’hui menacé pas des centrales hydroélectriques. Ce n’est peut-être pas plus mal, pour la suite du monde.


Notes

[1] Pierre Hébert, Lionel Groulx et L’appel de la race, avec Marie-Pier Luneau, Montréal, Fides, 1996, p. 14.

[2] Peter Gossage, « Marginal by Definition? Stepchildren in Quebec, 1866-1920 », dans Mapping the Margins: The Family and Social Discipline in Canada, 1700-1975, sous la dir. Nancy Christie et Michel Gauvreau, Montréal, Kingston, London et Ithaca, McGill-Queen’s University Press, 2004, pp. 158-159.

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« L’instant décisif. »

Critique de La dynamique de la révolte. Sur des insurrections passées et d’autres à venir, par Éric Hazan, Paris, La Fabrique éditions, 2015, 147 p.

Par Simon Labrecque, Montréal

arton912Ce court traité écrit par le fondateur des éditions La Fabrique est en quelque sorte la suite de Premières mesures révolutionnaires, co-écrit par Hazan et Kamo en 2013[1]. Si Hazan était soucieux de bâtir un véritable système de la polémologie révolutionnaire, il faudrait y placer La dynamique de la révolte avant Premières mesures révolutionnaires. En effet, l’objet du livre n’est pas la possibilité de donner suite à une insurrection en organisant ses lendemains de manière à déjouer la séquence typique « révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction », mais plutôt « le temps du déclenchement révolutionnaire, “l’instant décisif” comme disait Cartier-Bresson à propos du doigt sur le déclencheur de l’appareil photographique » (p. 15). Ce dont il s’agit ici « n’est pas l’histoire des révolutions mais celle de leur déclenchement » (p. 38); « ce livre porte sur le moment initial » (p. 61), qui se voit attribuer une certaine autonomie comme objet d’analyse car « [p]our les révolutions, il y a bien des façons de commencer » (p. 15). En identifiant des récurrences historiques et en comparant divers commencements (l’assaut d’un siège du pouvoir, l’isolement dans une ville, la vague qui se répand en cercles concentriques à partir d’une périphérie, etc.), Hazan a « cherché à repérer dans l’histoire des révolutions passées et récentes ce qui peut nous servir aujourd’hui et demain à surmonter le pessimisme ambiant et à penser l’action commune » (p. 11). Cette démarche comparatiste pousse l’auteur à déconstruire des légendes tenaces de l’historiographie politique traditionnelle. Elle lui permet également de se risquer à proposer – sans mystique performative ni dévotion eschatologique – des traductions de récits historiques en énoncés pouvant donner prise sur le présent et l’avenir. L’ouvrage invite ainsi son lectorat à produire ses propres traductions, selon les situations.

La dynamique de la révolte est divisé en six chapitres de longueur inégale : « Prologue » (10 p.), « Politisation » (15 p.), « Rapport de force » (10 p.), « Parlementarisme » (12 p.), « Avant-garde » (73 p.) et « Oklahoma » (14 p.), suivis des notes bibliographiques. Chaque chapitre traite d’une question insistante quant au moment initial des révolutions. Hazan discute d’abord les manières de poser la question, puis présente des pistes de réponses à partir de récits de révolutions passées, avant d’évaluer la pertinence de ces récits pour la conjoncture actuelle.

Dans le prologue, Hazan revient brièvement sur deux récurrences historiques identifiées dans Premières mesures révolutionnaires : le fait qu’une révolution victorieuse qui débouche sur la formation d’un « gouvernement provisoire » voit ce gouvernement s’employer « à contrôler puis à combattre la révolution, de façon le plus souvent sanglante » (p. 13), comme en France en 1848, 1870 et 1944, en Allemagne en 1918, ou en Russie au printemps 1917; et le fait que le renversement du pouvoir et la destruction de l’appareil d’État n’engendre pas le chaos « brandi comme une menace apocalyptique » (p. 14), mais plutôt « une joie collective », celle racontée par Lissagaray, Che Guevara, John Reed et George Orwell à des époques différentes.

Le chapitre « Politisation » critique l’idée commune qu’une situation de « dépolitisation » rend toute insurrection impossible. Hazan demande s’il existe un lien entre la politisation « au sens usuel du mot » et la révolte, si les insurrections passées ont « toutes éclaté dans un bouillonnement d’idées révolutionnaires », si les peuples soulevés était « toujours soudés par une commune doctrine », s’ils étaient « indemnes de ce matérialisme que déplorent aujourd’hui les maniaques du subjectif passé » (p. 20-21). Il répond par la négative en se référant au déclenchement de la révolution française de 1789 et de la révolution russe de février 1917 (p. 21-27). Celles et ceux qui prennent alors les armes ne sont pas celles et ceux qui connaissaient Rousseau ou Marx par cœur. C’est plutôt la faim et le ras-le-bol qui agissent comme déclencheurs. La « théorie » vient après. Les déclenchements de la Commune de Paris de 1871 et de la révolution espagnole de 1936 montrent aussi que « c’est de l’action commune qu’émerge la véritable politique, et non l’inverse » (p. 28). L’échec d’une révolution « Autonome » en Italie dans les années 1970-80 montre en retour que « ce n’est pas la diffusion des idées politiques qui crée le climat insurrectionnel mais la montée d’une colère qui déborde soudain les dérivatifs habituels » (p. 30). Or, ce débordement est inprogrammable.

Le chapitre « Rapport de force » remet en cause l’idée commune que « l’insurrection est impossible et c’est tant mieux car si elle éclatait, son écrasement serait inéluctable, vu le rapport de force » (p. 35). Hazan montre qu’un rapport de force n’est qu’un instantané et qu’il peut évoluer très rapidement sous l’effet d’une dynamique insurrectionnelle. Ce n’est pas l’évaluation calculatrice du rapport qui pousse à l’action, mais « une nécessité intérieure ressentie collectivement » (p. 37). Toute insurrection est « en situation d’infériorité à l’heure de son déclenchement » (p. 36). Deux éléments semblent nécessaires pour qu’elle parvienne à se développer : la mise en mouvement des « masses » et la défection des forces de l’ordre. Selon Hazan, dans les insurrections à venir l’effet boule de neige pourra être accéléré par les nouveaux moyens de communication. Les défections dans la police ou l’armée semblent toutefois plus improbables que jamais, étant donné leur nombre et leurs conditions matérielles. Hazan invite toutefois à miser sur le caractère hétérogène de ces forces, sur leurs contradictions internes, en rappelant qu’il existe aussi des rapports de domination dans la police et l’armée. Historiquement, c’est la (non) défection de la base qui a joué un rôle clé.

Le chapitre « Parlementarisme » rappelle des observations discutées dans Premières mesures révolutionnaires en affirmant qu’

Il est habituel qu’une assemblée élue dans la foulée d’une victoire révolutionnaire soit contre-révolutionnaire. Le mouvement qui a renversé le pouvoir en place n’est jamais majoritaire. Avec le suffrage universel, c’est la masse flottante qui se fait entendre, masse dont le sentiment dominant est justement l’effroi, la peur de l’inconnu, du chaos, de l’apocalypse. Elle se rassure en votant pour des hommes qu’elle connaît, des personnalités issues du régime abattu (p. 49).

Le fait que « le parlementarisme fonctionne comme fossoyeur des mouvements populaires » est illustré a contrario par le fait que les deux grandes révolutions victorieuses de l’histoire occidentale ont évité le parlementarisme : la révolution française, en particulier suite à l’expulsion des Girondins en 1793 (p. 50-52), et la révolution russe, en particulier suite à la dissolution de l’Assemblée constituante en janvier 1918 (p. 52-54). Hazan insiste : aucun parlement de gauche n’a apporté de bouleversement « dans le sens de l’intérêt commun ».

Le chapitre « Avant-garde » poursuit la réflexion sur les déclenchements des révolutions en étudiant ce qui peut sembler être la seule option pour éviter le parlementarisme : un puissant parti d’avant-garde, homogène, soudé et discipliné. Hazan souligne que la notion d’avant-garde révolutionnaire est paradoxale et qu’elle a acquis une réputation peu enviable depuis plusieurs décennies. L’étude de l’histoire des moments initiaux des révolutions permet toutefois de nuancer le rôle effectif joué par les avant-gardes. Dans plusieurs cas, les insurrections « n’ont pas été lancées ni dirigées par un parti organisé » (p. 60). Les deux exemples discutés sont la révolution russe de 1905 (p. 61-67) et la révolution espagnole de 1936 (p. 67-79). Dans plusieurs autres cas, « oui, un tel parti a bien existé et joué un rôle, mais pas celui qu’on lui attribue d’ordinaire ». C’est le cas de la révolution russe d’octobre 1917 à Petrograd (p. 80-102) et de la révolution spartakiste de 1919 à Berlin (p. 102-116). Selon Hazan, l’image du parti bolchévique qui circule encore aujourd’hui – avant-garde autoritaire, sûre d’elle, parlant d’une seule voix – est en fait celle du parti tel qu’il s’est organisé et solidifié sous le règne de Staline, surtout à partir des années 1930. La projection rétrospective de ce parti bolchévique sur le déclenchement de la révolution sert en fait l’historiographie stalinienne. En 1917, les choses étaient beaucoup plus fluides et complexes. Enfin, « [l]es insurrections ou révolutions lancées de façon volontariste par un parti d’avant-garde sont peu fréquentes » (p. 119). Lorsqu’elles ont existé, par exemple en Allemagne de 1920 à 1923 (p. 120-125) ou en Chine de 1927 à 1929 (p. 125-129), elles ont été des désastres. Dans ces deux cas, le Komintern russe semble avoir dicté sa loi aux forces locales, ce qui n’est plus guère envisageable aujourd’hui.

Le chapitre « Oklahoma » clôt le livre en discutant du monde capitaliste actuel à partir du récit du « grand théâtre d’Oklahoma » dans l’Amérique de Kafka (et non de l’attentat à la bombe de 1995 à Oklahoma City, comme on pourrait d’emblée le croire de ce côté-ci de l’Atlantique). Selon Hazan, le fait que l’histoire soit écrite par les vainqueurs n’est « pas une raison pour la lire avec les yeux d’éternels vaincus. […] La formation de forces révolutionnaires passe par la réappropriation de notre passé » (p. 133). Il souligne toutefois que des mots encombrants se tiennent sur ce chemin, en particulier les mots « république » (p. 134-136) et « démocratie » (p. 136-142). Le respect « instinctif » de ce dernier « fétiche », selon Hazan, est l’une des causes du fait que « les insurrections qui éclatent depuis quelques années dans le monde entier s’étranglent souvent au stade de grande émeute sans accéder à celui de révolution » (p. 142). Il affirme que l’histoire suggère des exemples pour repenser le modèle du gouvernement provisoire démocratique, comme celui d’un comité insurrectionnel qui se dissoudrait lui-même (p. 143). Affirmant profiter du calme avant la tempête pour songer à toutes ces questions, Hazan a le mérite de rappeler que des révolutions ont bel et bien eu lieu, que des régimes qui étaient perçus comme éternels (la monarchie des Bourbons, l’empire des Romanov, etc.) ont un jour été renversés, et que de tels renversement demeurent possibles.

En publiant des livres d’histoire critique comme La Commune de Shanghai de Hongsheng Jiang et La révolution allemande de Chris Harman, Hazan participe à titre d’éditeur à « la réappropriation de notre passé ». Dans ses écrits « polémologiques », Hazan participe à repenser ce qui est possible aujourd’hui, à partir d’un examen partiel (et explicitement partial) de l’histoire et de l’historiographie. À mon sens, ce dernier livre saura intéresser celles et ceux qui se soucient de tactique, de stratégie, voire même de logistique, ainsi que des définitions opératoires de ce qui peut constituer une victoire dans les luttes, d’un bout à l’autre du « spectre politique », des inculpés de Tarnac (entretien vidéo avec Hazan) aux professeurs de contre-insurrection. Ça donne envie de lire Lénine… et de jouer au go.


Note

[1] Note rumoristique. Nous ne savons toujours rien de l’identité de ce Kamo. Le mot signifie « canard » en japonais; c’est aussi le nom de plusieurs lieux et de plusieurs personnages, réels ou fictifs. « Kamo » était entre autres le surnom du bolchévique arméno-géorgien Simon Arshaki Ter-Petrosian (1882-1922), « maître du déguisement » et voleur de banque qui parlait très mal le russe et aurait un jour répondu à son enseignant « kamo? », mot inexistant, plutôt que « chamu? », « quoi? ». Rappelons enfin qu’en français, l’homonyme « camo » est l’abréviation usuelle du mot « camouflage ».

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Gouverner Montréal: une activité complexe et changeante

Critique de La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson (dir.), Montréal, Éditions MultiMondes, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

La gouvernance montréalaiseIssu d’un colloque tenu en avril 2012, La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, dirigé par Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson, représente bien la fertilité actuelle des études sur Montréal. Ce livre contient des contributions de neuf chercheurs qui, étonnamment, n’avaient pas participé au volumineux Histoire de Montréal et de sa région publié deux ans plus tôt. De ce groupe, on compte trois jeunes historiens, Harold Bérubé, Nicolas Kenny et Mathieu Lapointe qui ont fait paraître en 2014 une version remaniée de leur thèse de doctorat[i]. C’est donc dire que la communauté des chercheurs travaillant sur Montréal s’élargit. Tentant de dresser le portrait de l’évolution historique de la gouvernance montréalaise, ce livre s’inscrit « dans le renouvellement d’une histoire politique qui élargit ses objets d’études et qui intègre des perspectives interdisciplinaires » (p. 1). Sans contredit, il saura plaire à tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à l’histoire politique de Montréal.

Dans un premier temps, Léon Robichaud analyse les ordonnances des intendants pendant le régime français. Il expose la gouvernance judiciaire et militaire de l’époque centrée sur l’activité commerciale et revient sur le sens initial de l’activité de « police » qui se donne comme objectif d’assurer aux habitants « une vie commode & tranquille » comme le disent les philosophes de l’époque (p. 13). Il traite aussi des enjeux liés à la participation populaire qui se réduit à une série de demandes formelles ou informelles venant d’individus ou de corps de métiers et que les autorités jugent en fonction des ressources et de leur conception de l’intérêt général. Utilisant une approche similaire, Donald Fyson écrit contre une histoire rétrospective qui analyse le passé de Montréal en fonction des critères actuels définissant la municipalité et tente de revenir à un sens ancien, plus large et plus près du sens anglais. La littérature sur le gouvernement local est traversée par une tendance forte qui réduit cet objet à l’activité d’une corporation municipale. Or, selon Fyson, cette perspective dans laquelle l’incorporation définitive de Montréal en 1840 marquerait le début de la gouvernance locale a contribué à occulter les spécificités de la gouvernance montréalaise entre 1760 et 1840. Selon lui, l’étude de l’institution des juges de paix permet de faire apparaître cette incorporation comme une transition plutôt qu’une rupture.

Développant une approche différente, Michèle Dagenais poursuit ses travaux sur l’histoire environnementale et tente ici de saisir les ressorts de la gouvernance urbaine par sa matérialité en se concentrant sur la mise en place du réseau d’eau potable et d’eaux usées dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle montre les écueils et les conséquences de la mise en place de telles infrastructures, que ce soit sur le plan de la quotidienneté des habitants ou sur celui de la gouvernance. Cette analyse fait apparaître la gouvernance comme un travail inachevé en perpétuel changement : ce réseau technique complexe non seulement nécessite un travail constant d’entretien, d’extension et de mise à jour, mais il est aussi corollaire d’une évolution des normes sanitaires et des comportements individuels et collectifs. Reprenant certains thèmes évoqués par Dagenais, Nicolas Kenny se concentre sur l’histoire des sens et des perceptions et tente de montrer comment une telle approche peut jeter un éclairage nouveau sur l’histoire de la gouvernance. Dans cette histoire, le corps est à la fois l’origine et la cible du gouvernement. L’expérience subjective du dégoût, principalement olfactif et visuel, est le point de départ, et l’assainissement de l’espace et des comportements le point d’arrivée d’une activité gouvernementale en perpétuel mouvement. La thèse de Kenny est qu’au XIXe les stratégies politiques des autorités municipales se caractérisent par « une volonté marquée de réduire l’intensité et la conscience qu’ont les individus du contact entre leur corps et le milieu urbain » (p. 60). Mathieu Lapointe, quant à lui, traite d’un « nettoyage » assez différent, plus métaphorique, c’est-à-dire du nettoyage de la « ville ouverte » et de la politique dans les années 1940 et 1950. Il analyse les enquêtes sur la moralité publique dans la première moitié du XXe siècle qui débouchent sur l’élection de Jean Drapeau, quelques semaines après le dépôt du fracassant rapport Caron en 1954. Cette épopée politique tortueuse décrite par Lapointe est un véritable « dialogue de sourds, ponctué de nombreuses intrusions du pouvoir provincial […] entre les représentants des citoyens mécontents et un gouvernement municipal dont la légitimité est radicalement mise en question » (p. 102). Cela dit, peut-être faudrait-il analyser davantage ce passage d’une gouvernance qui assainit au sens propre à une gouvernance qui assainit au sens figuré et voir de quelle façon cette volonté d’assainissement est un thème transversal dans l’histoire de la gouvernance montréalaise.

Intéressé par l’histoire de la planification urbaine, Raphaël Fischler décrit une série de règlements de zonage ayant été mis en place entre 1840 et 1910, soit bien avant que la Ville de Montréal se dote d’un Service d’urbanisme en 1941 et adopte finalement un plan d’urbanisme et un règlement de zonage pour l’ensemble de son territoire en 1992. Selon lui, il est clair que le zonage moderne ou « comprehensive zoning » existe déjà en 1913 quand la Ville adopte un nouveau règlement pour l’ensemble du quartier Notre-Dame-de-Grâce. Dans son analyse, Fischler cherche à montrer que l’élaboration des politiques urbaines répond à des impératifs divers souvent liés avec des demandes émanant de groupes de pression, qu’elle ne suit pas un processus linéaire simple et qu’elle laisse très souvent un certain pouvoir discrétionnaire aux fonctionnaires chargés de les appliquer (p. 83). Fischler soutient que « de règlement en règlement se constitue un dispositif de savoir et de pouvoir qui, dans le cas qui nous concerne, vise à gérer les actions des acteurs privés dans l’utilisation du sol et la construction d’immeubles » (p. 82). Ce dispositif règlementaire est « le produit de plusieurs siècles de “bricolage”, mais sa forme actuelle a été, en grande partie, créée entre 1840 et 1914 pour faire face aux défis de la ville industrielle » (p. 84). Si Fischler se garde bien de faire le bilan de cette règlementation, la tonalité du texte portant sur la patrimonialisation et signé par Gérard Beaudet est fortement différente. Fidèle à son habitude, ce dernier se fait revendicateur et ne cache pas son insatisfaction quant aux actions des 50 dernières années dans le domaine de la protection du patrimoine. Beaudet revient sur plusieurs cas importants, notamment la démolition de la maison Van Horne, le projet de cité Concordia dans Milton Parc, le projet du Vieux-Port, l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal et les résultats mitigés du bien intentionné Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM), et termine en affirmant que la gouvernance municipale n’a pas su intégrer de manière significative la patrimonialisation. Ainsi, la mobilisation citoyenne demeure d’une importance cruciale. En ce sens, gageons que le professeur Beaudet est plutôt inquiet du sort qui sera réservé au 1420 Mont-Royal, autrefois propriété de son Université et dont un promoteur immobilier vient de se porter acquéreur.

Signant deux textes, Harold Bérubé étudie tout d’abord l’action politique des banlieues au XXe siècle et montre comment celles-ci sont des actrices à part entière de l’histoire de Montréal comme ville-région. Certaines, notamment Westmount et Outremont, ont tenté de favoriser l’avènement d’une gouvernance métropolitaine souple durant l’entre-deux-guerres afin de résister à l’annexion et ainsi conserver leur autonomie et leur identité particulière. Cependant, les velléités annexionnistes de la ville centre sont rapidement venues refroidir le dialogue. Dans un second texte qui se trouve à être la conclusion de l’ouvrage, Bérubé plaide pour une historicisation de la « révolution métropolitaine » à Montréal. Bérubé enjoint les historiens à analyser le chemin parcouru entre la Corporation du Montréal métropolitain datant de 1957 et la Communauté métropolitaine de Montréal de 2001. Le territoire, le découpage municipal, les compétences des différentes structures ainsi que leur fonctionnement ont beaucoup changé.

Cela nous amène identifier ce qui unit les contributions qui forment ce collectif. Toutes, d’une certaine manière, mettent en lumière la complexité et la mobilité de la gouvernance montréalaise. N’ayant pas de statut constitutionnel, ses frontières et ses structures changent constamment et, très souvent, elles semblent à la remorque du développement des infrastructures, de la croissance de l’urbanisation et de l’évolution des sensibilités. En outre, on remarque moins des tendances évolutives qui permettraient une lecture rétrospective que des thèmes récurrents, tels l’occupation du sol, l’assainissement ou la métropolisation, qui s’expriment différemment selon les contextes. Finalement, on pourrait aussi se questionner sur le choix du terme de gouvernance. Les trois directeurs affirment : « nous le préférons au terme gouvernement en ce qu’il met l’accent sur les pratiques et les mécanismes de gouverner, d’administrer et de gérer » (p. 2). Cette justification est, avouons-le, un peu mince, surtout dans le cas d’un concept aussi controversé qui, selon certains, est le fuit d’une attaque contre les institutions démocratiques au profit d’un modèle de partenariat entre parties intéressées (voir par exemple le livre d’Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire). Certains contributeurs comme Dagenais et Kenny lui préfèrent même le terme de « gouvernementalité » forgé par Michel Foucault, et seul Fyson accorde une importance particulière à l’expression « gouvernement local » quand, pourtant, elle occupe une place importante dans l’historiographie politique. Ce problème de terminologie est, peut-on penser, une autre manifestation de la difficulté de penser l’activité politique à l’échelle de la ville.


 

Note

[i] Voir Harold Bérubé, Des sociétés distinctes. Gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal, 1880-1939, Montréal et Kingston, McGill – Queen’s University Press, 2014; Nicolas Kenny, The Feel of the City: Experiences of Urban Transformation, Toronto, Buffalo et London, University of Toronto Press, 2014; et Mathieu Lapointe, Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014.

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La sociologie historique de la statistique: la troisième voie d’Alain Desrosières

Critique du livre Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques d’Alain Desrosières, Paris, La Découverte, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette

9782707182494

Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques, d’Alain Desrosières.

Alain Desrosières est encore peu connu dans le monde de la sociologie mainstream. Plusieurs raisons expliquent cette situation : Desrosières n’est pas un académique proprement dit, son travail principal fut plutôt dans la fonction publique française à l’INSEE et son œuvre, essentiellement tournée vers la sociologie et l’histoire de la statistique, n’a pas l’amplitude et la diversité de certaines autres plus connues. Cependant, dans son domaine, Desrosières fut un pionnier et est maintenant pleinement reconnu, comme en fait foi le doctorat honoris causa qu’il a reçu en 2011 de l’UQAM où il a fortement influencé le travail du Groupe de recherche sur les pratiques et les politiques statistiques de Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost. Le livre posthume Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques (PG) contribuera, espérons-le, à faire connaître davantage le travail de Desrosières. Moins volumineux que son opus magnum de 1993, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, (Paris, La Découverte, réédition 2010) (PGN), et touchant à des problématiques davantage d’actualité, comme la « gouvernementalité néolibérale », Prouver et gouverner rebutera moins le néophyte et permettra à certains de s’initier à la sociologie de la statistique. Ce livre est un recueil d’articles et de communications sur lequel travaillait Desrosières avant de mourir en 2013. Certains passages ont été coupés et des titres changés, afin d’harmoniser l’ouvrage qui contient une préface de l’éditeur Emmanuel Didier et onze chapitres de Desrosières regroupés en trois parties : « Du rôle de la statistique à l’ère néolibérale », « Scènes statistiques internationales » et « Du rôle de la quantification dans les sciences sociales ».

Dans la postface ajoutée à La politique des grands nombres en 2000, Desrosières précise ses ambitions méthodologiques. Son objectif est de dépasser la distinction entre une histoire internaliste et une histoire externaliste de la statistique, ou, autrement dit, entre une histoire des progrès du savoir qui étudie ce que fait la statistique et ce qu’elle permet de connaître, et une histoire du pouvoir qui étudie ce qu’elle fait faire et à quels objectifs politiques elle répond (PGN, p. 438). De même, sur le plan ontologique, Desrosières considère que l’objet de la statistique est « construit et réel » : la statistique est un langage conventionnel qui permet de décrire la réalité et de débattre, mais elle est une « rhétorique de la réalité » parmi plusieurs possibles (PGN, p. 447). En bref, on pourrait dire que l’ensemble de l’œuvre de Desrosières est motivé par cet impératif ontologique et méthodologique, ce que montre assez bien le titre de Prouver et gouverner.

Dans ce livre, Desrosières précise la théorie de la « quantification » qui préside à ses recherches. Selon lui, les statistiques ne sont pas de simples mesures de la réalité; la mesure n’est qu’une des deux étapes qui constituent la quantification statistique. Avant de mesurer, il faut s’entendre sur ce qui est à mesurer et sur comment le mesurer. Toute quantification est donc, pour Desrosières, une mesure faite à partir de « conventions d’équivalences » qui permet d’« exprimer et faire exister sous une forme numérique ce qui, auparavant, était exprimé par des mots et non des nombres » (PG, p. 38-39). De plus, ce passage au langage chiffré produit des effets de rétroaction : « la quantification façonne et reconfigure la société, elle ne se contente pas de la mesurer ou de la refléter. » (PG, p. 179)

Pour étudier la quantification, Desrosières utilise une approche à mi-chemin entre une science positive de la mesure, la métrologie, et une science critique de la convention, la sociologie. À plusieurs reprises, Desrosières tient à rappeler que son approche n’est pas relativiste. La statistique contribue « à faire de la réalité et non pas simplement à la “refléter” […] Cette idée n’est pas relativiste, en ce qu’elle ne nie pas l’existence de l’inflation ou du chômage. Mais elle attire l’attention sur le fait qu’inflation et chômage peuvent être pensés, exprimés, définis et quantifiés de multiples façons; et que les façons de faire ne sont pas de simples détails techniques, mais ont toujours une signification historique, politique, sociologique. » (PG, p. 75) Ce qui intéresse Desrosières, c’est le point de jonction entre la justesse sur le plan cognitif et un réseautage social fort, point de jonction qui rend possibles à la fois l’institution du langage statistique et une critique crédible et saillante de celui-ci.

Prouver et gouverner offre un panorama des différentes formes actuelles que peut prendre le débat sur la statistique. Par exemple, Desrosières analyse l’ambiguïté des sciences sociales face à la quantification et se demande si la statistique est un outil de libération ou un outil de pouvoir. Majoritairement aporétiques, les réflexions érudites de Desrosières n’offrent pas de solutions tranchées. Il montre que l’utilisation des statistiques est diverse et que la conscience critique en science sociale face à ceux-ci est à degré variable. Il soutient aussi que « la tension entre description et induction est au cœur de l’histoire de l’utilisation des statistiques en sciences sociales. » (PG, p. 211) La statistique a notamment été abondamment utilisée afin de produire une cartographie de la société. Cependant, le problème de la montée en généralité et surtout celui de l’usage des différentes cartographies sociales restent entiers.

Dans le premier chapitre, Desrosières analyse les effets de rétroaction de la quantification comptable contemporaine, qu’il rattache à ce que Foucault et ses successeurs comme Peter Miller ont appelé la « gouvernementalité néolibérale ». Desrosières montre que les pratiques comme le benchmarking incarnent une nouvelle étape dans l’histoire de la statistique et de l’État. Desrosières note surtout ici l’importance grandissante de la prise en compte d’effets de rétroaction de la quantification, que ce soit chez les défenseurs du benchmarking qui arguent qu’elle a pour effet d’augmenter la performance des entreprises et des individus grâce à leur mise en comparaison compétitive, ou chez ceux qui dénoncent dans ces effets la colonisation de la subjectivité par un « soi calculateur ». Le débat se fait alors à plusieurs niveaux difficilement conciliables : certains critiquent la mise en équivalence d’actions incommensurables, tandis que d’autres interrogent les indicateurs issus du « new public management » en laissant entendre que d’autres indicateurs prenant en compte des éléments comme l’environnement, l’épanouissement personnel et les inégalités seraient préférables. Sans penser qu’il est possible de rallier toutes les différentes positions, Desrosières soutient qu’une formation minimale en sociologie permettrait aux statisticiens professionnels de mieux comprendre les différents débats dans lesquels ils s’inscrivent de facto (PG, p. 59).

Le chapitre sur le rôle de la statistique dans la construction européenne est particulièrement intéressant, car il illustre très bien l’idée de convention d’équivalence et d’espace de commensurabilité développée par Desrosières. Il expose la portée des débats qui ont eu lieu depuis 1990 entre les statisticiens européens à propos de l’harmonisation, de l’intégration et de la qualité de la statistique sociale. Comment répondre à un cadre comptable commun à partir de sources hétérogènes? Selon Desrosières, l’harmonisation des usages semble beaucoup plus réaliste que l’harmonisation des méthodes, car cette dernière « suppose que le statisticien a la maîtrise complète de la chaîne de production de l’information » (PG, p. 133). Mais plus fondamentalement, Desrosières se demande si cette harmonisation est gage de la qualité des statistiques. Cela lui permet de préciser ce qu’il faut comprendre par statistiques de « qualité » : ce sont des statistiques qui répondent à une demande sociale et en lesquelles les utilisateurs peuvent avoir confiance. En ce sens, interroger la qualité des statistiques européennes implique un questionnement à la fois technique et politique sur la construction d’un espace européen de commensurabilité de réalités comme la pauvreté, la délinquance, le chômage, etc.

Desrosières soulève un autre élément intéressant dans le chapitre sur les innovations conceptuelles et les pays en voie de développement. Desrosières montre que les pays en voie de développement sont souvent le théâtre d’innovations, car on n’y trouve pas une lourde bureaucratie durablement investie dans ses propres indicateurs. La faiblesse de l’organisation bureaucratique dans certains pays facilite le changement dans les techniques statistiques. Ce chapitre ouvre la voie à une recherche plus poussée. On peut par exemple se demander si ces innovations sont plus fréquemment le fait d’expérimentations locales, comme le plan de comptabilité des États de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM), ou d’expérimentations produites par des programmes internationaux, comme les expérimentations aléatoires d’Abhijit Banerjee et Esther Duflo, deux chercheurs issus de la Banque mondiale. Mais surtout, une analyse historique plus en profondeur pourrait interroger les effets de rétroaction de ces expérimentations sur les bureaucraties occidentales et leurs systèmes statistiques.

En résumé, la statistique est pour Desrosières « un langage conventionnel de référence, dont l’existence permet à un certain type d’espace public de se déployer, mais dont le vocabulaire et la syntaxe peuvent eux-mêmes être débattus : le débat sur le référentiel du débat, sur les mots employés pour mener celui-ci, est un aspect essentiel de toute controverse » (PGN, p. 413). Or, l’investissement financier ou politique de certaines personnes ou de certains groupes fixe le langage statistique et rend très coûteuse toute modification. Pour quiconque veut débattre sur la place publique, il est impossible de ne pas investir un certain langage, et ainsi de durcir et stabiliser celui-ci. Desrosières termine La politique des grands nombres sur cette belle formule : « [C]es espaces de formes durablement solidifiées doivent à la fois être indiscutées pour que la vie suive son cours, et néanmoins discutables pour que la vie puisse changer de cours. » (PGN, p. 413)

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Le contre-ton apocalyptique du fantôme: une politique de la mémoire

Par Vincent Filteau, Montréal[1]

Fais en sorte que ta détresse devienne une délivrance, une clarté.

René Lapierre

La tradition des opprimés nous enseigne que l’« état d’exception » dans lequel nous vivons est devenu la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui rende compte de cette situation.

Walter Benjamin

east hastings cathedral

Cathédrale, East Hastings.

Une question cherche à se rendre vers nous : que peut le fantôme devant la fin? Et la portée de sa voix qu’on s’explique si mal, qui ne cesse de revenir comme des ombres tenaces de l’histoire : je me souviens de la fin. Nous étions tous là, à des temps séparés, mais tous présents quand même. Je me souviens : être sous la venue, au fond de cette venue comme une vague conjurée du temps. Dès que les restes d’un temps reviennent hanter les lieux à travers ma voix, je me trouve sous la venue du souvenir sans être dans son origine, comme on est sous l’eau sans jamais atteindre le fond. Il y a toujours quelque chose plus loin au fond de la venue et qui n’est pas une figure quelconque de l’origine, mais plutôt la chose murmurée d’une fin sortie de toute temporalité connue. Le fantôme est celui qui est condamné à voir : « Ce quelqu’un d’autre spectral nous regarde, nous nous sentons regardés par lui, hors de toute synchronie, avant-même et au-delà de tout regard de notre part, d’une antériorité (qui peut être de l’ordre d’une génération, de plus d’une génération), et une dissymétrie absolues.»[2] Je suis regardé par un secret d’apocalypse qui déborde du sentiment de la fin. Ce qui m’attend dans le regard du fantôme est une catastrophe qui m’est adressée dans l’impropre du don. J’ose le dire de cette manière un peu terrifiée : l’héritage du fantôme est un don de la catastrophe, un don du renversement. Du moment où le fantôme élève la voix, je suis perdu. C’est la condition même du ton de l’apocalypse : la parole y devient aveugle. Il y a donc dans la venue du fantôme un don de la noirceur. Il fait descendre avec lui l’obscurité qui fonde le bruit désespéré de toute voix écrite : « Dès qu’on ne sait plus qui parle ou qui écrit, le texte devient apocalyptique. »[3] La révélation qui surgit dans l’image du passé ou de l’avenir « passe en un éclair »[4] et c’est dans cet espace négatif de l’histoire que la parole du fantôme se situe.

Si l’apocalypse ne peut que révéler l’histoire, elle porte alors la lumière d’une exigence politique qui réunit la question de la catastrophe et la justice en tant que rapport à la communauté. Le ton apocalyptique fait un lien inespéré entre la persistance trouble du passé et la justice à venir à partir du fantôme de la voix. « La hauteur du ton est liée à la tension; elle a un lien au lien, à la tension plus ou moins stricte du lien. »[5] Il me semble que cette lumière aveuglante de la voix est précisément ce qui révèle ce lien du manque sur lequel repose toute communauté de parole. La catastrophe dit toujours : viens vers moi. Cette désolation à laquelle nul n’échappe fait aussi figure de dévoilement, de ce qui expose la parole au désastre de la pensée qui n’arrive plus à penser autrement que par l’imminence traversée de la fin. J’essaierai d’être clair sur cette question. C’est la catastrophe qui oblige le fantôme à revenir vers nous et à sous-entendre la raison de son retour : quelqu’un, en fait, ils sont plusieurs, tentent de conjurer la parole d’où je viens. Le fantôme, lui aussi, répond à la loi « du plus d’un », qui est tout sauf la loi du nombre, mais bien le « plus d’un » qui est le principe même de la hantise.

hamlet-ghost

Ghost
Mark me. […]
My hour is almost come,
When I to sulphurous and tormenting flames
Must render up myself.
— William Shakespeare, The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark, acte I, scène 5.

C’est de l’ordre du fait commun désormais : Fukuyama a fait dérailler le concept de fin de l’Histoire. Le contre-ton apocalyptique du fantôme a exposé de toute sa clarté la stratégie mystagogue de la pensée de Fukuyama. La parole spectrale sauvée temporairement de la conjuration a révélé que le « sujet du discours eschatologique peut avoir intérêt à renoncer à son intérêt, il peut renoncer à tout pour vous mettre encore sa mort sous les bras et vous faire hériter par avance de son cadavre, c’est-à-dire de son âme, espérant ainsi arriver à ses fins par la fin, à vous séduire sur-le-champ en vous promettant de garder votre garde durant votre absence »[6]. Il s’agit pour Fukuyama de conjurer l’héritage du marxisme, voire de le cadavériser, par le recours à une « rhétorique néo-évangélique » de la bonne nouvelle : ce qui vient à nous par cette grâce de l’Union soviétique enfin tombée est la possibilité de mettre un terme à l’historicité comme processus politique. Ce qui implique le retour d’une pensée mythique de l’Histoire qui cette fois envisage l’idéal démocrate-libéral de la régulation économique en tant que principe irréversible de la justice. « Théoriser, c’est terroriser » disait André Glucksman et les « nouveaux philosophes » qui ont prophétisé d’une certaine manière la mystagogie fukuyamienne. Or, ce projet évangéliste de conjuration du marxisme et de toute philosophie politique en général est un désaveu foncier d’une certaine « politique de la mémoire » proposée par Derrida dans Spectres de Marx et qui est inséparable d’une exigence de justice qui refuse les impératifs du programme de libéralisation totale du monde. Cette politique de la mémoire assume qu’aucune justice « ne paraît possible ou pensable sans le principe de quelque responsabilité, au-delà de tout présent vivant, dans ce qui disjointe le présent vivant, devant les fantômes de ceux qui ne sont pas encore nés ou qui sont déjà morts, victimes ou non des guerres, des violences politiques ou autres, des exterminations nationalistes, racistes, colonialistes, sexistes ou autres, des oppressions de l’impérialisme capitaliste ou de toutes les formes de totalitarisme »[7]. Pour Derrida, cette politique de la mémoire qui repose entre autres choses sur une négation de la pensée mythique en philosophie correspond à une manière d’assumer l’héritage de l’Aufklärung avec laquelle Kant « entreprend de démystifier le ton grand-seigneur »[8] des mystagogues de son temps. En effet, Spectres de Marx est également porté par une volonté de conjurer le ton faussement apocalyptique que développe Fukuyama dans La fin de l’Histoire et le dernier homme et qui ne se révèle être qu’un « pain d’apocalypse » malhonnête et ranci depuis plus de cinquante ans sur les pensées de la fin de la philosophie, la fin de l’homme et la fin de la culture. Cet empressement des mystagogues de notre temps à déclarer la mort du marxisme dissimule péniblement une inquiétude inapaisable à l’égard de la postérité du libéralisme économique et du fait que la fin de l’Histoire n’est peut-être que

la fin d’un certain concept de l’histoire. Voilà peut-être une de questions qu’il faudrait poser à ceux qui se contentent pas d’être en retard sur l’apocalypse et sur le train de la fin, si je puis dire, sans être essoufflés, mais trouvent le moyen de bomber encore le torse dans la bonne conscience du capitalisme, du libéralisme et des vertus de la démocratie parlementaire[9].


Notes

[1] Communication prononcée le 23 mars 2015 à la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie dans le cadre de l’atelier de discussion autour du livre D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie de Jacques Derrida, « L’apocalypse toujours-déjà », organisé par François Gagnon.

[2] Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, p. 27.

[3] Jacques Derrida, D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie, Paris, Galilée, 1983, p. 77.

[4] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », dans Œuvres III, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 2000, p. 430.

[5] Jacques Derrida, D’un ton apocalyptique…, op. cit., p. 26.

[6] Ibid., p. 66-67

[7] Jacques Derrida, Spectres…, op. cit., p. 16

[8] Jacques Derrida, D’un ton apocalyptique…, op. cit., p. 64.

[9] Jacques Derrida, Spectres…, op. cit.,p. 38.

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Témoignages et restes photographiques cherchant mise en forme

Critique du livre Quartiers disparus de Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, Montréal, Éditions Cardinal, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

qd-coverLe livre Quartiers disparus, lancé le 4 novembre dernier, est inspiré de l’exposition du même nom qui a eu lieu du 15 juin 2011 au 1er septembre 2013 au Centre d’histoire de Montréal. Les historiens et muséologues Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, directeurs de l’ouvrage, affirment avoir répondu à une demande de plusieurs visiteurs fascinés par cette exposition relatant la disparition de trois quartiers, le Red Light, le Faubourg à m’lasse et Goose Village, tombés sous les pics de la modernisation de Montréal durant les années 1950 et 1960. L’expertise technique de la maison d’Éditions Cardinal en livres illustrés – les dernières publications comprennent une histoire de Saint-Tite en photographies et la revue de l’année du Navet – a été mise à profit afin de réaliser un livre imagé très réussi qui, aux dires de Charlebois et Linteau, n’est pas un catalogue de l’exposition, mais une œuvre en soi. À mon sens, non seulement ce livre donne une deuxième vie à l’exposition, mais il réalise l’ambition de celle-ci d’une manière encore plus réussie. L’exposition, entrecoupée de stations vidéo, avait un rythme un peu trop saccadé. Le rythme du livre me semble beaucoup plus fluide. À la fois sobre et d’une grande beauté, il réunit des témoignages d’anciens résidents et d’experts, des photographies d’archives et des textes de présentation courts et instructifs. La superposition des témoignages, dans la page de gauche, et des photographies dans la page de droite accentue le caractère onirique du livre; parfois le lien entre ces deux éléments apparaît évident, d’autre fois, c’est plus ténu, mais toujours le lecteur est amené à imaginer ce que pouvait être la vie dans ces quartiers disparus.

Les trois premiers chapitres portent successivement sur les trois quartiers disparus, dans l’ordre chronologique de leur démolition : tout d’abord, le Red Light, détruit en 1957 afin de faire place aux Habitations Jeanne-Mance, le Faubourg à m’lmasse, dépecé une première fois en 1953 et 1954 pour l’élargissement du boulevard Dorchester, devenu le boulevard René-Lévesque en 1987, puis complètement rasé en 1963 et 1964 pour la construction de la Place Radio-Canada, et finalement Goose Village, anéanti en 1964 pour faire place à l’autoroute Bonaventure et l’Autostade construit pour Expo67. Il est important de préciser que l’Autostade n’aura finalement été utilisé qu’une dizaine d’années; il a été démoli dès la fin des années 1970 et une grande partie du site est encore actuellement déserte. En ce qui a trait à la Place Radio-Canada, non seulement une grande partie de la zone démolie a été transformée en stationnement à ciel ouvert, mais l’édifice comme tel est devenu trop vaste pour les besoins de plus en plus réduits de la société d’État et on peut penser que celle-ci sera relocalisée dans un avenir rapproché. Il n’y a donc que les Habitations Jeanne-Mance qui de nos jours sont encore pleinement habitées et utilisées.

Faisant partie d’un vaste programme d’éradication des taudis, tous ces bâtiments jugés vétustes, insalubres et irrécupérables selon les critères de l’époque ont été expropriés et détruits afin de construire des infrastructures collectives modernes. Et la Ville de Montréal, avant de procédé à l’expropriation et la démolition, prenait soin d’envoyer un fonctionnaire photographier les lieux. C’est la redécouverte de ces archives photographiques qui a rendu l’exposition Quartiers disparus – et le livre qui en est tiré – si riche et fascinante. Les photos, extrêmement variées – intérieur et extérieur des immeubles, appartement, épicerie de quartier, rue, cour arrière, escalier, manufacture, etc. – sont de véritables croquis de la vie quotidienne de l’époque. Si, sur certains clichés, les habitants sourient en regardant la caméra, sur d’autres, ils poursuivent, sans se soucier de la présence du photographe, leur train-train quotidien. Étaient-ils au courant de ce pourquoi ils étaient pris en photo? Cette question reste en suspens. Plus énigmatique encore, sur chaque instantané se trouve un tableau avec des chiffres dont la signification exacte s’est perdue dans les interstices de l’histoire. Un employé de la Direction des immeubles du Service des finances accompagnait le photographe de la Ville et plaçait, à l’intérieur de chaque photo, des indicateurs sous forme de chiffre afin, peut-on penser, de faciliter sa classification. Or, plus de cinquante ans plus tard, cela a produit une situation pour le moins inusitée : cet employé et les chiffres qu’il a placés dans les photographies sont maintenant immortalisés, et cela, sans signification précise apparente. Sur certaines photos, l’employé sourit, sur d’autres, il tient son tableau devant son visage, tandis que parfois, il est tout simplement absent ou, nous faisant dos, on le voit à peine. Tout indique que si la Ville de Montréal a ordonné de photographier les bâtiments à exproprier – pas moins de 30 000 photographies auraient été prises entre 1961 et 1963 –, ce n’est pas pour contribuer à la mémoire collective, mais bien pour documenter les rapports d’expropriation et appuyer les causes soumises à la Régie des services publics. Probablement que l’idée qu’un jour l’employé de la Direction des immeubles du Service des finances ferait partie d’une exposition et d’un livre ne lui a jamais traversé la tête. Ici les photos ne servent plus à défendre des estimés d’indemnisation. À la manière de Siegfried Kracauer, on pourrait dire qu’on ignore encore quelle organisation valable présidera à la mise en place des restes photographiques de ces quartiers disparus (voir Sur le seuil du temps. Essais sur la photographie, PUM, 2013). Leur mise en forme dans ce livre est provisoire et incomplète. Il existe, aux archives de la Ville de Montréal, un nombre incomparablement plus élevé de photographies que celui que l’on trouve dans ce livre. Pour Kracauer, aucun déterminisme naturel ne nous contraint à organiser et utiliser des photographies; seule une activité libre et ludique peut redonner une signification à des clichés en les disposant dans une mosaïque indéterminée. La photographie est toujours déjà dans une conscience de l’éphémérité et du déclin; personne ne peut, avec certitude, affirmer connaître l’organisation qui présidera à la mise en forme de ces restes captés par l’appareil photographique, une fois que le monde aura cessé d’être fuyant et éphémère.

Les deux derniers chapitres renforcent cette image d’un monde en perpétuel changement. Dans un premier temps, des photographies de démolition et de ruines sont rassemblées, tandis qu’ensuite sont réunies des photos des imposants chantiers de l’époque et des grandes réalisations représentant la modernisation de Montréal, comme les places Ville Marie et Radio-Canada. On trouve aussi des clichés de ceux qui sont considérés comme les principaux responsables de cette modernisation destructrice, soit le maire Drapeau, immortalisé sur le tablier de la nouvelle autoroute Bonaventure, et les urbanistes de la Ville, photographiés en train de travailler à une maquette du Centre-ville; comme si, le destin de quelques quartiers s’était joué en partie dans des bureaux où la ville est réduite à une maquette d’une grande plasticité, avec laquelle on joue comme avec des Playmobil. On trouve aussi une photo de la réception du Service de l’urbanisme de la Ville de Montréal datant de 1963, qui, je me souviens, m’avait beaucoup marqué quand je l’avais vu lors de l’exposition. Sur un mur, derrière une réceptionniste au téléphone, regard candide levé au ciel, est inscrit le slogan des Congrès internationaux d’Architecture moderne : Urbanisme habiter, travailler, se récréer, circuler. Cette dernière section donne à l’ensemble un caractère d’hantologie, pour parler comme Derrida (dans Spectres de Marx, Galilée, 1993). Les anciennes ambitions semblent revenir du passé sous forme de traces, ressurgissant sous de nouvelles formes, hantant toujours le présent. Qui, en effet, encore aujourd’hui ne rêve pas d’une ville mieux aménagée, plus en phase avec ses désirs et ses besoins? Ce n’est pas parce que le présent est différent de ce que le passé se projetait comme futur que ces projections ont cessé d’exister. Dans les images du passé se trouvent aussi des images du futur. Quartiers disparus porte ainsi autant sur le passé que sur le futur de Montréal.

 

 

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L’histoire urbaine montréalaise: l’état des savoirs

Critique d’ouvrage collectif Histoire de Montréal et de sa région, dirigé par Dany Fougères, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

Histoire de Montréal et de sa région

Depuis quelques années, les recherches en histoire urbaine à Montréal s’intensifient et se diversifient. Contenant 35 chapitres, plus de 30 contributeurs et près de 1600 pages, l’immense collectif dirigé par Dany Fougères, Histoire de Montréal et de sa région, offre un large portrait des recherches actuelles. La première caractéristique de cet ouvrage n’est ni le renouvellement ni la rupture qu’il produirait dans l’étude de l’histoire montréalaise, mais bien son inscription dans la continuité des recherches antérieures dont il se veut à la fois un panorama et un approfondissement.

Les thèmes et les périodisations organisant ce collectif correspondent aux tendances dominantes établies par Claire Poitras dans ses recherches sur l’histoire urbaine au Québec et au Canada[1]. Au début des années 2000, Poitras écrivait que l’histoire urbaine canadienne et québécoise s’intéressait surtout au processus de suburbanisation, à la question de l’ethnicité et des classes sociales, à la redéfinition des rapports hommes/femmes, à la question de la gouverne et du pouvoir et à la constitution d’une culture proprement urbaine. Ces cinq thèmes sont omniprésents dans le second tome. Cependant, la question des rapports hommes/femmes est plutôt secondaire, tandis que les mutations de l’économie montréalaise – entendons ici le passage de l’économie industrielle à l’économie du savoir – occupent une place centrale. De plus, Poitras affirmait que la période qui va de 1850 à 1950 est la plus étudiée en histoire urbaine québécoise. Histoire de Montréal et de sa région ne fait pas exception à cette règle, quoique l’on pourrait étirer cette période jusqu’aux années 1970. En effet, juste en regardant la table des matières, on remarque des disproportions : seulement trois chercheurs ont contribué à la première partie qui porte sur la période allant des origines à 1796. Roland Viau, par exemple, a écrit cinq des sept chapitres de cette section, ce qui montre la rareté des spécialistes de cette période. Les deux autres parties, plus proportionnelles, s’attardent successivement à la naissance de la métropole moderne entre 1796 et 1930 et à la multiplication des territoires allant de l’ouverture du pont Jacques-Cartier à nos jours.

L’insistance sur la période allant de 1850 à 1970 s’explique assez simplement : c’est à cette époque que se construit et se consolide la ville moderne telle que nous la connaissons. La modernisation à la fois sociale, politique, économique, technologique et culturelle est, durant cette période, particulièrement visible. « C’est le mouvement, écrit Fougères, son intensité et ses particularités qui révèlent le pouls et la vitalité d’une région. L’histoire de la région de Montréal est un récit du mouvement, dans le temps et dans l’espace. » (p. 12) Conséquemment, l’histoire urbaine montréalaise s’intéresse plus particulièrement aux moments où le paysage de la ville est en mouvement. En outre, Fougères souligne que « ce découpage du temps historique de Montréal et de sa région tient de notre approche à la jonction de la géographie historique et de l’histoire environnementale et se distingue donc d’une périodisation politique plus usuelle » (p. 15).

Ainsi, ce livre permet de réfléchir à la fertilité heuristique du point de vue urbain. Écrire l’histoire de la ville n’est pas la même chose que d’écrire l’histoire de l’État-nation. La ville est un objet aux frontières floues. Si le Québec et le Canada ont des frontières territoriales claires, on ne peut en dire autant de Montréal. Le territoire couvert par l’administration municipale montréalaise est certes bien défini, or, l’utilisation du terme Montréal est très ambiguë, car il réfère la plupart du temps à un territoire mal défini, soit la région de Montréal. De même, l’histoire urbaine est très rarement une histoire municipale : elle ne se restreint pas aux frontières institutionnelles et juridiques des municipalités, bien au contraire. En ce sens, il est intéressant de noter le nombre restreint de textes dans Histoire de Montréal et de sa région portant précisément sur l’administration municipale de la Ville de Montréal et on n’en trouvera aucun sur l’évolution de celle-ci au XXe siècle. Dany Fougères, qui signe trois articles sur le XIXe siècle montréalais, expose la naissance et la consolidation de l’administration municipale, de la Loi sur les chemins en 1796 qui institue pour la première fois une administration territoriale, à la création permanente de la corporation municipale en 1840. Laurence Bherer et Jean-Pierre Collin, quant à eux, consacrent un chapitre à relater l’histoire pleine de controverses de l’idée, plus vieille que l’on pourrait penser, d’un gouvernement insulaire et métropolitain.

En somme, l’histoire urbaine, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’écrit pas à partir d’un sujet aux frontières territoriales clairement établies. Le sujet ville ne semble pas se définir facilement. Le lecteur d’Histoire de Montréal et de sa région sera même parfois confondu : qu’est-ce que Montréal? La réponse n’est pas évidente. « De fait, il n’existe pas encore aujourd’hui de définition de la région montréalaise qui fasse consensus, affirme Fougères » (p. 13). Par exemple, Gilles Sénécal et Nathalie Vachon montrent que dans la deuxième moitié du XXe siècle le schéma urbain traditionnel fait de cercles concentriques allant de la ville-centre vers les banlieues-dortoirs périphériques s’est grandement complexifié. Montréal est devenu une région polycentrique dans laquelle les voix de navettage ne sont plus unidirectionnelles, car certains pôles d’activité économique et culturelle se sont constitués dans ce qui était auparavant considéré comme la périphérie. De même, Claire Poitras, qui étudie trois villes de banlieue planifiées, Brossard, Candiac et Lorraine, introduit de la complexité dans la conception traditionnelle et stéréotypée des banlieues en montrant qu’elles ne sont pas toutes aussi homogènes que l’on pourrait le penser.

L’histoire urbaine fait aussi généralement une place particulière à la perspective du quotidien. Plusieurs textes d’Histoire de Montréal et de sa région tentent de reconstruire ce que fut la vie quotidienne montréalaise du passé : Laurent Turcot s’intéresse à la rue et la sociabilité au XVIIIe siècle, Danielle Gauvreau aux identités sociales et à la vie familiale au tournant du XXe siècle et Magda Fahrni à la vie quotidienne durant la Deuxième Guerre mondiale. La perspective du quotidien se surajoute aussi fréquemment à la question sociale. La thématique de la pauvreté urbaine, de l’immigration, de la mobilisation sociale et de l’assistance sociale est très importante dans ce collectif. Martin Petitclerc signe un texte sur la constitution de la classe ouvrière au XIXe siècle; Jean-Marie Fecteau et Janice Harvey s’intéressent au réseau charitable de la même époque; Sylvie Taschereau étudie les années de la crise et les débats entourant la mise en place de politiques d’assistance sociales; Anick Germain, Damaris Rose et Myriam Richard étudient l’immigration dans les banlieues; Anne-Marie Séguin, Paula Negron-Paublette et Philippe Apparicio analysent l’évolution de la distribution géographique de la pauvreté et de la richesse dans la seconde moitié du XXe siècle; tandis que Laurence Bherer et Jean-Pierre Collin s’intéressent à l’institutionnalisation de la participation publique durant cette même période. Le collectif se termine avec trois textes portant sur l’émergence de la culture urbaine moderne, avec une focalisation particulière sur les années 1960, ces dernières étant considérées par Guy Bellavance et Christian Poirier comme un moment de basculement.

Le livre accorde aussi une place au problème du bilinguisme, sans toutefois faire de celui-ci l’enjeu ultime de l’histoire montréalaise. Deux textes traitent en détail de cette question : Yvan Lamonde analyse la cohabitation et les échanges entre les cultures francophone et anglophone au XIXe siècle, tandis que Normand Perron étudie le difficile partage de l’espace au XXe siècle et les luttes politiques qui ont entouré celui-ci. Par ailleurs, un seul texte traite précisément des institutions religieuses montréalaises, ce qui montre le peu d’intérêt que reçoit actuellement cette question en histoire urbaine montréalaise.

Le livre est donc organisé tout d’abord de manière chronologique et ensuite de manière thématique. Ainsi, il existe quelques recoupements entre les textes, surtout dans la seconde et la troisième partie. L’ouvrage est plutôt lourd, dans tous les sens du terme; il est, cependant, extrêmement instructif. Ce n’est pas exactement le genre de bouquin que l’on lit de carton à carton, quoique les textes sont pour la plupart très intéressants. Ce livre se lit plutôt d’une manière oblique. Le lecteur aura tendance à aller directement aux thèmes qui le passionnent davantage. Fait important, les textes sont ponctués de nombreuses images, ce qui rend la lecture beaucoup plus captivante. Plusieurs dessins et photos d’archives, de cartes historiques, de publicités d’époque et de tableaux de données démographiques sont contenus dans cet ouvrage, ce qui en rehausse grandement la valeur.

Finalement, ce livre, désirant synthétiser l’histoire de Montréal des origines à nos jours, est-il trop ambitieux? Pas vraiment, car l’objectif n’est pas d’épuiser l’histoire de Montréal, mais bien de montrer l’état des savoirs. Ainsi, il fait apparaître la ville comme un objet à la fois extrêmement fascinant, quoique toujours insaisissable. En ce sens, peut-être aurait-il fallu, pour le titre, mettre le terme « histoires » au pluriel.


[1] Cf. Claire Poitras, « L’histoire urbaine au Québec durant les années 1990 : de nouvelles tendances? », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 54, no 2, 2000, p. 219-245, et « L’histoire urbaine au Canada : l’espace, les citadins et les gouvernants », Revue d’histoire urbaine, vol. 32, no 1, 2003, p. 43-53.

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