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Archives 2013-2014 du chantier Traduire les humanités

Par René Lemieux, Montréal

Descriptif complet

La traduction des sciences humaines et sociales est généralement pensée comme un intermédiaire entre la traduction technique (médicale, juridique ou commerciale : à savoir une traduction qui comporterait un lexique figé et une terminologie assez consensuelle) et la traduction littéraire qui, elle, s’intéresserait davantage au style ou à la forme. Au niveau des associations ou des organisations de traducteurs, toutefois, la traduction des sciences humaines et sociales est associée à la traduction littéraire, même si on juge qu’il y a une différence de nature entre ces deux types de traduction : alors qu’on demanderait d’abord au traducteur littéraire une maîtrise de la langue cible, le traducteur de textes des disciplines de sciences humaines et sociales devrait quant à lui posséder des connaissances dans ces mêmes disciplines, participant de ce fait au marché symbolique de ces sciences.

Cette spécificité de la traduction des sciences humaines et sociales est encore mal définie, et une des causes est peut-être le problème de la professionnalisation dans ce secteur : que voudrait dire être un professionnel de la traduction en sciences humaines et sociales, sinon être un professionnel de ces sciences-là? La sociologue Gisèle Sapiro, notamment, dans une conférence donnée à l’École Normale Supérieure, propose même de faire de la traduction une obligation dans le cursus élémentaire des disciplines des sciences humaines et sociales. Aux États-Unis, c’est la voie inverse qui a été prise puisque la traduction des sciences humaines et sociales est définitivement associée à un travail de la langue, en dehors des connaissances des disciplines, ce qui a pour résultat qu’il est possible de voir sans problème un même traducteur passer de la traduction d’un roman à un essai politique ou vice versa.

Le chantier de recherche Traduire les humanités voudrait poser la question de la spécificité de la traduction des sciences humaines et sociales en abordant différents aspects de cette pratique, et ce, à partir d’une réflexion de base à la fois sur la sémiotique (qu’est-ce qu’un « concept » et comment se manifeste-t-il à la fois dans le texte source et le texte cible?) et la politique (quelle est la légitimité du traducteur quant au savoir qu’il possède?). D’abord, le chantier s’articulera autour d’un groupe de lecture dirigé par René Lemieux, à partir d’aspects liés à cette question : 1) une sociologie de la traduction (état des lieux de la recherche); 2) une philosophie de la traduction (une réflexion collective sur la question du concept ou de l’idée); 3) une histoire de la traduction (avec la lecture et la discussion de textes en histoire des idées). Le groupe de lecture se réunira environ une fois par mois et un texte sera fourni pour la discussion.

Ensuite, le chantier regroupera des chercheurs du milieu de la traductologie, mais aussi de différentes disciplines, sous la forme d’ateliers sur différents sujets liés à la traduction des sciences humaines et sociales (histoire, méthode, pédagogie, problèmes spécifiques liés à la traduction, etc.). Les ateliers auront lieu à trois reprises au cours de l’année (novembre 2013, février et mai 2014) et seront ouverts au public.

Finalement, conjointement avec les étudiants du cours « Traduction avancée en sciences humaines et sociales » (donné à l’Université Concordia à l’hiver 2014), le chantier servira de base à un projet de traduction de plusieurs articles du Handbook of Translation Studies, disponibles en ligne. Ce projet s’appuiera sur les hypothèses de travail que le groupe de lecture et les ateliers auront formulées. Les participants au projet de traduction auront la tâche de travailler conjointement avec les étudiants de Concordia, par exemple avec le travail bibliographique, la recherche des références, etc., alors que les étudiants en traduction (Concordia) auront à travailler l’aspect linguistique de la traduction. Ce travail collaboratif, qui se veut une expérimentation réflexive sur ce que penser et traduire veulent dire.

Calendrier des rencontres

  • Séance inaugurale (résumé), le 7 octobre 2013
  • Premier atelier de chercheurs, le 30 octobre 2013
    • Pier-Pascale Boulanger (Concordia) : « Traduire Henri Meschonnic » (texte de la présentation)
    • Yves Gambier (Turku) : « Concepts nomades et dynamique d’une polydiscipline : la traductologie »
    • Sherry Simon (Concordia) : « Traduire Michel Foucault »
  • Deuxième atelier de chercheurs, le 30 janvier 2014
    • Paul F. Bandia (Concordia) : « La traduction aux fondements de la recherche en sciences humaines et sociales »
    • Annie Brisset (Ottawa) : « Traduire les humanités : l’apport de la sociologie des communications »
    • René Lemieux (UQAM) : « Traduire le ‘lieu vide du savoir’ » (texte de la présentation)
  • Troisième atelier de chercheurs, le 10 avril 2014
    • Chantal Gagnon (UdeM) : « Traduire les allocutions politiques : quels traducteurs pour quels discours? »
    • Patricia Godbout (Sherbrooke) : « La traduction d’essais littéraires de l’anglais au français : quelques considérations pratiques »
    • Judith Woodsworth (Concordia) : « Traduire les sciences humaines et sociales : légitimité des traducteurs, légitimité de la pédagogie »

Traduction des textes du Handbook of Translation Studies

Textes traduits pendant l’année universitaire 2013-2014, tous disponibles en ligne, par les étudiant-e-s du cours « Traduction avancée en sciences humaines et sociales » (Concordia) et par un groupe de jeunes chercheurs à l’UQAM[1] :

  • « Créativité en traduction », de Carol O’Sullivan
  • « Déconstruction », de Dilek Dizdar
  • « Domestication et étrangéisation », d’Outi Paloposki
  • « Éthique et traduction », de Ben van Wyke
  • « Genre et traduction », de Luise von Flotow
  • « Hybridité et traduction », de Sherry Simon
  • « Postmodernisme », de Ning Wang
  • « Religion et traduction », de Jacobus Naudé
  • « Rhétorique et traduction », d’Ubaldo Stecconi
  • « Traduction théâtrale », de Sirkku Aaltonen

Note

[1] Ont participé à ce projet, à titre de traducteur/-trice ou de relecteur/-trice : Christine Althey, Émilie Archambault, Jade Bourdages, Marie Charbonneau, Alex Gauthier, Farida Kaboré, Simon Labrecque, René Lemieux, Simon Levesque, Caroline Mangerel, Maxime Plante, Mathieu Rolland et Simon Saint-Onge.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Les traductions de Simone de Beauvoir en anglais: un problème de langage ou de compétence?

Par René Lemieux, Montréal

La première traduction du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir en anglais est devenue avec le temps un de ces cas classiques de « mauvaise » traduction en sciences humaines et sociales. Publié en 1949 après la guerre, et dans l’engouement pour la philosophie existentialiste de Jean-Paul Sartre, les deux tomes de cet immense ouvrage deviendra rapidement une des pierres angulaires du féminisme en France[1] et sera rapidement traduit en anglais, aux États-Unis, par le zoologue Howard M. Parshley (1884-1953), un spécialiste des punaises et de la reproduction humaine, en 1953.

Le féminisme proposé par Simone de Beauvoir découle de la philosophie existentialiste selon laquelle la liberté, et donc la responsabilité de chacun, est le summum bonum de la vie humaine. La phrase fameuse, souvent citée, qui réussit à faire voir l’idée principale du livre est celle-ci : « On ne naît pas femme, on le devient. » La « féminité » est donc une construction instituée par les hommes pour l’asservissement des femmes. C’est dans la libération de cette construction que sera possible l’émancipation de tout le genre humain, comme elle l’indique dans la dernière phrase de son essai :

C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’homme de faire triompher le règne de la liberté; pour remporter cette suprême victoire il est entre autres nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité.

Les problèmes de traduction de l’ouvrage publié chez l’éditeur Alfred A. Knopf demeureront inaperçus jusqu’au début des années 1980, alors que la spécialiste de Simone de Beauvoir, Margaret A. Simons, une professeure de philosophie à l’Université Southern Illinois à Edwardsville, publie un essai intitulé « The Silencing of Simone de Beauvoir » où elle présente les lacunes de la traduction de Parshley : des passages représentant entre 10 à 15% du texte original ont été éliminés de la traduction (on découvrira par la suite que c’était à la demande de l’éditeur), les concepts de base de la philosophie existentialiste n’ont pas été traduits correctement (être-pour-soi a été traduit par in accordance with one’s true nature plutôt que par being-for-itself)[2], etc.

La critique de Simons ne sera pas prise en compte par l’éditeur qui refusera de commander une deuxième traduction. D’autres critiques se feront alors entendre, dont Toril Moi et Elizabeth Fallaize lors du 50e anniversaire du livre. Même la fille adoptive de Simone de Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, par l’entremise de la maison d’édition Gallimard, réclamera une nouvelle traduction. C’est peut-être la parution de l’article « Lost in Translation » de Sarah Glazer dans le New York Times le 22 août 2004, et donc de la publication – au sens de rendre public – de ce débat qui était demeuré jusque-là dans le cercle fermé des spécialistes du féminisme, qui mettra suffisamment de pression sur l’éditeur pour qu’il accepte le principe d’une retraduction.

La maison d’édition qui détient les droits anglophones pour le livre Le Deuxième Sexe acceptera alors de commander une deuxième traduction (avec l’aide financière de l’État français). La nouvelle traduction sera publiée en 2009, exécutés par deux femmes américaines habitant à Paris depuis les années 1960, Constance Borde et Sheila Malovany-Chevallier. Elles étaient toutes deux des enseignantes d’anglais langue seconde à l’Institut d’Études politiques et n’avaient publié jusqu’à ce moment-là que des manuels d’apprentissage de l’anglais (My English Is French : la syntaxe anglaise) et des livres de recettes de cuisine (Cookies et cakes, ou encore Sandwichs, tartines et canapés).

Ces derniers commentaires sur les deux nouvelles traductrices de Simone de Beauvoir proviennent de Toril Moi qui, après la lecture de la nouvelle traduction, écrira une recension particulièrement dévastatrice, « The Adulteress Wife » (11 février 2010), pour le London Review of Books. Moi soutient que la nouvelle traduction est encore pire que la première faite par Parshley et distingue trois problèmes :

After taking a close look at the whole book, I found three fundamental and pervasive problems: a mishandling of key terms for gender and sexuality, an inconsistent use of tenses, and the mangling of syntax, sentence structure and punctuation[3].

Un quatrième problème, typique de la traduction des sciences humaines et sociales, peut se déduire à partir de la lecture de Toril Moi, celui de l’usage des citations dans le texte de Beauvoir :

At one point, Beauvoir discusses Hegel’s analysis of sex. In the new translation, a brief quotation from The Philosophy of Nature ends with the puzzling claim: “This is mates coupling.” Mates coupling? What does Hegel mean? It turns out that in Beauvoir’s French version, Hegel says, “C’est l’accouplement”; A. V. Miller’s translation of The Philosophy of Nature uses the obvious term, “copulation.”[4]

Toril Moi, celle qui était une des plus grandes critiques de la traduction de Parshley revient finalement sur sa condamnation de la première traduction :

Whenever I try to read Borde and Malovany-Chevallier’s translation like an ordinary reader, without constantly checking against the French, I feel as it I were reading underwater. Beauvoir’s French is lucid, powerful and elegantly phrased. Even in Parschley’s translation young women would devour The Second Sex, reading it night and day. It’s hard to imagine anyone doing that with this version.

Comme pour la fable des grenouilles demandant un roi, l’histoire de la traduction anglaise de Simone de Beauvoir peut servir d’avertissement dans ce petit monde de la traduction des sciences humaines et sociales : avant de réclamer une « meilleure » traduction, êtes-vous certain-e-s qu’une nouvelle traduction ne pourra pas être encore plus « mauvaise »? Les problèmes de la traduction de Parshley identifiés dès Simons en 1983 semblaient être de l’ordre de la « compétence » supposée du traducteur. Les nouveaux problèmes soulevés par les dernières critique de la traduction par Borde et Malovany-Chevallier ne relèvent-ils pas du même problème?

Mentionnons, en terminant, le compte-rendu de ce débat contemporain par Christina Hoff Sommers du Claremont Institute, un think tank conservateur américain. Dans sa recension de la nouvelle traduction, « Not Lost in Translation » publiée à l’automne 2010, Hoff Sommers soutient une thèse tout autre. Relatant les conditions d’écriture de Beauvoir, qui était, dit-on, sous amphétamine et ne dormait que très peu, Hoff Sommers met en cause le texte même de Beauvoir :

In marathon sessions at the Bibliothèque Nationale, Beauvoir gathered together every scrap of information she could find on the topic of women and jammed it all into the book. She made no effort to distinguish relevant from irrelevant material. […] Her fixation on grim findings and the challenge of writing a nearly thousand-page book in little over a year led to carelessness.

Et elle conclut :

The feminist professors who disparaged the Parsley [sic] translation despise the new one by Borde and Malovany-Chevallier even more. […] One feminist professor scolds the translators for producing a text where “pretty much every page” is “painful” to read. Too true, but this is not the translators’ fault. The Second Sex is painful to read in any language – including French.

Si elle tient, de manière un peu caricaturale, le succès du Deuxième Sexe sur le fait que peu de gens l’ont lu, l’argument est quand même intéressant d’un autre point de vue : et si c’était le langage de Beauvoir qui était déjà la source du problème de la traduction? D’une manière ou d’une autre, une réévaluation des traductions anglaises, par-delà les critiques formulées depuis Simons, est peut-être nécessaire, et cette réévaluation ne va pas sans une réflexion sur ce que signifie une « retraduction », pour reprendre un des grands thèmes de la traductologie bermanienne.


Notes

[1] Il n’est toutefois pas évident de catégoriser le féminisme de Simone de Beauvoir. Plusieurs interprètes le place dans la continuité de la « première vague du féminisme »(en), un féminisme hérité des suffragettes anglaises, réclamant des droits égaux pour les femmes; d’autres le situent dans la « deuxième vague du féminisme »(en), un féminisme marqué par une certaine « différence » entre les hommes et les femmes, et la construction d’une identité de la « féminité ». Au demeurant, les distinctions entre les première et deuxième vagues du féminisme relèvent plutôt du féminisme tel qu’il s’est constitué aux États-Unis, ce n’est qu’a posteriori qu’il est possible de situer Beauvoir dans ce schéma.

[2] Voir Margaret A. Simons, Beauvoir and The Second Sex. Feminism, Race, and the Origins of Existentialism, Rowman & Littlefield Publisheds, 1999.

[3] Pour de nombreux exemples, voir la recension de Toril Moi.

[4] Pour une discussion intéressante sur ce problème de la citation en traduction, dans ce cas-ci en rapport aux traductions en espagnol de Jacques Derrida, voir Nayelli Castro, « Une scène de destruction/reconstruction : la bibliothèque derridienne », Postures, no 13, printemps 2011, p. 143-152.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Forainisation et rétrotraduction (en supplément)

Par René Lemieux, Montréal

Je me permets ici de donner quelques éléments contextuels à un texte publié sur Trahir par Simon Labrecque. Le problème que pose Labrecque est paradigmatique de celui posé par tout travail de retraduction, au sens d’un retour dans la langue d’origine de concepts forgés dans cette langue – on pourrait parler de « rétrotraduction », d’un retour à une origine supposée.

Les termes anglais « foreignization » et « domestication » ont été conçu par Lawrence Venuti au début des années 1990. Ils étaient pourtant bien connus des lecteurs francophones puisque des concepts assez similaires, mais pas encore normalisés, pouvaient avoir cours et faire compétition, notamment les termes « annexion, naturalisation, ethnocentrisme » pour le premier, « dépaysement » pour le second (chez Henri Meschonnic), ou encore « éthique, décentrement » pour le second terme (par exemple chez Antoine Berman). Lorsque nous travaillions à la traduction de l’article du Handbook of Translation Studies, une participante au chantier « Traduire les humanités » a suggéré une distinction devenue canonique en français, et qui provient de Jean-René Ladmiral : « traduction cibliste » pour le premier (au sens où elle cible la culture d’arrivée), « traduction sourcière » pour le second (au sens où elle prend sa source dans la culture de départ). Tous ces exemples sont bien connus en français et auraient permis au lecteur francophone de la traduction de comprendre aisément les concepts, et même de faire le lien entre le texte traduit et ses propres connaissances encyclopédiques de la traductologie telle qu’elle se fait en français. Deux problème se posaient alors : 1) le texte mentionne explicitement Venuti, et seulement lui – sauf pour la « source » de cette distinction chez l’herméneute théologien romantique Schleiermacher (donc, peut-on supposer, l’auteur du texte ne veut pas lier la distinction vénutienne, ou encore ne sait pas qu’une bonne partie de la réflexion de Venuti se fait en parallèle avec la traductologie française); 2) le sens de cette distinction conceptuelle vise à promouvoir une traduction éthique qui remette en question le type dominant de traduction dans notre société, qui est celui de la domestication. Retraduire pour que le lecteur francophone soit à l’aise avec les concepts aurait eu pour effet de domestiquer le texte, donc de trahir en quelque sorte son esprit, celui de proposer une manière de traduire nouvelle, celle de la « forainisation », justement.

Lorsque nous avions travaillé la traduction de ce texte, nous avions consulté la seule autre traduction disponible du texte, elle est en arabe. Le titre de la traduction est « التوطين والتغريب » [al-tuṭīn wal-taghrīb] : « التوطين » [al-tuṭīn] peut signifier « établissement, rétablissement, peuplement, acclimatation » et « التغريب » [al-taghrīb], de l’adjectif « الغربية » [al-ghrabīa] (situé à l’ouest), signifie « occidentalisation ». La décentralisation, l’étrangéisation ou la forainisation est conçue alors comme ce qui devient occidental. Ce petit exemple montre non seulement que les deux concepts vénutiens sont intimement reliés au sens qu’une culture se donne, mais qu’ils touchent surtout à ce cœur de la culture, à la fois ce sur quoi elle se base dans son identité (domestication ou, pourquoi pas, acclimatation), mais aussi aux directions (sens) de sa construction (par rapport à un autre « étranger », « forain » ou « occidental »).

Lee Wen, Dog Man Domesticate, Göteborg, Suède, performance de 2009.

Lee Wen, Dog Man Domesticate, Göteborg, Suède, performance de 2009.

Le problème soulevé par Labrecque est intéressant également en ceci qu’il pose le problème de la rétrotraduction de la traductologie. De prime abord, la traductologie demeure paradoxalement une discipline encore peu traduite. Une de ses difficultés est la valeur accordée évidemment à la langue (qui devient source et rempart pour la conceptualisation), mais aussi à l’aspect métalinguistique des mots employés (pour reprendre la distinction de la speech-acts theory, celle entre la mention et l’usage) : en traductologie, mais aussi ailleurs, on n’utilise pas seulement des mots, on les mentionne, c’est-à-dire qu’on leur donne un caractère excentré par rapport à l’usage dit « normal » des mots. Mentionner un mot, c’est parler de lui, plutôt que de l’utiliser pour parler des choses. Si on veut bien prendre sérieusement la rétrotraduction, c’est-à-dire de ne pas feindre une antériorité artificielle d’un quelconque « signifié transcendantal », on s’aperçoit qu’elle force la supplémentarisation du texte avec des explications – ou toujours plus de « signifiants » : notamment la note de bas de page. Il est intéressant de voir que le petit texte de Labrecque ait suscité un commentaire par Simon Levesque qui propose l’adjectif « féral » duquel pourrait se former « féralisation », c’est-à-dire un retour, pour un animal domestiqué, à la nature, au monde « sauvage » (qui ne va pas sans lien avec l’« étranger »). Le terme n’est peut-être pas tout à fait conforme à la foreignization de Venuti, mais il pourrait bien conceptualiser la rétrotraduction que forainisation performait, c’est-à-dire de dé-domestiquer un mot devenu peut-être trop commun dans la discipline. C’est aussi là que ce trouve la force de la rétrotraduction : promouvoir une écriture en supplément qui demande de repenser ces mots qu’on utilise peut-être trop couramment.

Supplément de supplément au risque de la suppléance, la traduction qui supplée l’original, lui-même un commentaire d’un auteur qui traduit peut-être des termes français se supplée d’une notation en bas de page qui demande un supplément explicatif dans un blogue, pour ensuite être suppléé par un commentaire, lui-même suppléé par le présent texte : le supplément, honni dans notre culture, permet aussi de continuer à penser en dehors d’une origine fixe, elle-même très souvent une fiction utile pour domestiquer et clore de ce qui se risquerait à la dissémination joyeuse et frivole. La note de bas de page, au cœur du texte de Labrecque, est particulièrement intéressante dans sa forme parce qu’elle est le lieu pour que le traducteur ou la traductrice, se faisant visible, explique le problème de la traduction du mot, mais aussi compense l’un ou l’autre des problèmes qu’il ou elle aurait entr’aperçus. La note de bas de page – mais aussi la préface ou même l’intervention directement dans le texte par des crochets – devient un ajout, un surplus, pour que le poids suppléé d’un côté de la balance arrive à atteindre un équilibre. Or ce « supplément » est toujours en surplus, et la logique économique d’un mot pour un mot n’apprécie pas cet en trop qui risque à tout moment d’entamer la simplicité d’un texte que l’on voudrait rapidement lu. Comme civilisation – car il s’agit d’un mode d’être civilisationnel –, il faut s’observer soi-même lisant une traduction pour comprendre comment notre culture n’arrive pas à prendre une traduction (un texte, ou même un mot ou une locution) pour ce qu’elle est, y compris un objet quasi-autonome qui mérite une investigation. On veut lire rapidement sans embarras. L’intervention du traducteur ou de la traductrice, c’est-à-dire le moment où il ou elle devient visible, redonne au texte lu son véritable caractère de supplémentarité qu’on préférerait ne pas sentir. « Ça sent la traduction », entend-t-on parfois, probablement parce que c’en est une. La forainisation, ou tout autre mot pour la désigner, est cette volonté de briser la trop grande confiance qu’une culture peut avoir d’elle-même pour la forcer à aller au-dehors – ou pourquoi pas de se libérer d’une domestication qui la rendrait apathique.

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De la forainisation (à l’étrangéisation?)

Par Simon Labrecque

Le groupe de lecture qui s’est réuni au cours de l’année académique 2013-2014 dans le cadre du chantier de recherche Traduire les humanités, coordonné et dirigé par René Lemieux et Pier-Pascale Boulanger au sein du Laboratoire de résistance sémiotique, a produit un certain nombre de traductions de l’anglais vers le français d’articles du Handbook of Translation Studies. De mon point de vue de « traducteur amateur » ou « non formé », un des objectifs de cette production était de donner l’occasion à des chercheuses et chercheurs des humanités ou des sciences humaines et sociales d’éprouver certaines des difficultés et des joies vécues par les traductrices et traducteurs « professionnels » ou « formés » dans leur pratique, et vice versa. L’une des difficultés éventuellement joyeuses qui me semble commune à la pratique de la traduction et à la pratique de la recherche en sciences humaines et sociales, voire à toute pratique d’écriture, tient au poids du désir de trouver « le bon mot ». Cette pratique de la trouvaille relève, à mon sens, à la fois de la recherche au sein du « donné » et de l’expérimentation au cœur de l’« invention », si ce n’est que parce qu’on tente alors d’inventer du donnable en donnant dans l’inventivité.

Dans notre tentative de traduire l’article du Handbook intitulé « Domestication and Foreignization », écrit par Outi Paloposki, il a d’emblée fallu songer à une traduction satisfaisante ou adéquate du second concept du titre, le premier semblant appeler assez naturellement sa « traduction » – si c’en est une – par « domestication » en français. L’idée de « traduire » le second concept de la même façon s’est alors rapidement présentée : pourrions-nous – ou plutôt, pourquoi ne pas (forme archétypale de la question pratique lorsqu’une idée surgit avec force) – traduire « foreignization » par « forainisation »? Nous avons tenté le coup, mais avons cru bon de produire les lignes qui suivent en guise de « Note de traduction ». J’aimerais donner à lire cette note collective, puis formuler quelques remarques qui n’engagent que moi, et non le groupe dans son ensemble.

N.d.T : Nous avons choisi les néologismes « domestication » et « forainisation » pour exprimer en français les notions de domestication et de foreignization. On retrouve dans la littérature traductologique en français, par exemple, chez Henri Meschonnic ou chez Antoine Berman, l’ethnocentrisme, l’annexionnisme ou la naturalisation pour la première notion, le décentrement, le dépaysement ou la traduction « éthique » pour la deuxième, ou plus simplement la division des approches entre sourcières et ciblistes chez Jean-René Ladmiral (notions qui proviennent toutes de la classification par Schleiermacher, mentionnée dans le texte [de mener l’auteur vers le lecteur, ou le lecteur vers l’auteur, par la traduction]). Cependant, il nous a semblé que l’auteure ne cherchait pas à montrer une filiation entre la pensée traductologique française et la théorie de Lawrence Venuti, ce que rendre les notions par des termes déjà connus du public francophone aurait produit. En effet, le texte que nous lisons ici spécifie que ces notions sont vénutiennes, il nous fallait donc proposer soit un sens nouveau, soit un mot inédit, pour les interpréter, ce qui n’empêche pas le lecteur francophone d’y voir des correspondances avec des notions déjà présentes dans le discours traductologique en langue française.

Si le mot « domestication » existe déjà en français, pour désigner, comme en anglais par ailleurs, ce qui se rapporte à la maison ou au foyer, le sens anglais concernant l’État ou la nation est moins présent, mais tout à fait légitime en français puisque domus signifie originairement, en latin, le lieu de la maîtrise (dominatio) par le maître (dominus), ce qui s’entend toujours aujourd’hui par exemple avec le mot « domestique », celui ou celle qui est au service d’un maître. « Forainisation » est certes un néologisme moins conventionnel. Toutefois, il a été choisi parce que le mot foreignization possède lui-même une racine francophone puisqu’étymologiquement, foreign vient du français « forain », dérivé du latin foris, « situé à l’extérieur » (cf. « forum », le lieu à l’extérieur des murs de la ville).

Un des avantages aux termes choisis, et ce, contrairement aux termes « sourcier », « cibliste », et autres, c’est qu’ils peuvent aisément se décliner en adjectifs (« domestique » et « forain ») et en verbes (« domestiquer » et « forainiser »), tel que le texte traduit le demandait. Finalement, ces mots permettent la performance de ce qu’ils désignent : « domestication » se domestique en lui attribuant un nouveau sens et en rendant ce nouveau sens légitime en français, tout comme « forainisation » se forainise en donnant cette impression d’étrangeté que le mot de départ, foreignization, voulait signifier.

Drapeau rom adopté en 1971, avec au centre un chakra, une roue à 16 rayons.

Drapeau rom adopté en 1971, avec au centre un chakra, une roue à 16 rayons.

Le choix du terme « forainisation » pour traduire « foreignization » a ultimement été refusé par l’instance qui détient, dans le cadre de ce projet précis, le pouvoir d’accepter et de refuser les traductions. Le terme « étrangéisation » a été préféré, d’abord parce qu’il serait déjà utilisé – le dictionnaire de Microsoft Word ne le souligne pas en rouge, par exemple –, puis parce que le « chemin étymologique » évoqué dans la note (foris – forain – foreignforeignization – forainisation) serait trop complexe pour que les lecteurs et lectrices le suivent ou le fassent d’emblée, sans la note – qui devait toutefois être présente dans l’article. Par ailleurs, le mot « forain » rendrait inconfortable, du moins de l’autre côté de l’Atlantique, en raison de son association privilégiée avec « les gens du voyage » – catégorie juridique française se voulant d’abord descriptive d’un type d’activité économique, mais désignant le plus souvent dans le parler populaire les Roms, les Manouches et les Gitans dans une perspective de catégorisation ethnique.

La Century Wheel de Beauce Carnaval et ses 16 nacelles.

La Century Wheel de Beauce Carnaval et ses 16 nacelles.

Il semblerait donc que « forainisation » évoque une communauté étrangère (foraine, foreign) spécifique au dépend des autres, alors que le terme d’« étrangéisation » serait plus général, voire neutre. Selon les informations rendues disponibles par le Centre national de ressources textuelles et lexicales, le premier terme, « forain », aurait été historiquement « évincé » de la langue générale dans son premier usage (« extérieur, situé en dehors ») par « étrange » et « étranger », puis rapproché a posteriori de la famille du mot « foire » dans l’étymologie dite vulgaire. L’association de l’adjectif « forain » aux adjectifs « festif » et « carnavalesque » découlerait de ce rapprochement historiquement daté. Par le travail de la traduction, on découvre donc qu’il y a toute une géopolitique de l’économie marchande et symbolique à l’œuvre dans les connotations contemporaines (et territorialement différenciées – France/Québec) du terme « forain », qui demeure à analyser.

Le terme « étranger », pour sa part, provient du Latin extraneus, « du dehors », ou « en extra », via le vieux français estranger. Il est intéressant de noter qu’en anglais, on retrouve le terme « extraneous », qui désigne quelque chose de non lié (ou d’irrelevant) à un sujet traité, d’origine externe, ou de séparé de l’objet auquel il est attaché. La langue anglaise connaît également, dans l’usage courant, le verbe « to estrange », qui signifie aliéner, au sens de rendre étranger, de rejeter, de mettre à distance, voire au dehors.

À partir de ce dernier verbe, « to estrange », on peut tenter de relire le terme français « étranger » non pas comme un nom, ni comme un adjectif, mais bien comme un verbe : j’étrange, tu étranges, il étrange, nous étrangeons, vous étrangez, ils étrangent. Dans ce cas, cependant, le titre de l’article à traduire devrait à mon sens être « Domestication et étrangement », plutôt que « Domestication et étrangéisation », puisque la forme verbale du terme « étrangéisation » serait du type : j’étrangéise, tu étrangéises, etc. En lisant ces derniers termes, on s’attendrait, à rebours, à ce que le titre anglais d’origine ait été « Domestication and estrangeization » plutôt que « Domestication and estrangement ». En vérité, cependant, ce titre anglais d’origine est « Domestication and foreignization ».

À mon sens, ce n’est qu’en tentant de disséminer, sinon d’imposer, l’usage du terme « forainisation », même contre le terme « étrangéisation », qu’il deviendra peut-être possible de penser sérieusement, à partir des pratiques traductrices, ce qui se joue dans le réseau de connotations souvent péjoratives qui vivent et se reproduisent dans les environs du mot « forain » et dans son usage politiquement marqué pour désigner des communautés qui semblent entretenir des rapports aux territoires qui demeurent pour beaucoup étranges, ou plutôt : forains, par-delà ou en deçà des territorialisations forcées par les appareils d’État, qui cherchent à domestiquer.

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Troisième atelier « Traduire les humanités » – 10 avril 2014

Par René Lemieux, Montréal

Le troisième atelier du chantier de recherche «Traduire les humanités» aura lieu le jeudi 10 avril 2014 avec Chantal Gagnon (U. de Montréal), Patricia Godbout (U. de Sherbrooke) et Judith Woodsworth (U. Concordia) à l’Université Concordia.

  • Chantal Gagnon: «Traduire les allocutions politiques: quels traducteurs pour quels discours?»
  • Patricia Godbout: «La traduction d’essais littéraires de l’anglais au français: quelques considérations pratiques»
  • Judith Woodsworth: «Traduire les sciences humaines et sociales: légitimité des traducteurs, légitimité de la pédagogie»

Quand: Jeudi 10 avril 2014, à partir de 14 h 30.

Où: Salle LB 619 (Campus SGW), Université Concordia, 1400 De Maisonneuve Ouest, sixième étage.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Deuxième atelier « Traduire les humanités » – 30 janvier 2014

Par René Lemieux, Montréal

Le deuxième atelier du chantier de recherche «Traduire les humanités» aura lieu le 30 janvier 2014 avec Paul Bandia (U. Concordia), Annie Brisset (U. d’Ottawa) et René Lemieux (UQAM) à l’Université Concordia.

  • Paul F. Bandia: «La traduction aux fondements de la recherche en sciences humaines et sociales»
  • Annie Brisset: «Traduire les humanités: l’apport de la sociologie des communications»
  • René Lemieux: «Traduire le ‘lieu vide du savoir’»

Quand: Jeudi 30 janvier 2014, à partir de 14 heures.

Où: Salle LB 619 (Campus SGW), Université Concordia, 1400 De Maisonneuve Ouest, sixième étage.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Quelques références sur la traduction chez Cassin et Badiou

Par René Lemieux, Montréal

Barbara Cassin est philologue et philosophe, directrice de recherches au CNRS. Elle contribue à la réflexion sur la traduction, notamment avec le travail énorme qu’a pu représenter le Vocabulaire européen des philosophies (aussi appelé le Dictionnaire des intraduisibles, Seuil/Le Robert, 2004). Sa perspective sur la traduction, qu’elle considère possible à partir des «intraduisibles», c’est-à-dire des concepts compréhensibles en langue, pourrait se rapprocher du perspectivisme nietzschéen. Sa collaboration avec Alain Badiou – qui a pour sa part une conception diamétralement opposée quant à la traduction – a donné plusieurs livres écrits en commun, mais aussi une collection de livres bilingues au Seuil qui offre de petits ouvrages classiques des sciences humaines dans leur langue d’origine, accompagnés en regard d’une nouvelle traduction.

Pour comprendre leur différence sur la langue philosophique – l’ontologie est-elle pensable à l’extérieur de la langue (Badiou) ou est-elle le résultat de la force locutoire (Cassin) –, on pourra consulter un échange filmé à la Librairie Tropiques (Paris) en sept parties (1, 2, 3, 4, et la période de questions: 5, 6 et 7) sur la publication récente à l’époque de Heidegger. Le nazisme, les femmes, la philosophie et de Il n’y a pas de rapport sexuel. Deux leçons sur «L’étourdit» de Lacan (Fayard, 2010). Dans la deuxième partie, on commence à discuter de traduction et Badiou y cite notamment le passage sur le bas-breton du Discours de la méthode de Descartes:

I’estimois fort l’Eloquence, & i’estois amoureux de la Poësie ; mais ie pensois que l’vne & l’autre estoient des dons de l’esprit, plutost que des fruits de l’estude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, & qui digerent le mieux leurs pensées, affin de les rendre claires & intelligibles, peuuent tousiours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas Breton, & qu’ils n’eussent iamais apris de Rhetorique. Et ceux qui ont les inuentions les plus agreables, & qui les sçauent exprimer auec le plus d’ornement & de douceur, ne lairroient pas d’estre les meilleurs Poëtes, encore que l’art Poëtique leur fust inconnu.

La discussion continue dans la troisième partie et reprend dans la période de débats avec le public avec la question du concept et le problème de sa formulation en langue.

 

Autres références

Une conférence filmée sur la traduction telle que conceptualisée par Barbara Cassin est disponible en ligne: «Relativité de la traduction et relativisme» (le texte est aussi disponible en ligne ainsi que le débat dans le cadre du colloque dans lequel la conférence a été prononcée). Un entretien de Cassin où est discutée la question de la traduction est aussi disponible sur le site de France Culture.

Alain Badiou, qui est aussi dramaturge, a traduit/adapté la République de Platon. Il a expliqué sa démarche à France Culture: «3 – Lire et réécrire Platon» (dans le cadre d’une semaine qui lui était dédiée, pour les autres jours, voir: «1 – Métaphysique du multiple», «2 – Philosophie et théâtre», «4 – Penser l’universel»). On pourra écouter une adaptation radiophonique de cette traduction sur France Culture, en cinq parties: 1, 2, 3, 4 et 5. Cette traduction/adaptation, dans laquelle on peut lire une adaptation de l’allégorie de la caverne avec l’image contemporaine de la salle de cinéma, a été fortement critiquée. On pourra lire à ce propos les commentaires de Nestor Romero sur Rue 89, Robert Maggiori dans Libération, Florence Dupont dans Le Monde, Daniel Salvatore Schiffer dans Le Point et Jean-Clet Martin sur son carnet en réponse à Schiffer.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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