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Donald Drumpf et l’idiotie

Par Simon Labrecque

Chacun peut faire qu’il n’y a pas de Dieu mais aujourd’hui ce qui a changé c’est que les salauds sont sincères.

Jean-Luc Godard, Film Socialisme

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Donald Trump (capture d’écran)
Crédit © Danny sur Twitter

Les succès contemporains de Donald Trump aux primaires du Parti républicain aux États-Unis d’Amérique suscitent chaque jour une foule de commentaires dans une pléthore de médiums : la radio, la télévision, la presse écrite, les blogues, etc. Ces commentaires plus ou moins analytiques sont souvent marqués de stupeur, du moins de ce côté-ci de la frontière. Ils formulent de manières diverses un questionnement qui signale une désorientation : « … jamais j’aurais cru… comment est-ce possible? » C’est peut-être ici que la science politique a un rôle à jouer dans l’espace public. À mon sens, il s’agit non pas d’un rôle explicateur, cherchant à abrutir ceux et celles à qui on prétend expliquer ce qu’ils ou elles croient ne pas comprendre – car déjà, la surprise est partagée par plusieurs « experts », même s’ils le nieront pour des raisons tactiques dans leur luttes quotidiennes au sein du champ disciplinaire –, mais d’un rôle de problématisation. Il s’agit d’aider à ressaisir comment, déjà, des savoirs pratiques œuvrent à la configuration collective du possible et de l’impossible, du pensable et de l’impensable. Ici, nous sentons bien que quelque chose cloche, qu’une étrangeté se profile. Le mot tyrannie, utilisé par certains de ses adversaires, n’est sans doute pas le bon, mais la manière dont il se rappelle à nous doit être remarquée, méditée et discutée.

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Donald Trump bisphotomontage où ses yeux ont été remplacés par sa bouche, l’aviez-vous remarqué?

À la certitude que Trump « ne sera jamais Président », encore dominante au début de l’hiver, succède désormais le doute, principalement exprimé sous la forme de l’incrédulité : « je ne peux pas croire… » Rien n’étant jamais acquis en politique – ni les victoires, ni les défaites –, s’agissant de se préparer à l’accueil vertueux de l’imprévisible, sinon de l’inexorable, il semble sage d’envisager la possibilité que Trump devienne Head of State suite à la prochaine élection présidentielle. Plutôt que de nous faire devins – ce qui requerrait de s’aveugler vraiment, si l’on était sérieux –, considérons plutôt l’idée insistante que, dans ces événements « primaires », c’est déjà la bêtise, la stupidité ou l’idiotie qui gagne du terrain sur la scène politique. Gardons en réserve la réplique immédiate qu’appelle cette dernière phrase : « comme si l’idiotie n’occupait pas déjà toute la scène…! » En discutant avec un historien amateur, spécialiste de l’émission Réplique d’Alain Finkielkraut et des changements de ton successifs du nouvel académicien, j’en suis venu à la conclusion qu’il faut ici tenter de saisir l’aspect décomplexé de l’idiotie politique contemporaine – d’où l’épigraphe de Godard sur une possible nouveauté, la sincérité des salauds, qu’on a probablement déjà vue à l’œuvre au Canada et au Québec.

Ami et partisan du travail épistémologique et politique des Cahiers de l’idiotie, qui cherchent à nourrir la production et la diffusion d’une science du singulier, c’est avec une certaine hésitation que je me risque ici à qualifier Trump d’idiot. Mais il est éminemment singulier… voyez sa chevelure, son visage, ses mimiques mussoliniennes! Trump est à tout le moins un idiotes au sens grec du terme, soit une « personne du privé », sans charge publique. Il est d’ailleurs fier de son inexpérience politique, qui permet à certains de croire qu’il est « différent » des autres politiciens de carrière. Pour reprendre une distinction de Max Weber dans sa conférence sur la « profession-vocation » de la politique (Politik als Beruf, 1919), Trump clame pour l’instant qu’il vit pour la politique, mais non de la politique.

Trump-Mussolini

Intéressé par le tirage au sort et la compétence politique de « n’importe qui », soucieux des processus par lesquels l’autorité est attribuée aux experts et autres spécialistes dans la formulation de décisions publiques, curieux de la généalogie polémique des figures ambigües de l’amateur, du hobbyiste, du profane, du dilettante, voire du littérateur, qui me semblent mettre en jeu l’idée que la vie politique est une affaire de savoir maîtrisé, possédé, contrôlé, qu’elle l’a déjà été ou qu’elle peut le devenir, je ne saurais retenir cette inexpérience contre l’homme. Cependant, comme l’a fait Hiéron, que l’on connaît par son dialogue avec Simonide sous l’autorité de Xénophon, Trump menace ou promet de passer du statut de « personne du privé » au statut de « tyran », turannos, personne du public qui se caractérise essentiellement par l’exercice solitaire du pouvoir politique à des fins personnelles, selon la classification classique des régimes par Platon et Aristote. Sur un tel usage du pouvoir, mon collègue René Lemieux me fait remarquer que Trump a annoncé qu’une fois élu, il modifierait le Premier Amendement de la Constitution, sur la liberté d’expression et la liberté de la presse, pour augmenter ses propres chances de gagner des poursuites en diffamation engagées contre ses critiques.

Dans cette pratique singulière de la « chose publique », les discours de services rendus à la collectivité sont seulement des outils rhétoriques, démagogiques, façonnés pour séduire la foule dont le charismatique prétendant a besoin pour accéder au poste de chef. Make America great again, n’est-ce pas le slogan vide par excellence, forme sans contenu dont le potentiel « remplissage » par des contenus spécifiques choisis de manière électoraliste effraie avec raison? Il semble y avoir une intelligence tactique à l’œuvre dans l’usage que Trump fait du langage en combinant des mots simples selon une syntaxe de « vendeur » :

Comment ne pas qualifier d’idiot quelqu’un qui déclare publiquement, en soulignant avec fierté la fidélité inouïe de ses partisans : « I could stand in the middle of 5th Avenue and shoot somebody and I wouldn’t lose voters »? Chose certaine, Trump ne donne pas l’impression de voir dans cette dévotion un appel à la modestie, à la responsabilité ou à la prudence dans l’usage de la puissance. Affirmant qu’il « connaît des mots, les meilleurs mots », il jugerait peut-être qu’il est de bonne guerre de qualifier un adversaire politique d’idiot, puisqu’il reconnaît que le qualificatif « stupide » est parfois le meilleur pour décrire quelqu’un – ou même l’ensemble du Département d’État, selon lui.

L’idiotie de Trump n’est pas celle du citoyen « privé » qui cherche à éviter les risques et les tourments de la vie publique (définition du bourgeois, selon Hegel), puisqu’il « se présente en politique ». C’est encore moins celle du philosophe self-reliant qui cherche à penser de manière autonome, à chasser la vérité avec amour. Ce serait plutôt l’idiotie de Hitler – du moins selon ce qu’en a dit Eric Voegelin dans son cours munichois de 1964, Hitler et les Allemands. Avant de crier au « point Godwin », mais aussi avant d’accepter la comparaison sans question, considérons l’argumentaire du politologue originaire de Cologne, réfugié aux États-Unis durant la Deuxième guerre mondiale en raison de ses travaux critiques sur l’État autoritaire et ses prises de position contre le national-socialisme. Ce cours a été prononcé alors que Voegelin était de retour en Allemagne pour fonder un institut de science politique, là où Max Weber avait enseigné avant lui.

Hitler et les AllemandsDans Hitler et les Allemands, Voegelin crée le concept de « syndrome de Buttermelcher » pour désigner la résistance à l’idée selon laquelle les Allemands se sont montrés idiots en portant Hitler au pouvoir et en l’y maintenant. Il nomme ce syndrome du nom de la rue où habite un citoyen allemand qui a écrit une lettre à un journal au sujet du « mystère Hitler ». Voegelin résume et commente ainsi la lettre et d’autres écrits similaires, dans un passage que les éditeurs français ont choisi d’imprimer en quatrième de couverture :

Tel est donc l’argument qu’on nous oppose : si Hitler avait été stupide ou criminel, étant donné que les gens ont massivement voté pour lui, cela aurait impliqué que, eux aussi, étaient stupides ou criminels. Or cela n’est pas possible. Donc Hitler n’était ni stupide ni criminel.

L’autre possibilité – mais c’est ce point qu’on refuse d’envisager – est qu’une très grande majorité d’Allemands, peut-être l’écrasante majorité, se sont en effet montrés particulièrement stupides et le sont encore aujourd’hui en grande partie sur le plan politique, et que nous nous trouvons ici dans une situation de corruption intellectuelle et morale, due à un certain nombre de facteurs qui ont porté le phénomène Hitler au pouvoir. Ce n’est pas seulement un problème allemand, c’est un problème international.

Dans un passage ultérieur que les éditeurs français incluent également en quatrième de couverture, Voegelin ajoute : « Car, parmi les droits de l’homme ne figure pas le droit d’être stupide et si la plupart des gens sont dépourvus de convictions et se sentent irresponsables, l’indifférence politique s’apparente étroitement à la perversion éthique. C’est un manque de culpabilité coupable. » Ces phrases ne s’appliquent-elles pas à Trump, qui semble revendiquer la stupidité comme un droit fondamental? La bêtise, qui tiendrait à une perte du contact entre le langage et la réalité, n’exclut pas l’intelligence, si ce n’est que l’intelligence tactique. Ainsi, un idiot peut devenir président!

Pour Voegelin, en politique,

le problème est toujours celui de la structure de la société, c’est-à-dire comment on peut organiser la société pour que ces types particuliers de simplicité et de bêtise ne dominent pas sur le plan social, ne déterminent pas la société et ne deviennent pas non plus actifs sur le plan politique (p. 93).

L’épisode « Hitler », en ce sens, est une « farce », un échec lamentable de l’intelligence. L’absence d’esprit interdit d’en faire une tragédie. On l’a vu venir, cette farce, et on l’a accueillie avec incrédulité, jusqu’à l’implosion névrotique finale appelant à l’autodestruction totale. Dans une telle configuration, que reste-t-il sinon la bouffonnerie?

donald-drumpfTrump a tout récemment été renommé Donald Drumpf par l’humoriste anglais John Oliver, dans son émission américaine Last Week Tonight. Oliver mise sur la sonorité risible du nom Drumpf – qui était le nom des ancêtres allemands de Trump, qui sont venus en Amérique –, en comparaison avec la sonorité gagnante du nom Trump. Rappelons que dans les jeux de carte, trump, c’est l’atout. Le verbe to trump signifie « prendre avec un atout », mais aussi « renchérir ». Le mot viendrait de l’italien trionfi, « triomphes ». Oliver suggère de valoriser le nom Drumpf pour diminuer la valeur monétaire et symbolique que Trump lui-même attribue à son nom comme « image de marque ». C’est là un geste nécessaire, nous dit le comique, par le fait que le candidat est imperméable aux critiques argumentées, à la mise en lumière de contradictions et à l’épreuve des faits. Il n’y aurait rien d’autre à faire que de tenter de convaincre les masses de l’idiotie de celui qui ne serait pas même l’« idiot utile » d’intérêts financiers supérieurs et de machinations plus obscures, étant d’un naturel erratique, colérique et imprévisible.

La science politique nord-américaine contemporaine – forgée sous l’influence de penseurs allemands qui ont eu la chance (ou les moyens) d’échapper au régime brutal du Troisième Reich et qui ont participé à créer ici, en exil, le concept de totalitarisme en questionnant la pertinence des mots « autoritarisme » et « tyrannie » à l’ère de l’électricité, du moteur à explosion, des camps et de la bombe atomique – peut-elle nous aider à ressaisir ce qui s’est passé pour que Drumpf devienne possible? Que sait-on de notre propre impression que, face à Drumpf, seule la bouffonnerie peut avoir un effet? Il semble que « la structure de la société », telle que la nomme Voegelin, y soit responsable. À mon sens, cette structure a favorisé la montée en puissance continuelle de la raison cynique, diagnostiquée par Peter Sloterdijk au tournant des années 1980 comme « fausse conscience éclairée », « conscience malheureuse modernisée » qui voit bien le Néant mais qui a développé la « souplesse psychique » pour l’intégrer au quotidien dans son existence. Le risque représenté par Drumpf, face à une telle « conscience », c’est alors de représenter un développement intéressant, une péripétie intrigante sur une scène que l’on croyait connaître par cœur, qui ne pouvait plus surprendre. Que la politique ne soit pas un divertissement, c’est ce qu’il faudrait démontrer – mais ne faut-il pas d’abord en être nous-mêmes convaincus?

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Est-ce une caricature? (2)

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Suite d’une première partie.

Après avoir discuté de l’aspect théorique de la « caricature », venons-en donc à la demande formulée : les exemples donnés sont-ils des caricatures? J’y réponds en tentant de voir à chaque fois les deux « séries » que je proposais comme définition de la caricature.

Première caricature : Chapleau (année inconnue), on y voit des sous-marins et l’indication « usagés ».

J’imagine que ça fait référence à l’achat de quatre sous-marins britanniques usagés en 1998, ce qui avait été critiqué à l’époque. On a une première série de signification (celle de l’actualité de l’époque – qu’il faut connaître), en a-t-on une deuxième? Je pense que oui, Chapleau, pour imager les Britanniques, les présente comme un vendeur de chars usagers (avec toutes les connotations que ça possède : le type même du commerçant peu scrupuleux, etc.).

Deuxième caricature : Ygreck [sans date, mais probablement décembre 2011], on y voit Gérald Deltell en robe de marié en train d’accoucher de l’enfant conçu avec François Legault, faisant référence à l’union entre l’ADQ et la CAQ, dont le fruit sera nommé « Pragmatique ».

La création de ce nouveau parti politique est la première série de signification, la deuxième est peut-être autoréférentielle : Ygreck avait pris l’habitude semble-t-il (c’est ce qu’on voit sur son site web) de représenter Deltell en mariée, il ne restait plus qu’à représenter la consommation du mariage. L’autoréférentialité est assez courante chez les caricaturistes, il faut les suivre jour après jour pour comprendre le récit qu’ils développent. À cet égard, je ne suis pas certain de comprendre la raison de la représentation de Deltell en mariée.

Troisième caricature : Bado [septembre 2011], j’imagine qu’on y voit un membre de la mafia qui semble s’amuser à la lecture des nouvelles concernant le système de justice au Québec.

Rien à dire de plus, je ne reconnais pas la série signifiante concernant l’actualité (des histoires de mafia, ce n’est pas ça qui manque…); quelle serait la deuxième qui permettrait une recontextualisation humoristique? Aucune idée, sans doute le jeu de mot avec « organisé » (« crime organisé »), la mafia, elle, au moins, est organisée?

Quatrième caricature : Côté (novembre 2011), on y voit Jean Charest se protéger avec Jean-Marc Fournier.

Encore une fois, il faut connaître le contexte de départ. Côté veut-il dire que, grâce aux attaques contre Jean-Marc Fournier dans le dossier de ce qui deviendra la Commission Charbonneau, Charest peut éviter d’autres problèmes? Rappelons-nous qu’une caricature, ça date…

Cinquième caricature : Côté encore (2011 – antérieure à la précédente, en septembre), on y voit le haut de la tête de Jean Charest (dont la caractéristique physique la plus importante, du point de vue du caricaturiste, est bien sûr la chevelure) qui dépasse un cône de construction.

Première série de signification : Charest fait tout pour éviter de mettre en place une commission jusqu’à se cacher, et pourtant (deuxième série de signification) quelque chose dépasse et n’arrive pas à être cachée entièrement (métaphorisé ici avec le bout de la tête). La caricature est particulièrement bien réussie malgré sa simplicité : le symbole privilégié de la construction (au moins à Montréal), le fameux cône orange, devient à la fois le lieu de la cachette et du secret, et le lieu où ce qui est caché n’arrive pas à entièrement disparaître.

Concluons simplement ces courtes descriptions (qui mériteraient évidemment d’être plus élaborées) avec quelques considérations sur la caricature, considérations que je n’ai pas eu le temps de discuter. D’une part, il faudrait, pour bien comprendre ce qu’est la caricature comme concept, en étudier ses relations avec d’autres concepts proches (parodie, pastiche, etc.), voir s’il y a un concept unique, appréhendable, voir quelle est sa nature (par exemple : la caricature se montre-t-elle toujours sous la forme d’un dessin? etc.). De même, la caricature est-elle toujours drôle? Quelle est son rapport avec l’humour ou l’ironie, la satire ou même parfois le sarcasme? Pour ne prendre qu’un exemple, les caricatures qu’on peut voir suivant le décès d’une personnalité publique ne sont pas « drôles » (au sens où on se taperait sur les cuisses en les regardant), mais sont souvent d’une très grande sensibilité qui, sans faire l’économie de l’humour, transcendent toutefois le comique.

D’autre part, il faudrait examiner chez les caricaturistes eux-mêmes s’il n’y a pas des motifs répétables, des styles, une certaine syntaxe propre à chacun ou propre à leur lectorat. Certains caricaturistes notamment doivent être (depuis) longtemps suivis pour être compris : ils ont sans doute une telle familiarité avec leur lectorat qu’un lecteur « étranger » est souvent pris au dépourvu lorsqu’il s’agit de comprendre la totalité du sens d’une caricature donnée. Aussi, certains caricaturistes useront de ce qui pourrait ressembler à des running gags : la répétition du même motif qui donne un sens comique à l’image. Mais aussi, au-delà du simple motif, une certaine autoréférentialité (référence à soi-même) de certains caricaturistes mériterait sans doute une étude à part. Le présent billet ne prétend pas, en tout cas, répondre à toutes ces questions.

Postscriptum

Je me permets de donner un dernier exemple de caricature qui, lorsqu’on ne comprend pas ses séries signifiantes, n’est pas seulement pas drôle, elle est carrément « ignoble » :

© Chapleau, 16 mars 2013

« Ignoble », c’est bien le qualificatif que Pierre Dubuc de L’Aut’Journal appose à la caricature de Serge Chapleau suite au décès de l’ancien militant felquiste Paul Rose : tout ce que le caricaturiste aurait compris de l’homme récemment décédé, serait l’épisode de la mort tragique du ministre Pierre Laporte en 1970. Le jugement n’est pas faux. Réduire la vie de Rose à ce simple épisode est extrêmement simpliste et réducteur, et la caricature du décès d’une personnalité publique mérite sans doute plus de réflexion et de profondeur que l’assignation du personnage à un seul événement (par ailleurs fort contesté) de sa vie.

Mais posons-nous la question suivante : Qui « arrange » le mort, dans le récit que raconte la caricature? Ou encore, qui est le mort dans cette histoire? L’« arrangement » (mot ambivalent : c’est d’abord la formule par laquelle on désigne la préparation du corps en vue des funérailles), ici, c’est d’avoir confondu le décès récent de Paul Rose avec la mort de Pierre Laporte. Mon collègue Simon Labrecque m’a suggéré la chose suivante : et si c’était le discours social sur le décès de Paul Rose qui était l’enjeu de la caricature? On y verrait non plus la représentation (d’une courte partie) de la vie de Rose dans la représentation de sa mort, mais au contraire ce qu’on a fait du récit de sa mort (et donc de sa vie), sa simplification à un seul événement. La caricature ici – si l’hypothèse de Labrecque est fondée – est véritablement une critique d’un certain usage du langage entourant le décès d’une personnalité publique. À cet égard, cette caricature va au-delà du jugement sur la vie ou sur la mort de Paul Rose, elle est une charge politique contre un discours entourant le décès d’une personnalité publique, et ce, à partir du lieu d’un métadiscours que la caricature rend possible.

L’hypothèse de Labrecque est-elle la bonne? C’est bien là la difficulté de l’analyse d’un phénomène culturel : nous sommes toujours devant des phénomènes de compréhension et d’interprétation, et, à cet égard, aucune certitude n’est vraiment possible. J’ai dit plus haut que la caricature, en principe, datait toujours : cela signifie entre autres choses qu’il faut connaître le contexte de l’énonciation pour en comprendre ses référents et le jeu qu’elle permet avec ceux-ci. Qu’elle date peut aussi être vu comme une chance : la caricature est en outre un moyen tout à fait exceptionnel pour explorer des contextes historiques passés, et ce, parce qu’elle est une formidable expression du contemporain.

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Est-ce une caricature? (1)

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Avec pas mal de retard, je réponds ici à une série de questions posées par un blogueur. Je dois d’abord dire, au regard de ce qu’on me demande, que je ne me sens ni dans l’obligation de défendre une thèse, ni dans la position de pouvoir juger ce qui relèverait ou pas d’une caricature quant à des cas empiriques. D’un point de vue théorique, il s’agirait plutôt – pour celui qui voudrait remettre en question ce que j’ai pu suggérer dans un texte sur Ygreck et dans une réponse à des critiques – de mettre à l’épreuve la thèse et de développer, s’il est nécessaire de le faire, de nouvelles catégories à faire fonctionner pour comprendre le phénomène « caricature ». Or, on n’obtiendrait pas grand-chose de moi, et ce, parce que la thèse ne prétendait pas être un « crible à images » pour le jugement a posteriori de l’effet comique de tel ou tel cas. Elle se voulait une définition a priori de la « nature » de la caricature, et, de ce fait, dépassait le simple jugement moral qui aurait voulu voir dans la caricature de Ygreck une image qui allait « trop loin ».

Ainsi, je ne voulais pas formater la caricature comme phénomène culturel et me poser en juge de sa valeur – aussi faut-il penser que des formes caricaturales puissent sortir de la définition que j’ai donnée. Or, savons-nous ce qu’est une caricature? On m’a fait remarquer que les goûts en matière d’humour « sont dans la nature »… c’est-à-dire « subjectifs », en dehors de la possibilité de penser ce qu’elle est. La chose est d’un intérêt certain : qu’est-ce que l’« humour »? Et l’humour fait-il partie obligatoirement de la caricature?

Je suggérerais à titre préliminaire, avant d’aller plus loin sur cette question, qu’il faut posséder, disons, l’encyclopédie adéquate pour entendre l’aspect humoristique d’une caricature, c’est-à-dire les connaissances nécessaires (mais non suffisantes) qui permettent de comprendre les liens que tentent de faire le caricaturiste (si on parle bien de « liens » ou « séries convergentes », c’est en tout cas le fond de ma thèse). Bref, il faut connaître d’abord ce qui est représenté pour pouvoir apprécier l’humour (lorsqu’il y en a). D’une certaine manière, la caricature (avec son humour) ne prétend pas à l’universel (contrairement à l’ironie – on y reviendra) : il faut être dans le hic et nunc de son énonciation – son « ici-maintenant » du contexte –, pour pouvoir même la comprendre et l’apprécier (bref, les caricatures vieillissent – on pourrait dire qu’elles datent –, c’est-à-dire qu’elles sont liées à une « date » précise, et pour les comprendre, il faut se remettre à l’époque).

Avant de procéder à la discussion sur les caricatures tel qu’on me l’a demandé (ce qui aura lieu dans le prochain texte), je me permets de revenir à ce qu’est l’humour, à tout le moins une certaine idée avec laquelle je la conçois et avec laquelle je voudrais ici en parler. Je prends l’expression du philosophe Gilles Deleuze, dans son livre Présentation de Sacher-Masoch, où il développe, dans un passage particulier, l’humour, disons, de manière « conceptuelle ». Par exemple, l’humour est ôté de sa référence première au rire, ce n’est plus le rire qui va déterminer l’humour, mais l’humour pourra nous amener naturellement au rire (mais pas toujours). Alors qu’est-ce qui déterminera ce qu’est l’humour? Après avoir discuté du renversement du bien et de la Loi – je me permets d’aller vite ici, car le rapport à l’histoire de la philosophie n’est pas le fond de la question – que le philosophe Emmanuel Kant effectuait par rapport à l’ordre habituel (pour aller vite : chez Platon, le Bien se trouve au-dessus de la loi, au sens conventionnel, le Mieux se trouve en-dessous : 1. la loi n’est jamais parfaitement adéquate au Bien; 2. le Mieux est le rapport relatif que les hommes entretiennent avec la loi). Ainsi, Kant met la Loi au-dessus du bien, le bien devient une relation de la Loi (plutôt que l’inverse, par exemple chez Platon). Deleuze propose donc deux manière de renverser la Loi, et c’est ici que ça devient intéressant : 1. par subversion ou par ironie, en proposant une Loi au-dessus de la Loi (c’est la manière du sadique qui propose le Mal comme nouvelle Loi); 2. par perversion ou par humour (c’est la manière du masochiste, qui, à force de respecter la Loi finit par la renverser). J’avais déjà cité un passage de ce texte dans un billet précédent, à propos encore une fois des relations entre humour et rire, on me permettra de le citer à nouveau :

Mais voilà que, avec la pensée moderne [avec Kant], s’ouvrait la possibilité d’une nouvelle ironie et d’un nouvel humour. L’ironie et l’humour sont maintenant dirigés vers un renversement de la loi. Nous retrouvons Sade et Masoch. Sade et Masoch représentent les deux grandes entreprises d’une contestation, d’un renversement radical de la loi. Nous appelons toujours ironie le mouvement qui consiste à dépasser la loi vers un plus haut principe, pour ne reconnaître à la loi qu’un pouvoir second.

[…]

Il serait insuffisant, en revanche, de présenter le héros masochiste comme soumis aux lois et content de l’être. On a parfois signalé toute la dérision qu’il y avait dans la soumission masochiste, et la provocation, la puissance critique, dans cette apparente docilité. Simplement le masochiste attaque la loi par l’autre côté. Nous appelons humour, non plus le mouvement qui remonte de la loi vers un plus haut principe, mais celui qui descend de la loi vers les conséquences. Nous connaissons tous des manières de tourner la loi par excès de zèle : c’est par une scrupuleuse application qu’on prétend alors en montrer l’absurdité, et en attendre précisément ce désordre qu’elle est censée interdire et conjurer. On prend la loi au mot, à la lettre ; on ne conteste pas son caractère ultime ou premier ; on fait comme si, en vertu de ce caractère, la loi se réservait pour soi les plaisirs qu’elle nous interdit. Dès lors, c’est à force d’observer la loi, d’épouser la loi, qu’on goûtera quelque chose de ces plaisirs. La loi n’est plus renversée ironiquement, par remontée vers un principe, mais tournée humoristiquement, obliquement, par approfondissement des conséquences.

Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Minuit, 1967, p. 75, 77-78.

Pour résumer, ce que je recherche dans les caricatures, ce serait les manifestations non pas d’exposition de « principes » supérieurs à la Loi, mais de « conséquences » inférieures, c’est-à-dire une perversion de la Loi à force de la suivre. Je prends « Loi » en ce sens qu’elle représente le « convenu », l’ordre dit normal des choses, j’oserais même dire, le plus minimalement possible : le donné, ce qui est là. Le caricaturiste – en tout cas ceux qui m’intéressent – font des propositions, c’est-à-dire qu’ils réarticulent des énoncés du monde pour les faire voir d’une manière nouvelle, et en cela, ils participent du débat public et de la chose politique. Ça ne veut pas dire qu’ils font de la politique, ça veut dire que ce qu’ils font est toujours politique, indépendamment de leur volonté personnelle : formuler un énoncé en public – une parole, une banderole à la manifestation, un appel téléphonique au ministre, une visite à un député, une lettre d’opinion publiée dans un quotidien, un commentaire sur un blog, une chronique, un manifeste, un vote à la réunion, un like sur Facebook, une caricature, etc. – c’est toujours-déjà participer du politique. En ce sens, on pourrait rapprocher les deux « attitudes » mentionnées (humour et ironie) à des universaux transcendants, au risque de diluer complètement les concepts.

Car en effet – et c’est la première difficulté de cette conception de la distinction humour/ironie –, qu’est-ce qui nous empêche de les appliquer à des éléments qui n’ont rien d’un « dessin » (si on pense la caricature sous cette forme), mais qui pourraient très bien représenter ce qu’on vient de comprendre de l’humour? Je prends un exemple qui me vient en tête, la « manif de droite » qui a eu lieu le 1er avril 2012 (forme parodique des manifestations – évidemment, à ne pas confondre avec les manifestations de la droite, celles qui ont eu lieu en France récemment). Cette « Manif pour la hausse des droits de scolarité » lors de la grève étudiante (et la date ici comptait pour beaucoup), organisée par le MESRQ (Mouvement des étudiants super-riches du Québec), se montrait de manière assez évidente comme une parodie : des manifestants s’étaient personnifiés en « grands capitalistes », portaient le complet-veston, criaient des slogans comme « Les sans-abri, rentrez chez-vous! », « LCN sur toutes les chaînes! », et le plus simple mais suffisant « Richard, Richard, Richard Martineau! » :

Voilà sans doute une caricature, une parodie, mais aussi un carnaval (on pourrait aussi ajouter « pastiche », bref, une certaine traductibilité culturelle). Faut-il démêler ces concepts? Que représenterait « caricature » dans ce réseau de signification? Possède-t-il en propre une définition unique qui le distinguerait des autres termes? Je laisse ces questions à une autre fois.

Deuxième difficulté : la distinction entre ironie et humour est-elle trop simple pour dire le monde tel qu’il se présente? Je donne un exemple assez intéressant : on connaît sans doute tous le site web The Pirate Bay, un site d’échange de données (ce qui contrevient à la plupart des lois sur le droit d’auteur). Les instigateurs du site participent d’un mouvement de libéralisation des droits d’auteur (le Parti politique pirate en Suède, l’église Kopimi ou le mouvement Creative Commons, pour ne donner que quelques exemples). Il y a quelques temps, un regroupement antipiratage de Finlande a créé un faux site web (maintenant modifié) pastichant le site web de The Pirate Bay, notamment en utilisant leur logo, ce qui contrevient aux clauses d’utilisation du logo de The Pirate Bay. L’ironie de toute cette histoire – et j’utilise le mot « ironie » à bon escient –, c’est de voir The Pirate Bay amener en cours le site web pour violation de ses droits d’auteur. On peut prendre la situation comme ironique : alors que The Pirate Bay se bat pour la libéralisation des droits d’auteur, l’organisation doit se tourner vers la justice et demander une application de la loi pour protéger son image. Ici, on peut constater l’ironie au sens de Deleuze dans la raison donnée par The Pirate Bay pour le recours au système judiciaire :

We are outraged by this behavior. People must understand what is right and wrong. Stealing material like this on the internet is a threat to economies worldwide.

On pourrait aussi renverser la perspective et voir cette déclaration comme l’exemple parfait de l’humour au sens de Deleuze : vous avez posé une loi (ici, le droit d’auteur), eh bien on va la faire appliquer jusqu’au bout de ce qu’elle peut, jusqu’à ce qu’elle montre son ridicule par elle-même. Je ne veux pas juger ici si la situation est « ironique » ou « humoristique », mais simplement rappeler que le réel – les événements parfois très insignifiants – peut se présenter selon cette dichotomie humour/ironie, et que la distinction est souvent affaire de perspective[1].

La suite de ce texte est maintenant en ligne.


[1] Je ne veux pas trop m’attarder sur cette question philosophique, même s’il y a des subtilités qu’il faudrait discuter, mais qui relèverait d’un commentaire sur Gilles Deleuze, plutôt que d’une application d’un premier mouvement de pensée. Mais, sans entrer dans les détails, Deleuze suggère dans son livre que le masochisme – qu’il ne conçoit pas comme une complémentarité avec le sadisme – possède lui-même sa part de sadisme : le masochisme est complet en lui-même, et pour cette raison, le masochisme ne nécessite pas un autre – ici, le sadisme – qui le complèterait. On pourrait conclure que le masochisme cité plus haut sait montrer ainsi sa part sadique, mais, disons qu’on règlerait le problème avant de l’avoir posé. Le but n’étant pas de fabriquer des catégories, il s’agit surtout ici de montrer que la caricature possède une puissance en soi pour l’élaboration d’une critique politique.

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Réponse à mes critiques – retour sur les caricatures de Ygreck

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Mon texte sur la caricature de Gabriel Nadeau-Dubois en Ben Laden, par Ygreck – publié en avril 2012 – semble avoir une seconde vie depuis ce matin, alors que le caricaturiste Ygreck s’en moque sur son profil Facebook. Je voudrais rectifier quelques éléments, après avoir reçu plusieurs commentaires négatifs.

D’abord, la raison pour laquelle j’ai réagi à la caricature, n’était pas pour défendre Gabriel Nadeau-Dubois – c’est là vraiment le moindre de mes soucis. C’est un problème – au risque de paraître « intello » – d’ordre sémantique. Quand Ygreck a publié sa caricature, on l’a tout de suite jugé d’un point de vue moral : « Est-il allé trop loin? » C’est la question que plusieurs commentateurs ont posée. Ce n’était pas la mienne.

Ensuite, on a fait un rapport entre la caricature de Ygreck et celle de Beaudet publiée quelques jours auparavant – toujours sur le plan moral. Je n’étais pas le premier à faire le parallèle, c’est justement pour répondre à ce parallèle que j’ai écrit le texte.

La question que je me suis posée c’est À quoi peut-on reconnaître une caricature? Je propose une thèse, elle est peut-être erronée – si c’est le cas, je suis le premier à vouloir le savoir –, mais c’est à cette thèse que j’estime qu’on devrait me répondre, je la paraphrase : il y a caricature lorsque deux séries divergentes de signification se télescopent l’une dans l’autre et, ce faisant, crée un effet humoristique. En d’autres termes, le caricaturiste est celui qui maîtrise les rapports de contextualisation et de décontextualisation d’éléments tirés du quotidien afin de montrer un nouveau « visage » de l’actualité. Si j’avais à rapprocher le caricaturiste d’une autre profession, je ne le mettrais pas vis-à-vis de l’humoriste, mais de l’éditorialiste ou du chroniqueur : j’estime à ce point le caricaturiste qu’il est, à mes yeux, celui qui peut nous décrire le contemporain souvent de manière beaucoup plus intelligente que bien des éditorialistes (en fait, de tous les éditorialistes). Que Ygreck n’ait rien compris à cela, peut-être est-ce dû à mon langage trop « intello ». Mais j’opte pour un second choix : il n’a tout simplement aucune idée de ce que signifie sa profession, de son importance pour le discours politique, mais aussi de ses ressources pour faire réfléchir son lectorat.

Dernier détail, vers la fin du texte, j’introduis une idée qui n’est pas nécessairement liée à la question de la caricature, une idée que j’essaie depuis longtemps de développer : À quoi pourrait-on reconnaître un argument qui s’élèverait au-dessus d’une économie du discours dialogique strictement conflictuelle. En d’autres mots : peut-on sortir d’un débat d’idées (ou d’un conflit social) autrement que par le moyen de la force (violence physique) ou du partage des voix grâce à un vote (violence symbolique). Je ne suis pas très original là-dessus, c’était déjà la question de Platon au IVe siècle avant J.-C. (ce côté idéaliste qui ne me lâche pas). Ce que je constate, toutefois, c’est que, lorsqu’il y a énonciation d’un argument ou d’une proposition (de l’ordre du discours ou du visuel – et la caricature est une proposition), lorsqu’on peut l’inverser en gardant intacts les éléments constitutifs de l’argument ou de la proposition, on demeure dans le domaine du dialogue de sourds dont la seule issue est une forme plus ou moins assumée de la violence. Le mot « inversion » est probablement erroné, j’aurais dû écrire « réversibilité ». Si on avait pris la peine de me lire un peu plus finement, on aurait pu voir là (on encore s’en servir comme) une critique des « deux » discours en cause lors de la grève étudiante : d’un côté on nous disait qu’il était juste d’augmenter les droits de scolarité, parce que c’est à l’étudiant d’investir dans l’éducation, de l’autre qu’il était injuste d’augmenter les droits de scolarité, parce que c’est à la société d’investir dans l’éducation. Mais qu’est-ce que la « justice »? comme disait l’autre. Pendant près de six mois, on n’a fait que renverser l’argumentaire de l’autre, et ce, au prix d’un appauvrissement du discours (tout discours qui n’allait ni d’un côté ni de l’autre était exclu, inaudible). C’est la question que je voulais poser, et, très sincèrement, je ne pense pas que, collectivement, nous ayons encore trouvé de réponse.

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Quand le délire reptilien se fait spectacle. Sur Clotaire Rapaille, l’opéra rock

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

Il est rare de voir une telle énergie, rayonnante de liberté, s’exprimer aussi simplement. Tout d’abord, il faudrait probablement se demander pourquoi Clotaire Rapaille, ce psychanalyste publicitaire, est-il la bougie d’allumage de cet opéra rock? La sonorité du nom, l’excentricité du personnage et l’événement médiatique « Rapaille à Québec » donnent des outils à la troupe du Théâtre du Futur (à ne pas confondre avec les Nuages en pantalons) pour laisser se manifester leur créativité. Le fait que la création se fasse ici autour d’événements vécus – le spectacle commence notamment avec une projection documentaire « Clotaire Rapaille en 5 min » – permet de donner au récit un attrait et une profondeur qu’il aurait été difficile d’aller chercher dans la pure science-fiction. On pourrait aussi se demander s’il n’y a pas un certain sérieux dans cet opéra rock. N’est-ce pas ce que notre univers médiatique nous enjoint à faire : projeter l’avenir à partir d’un regard de publicitaire? Le résultat, déjanté il va sans dire, peut même rappeler vaguement les écrits de Fourrier ou des Futuristes. Chacun désire avidement transformer sa ville en un festival de plaisirs incessants. Ainsi, Rapaille transforme Drummondville en Hung Kung, une ville traversée par des ruisseaux de sauce brune où il pleut des patates frites et où se cache l’or blanc du fromage en crottes; Victoriaville devient Victoriavillopolis, ville du futur aux voitures volantes; Saguenay, la ville des Yétis; Trois-Rivières, Cinq-cent-trois-rivières-et-demi… La cupidité ne se laisse définitivement pas arrêter par l’absurdité, elle semble, au contraire, s’y abreuver.

On voit aussi Rapaille à l’œuvre, alors qu’il tente de décoder les villes qu’il visite. Rappelons-nous, en effet, que son talent consiste à découvrir l’identité véritable, profonde, des villes qui l’appellent à l’aide. Cependant, un spectre le hante : son échec à Québec. Là, il a mal joué ses cartes et n’a pu terminer son travail. Les gens de Québec, amateurs de radio-poubelle et un peu sado-maso, ne l’ont pas oublié et sont particulièrement en colère de le voir réussir un peu partout au Québec, sans se préoccuper d’eux. S’en suit alors une chasse à l’homme loufoque au cours de laquelle le prophète Rapaille se découvrira sous son véritable jour : le code secret qu’il vient délivrer est l’amour universel. Comment pourrait-ce en être autrement puisqu’on apprend qu’il a été conçu lors d’une partouse dans une commune sur l’Île d’Orléans dans les années 1960? Il est donc Québécois et enfant de l’univers.

En bref, même si l’humour reste assez primaire, voire parfois scatophile, et que les mélodies entonnées rappellent souvent des airs connus, le spectateur peut difficilement bouder son plaisir, tellement l’ensemble forme un 90 minutes de divertissement efficace et sans prétention. Mention honorable à l’animateur de radio-poubelle, excellent, et à la dégaine de Gilles Vigneault, le père spirituel de Rapaille, qui décroche assurément un sourire au spectateur. Souhaitons que la troupe du Théâtre du futur continue à investiguer notre imaginaire collectif un peu tordu.

Clotaire Rapaille, l’Opéra Rock, au Théâtre d’Aujourd’hui, 20 et 21 décembre 2012, une production du Théâtre du Futur.

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Quand le gouvernement se met à la parodie

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Est apparu hier soir un communiqué du gouvernement du Québec pour la Fête des voisins, que plusieurs ont fait circulé sur les médias sociaux. Ce communiqué, diffusé sur la page officielle des communiqués du gouvernement du Québec, est, depuis ce matin, indisponible. On peut toujours le lire grâce à la cache Google:

QUÉBEC, le 30 mai 2012 /CNW Telbec/ – Ils seront des milliers à sortir dans les rues, partout au Québec ce samedi 2 juin, à l’occasion de la 7e édition de la Fête des voisins, le temps de célébrer les plaisirs du bon voisinage et d’une vie de quartier où solidarité et communauté sont à l’honneur.

« Une des retombées inattendues de ce tintamarre de casseroles qui résonne partout au Québec en ce moment, c’est le plaisir exprimé par plusieurs citoyens de faire connaissance avec leurs voisins, de perrons en balcons. De nos jours, nous avons rarement l’occasion de tisser des liens directs avec nos voisins. Samedi, poursuivons cet esprit de rapprochement communautaire avec la Fête des voisins », invite Nadine Maltais, fondatrice de la fête au Québec et coordonnatrice des grands événements au Réseau québécois de Villes et Villages en santé (RQVVS), l’organisme promoteur de la Fête des voisins.

Ce communiqué a toutes les allures d’une farce: on y présente les manifestations de casseroles en cours au Québec et ailleurs (en appui au mouvement de grève étudiante au Québec) comme une vulgaire célébration de voisinage. Une fois repris par le gouvernement, parodié, pourrait-on dire, le tintamarre ne possède plus sa force politique: comme des saturnales illimitées où les riches sont heureux de prendre la place des pauvres!

Il est à noter que le retrait de ce communiqué ce matin est significatif: s’agissait-il d’un piratage? les instances politiques derrière les communiqués du gouvernement ont-ils pris conscience que l’appropriation de la parodie pouvait créer un détournement de cette nouvelle stratégie de résistance et un renouveau de la mobilisation, cette fois plus violent et certainement plus incontrôlable?

Une chose est sûre: quand le gouvernement agit dans la farce, c’est le moment où le peuple prend conscience qu’il ne peut pas de pas prendre les affaires de l’État au sérieux.

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Jean Charest le bullshitteur

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Hier, Yves-Thomas Dorval du Conseil du Patronat du Québec (CPQ) faisait une sortie publique contre les médias sociaux. La sortie n’est pas passé inaperçue, et la réponse fut rapide, notamment, on se l’imagine, dans les médias sociaux (Jean-François Lisée en a aussi fait une critique sur son blogue). Outre ce qui ressemble fort à une menace d’intervention de la part du CPQ dans les débats politiques actuelles (en fin d’article – assez inquiétant qu’on se permette une telle menace…), la critique contre les médias sociaux s’articule ainsi :

Il n’y a pas si longtemps, tous les grands débats de société se tenaient principalement dans des journaux, des postes de radio et des chaînes de télévision, a rappelé M. Dorval. Ces médias étaient soumis à des règles professionnelles et juridiques visant à assurer la rigueur, l’équilibre et la véracité des informations rapportées.

L’arrivée d’Internet a amené l’explosion de médias sociaux où l’information se fait plus personnalisée, mais aussi beaucoup moins objective, rigoureuse et fiable, estime-t-il. Or une proportion grandissante de la population — particulièrement chez les 35 ans et moins — s’informe désormais principalement auprès de ces médias. Cette évolution pose un problème particulier aux gouvernements et aux entreprises qui sont soumis à des règles très strictes de communication.

Depuis ce matin, on peut retrouver une nouvelle application sur le Web, Le bullshitteur, qui vous permet, à condition d’être inscrit sur Twitter, de faire parler à la manière d’un ventriloque un automate à l’image de Jean Charest et à la voix mécanisée :

En entrant une phrase quelconque, vous faites bullshitter Jean Charest. Outre l’effet comique de l’esthétique robotisée (image parodique de la langue de bois de la politique?), le fond de l’humour est bien évidemment de montrer que Jean Charest est une « marionnette », critique contre les politiciens un peu facile, on l’admettra. On voit donc depuis ce matin quelques adeptes de Twitter s’en donner à cœur joie, d’abord en faisant dire à Jean Charest ce qu’il pourrait voir dit comme bullshit :

Ou encore, ce qu’on aimerait peut-être qu’il dise :

On doit célébrer la très grande imagination de ces développeurs Web pour l’usage de leur technique dans un objectif politique. On avait déjà vu Angry Grévistes, un jeu vidéo à la Mario Bros., qui, lorsque vous aviez accumulé les 1625 pièces d’or, vous permettait d’affronter Robeauchamp. Ou Richardmartineau.ca qui vous permettait de répéter une opinion de Richard Martineau avec un choix de mots préétabli, manière de montrer que toutes les opinions (redondantes) de Martineau sont formulées à partir de préjugés.

Ces petites applications Web permettent, pourrait-on dire, un défoulement humoristique en ce qui a trait aux enjeux politiques – mais n’est-ce pas justement la critique du CPQ? Le phénomène des médias sociaux ne nous détourneraient-ils pas de la vérité du dialogue nécessaire dans les débats politiques? En fait, dans le cas du Bullshitteur, l’humour est à son comble non pas quand on fait dire à Jean Charest quelque chose qu’il n’aurait pas dit, ni quand on lui prête des paroles qu’on désirerait entendre, mais à ce point précis où on lui fait répéter ce qu’il a déjà dit – dans l’adéquation de la phrase dite autrefois avec celle qui est dit à nouveau :

On pourrait appeler cela l’effet « Tina Fey ». S’il y a un « détournement » de la vérité, ce n’est pas parce qu’on lui préfère autre chose (un mensonge, une contre-vérité), mais parce qu’on lui redonne un espace, un contexte, pour qu’elle soit performée à nouveau : la vérité de Jean Charest, une fois répétée, ne peut que devenir ce qu’elle a toujours été, et paraître telle une parodie.

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