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Harcèlement moral, harcèlement économique

Critique du livre The Age of Surveillance Capitalism. The Fight for the Future at the New Frontier of Power de Shoshana Zuboff, Londres, Profile Books, 2019.

Par Cécile Voisset, Londres

Mon propos, avec pour objectif de conceptualiser l’idée de harcèlement, est de croiser l’idée de harcèlement moral avec celle, cette fois, de harcèlement économique. Le harcèlement – harassment, mot plus fiable – qui dit la charge imposée, l’éreintement constant, etc., participe clairement d’une économie du bluff, d’un agencement capitaliste – économique en vigueur, dispositif de flux aussi libidinaux – qui produit du besoin (des besoins), fabrique de la demande et aliène l’être humain en cherchant à l’inscrire, en le forçant à s’inscrire comme consommateur lambda en même temps qu’à le désinscrire comme personne privée, douée d’un libre arbitre, c’est-à-dire d’une capacité à distancier, à choisir en toute connaissance de cause, à être autonome, c’est-à-dire susceptible de ne pas s’aligner selon un ordre commun indistinct, quelqu’un capable de décider en son nom propre.

Qu’en est-il alors du sujet quand on le pousse à consommer, type même du harcèlement économique? Qu’en est-il quand on le presse, l’accable? Le harcèlement moral (psychological abuse), et non pas sexuel (sexual harassment), ne participe-t-il pas d’un ordre économique et technologique donné, celui d’un capitalisme qualifié naguère d’« avancé » par Guattari et Deleuze?

1. Un article très intéressant, stimulant pour la réflexion, d’Alan Rusbridger tire profit de sa lecture du livre « fulgurant » et « virulent » (searing book) par sa critique de Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance. En effet, il met l’accent sur les enjeux technologiques dévastateurs (l’exemple, entre autres, de Facebook commis par Mark Zuckerberg en 2004 désormais célèbre pour son « piss people off! ») qui menacent la vie privée (privacy), vie qu’on peut définir ici comme espace qui ne regarde – de droit – que soi (a fortiori quand il s’agit de la vie intime), vie dont on cherche à s’emparer (à commander, diriger, rediriger, égarer, and so on) en volant et divulgant des données personnelles, etc. Rusbridger cite le passage suivant qui ne peut qu’intéresser les observateurs, analystes, philosophes d’une société du spectacle (pour reprendre l’expression à Guy Debord) c’est-à-dire une société de domination sociale, du contrôle (pour reprendre cette qualification après Deleuze), de la mort, une société consumériste, du marché et de la marchandisation jusqu’à déshumanisation. Voici le passage qu’il cite à juste titre :

Competitors that align themselves with the actual needs of people and the norms of a market democracy are likely to attract just about every person on Earth as their customer.

La nouvelle société capitaliste est ainsi de bout en bout consumériste, une société de la compétition effrénée qui ressemble à une vraie guerre de tous contre tous (ou de chacun contre chacun) qu’abominait Thomas Hobbes[1] appelant de ses vœux une régulation par la législation – souveraine – qui soumet tous sans exception, une société capitaliste ou guerrière – un état de nature perpétué –  contre laquelle prévenaient Gilles Deleuze et Félix Guattari, une société parvenue à ses extrêmes selon lesquels le client est roi, celui qui paye a plus de droits que celui qui ne paye pas, où tout s’achète, voire tout se paye (affirmation cynique qui vaut évidemment pour celui qui la profère).

Mais il ne s’agit pas seulement de clientélisme, de corruption (mon argent me permet de soumettre autrui, entendons, d’entretenir des relations d’objectivation dans l’ordre même de l’humain). À partir de là, effectivement, l’abomination économico-technologico-sociale – accrue par une démission politique (au sens étroit de qui détient un pouvoir pour décider et légiférer, comme au sens large du citoyen qui vit dans la cité et y prend sa part en prenant son petit billet). Le consumérisme, le tout-consommation (cycle selon lequel consommer c’est détruire et détruire seulement, pas recycler), renvoie bien à une représentation du monde qui fait abstraction de la Nature (cycle de la vie et de la mort, régénération), à plus forte raison d’une nature humaine, une société qui pousse le vice de la domination monétaire jusqu’à pouvoir détruire l’humain en chacun de nous.

Harceler c’est tenter de tuer à répétition son objet, un objet que le harceleur trop content voudrait voir en victime, proie rêvée et toute trouvée. En ce sens, le harcèlement moral – à distance souvent, comme dans un télé-achat – est l’exact prolongement du harcèlement économique que permet la société du Net, celle qu’analyse Shoshana Zuboff comme phénomène sans précédent et aux effets mutationnels graves (thèse qui rappelle la définition pasolinienne du consumérisme comme génocide) si nul ne traite de la question. C’est sur ce point que se concentre l’article d’A. Rusbridger[2], montrant la responsabilité c’est-à-dire la liberté qui nous incombe telle une « opportunité », donc un espace et un moment pour penser et donc se défaire d’un système pervers dont nous risquons définitivement de payer le prix au plus fort (intérêt commun mal compris).

2. Shoshana Zuboff définit les trois mots d’ordre de ce nouvel ordre économique extrêmement dangereux : kidnap, corner, compete. J’en ajouterais volontiers un quatrième : harass. Il est également intéressant de lire ce que le Collins English Dictionary dit du harassment: persistentes attaques, tourment, perturbations qui impliquent que le harceleur poursuit un ennemi. Plus précisément, son sens dérive à la fois du vieux français et de l’ancien germain : selon le premier, c’est l’idée (encore le vocabulaire de la chasse) de lâcher les chiens (to set a dog on), de les faire aboyer[3]; selon le second, c’est l’idée de crier et même de pousser un cri (to cry out) en interpellant tout haut. Ainsi, la violence du harcèlement est parfaitement inscrite dans sa notion. Mais tel n’est pas l’angle d’étude qu’a choisi S. Zuboff; ce qu’elle apporte n’en est pas moins édifiant.

Cette perte du « chez soi » (du home, notion complexe, anglo-saxonne) que nous fait encourir ce système anti-démocratique (à la démocratie franchement restreinte, cela fait partie de sa doctrine) est l’objet même, le cœur ou le noyau du concept de harcèlement. Le « home » ressemble conceptuellement à un sentiment – le sentiment d’être chez soi ou à la maison, Zuboff évoque the sense of home[4] – et n’est certainement pas une émotion. Le système qu’elle dénonce fabrique justement de l’émotion, crée des vagues d’émotions comme on l’entend parfois: l’emotional est du fabriqué, du mécanique, de l’incitatif, et il est aussi prise; il est alors tentant de réduire le sujet à une émotion tandis que cette dernière n’est que réaction. Par contre, le sentiment qu’est le home de la privacy, qui la définit, lui, ne peut être induit (comme on n’induit pas un instinct, c’est-à-dire une reconnaissance naturelle) ; seul le sujet sait, parce qu’il le sent, où il est lui-même c’est-à-dire en toute connaissance de cause. En ce sens-là, la privation capitaliste – globale – par surveillance et accaparement des données personnelles (ordre de l’information, du renseignement) ne marche pas sur tous les sujets ou ne marche pas à tous les coups (le fameux Hack dont Zuboff parle aussi).

L’idéologie que démonte à sa manière The Age of Surveillance Capitalism (l’idée, ridicule, de la certitude) prétend en effet que tout est prédictible, et en ce sens que tout se traduit ou se rend (s’équivaut). Or, il y a de l’intraduisible ou plutôt des intraduisibles, c’est-à-dire des formes idiomatiques, des idiomes propres à chaque langue, autrement dit des singularités; le home peut ainsi se figurer comme un intraduisible ou un non paramétré ou non paramétrable que la grande toile, la nasse – le filet de la prise – voudrait circonscrire. La notion de dispossession que met en avant la théoricienne dit cette volonté de déposséder le sujet (mot qui n’apparaît pas dans son livre, et pour cause), de s’emparer de lui selon une technique de la peur et de la chasse, ou de la pèche : phishing, hameçonnage (elle parle de hooks). Une sorte de cybercriminalité appliquée à la subjectivité comme espace propre par incitation, suggestion(s), une fois prélevées les données fournies ou renseignées concernant l’individu-citoyen.

Zuboff explique également comment, pour la première fois, le pouvoir digital induit, pour le cultiver, du boundarylessness (sans limites, absence de frontières), considérant l’humain comme échantillon d’un habitat consumériste au sein duquel l’individu désubjectivé en quelque sorte serait l’équivalent d’un animal grégaire, l’élément ou le membre d’un troupeau (herd). À cet égard, il est révélateur que cette forme de capitalisme de la consommation parie sur l’information et l’éclatement du savoir (learning), sans parler de l’« hubris » d’une prédictibilité absolue allant de pair avec une inévitabilité contestable ou fantasmée comme si la contingence, l’aléatoire, le spontané, l’incertitude, l’indécidable n’existaient pas, et partant comme si aucune marge de manœuvre dans la grande guerre économique n’était possible.

3. Le livre de Shoshana Zuboff est à plusieurs endroits guattarien. Citons pour voir Guattari, qui écrivait ceci dans son Chaosmose :

Mais au supermarché le temps n’est plus à la palabre pour apprécier la qualité d’un produit ni au marchandage pour en fixer le juste prix. L’information nécessaire et suffisante a évacué les dimensions existentielles de l’expression. Nous ne sommes pas là pour exister mais pour accomplir notre devoir de consommateurs.

Consommateurs et serviteurs est une équivalence selon la thèse de S. Zuboff, à savoir : nous ne sommes pas les clients d’une entreprise; nous ne décidons pas. L’effet de bluff, celui des annonceurs par exemple, des influenceurs, l’omniprésence de la publicité s’inscrivent dans ce dispositif où même le virtuel (qui dépossède de plusieurs manières), le faux évidemment (nous connaissons maintenant l’importance et l’invasion des fake news), acquièrent une puissance telle que la privacy perd ses contours ou ne paraît plus avoir de sens.

L’information, ce que pointait Guattari, ordonne, informe au sens où elle donne une forme, des ordres; elle n’est pas connaissance (knowledge). L’information ne dit rien, expliquait Deleuze, elle donne des ordres : information ou communication, transmission (et donc répétition avec ses déplacements) comme on transmet un virus. Il n’est pas anodin que la comparaison avec le VIH soit faite par Zuboff qui met en garde contre cet éclatement du savoir dont on se demande vraiment qui le détient puisqu’il n’existe plus comme tout, par exemple dans une culture au sens humaniste du désintérêt. Ne parlons même pas de l’éducation, potentiellement ruinée dans un tel système où l’on n’apprend dès lors strictement rien et où un simple clic vous donne accès à une information qui n’est en rien mais alors en rien une connaissance, dans une société où lire n’est même pas distingué de comprendre au cas où toute lecture serait dispensée d’effort. Violence de l’ignorance en plein marchandage du savoir, retour à une sauvagerie sans nom : backlash sous l’espèce technologique de la toute-puissance : techlash, pour reprendre le terme d’A. Rusbridger. Du reste, un des points inquiétants de l’analyse que fait S. Zuboff est que les données de la recherche sont volées, exploitées, etc.

Violation de la privacy, exposition de et exposition à : le harcèlement techno-économique induit à n’importe quel harcèlement moral, à distance mais dans un quasi-immédiat. De sorte que toutes les couvertures possibles et imaginables permettent intrusions et incursions, navigation, dans le privé (voyeurisme, etc.) sans se faire a priori prendre et permettent même de faire croire à du réel qui n’existe pas. Économie du sans-gêne, c’est-à-dire de l’irrespect même. On ne s’étonnera donc pas que la notion de sujet n’apparaisse pas dans The Age of Surveillance Capitalism, mais que soit traitée celle d’individualisation. Ce totalitarisme, ce nouveau collectivisme, comme Shoshana Zuboff le nomme de diverses manières, est une sorte d’internationalisation de la pire espèce, une communication où on blablate, lance des rumeurs etc.

La déréalisation en marche laisse ainsi place à une virtualisation du réel, comme si (pour reprendre à Kant) l’argent dans ma poche était la même chose que l’argent en idée. Ça devrait effectivement faire réfléchir, permettre de « réaliser » c’est-à-dire de prendre conscience de ce qui se passe (harcèlement garanti, à grande échelle ou au fort impact, par manipulation populaire, surenchère rendue possible par les puissances de l’argent) et partant de mettre au panier l’un des vieux dogmes de la psychiatrie selon laquelle le délire est toujours individuel et jamais collectif, dogme culpabilisant et qui plus est déresponsabilisant.

Let’s go.

 

Addendum

On aura donc compris que le harcèlement moral, économique peut tout à fait être politique au sens de participatif, mais aussi au sens exécutif d’une monopolisation de la violence par concentration ou collusion de pouvoirs. C’est bien le cas des données, de leur(s) usage(s) comme l’analyse très bien The Age of Surveillance Capitalism de Shoshana Zuboff, laquelle oppose et défend la privacy, le home (le chez-soi) c’est-à-dire, aussi, le principe de confidentialité.

Harceler signifie objectiver ou désubjectiver, défaire le sujet, pas la subjectivité si on la définit comme flux qu’on peut canaliser, détourner, territorialiser-déterritorialiser-reterritorialiser. Défaire le sujet, c’est-à-dire tenter de le perdre dans son orientation, son tropisme (l’un des thèmes fondamentaux du livre de Zuboff même si le terme n’y apparaît pas), comme l’animal qui sait d’instinct où il doit mourir. Harceler, ou (tenter de) dénaturer : fixer, immobiliser, caser, circonscrire. Car la Nature, elle, suppose le changement, la variation; dans l’ordre de l’humain, elle est aussi devenir. De fait, on peut être et devenir.

Par conséquent, l’idée (voilà pourquoi S. Zuboff a raison d’être optimiste) que je puisse être une somme de données est une ineptie. De plus, ces données peuvent tout à fait être fausses, falsifiées, truquées, de quoi repenser la notion de secret.

Dénaturer – harceler –, ce serait vouloir priver de sens – d’orientation (et qu’est-ce qu’être libre sinon savoir s’orienter dans la pensée? – le sujet qui est seul à pouvoir le définir ou le constituer, c’est-à-dire seul capable de le dire à qui voudrait lui imposer une image, un cadre, un sens défini ou clos, lui commander de rester sage comme une image (Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée?, opuscule kantien très intéressant à ce titre).

Harceler, c’est diviser pour régner c’est-à-dire produire du diffus : jeter le trouble, introduire de la confusion.

Le harceleur est non seulement un menteur, mais il est aussi un receleur : il détient des informations « sensibles », y compris le concernant (si ce n’était pas le cas, pourquoi harcèlerait-il?) jusqu’à être peut-être mal renseigné sur lui-même ou croire duper son Autre, ses autres, etc. Sa curée – son harcelée – ne peut qu’être répétition (non-différence, opposé à la ou toute différence). Il dispose d’un arsenal (technique du harcèlement, tactique, guerre) qui peut le faire passer pour autre qu’il n’est. La question du harcèlement est ainsi forcément liée à celle de l’identité et de son usurpation.

J’appelle alors « harcèlement » une variante ou forme d’esclavage, d’esclavagisation (même si le mot n’est pas beau) au sens où il est tentative d’objectivation c’est-à-dire instrumentalisation du sujet, et partant déni du droit inhérent à tout être. C’est l’antique définition aristotélicienne de l’esclave comme chose, celui qui travaille, contrairement à l’homme libre (riche, celui de l’agora) qui en fait son instrument de torture. En termes modernes (et ne sommes-nous pas des plus-que-modernes?), on peut alors dire que harceler, c’est contester l’égalité et instaurer la rivalité comme loi.

Harceler quelqu’un, c’est évidemment l’espionner, c’est-à-dire (vouloir) savoir ce qu’il fait (et non ce qu’il est). J’appelle alors, encore, « harcèlement » toute utilisation de moyens à des fins d’objectivation et donc de perversion de ce qu’il y a en nous d’humain sous ses différentes formes (femmes, enfants, etc.). Le harceleur est sans doute l’enfant robuste (mais l’enfant) auquel Thomas Hobbes faisait allusion. Ce que montre The Age of Surveillance Capitalism de Shoshana Zuboff, c’est que le « système » du Net (pas si net que ça) – le Net-system, comme on dirait le Star-system – est excessivement dangereux parce qu’il est éminemment régressif.

Le harcèlement – harassment – a son théâtre de cruauté à lui (pesanteur du harcèlement), théâtre politique : en coulisses (wings). Je ne sais pas si la Nature fait bien les choses (il faut la défendre, comme il faut défendre la société, etc.); la langue, c’est sûr.

 

Bibliographie

Aristote, Politiques, Paris, Flammarion, 1990.

Félix Guattari, Chaosmose, Paris, Galilée, 1992.

Emmanuel Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée?, Librairie Philosophique Vrin, 2001.

Thomas Hobbes, Leviathan, Yale University Press, 2010.

Alan Rusbridger, “Will we just accept our loss of privacy, or has the techlash already begun?”, The Guardian, 3 février 2020, en ligne : https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/feb/02/will-we-just-accept-our-loss-of-privacy-or-has-the-techlash-already-begun

Cécile Voisset, “Harassment”, 28 mai 2019, en ligne : https://www.les-philosophes.fr/contributions/harassment

Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism. The Fight for the Future at the New Frontier of Power, Londres, Profile Books, 2019.

 


Notes

[1] Un contractualiste ou théoricien du contrat, alors même que le capitalisme de surveillance repose sur l’idée même de l’uncontract : il n’y a aucune conciliation, S. Zuboff insiste sur l’unilatéralité de la relation forcée à laquelle veut nous tenir ce nouvel ordre économique et totalitaire.

[2] Il mentionne, entre autres, une charte californienne concernant un retour au personal (qui n’est certainement pas political ou que political) selon un « droit à l’oubli » ou à l’effacement (erasure) des données subtilisées et exploitées par le marché juteux du numérique et du digital. Son analyse, qui prévient d’un méchant retour de bâton ou de manivelle en cas d’insouciance ou d’inattention, etc., est dans le droit de fil de ce qu’écrit Shoshana Zuboff; au contraire de l’article de S. Broca, « Surveiller et prédire » (La Vie des idées, 7 mars 2019; en ligne : http://www.Surveiller-et-predire.htmlidees.fr/Surveilleretpredire.html) qui, outre son titre foucaldien (un copié-collé et déplacé du fameux Surveiller et punir, titre sans doute facile ou accrocheur mais qui induit en erreur celui qui voudrait en avoir une idée sans évidemment lire le travail de recherche et d’analyse qu’accomplit Zuboff, titre qui ne va pas avec le livre en son contenu même (pas foucaldien du tout; ce livre nécessaire est deleuzien et même davantage guattarien), il est intéressant de pointer cette mauvaise lecture en prenant deux exemples : « comportementalisme » (terme qui vaut pour le domaine de l’éducation idéologique qui sévit en France par exemple dès les petites classes) vaut pour behaviorism (théorie générale du comportement, déterministe dont on croyait pourtant un temps qu’elle était jetée au rebut) alors que le premier concept a une extension bien moindre que le second; « un capitalisme comme les autres » (titre d’une des parties de cet article) n’est précisément pas ce qu’analyse et écrit S. Zuboff, c’est même le contraire puisqu’elle dénonce un phénomène sans précédent en un sens catastrophiste ou à visée alarmiste (car mutationnel du point de vue de l’humain animalisé ou totalement prédictible comme du pavlovisme généralisé à l’humain) mais pas défaitiste puisqu’il s’agit de faire bouger ou changer les mentalités, d’un appel à la réaction et à l’action (après la réflexion) ; sur ce point, « l’opportunité » que souligne A. Rusbridger restitue le vrai et juste propos du livre. So, starting it off!

[3] On ne peut pas ne pas penser à « la meute » dont parlait Deleuze, de la position que chacun entend occuper : chef, dedans, dehors, etc.

[4] Publicité de HSBC UK : « If you were born in one place, grew up in another, but now live somewhere completely different. Where are you from? Tricky one. Perhaps, a better question is not where are you from, but where do you feel at home? »

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Imprimer tout internet

Par Simon Labrecque, au nom du Comité de rédaction de Trahir, Montréal

La galerie mexicaine LABOR, le site d’archivage UbuWeb et le poète américain Kenneth Goldsmith organisent un projet d’externalisation ouverte (de crowdsourcing) dont l’énoncé tient dans cette invitation : imprimer tout internet. Printing out the Internet est dédié à la mémoire d’Aaron Swartz, « activiste du Web et cofondateur de Creative Commons » qui s’est donné la mort en janvier dernier. Le projet est simple et ouvert à tous et toutes. Il suffit d’imprimer une partie d’internet, que ce soit une page ou l’ensemble des documents publiés par WikiLeaks, par exemple, et de la faire parvenir à la galerie LABOR, à Mexico, avant le 26 juillet prochain. Tout le papier reçu sera exposé dans la galerie du 26 juillet au 30 août 2013. Quiconque enverra un document sera reconnu « artiste participant ».

Il est intéressant de noter que le site Tumblr du projet répertorie toutes les contributions, en plus des critiques qui lui sont adressées sur internet (via Twitter, des blogs, etc.). On peut prévoir que le tout sera imprimé… Ces critiques semblent principalement articulées autour de la quantité de papier potentiellement requise par le projet (voir, par exemple, le billet du City Lights Blog). Goldsmith déclare que l’ensemble de l’œuvre sera confié aux services de recyclage après l’exposition. Cela ne semble toutefois pas satisfaire les critiques, dont voici quelques réactions tirés de Twitter :

Trahir s’intéresse à ce projet dans la mesure où il se présente comme une occasion de questionner « la peur de l’information et la terreur d’avoir à faire face à la monstrueuse quantité de données que nous produisons inconsciemment chaque jour ». C’est pour cela que le blog de Trahir s’imprimera et enverra très bientôt le résultat à l’adresse suivante :

LABOR
Francisco Ramírez #5
Col. Daniel Garza
Del. Miguel Hidalgo 11830
México D.F.

Mise à jour du 30 juin 2013, par René Lemieux

  • Chronologie :
      27 juin 2013 : mise en ligne du texte de Simon Labrecque et impression du blog.
      29 juin 2013 : envoi postal du blog imprimé au Mexique.
      30 juin 2013 : publication de la présente mise à jour.
  • Photographies :
Impression du blog

Impression du blog, papier et encre, 386 pages recto-verso (ou 193 feuilles).
Dimension : 216 x 279 x 19,3 mm; poids : 0,932 kg.
Date de production : 27 juin 2013.

Colis

Colis et facture, enveloppe à bulles, autocollants, matériaux divers.
Inscription: « Pochette #4 / Mailer #4 — 1 @ $2.10, Petit paquet-Avion / Sm Pkt Air Int’l — 1 @ $36.81, Poids réel / Actual Weight 0.932 kg, À destination du code / To MX »
Date de production : 29 juin 2013.

  • Ajout de réactions au projet :

  • Remerciements :
      Au CELAT-UQAM pour son aimable assistance technique.

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Mort d’Aaron Swartz, activiste du Web et co-fondateur de Creative Commons

On apprend aujourd’hui la mort d’Aaron Swartz. Jeune informaticien talentueux, il a contribué à la création du format RSS, alors qu’il n’avait que 14 ans, ainsi qu’au site Web Reddit.

Photo d’Aaron Swartz, tirée du blog de sa conjointe Quinn Norton: « My Aaron Swartz, whom I loved »

Swartz s’était ensuite engagé dans l’activisme Web, notamment en collaborant à la création de Creative Commons (un régime de droits d’auteurs libre sur lequel se base la Revue Trahir) et de l’organisme Demand Progess, qui a milité contre les lois antipiratages SOPA et PIPA.

Il était poursuivi depuis 2011 pour avoir téléchargé plus de quatre millions d’articles scientifiques sur JSTOR dans l’intention d’en permettre la diffusion libre et gratuite. Récemment, JSTOR avait abandonné sa plainte, mais les poursuites avaient tout de même été maintenues contre lui (pour plus de détails, voir le billet « Prosecutor as bully » de Larry Lessig).

Aaron Swartz s’est suicidé, il avait 26 ans.

— Mise à jour, 13 janvier 2013 —

Il y a quelques jours, avant le suicide d’Aaron Swartz, JSTOR annonçait que les articles de plus de 1200 revues scientifiques tirées de ses archives étaient désormais accessibles gratuitement au public.

Hier, la famille d’Aaron Swartz a fait parvenir aux médias un communiqué officiel dans lequel elle écrit :

Aaron’s death is not simply a personal tragedy. It is the product of a criminal justice system rife with intimidation and prosecutorial overreach. Decisions made by officials in the Massachusetts U.S. Attorney’s office and at MIT contributed to his death. The US Attorney’s office pursued an exceptionally harsh array of charges, carrying potentially over 30 years in prison, to punish an alleged crime that had no victims. Meanwhile, unlike JSTOR, MIT refused to stand up for Aaron and its own community’s most cherished principles.

La mort d’Aaron n’est pas seulement une tragédie personnelle. Elle est le produit d’un système de justice pénale en proie à l’intimidation et à la démesure des procureurs. Les décisions prises par les responsables du bureau du procureur des États-Unis du Massachusetts et au Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont contribué à sa mort. Le bureau du procureur des États-Unis a déposé contre lui un ensemble des charges exceptionnellement sévères, qui aurait pu avoir pour conséquence une condamnation de plus de 30 ans de prison, pour punir un crime présumé qui n’avait fait aucune victime. Pendant ce temps, contrairement à JSTOR, le MIT a refusé de défendre Aaron et les principes les plus chers de sa propre communauté. [Traduction libre.]

Dans un article intitulé « The inspiring heroism of Aaron Swartz », Glenn Greenwald écrit :

Swartz was destroyed by a « justice » system that fully protects the most egregious criminals as long as they are members of or useful to the nation’s most powerful factions, but punishes with incomparable mercilessness and harshness those who lack power and, most of all, those who challenge power.

Swartz a été détruit par une « justice » qui protège pleinement les pires criminels en autant qu’ils soient membres des factions les plus puissantes de la nation ou utiles à celles-ci, mais elle punit avec une cruauté et une sévérité incommensurable ceux qui n’ont pas de pouvoir et, surtout, ceux qui mettent au défi le pouvoir. [Traduction libre.]

En hommage à Aaron Swartz et aux idéaux de l’accès libre au savoir sur Internet, des chercheurs universitaires mettent en ligne en ce moment sur Twitter, avec le hashtag #pdftribute, leurs publications.

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L’oubli de la parodie: l’histoire de l’affiche « Keep Calm and Carry On »

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Voici une vidéo qui circule en ce moment sur Internet, produite par la librairie Barter Books de Alnwick (Northumberland, Royaume-Uni):

Mis en ligne le 27 février 2012, la vidéo présente, grâce à des images d’archive, la fameuse affiche «Keep Calm and Carry On» commandée par le ministère de l’Information du Royaume-Uni en 1939, jamais affichée publiquement mais redécouverte en 2000 dans cette même librairie.

On retrouve toutefois sur YouTube une vidéo antérieure (datée du 16 décembre 2011) par Robyn Schneider (voir son compte sur Twitter), peut-être moins intéressante du point de vue de la facture – l’éternel vlog saccadé, produit grâce à un montage rapide -, mais qui nous informe au moins: 1) de la tentative actuel de la librairie Barter Books (celle-là même qui a créé la première vidéo) d’acquérir les droits d’auteur pour le slogan, 2) des raisons du pourquoi on est tant fascinés par cette affiche (l’affiche n’a pas été oubliée, elle est restée enfouie dans notre histoire), 3) de l’ironie à vouloir utiliser cette affiche alors qu’elle était destinée à une grande catastrophe (l’occupation de la Grande-Bretagne par l’Allemagne nazie).

Ce que les deux vidéos n’arrivent toutefois pas à mettre de l’avant, ce sont les parodies qui ont été faites dès la redécouverte de cette affiche. BuzzFeed en recense quelques-unes. Car outre le fait que la librairie s’arroge un droit de propriété intellectuelle sur une affiche vieille de plus de soixante-dix ans (ce qui en soi dépasse l’entendement), la première vidéo tourne son message en nostalgie patriotique et nationaliste dans une situation qui n’a rien à voir avec le temps de la guerre. Le message «Keep Calm and Carry On», qu’on voudrait nous faire prendre pour une énième manifestation du flegmatisme britannique, possède pourtant son lot de connotations, notamment celle d’une indifférence pour les enjeux sociaux. En d’autres mots, adapter un slogan de la Seconde Guerre mondiale à notre monde actuel, c’est aussi en redéfinir son sens à partir de la même signification: le sens se voit renversé. «Garder son calme» aujourd’hui, ce n’est plus faire preuve de courage devant l’ennemi, c’est simplement faire preuve de paresse, et le slogan, loin de vouloir être l’emblème d’une résistance, devient le message propagandiste ordinaire d’un pouvoir en place qui veut que rien ne change. La parodie, pour sa part – et que certains voudraient voir, paradoxalement, comme  «cynique» -, vient nous rappeler qu’une telle adaptation ne peut se faire aisément, qu’il y a encore des «comiques» qui veillent au grain.

Ou encore, pour parodier la première vidéo, ce que tente de nous dire la librairie doit peut-être être compris ainsi: face à la tentative d’une appropriation intellectuelle d’un message par une librairie, simplement pour des considérations marchandes, rester calme et faites comme si de rien n’était.

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Kony 2012: généalogie d’un phénomène Internet

Il est peu probable que vous n’ayez pas entendu parler du film Kony 2012, ou même que vous ne l’ayez pas visionné. Phénomène médiatique extraordinaire, ce film qui veut faire la promotion d’un organisme de charité a été, en quelques jours, sans doute le film dont la vitesse de diffusion a été la plus rapide (près de 70 millions pour YouTube,  16 millions pour Vimeo). Qui l’aura vu en aura laissé une larme devant l’horreur de la vie des enfants en Ouganda, pour ensuite en apprendre les critiques, virulentes, contre ce que certains verront comme un marchandage de la souffrance humaine. Plusieurs ont pu se sentir trahi par cette vidéo, peut-être trop vite partagée.

La saturation de ce qu’on a pu en dire est arrivée, elle aussi, extrêmement rapidement – et il n’est pas présomptueux de pouvoir parler ici d’une « généalogie » du phénomène, même après un si court laps de temps. En quelques jours, tout a été dit (ou presque) sur la vidéo. Et pourtant, ce qui ne cesse pas, ce sont les mèmes Internet qui ont été créés à la fois comme critique et parodie de l’attention médiatique demandée par les créateurs de la vidéo dont le travail, au niveau de la communication, a été (trop) bien ficelé. Le blog de Trahir se questionne sur ce phénomène unique de la dromographie numérique où la parodie, dans quelques cas, aura précédée l’original à parodier. Ou pour le dire autrement : on voudrait savoir comment se sent-on quand on se sent trahi?

Les contributions courtes (entre 400 et 1200 mots) sont les bienvenues : info@revuetrahir.net

Aucune date limite.

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Nous avons choisi cette photo pour représenter la thématique car elle cristallise à elle seule la critique à l’encontre de Invisible Children. Paradoxalement, elle fut choisie par les créateurs de la vidéo pour illustrer leur réponse aux critiques.

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