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Commentaire sur un chapitre de Louis Marin: la force justifiée

Par René Lemieux, Montréal

Publié il y a maintenant près de quatre ans, ce qui va suivre est un court commentaire sur un chapitre d’un livre de Louis Marin qui participait d’une lecture collaborative avec Myriam Faraj dans le cadre d’un groupe de lecture en ligne qui s’est arrêté peu de temps après[1]. Il m’a semblé que les questions alors posées étaient toujours actuelles, qu’une continuation des intentions premières de ce groupe de lecture pouvaient se continuer ailleurs, sous d’autres modes.


Commentaire sur l’Ouverture du Portrait du roi

Dans l’Ouverture, Louis Marin se pose la question : « Comment la force devient-elle pouvoir? » Le pouvoir n’est pas la force, ou plutôt, il l’est, mais en tant que son imaginaire, d’où le deux propositions de Marin (p. 23) :

  • Le discours est le mode d’existence d’un imaginaire de la force, imaginaire dont le nom est pouvoir.
  • Le pouvoir est l’imaginaire de la force lorsqu’elle s’énonce comme discours de justice.

Dans le rapport entre la « force » et le « pouvoir », Marin distingue trois modalités (variations sur le verbe tenir – ce qui n’est pas innocent) :

  • La force se survit comme pouvoir en tenant le discours de justice.
  • Le discours de justice devient pouvoir en tenant lieu des effets de force.
  • Le discours en général opère des effets de force qui sont tenus pour justes, pour la justice même.

Le texte de Marin se présente d’abord en trois parties (I. La force et la justice/ II. L’habile et la pensée de derrière/ III. Discours-pouvoir-discours: les signes de la force), chacune associée à une série de citations tirées de Blaise Pascal. Une partie finale au chapitre, intitulé « Le discours du respect », semble posséder un statut particulier.

Marin se base donc, pour la première partie (La force et la justice), sur le passage bien connu des Pensées de Blaise Pascal sur les rapports entre force et justice, le voici :

Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste (103-298).

Autre citation, pour la même partie :

Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, en général, sont cordes de nécessité; car il faut qu’il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant. Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu’à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et qu’enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît; les uns la remettent à l’élection des peuples, les autres à la succession de naissance, etc. Et c’est là où l’imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là le pouvoir force le fait ici c’est la force qui se tient par l’imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc… Ces cordes qui attachent donc le respect à tel et à tel en particulier, sont des cordes d’imagination (828-304).

On y comprend que la justice est indépendante, qu’elle ne fonctionne que par elle-même, sans adjuvant. Il y a justice, ou elle n’est pas : il n’y a pas de demi-mesure avec elle, elle n’est pas de l’ordre de la gradation. La force est différente, elle se constitue par l’histoire, comme histoire; comme résultat d’un conflit de forces, sans plus. Contrairement à la justice, le fort n’est pas obligatoire, il n’est pas impératif. La question de Marin : mais comment obliger, voire comment s’obliger dans le geste de l’autonomie à suivre le juste, puisque la prescription juste n’a d’autre titre à prescrire que sa propre justice? (p. 24)

Ou encore, comment concilier les deux? Car il faut la force, pour que la justice existe. C’est la fiction du corps politique qui répondra à ces questions, en faisant que la force se donne l’image de la justice. Entre le degré zéro-force de la justice, et le désir absolu de la tyrannie, la fiction politique opèrera par le discours, un discours « sans dispute », univoque, non-ambigu :

La force s’empare des signes, du langage, du discours par ce désir universel de domination infinie hors de son ordre (les corps, les actions extérieures) qui constitue son essence tyrannique de force. Se saisissant du langage, la force se réfléchit en discours, se représente en signes (Marin, p. 29).

Deuxième série de citations de Pascal :

Raison des effets. – Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple (91-336).

Rapprochement par Pascal de l’opinion ordinaire et de la véritable pensée : celle qui préfère l’erreur commune à la vérité d’une chose. D’où l’esprit d’ironie nécessaire pour que la pensée soit sans repos :

Géométrie. Finesse. – La vraie éloquence se moque de l’éloquence, la vraie morale se moque de la morale. C’est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit qui est sans règles. Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l’esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l’esprit. Se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher (513-4).

Troisième série de citations de Pascal :

Opinions du peuple saines. – Être brave n’est pas trop vain, car c’est montrer qu’un grand nombre de gens travaillent pour soi. C’est montrer par ses cheveux qu’on a un valet de chambre, un parfumeur, etc., par son rabat, le fil, le passement, etc. Or ce n’est pas une simple superficie, ni un simple harnais d’avoir plusieurs bras. Plus on a de bras, plus on est fort. Être brave c’est montrer sa force (95-316).

Ici, c’est l’importance de la parure, du paraître, de l’image : le brave doit se montrer brave, il doit montrer sa vaillance, car « en se montrant, montre qu’il a plusieurs bras et plus on a de bras, plus on est fort ».

Je pose dès à présent trois questions sur cette première partie du chapitre, qui seront partiellement résolu dans le reste du chapitre.

Pourquoi la force prend-elle la peine de parler, de faire discours? Je pensais à la fable « Le loup et l’agneau » de La Fontaine, écrite à peu près à la même époque. On a là un « procès » entre un loup « à jeun, qui cherchait aventure » et un agneau se désaltérant. Le loup veut manger l’agneau, et pour l’en convaincre, usera d’arguments. L’agneau, en habile rhéteur, réussit à répondre à chaque accusation du loup, jusqu’à la plus absurde, quelqu’un aurait médit sur lui, peu importe qui. Sur ce, le loup déclare « il faut que je me venge » : « Là-dessus, au fond des forêts, le loup l’emporte et puis le mange, sans autre forme de procès. » La littérature est pleine de ces exemples où, lorsque la discussion sur la justice devient inutile, la force prend le relais de la plaidoirie. Pourquoi donc, la force ne reste-elle pas silencieuse? Qu’aurait-elle à souffrir, qu’on la prenne pour tyrannie?

Deuxième commentaire, à propos de la « pensée de derrière » de Pascal, pourrait-on voir chez Marin, une réflexion semblable à Gilles Deleuze à propos de l’humour? Je cite au long deux passages de La présentation de Sacher-Masoch (Minuit, 1967) :

Mais voilà que, avec la pensée moderne, s’ouvrait la possibilité d’une nouvelle ironie et d’un nouvel humour. L’ironie et l’humour sont maintenant dirigés vers un renversement de la loi. Nous retrouvons Sade et Masoch. Sade et Masoch représentent les deux grandes entreprises d’une contestation, d’un renversement radical de la loi. Nous appelons toujours ironie le mouvement qui consiste à dépasser la loi vers un plus haut principe, pour ne reconnaître à la loi qu’un pouvoir second (p. 75).

Et il continue, sur l’humour, qui n’est plus un dépassement de la loi, mais un asservissement jouissif :

Il serait insuffisant, en revanche, de présenter le héros masochiste comme soumis aux lois et content de l’être. On a parfois signalé toute la dérision qu’il y avait dans la soumission masochiste, et la provocation, la puissance critique, dans cette apparente docilité. Simplement le masochiste attaque la loi par l’autre côté. Nous appelons humour, non plus le mouvement qui remonte de la loi vers un plus haut principe, mais celui qui descend de la loi vers les conséquences. Nous connaissons tous des manières de tourner la loi par excès de zèle : c’est par une scrupuleuse application qu’on prétend alors en montrer l’absurdité, et en attendre précisément ce désordre qu’elle est censée interdire et conjurer. On prend la loi au mot, à la lettre ; on ne conteste pas son caractère ultime ou premier ; on fait comme si, en vertu de ce caractère, la loi se réservait pour soi les plaisirs qu’elle nous interdit. Dès lors, c’est à force d’observer la loi, d’épouser la loi, qu’on goûtera quelque chose de ces plaisirs. La loi n’est plus renversée ironiquement, par remontée vers un principe, mais tournée humoristiquement, obliquement, par approfondissement des conséquences. Or, chaque fois que l’on considère un phantasme ou un rite masochistes, on est frappé par ceci : la plus stricte application de la loi y a l’effet opposé à celui qu’on aurait normalement attendu (par exemple, les coups de fouet, loin de punir ou de prévenir une érection, la provoquent, l’assurent). C’est une démonstration d’absurdité. Envisageant la loi comme processus punitif, le masochiste commence par se faire appliquer la punition ; et dans cette punition subie, il trouve paradoxalement une raison qui l’autorise, et même qui lui commande d’éprouver le plaisir que la loi était censée lui interdire. L’humour masochiste est le suivant : la même loi qui m’interdit de réaliser un désir sous peine d’une punition conséquente est maintenant une loi qui met la punition d’abord, et m’ordonne en conséquence de satisfaire le désir (p. 77-78).

Sans faire de Marin (ou de Pascal) un masochiste, je veux simplement montrer la similitude entre l’attitude masochiste-humoristique envers la Loi et une pensée de derrière chez Pascal. Deleuze opposait à cette attitude l’ironie et le sadisme, chez Pascal, ce sera les « demi-habile » :

Raison des effets. – Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance, les demi-habiles les méprisent disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne, mais les chrétiens parfaits les honorent par un(e) autre lumière supérieure (90-337).

Marin la qualifie d’ironique, mais je pense que le terme humour lui sied mieux. C’est justement ce que je voyais dans un texte lu précédemment dans le cadre du groupe de recherche, Le récit est un piège (Minuit, 1978), où Marin définissait ce que sera pour lui la « critique » :

Le pouvoir est la justice que la force se donne parce qu’elle est la force « très reconnaissable et sans dispute » : loi, institution, coutume avec toutes les médiations, rationalisations ou justifications imaginaires que l’on voudra. Dévoiler ce secret, tenir ce discours sur le discours du pouvoir se nomme critique. Il n’empêchera pas le piège par simulacre de fonctionner et la pouvoir de s’exercer. Mais qu’un jour, en un moment et pour un moment seulement, un faible, un assujetti, parce qu’il est malin et rusé, trouve le moyen de retourner la force du pouvoir contre le pouvoir, de la détourner contre lui, alors quel intense plaisir! (p.10)

Je poserai donc une deuxième question au texte (que je posais la fois dernière) : la critique, l’humour, la pensée de derrière, etc., quel rôle joue-t-elle dans le cadre de l’analyse de Marin, est-ce que c’est ce que le critique devrait rechercher (l’humour contre le pouvoir), où devra-t-il lui-même « performer » cet humour à l’intérieur de l’espace discursif qui est le sien (et pourquoi pas, sa discipline)?

Troisième question-commentaire que je pose au texte : Qu’en est-il du regard du non-pouvoir sur le pouvoir? Il est souvent question chez Marin de ce pouvoir qui se montre (sa représentation), mais peu de la réception de ce spectacle, qui, et c’est bien souvent le cas avec Louis XIV, se transformera vite en mimétisme, chacun voulant imiter le Roi dans sa parure. Le film La prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini (1966) montre assez bien le processus de mimésis à l’œuvre à la cour de Versailles. Voici un extrait assez explicite (les costumes sont authentiques, la scène se termine à 1:11:35) :

 

Rossellini a voulu montrer avec son film que Louis XIV était un être absolument ordinaire. Pour son rôle principal, il a choisi un petit trapu sans formation d’acteur (Jean-Marie Patte). Sans scénario, on lui faisait lire un teleprompter en le filmant en direct, ce qui donne l’impression qu’il est le seul qui ne connaît pas son scénario (en effet, il ne le connaissait pas…) tout en donnant l’impression d’être ailleurs, mais à force d’être mauvais. Pourtant, ce Louis XIV deviendra ce qu’il est en agissant comme un miroir pour les désirs des autres, chacun se renvoyant l’image déformante de l’autre, nourrissant son ego en alimentant celui de l’autre, nourrissant son pouvoir en alimentant celui de l’autre. D’où ma troisième question, que fait Marin de ce phénomène particulièrement présent à l’époque de la monarchie absolue, de ce mélange de regards où chacun investit le narcissisme de l’autre, dans une circularité plutôt que par le mouvement du haut vers le bas de la représentation du roi?

Les deux derniers sous-titres viennent peut-être répondre à certaines des questions formulées ci-dessus. Louis Marin attribue au « respect » la propriété de rendre réel l’imaginaire populaire. Le respect est réflexif, il dit « causez-vous à vous-même de la gêne, un malaise » (p. 37), sans que cette prescription soit prononcée par qui que ce soit. Il est réflexif, prescriptif, mais aussi gratuit, autosuffisant, sans cause ni fin – le respect est inconscient :

Toutefois, le comportement de respect recèle une implicature finale : « Je m’incommoderais bien si vous en aviez besoin, puisque je m’incommode sans que cela vous serve. » […] Je m’incommode parce que le respect est : « Incommodez-vous. » « La loi est loi et rien davantage. La coutume fait toute l’équité par cette seule raison qu’elle est reçue, c’est le fondement mystique de son autorité » (108-294) (Marin, p. 37).

Je ne suis pas certain ici de comprendre le rôle de l’habile et de la pensée de derrière, qui semble, chez Pascal tel qu’interprété par Marin, être le seul capable de sentir la fiction du politique. L’habile agit comme le peuple et respecte l’ordre, et Marin dira tout à coup, après avoir mentionné ces moments où la fiction se défait dans les éclats de rire (par exemple si le prédicateur se fait mal raser par son barbier…),

[qu’]il faudrait s’interroger sur ce rire-là, et sur ce pari fait par l’habile que le rire secouera le grave personnage. Mais, ce qui nous importe ici, c’est seulement de marquer le fonctionnement du dispositif « expérimental » qu’a construit le discours habile de l’habile : si les effets « négatifs » et singuliers de la nature, de l’art et du hasard défont, dans et par l’imagination, et en un seul instant, la chaîne des respects du peuple pour la vieillesse vénérable, de la raison pure qui juge de la nature des choses et de l’ardeur de la charité pour la parole divine, c’est donc que vieillesse, raison, charité ne sont que des effets « positifs » de la puissance imaginante (p. 39).

Il faudra peut-être être attentif aux « dispositifs expérimentaux » de l’habile dans le reste du livre. Dans la seconde section, « ‘Genèse’ de l’institution », Marin explique la finalité du pouvoir dans sa genèse imaginée : le respect est l’effet d’un système de signes – une force encore, en représentation cette fois. Le respect est le passage d’une série hétérogène à une autre, l’« immaculée conception » d’un Sens monstrueux, à partir d’un état statique et stérile (pour reprendre les termes de Gilles Deleuze, dans la 17e série de Logique du sens, 1969). Ces « cordes » qui attachent le respect montrent, dira Marin, « la relation entre l’imagination (la représentation comme imaginaire de la force) et l’arbitraire du discours de la force (le pouvoir), mais aussi bien entre la diversification de l’institution de la force comme pouvoir (les divers types de Constitutions et d’appareils d’État) et l’auto-légitimation de la représentation où la force s’institue (le pouvoir politique) » (p. 42). Dès lors le pouvoir (l’État) ne pourra plus tolérer tout autre pouvoir que le sien.

Mais pourquoi, désirant l’absolu, l’État ne se constitue-t-il pas en tyrannie (la question de tout à l’heure)? C’est peut-être par économie : une fois le respect promu comme fonction sociale originaire – plutôt que l’amitié ou la pitié –, la « physique mécaniste » des forces peut se mettre à l’œuvre. De la lutte à mort qui pouvait faire advenir le premier Prince, l’imagination et le respect permettront la succession des princes grâce à l’institution :

Les maîtres se posent en instituteurs de continuité par une double volonté. Une volonté négative, d’abord; ils ne veulent pas la répétition du moment violent d’affrontement des forces : ils ne veulent pas, par une lâcheté tout aussi fondamentale que leur valeur et son désir de gloire, risquer à nouveau la mort; une volonté positive ensuite : « ils ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît », discours de la prescription instituant un ordre définitif, vouloir ou désir réalisé, mais dans le discours, qui est l’endroit de la lâcheté à ne pas risquer à nouveau la puissance. Dès lors, la continuité toujours possible, aléatoire, empirique, de la guerre est transformée en succession institutionnelle, obligatoire, légitimante (p. 44).

C’est à ce moment précis que la force se manifeste dans l’apparence de la justice, en « énon[çant] une règle de succession de la force comme juste règle, loi équitable, quelle que soit cette règle, quelle que soit cette loi » (p. 45 – c’est donc dire que nos sociétés démocratiques ne sont pas si différentes sémiotiquement de l’absolutisme monarchique).

Question : en termes plus contemporains, est-ce la possibilité de puiser la force dans la réserve du « respect » (corps policier, armée), qui soutient la fiction de l’État? En ce sens, Marin exprimerait pour le XVIIe siècle la sentence de Carl Schmitt dans Théologie politique : « Est souverain celui qui décrète l’état d’exception. » Dans ce cas, le loup de la fable épargne l’agneau pour le garder en réserve. Mais un passage pourrait nous faire douter :

Le peuple dit vrai lorsqu’il dit qu’il faut honorer les gentilshommes, mais ils se trompent en prenant l’imaginaire pour le réel, l’effet pour la raison de l’effet : que la naissance est un avantage effectif. La naissance n’est pas un avantage réel naturel, mais elle est un avantage effectif, elle est l’effet réel d’une institution, un pouvoir et une croyance liés par étayage réciproque. C’est l’oubli, par le discours du peuple, de l’imaginaire institutionnel qui très exactement fait la réalité de l’effet de l’institution (p. 46).

Question : contrairement à ce qui fut dit plus tôt, sommes-nous plutôt en présence d’une fiction pure, sans attache au réel? Dans ce cas, avec son discours, l’agneau de la fable gagne son procès, et gouverne les loups.


Note

[1] Le groupe de lecture « estival » faisait suite au groupe de recherche Sémiotique et politique de Lawrence Olivier. Un blogue avait été mis en ligne pour l’occasion.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Est-ce une caricature? (1)

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Avec pas mal de retard, je réponds ici à une série de questions posées par un blogueur. Je dois d’abord dire, au regard de ce qu’on me demande, que je ne me sens ni dans l’obligation de défendre une thèse, ni dans la position de pouvoir juger ce qui relèverait ou pas d’une caricature quant à des cas empiriques. D’un point de vue théorique, il s’agirait plutôt – pour celui qui voudrait remettre en question ce que j’ai pu suggérer dans un texte sur Ygreck et dans une réponse à des critiques – de mettre à l’épreuve la thèse et de développer, s’il est nécessaire de le faire, de nouvelles catégories à faire fonctionner pour comprendre le phénomène « caricature ». Or, on n’obtiendrait pas grand-chose de moi, et ce, parce que la thèse ne prétendait pas être un « crible à images » pour le jugement a posteriori de l’effet comique de tel ou tel cas. Elle se voulait une définition a priori de la « nature » de la caricature, et, de ce fait, dépassait le simple jugement moral qui aurait voulu voir dans la caricature de Ygreck une image qui allait « trop loin ».

Ainsi, je ne voulais pas formater la caricature comme phénomène culturel et me poser en juge de sa valeur – aussi faut-il penser que des formes caricaturales puissent sortir de la définition que j’ai donnée. Or, savons-nous ce qu’est une caricature? On m’a fait remarquer que les goûts en matière d’humour « sont dans la nature »… c’est-à-dire « subjectifs », en dehors de la possibilité de penser ce qu’elle est. La chose est d’un intérêt certain : qu’est-ce que l’« humour »? Et l’humour fait-il partie obligatoirement de la caricature?

Je suggérerais à titre préliminaire, avant d’aller plus loin sur cette question, qu’il faut posséder, disons, l’encyclopédie adéquate pour entendre l’aspect humoristique d’une caricature, c’est-à-dire les connaissances nécessaires (mais non suffisantes) qui permettent de comprendre les liens que tentent de faire le caricaturiste (si on parle bien de « liens » ou « séries convergentes », c’est en tout cas le fond de ma thèse). Bref, il faut connaître d’abord ce qui est représenté pour pouvoir apprécier l’humour (lorsqu’il y en a). D’une certaine manière, la caricature (avec son humour) ne prétend pas à l’universel (contrairement à l’ironie – on y reviendra) : il faut être dans le hic et nunc de son énonciation – son « ici-maintenant » du contexte –, pour pouvoir même la comprendre et l’apprécier (bref, les caricatures vieillissent – on pourrait dire qu’elles datent –, c’est-à-dire qu’elles sont liées à une « date » précise, et pour les comprendre, il faut se remettre à l’époque).

Avant de procéder à la discussion sur les caricatures tel qu’on me l’a demandé (ce qui aura lieu dans le prochain texte), je me permets de revenir à ce qu’est l’humour, à tout le moins une certaine idée avec laquelle je la conçois et avec laquelle je voudrais ici en parler. Je prends l’expression du philosophe Gilles Deleuze, dans son livre Présentation de Sacher-Masoch, où il développe, dans un passage particulier, l’humour, disons, de manière « conceptuelle ». Par exemple, l’humour est ôté de sa référence première au rire, ce n’est plus le rire qui va déterminer l’humour, mais l’humour pourra nous amener naturellement au rire (mais pas toujours). Alors qu’est-ce qui déterminera ce qu’est l’humour? Après avoir discuté du renversement du bien et de la Loi – je me permets d’aller vite ici, car le rapport à l’histoire de la philosophie n’est pas le fond de la question – que le philosophe Emmanuel Kant effectuait par rapport à l’ordre habituel (pour aller vite : chez Platon, le Bien se trouve au-dessus de la loi, au sens conventionnel, le Mieux se trouve en-dessous : 1. la loi n’est jamais parfaitement adéquate au Bien; 2. le Mieux est le rapport relatif que les hommes entretiennent avec la loi). Ainsi, Kant met la Loi au-dessus du bien, le bien devient une relation de la Loi (plutôt que l’inverse, par exemple chez Platon). Deleuze propose donc deux manière de renverser la Loi, et c’est ici que ça devient intéressant : 1. par subversion ou par ironie, en proposant une Loi au-dessus de la Loi (c’est la manière du sadique qui propose le Mal comme nouvelle Loi); 2. par perversion ou par humour (c’est la manière du masochiste, qui, à force de respecter la Loi finit par la renverser). J’avais déjà cité un passage de ce texte dans un billet précédent, à propos encore une fois des relations entre humour et rire, on me permettra de le citer à nouveau :

Mais voilà que, avec la pensée moderne [avec Kant], s’ouvrait la possibilité d’une nouvelle ironie et d’un nouvel humour. L’ironie et l’humour sont maintenant dirigés vers un renversement de la loi. Nous retrouvons Sade et Masoch. Sade et Masoch représentent les deux grandes entreprises d’une contestation, d’un renversement radical de la loi. Nous appelons toujours ironie le mouvement qui consiste à dépasser la loi vers un plus haut principe, pour ne reconnaître à la loi qu’un pouvoir second.

[…]

Il serait insuffisant, en revanche, de présenter le héros masochiste comme soumis aux lois et content de l’être. On a parfois signalé toute la dérision qu’il y avait dans la soumission masochiste, et la provocation, la puissance critique, dans cette apparente docilité. Simplement le masochiste attaque la loi par l’autre côté. Nous appelons humour, non plus le mouvement qui remonte de la loi vers un plus haut principe, mais celui qui descend de la loi vers les conséquences. Nous connaissons tous des manières de tourner la loi par excès de zèle : c’est par une scrupuleuse application qu’on prétend alors en montrer l’absurdité, et en attendre précisément ce désordre qu’elle est censée interdire et conjurer. On prend la loi au mot, à la lettre ; on ne conteste pas son caractère ultime ou premier ; on fait comme si, en vertu de ce caractère, la loi se réservait pour soi les plaisirs qu’elle nous interdit. Dès lors, c’est à force d’observer la loi, d’épouser la loi, qu’on goûtera quelque chose de ces plaisirs. La loi n’est plus renversée ironiquement, par remontée vers un principe, mais tournée humoristiquement, obliquement, par approfondissement des conséquences.

Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Minuit, 1967, p. 75, 77-78.

Pour résumer, ce que je recherche dans les caricatures, ce serait les manifestations non pas d’exposition de « principes » supérieurs à la Loi, mais de « conséquences » inférieures, c’est-à-dire une perversion de la Loi à force de la suivre. Je prends « Loi » en ce sens qu’elle représente le « convenu », l’ordre dit normal des choses, j’oserais même dire, le plus minimalement possible : le donné, ce qui est là. Le caricaturiste – en tout cas ceux qui m’intéressent – font des propositions, c’est-à-dire qu’ils réarticulent des énoncés du monde pour les faire voir d’une manière nouvelle, et en cela, ils participent du débat public et de la chose politique. Ça ne veut pas dire qu’ils font de la politique, ça veut dire que ce qu’ils font est toujours politique, indépendamment de leur volonté personnelle : formuler un énoncé en public – une parole, une banderole à la manifestation, un appel téléphonique au ministre, une visite à un député, une lettre d’opinion publiée dans un quotidien, un commentaire sur un blog, une chronique, un manifeste, un vote à la réunion, un like sur Facebook, une caricature, etc. – c’est toujours-déjà participer du politique. En ce sens, on pourrait rapprocher les deux « attitudes » mentionnées (humour et ironie) à des universaux transcendants, au risque de diluer complètement les concepts.

Car en effet – et c’est la première difficulté de cette conception de la distinction humour/ironie –, qu’est-ce qui nous empêche de les appliquer à des éléments qui n’ont rien d’un « dessin » (si on pense la caricature sous cette forme), mais qui pourraient très bien représenter ce qu’on vient de comprendre de l’humour? Je prends un exemple qui me vient en tête, la « manif de droite » qui a eu lieu le 1er avril 2012 (forme parodique des manifestations – évidemment, à ne pas confondre avec les manifestations de la droite, celles qui ont eu lieu en France récemment). Cette « Manif pour la hausse des droits de scolarité » lors de la grève étudiante (et la date ici comptait pour beaucoup), organisée par le MESRQ (Mouvement des étudiants super-riches du Québec), se montrait de manière assez évidente comme une parodie : des manifestants s’étaient personnifiés en « grands capitalistes », portaient le complet-veston, criaient des slogans comme « Les sans-abri, rentrez chez-vous! », « LCN sur toutes les chaînes! », et le plus simple mais suffisant « Richard, Richard, Richard Martineau! » :

Voilà sans doute une caricature, une parodie, mais aussi un carnaval (on pourrait aussi ajouter « pastiche », bref, une certaine traductibilité culturelle). Faut-il démêler ces concepts? Que représenterait « caricature » dans ce réseau de signification? Possède-t-il en propre une définition unique qui le distinguerait des autres termes? Je laisse ces questions à une autre fois.

Deuxième difficulté : la distinction entre ironie et humour est-elle trop simple pour dire le monde tel qu’il se présente? Je donne un exemple assez intéressant : on connaît sans doute tous le site web The Pirate Bay, un site d’échange de données (ce qui contrevient à la plupart des lois sur le droit d’auteur). Les instigateurs du site participent d’un mouvement de libéralisation des droits d’auteur (le Parti politique pirate en Suède, l’église Kopimi ou le mouvement Creative Commons, pour ne donner que quelques exemples). Il y a quelques temps, un regroupement antipiratage de Finlande a créé un faux site web (maintenant modifié) pastichant le site web de The Pirate Bay, notamment en utilisant leur logo, ce qui contrevient aux clauses d’utilisation du logo de The Pirate Bay. L’ironie de toute cette histoire – et j’utilise le mot « ironie » à bon escient –, c’est de voir The Pirate Bay amener en cours le site web pour violation de ses droits d’auteur. On peut prendre la situation comme ironique : alors que The Pirate Bay se bat pour la libéralisation des droits d’auteur, l’organisation doit se tourner vers la justice et demander une application de la loi pour protéger son image. Ici, on peut constater l’ironie au sens de Deleuze dans la raison donnée par The Pirate Bay pour le recours au système judiciaire :

We are outraged by this behavior. People must understand what is right and wrong. Stealing material like this on the internet is a threat to economies worldwide.

On pourrait aussi renverser la perspective et voir cette déclaration comme l’exemple parfait de l’humour au sens de Deleuze : vous avez posé une loi (ici, le droit d’auteur), eh bien on va la faire appliquer jusqu’au bout de ce qu’elle peut, jusqu’à ce qu’elle montre son ridicule par elle-même. Je ne veux pas juger ici si la situation est « ironique » ou « humoristique », mais simplement rappeler que le réel – les événements parfois très insignifiants – peut se présenter selon cette dichotomie humour/ironie, et que la distinction est souvent affaire de perspective[1].

La suite de ce texte est maintenant en ligne.


[1] Je ne veux pas trop m’attarder sur cette question philosophique, même s’il y a des subtilités qu’il faudrait discuter, mais qui relèverait d’un commentaire sur Gilles Deleuze, plutôt que d’une application d’un premier mouvement de pensée. Mais, sans entrer dans les détails, Deleuze suggère dans son livre que le masochisme – qu’il ne conçoit pas comme une complémentarité avec le sadisme – possède lui-même sa part de sadisme : le masochisme est complet en lui-même, et pour cette raison, le masochisme ne nécessite pas un autre – ici, le sadisme – qui le complèterait. On pourrait conclure que le masochisme cité plus haut sait montrer ainsi sa part sadique, mais, disons qu’on règlerait le problème avant de l’avoir posé. Le but n’étant pas de fabriquer des catégories, il s’agit surtout ici de montrer que la caricature possède une puissance en soi pour l’élaboration d’une critique politique.

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Quand le gouvernement se met à la parodie

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Est apparu hier soir un communiqué du gouvernement du Québec pour la Fête des voisins, que plusieurs ont fait circulé sur les médias sociaux. Ce communiqué, diffusé sur la page officielle des communiqués du gouvernement du Québec, est, depuis ce matin, indisponible. On peut toujours le lire grâce à la cache Google:

QUÉBEC, le 30 mai 2012 /CNW Telbec/ – Ils seront des milliers à sortir dans les rues, partout au Québec ce samedi 2 juin, à l’occasion de la 7e édition de la Fête des voisins, le temps de célébrer les plaisirs du bon voisinage et d’une vie de quartier où solidarité et communauté sont à l’honneur.

« Une des retombées inattendues de ce tintamarre de casseroles qui résonne partout au Québec en ce moment, c’est le plaisir exprimé par plusieurs citoyens de faire connaissance avec leurs voisins, de perrons en balcons. De nos jours, nous avons rarement l’occasion de tisser des liens directs avec nos voisins. Samedi, poursuivons cet esprit de rapprochement communautaire avec la Fête des voisins », invite Nadine Maltais, fondatrice de la fête au Québec et coordonnatrice des grands événements au Réseau québécois de Villes et Villages en santé (RQVVS), l’organisme promoteur de la Fête des voisins.

Ce communiqué a toutes les allures d’une farce: on y présente les manifestations de casseroles en cours au Québec et ailleurs (en appui au mouvement de grève étudiante au Québec) comme une vulgaire célébration de voisinage. Une fois repris par le gouvernement, parodié, pourrait-on dire, le tintamarre ne possède plus sa force politique: comme des saturnales illimitées où les riches sont heureux de prendre la place des pauvres!

Il est à noter que le retrait de ce communiqué ce matin est significatif: s’agissait-il d’un piratage? les instances politiques derrière les communiqués du gouvernement ont-ils pris conscience que l’appropriation de la parodie pouvait créer un détournement de cette nouvelle stratégie de résistance et un renouveau de la mobilisation, cette fois plus violent et certainement plus incontrôlable?

Une chose est sûre: quand le gouvernement agit dans la farce, c’est le moment où le peuple prend conscience qu’il ne peut pas de pas prendre les affaires de l’État au sérieux.

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