Archives de Tag: Jacques Ferron

Tout notre petit change: pour une célébration du cinquantenaire du Ciel de Québec de Jacques Ferron

Par Simon Labrecque

[P]resque tous les romans de Jacques Ferron sont, en partie du moins, des romans à clés. Il n’est peut-être pas important de connaître les portes qu’ouvrent ces clés; il est utile de savoir que l’auteur aime s’amuser avec des clés.

Gilles Marcotte, « Jacques Ferron, côté village » (1976)

Si l’année 2017 marque le cinquantième anniversaire d’Expo 67, le cent-cinquantième du British North America Act et, conjointement, du premier volume du Capital de Marx, ainsi que le trois-cent-soixante-quinzième anniversaire de la fondation hallucinée de Montréal, l’année 2019 marquera quant à elle le cinquantenaire de la publication du plus long, sinon du plus grand roman de Jacques Ferron, Le Ciel de Québec (éditions du Jour, 1969). Soulignons donc l’événement sur le sens du monde!

Pour préparer cette célébration, je propose d’abord que l’Office national du film du Canada rende immédiatement disponibles, gratuitement sur son site internet qui donne déjà accès à beaucoup d’archives sans frais, les deux films de sa collection qui traitent directement du parcours de l’admirable docteur, soit Jacques Ferron : le polygraphe, de Claude Godbout (ONF, 1982, 26 min), et Le cabinet du docteur Ferron, de Jean-Daniel Lafond (ONF, 2003, 81 min) (Ferron n’aurait sans doute pas laisser passer la chance de rappeler à chaque occasion la « situation » désormais singulière de Lafond, époux de l’ancienne Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean). De cette façon, celles et ceux qui envisageraient de rendre un nouvel hommage filmique à l’auteur du Ciel de Québec, au roman lui-même, ou encore à un ou plusieurs autre(s) texte(s) de la remarquable série ferronienne parue entre 1969 et 1972 – les Historiettes (1969), L’Amélanchier (1970), Le Salut de l’Irlande (1970), Les roses sauvages (1971), La chaise du maréchal ferrant (1972) et Les confitures de coings (1972), notamment –, sauraient avec assurance ce qui a déjà été tourné, monté et montré. On ne voudrait tout de même pas faire dans la redite… quoique ce ne serait pas si inconvenant, puisque notre écrivain dit national, réputé polygraphe, a souvent été caractérisé comme un radoteur!

Faucher dans La Presse, oct. 1965.

Je propose ensuite de publier, au plus tard durant l’année 2018, dans l’Information ferronienne et para-ferronienne (animée par la descendance de l’abbé Surprenant) ou même ailleurs, l’ensemble des documents connus relatifs à la suite annoncée du Ciel de Québec, suite restée inédite mais dont le titre est donné à la toute dernière ligne du roman : La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché. Cet ensemble inclurait d’une part tous les documents rédigés de la main de Jacques Ferron lui-même à ce propos (brouillons, lettres, notes, etc.) et, d’autre part, tous les documents rédigés par les ferroniens et ferroniennes de tout acabit, amateurs ou professionnels, qui se sont aventurés sur la piste du personnage de fiction et de son homonyme bien réel, l’homme de main du fraudeur notoire Moïse Darabaner dont le corps a été découvert sur la route reliant Sainte-Agathe à Saint-Gilles dans Lotbinière à la fin de l’été 1965, Rédempteur Faucher.

Il faudra évidemment diviser le travail requis par cette chasse de tous les filons pertinents. Surtout, puisque plusieurs chasseurs et chasseuses ont déjà entamé ce travail en suivant diverses pistes de manière plus ou moins indépendante depuis les années 1970, il faudra organiser une véritable réunion pour compiler, analyser et synthétiser le tout. Cette réunion pourrait prendre la forme d’une conférence, d’un atelier ou d’un symposium savant ou para-savant, subventionné ou pas, ou en partie seulement. L’Association francophone pour le savoir pourrait par exemple recevoir un colloque sur ce grand livre absent de notre littérature, La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché. Quiconque a déjà travaillé ou travaille encore ce titre et les filons qui y mènent ou qui en partent doit se manifester rapidement : on veut des noms!

Parions également que les ferroniens amateurs et professionnels s’occuperont de faire circuler la réédition du Ciel de Québec parue dans la Bibliothèque québécoise en 2009. Rappelons pour notre part que la réédition chez VLB éditeur datant de 1979 se trouve encore parfois chez les bouquinistes, et que même des éditions originales des livres de Ferron circulent parfois dans des endroits comme le Puits du Livre, rue Masson à Montréal.

Pour ma part, je propose quelque chose de plus physique, quelque chose comme une excursion sur les lieux accessibles du Ciel de Québec : la ville de Québec, bien sûr, avec notamment le Séminaire et la rue Saint-Vallier, puis Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, à l’ouest. Bien entendu, au sud-est, il faudra arpenter l’entre-deux rivières où se trouve la paroisse de Saint-Magloire et le village inventé des Chiquettes, entre la Chaudière et l’Etchemin, là d’où provient Rédempteur Fauché. L’objectif du voyage serait de situer et de visiter l’emplacement le plus probable des Chiquettes, « petit village », « lieu d’en-bas » dont le roman raconte l’érection en paroisse de Sainte-Eulalie, du nom de la « capitainesse » autochtone ou métissée qui habitait les lieux.

Une célébration digne de ce nom demande qu’on rassemble un peu d’argent. Commençons donc à l’ancienne, en retrouvant et en roulant tout notre petit change.

2 Commentaires

Classé dans Simon Labrecque

« Folie que d’y vouloir croire entrevoir »

Critique de Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2016, 144 p.

Par Simon Labrecque

Méditations beckettiennes

mal-du-quebecEn octobre 1993, l’écrivaine et théoricienne étatsunienne Susan Sontag publiait dans The New York Review of Books un essai devenu célèbre racontant son récent voyage à Sarajevo, au cours duquel elle avait mis en scène la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett. Depuis avril 1992, la capitale bosniaque était assiégée par des forces serbes et elle le demeurerait jusqu’en février 1996. Jouer Godot là, à ce moment, permettait de souligner à gros traits l’absurdité de cette guerre. En mai 1994, l’écrivain français Philippe Sollers publiait pour sa part un texte dans Le Monde soulignant la parution du deuxième tome du Théâtre complet de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade ». Selon Sollers,

[c]’est le Triomphe de l’amour qu’il fallait aller jouer à Sarajevo, et non pas En attendant Godot, comme a cru bon de le faire un écrivain-femme américain, avec autant de perversité inconsciente que d’indécence.

La situation appelait une certaine « légèreté », la représentation de rapports de séduction, plutôt que le dépouillement asséchant. La lecture du texte de Sollers sera par ailleurs l’occasion de la création du très beau film For Ever Mozart de Jean-Luc Godard, terminé en 1996. Lors d’un entretien aux Rencontres du cinéma francophone en Beaujolais, le cinéaste a raconté  que

[d]ans cet article, qui s’appelait Profond Marivaux, où il parlait de Marivaux, à un moment il se moquait d’un écrivain américain que j’ai connu à l’époque où je faisais de la critique de cinéma, Susan Sontag, qui a écrit un beau livre sur la photographie, et qui, elle, montait une pièce de Beckett à Sarajevo. Et Philippe se moquait, ironisait là-dessus, en disant : « Il ne faut pas. Ils sont déjà assez misérables. Il ne faut pas monter du Beckett là-bas. Il faut monter du Marivaux ». Ça m’a donné l’idée de faire un film qui s’appellerait Les Jeux de l’amour et du hasard à Sarajevo. Et je suis allé acheter un Marivaux à la petite librairie de Rolle, là où j’habite en Suisse Romande. Mais ils n’avaient pas, bien sûr, de Marivaux. Par contre il leur restait un Musset qui était On ne badine pas avec l’amour. Et donc le film est devenu On ne badine pas avec l’amour à Sarajevo, qui sonnait beaucoup mieux, je trouve. Et bon, j’ai imaginé que dans ce film, il y aurait deux ou trois jeunes gens qui partiraient pour monter cette pièce à Sarajevo.

C’est à l’aune de ces récits sur la convenance et l’inconvenance de faire entendre les mots de Beckett, Marivaux ou Alfred de Musset à Sarajevo dans un véritable état de siège que m’ont sauté aux yeux les exergues du dernier essai de Christian Saint-Germain, Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance. À l’exception du livre entier, mis sous le patronage de Virgile et de Racine, et de sa conclusion, mise sous le signe de Jacques Lacan, tous les chapitres débutent en effet par un extrait de Cap au pire de Beckett.

Fait à noter, Cap au pire est l’un des rares textes tardifs que le dramaturge irlandais, résidant depuis longtemps en France, ait écrit en anglais (sous le titre Worstward Ho, en 1982), sans le traduire ni le faire traduire en français de son vivant[1]. En contrepoint, j’ai pour ma part choisi comme titre un extrait de « Comment dire », le tout dernier texte de Beckett, qui fut écrit en français. Cette écriture de plus en plus minimaliste, évanescente, se prête fort bien, il est vrai, à l’épigraphie évocatrice.

Dans la première partie du Mal du Québec, intitulée « En finir avec le PQ », on retrouve donc les titres suivants, avec ces exergues beckettiens :

Chapitre 1 – Le pire ennemi de l’indépendance; « Gagner du temps aux fins de perdre. »

Ch. 2 – La sit-com péquiste; « Place au plus mal. En attendant pis encore. »

Ch. 3 – Le retour des Jeunes Talents Catelli; « Moins n’est nul remède. »

Ch. 4 – Changement de la garde; « Seul le vide sans jadis. »

Ch. 5 – Colonoscopie; « Perpétuel agenouillé. »

Dans la deuxième partie, « Le désir de disparaître », on retrouve :

Chapitre 6 – Chez nous c’est comme chez vous; « Forcé à la fin à se mettre et tenir debout. […] Dire un sol. Nul sol mais dire un sol. » [Crochets de Saint-Germain; « sol » traduit ici « ground », qu’on aurait aussi pu rendre pas « fondement ».]

Ch. 7 – Le modèle québécois; « Ouste. »

Ch. 8 – Disparaître par ignorance; « Ainsi cap au moindre encore. »

Ch. 9 – L’éducation, mettons; « Quoi lorsque les mots ont disparu? Aucun alors pour ça. »

Ch. 10 – Soins de mort : la proverbiale injection de morphine; « Un trou d’épingle. Dans l’obscurissime pénombre. »

Ch. 11 – Aidez-nous à mourir; « Un seul remède. Disparaître. Disparaître pour de bon. »

Ch. 12 – Victoires législatives en faveur de la mort; « Pire inempirable. »

La situation du Québec en 2016 serait-elle plus dramatique, plus tragique, ou autrement pire que celle de Sarajevo en 1993, au point où il serait adéquat de nous placer sous le sombre patronage de Beckett? Qui plus est, du Beckett tardif, encore plus proche du néant que celui des années 1950, d’En attendant Godot justement – de ce « théâtre de l’absurde » post-1945 enseigné depuis des années dans le programme de français « tronc commun » de nos cégeps –, qui mettait encore en scène des êtres humains reconnaissables en tant que tels et qui, pour cette raison précise, semblait éminemment pertinent à Sontag à Sarajevo? Malgré l’absence d’immeubles éventrés et de francs-tireurs embusqués sur les toits et les collines, malgré l’absence de sang, je ne peux qu’imaginer Saint-Germain répondant par l’affirmative.

Nature du mal

Au Québec, en effet, il y va d’une sorte de lent suicide collectif, alors que là-bas, à cette date – Sarajevo 1993 –, il s’agissait d’une intense guerre « ethnique » précisément marquée par un refus de disparaître de part et d’autre d’une ligne de front déterminée politiquement. N’est-il pas infiniment plus naturel pour les grégaires représentants d’homo sapiens de s’affronter en bandes historiques que de vouloir s’annihiler avec et au sein de leur propre sous-groupe culturel? C’est du moins ce type de réflexion que Le mal du Québec me semble autoriser, sinon encourager.

Il n’y va assurément pas, ici, du noble et créatif « devenir-imperceptible » conceptualisé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, notamment à la suite de Beckett. Dans le Québec diagnostiqué, voire disséqué par Saint-Germain, il y va plutôt d’un morbide désir collectif d’effacement, que l’auteur juge rigoureusement indigne, ignoble, et qui n’est pas sans rapport avec le pouvoir inouï qui se retrouve entre les mains de la classe des médecins depuis la Révolution tranquille. Plus précisément, il semble que ce pouvoir soit désormais un moyen qui puisse servir cette fin.

En effet, reprenant et approfondissant un motif de son retentissant livre précédent, L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire (Liber, 2015; une analyse de sa réception a été publiée dans Trahir), Saint-Germain voit dans l’expression « soins de fin de vie » et dans les discussions publiques autour de la « mort assistée », ou de l’euthanasie, une puissante allégorie intime et aussi un symptôme sociétal aigu de la pulsion de mort qui travaillerait le Québec d’aujourd’hui. Depuis 2015, on sait que pour Saint-Germain, le Parti québécois (PQ) est un véhicule du maintien des conditions de la colonisation anglo-canadienne et de l’« humiliation ethnique », plutôt qu’un moyen de libération nationale. C’est d’ailleurs surtout pour discuter de cette question du PQ qu’on a parlé du dernier livre de Saint-Germain (moins que du précédent) dans Le Devoir et sur les ondes de Radio VM.

Creusant le chasme – et le chiasme –, Saint-Germain en appelle maintenant très clairement au sabordage, à la mort volontaire, à l’euthanasie rapide du parti de René Lévesque. Comme pièces justificatrices, il nous montre avec humour tout le ridicule, l’absurdité qui a caractérisé les dernières années, voire les dernières décennies de ce parti, en se riant notamment des espoirs investis en Pierre Karl Péladeau (qu’il méprise vertement dans l’ensemble comme dans le détail), puis en Alexandre Cloutier, Martine Ouellet et Jean-François Lisée. Rappelons à cet égard que Saint-Germain considère que les chefs historiques du PQ, notamment les vénérés Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, étaient tous promis d’avance à perdre. Le parti n’aurait jamais eu l’intention de véritablement faire l’indépendance, c’est-à-dire de pratiquer la sécession unilatérale et la création d’un État souverain, geste politique sérieux s’il en est, demandant en quelque sorte des « chefs de guerre ». Les membres du PQ se sont plutôt choisis des « leaders » auxquels ils et elles pouvaient s’identifier, c’est-à-dire, des colonisés typiques.

Si le PQ doit mourir pour laisser place à une forme politique nouvelle, Saint-Germain s’indigne cependant devant le cynisme du grenouillant ministre de la santé, Gaëtan Barrette, qui parle publiquement, à titre de représentant du gouvernement et de la population, d’une « proverbiale injection de morphine » comme d’un geste admis, et qui encourage, avec plusieurs autres, la « trouvaille péquiste » défendue par Véronique Hivon quant à la possibilité d’autoriser les médecins à « donner la mort » aux citoyens d’aujourd’hui et de demain. Que la mort en question soit demandée, consentie, qu’elle réponde au désir d’auto-annihilation d’individus gravement malades n’y change rien, selon l’auteur : nous ouvrons une imprévisible boîte de Pandore en transgressant le tabou fondateur du meurtre, surtout s’il devient un geste sanctionné et rémunéré, autorisé par et répertorié dans un formulaire bureaucratique signé par des individus qui en tirent revenu.

Les élites socio-économiques sont réputées « prendre un pied quand on leur donne un pouce ». Or, la bio- et la thanato-politique ne feront plus qu’une seule et même politique du contrôle des populations au gré de la volonté arbitraire d’une caste de millionnaires, dont les membres ont eu, à un certain âge, d’assez bons résultats scolaires et d’assez grands incitatifs pour « entrer en médecine » et qui, sachant trop bien que le « système de santé » est à maints égards moribond, se graissent la patte en attendant de le voir s’effondrer pour de bon. La radicalité du propos fait toutefois qu’on risque fort de ne pas l’entendre, ni à droite, ni à gauche. On se surprend de ne pas voir Saint-Germain citer cette proposition que le docteur Jacques Ferron mettait dans la bouche du personnage principal de La nuit, en 1966, au sujet des médecins :

Pour les rendre plus intelligents, il faudrait en égorger trois ou quatre, chaque année, sur la place publique. Ça leur mettrait au moins un peu d’angoisse dans le ventre. Du désarroi des malades, ils tirent suffisance. La vue de la souffrance finit par les rendre insensibles[2].

Ferron a ensuite retravaillé le passage dans sa réécriture de La nuit sous le titre Les confitures de coings, invoquant au passage le théâtre français :

Molière n’a pas vieilli en parti parce que ces Messieurs de la Faculté sont restés égaux à eux-mêmes, tels qu’ils [sic] les a décrits. Il faudrait en égorger trois ou quatre par année en grande pompe sur la place publique. Ça leur mettrait un peu d’angoisse au ventre. Ils n’ont jamais eu de cœur. Du désarroi des malades ils tirent suffisance[3].

Les intentions des individus s’engageant dans la vocation médicale n’y changent strictement rien; il y va d’un système d’échange symbolique passant par la mort.

Réécritures, relectures

Ajouter? Jamais.

Samuel Beckett, Cap au pire[4].

Dans L’avenir du bluff québécois, Christian Saint-Germain surprenait en se référant d’abord aux poètes, notamment Gaston Miron et Pierre Perrault, puis en citant ensemble Mao Tsé-Toung et Lionel Groulx, Pierre Vallières et Walter Benjamin. Dans Le mal du Québec, il diversifie encore plus ses sources « à gauche », faisant notamment référence aux travaux de Louis Althusser et de Slavoj Žižek sur l’idéologie, à ceux de Frédéric Lordon sur les affects, au volume de la série L’œil de l’histoire de Georges Didi-Huberman sur la disparition et l’exposition des peuples, et à la série des Homo Sacer de Giorgio Agamben sur l’état d’exception et sur la vie nue (à ne pas confondre avec quelque conception du nudisme ou du naturisme que ce soit…). L’ouvrage se termine d’ailleurs sur une très belle page du « caractère destructeur » de Benjamin, auquel l’auteur semble s’identifier.

Amateur de ferronnerie, j’aurais bien sûr aimé y voir plus de considération pour le bon docteur, en particulier pour ce qu’il a dit à Pierre L’Hérault sur la médecine, et notamment sur le passage du système « privé » d’antan à « la castonguette », suite à la Révolution tranquille. L’année où Beckett écrivait Worstward Ho, Ferron racontait :

Il y a des avantages à la médecine d’État au point de vue du revenu! Ce fut pour moi un grand avantage. À ce moment-là, j’ai pu acheter des chevaux à mes enfants. Ce que je n’aurais pas pu faire autrement. Les désavantages, c’est la mise en tutelle de la population où tout le monde est mis en fiche. Il n’y a plus cette liberté qui existait autrefois, où les gens, que l’on ne surveillait pas, étaient dans leur milieu comme des poissons dans l’eau, pouvant se faire des prouesses d’eux-mêmes[5].

Il prônait un rôle limité de la médecine, pour éviter la médicalisation à outrance :

Aujourd’hui, la santé devient une chose assez emberlificotante et les gens sont soumis, si je puis dire, à une certaine dictature qui n’existait pas autrefois : on avait seulement besoin du médecin pour signer le certificat de décès. Le premier avantage de cette médecine était de rendre normal le concept de mort naturelle. Auparavant, toute mort était arbitraire, était une manière de meurtre qui amenait nécessairement des rites. Quelqu’un mourrait et le médecin proclamait : « Cet homme est mort de mort naturelle », et l’histoire finissait là. Sinon, le médecin ne signe pas, il y a enquête. Il est nécessaire, pour une civilisation pacifique, que la mort soit naturelle et non violente. Il faut donc quelqu’un pour en attester. Le premier rôle du médecin ce n’est pas de guérir, mais de signer un certificat de décès. C’est un rôle assez important, primordial. Ensuite, il peut être guérisseur! Mais ce n’est pas la première fonction du médecin. Si son rôle était de guérir, « guérisseur » n’aurait pas ce sens péjoratif qu’on lui donne[6].

Le seul passage dans lequel Ferron est mentionné dans Le mal du Québec peut ici être cité pour donner un aperçu du style et du propos de Saint-Germain. Il clôt le chapitre « Disparaître par ignorance » :

Sur le plan collectif, un État peu devenir fou même si cette folie est conduite sous les traits du calcul rationnel, de l’austérité budgétaire, ou du renflouement de caisses de retraite. Le travail des castors pour construire des barrages n’assure aux saumons que la misère en aval. L’expérience littéraire du Québec moderne illustre bien qu’on peut se noyer dans des eaux mortes. Il en va de l’oppression insensible comme de la délicate congestion des bronches qui mène à la pneumonie du grand vieillard et finalement à la détresse respiratoire comme celle que l’on entend dans la voix de Gilles Vigneault ou dans les chuintements de Jacques Ferron. Société monstrueusement consensuelle, le Québec est vulgaire dans son vieillissement silencieux, déboussolé depuis la Révolution tranquille. Il s’agirait d’une désintégration identitaire si cette société avait réussi à être davantage qu’un éparpillement improvisé et une tentative de peuplement des rives du Saint-Laurent. Le peuple québécois ne s’aime pas suffisamment lui-même pour être soupçonné de racisme ou d’intolérance. Conquis, ne s’en est-il jamais aperçu, et colonisé encore moins! Incontinent jusqu’à sa maturité politique, il est passé en cinquante ans des langes politiques de Groulx au protège-culotte de la désillusion péquiste.

Le désir de disparaître, jamais admis par le principal intéressé, devient manifeste dans le tâtonnement morbide ou l’expression en usage dans la description des accidents automobiles où l’on « roule à tombeau ouvert » et dans lesquels des malheureux ont « trouvé » la mort. S’ils l’ont trouvée, c’est qu’ils la cherchaient d’une certaine manière, mais sans le savoir; ils n’en étaient pas conscients. En fait, ils s’étaient arrangés pour ne pas le savoir même s’ils dépassaient à droite ou zigzaguaient entre les cônes orange. Ils avaient plutôt organisé leur conduite de telle sorte qu’il n’y aurait plus rien après eux, rien derrière eux. Ils laisseraient des dettes comme des poux souillent la tête des beaux enfants de L’Ancienne-Lorette et de Val-Alain au sortir d’un concert de AC/DC ou dans un tuyau de ponceau après un « bal de graduation » avec des condylomes en prime et un faux diplôme de secondaire V en poche. (Le mal du Québec, pp. 89-91)

Ce passage, comme plusieurs autres dans le livre, semble être une réécriture amplificatrice de formules qui étaient présentées de manière beaucoup plus concentrée dans L’avenir du bluff québécois. Paradoxalement, le Beckett de Cap au pire, patron symbolique de cet ouvrage-ci, exprime dans sa phrase fragmentée une « méthode soustractive », répétant même quelques fois : « Ajouter… Ajouter? Jamais. » Il est en ce sens remarquable que la plume de Saint-Germain soit si généreuse, sans s’essouffler mais sans étonner autant que la dernière fois.

Le passage cité plus haut me rappelle un autre passage de la main de Ferron, cette fois dans une « escarmouche ». À son retour de Pologne, le bon docteur écrivait :

À Varsovie, le Québec ne m’a pas impressionné beaucoup. Je n’avais pas dit son nom qu’après un petit sourire de politesse on faisait déjà la moue, non par antipathie, mais parce qu’avec raison on est très curieux des USA et qu’il représente une nuisance intellectuelle qui impatiente la curiosité. Un collègue hongrois m’a expliqué que nous manquions de massacres, que nous n’avions jamais connu la guerre et que nous disposions d’une liberté qu’on accorde ordinairement aux enfants, celle de tout dire, de tout écrire; qu’on nous pardonnerait un pays importun s’il tenait un discours simple et cohérent, mais que tel n’est pas le cas; que notre littérature était un prolongement des brouillards de Terre-Neuve; qu’habitués d’écrire n’importe quoi, n’importe comment, sans rigueur ni bon sens, à la petit-Vanier sous l’œil complaisait du Bison Ravi, nous concourrions, en devenant nuisance pour nous-mêmes, à la nuisance qu’on reproche à notre pays[7].

Plutôt que Beckett et son vide radicalisé, plongeant d’En attendant Godot à « Comment dire » en passant par Cap au pire, peut-être faudrait-il mettre la réflexion contemporaine sur « le pays » sous le signe du roman le plus abject qu’il m’ait été donné de lire jusqu’ici : Un rêve québécois, de Victor-Lévy Beaulieu.

Publié en 1972 aux Éditions du Jour, dédié « À Madame Rosa Rose, bien respectueusement » (la mère des effelquois Paul et Jacques Rose), et mis sous le patronage épigraphique de Jeanne-D’Arc (« Je fais mes plans avec les rêves de mes soldats endormis ») et de Paul Valéry (« Offense-moi pour me donner la force de te tuer »), le roman se situe à la fin de l’automne 1970 à « Morial-Mort », au carrefour de l’avenue des Récollets et de la rue Monselet, à deux pas du lieu où la cellule Libération du FLQ gardait en otage l’attaché commercial britannique James Richard Cross. Ce roman horrible, dont chaque chapitre (ou « coupe ») est mis entre des parenthèses doubles, raconte en détails le délire sexuel et meurtrier de Joseph-David-Barthélémy Dupuis, alcoolique notoirement violent récemment libéré de « Dorémi », qui assassine sa femme Jeanne-D’Arc à plusieurs reprises, croisant au passage des opérations policières et des hélicoptères militaires qui le laissent dans une ignorance et une incompréhension complète des événements historiques qui se déroulent tout près.

Comme plusieurs ouvrages du jeune VLB, la lecture en est proprement ardue, troublante, irritante et désagréable, étant donné le langage cru et les images horrifiantes qui se succèdent sans répit. Mais si ce cauchemar illustre véritablement la trame de fond psychopolitique de bien des individus et de bien des familles d’ici, avec tout ce que l’expression « misère noire » peut évoquer, peut-être pourrait-on mieux comprendre le choix de chefs perdants, condamnés d’avance, en le travaillant sérieusement? VLB nous dit en quelque sorte que nous sommes trop occupés pour la politique, mais que les horreurs sont de tous les côtés, de toute façon. On pourrait aussi tenter de comprendre ça non comme le refus de vouloir gagner ou même jouer sérieusement, ni comme l’effet d’une lâcheté ou d’une oisiveté nourrie par l’advenue récente d’un confort matériel relatif et toujours précaire, mais bien comme un refus plus radical encore de se choisir des maîtres et des chefs, un refus de la chefferie, point.

Dans une telle perspective, le Québec ressemblerait un peu à ce que Pierre Clastres nommait une société contre l’État, structurée pour empêcher l’émergence de cette forme spécifique de domination qui fonctionne par la concentration de la force matérielle et du pouvoir de la parole en un seul pôle, selon le modèle théologico-politique européen de la souveraineté indivise. Le Québec, il est vrai, ressemble beaucoup plus fréquemment à une société étatique, une société « à État », voire « pour l’État », désirant justement ce Un de la souveraineté, même si – ou, a fortiori, car – on regrette qu’elle ne soit pas, de fait, un État souverain « normal » dans « le grand concert des nations ». Le désir d’État prolifère, y compris lorsqu’on se revendique de la liberté et qu’on s’hallucine en dominant.

Et nous voilà, chacun de nous barricadé dans un petit bunker hypothéqué, roulant dans un petit char d’assaut de location, protégeant ses frontières narcissiques en brandissant son indifférence fiscale et son art méchant, célébrant son droit Facebook d’exister : huit millions de petits États paranoïaques, armés jusqu’aux dents. Chacun de ces petits empires exerçant ses fonctions régaliennes, à dose homéopathique, de manière inconsciente, symbolique, par négligence, par devoir ou par cruauté. Parce qu’il faut tuer pour vivre[8].

Lorsque, pour en sortir, il en appelle à une resymbolisation active du « grand Autre » par la réécriture du récit mystique de la vocation spirituelle exceptionnelle de la nation canadienne-française en Amérique, et surtout lorsqu’il invite la venue d’un chef charismatique, « populiste de gauche » capable de faire l’indépendance et même la guerre pour une décolonisation digne et grandiose, je n’arrive pas à savoir si Saint-Germain, pour sa part, tient vraiment à la vieille forme État, ou si son imaginaire s’accommoderait d’une création politique véritable. Encore faudrait-il la mettre en œuvre, dira-t-on… À tout le moins, si son optimisme affirmé semble une folie pour plusieurs, je le lis une fois de plus comme le signe d’une invitation à l’échange et au dialogue, au travail de pensée, par-delà ou en marge des réseaux polarisés.


Notes

[1] Rappelons au passage qu’à une certaine époque, près de Paris, Beckett allait reconduire à l’école l’enfant exceptionnel qui deviendrait bientôt le célèbre Géant Ferré au Québec, puis André the Giant aux États-Unis.

[2] Jacques Ferron, La nuit [1966], Montréal, Parti pris, coll. « Paroles », 1971, p. 46.

[3] Jacques Ferron, Les confitures de coings et autres textes, suivi du Journal des Confitures de coings, Montréal, Parti pris, coll. « Projections libérantes », 1973, p 46.

[4] Trad. Édith Fournier, Paris, Minuit, 1991 [1983], p. 26.

[5] Jacques Ferron et Pierre L’Hérault, Par la porte d’en-arrière. Entretiens, avec la collaboration de Patrick Poirier et Marcel Olscamp, Montréal, Lanctôt, 1997, pp. 83-84.

[6] Ibid., pp 95-96.

[7] Jacques Ferron, « Un enfirouâpé, pas d’enfirouâpète » [1974], dans Escarmouches [1975], Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1998, pp. 339-340.

[8] Dalie Giroux, « Des passions tristes. À quoi carbure la droite dans la vallée du Saint-Laurent? », Liberté, n313, automne 2016, p. 25.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

La rue de Bellechasse en Montréal: doublures et replis topographiques

Par Simon Labrecque, Montréal

Il y a à Montréal-Nord une avenue René-Descartes parallèle au boulevard Maurice-Duplessis. Complètement arbitraire, mais néanmoins signifiant, .

Robert Hébert, « Carnet du chercheur »,
Le procès Guibord, ou L’interprétation des restes,
Montréal, Tryptique, 1992, p. 180.

Sur l’île de Montréal, il y a une rue de Bellechasse. L’ayant rencontré au hasard, en flânant, j’ai voulu l’expérimenter à pied et par écrit pour voir et faire voir ce qui peut la lier au comté de Bellechasse, réputé démoniaque ou démonique. Comment penser ensemble deux lieux liés par l’arbitraire d’un nom qui suggère qu’il y a là plus à penser? Cette question requiert d’approcher certaines conditions et certains effets de l’usage du langage. J’emprunterai la voie oblique des littératures grises et d’une lecture de Docteur Ferron, livre terminé par Victor-Lévy Beaulieu il y a exactement vingt-cinq ans, le 5 septembre 1990.

 

Point de vue d’État

La rue de Bellechasse en Montréal s’étend d’ouest en est, parallèle au très long boulevard Rosemont une voie plus bas. En suspendant l’inclination cardinale automatique pratiquée par les insulaires, on dira qu’elle trace en vérité une ligne droite nord-est/sud-ouest, et que le boulevard se situe au sud-est. Dans l’autre sens, elle gît entre le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest, et la rue Châtelain, deux rues passées le boulevard de l’Assomption, à l’est. Administrativement, elle est donc contenue dans un seul arrondissement, Rosemont–La Petite-Patrie. Culturellement, quoique peut-être anachroniquement, la rue de Bellechasse est entièrement du côté « franco » de l’île. À l’orient de la Main, frontière tenace que plusieurs aïeux francophones n’osent pas traverser à ce jour, elle reçoit depuis longtemps les vents dominants, avec tout ce qu’ils ont pu charrier de matières trémo- et paranogènes.

Selon le Répertoire historique des toponymes montréalais, la rue de Bellechasse a été nommée ainsi le 29 mai 1911. Son nom « rappelle le comté de Bellechasse dans la province de Québec, en face de l’île d’Orléans ». En ce même jour de mai,

la Ville a changé 155 noms de rues, soit que ces noms faisaient double emploi, soit que d’autres raisons juridiques justifiaient ces changements. Il semble que la Commission spéciale des noms de rues avait épuisé son répertoire de nouveaux noms, puisqu’elle utilisa six noms de comtés du Québec sans parler des noms de villes, de villages, de lacs et de rivières du Canada.

Selon la Commission de toponymie du Québec, le nom de Bellechasse, pour sa part,

tire son origine de l’île de Bellechasse, désignée en 1632 sur la carte de Champlain sous le nom Isle de Chasse. Il s’étend par la suite à la seigneurie dont l’acte de concession du 28 mars 1637 fait allusion au « ruisseau nommé le Ruisseau de belle chasse ». Sur le plan électoral, la désignation apparaît en 1829 et s’est maintenue depuis, bien que les limites aient été plusieurs fois modifiées.

Cette nomination d’un lieu de l’ouest à partir d’un lieu de l’est peut sembler anodine, mais si l’on en croit certains passages écrits de la main de Victor-Lévy Beaulieu, elle renverse le sens habituel des répétitions toponymiques signifiantes dans la belle province.

 

Déambuler et écritures

Dans Docteur Ferron. Pèlerinage, texte terminé le 5 septembre 1990, il y a vingt-cinq ans, VLB mentionne l’existence de deux rivières du Loup au Québec. Il y a d’abord une rivière du Loup dans le comté de Maskinongé, à Louiseville en Mauricie. « D’abord », puisque c’est là qu’est né Jacques Ferron, dont la jeune mère aimait peindre à répétition un bras de la rivière. Il y a ensuite une rivière du Loup qui se jette dans le fleuve à Rivière-du-Loup, dans le district de Kamouraska dans le Bas-Saint-Laurent, à l’ouest des Trois-Pistoles et au nord du Témiscouata. VLB a passé une partie de son enfance dans la région, à Saint-Jean-de-Dieu. Enfin, bien qu’il n’en soit pas question dans Docteur Ferron, il y a une troisième rivière du Loup en Beauce. Celle-là n’est pas un affluent du Saint-Laurent, mais de la rivière Chaudière, qui elle se déverse dans le fleuve à Saint-Romuald, passé les chutes de Charny.

 

Rivière du loup

La rivière du Loup, peinte par la mère de Jacques Ferron (détail tiré d’Au pays de l’enfance).

 

VLB lie ce dédoublement des rivières du Loup à son propre rapport de reprise et de continuation de l’écriture ferronnienne. Il fait dire à Abel, son alter ego accompagné par Samm, une Montagnaise de Pointe-Bleue, et Bélial, qui procède du Malin :

C’est que, dès sa naissance, le 20 janvier 1921, Jacques Ferron a toujours habité le monde d’en haut tandis que moi, c’est celui d’en bas qui m’a été dévolu. Même géographiquement, c’est là une théorie qui se tient. Car qui dit géographie dit toponymie. Et la toponymie québécoise a toujours été partagée en deux : à l’ouest de Québec, c’est le pays d’en haut. À l’est, c’est celui d’en bas. Et les gens venus de l’ouest qui se retrouvaient dans l’est nommaient les nouveaux lieux selon ceux qu’ils avaient connus dans leur profond pays d’enfance. C’est pourquoi on a une rivière du Loup d’en haut, qui traverse Louiseville, et une rivière du Loup d’en bas, en amont de la ville du même nom. Il fut donc une époque où le pays se répondait à lui-même dans ses nommaisons, en tout cas le croyait-il. Mais c’était de l’usurpation pour le monde qui vivait dans le haut et ne faisait que s’assurer dans sa pérennité de notable. Et Louiseville, en 1921, c’était quoi sinon une banlieue de Trois-Rivières, c’est-à-dire tout ce dont on peut profiter parce qu’on peut choisir, sans risque d’y laisser sa peau, entre Québec et Montréal? Pour les pays d’en bas, ce n’était pas la même histoire. Encore aujourd’hui, on retrouve peu de monde à Westmount, Mount-Royal et Outremont qui vient des pays d’en bas. On y retrouve plutôt ceux qui ont émigré des pays d’en haut, y compris Marcelle et Madeleine, les sœurs de Jacques Ferron qui y vivent, et qui, en plus, y vivent dans la fierté d’elles-mêmes[1].

La précédence historique de la nommaison lupine d’en haut est difficile à prouver. La Commission de toponymie n’offre rien de décisif sur ce cas : il est assuré que le nom de la rivière du Loup d’en bas était utilisé à la fin du XVIIe siècle, mais il n’est pas impensable que ce fut aussi le cas pour celle d’en haut. Nous sommes ici en pays incertain. Ce passage du pèlerinage a toutefois le mérite certain d’attirer l’attention sur ces singuliers dédoublements toponymiques qui replient sur lui-même (ou sur soi) un territoire marqué depuis longtemps par des déplacements, au risque d’y laisser sa peau, selon les aléas de la phynance et d’autres sorts.

 

Tangente – centres

Le grand roman de Jacques Ferron, Le ciel de Québec, publié aux éditions du Jour (où travaillait VLB) en 1969, gravite autour et marque le centre de ce pays qui se répond ou croit se répondre par ses nommaisons. Québec est le nœud, la brèche, le petit trou laissé en l’origine par le compas qui s’y dresse pour tracer le cercle d’un récit influent. Selon ce que nous nous racontons à propos de Cartier, de Champlain et de la « descouverture » du grand fleuve, c’est le camp de base du « fait franco », en principe sédentarisé mais en pratique toujours intenable. Québec est le lieu de départ (et parfois de retour) de milles voyages et voyageurs plus ou moins colons, qui ont « ouvert » le territoire aux enfants-fragments d’Europe (dixit Louis Hartz), plus ou moins violemment mais violemment quand même. Si c’est bien là le lieu où se distinguent le haut et le bas, icitte, c’est une ligne de partage des eaux dont il nous faudra bien finir par apprendre à déplier la teneur et saisir les ressorts.

Située en 1937, l’action qui compose Le ciel de Québec oscille entre deux extrémités géographiques qui permettent d’en retracer le centre narratif spectral, effacé, voilé. D’une part, il y a non seulement Sainte-Catherine de Portneuf, mais aussi l’Edmonton des Métis, à l’ouest, avec ses troupeaux de chevaux à ramener vers l’orient. D’autre part, il y a Saint-Magloire et le village des Chiquettes, à l’est, sur la rivière Etchemin. L’Église tente de transformer les Chiquettes en paroisse, de « civiliser » ce lieu d’une mêlée d’histoires. Le centre du livre semble donc être Québec, quelque part entre la Haute et la Basse ville, rue Saint-Vallier ou Saint-Paul. Toutefois, dans l’orientement, selon le beau mot qui ouvre L’amélanchier, tout penche sans cesse vers l’est. Plus précisément, tout penche et pèse et tire vers ce double village de Saint-Magloire (haut, réel) et des Chiquettes (bas, fictif), donc vers Bellechasse. C’est là le lieu d’une résistance certaine mais difficile à la violence coloniale catholique qui emprunte les voies retorses de la diplomatie de l’enfant miraculé, comme les mots de la vieille capitainesse et sage-femme des Chiquettes les exposent, au chapitre X. C’est entre Québec et « l’entre-deux rivières, la Chaudière et l’Etchemin » (incidemment, là où j’ai grandi), que devait aussi se dérouler la suite, annoncée sous le titre La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché, métis des Chiquettes devenu travailleur d’élections/fier-à-bras impliqué dans quelques incendies et trafics d’influence à Québec. « Jacques Ferron ne l’a jamais écrit, preuve que la vie amérindienne ne pouvait renaître une fois le village des Chiquettes devenu la paroisse de Sainte-Eulalie. Pour les Blancs, même aujourd’hui, les Amérindiens ne peuvent être qu’au commencement des choses, nulle part ailleurs. »[2]

Dans Docteur Ferron, VLB tourne autour de Bellechasse sans toutefois s’y arrêter. Il considère que c’est là que gît le cœur de quelque chose qu’il faudrait apprendre à nommer, car dix ans après Le ciel de Québec, en 1979, il a extrait cet épisode des Chiquettes, fragmenté dans le roman, pour en faire le centre et le tout d’une pièce de théâtre : La tête de monsieur Ferron, ou Les Chians (épopée drolatique). Il y met en scène Ferron lui-même, en plus de ses personnages, ce que le docteur n’a pas apprécié. Dans son pèlerinage, après la mort de Ferron, VLB raconte qu’il s’en est toujours voulu d’avoir mutilé le Tout que formait le roman par sa fragmentation même, en plus d’avoir intégré dans la pièce des confidences que Ferron lui avait fait en privé : « je ne comprenais rien, pas plus mon admiration pour Jacques Ferron que le reste. Je ne comprenais surtout pas qu’il est interdit de s’immiscer dans les mots de l’autre, sauf comme lecteur. »[3]

 

Ambuler

La rue de Bellechasse en Montréal a son centre géographique – et peut-être narratif, du moins pour cette historiette-ci – en la bibliothèque de Rosemont, près du boulevard Saint-Michel. La façade de ce bâtiment donne sur le boulevard du même nom, mais le grand terrain pour lire aux grands vents d’été et d’automne donne sur la rue de Bellechasse. En ce point, elle est gardée de l’autre côté par une cabane en bois dans un arbre arborant pavillon pirate. C’est là où j’ai mis la main sur le Docteur Ferron que je dépouille.

J’arrive à ce centre, cette origine effacée, en géométrisant à partir des deux extrémités. Je les ai nommées : la rue Châtelain, à l’est, et le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest. En termes de lieux habités plutôt que de cartes imprimées, dans un souci proche des nombreuses traditions psychogéographiques expérimentales française, anglaise, américaine et bellechassoise, ce calcul tient la route, mais il faut préciser la toponymie avec d’autres noms.

Pour saisir un lieu, il faut y mettre les pieds, aller y voir et sentir. La perception et la réception habituelle de l’espace est d’ordre tactile[4]. Or, ici, l’ambulation chercheuse imprimera dans le souvenir musculaire de qui marchera la distance de la rue de Bellechasse en Montréal que cette voie passablement paisible lie l’un à l’autre la track de chemin de fer qui borde un fameux réservoir d’eau sur un toit d’ancienne usine, à l’ouest, et le terrain de l’Urgence psychiatrique de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à l’est. La rue de Bellechasse relie donc le grand air du terrain vague postindustriel vivifié par la fête créative aux limites du Mile-End aux couloirs sourds d’un espace d’apaisement-enfermement médicalisé éventuellement requis pour du silence en soi ou pour d’autres à la limite d’Hochelaga. Deux pôles « urbains », s’il en est. Qui jamais fait l’aller-retour?

 

cst003hires0812

Le réservoir d’eau à l’extrémité sud-ouest de la rue de Bellechasse, immortalisé.

 

Plusieurs enfances, semble-t-il, puisque le long de la rue de Bellechasse en Montréal on trouve un nombre remarquable d’établissements d’enseignement. Sans compter les garderies, mais en incluant les bâtiments qui tournent le dos à la rue, j’en ai compté une douzaine. D’ouest en est, ou de gauche à droite sur une carte aux noms qui résonnent : l’École Père-Marquette, dans le parc du même nom; l’École Madeleine-De-Verchères; le Centre Marie-Médiatrice, longeant la rue Louis Hamelin; la Nesbitt Elementary School, le Centre d’intégration scolaire (« école privée d’intérêt public ») et le presque défunt Centre de ressources pédagogiques et éducatives, près de la bibliothèque de Rosemont; le Collège Rosemont et le Collège Jean-Eudes, encerclant l’aréna Étienne-Desmarteau près du parc Idola-Saint-Jean; l’École des métiers de l’informatique, du commerce et de l’administration, près du boulevard Pie-IX, juste derrière là où s’élevait l’Aréna Paul-Sauvé sur Beaubien, lieu historique où 3000 étudiants ont scandé « FLQ! FLQ! FLQ! » le 15 octobre 1970 et où René Lévesque a dit qu’on lui disait « à la prochaine fois! » le 20 mai 1980; et enfin, Vincent Massey Collegiate, l’École Saint-Jean-Vianney et l’École Marie-Rollet, près du parc de la Louisiane. Enfin, tout près de l’hôpital affilié à l’Université de Montréal, il y a le pensionnat catholique Notre-Dame-des-Anges, mais c’est au-delà de la rue de Bellechasse. Sur le chemin, on croise aussi de remarquables églises ukrainiennes.

 

Remplier

Dans Des liens (Paris : Allia, 2000), l’hérétique Giordano Bruno, brûlé à Rome par l’Église en 1600, distingue une trinité analytique de l’efficace : le lieur, le liant et le lié. Je suis peut-être lieur dans cette affaire, les deux liés étant les lieux nommés Bellechasse. Qu’est-ce qui agit alors comme liant et fait que le lien peut tenir – s’il le peut –, outre ce nom? À la Chambre des communes, les habitants du comté de Bellechasse sont représentés par Steven Blaney, du Parti Conservateur, alors que les habitants de la rue de Bellechasse sont représentés par Alexandre Boulerice, du Nouveau Parti démocratique. En cette saison électorale, devrait-on désigner le liant de ces deux lieux apparemment sans commune mesure comme la matière même de notre pensée politique canadian?

Si l’imaginaire politique d’ici est tendu ou s’il oscille entre la rue et le comté de Bellechasse, rappelons qu’une toile ou une peau tirée par deux points d’attache ou d’ancrage n’offrira jamais qu’une mince surface lisible à la fois. Le reste compose mille replis étoffés à parcourir.

Au pays des résonances, le rapprochement de doublons toponymiques comme matière critique a semblé heuristique-malgré-soi à quelques aïeux déjà[5]. Dans l’introduction à son Manuel de la petite littérature du Québec, VLB explique son choix de parcourir et de rendre compte des multiples monographies de paroisses, à l’invitation de Ferron. Après avoir décrit ses premières lectures aux franges de ce vaste corpus épars, il écrit :

Je savais ce que je cherchais : en fait, tout ce qui pouvait avoir un rapport, même lointain, avec les Trois-Pistoles du dix-neuvième siècle. En réalité, c’est tout le Québec qui devint bientôt, dans la fantaisie de mes recherches et de mes trouvailles, un vaste Trois-Pistoles dont la banlieue, Saint-Jean-de-Dieu, ne manqua pas d’être pour moi comme l’ambiguïté fondamentale de ce pays. Je vais m’expliquer mieux.

Saint-Jean-de-Dieu [à Montréal], c’est évidemment l’asile. Le lieu officiel de la folie. Là où la société enterre ceux qui lui posent une énigme. Mais il y a cet autre Saint-Jean-de-Dieu, dans les Hauts du Bas du Fleuve, un village celui-là. Malgré moi, j’ai longtemps fait une association entre les deux, une manière de pont schizophrène qui est devenu Chien Chien Pichlote dans Les Grands-Pères. Bien sûr, cela ne tenait à rien, absolument pas au lieu même qui ressemble, comme une goutte d’eau à une autre, à tous ces petits et pauvres villages québécois qu’il y a tout au long du fleuve Saint-Laurent – à ceci près qu’il y avait une arriérée mentale à Saint-Jean-de-Dieu, dans une famille qui n’était pas très éloignée de la mienne, une arriérée mentale artiste que l’on cachait parce que le monde riait d’elle; elle avait trente ans et portait encore des petits souliers d’enfants et des élastiques qui séparaient ses cheveux en deux longues couettes noires. C’était triste et comment être insensible à cette tristesse?[6]

Après avoir parcouru les récits de plusieurs gens semblables à cette artiste du village d’enfance, VLB se persuade d’une sous-jacence de sens en jachère :

Cette littérature souterraine, pleine de fous, de névrosés, d’infirmes, d’ivrognes, de mystiques, de martyrs et de malades, avait, devait avoir un sens. Infiniment misérabiliste, que disait donc cette littérature? Et que signifiaient tous ces gens mal pris qui, dans leur vie, étaient partis du mauvais pied? N’y avait-il pas dans tout ça une imagerie qui, dans un temps de notre histoire, nous avait été fondamentale? Et plus qu’une imagerie, cela ne nous révélait-il pas un inconscient collectif qui cherchait maladroitement à se manifester, à s’exprimer et, finalement, à se libérer?[7]

L’introduction se termine par ces mots, réimprimés sur la couverture de la réédition du Manuel par Boréal Compact en 2012 : « Il y a un sens à tout, même dans l’insensé et le tragiquement dérisoire. » Il faut prendre la mesure des possibles ouverts par cette phrase et se garder de tout réduire à un seul sens, celui d’un d’État messianique par exemple.

Fait intéressant, « l’ambigüité fondamentale de ce pays » exprimée par la double nommaison de Saint-Jean-de-Dieu a été nommée d’un coup, pour ainsi dire. En effet, le Saint-Jean-de-Dieu de l’est a été nommé ainsi en tant que paroisse en 1873 et l’Hospice Saint-Jean-de-Dieu à Montréal a été inauguré en 1875 suite à une entente signée en 1873. Ici, la nommaison de l’est et la nommaison de l’ouest se confondent donc dans le temps. Toutefois, le nom de l’hospice est plus pesant que celui du village : il prime dans l’imaginaire.

 

Pavillon Rosemont

Le pavillon Rosemont, avec indications pour la réception de marchandises, l’urgence psychiatrique et le bâtiment G.

 

Terrains vagues, petits bois, bouldozeurs

Dans Le théâtre de la folie, en 1977, VLB écrit ceci sur le changement de nom du premier (ou du second!) Saint-Jean-de-Dieu :

Ainsi, il y a quelque temps, l’asile Saint-Jean-de-Dieu est devenu l’hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, ce qui est à désespérer d’une société qui nomme pareillement ses ponts-tunnels et ses lieux d’enfermement, faisant illusoirement triompher le bon sens, aussi bien dire la schizophrénie automatique d’une collectivité tendant au nivellement, celui qui ferait paraître normal et intégré ce qui n’appartient qu’au domaine du Mystère et de l’Irrationnel, donc ce qui est important de ne plus entendre – ce refus de l’Autre, ce refus de la Parole qui ne fonctionne pas au rythme de ces ordinateurs que nous sommes nous-mêmes devenus, programmés dès notre naissance à n’être que répétitions, c’est-à-dire choses déjà sues et choses déjà dites, dans le grand cirque du langage in-signifié parce que toujours pareil[8].

Bien entendu, Louis-Hyppolite Lafontaine n’est pas qu’un nom partagé par un pont-tunnel et un hôpital psychiatrique, deux lieux de circulation et d’enfermement idéalement provisoire. Il nomme aussi une école, un parc, un boulevard, une avenue, etc. Surtout, l’héritage et la signification historique des actions du porteur du nom, réformiste réputé défenseur des francophones, demeurent disputés. Il est surtout intéressant, je crois, de rappeler le fait oublié que Lafontaine est l’auteur, avec Jacques Viger, de l’ouvrage documentaire De l’esclavage en Canada, publié par la Société historique de Montréal en 1859.

On pourrait croire que le changement de nom de l’hôpital psychiatrique aurait menacé ou même détruit le lien ou l’association qui « bien sûr, ne tenait à rien » pour « l’écrivain national » (dixit François Ouellet), mais celle-ci tient toujours dans le texte beaulieusien. En 2008, par exemple, ce dédoublement est mentionné dans une émission radiophonique avec Dany Laferrière, où VLB raconte qu’en arrivant à sa nouvelle école à Montréal-Nord, son frère s’était fait demandé d’où il venait pour parler si mal l’anglais. Il avait répondu « Saint-Jean-de-Dieu » et avait provoqué l’hilarité parmi les élèves. L’enseignant avait rétorqué qu’il devrait peut-être y retourner. C’est ainsi que le « pont schizophrène » est apparu, avant d’être œuvré dans l’écriture – avant que VLB apprenne que Jacques Ferron travaillait à cet hôpital, comme le raconte Les salicaires dans Du fond de mon arrière-cuisine, et avant que l’Éminence de la Grande Corne ne tue le personnage central des Roses sauvages en le faisant sauter de la tour d’eau de Saint-Jean-de-Dieu, par exemple.

C’était en 1971, l’année où l’ancien Sanatorium renommé Hôpital Saint-Joseph, fondé par les Sœurs de la Miséricorde en 1950 au bout de la rue de Bellechasse, était fusionné avec l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. Les lieux étaient alors reconnus pour leur caractère paisible et aéré, surtout par comparaison aux environs des bruyantes shops Angus. Aujourd’hui, il en va bien sûr tout autrement. Même la mêlée devenue typiquement rosemontoise d’appartements et de maisons semble menacée : toujours plus de condos s’érigent à l’horizon, portés par le rêve de devenir propriétaire, « maître chez soi », souverain; les shops Angus sont devenues des condos au cœur d’un « technopôle ». Du haut d’une tour à condos dans Rosemont, je suppose qu’on voit assez bien, à l’horizon, les raffineries pétrochimiques qui font pencher toute l’île vers l’est. Il faudrait monter y voir, ou demander à ceux et celles qui vivent en haut.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage, Montréal, Stanké, 1991, p. 53. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 37, en 2001.

[2] Docteur Ferron, p. 294.

[3] Docteur Ferron, p. 300.

[4] Voir Dalie Giroux, « Circulation / accumulation / liquéfaction, ou habiter la mondialisation », Milieu(x). Philosophie de terrain, no 1, 2013, p. 42-48. Le terme « réception tactile » vient de L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, de Walter Benjamin.

[5] Sur la notion de matière critique, voir Dalie Giroux, « Quelques éléments d’artisanat politique : accumulateurs de puissance, pygmées et nabots, jambes cassées par des mots, dieux égyptiens, culture électrique, objectivations autoritaires et autres matières critiques (une intervention peu pédagogique », texte de la conférence prononcée dans le cadre du cycle de conférences sur la théorie critique du GRIPAL (UQAM), le 16 octobre 2014, disponible sur Academia.edu.

[6] Victor-Lévy Beaulieu, Manuel de la petite littérature du Québec, Montréal, Éditions de l’Aurore, 1974, p. 17. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 22, en 1998. Également réédité en format poche par Boréal, collection « Compact », en 2012.

[7] Manuel, pp. 17-18.

[8] Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau suivi de La Sorcellerie en finale sexuée et Le théâtre et la folie, dans Œuvres complètes, tome 23, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1998, p. 93.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Le démoniaque comté de Bellechasse: contribution de quelques filons

Par Simon Labrecque

Si vous vous donnez la peine de lire Faulkner, vous vous rendrez compte que ce n’est pas l’homme d’un continent, que c’est l’homme d’un comté. D’un tout petit comté du deep South.

Jacques Ferron, « Au pays de l’enfance »

Dans la section « Préjugés » de son texte « Je n’aime pas Hydro, m’aimez-vous quand même? », écrit et publié à titre de philosophe en résidence au OFF.T.A. puis repris par Trahir le 12 juin dernier, Dalie Giroux affirme avoir « grandi à Lévis, PQ et dans le démoniaque comté de Bellechasse » (je souligne). Cette dernière expression m’a saisi, peut-être même infecté. Depuis, elle ressourd irrégulièrement et insiste (ou incyste) de plus en plus pour être pliée, dépliée et repliée, approchée, ruminée, travaillée et pensée. Le syntagme s’est enfin imposé comme un titre – ou, pour le dire en jouant du style « réminiscences » de qui se commente en survivant, « [i]l me fallait d’abord trouver le titre de ma composition, car j’ai toujours été ainsi : je n’écris rien sans un titre qui me convienne. Il est l’incipide essentiel grâce auquel la suite peut s’inventer »[1]. Reste à faire l’expérience de ce que ce titre-ci peut s’inventer en suite.

L’entièreté de la phrase où se retrouve l’expression « le démoniaque comté de Bellechasse » suscite et demande réflexion, sans parler du reste du texte de Giroux et de tous les autres[2]. Ici, cependant, je concentrerai mon propos sur ce seul énoncé, sur cette proposition qui peut être phrasée sous forme de question : Bellechasse, démoniaque comté? Est-ce « simplement » une tournure de phrase, lancée au passage, ou bien – ces options ne s’excluent pas mutuellement – est-ce une caractérisation précise, songée? Comment réussit-elle à capter l’attention, à faire prise? Quel type d’attention convient-il de lui prêter? J’offre quelques filons pour construire l’objet problématique.

rpcq_bien_193330_196488

Parc des chutes d’Armagh. Vue de détail de la face sud du viaduc de la rivière de la Fourche sous l’ancienne voie de chemin de fer. Pierre Lefebvre 2012, © Société historique de Bellechasse.

 

Savoir situer ces savoirs situés si tu sais que, là où tu es, savoir c’est huer

Je ne feindrai ni de savoir distinctement ce que Giroux entend par le mot « démoniaque », ni d’ignorer totalement les résonances et retentissements dont ce mot est capable en nos langues. Je questionnerai plutôt ce que ça fait qu’un territoire passablement bien défini administrativement, voire culturellement, soit qualifié de démoniaque aujourd’hui. Je cherche à établir quelle différence est introduite par ce geste singulier dans la multiplicité à la fois sédimentée et changeante de ce qui se dit, s’écrit et s’entend – et de ce qui ne se dit pas, reste inédit ou demeure inouï –, ces temps-ci, dans l’espace inextricablement matériel et symbolique dénommé vallée du Saint-Laurent.

cartebellechasse

Carte de la MRC de Bellechasse avec les principales voies de la circulation automobile.

Dans l’économie du texte de Giroux, la qualification rapide du comté de Bellechasse comme coin de pays démoniaque participe à expliciter ce que l’auteure présente comme ses préjugés. Cette explicitation passe par une courte mise en récit, par un inventaire d’où elle vient et, donc, dans les limites de ce qu’une telle topo-généalogie permet d’établir sur ce plan, d’où elle écrit. Il y va d’un savoir situé, comme le dit même l’Académie (par plusieurs de ses membres) aujourd’hui, ou d’un certain génie des lieux, comme le veut l’expression vieillie. En effet, ce bref récit lie des énoncés de sagesse politique (le reste du texte) à un territoire historique; il les y ancre. Mais le récit de provenance se présente aussi comme un énoncé de savoir quant à une qualité d’un des lieux d’émergence de l’auteure – un savoir de soi, ou d’au moins un de ses habitats, dit démoniaque.

Dans ce contexte, et en écho à la multiplicité d’énoncés contemporains sur l’importance de resituer et restituer les savoirs situés qu’on a souvent tenté de tuer (au nom de l’Un, de la Science, de l’Universel) et qui consistent au moins en partie à savoir qui, quoi, où et quand huer[3], l’usage du mot « démoniaque » rend la provenance et l’émergence troubles. Celles-ci se mettent à osciller entre plusieurs esthétiques envisageables, des gravures de Dürer aux toiles de Bosch, de Dalí à Bacon, des pyramides d’Égypte, d’Iran ou du Mexique à L’Exorciste, The Shining et Twin Peaks, des sorcières de Salem aux West Memphis Three à Waco en passant par la musique de Led Zeppelin, Black Sabbath ou Offenbach à l’Oratoire, le cerveau de Kurt Cobain, celui de Lénine, les serial killers, les cris d’Antigone, Crowley, Artaud et Gauvreau, Néron, Caligula, César Borgia, les textes de Machiavel et de Nietzsche, le IIIe Reich, la Trinité, le monothéisme et le pétrole, Lovecraft et la Wilderness, Lionel Groulx, Blood Meridian, William S. Burroughs, Maurice Duplessis, le Manuel de la petite littérature du Québec, tel pensionnat changé en condos, tel bunker abandonné, tels plans génocidaires, Steven Blaney, Il était une fois des gens heureux, etc. La liste est potentiellement infinie, pratiquement contagieuse, toujours trop longue et trop courte : inventoriez vos démons et recoupons-les!

Séduisant et inquiétant, le qualificatif « démoniaque » incite – selon qui le lit – à arrêter ou ralentir la lecture. Il peut pousser à tendre l’oreille qui résonne du soulèvement en masse de questions démonologiques : qu’est-ce qu’un comté démoniaque? Celui-ci l’est-il plus que d’autres? Ce surplus propre à Bellechasse est-il quantitatif ou qualitatif? Y a-t-il là plus de démons ou de démoniaque qu’ailleurs, ou ce qui s’y trouve ou y passe tient-il du démoniaque avec une intensité hors du commun? L’énoncé n’exclut pas la possibilité que toute origine, toute généalogie relève quelque part du démoniaque ou du démonique, même si, avec Deleuze, nous pouvons désirer penser le démoniaque ou le démonique en rapport avec les lignes de fuite qui se passent d’origines, comme le rappelle l’énoncé de présentation de Trahir. Le daïmon vient bien de quelque part, même s’il sort des sillons…

47.Byersburningmockgraves

John Mark Byers maudissant, dans Paradise Lost.

Ces questions démonologiques ne sont pas liées à l’énoncé de Giroux sur le mode de la nécessité mais de la contingence, c’est-à-dire selon la façon dont je sens que l’énoncé me concerne. Il ne me concerne pas n’importe comment. Il ne capte pas mon attention, par exemple, en tant que, moi aussi, je serais né, aurais grandi ou résiderais dans Bellechasse. Ce comté, j’y suis seulement passé quelques heures, peut-être quelques jours à la fois, tout au plus. Cependant, j’ai grandi dans le comté d’à côté, le fâcheux comté de Lévis. C’est donc précisément en tant que voisin (d’enfance) que l’énoncé me captive : une voisine (d’enfance) me parle de « son » terrain, et puisqu’il jouxte celui qui fut « le mien », j’y regarde de près un peu malgré moi. Ce qui tient du démoniaque/démonique n’est pas réputé rester tranquillement en place, paisible et serein, mais est craint/connu pour sa propension à déborder, répandre, propager avec ruse et fureur.

« Mon » comté est-il également en cause? Est-il « infecté » lui aussi? Mais d’abord, est-il même question d’infection, de maladie, de malaise ou de trouble? Est-il question, ici, de quelque chose d’absolument négatif, ou les choses sont-elles plus compliquées, à l’image de la santé, petite ou grande, ou encore de la magie? Le mot démoniaque est-il, pour nous (donc en vérité), un mot de conjuration – et dans quel sens? La conjuration comme rejet, barrage et exorcisme, ou comme appel et invitation? Les questions s’emballent, s’enchaînent, mais il n’y a pas, en fait, de panique critique. La proposition de Giroux me semble plutôt exprimer « l’efficace spéculative, parole de dragon ou de transe et non de conseiller, [qui] s’adresse aux rêves, aux doutes, aux effrois et aux ambitions, non à la perplexité, au désarroi, aux états d’âme demandant repère »[4]. L’inquiétante qualité démoniaque est aussi passablement familière, et c’est justement de cette familiarité dont il s’agit (puisque c’est elle qui s’agite) dans l’usage du terme en passant, mot plié, noué.

 

Les gens d’hier en belle chasse

L’expression « le démoniaque comté de Bellechasse » évoque toute une littérature, celle des légendes mais aussi, de ce fait, celle de l’ethnographie, c’est-à-dire de la collecte et de la consignation par écrit d’histoires transmises oralement au cours d’enquêtes sur les modes d’habitation de la vallée du Saint-Laurent. L’expression pourrait être de Louis Fréchette, par exemple, qui venait de Lévis, ou encore de Jacques Ferron, qui, selon Victor-Lévy Beaulieu (VLB pourrait aussi l’avoir écrite quelque part, mais il faudrait avoir tout lu pour en être assuré), donnait lieu à une « magie retorse »[5] par sa plume.

Deux des Contes du pays incertain de Ferron, recueil d’abord paru en 1962, ont à voir avec le comté. Étrangement, ils ont aussi à voir avec quelque chose de démoniaque, démonique ou magique. Il y a d’abord « Cadieu », qui retrace le parcours d’un homme de Bellechasse passant par Montmagny, Berthier puis Québec, se rendant travailler sur la Gatineau puis à Montréal avant de revenir à l’origine pour l’acheter puis y mettre le feu. Tout au long, Cadieu est suivi ou précédé par l’inquiétant Sauvageau, qui « prend la religion à l’envers », se réjouit de l’incendie final de la maison d’enfance et semble d’emblée exercer un pouvoir sur le nombre d’enfants à naître dans le comté. Il y a ensuite « Mélie et le bœuf », récit encore plus troublant d’une dame vieillie de Sainte-Clothilde-de-Bellechasse qui contournera ou plongera dans « la folie stridente » en s’amourachant d’un veau qui deviendra apparemment, par l’alliance du mari et du curé de la place, avocat à Québec, puis qui reviendra lui aussi au bercail pour libérer son cri de poète. L’avocat-poète y « mena une existence appropriée à sa nature et il laissa dans Bellechasse, où il avait été surnommé l’Érudit, le souvenir d’un fameux taureau »[6].

La nouvelle mythologie ferronienne ne sort pas de nulle part. Bellechasse est depuis longtemps une terre de légendes. C’est même une des façons par lesquelles on peut le plus clairement (ou le moins polémiquement) en parler comme d’un démoniaque comté. Une légende du dix-neuvième siècle place le Diable lui-même, Satan en personne, au cœur du comté, sur une grosse roche de Saint-Lazare-de-Bellechasse. Comme toute légende, on en rencontre des versions qui diffèrent radicalement quant aux détails mais qui maintiennent l’essentiel. Ici, l’essentiel est que le Malin a été aperçu en train de zieuter longuement deux femmes à leur insu – trayant les vaches avant une danse un soir d’été, selon Évelyne Tran, ou se chicanant au sujet de la propriété (privée ou collective) de bleuets dans un champ à l’heure de la messe, selon Bibiane Grenier. Dans ce dernier cas, le Diable aurait été invoqué par une des femmes – « va donc chez le Diable! » – mais son apparition les aurait réconciliées dans la peur, autour de la pureté d’un nourrisson. Dans les deux cas, le Diable a laissé des signes géologiques de sa présence – les traces de ses griffes et de celles de son chien, ou celles de ses fesses dans la roche.

diable1

Les griffes du Diable, Saint-Lazare-de-Bellechasse. Photographie Yves Rouillard, Photo Nature, 2002.

On rencontre par ailleurs des cas officiels d’excommunication dans le comté, une pratique qui signale du « démoniaque » à l’œuvre dans le rapport à certaines autorités. La légende dite des vieux fusils est rapportée par la Société historique de Bellechasse, qui écrit que peu après l’Acte de Québec de 1774, certains citoyens de la région se méfiaient encore de la Couronne :

Ils n’ont aucune confiance en la parole du gouverneur anglais. Restés amers après la Conquête qui a vu les armées de Wolfe détruire la ville de Québec et incendier la Côte-du-Sud 16 ans plus tôt, ils voient dans l’occupation américaine l’occasion de renverser le gouvernement britannique du Québec. De Kamouraska à Beaumont, la Côte-du-Sud est alors le théâtre d’une guerre civile. Pères contre fils, frères contre frères : 170 se joignent à la milice probritannique, dirigée par le seigneur Beaujeu de l’île aux Grues, contre 150 habitants qui se joignent à la milice proaméricaine. Cinq de ces 150 miliciens refusent de capituler et de se départir de leur mousquet français. Ils seront excommuniés par monseigneur Briand, septième évêque de Québec, pour avoir manifesté publiquement leur désaccord avec l’Église qui prônait la neutralité ou mieux, la collaboration avec l’armée anglaise du gouverneur Carleton. Le pouvoir venant de Dieu, on lui devait respect, mais les insurgés ne l’entendaient pas ainsi. « C’est assez longtemps prêché pour les Anglais », crièrent-ils. On est en octobre 1775. Chassés de la communauté, ils vécurent reclus au fin fond de la seigneurie.

Il paraît que « [p]ar soir de brume et de lune blafarde, on peut observer leur fantôme se promener autour de l’église, portant fièrement sur leurs épaules le vieux fusil français appelé mousquet ». Dans Originaux et détraqués (1892), Louis Fréchette situe ces événements à une date antérieure et y mêle le grand-père d’un certain Drapeau, dont il dresse le portrait. Il indique aussi que des territoires entiers furent excommuniés :

– C’est maintenant le pouvoir établi, mes frères, disait chaque pasteur dans son prône du dimanche; c’est l’autorité légitime; Dieu vous commande de vous soumettre et d’obéir.

C’était là la thèse que développait le curé de Saint-Michel-de-Bellechasse, dans son sermon du 13 juillet 1763, lorsqu’un homme se leva dans la nef et interrompit violemment le prédicateur.

C’était le soldat Drapeau.

– Monsieur le curé, dit-il, voilà assez longtemps que vous prêchez pour les Anglais, prêchez donc un peu pour le bon Dieu maintenant!

Cette algarade fit scandale, comme on le pense bien; et son résultat, grâce à la gravité exceptionnelle des circonstances, fut déplorable.

Deux paroisses – Saint-Michel et Saint-Valliers – qui avaient pris fait et cause contre leur curé commun, furent excommuniées en bloc par Mgr Briand, alors évêque de Québec.

La révolte dura des années; et l’on montre encore l’endroit profane où furent inhumés, sans les prières de l’Église, cinq des rebelles – trois hommes et deux femmes – qui ne voulurent jamais faire leur soumission[7].

Enfin, un des récits les plus tenaces d’ici, la légende de la Corriveau, provient tout droit du comté de Bellechasse, malgré les zigzags de la transmission et les aléas des restes. Aujourd’hui, la municipalité de Saint-Vallier, située au nord-est du comté et membre de l’Association des plus beaux villages du Québec, raconte ainsi l’histoire sur son site :

Le 15 avril 1763, alors que s’implante au Québec la nouvelle administration britannique, Marie Josephte Corrivaux, du rang du Rocher est jugée coupable d’homicide par un tribunal militaire composé d’officiers anglais, puis condamnée à être pendue près des Plaines d’Abraham. Sous l’ordre du gouverneur Murray son cadavre est mis en cage de fer laquelle sera suspendue à une potence sur la route de Lévis. La légende raconte que la Corriveau aurait tué ses deux maris, le premier en lui versant du plomb fondu dans l’oreille pendant son sommeil, le second, à coups de marteau. Plus de sept exécutions aussi morbides lui sont ainsi attribuées. Et la légende continue. La cage contenant son cadavre disparaît moins d’un mois après l’exécution, alors qu’elle devait rester suspendue indéfiniment. Selon la légende, la Corriveau se serait elle-même libérée; on fait alors état d’un cadavre, faisant des bruits de chaines et guettant les passagers tardifs pour les attaquer; on prétend même qu’elle traversait le fleuve pour accompagner les sorciers de l’Île d’Orléans dans leur sabbat.

Cette légende a marqué l’imaginaire dans la vallée du Saint-Laurent. Elle a été relue et réinterprétée de plusieurs façons. Wikipédia signale (de façon un peu étrange : en parlant de « récupération ») l’émergence de lectures féministes du récit dans les années 1970. Dans La sorcellerie en finale sexuée, un texte daté « Grand Morial, le 24 juin 1976 », VLB phrase ainsi l’importance de la dame : « Heureusement qu’il y a la Corriveau, seule Sorcière québécoise assumant le Mal intégral et figurant à elle seule tout le démonisme d’ici, rendant le reste d’une pâleur étrange, pour ainsi dire nulle et non avenue. »[8] Cette assumance, cet assumage ou cette assomption du Mal partirait donc de Bellechasse.

ap_corriveau

Ma Corriveau au Théâtre d’Aujourd’hui.

En septembre 1976, Ma Corriveau, pièce d’abord écrite par VLB pour l’École nationale de théâtre en 1973 dans une mise en scène de Michelle Rossignol, était présentée au Théâtre d’Aujourd’hui dans une mise en scène d’André Pagé. L’auteur donne à Jos Violon, un conteur créé par Louis Fréchette, le rôle de narrer l’histoire de la Corriveau, qui est dédoublée en une Corriveau blanche et une Corriveau noire. Les mots ultimes de cette dernière, avant-dernière réplique de la pièce (avant le récit des voyages de sa cage, de « Piti Barnum » au « Bostéom Muséhome »), laisse entendre ce que cela signifie, figurer à soi seul tout le démonisme d’ici :

C’est ça, dansez mes bons zamis!… Arrêtez pas, arrêtez pas! Ah voyez ça, voyez ça!… Toute le Kébec est éclairé jusque dans ses fond’ments!… L’esclavage est fini, la peur est finie, la répression est finie! J’voyons déjà les loups, les ourses noirs, toutes les bêtes féroces, pis toutes les sorciers rouges descendre des montagnes du Nord, du Sud, de l’Ouest pis d’l’Est!… Moi la Corriveau, j’vas r’virer l’Kébec à l’envers!… J’vas l’faire danser dessus ma main!… Toute le monde d’ins rues!… Ça va t’trembler d’partout, ça va craquer d’partout… Ah l’orgie, la débauche, toutes les vices apparaissent!… Dansez, dansez!… Moi la Corriveau, j’vous l’dis : l’folklore, y achève… ça fait qu’profitez-en!… L’folklore, y va êt’e dedans nous aut’es, dans ses habits d’toués jours!… Pour toutes les grands bardassements, pour toutes les plaisirs!… C’t’à nous aut’es le Maléfice!… Œil pour œil!… Dent pour dent!… Le Mal, le Mal, enfin le Mal!… Maintenant, partout le Mal!… Dansez, dansez!… La magie est kébécoise!… Dansez, dansez!… Dansez pour qu’le Mal arrive!

« Toute le Kébec est éclairé jusque dans ses fond’ments », « L’folklore, y va êt’e dedans nous aut’es, dans ses habits d’toués jours! », « La magie est kébécoise! » : trois énoncés incantatoires, mais aussi trois axes de recherche noués ensemble, déjà travaillés de plusieurs façons dans les archives et les terrains plus ou moins démoniaques, tortueux, captivants et monstrueux. Il faut sans doute retourner y voir et le retourner comme de la terre, ce programme de recherche qui date de temps qui semblent passés, dans Bellechasse et ailleurs alentour, liant le plus proche et le plus lointain.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, 666 Friedrich Nietzsche, dythirambe beublique, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, Éditions Trois-Pistoles, 2015, p. 19.

[2] Parmi ces autres textes de Giroux, en lien avec le qualificatif « démoniaque » et la catégorie de « magie », je pense en particulier à « Comment fabriquer un État en Amérique, ou : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou », Cahiers des imaginaires, vol. 8, no 12 (« Critiques de la souveraineté. Interpellation plébéienne, récit et violence », coord. par Jade Bourdages et Charles Deslandes), mars 2015, pp. 67-88.

[3] Sur l’anathème comme acte de langage, voir Dalie Giroux, « Critique de la marde. Essai de pensée politique archaïque », Cahiers de l’idiotie, no 5, 2012, pp. 374-395.

[4] Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead. « Une libre et sauvage création de concepts », Paris, Seuil, 2002, p. 570.

[5] Victor-Lévy Beaulieu, « Jacques Ferron ou la magie retorse », dans Jacques Ferron, Contes, édition intégrale, Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1993, pp. 7-11.

[6] Jacques Ferron, Contes, p. 55.

[7] Louis Fréchette, Originaux et Détraqués. Récits, Montréal, Boréal (Compact Classique), 1992, p. 72.

[8] Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau, suivi de La sorcellerie en finale sexuée et Le théâtre et la folie, Œuvres complètes, tome 23, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1998, p. 89.

1 commentaire

Classé dans Simon Labrecque