Archives de Tag: Laboratoire de résistance sémiotique

Poids et mesure en traduction: l’économie des mots chez Cicéron

Par René Lemieux, Montréal

On a souvent, à tort, rapprocher un passage de Cicéron (106 – 43 av. J.-C.) sur la traduction à la division entre le «sens» et le «mot» chez saint Jérôme. Si ce dernier pouvait exposer une alternative (les deux choix sont possibles), Cicéron semble plutôt ne parler que d’une manière légitime de traduire, celle où «l’ensemble des mots» doit être pris en compte:

In quibus non verbum pro verbo necesse habui reddere, sed genus omne verborum vimque servavi. Non enim ea me adnumerare lectori putavi oportere, sed tamquam appendere.

Je n’ai pas jugé qu’il y eût nécessité de rendre mot pour mot; c’est la valeur de tous les termes et leur force que j’ai reproduites. Il m’a semblé que je devais au lecteur non pas lui compter les mots, mais les peser, pour ainsi dire.

[…] in doing which I did not consider it necessary to give word for word, but I have preserved the character and energy of the language throughout. For I did not consider that my duty was to render to the reader the precise number of words, but rather to give him all their weight.


Sources:

En latin: «De optimo genere oratorum» (en ligne sur The Latin Library)

En français: «Du meilleur genre d’éloquence» (sous la dir. Nisard).

En anglais: «On the best style of orators» (trad. C. D. Young).

 

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Lettre à Pammachius: la grande division entre le mot et le sens en traduction

Par René Lemieux, Montréal

La «Lettre à Pammachius» (numérotée canoniquement «LVII») par saint Jérôme (347 – 420) demeure, dans le cadre de la théorie de la traduction, la source de la grande division entre le «sens» et le «mot». Si on interprète souvent cette division en prêtant à saint Jérôme une préférence pour le «sens», le texte parle plutôt de deux manières distinctes de traduire dont le choix dépendrait du type de texte à traduire:

Ego enim non solum fateor, sed libera voce profiteor, me in interpretatione Graecorum, absque Scripturis sanctis, ubi et verborum ordo mysterium est, non verbum e verbo, sed sensum exprimere de sensu.

Car pour moi, j’avoue et je déclare hautement que, dans mes traductions grecques et latines, je ne m’applique qu’à bien rendre le sens de l’auteur, sans m’attacher scrupuleusement aux paroles, excepté dans la traduction de l’Ecriture sainte, qui jusque dans l’arrangement des mots renferme quelque mystère.

For I myself not only admit but freely proclaim that in translating from the Greek (except in the case of the holy scriptures where even the order of the words is a mystery) I render sense for sense and not word for word.


Sources:

En latin et en français: «Epistola LVII. Ad Pammachium»/«Lettre à Pammachius» (publiée par Benoît Matougues, 1838).

En anglais: «Letter 57. To Pammachius on the Best Method of Translating» (sans mention du nom du traducteur.)

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Troisième atelier « Traduire les humanités » – 10 avril 2014

Par René Lemieux, Montréal

Le troisième atelier du chantier de recherche «Traduire les humanités» aura lieu le jeudi 10 avril 2014 avec Chantal Gagnon (U. de Montréal), Patricia Godbout (U. de Sherbrooke) et Judith Woodsworth (U. Concordia) à l’Université Concordia.

  • Chantal Gagnon: «Traduire les allocutions politiques: quels traducteurs pour quels discours?»
  • Patricia Godbout: «La traduction d’essais littéraires de l’anglais au français: quelques considérations pratiques»
  • Judith Woodsworth: «Traduire les sciences humaines et sociales: légitimité des traducteurs, légitimité de la pédagogie»

Quand: Jeudi 10 avril 2014, à partir de 14 h 30.

Où: Salle LB 619 (Campus SGW), Université Concordia, 1400 De Maisonneuve Ouest, sixième étage.

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Deuxième atelier « Traduire les humanités » – 30 janvier 2014

Par René Lemieux, Montréal

Le deuxième atelier du chantier de recherche «Traduire les humanités» aura lieu le 30 janvier 2014 avec Paul Bandia (U. Concordia), Annie Brisset (U. d’Ottawa) et René Lemieux (UQAM) à l’Université Concordia.

  • Paul F. Bandia: «La traduction aux fondements de la recherche en sciences humaines et sociales»
  • Annie Brisset: «Traduire les humanités: l’apport de la sociologie des communications»
  • René Lemieux: «Traduire le ‘lieu vide du savoir’»

Quand: Jeudi 30 janvier 2014, à partir de 14 heures.

Où: Salle LB 619 (Campus SGW), Université Concordia, 1400 De Maisonneuve Ouest, sixième étage.

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Traductions du « noble mensonge » de Platon

Par René Lemieux, Montréal

Je publie ici une série de traductions du passage sur le «noble mensonge» chez Platon (Livre III de la République, 414b-c). Il s’agit d’une mise en réserve pour un usage ultérieur.

Le passage sur le «noble mensonge» précède le récit du mythe des trois races métalliques évoquant l’inégalité parmi les hommes et justifiant la distribution hiérarchique du pouvoir (jusqu’à 415e). J’ai précédé le passage d’un autre (382c-d), celui distinguant le bon du mauvais mensonge (j’ai souligné le terme pharmakon et ses traductions).

Dans les deux cas, c’est Socrate qui parle.


[382c] Τί δὲ δὴ τὸ ἐν τοῖς λόγοις [ψεῦδος]; πότε καὶ τῷ χρήσιμον, ὥστε μὴ ἄξιον εἶναι μίσους; ἆρ’ οὐ πρός τε τοὺς πολεμίους καὶ τῶν καλουμένων φίλων, ὅταν διὰ μανίαν ἤ τινα ἄνοιαν κακόν τι ἐπιχειρῶσιν πράττειν, τότε ἀποτροπῆς ἕνεκα ὡς φάρμακον χρήσιμον γίγνεται; καὶ ἐν αἷς νυνδὴ [382d] ἐλέγομεν ταῖς μυθολογίαις, διὰ τὸ μὴ εἰδέναι ὅπῃ τἀληθὲς ἔχει περὶ τῶν παλαιῶν, ἀφομοιοῦντες τῷ ἀληθεῖ τὸ ψεῦδος ὅτι μάλιστα, οὕτω χρήσιμον ποιοῦμεν;

[414b] Τίς ἂν οὖν ἡμῖν, ἦν δ’ ἐγώ, μηχανὴ γένοιτο τῶν ψευδῶν τῶν ἐν δέοντι γιγνομένων, ὧν δὴ νῦν ἐλέγομεν, γενναῖόν [414c] τι ἓν ψευδομένους πεῖσαι μάλιστα μὲν καὶ αὐτοὺς τοὺς ἄρχοντας, εἰ δὲ μή, τὴν ἄλλην πόλιν;

 

Traducteur: Allan Bloom (The Republic of Plato, 2nd Edition, Basic Books, 1968, 1991, pp. 60, 93)

[382c-d] « Now, what about the one in speeches? When and for whom is it also useful, so as not to deserve hatred? Isn’t it useful against enemies, and, as a preventive, like a drug, for so-called friends when from madness or some folly they attempt to do something bad? And, in the telling of the tales we were just now speaking about – those told because we don’t know where the truth about ancient things lies – likening the lie to the truth as best we can, don’t we also make it useful? »

[414b-c] « Could we, » I said, « somehow contrive one of those lies that come into being in case of need, of which we were just now speaking, some one noble lie to persuade, in the best case, even the rulers, but if not them, the rest of the city? »

 

Traducteur: Tom Griffith (Plato, The Republic, edited by G. R. F. Ferrari, Cambridge University Press, 2000, pp. 69, 107)

[382c-d] ‘What about verbal falsehood? When is it useful, and for whom? When does it not deserve hatred? Isn’t it useful against enemies, or to stop those who are supposed to be our friends, if as a result of madness or ignorance they are trying to do something wrong? Isn’t a lie useful in those circumstances, in the same way as medicine is useful? And in the myths we were discussing just now, as a result of our not knowing what the truth is concerning events long ago, do we make falsehood as much like the truth as possible, and in this way make it useful?’

[414b-c] ‘In that case,’ I said, ‘how can we contrive to use one of those necessary falsehoods we were talking about a little while back? We want one single, grand lie which will be believed by everybody – including the rulers, ideally, but failing that the rest of the city.’

 

Traducteur: Victor Cousin (La République, dans Œuvres de Platon, tome IX, 1846, pp. 118-119, 186)

[382c-d] Mais pour le mensonge dans les paroles, n’est-il pas des circonstances où il perd ce qu’il a d’odieux, parce qu’il devient utile? et n’a-t-il pas son utilité, lorsqu’on s’en sert, par exemple, contre des ennemis, ou même envers un ami que la fureur ou la démence porterait à quelque mauvaise action, le mensonge devenant alors un remède qu’on emploie pour le détourner de son dessein? Et encore dans les compositions poétiques dont nous venons de parler, lorsque dans notre ignorance de ce qui s’est réellement passé dans les temps anciens, nous donnons à nos fictions toute la vraisemblance possible, ne rendons-nous pas là le mensonge utile?

[414b-c] Maintenant comment inventer ces mensonges nécessaires qu’il serait bon, comme nous l’avons reconnu, de persuader, par une heureuse tromperie, surtout aux magistrats eux-mêmes, ou du moins aux autres citoyens?

 

Traducteur: Georges Leroux (La République dans Platon, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, 2011, pp. 1544, 1577)

[382c-d] — Mais qu’en est-il du mensonge en paroles? Quand et à qui est-il assez utile pour ne plus mériter qu’on le haïsse? N’est-ce pas à l’égard des ennemis et de ceux qui comptent parmi nos amis, dans le cas où la folie ou quelque manque de jugement leur fait entreprendre quelque chose de mauvais? Le mensonge ne devient-il pas alors une sorte de remède utile, capable de les en détourner? Et pour la composition de ces histoires dont nous parlions tout à l’heure, quand du fait de notre ignorance des circonstances véridiques entourant les choses du passé, nous assimilons le plus possible le mensonge au réel, ne rendons-nous pas de cette manière le mensonge utile?

[414b-c] — Quel moyen serait alors à notre disposition, dis-je, dans le cas où se présente la nécessité de ces mensonges dont nous parlions tout à l’heure, pour persuader de la noblesse d’un certain mensonge d’abord les gouvernants eux-mêmes, et si ce n’est pas possible, le reste de la cité?

 

Traducteur: Alain Badiou (La République de Platon, Fayard, 2012, pp. 144-145, 195-196)

[382c-d] — Reste à traiter le cas du discours mensonger, cette copie inexacte du vrai mensonge. Il y a des circonstances où, à la différence du vrai mensonge, il échappe à la haine : par exemple, quand il s’adresse à des ennemis, ou à de prétendus amis que le délire ou quelque malentendu gravissime pousserait à nous trahir ou à nous faire un mauvais coup. Des paroles mensongères peuvent alors agir comme un remède pour modifier leurs intentions suspectes. Un autre exemple, dont nous parlions tout à l’heure, est celui des mythes. Comme s’agissant des temps très reculés, nous ignorons les vraies circonstances, nous pouvons inventer des légendes où ces circonstances sont aussi semblables que possible à leur vérité voilée, et par là même faire œuvre utile en mentant.

[414b-c] — N’y a-t-il pas, dans toute représentation politique, dit Socrate soudain plein de gravité, quelque chose comme un mensonge utile, un mensonge nécessaire, un mensonge vrai? […]

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De la Weltanschauung du bon sauvage aux polémiques du MIT: Everett contra Chomsky

Par René Lemieux, Montréal


Langue amazonie from Paroles des Jours on Vimeo.Ce documentaire présente les recherches du linguiste Daniel Everett chez les Pirahã, peuple d’Amazonie. Le réseau Arte, producteur du documentaire, le présente ainsi: «Au cœur de la forêt amazonienne existe un mystérieux langage qu’aucun étranger n’a jamais appris. Jusqu’à aujourd’hui. Après trente ans de recherches, en vivant avec les Pirahã, un homme en a finalement déchiffré le code.» La courte notice se veut évidemment un teaser pour le futur spectateur. On apprendra plutôt, à l’écoute du documentaire, qu’Everett est en fait le deuxième étranger à apprendre la langue, puisqu’un premier missionnaire chrétien l’avait appris avant lui. Everett, arrivé en Amazonie avec sa famille pour convertir les Pirahã, se verra lui-même converti par la beauté et la simplicité de leur mode de vie: les Pirahã sont des gens heureux qui se contentent de peu de choses. Bref, on se trouve là avec le véritable «bon sauvage» de Rousseau, avant la perversion de la technique, de l’écriture ou de la politique (Lévi-Strauss).

Ce bonheur originel serait dû à la langue pirahã: on n’y trouve pas les temps verbaux du futur et du passé, ni les nombres, ni les adjectifs de couleurs. Mais surtout, la récursivité est impossible: il n’y a dans cette langue ni conjonction de coordination ou de subordination, ni pronoms relatifs. Les phrases sont extrêmement simples, généralement à l’indicatif présent. Les Pirahã ne possèdent donc ni mythe ni religion, ne produisent pas d’art, ne cultivent pas tradition, ni ne transmettent d’histoire: ils vivent au jour le jour, et c’est là la clé du bonheur. Cette description des mœurs pirahã amènera Everett à repenser le rôle social du langage: la langue est un outil (comme un autre), et les Pirahã possèdent une langue simple parce que leur mode de vie est simple.

Ce «déchiffrement du code», comme l’indiquait la présentation d’Arte, serait insignifiant si la conclusion de l’étude de la langue pirahã par Everett ne se voulait que l’apprentissage de la langue (ce que n’importe quel anthropologue arrive à faire s’il habite suffisamment longtemps dans la culture qu’il étudie). La véritable contribution d’Everett, celle qui provoquera une polémique avec la figure tutélaire de la linguistique contemporaine – Noam Chomsky –, c’est bien de voir la langue comme un outil technique comme un autre, alors qu’elle est aujourd’hui pensée par les chomskyens et les partisans d’une linguistique cognitiviste comme l’élément définitoire minimal pour l’humanité. L’espèce humaine est telle qu’elle est, séparée du règne animal, grâce à la faculté du langage qui est ancrée chez elle, dans ses gènes. La caractéristique minimale du langage humain chez Chomsky sera la «récursivité», c’est-à-dire la capacité théoriquement infinie de continuer une phrase en enchâssant en elle des syntagmes à partir de pronoms relatifs, de compléments, etc. Si le Pirahã ne possède pas cette caractéristique, de deux choses l’une, la théorie chomskyenne d’une origine biologique commune et universelle à la faculté du langage dans toutes les cultures se voit contredite, ou Everett est un charlatan au mieux, et un raciste au pire (puisqu’il sous-entend que les Pirahã sont des sous-hommes). C’est cette dernière option qui est mise de l’avant par les partisans de la grammaire universelle et Chomsky lui-même dans le documentaire.

Cette polémique pourrait se voir comme un nouvel élément dans le grand débat sur l’intraduisibilité entre les Weltanschauungen au moins depuis l’hypothèse anthropo-linguistique de Sapir-Whorf. Or, le débat a pris des proportions gigantesques dans le petit monde des linguistiques, en partie peut-être à cause de l’orgueil d’un Chomsky qui n’hésite pas à user de moyens pas toujours très louables contre son opposant. Un article par Tom Bartlett dans The Chronicle Review fait un très bon compte-rendu du débat, qui pourrait simplement se résumer à la décision de Chomsky et al., dans un article de 2002[1], de faire de la récursivité la caractéristique minimale, donc nécessaire, du langage humain. Cette décision prêtait le flanc à la critique: il ne s’agirait de trouver qu’un seul contre-exemple d’une langue qui ne possède pas la capacité de la récursivité pour réfuter la théorie, ce à quoi s’emploie Everett.

Au-delà du débat linguistique, fort intéressant par ailleurs, n’assistons-nous pas là à une énième répétition de la grande polémique postkantienne entre les traditions dites continentale (européenne) et analytique (américaine)? Cette polémique semble bien s’inscrire dans la grande opposition structurant le champ anthropologique de l’universalisme et du relativisme, polémique à laquelle Chomsky participe depuis longtemps[2]. Les termes et le ton du débat rappellent en tout cas une autre polémique fameuse, celle entre Jacques Derrida et John Searle: dans tous ces cas, on ressent un malaise à voir l’un nier l’existence même d’une rationalité dans la pensée de l’autre.

Un lecteur de l’article du Chronicle Review cité plus haut, le linguiste Daniel Harbour (qui a écrit un billet sur la question) commente ainsi la controverse: «Chomsky is concerned with our mental hardware. He’s never said that every language uses all the hardware. It’s like someone with an iphone who doesn’t exploit all its functions: their iphone still has the same hardware as everyone else’s.» Soit. Or, c’est aussi dire que l’absence de récursivité dans une langue n’arrivera jamais pas à nier la théorie chomskyenne. Malheureusement pour les partisans de Chomsky, les soi-disant «rationalistes» (ou «philosophes analytiques»), il existe un principe épistémologique énoncé par Popper: «Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu mais défaut[3]

Sans vouloir défendre à tout prix la théorie d’Everett – qui frise par moment le new-age et l’appel à la simplicité intellectuelle volontaire –, bourrée de préjugés ontologiques tirés de la métaphysique de la présence (pour employer les mots de Derrida: la parole préférable à l’écrit, la littéralité préférable à la métaphore, etc.), une certaine éthique de la discussion serait peut-être nécessaire dans ce débat. Et pourquoi pas remettre en question le rôle de la récursivité? N’y a-t-il pas d’autres formes de communication qui départagent le règne humain de celui de l’animal? (Si on tient vraiment à faire ce partage…) Par exemple, à ma connaissance, aucun primate communicant grâce aux signes gestuels n’est arrivé à interroger. Or pour cela, il faudrait aussi se mettre à lire des philosophes dits continentaux – Heidegger, par exemple –, ce qui semble encore proscris dans le «camp» de la philosophie analytique.


Notes

[1] HAUSER, Marc D., Noam CHOMSKY et W. Tecumseh FITCH, «The Faculty of Language: What Is It, Who Has It, and How Did It Evolve?», Science, vol. 298, novembre 2002. Disponible en ligne.

[2] Rappelons le grand débat Foucault-Chomsky de 1971 sur la nature humaine, maintenant disponible en entier sur YouTube, et celui de l’été dernier, un peu moins noble, entre Chomsky et Slavoj Žižek.

[3] POPPER, Karl, Conjectures et réfutations, trad. M.-I. et M. B. de. Launay, Paris, Éditions Payot, 1985, p. 64.

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Quelques références sur la traduction chez Cassin et Badiou

Par René Lemieux, Montréal

Barbara Cassin est philologue et philosophe, directrice de recherches au CNRS. Elle contribue à la réflexion sur la traduction, notamment avec le travail énorme qu’a pu représenter le Vocabulaire européen des philosophies (aussi appelé le Dictionnaire des intraduisibles, Seuil/Le Robert, 2004). Sa perspective sur la traduction, qu’elle considère possible à partir des «intraduisibles», c’est-à-dire des concepts compréhensibles en langue, pourrait se rapprocher du perspectivisme nietzschéen. Sa collaboration avec Alain Badiou – qui a pour sa part une conception diamétralement opposée quant à la traduction – a donné plusieurs livres écrits en commun, mais aussi une collection de livres bilingues au Seuil qui offre de petits ouvrages classiques des sciences humaines dans leur langue d’origine, accompagnés en regard d’une nouvelle traduction.

Pour comprendre leur différence sur la langue philosophique – l’ontologie est-elle pensable à l’extérieur de la langue (Badiou) ou est-elle le résultat de la force locutoire (Cassin) –, on pourra consulter un échange filmé à la Librairie Tropiques (Paris) en sept parties (1, 2, 3, 4, et la période de questions: 5, 6 et 7) sur la publication récente à l’époque de Heidegger. Le nazisme, les femmes, la philosophie et de Il n’y a pas de rapport sexuel. Deux leçons sur «L’étourdit» de Lacan (Fayard, 2010). Dans la deuxième partie, on commence à discuter de traduction et Badiou y cite notamment le passage sur le bas-breton du Discours de la méthode de Descartes:

I’estimois fort l’Eloquence, & i’estois amoureux de la Poësie ; mais ie pensois que l’vne & l’autre estoient des dons de l’esprit, plutost que des fruits de l’estude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, & qui digerent le mieux leurs pensées, affin de les rendre claires & intelligibles, peuuent tousiours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas Breton, & qu’ils n’eussent iamais apris de Rhetorique. Et ceux qui ont les inuentions les plus agreables, & qui les sçauent exprimer auec le plus d’ornement & de douceur, ne lairroient pas d’estre les meilleurs Poëtes, encore que l’art Poëtique leur fust inconnu.

La discussion continue dans la troisième partie et reprend dans la période de débats avec le public avec la question du concept et le problème de sa formulation en langue.

 

Autres références

Une conférence filmée sur la traduction telle que conceptualisée par Barbara Cassin est disponible en ligne: «Relativité de la traduction et relativisme» (le texte est aussi disponible en ligne ainsi que le débat dans le cadre du colloque dans lequel la conférence a été prononcée). Un entretien de Cassin où est discutée la question de la traduction est aussi disponible sur le site de France Culture.

Alain Badiou, qui est aussi dramaturge, a traduit/adapté la République de Platon. Il a expliqué sa démarche à France Culture: «3 – Lire et réécrire Platon» (dans le cadre d’une semaine qui lui était dédiée, pour les autres jours, voir: «1 – Métaphysique du multiple», «2 – Philosophie et théâtre», «4 – Penser l’universel»). On pourra écouter une adaptation radiophonique de cette traduction sur France Culture, en cinq parties: 1, 2, 3, 4 et 5. Cette traduction/adaptation, dans laquelle on peut lire une adaptation de l’allégorie de la caverne avec l’image contemporaine de la salle de cinéma, a été fortement critiquée. On pourra lire à ce propos les commentaires de Nestor Romero sur Rue 89, Robert Maggiori dans Libération, Florence Dupont dans Le Monde, Daniel Salvatore Schiffer dans Le Point et Jean-Clet Martin sur son carnet en réponse à Schiffer.

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