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Deuxième atelier « Traduire les humanités » – 30 janvier 2014

Par René Lemieux, Montréal

Le deuxième atelier du chantier de recherche «Traduire les humanités» aura lieu le 30 janvier 2014 avec Paul Bandia (U. Concordia), Annie Brisset (U. d’Ottawa) et René Lemieux (UQAM) à l’Université Concordia.

  • Paul F. Bandia: «La traduction aux fondements de la recherche en sciences humaines et sociales»
  • Annie Brisset: «Traduire les humanités: l’apport de la sociologie des communications»
  • René Lemieux: «Traduire le ‘lieu vide du savoir’»

Quand: Jeudi 30 janvier 2014, à partir de 14 heures.

Où: Salle LB 619 (Campus SGW), Université Concordia, 1400 De Maisonneuve Ouest, sixième étage.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Traductions du « noble mensonge » de Platon

Par René Lemieux, Montréal

Je publie ici une série de traductions du passage sur le «noble mensonge» chez Platon (Livre III de la République, 414b-c). Il s’agit d’une mise en réserve pour un usage ultérieur.

Le passage sur le «noble mensonge» précède le récit du mythe des trois races métalliques évoquant l’inégalité parmi les hommes et justifiant la distribution hiérarchique du pouvoir (jusqu’à 415e). J’ai précédé le passage d’un autre (382c-d), celui distinguant le bon du mauvais mensonge (j’ai souligné le terme pharmakon et ses traductions).

Dans les deux cas, c’est Socrate qui parle.


[382c] Τί δὲ δὴ τὸ ἐν τοῖς λόγοις [ψεῦδος]; πότε καὶ τῷ χρήσιμον, ὥστε μὴ ἄξιον εἶναι μίσους; ἆρ’ οὐ πρός τε τοὺς πολεμίους καὶ τῶν καλουμένων φίλων, ὅταν διὰ μανίαν ἤ τινα ἄνοιαν κακόν τι ἐπιχειρῶσιν πράττειν, τότε ἀποτροπῆς ἕνεκα ὡς φάρμακον χρήσιμον γίγνεται; καὶ ἐν αἷς νυνδὴ [382d] ἐλέγομεν ταῖς μυθολογίαις, διὰ τὸ μὴ εἰδέναι ὅπῃ τἀληθὲς ἔχει περὶ τῶν παλαιῶν, ἀφομοιοῦντες τῷ ἀληθεῖ τὸ ψεῦδος ὅτι μάλιστα, οὕτω χρήσιμον ποιοῦμεν;

[414b] Τίς ἂν οὖν ἡμῖν, ἦν δ’ ἐγώ, μηχανὴ γένοιτο τῶν ψευδῶν τῶν ἐν δέοντι γιγνομένων, ὧν δὴ νῦν ἐλέγομεν, γενναῖόν [414c] τι ἓν ψευδομένους πεῖσαι μάλιστα μὲν καὶ αὐτοὺς τοὺς ἄρχοντας, εἰ δὲ μή, τὴν ἄλλην πόλιν;

 

Traducteur: Allan Bloom (The Republic of Plato, 2nd Edition, Basic Books, 1968, 1991, pp. 60, 93)

[382c-d] « Now, what about the one in speeches? When and for whom is it also useful, so as not to deserve hatred? Isn’t it useful against enemies, and, as a preventive, like a drug, for so-called friends when from madness or some folly they attempt to do something bad? And, in the telling of the tales we were just now speaking about – those told because we don’t know where the truth about ancient things lies – likening the lie to the truth as best we can, don’t we also make it useful? »

[414b-c] « Could we, » I said, « somehow contrive one of those lies that come into being in case of need, of which we were just now speaking, some one noble lie to persuade, in the best case, even the rulers, but if not them, the rest of the city? »

 

Traducteur: Tom Griffith (Plato, The Republic, edited by G. R. F. Ferrari, Cambridge University Press, 2000, pp. 69, 107)

[382c-d] ‘What about verbal falsehood? When is it useful, and for whom? When does it not deserve hatred? Isn’t it useful against enemies, or to stop those who are supposed to be our friends, if as a result of madness or ignorance they are trying to do something wrong? Isn’t a lie useful in those circumstances, in the same way as medicine is useful? And in the myths we were discussing just now, as a result of our not knowing what the truth is concerning events long ago, do we make falsehood as much like the truth as possible, and in this way make it useful?’

[414b-c] ‘In that case,’ I said, ‘how can we contrive to use one of those necessary falsehoods we were talking about a little while back? We want one single, grand lie which will be believed by everybody – including the rulers, ideally, but failing that the rest of the city.’

 

Traducteur: Victor Cousin (La République, dans Œuvres de Platon, tome IX, 1846, pp. 118-119, 186)

[382c-d] Mais pour le mensonge dans les paroles, n’est-il pas des circonstances où il perd ce qu’il a d’odieux, parce qu’il devient utile? et n’a-t-il pas son utilité, lorsqu’on s’en sert, par exemple, contre des ennemis, ou même envers un ami que la fureur ou la démence porterait à quelque mauvaise action, le mensonge devenant alors un remède qu’on emploie pour le détourner de son dessein? Et encore dans les compositions poétiques dont nous venons de parler, lorsque dans notre ignorance de ce qui s’est réellement passé dans les temps anciens, nous donnons à nos fictions toute la vraisemblance possible, ne rendons-nous pas là le mensonge utile?

[414b-c] Maintenant comment inventer ces mensonges nécessaires qu’il serait bon, comme nous l’avons reconnu, de persuader, par une heureuse tromperie, surtout aux magistrats eux-mêmes, ou du moins aux autres citoyens?

 

Traducteur: Georges Leroux (La République dans Platon, Œuvres complètes, Flammarion, 2008, 2011, pp. 1544, 1577)

[382c-d] — Mais qu’en est-il du mensonge en paroles? Quand et à qui est-il assez utile pour ne plus mériter qu’on le haïsse? N’est-ce pas à l’égard des ennemis et de ceux qui comptent parmi nos amis, dans le cas où la folie ou quelque manque de jugement leur fait entreprendre quelque chose de mauvais? Le mensonge ne devient-il pas alors une sorte de remède utile, capable de les en détourner? Et pour la composition de ces histoires dont nous parlions tout à l’heure, quand du fait de notre ignorance des circonstances véridiques entourant les choses du passé, nous assimilons le plus possible le mensonge au réel, ne rendons-nous pas de cette manière le mensonge utile?

[414b-c] — Quel moyen serait alors à notre disposition, dis-je, dans le cas où se présente la nécessité de ces mensonges dont nous parlions tout à l’heure, pour persuader de la noblesse d’un certain mensonge d’abord les gouvernants eux-mêmes, et si ce n’est pas possible, le reste de la cité?

 

Traducteur: Alain Badiou (La République de Platon, Fayard, 2012, pp. 144-145, 195-196)

[382c-d] — Reste à traiter le cas du discours mensonger, cette copie inexacte du vrai mensonge. Il y a des circonstances où, à la différence du vrai mensonge, il échappe à la haine : par exemple, quand il s’adresse à des ennemis, ou à de prétendus amis que le délire ou quelque malentendu gravissime pousserait à nous trahir ou à nous faire un mauvais coup. Des paroles mensongères peuvent alors agir comme un remède pour modifier leurs intentions suspectes. Un autre exemple, dont nous parlions tout à l’heure, est celui des mythes. Comme s’agissant des temps très reculés, nous ignorons les vraies circonstances, nous pouvons inventer des légendes où ces circonstances sont aussi semblables que possible à leur vérité voilée, et par là même faire œuvre utile en mentant.

[414b-c] — N’y a-t-il pas, dans toute représentation politique, dit Socrate soudain plein de gravité, quelque chose comme un mensonge utile, un mensonge nécessaire, un mensonge vrai? […]

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De la Weltanschauung du bon sauvage aux polémiques du MIT: Everett contra Chomsky

Par René Lemieux, Montréal


Langue amazonie from Paroles des Jours on Vimeo.Ce documentaire présente les recherches du linguiste Daniel Everett chez les Pirahã, peuple d’Amazonie. Le réseau Arte, producteur du documentaire, le présente ainsi: «Au cœur de la forêt amazonienne existe un mystérieux langage qu’aucun étranger n’a jamais appris. Jusqu’à aujourd’hui. Après trente ans de recherches, en vivant avec les Pirahã, un homme en a finalement déchiffré le code.» La courte notice se veut évidemment un teaser pour le futur spectateur. On apprendra plutôt, à l’écoute du documentaire, qu’Everett est en fait le deuxième étranger à apprendre la langue, puisqu’un premier missionnaire chrétien l’avait appris avant lui. Everett, arrivé en Amazonie avec sa famille pour convertir les Pirahã, se verra lui-même converti par la beauté et la simplicité de leur mode de vie: les Pirahã sont des gens heureux qui se contentent de peu de choses. Bref, on se trouve là avec le véritable «bon sauvage» de Rousseau, avant la perversion de la technique, de l’écriture ou de la politique (Lévi-Strauss).

Ce bonheur originel serait dû à la langue pirahã: on n’y trouve pas les temps verbaux du futur et du passé, ni les nombres, ni les adjectifs de couleurs. Mais surtout, la récursivité est impossible: il n’y a dans cette langue ni conjonction de coordination ou de subordination, ni pronoms relatifs. Les phrases sont extrêmement simples, généralement à l’indicatif présent. Les Pirahã ne possèdent donc ni mythe ni religion, ne produisent pas d’art, ne cultivent pas tradition, ni ne transmettent d’histoire: ils vivent au jour le jour, et c’est là la clé du bonheur. Cette description des mœurs pirahã amènera Everett à repenser le rôle social du langage: la langue est un outil (comme un autre), et les Pirahã possèdent une langue simple parce que leur mode de vie est simple.

Ce «déchiffrement du code», comme l’indiquait la présentation d’Arte, serait insignifiant si la conclusion de l’étude de la langue pirahã par Everett ne se voulait que l’apprentissage de la langue (ce que n’importe quel anthropologue arrive à faire s’il habite suffisamment longtemps dans la culture qu’il étudie). La véritable contribution d’Everett, celle qui provoquera une polémique avec la figure tutélaire de la linguistique contemporaine – Noam Chomsky –, c’est bien de voir la langue comme un outil technique comme un autre, alors qu’elle est aujourd’hui pensée par les chomskyens et les partisans d’une linguistique cognitiviste comme l’élément définitoire minimal pour l’humanité. L’espèce humaine est telle qu’elle est, séparée du règne animal, grâce à la faculté du langage qui est ancrée chez elle, dans ses gènes. La caractéristique minimale du langage humain chez Chomsky sera la «récursivité», c’est-à-dire la capacité théoriquement infinie de continuer une phrase en enchâssant en elle des syntagmes à partir de pronoms relatifs, de compléments, etc. Si le Pirahã ne possède pas cette caractéristique, de deux choses l’une, la théorie chomskyenne d’une origine biologique commune et universelle à la faculté du langage dans toutes les cultures se voit contredite, ou Everett est un charlatan au mieux, et un raciste au pire (puisqu’il sous-entend que les Pirahã sont des sous-hommes). C’est cette dernière option qui est mise de l’avant par les partisans de la grammaire universelle et Chomsky lui-même dans le documentaire.

Cette polémique pourrait se voir comme un nouvel élément dans le grand débat sur l’intraduisibilité entre les Weltanschauungen au moins depuis l’hypothèse anthropo-linguistique de Sapir-Whorf. Or, le débat a pris des proportions gigantesques dans le petit monde des linguistiques, en partie peut-être à cause de l’orgueil d’un Chomsky qui n’hésite pas à user de moyens pas toujours très louables contre son opposant. Un article par Tom Bartlett dans The Chronicle Review fait un très bon compte-rendu du débat, qui pourrait simplement se résumer à la décision de Chomsky et al., dans un article de 2002[1], de faire de la récursivité la caractéristique minimale, donc nécessaire, du langage humain. Cette décision prêtait le flanc à la critique: il ne s’agirait de trouver qu’un seul contre-exemple d’une langue qui ne possède pas la capacité de la récursivité pour réfuter la théorie, ce à quoi s’emploie Everett.

Au-delà du débat linguistique, fort intéressant par ailleurs, n’assistons-nous pas là à une énième répétition de la grande polémique postkantienne entre les traditions dites continentale (européenne) et analytique (américaine)? Cette polémique semble bien s’inscrire dans la grande opposition structurant le champ anthropologique de l’universalisme et du relativisme, polémique à laquelle Chomsky participe depuis longtemps[2]. Les termes et le ton du débat rappellent en tout cas une autre polémique fameuse, celle entre Jacques Derrida et John Searle: dans tous ces cas, on ressent un malaise à voir l’un nier l’existence même d’une rationalité dans la pensée de l’autre.

Un lecteur de l’article du Chronicle Review cité plus haut, le linguiste Daniel Harbour (qui a écrit un billet sur la question) commente ainsi la controverse: «Chomsky is concerned with our mental hardware. He’s never said that every language uses all the hardware. It’s like someone with an iphone who doesn’t exploit all its functions: their iphone still has the same hardware as everyone else’s.» Soit. Or, c’est aussi dire que l’absence de récursivité dans une langue n’arrivera jamais pas à nier la théorie chomskyenne. Malheureusement pour les partisans de Chomsky, les soi-disant «rationalistes» (ou «philosophes analytiques»), il existe un principe épistémologique énoncé par Popper: «Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu mais défaut[3]

Sans vouloir défendre à tout prix la théorie d’Everett – qui frise par moment le new-age et l’appel à la simplicité intellectuelle volontaire –, bourrée de préjugés ontologiques tirés de la métaphysique de la présence (pour employer les mots de Derrida: la parole préférable à l’écrit, la littéralité préférable à la métaphore, etc.), une certaine éthique de la discussion serait peut-être nécessaire dans ce débat. Et pourquoi pas remettre en question le rôle de la récursivité? N’y a-t-il pas d’autres formes de communication qui départagent le règne humain de celui de l’animal? (Si on tient vraiment à faire ce partage…) Par exemple, à ma connaissance, aucun primate communicant grâce aux signes gestuels n’est arrivé à interroger. Or pour cela, il faudrait aussi se mettre à lire des philosophes dits continentaux – Heidegger, par exemple –, ce qui semble encore proscris dans le «camp» de la philosophie analytique.


Notes

[1] HAUSER, Marc D., Noam CHOMSKY et W. Tecumseh FITCH, «The Faculty of Language: What Is It, Who Has It, and How Did It Evolve?», Science, vol. 298, novembre 2002. Disponible en ligne.

[2] Rappelons le grand débat Foucault-Chomsky de 1971 sur la nature humaine, maintenant disponible en entier sur YouTube, et celui de l’été dernier, un peu moins noble, entre Chomsky et Slavoj Žižek.

[3] POPPER, Karl, Conjectures et réfutations, trad. M.-I. et M. B. de. Launay, Paris, Éditions Payot, 1985, p. 64.

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Quelques références sur la traduction chez Cassin et Badiou

Par René Lemieux, Montréal

Barbara Cassin est philologue et philosophe, directrice de recherches au CNRS. Elle contribue à la réflexion sur la traduction, notamment avec le travail énorme qu’a pu représenter le Vocabulaire européen des philosophies (aussi appelé le Dictionnaire des intraduisibles, Seuil/Le Robert, 2004). Sa perspective sur la traduction, qu’elle considère possible à partir des «intraduisibles», c’est-à-dire des concepts compréhensibles en langue, pourrait se rapprocher du perspectivisme nietzschéen. Sa collaboration avec Alain Badiou – qui a pour sa part une conception diamétralement opposée quant à la traduction – a donné plusieurs livres écrits en commun, mais aussi une collection de livres bilingues au Seuil qui offre de petits ouvrages classiques des sciences humaines dans leur langue d’origine, accompagnés en regard d’une nouvelle traduction.

Pour comprendre leur différence sur la langue philosophique – l’ontologie est-elle pensable à l’extérieur de la langue (Badiou) ou est-elle le résultat de la force locutoire (Cassin) –, on pourra consulter un échange filmé à la Librairie Tropiques (Paris) en sept parties (1, 2, 3, 4, et la période de questions: 5, 6 et 7) sur la publication récente à l’époque de Heidegger. Le nazisme, les femmes, la philosophie et de Il n’y a pas de rapport sexuel. Deux leçons sur «L’étourdit» de Lacan (Fayard, 2010). Dans la deuxième partie, on commence à discuter de traduction et Badiou y cite notamment le passage sur le bas-breton du Discours de la méthode de Descartes:

I’estimois fort l’Eloquence, & i’estois amoureux de la Poësie ; mais ie pensois que l’vne & l’autre estoient des dons de l’esprit, plutost que des fruits de l’estude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, & qui digerent le mieux leurs pensées, affin de les rendre claires & intelligibles, peuuent tousiours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas Breton, & qu’ils n’eussent iamais apris de Rhetorique. Et ceux qui ont les inuentions les plus agreables, & qui les sçauent exprimer auec le plus d’ornement & de douceur, ne lairroient pas d’estre les meilleurs Poëtes, encore que l’art Poëtique leur fust inconnu.

La discussion continue dans la troisième partie et reprend dans la période de débats avec le public avec la question du concept et le problème de sa formulation en langue.

 

Autres références

Une conférence filmée sur la traduction telle que conceptualisée par Barbara Cassin est disponible en ligne: «Relativité de la traduction et relativisme» (le texte est aussi disponible en ligne ainsi que le débat dans le cadre du colloque dans lequel la conférence a été prononcée). Un entretien de Cassin où est discutée la question de la traduction est aussi disponible sur le site de France Culture.

Alain Badiou, qui est aussi dramaturge, a traduit/adapté la République de Platon. Il a expliqué sa démarche à France Culture: «3 – Lire et réécrire Platon» (dans le cadre d’une semaine qui lui était dédiée, pour les autres jours, voir: «1 – Métaphysique du multiple», «2 – Philosophie et théâtre», «4 – Penser l’universel»). On pourra écouter une adaptation radiophonique de cette traduction sur France Culture, en cinq parties: 1, 2, 3, 4 et 5. Cette traduction/adaptation, dans laquelle on peut lire une adaptation de l’allégorie de la caverne avec l’image contemporaine de la salle de cinéma, a été fortement critiquée. On pourra lire à ce propos les commentaires de Nestor Romero sur Rue 89, Robert Maggiori dans Libération, Florence Dupont dans Le Monde, Daniel Salvatore Schiffer dans Le Point et Jean-Clet Martin sur son carnet en réponse à Schiffer.

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Traduire les humanités: compte-rendu de la rencontre du 7 octobre 2013

Par René Lemieux, Montréal

Nous avions deux textes à lire, les Recommandations pour la traduction des textes des sciences humaines de M. H. Heim et A. Tymowski (disponible en ligne en français et dans sa version originale en anglais) et le deuxième chapitre du Rapport Assouline sur la condition du traducteur (aussi disponible en ligne), que nous avons d’abord pris comme des «symptômes». J’ai présenté le chantier de recherche «Traduire les humanités» et deux hypothèses de travail qui pourront nous suivre au cours des rencontres que nous aurons.

La question de départ provient d’une problématique que j’avais partagée avec Pier-Pascale Boulanger et qui m’était venue d’une lecture d’un article par Lawrence Venuti, «Traduire Derrida sur la traduction». Dans un passage, Venuti rappelle le type d’analyse trop empirique qui, bien souvent, ne dit rien de nouveau sur la traduction. Une de ces études a été menée par Sonia Colina, elle proposait de comparer des traductions faites par deux groupes d’étudiants, l’un en traduction, l’autre en langues, le but était de mesurer les occurrences de «transcodages injustifiés», donc en quelque sorte le niveau de compétence dans la langue pour produire une traduction. Le texte à traduire était le titre espagnol d’une recette «Pastel de queso con grosellas negras y jengibre». On pouvait retrouver une version problématique comme «Cheesecake with black currants and ginger» (plus courante chez les étudiants en langues), mais la forme correcte aurait dû être «Black currants and ginger cheesecake» (plus courante chez les étudiants en traduction). Venuti conclut:

L’étude avait l’intention de tester une hypothèse formulée par le théoricien de la traduction Gideon Toury, à savoir que «les étudiants en langue montreraient le plus d’occurrences de transcodage injustifié, alors que les professionnels en présenteraient moins» parce que ces derniers ont assimilé les normes professionnelles qui excluent ce genre de traduction. Le résultat – «le nombre de cas de transcodages inappropriés diminue proportionnellement par rapport à l’augmentation de l’expérience et/ou de la formation dans le domaine de la traduction» – était banal et entièrement prévisible, au point de remettre en question la nécessité d’une enquête complexe impliquant les départements et les étudiants de nombreuses universités américaines. [traduction libre]

On pourrait dire que le vice épistémologique de cette étude, telle que décrite par Venuti, se retrouve dans l’identité de l’hypothèse et des indicateurs: ce qui pourra nous dire ce qu’est «une bonne traduction», les indicateurs, ce sont les critères mêmes par lesquels on reconnaît une bonne traduction. Je m’étais alors demander s’il était possible de faire ce même type d’analyse (avec les mêmes résultats) avec la traduction des textes en sciences humaines et sociales, et dans ce cas, quels étudiants nous irions chercher pour les comparer aux étudiants en traduction.

Ce problème pourrait se formuler sous le nom de «professionnalisation de la traduction» discuté plus ou moins implicitement dans les textes à lire. Dans le Rapport Assouline, on souligne le danger d’une trop grande professionnalisation de la traduction (aux dépens d’une «culture générale» nécessaire pour le bon travail du traducteur), en mentionnant notamment que ce danger provient de ce qui se fait aux États-Unis. Dans les Recommandations, toutefois, elles-mêmes écrites aux États-Unis et destinées aux éditeurs américains, cette question semble résolue, puisque le «savoir» concernant les sciences humaines et sociales, certes présent, est toujours secondaire par rapport à la formation du traducteur professionnel. Que cette dichotomie dans les rapports au savoir et à la professionnalisation recoupe une différence géographique (Europe/Amérique) et, pour certains auteurs, notamment Michel Freitag, une diachronie historique (passage de la modernité à la postmodernité), est un élément qui devraient nous intéresser au cours de l’année.

À partir des deux textes à lire, j’ai essayé de suggérer que la «traduction des humanités» (ou des «sciences humaines et sociales») demeure un lieu problématique pour qualifier ou catégoriser des «types» de textes, et ce, parce que ce qui est en jeu, c’est le «savoir», et surtout la légitimité du «porteur» supposé du savoir. La traduction des humanités ne serait donc pas le nom d’une catégorie de textes, mais un mode, politique, du conflit des légitimités. La première hypothèse de travail pourrait se résumer à ceci: l’enjeu dans la traduction des humanités, c’est le statut du savoir en cause, et ce problème fait en sorte qu’on ne peut jamais être certain qui est légitimé à trancher sur ce qui fait une bonne traduction. Le lieu de la traduction des humanités, pour reprendre en la parodiant un peu l’expression de Claude Lefort, est un «lieu vide du savoir», non au sens qu’il est dépourvu de savoir, mais au contraire parce qu’il ne cesse pas d’être rempli par des prétendants au savoir. C’est en quelque sorte un espace démocratique ou une agora.

La deuxième hypothèse de travail a trait au rôle des humanités dans notre culture. Même si les deux textes à lire en parlaient assez peu, on peut constater un questionnement continu sur le rôle des humanités dans notre société, au sein même de l’institution qu’est l’université. Dans certains cas, ce qui est mis en cause est justement la professionnalisation et la surspécialisation (au détriment de la «culture générale», du «savoir commun» ou des «connaissances élémentaires», etc.), reliées plus ou moins directement aux débats sur la marchandisation de l’éducation, l’intrusion corporative dans les lieux du savoir ou la capitulation de la souveraineté universitaire… Sans entrer dans ce débat qui est déjà sursaturé, on pourra se demander dans les prochains mois en quoi la traduction peut contribuer à la réflexion. Gisèle Sapiro, dans une conférence à l’ENS (dont on peut lire un court extrait sur ce carnet), propose d’inclure la traduction dans les curriculums des sciences humaines (la proposition, toutefois, ne règle en rien le problème de la légitimité – au premier rang: qui enseignera la traduction aux sociologues, philosophes ou historiens?). Une autre suggestion pédagogique, non mentionnée lors de la rencontre, est formulée par Pierre Judet de La Combe: faire de la traduction une méthode d’enseignement des humanités (un court résumé est disponible sur ce carnet). Pour cette deuxième hypothèse de travail, je n’en suis encore qu’à des intuitions, mais elle relèverait de la traduction comme pédagogie des humanités (et pas seulement d’une pédagogie de la traduction).

 

Prochaine rencontre pour le groupe de lecture

La prochaine rencontre portera sur le livre La condition postmoderne de Jean-François Lyotard (Minuit, 1979) et sera animée par Pier-Pascale Boulanger. Elle aura lieu au même endroit le lundi 18 novembre 2013 à 14 heures.

 

Annonces

Le premier Atelier de chercheurs du chantier «Traduire les humanités» aura lieu le mercredi 30 octobre: voir ici pour les informations.

Le colloque annuel de l’Académie des lettres du Québec, «Traduire au Québec», aura lieu le vendredi 18 octobre: voir ici pour les informations.

Il y aura un Cycle de conférences facultaire «Philosophie et pratiques des humanités dans l’université montréalaise» à l’Université de Montréal, la prochaine rencontre aura lieu le jeudi 14 novembre: voir ici pour les informations.


 

L’image à la une est un graffiti de l’artiste «anonyme» Banksy lors de son passage à New York. Elle est un clin d’œil à une discussion sur les notions d’«auteur» et d’«autorité» lors de la rencontre, mais aussi au prochain texte que nous lirons, où Lyotard affirme que

c’est depuis Platon que la question de la légitimation de la science se trouve indissociablement connexe de celle de la légitimation du législateur. Dans cette perspective, le droit de décider de ce qui est vrai n’est pas indépendant du droit de décider de ce qui est juste, même si les énoncés soumis respectivement à l’une et l’autre autorité sont de nature différente. C’est qu’il y a jumelage entre le genre de langage qui s’appelle science et cet autre qui s’appelle éthique et politique: l’un et ‘autre procèdent d’une même perspective ou si l’on préfère d’un même «choix», et celui-ci s’appelle l’Occident (p. 20).

La citation de «Platon» a été effacée et remplacée par un «get a job», attribuée à Playdo…

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Gisèle Sapiro sur la traduction

Par René Lemieux, Montréal

Dans une conférence, Gisèle Sapiro fait un compte-rendu de ses recherches sociologiques sur la traduction, cette dernière entendue notamment comme importations et exportations de biens symboliques[1]. Dans les trois dernières minutes de l’enregistrement, une question est posée à propos de la condition du traducteur aux États-Unis (la réponse commence à 99 min). Je retranscris une partie de la réponse, qui s’intéresse spécifiquement au problème de la professionnalisation (impossible) de la traduction en sciences humaines:

Je milite, en tout cas j’aimerais militer pour une réflexion collective sur les traductions des sciences humaines, parce que je pense que le problème est très différent de la traduction littéraire et il est trop facilement assimilé aux traductions littéraires. De fait, la condition des traducteurs de sciences humaines, elle est adossée, dans les organisations et les associations professionnelles, à celle des traducteurs littéraires, alors que les problèmes ne sont pas du tout les mêmes. Par exemple, il y a un problème de professionnalisation quasi impossible dans le secteur des sciences humaines parce que la professionnalisation, elle impliquerait une forme de capacité généraliste qui rend très difficile la spécialisation requise pour traduire les sciences humaines. Il y a des tensions comme ça. Moi, je serais pour développer une réflexion, même d’inscrire la traduction parmi les pratiques, dans les masters de différentes disciplines comme exercice intellectuel. Cela permettrait aussi la professionnalisation de certains dans la traduction, comme une des activités intellectuelles parmi d’autres, ce que la traduction a très longtemps été, avant sa professionnalisation assez récente.


Référence

Sapiro, Gisèle, «La place du français dans le marché de la traduction à l’heure de la mondialisation. Déclin ou renouveau?», conférence dans le cadre du Séminaire Créer et diffuser en Francophonie organisé par l’association Francophonie-ENS, 13 avril 2012, 103 min 42 s.


Note

[1] Pour les recherches de Gisèle Sapiro, voir les ouvrages collectifs qu’elle a dirigés: Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS-éditions, 2008, et Traduire la littérature et les sciences humaines: conditions et obstacles, Paris, Éditions du Ministère de la Culture et de la Communication, 2012, sur lequel Sapiro a accordé un court entretien à «La Suite dans les idées» sur France Culture.

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Premier atelier « Traduire les humanités » – 30 octobre 2013

Par René Lemieux, Montréal

Le premier atelier du chantier de recherche «Traduire les humanités», avec Pier-Pascale Boulanger (U. Concordia), Yves Gambier (U. Turku) et Sherry Simon (U. Concordia) aura lieu le 30 octobre 2013 à l’Université Concordia.

  • Pier-Pascale Boulanger: «Traduire Henri Meschonnic»
  • Yves Gambier: «Concepts nomades et dynamique d’une polydiscipline: la traductologie»
  • Sherry Simon: «Traduire Michel Foucault»

Quand: Mercredi 30 octobre 2013, à partir de 14 heures.

Où: Salle LB 619 (Campus SGW), Université Concordia, 1400 De Maisonneuve Ouest, sixième étage.

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Pierre Judet de La Combe: la traduction comme pédagogie

Par René Lemieux, Montréal

Dans le cadre des Assises des lettres: Les humanités, pour quoi faire? (2010), Pierre Judet de La Combre présente, dans une conférence, un exemple d’usage de la traduction du latin par des élèves de lycée comme méthode pédagogique pour les humanités. Cette traduction permet à l’élève non seulement d’apprendre la langue et la littérature latines, mais aussi d’expérimenter un spontanéité nouvelle dans l’usage de sa propre langue.

Judet de La Combe commence sa conférence en faisant remarquer que les «lettres classiques» ou les «langues anciennes» à l’université, ça n’existe pas, car ils sont un prérequis pour toutes les disciplines des sciences humaines et sociales (philosophie, littérature, histoire, etc.). Les humanités ont toujours un rapport au passé au sens où on investit ce passé d’une valeur, et c’est à l’enseignant de le faire découvrir à ses élèves. Pour enseigner le latin et le grec, il faut distinguer, soutient Judet de La Combe, l’apprentissage de la grammaire de l’apprentissage de la langue comme ensemble de ses usages[1]. Si la «grammaire» est perçue comme «disciplinaire» et «autoritaire», Judet de La Combe propose plutôt de la voir comme le lieu à partir duquel une spontanéité de la langue est possible. La traduction comme méthode pédagogique pourra permettre cette dialectique entre les deux pôles.

Le latin ou le grec est le domaine par excellence pour expérimenter cette dialectique puisque ces langues possèdent le privilège d’être des langues mortes, donc de n’avoir que des performances dont le «code» doit être redécouvert ou même réinventé. Il n’y a pas de «bon» latin ou de «bon» grec, parce que les textes grecs et latins sont historiquement situés. À partir de ces constatations, Judet de La Combe donne l’exemple d’activités pédagogiques mises en pratique par Marie Cosnay qui a enseigné la langue et la littérature latines au lycée. À partir de textes classiques (Catulle, etc.), elle a demandé aux élèves de produire une analyse grammaticale et métrique d’extraits afin de produire une première traduction, sous forme de paraphrase. Ensuite, les élèves devait retraduire dans leur langue ce qu’ils avaient perçu du texte. Ces exercices de traduction, dont quelques exemples sont donnés par Judet de La Combe, même s’ils conservent parfois des fautes de compréhension, a permis aux élèves de s’approprier, au-delà de la langue et la littérature latines, leur propre langue et d’expérimenter une spontanéité nouvelle, notamment en sortant de leur cadre d’expression habituelle. Cette expérience a permis aux élèves d’être fiers d’avoir accompli quelque chose, ils ont appris à oser, et peuvent affirmer «je peux écrire quelque chose que je peux mettre en face de Catulle».

Judet de La Combe conclut en mentionnant que cette méthode pédagogique par la traduction est le contraire de ce qui est aujourd’hui préconisé en France, notamment dans le Rapport Thélot (pdf)[2] qui proposait une pédagogie «analytique»: on découpe le savoir en éléments simples pour aller du plus simple au plus complexe, ce qui suppose, ajoute Judet de La Combe, un «darwinisme sociale» puisque pour les basses classes, les éléments simples suffiront, et les classes plus aisées pourront faire l’expérience du complexe plus tard dans leur formation.


Référence

Judet de La Combe, Pierre, «Compétences linguistiques des classicistes», Les humanités pour quoi faire? enjeux et propositions, colloque international organisé par le laboratoire Patrimoine, Littérature, Histoire (PLH) en collaboration avec le laboratoire Lettres, Langages et Arts (LLA). Université Toulouse II-Le Mirail, IUFM Midi-Pyrénées, 27-29 mai 2010. Thème II: Compétences littéraires et transfert de compétences: compétences littéraires, 28 mai 2010.

Pierre Judet de La Combe est directeur d’études au CNRS et à l’EHESS, Paris (France).


Notes

[1] Cette distinction semble se référer à la théorie de la grammaire générative chez Noam Chomsky.

[2] Voir particulièrement le chapitre 2 sur les lycées, p. 63 à 74. Pour un bref résumé des critiques contre la Commission Thélot et ses débats, voir un article du magazine Sciences humaines.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Première séance de « Traduire les humanités » – 7 octobre 2013

Par René Lemieux, Montréal

Le chantier de recherche «Traduire les humanités» codirigé par René Lemieux (sémiologie, UQAM) et Pier-Pascale Boulanger (traductologie, U. Concordia) dans le cadre du Laboratoire de résistance sémiotique commencera ses activités le lundi 7 octobre 2013. Le chantier se composera d’ateliers de réflexion au courant de l’année, d’un projet collectif de traduction du Handbook of Translation Studies et d’un groupe de lecture de textes sur les problématiques liées à la traduction des sciences humaines et sociales.

C’est à ce dernier volet du chantier que nous vous convions. La séance du 7 octobre (à 14 heures) visera à expliciter les hypothèses de départ du chantier et à discuter des modalités du groupe de lecture (rythme des rencontres, textes à lire, fonctionnement des discussions, etc.). Nous vous proposons, pour cette occasion, deux lectures préparatoires:

  • Heim, M. H., et A. Tymowski, Recommandations pour la traduction des textes de sciences humaines, trad. B Poncharal, American Council of Learned Societies, 2006, disponible en ligne [la version originale anglaise est aussi disponible en ligne – remarquez le passage de «social science» à «sciences humaines»], p. 1-14.
  • Assouline, P., La condition du traducteur, dit Rapport Assouline, chapitre II: «De la formation des traducteurs», Centre national du livre, 2011, disponible en ligne, p. 19-30.

L’activité est d’abord ouverte aux étudiants de la maîtrise et du doctorat, mais également aux professeurs et chercheurs intéressés aux questions concernant la traduction des sciences humaines et sociales. La séance sera suivie, au même endroit à 17 heures, du lancement officiel du Laboratoire de résistance sémiotique.

 

Quand: Lundi 7 octobre 2013, à partir de 14 heures.

Où: Salle du CELAT, DC-2300, UQAM, 279 rue Sainte-Catherine Est, deuxième étage.

 

Pour s’inscrire à la liste d’envois du chantier de recherche «Traduire les humanités», on peut écrire à René Lemieux

Pour s’inscrire à l’infolettre du Laboratoire de résistance sémiotique: http://resistancesemiotique.org/infolettre

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Nancy Maury-Lascoux: la Grèce comme enjeu identitaire

Par René Lemieux, Montréal

Dans le cadre des Assises des lettres: Les humanités, pour quoi faire? (2010), Nancy Maury-Lascoux présente, dans une conférence, l’usage de la Grèce dans la construction identitaire européenne, à travers notamment les manuels scolaires et les programmes officiels du secondaire du XIXe au XXIe siècle.

Maury-Lascoux débute sa conférence en mentionnant l’«Affaire Aristote» (dont on pourra trouver un résumé sur le carnet de Pierre Assouline)[1] qui avait suivi la parution du livre Aristote au mont Saint-Michel (Seuil, 2008) de Sylvain Gouguenheim. Pour ce dernier, l’hellénisme et le christianisme sont aux fondements de l’identité européenne, et seule l’Europe peut se réclamer l’héritière directe et légitime de la Grèce antique. La civilisation européenne serait donc incompatible avec la civilisation qui lui fait face, islamique, elle-même incapable de traduire les concepts grecs, et ce, à cause de sa langue et de sa religion. En cela, il s’oppose à des thèses largement répandues chez les spécialistes du Moyen Âge (notamment Alain de Libera qui répondra aux thèses du livre sur Télérama)[2], à savoir que les dépositaires du savoir grec antique (philosophie, médecine, mathématiques, astronomie, etc.) de cette époque se trouvaient aussi dans la culture Arabo-musulmanes, et que l’appropriation tardive à la Renaissance de l’héritage grec n’aurait pas été possible sans l’intermédiaire des traductions arabes[3].

Maury-Lascoux présente alors ses recherches sur le lien qui se forme, dans l’enseignement du grec au secondaire, entre l’image construite de la Grèce antique et sa filiation supposée avec la France. Elle remarque le caractère unifié de la culture grecque enseignée qui se réduit linguistiquement qu’au grec attique (parlé au Ve siècle) et à l’étude d’une vingtaine d’auteurs tout au plus. L’image du «génie grec» ou du «miracle grec», commencée au XIXe, se perpétue jusqu’à aujourd’hui. De plus, la culture grecque était perçue comme endogène (sans influences extérieures), et la science grec était interprétée comme étant «désintéressée» et «non-utilitaire».

La période byzantine (du Ve au XVe siècle), remarque Maury-Lascoux, n’est jamais étudiée pour elle-même, et lorsqu’elle est mentionnée, c’est pour en faire un exemple du déclin de l’idéal grec, en mentionnant toujours que sa faiblesse provenait de l’apport d’éléments étrangers. La Renaissance sera vue, littéralement, comme une renaissance de l’esprit grecque grâce à l’hospitalité européenne envers les intellectuels qui fuyaient Constantinople après sa chute en 1453. L’idéologie exprimée dans ces manuels continue donc la geste déjà présente chez les humanistes de la Renaissance: la filiation de la Grèce et de l’Europe s’est faite par «adoption». La Grèce est alors dés-orientalisée et rapportée, utilitairement, à la construction identitaire européenne. Maury-Lascoux conclue en disant que l’apport Arabo-mulsulman à la transmission de l’héritage grec est oblitéré dans l’enseignement, ce qui produit des dérives idéologiques auxquelles il faut prendre garde.

 


Référence

Maury-Lascoux, Nancy, «Quand la Grèce devient un enjeu identitaire», Les humanités pour quoi faire? enjeux et propositions, colloque international organisé par le laboratoire Patrimoine, Littérature, Histoire (PLH) en collaboration avec le laboratoire Lettres, Langages et Arts (LLA). Université Toulouse II-Le Mirail, IUFM Midi-Pyrénées, 27-29 mai 2010. Thème II: Humanités et identités socio-culturelle, 27 mai 2010.

Nancy Maury-Lascoux est doctorante à l’EHESS et membre associée du laboratoire Interdisciplinaire Solidarités, Sociétés, Territoires (LISST) à l’Université Toulouse II-Le Mirail (France)*.

* Elle a soutenu sa thèse en novembre 2012.


Notes

[1] Pour un compte-rendu rapide de l’affaire: «Ce qui lui est reproché? De présenter comme inconnu ce qui était déjà bien connu: à savoir le rôle joué par Jacques de Venise et les moines de l’abbaye du Mont-Saint-Michel dans la traduction des textes grecs en latin. De monter en épingle une prétendue vulgate (L’Europe doit ses savoirs à l’Islam) pour mieux la réfuter alors que nul historien sérieux ne prétend rien de tel. D’être aussi systématiquement bienveillant avec ses sources latines qu’il est méfiant avec ses sources arabes. De faire du miracle grec le soleil de la raison et l’absolu critère de la hiérarchie des civilisations. De surévaluer le rôle du monde byzantin. De prétendre révéler le rôle de Hunayn ibn Ishaq, traducteur du grec au IXe siècle, alors que l’importance de cet Arabe chrétien a maintes fois été étudiée. De se tromper en affirmant que Jean de Salisbury a fait œuvre de commentateur, ou que les Syriaques ont traduit l’Organon dans son intégralité. D’emprunter son titre à un article de C. Viola paru en 1967. De dévaluer la production savante des arabo-musulmans, en mathématiques et en astronomie notamment, entre le IXe et le XIIIe siècle. De mêler fondamentalisme musulman et civilisation de l’Islam. De postuler que par principe la pensée arabo-musulmane était incapable de rationaliser tant elle était bloquée par la Parole révélée du Coran. D’ignorer (ou de le feindre) qu’au Moyen Âge Aristote » désignait tant le texte du philosophe que celui de son commentateur Averroès (ainsi qu’Avicenne et Algazel) absolument liés. De ne pas voir que les Arabo-musulmans n’ont pas simplement transmis mais réinventé “Aristote”. De ne pas voir que sans Cordoue, les Lumières à Paris et Berlin n’auraient pu recevoir l’héritage grec et romain comme elles l’ont reçu. D’être aussi péremptoire dans ses conclusions alors qu’il ignore tant le grec que l’arabe. D’ignorer tant dans sa bibliographie que dans ses remerciements d’éminents spécialistes de la philosophie médiévale qui contredisent ses thèses. D’en inclure d’autres en revanche bien en cour sur les sites islamophobes. De confondre à dessein “musulman” et “islamique”, autrement dit religion et civilisation. De dévoyer sa fonction d’historien et d’être au fond un idéologue gouverné par la peur et l’esprit de repli.»

[2] Il écrira, en conclusion: «Je préfère m’interroger sur le nous ventriloque réclamant pour lui seul l’usufruit d’un Logos benoîtement assimilé à la Raison: nous les “François de souche”, nous les “voix de la liberté”, nous les “observateurs de l’islamisation”, nous les bons chrétiens soucieux de ré-helléniser le christianisme pour oublier la Réforme et les Lumières. Je ne suis pas de ce nous-là. Méditant sur les infortunes de la laïcité, je voyais naguère les enfants de Billy Graham et de Mecca-Cola capables de sortir enfin de l’univers historique du clash des civilisations. Je croyais naïvement qu’en échangeant informations, récits, témoignages, analyses et mises au point critiques, nous, femmes et hommes de sciences, d’arts ou de savoirs, aux expertises diverses et aux appartenances culturelles depuis longtemps multiples, nous, citoyens du monde, étions enfin prêts à revendiquer pour tous, comme jadis Kindi pour les Arabes, le “grand héritage humain”. C’était oublier l’Europe aux anciens parapets. La voici qui, dans un remake qu’on voudrait croire involontaire de la scène finale de Sacré Graal, remonte au créneau, armée de galettes “Tradition & Qualité depuis 1888”. Grand bien lui fasse. Cette Europe-là n’est pas la mienne. Je la laisse au “ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale” et aux caves du Vatican.»

[3] Contre cette thèse, Gouguenheim fait de Jacques de Venise, un moine copiste du mont Sainte-Michel, un acteur central de la transmission grecque. Ce personnage, toutefois, est sujet à débat, plusieurs historiens et spécialistes mettent en doute son importance, dont le conservateur de la bibliothèque d’Avranches, Jean-Luc Leservoisier, qui fait remarquer: «On sait trois fois rien sur Jacques de Venise […]. Son nom est cité seulement dans deux lignes de la chronique latine de l’abbé Robert de Torigni entre les années 1128 et 1129, où il est dit que celui-ci a traduit les œuvres d’Aristote. Mais en aucun cas il n’a pu venir au Mont-Saint-Michel à la fin des années 1120, période de troubles extrêmes qui culminèrent avec l’incendie de l’abbaye par les habitants d’Avranches en 1138.» Voir «Les mystères du Mont-Saint-Michel».

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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