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Forainisation et rétrotraduction (en supplément)

Par René Lemieux, Montréal

Je me permets ici de donner quelques éléments contextuels à un texte publié sur Trahir par Simon Labrecque. Le problème que pose Labrecque est paradigmatique de celui posé par tout travail de retraduction, au sens d’un retour dans la langue d’origine de concepts forgés dans cette langue – on pourrait parler de « rétrotraduction », d’un retour à une origine supposée.

Les termes anglais « foreignization » et « domestication » ont été conçu par Lawrence Venuti au début des années 1990. Ils étaient pourtant bien connus des lecteurs francophones puisque des concepts assez similaires, mais pas encore normalisés, pouvaient avoir cours et faire compétition, notamment les termes « annexion, naturalisation, ethnocentrisme » pour le premier, « dépaysement » pour le second (chez Henri Meschonnic), ou encore « éthique, décentrement » pour le second terme (par exemple chez Antoine Berman). Lorsque nous travaillions à la traduction de l’article du Handbook of Translation Studies, une participante au chantier « Traduire les humanités » a suggéré une distinction devenue canonique en français, et qui provient de Jean-René Ladmiral : « traduction cibliste » pour le premier (au sens où elle cible la culture d’arrivée), « traduction sourcière » pour le second (au sens où elle prend sa source dans la culture de départ). Tous ces exemples sont bien connus en français et auraient permis au lecteur francophone de la traduction de comprendre aisément les concepts, et même de faire le lien entre le texte traduit et ses propres connaissances encyclopédiques de la traductologie telle qu’elle se fait en français. Deux problème se posaient alors : 1) le texte mentionne explicitement Venuti, et seulement lui – sauf pour la « source » de cette distinction chez l’herméneute théologien romantique Schleiermacher (donc, peut-on supposer, l’auteur du texte ne veut pas lier la distinction vénutienne, ou encore ne sait pas qu’une bonne partie de la réflexion de Venuti se fait en parallèle avec la traductologie française); 2) le sens de cette distinction conceptuelle vise à promouvoir une traduction éthique qui remette en question le type dominant de traduction dans notre société, qui est celui de la domestication. Retraduire pour que le lecteur francophone soit à l’aise avec les concepts aurait eu pour effet de domestiquer le texte, donc de trahir en quelque sorte son esprit, celui de proposer une manière de traduire nouvelle, celle de la « forainisation », justement.

Lorsque nous avions travaillé la traduction de ce texte, nous avions consulté la seule autre traduction disponible du texte, elle est en arabe. Le titre de la traduction est « التوطين والتغريب » [al-tuṭīn wal-taghrīb] : « التوطين » [al-tuṭīn] peut signifier « établissement, rétablissement, peuplement, acclimatation » et « التغريب » [al-taghrīb], de l’adjectif « الغربية » [al-ghrabīa] (situé à l’ouest), signifie « occidentalisation ». La décentralisation, l’étrangéisation ou la forainisation est conçue alors comme ce qui devient occidental. Ce petit exemple montre non seulement que les deux concepts vénutiens sont intimement reliés au sens qu’une culture se donne, mais qu’ils touchent surtout à ce cœur de la culture, à la fois ce sur quoi elle se base dans son identité (domestication ou, pourquoi pas, acclimatation), mais aussi aux directions (sens) de sa construction (par rapport à un autre « étranger », « forain » ou « occidental »).

Lee Wen, Dog Man Domesticate, Göteborg, Suède, performance de 2009.

Lee Wen, Dog Man Domesticate, Göteborg, Suède, performance de 2009.

Le problème soulevé par Labrecque est intéressant également en ceci qu’il pose le problème de la rétrotraduction de la traductologie. De prime abord, la traductologie demeure paradoxalement une discipline encore peu traduite. Une de ses difficultés est la valeur accordée évidemment à la langue (qui devient source et rempart pour la conceptualisation), mais aussi à l’aspect métalinguistique des mots employés (pour reprendre la distinction de la speech-acts theory, celle entre la mention et l’usage) : en traductologie, mais aussi ailleurs, on n’utilise pas seulement des mots, on les mentionne, c’est-à-dire qu’on leur donne un caractère excentré par rapport à l’usage dit « normal » des mots. Mentionner un mot, c’est parler de lui, plutôt que de l’utiliser pour parler des choses. Si on veut bien prendre sérieusement la rétrotraduction, c’est-à-dire de ne pas feindre une antériorité artificielle d’un quelconque « signifié transcendantal », on s’aperçoit qu’elle force la supplémentarisation du texte avec des explications – ou toujours plus de « signifiants » : notamment la note de bas de page. Il est intéressant de voir que le petit texte de Labrecque ait suscité un commentaire par Simon Levesque qui propose l’adjectif « féral » duquel pourrait se former « féralisation », c’est-à-dire un retour, pour un animal domestiqué, à la nature, au monde « sauvage » (qui ne va pas sans lien avec l’« étranger »). Le terme n’est peut-être pas tout à fait conforme à la foreignization de Venuti, mais il pourrait bien conceptualiser la rétrotraduction que forainisation performait, c’est-à-dire de dé-domestiquer un mot devenu peut-être trop commun dans la discipline. C’est aussi là que ce trouve la force de la rétrotraduction : promouvoir une écriture en supplément qui demande de repenser ces mots qu’on utilise peut-être trop couramment.

Supplément de supplément au risque de la suppléance, la traduction qui supplée l’original, lui-même un commentaire d’un auteur qui traduit peut-être des termes français se supplée d’une notation en bas de page qui demande un supplément explicatif dans un blogue, pour ensuite être suppléé par un commentaire, lui-même suppléé par le présent texte : le supplément, honni dans notre culture, permet aussi de continuer à penser en dehors d’une origine fixe, elle-même très souvent une fiction utile pour domestiquer et clore de ce qui se risquerait à la dissémination joyeuse et frivole. La note de bas de page, au cœur du texte de Labrecque, est particulièrement intéressante dans sa forme parce qu’elle est le lieu pour que le traducteur ou la traductrice, se faisant visible, explique le problème de la traduction du mot, mais aussi compense l’un ou l’autre des problèmes qu’il ou elle aurait entr’aperçus. La note de bas de page – mais aussi la préface ou même l’intervention directement dans le texte par des crochets – devient un ajout, un surplus, pour que le poids suppléé d’un côté de la balance arrive à atteindre un équilibre. Or ce « supplément » est toujours en surplus, et la logique économique d’un mot pour un mot n’apprécie pas cet en trop qui risque à tout moment d’entamer la simplicité d’un texte que l’on voudrait rapidement lu. Comme civilisation – car il s’agit d’un mode d’être civilisationnel –, il faut s’observer soi-même lisant une traduction pour comprendre comment notre culture n’arrive pas à prendre une traduction (un texte, ou même un mot ou une locution) pour ce qu’elle est, y compris un objet quasi-autonome qui mérite une investigation. On veut lire rapidement sans embarras. L’intervention du traducteur ou de la traductrice, c’est-à-dire le moment où il ou elle devient visible, redonne au texte lu son véritable caractère de supplémentarité qu’on préférerait ne pas sentir. « Ça sent la traduction », entend-t-on parfois, probablement parce que c’en est une. La forainisation, ou tout autre mot pour la désigner, est cette volonté de briser la trop grande confiance qu’une culture peut avoir d’elle-même pour la forcer à aller au-dehors – ou pourquoi pas de se libérer d’une domestication qui la rendrait apathique.

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De la forainisation (à l’étrangéisation?)

Par Simon Labrecque

Le groupe de lecture qui s’est réuni au cours de l’année académique 2013-2014 dans le cadre du chantier de recherche Traduire les humanités, coordonné et dirigé par René Lemieux et Pier-Pascale Boulanger au sein du Laboratoire de résistance sémiotique, a produit un certain nombre de traductions de l’anglais vers le français d’articles du Handbook of Translation Studies. De mon point de vue de « traducteur amateur » ou « non formé », un des objectifs de cette production était de donner l’occasion à des chercheuses et chercheurs des humanités ou des sciences humaines et sociales d’éprouver certaines des difficultés et des joies vécues par les traductrices et traducteurs « professionnels » ou « formés » dans leur pratique, et vice versa. L’une des difficultés éventuellement joyeuses qui me semble commune à la pratique de la traduction et à la pratique de la recherche en sciences humaines et sociales, voire à toute pratique d’écriture, tient au poids du désir de trouver « le bon mot ». Cette pratique de la trouvaille relève, à mon sens, à la fois de la recherche au sein du « donné » et de l’expérimentation au cœur de l’« invention », si ce n’est que parce qu’on tente alors d’inventer du donnable en donnant dans l’inventivité.

Dans notre tentative de traduire l’article du Handbook intitulé « Domestication and Foreignization », écrit par Outi Paloposki, il a d’emblée fallu songer à une traduction satisfaisante ou adéquate du second concept du titre, le premier semblant appeler assez naturellement sa « traduction » – si c’en est une – par « domestication » en français. L’idée de « traduire » le second concept de la même façon s’est alors rapidement présentée : pourrions-nous – ou plutôt, pourquoi ne pas (forme archétypale de la question pratique lorsqu’une idée surgit avec force) – traduire « foreignization » par « forainisation »? Nous avons tenté le coup, mais avons cru bon de produire les lignes qui suivent en guise de « Note de traduction ». J’aimerais donner à lire cette note collective, puis formuler quelques remarques qui n’engagent que moi, et non le groupe dans son ensemble.

N.d.T : Nous avons choisi les néologismes « domestication » et « forainisation » pour exprimer en français les notions de domestication et de foreignization. On retrouve dans la littérature traductologique en français, par exemple, chez Henri Meschonnic ou chez Antoine Berman, l’ethnocentrisme, l’annexionnisme ou la naturalisation pour la première notion, le décentrement, le dépaysement ou la traduction « éthique » pour la deuxième, ou plus simplement la division des approches entre sourcières et ciblistes chez Jean-René Ladmiral (notions qui proviennent toutes de la classification par Schleiermacher, mentionnée dans le texte [de mener l’auteur vers le lecteur, ou le lecteur vers l’auteur, par la traduction]). Cependant, il nous a semblé que l’auteure ne cherchait pas à montrer une filiation entre la pensée traductologique française et la théorie de Lawrence Venuti, ce que rendre les notions par des termes déjà connus du public francophone aurait produit. En effet, le texte que nous lisons ici spécifie que ces notions sont vénutiennes, il nous fallait donc proposer soit un sens nouveau, soit un mot inédit, pour les interpréter, ce qui n’empêche pas le lecteur francophone d’y voir des correspondances avec des notions déjà présentes dans le discours traductologique en langue française.

Si le mot « domestication » existe déjà en français, pour désigner, comme en anglais par ailleurs, ce qui se rapporte à la maison ou au foyer, le sens anglais concernant l’État ou la nation est moins présent, mais tout à fait légitime en français puisque domus signifie originairement, en latin, le lieu de la maîtrise (dominatio) par le maître (dominus), ce qui s’entend toujours aujourd’hui par exemple avec le mot « domestique », celui ou celle qui est au service d’un maître. « Forainisation » est certes un néologisme moins conventionnel. Toutefois, il a été choisi parce que le mot foreignization possède lui-même une racine francophone puisqu’étymologiquement, foreign vient du français « forain », dérivé du latin foris, « situé à l’extérieur » (cf. « forum », le lieu à l’extérieur des murs de la ville).

Un des avantages aux termes choisis, et ce, contrairement aux termes « sourcier », « cibliste », et autres, c’est qu’ils peuvent aisément se décliner en adjectifs (« domestique » et « forain ») et en verbes (« domestiquer » et « forainiser »), tel que le texte traduit le demandait. Finalement, ces mots permettent la performance de ce qu’ils désignent : « domestication » se domestique en lui attribuant un nouveau sens et en rendant ce nouveau sens légitime en français, tout comme « forainisation » se forainise en donnant cette impression d’étrangeté que le mot de départ, foreignization, voulait signifier.

Drapeau rom adopté en 1971, avec au centre un chakra, une roue à 16 rayons.

Drapeau rom adopté en 1971, avec au centre un chakra, une roue à 16 rayons.

Le choix du terme « forainisation » pour traduire « foreignization » a ultimement été refusé par l’instance qui détient, dans le cadre de ce projet précis, le pouvoir d’accepter et de refuser les traductions. Le terme « étrangéisation » a été préféré, d’abord parce qu’il serait déjà utilisé – le dictionnaire de Microsoft Word ne le souligne pas en rouge, par exemple –, puis parce que le « chemin étymologique » évoqué dans la note (foris – forain – foreignforeignization – forainisation) serait trop complexe pour que les lecteurs et lectrices le suivent ou le fassent d’emblée, sans la note – qui devait toutefois être présente dans l’article. Par ailleurs, le mot « forain » rendrait inconfortable, du moins de l’autre côté de l’Atlantique, en raison de son association privilégiée avec « les gens du voyage » – catégorie juridique française se voulant d’abord descriptive d’un type d’activité économique, mais désignant le plus souvent dans le parler populaire les Roms, les Manouches et les Gitans dans une perspective de catégorisation ethnique.

La Century Wheel de Beauce Carnaval et ses 16 nacelles.

La Century Wheel de Beauce Carnaval et ses 16 nacelles.

Il semblerait donc que « forainisation » évoque une communauté étrangère (foraine, foreign) spécifique au dépend des autres, alors que le terme d’« étrangéisation » serait plus général, voire neutre. Selon les informations rendues disponibles par le Centre national de ressources textuelles et lexicales, le premier terme, « forain », aurait été historiquement « évincé » de la langue générale dans son premier usage (« extérieur, situé en dehors ») par « étrange » et « étranger », puis rapproché a posteriori de la famille du mot « foire » dans l’étymologie dite vulgaire. L’association de l’adjectif « forain » aux adjectifs « festif » et « carnavalesque » découlerait de ce rapprochement historiquement daté. Par le travail de la traduction, on découvre donc qu’il y a toute une géopolitique de l’économie marchande et symbolique à l’œuvre dans les connotations contemporaines (et territorialement différenciées – France/Québec) du terme « forain », qui demeure à analyser.

Le terme « étranger », pour sa part, provient du Latin extraneus, « du dehors », ou « en extra », via le vieux français estranger. Il est intéressant de noter qu’en anglais, on retrouve le terme « extraneous », qui désigne quelque chose de non lié (ou d’irrelevant) à un sujet traité, d’origine externe, ou de séparé de l’objet auquel il est attaché. La langue anglaise connaît également, dans l’usage courant, le verbe « to estrange », qui signifie aliéner, au sens de rendre étranger, de rejeter, de mettre à distance, voire au dehors.

À partir de ce dernier verbe, « to estrange », on peut tenter de relire le terme français « étranger » non pas comme un nom, ni comme un adjectif, mais bien comme un verbe : j’étrange, tu étranges, il étrange, nous étrangeons, vous étrangez, ils étrangent. Dans ce cas, cependant, le titre de l’article à traduire devrait à mon sens être « Domestication et étrangement », plutôt que « Domestication et étrangéisation », puisque la forme verbale du terme « étrangéisation » serait du type : j’étrangéise, tu étrangéises, etc. En lisant ces derniers termes, on s’attendrait, à rebours, à ce que le titre anglais d’origine ait été « Domestication and estrangeization » plutôt que « Domestication and estrangement ». En vérité, cependant, ce titre anglais d’origine est « Domestication and foreignization ».

À mon sens, ce n’est qu’en tentant de disséminer, sinon d’imposer, l’usage du terme « forainisation », même contre le terme « étrangéisation », qu’il deviendra peut-être possible de penser sérieusement, à partir des pratiques traductrices, ce qui se joue dans le réseau de connotations souvent péjoratives qui vivent et se reproduisent dans les environs du mot « forain » et dans son usage politiquement marqué pour désigner des communautés qui semblent entretenir des rapports aux territoires qui demeurent pour beaucoup étranges, ou plutôt : forains, par-delà ou en deçà des territorialisations forcées par les appareils d’État, qui cherchent à domestiquer.

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Légitimité linguistique dans l’évolution du français au Canada

Critique du livre Méchante langue. La légitimité linguistique du français parlé au Québec, de Chantal Bouchard, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Nouvelles études québécoises », 2011, 171 p.

Par Caroline Mangerel, Montréal

Méchante langue, par Chantal Bouchard.

Cet ouvrage donne suite à un essai précédent de Chantal Bouchard : La langue et le nombril : une histoire sociolinguistique du Québec (Montréal, Fides, 2002) dans lequel l’auteure examinait le discours métalinguistique québécois de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950-1960. Elle concluait de cette étude que les Québécois ont au sujet de l’expression française au Québec une très mauvaise opinion, qui suit la courbe de l’image identitaire, reliée notamment à l’impuissance politique et au déclassement social.

Le présent ouvrage creuse les causes et les conséquences de cette relation complexe, relisant les événements, les contextes, les débats et les acteurs qui, depuis 1763, ont façonné ce rapport des Canadiens français à leur langue. Cette étude historique analyse les textes de grammairiens canadiens-français qui, vers la deuxième moitié du XIXe siècle, assistent et participent à ce rapport. Chantal Bouchard propose en outre une étude linguistique fouillée, notamment sur l’évolution de la prononciation telle qu’elle est abordée et débattue dans les ouvrages de l’époque, s’attardant sur la prononciation de chaque phonème et la position prise par chaque grammairien sur la question.

Entre 1763 et 1840, la langue française au Québec perd sa source directe d’influence par sa séparation d’avec la France. Une grande partie de la classe supérieure et éduquée quitte le territoire au moment du changement de régime, ce qui contribue sans doute à la prédominance de la langue populaire au détriment de la langue normative à partir de ce moment. L’écart entre les français du Canada et de la France vient en réalité surtout d’une évolution rapide en France, après la Révolution, évolution que les Français du continent américain, désormais dépourvus de relations suivies avec la mère-patrie et ayant de surcroît fort à faire avec l’influence anglaise, ont peine à suivre.

Méchante langue offre un tableau de l’évolution du français au Canada, autant dans son usage populaire que dans ses normes et aussi bien dans une perspective grammaticale que dans les détails de la phonologie répertoriés selon le milieu, la région et le corps de métier. Ces derniers sont dépeints à travers les ouvrages descriptifs et prescriptifs de penseurs de l’époque, tout particulièrement ceux qui prennent part à la polémique de 1842 entre Thomas Maguire et Jérôme Demers sur l’anglicisation du français au Canada et les « locutions vicieuses » (entre autres soucis) à éliminer. S’ils ne s’entendent véritablement que sur la nécessité de proscrire les anglicismes, les parties prenantes du débat de 1842 sont aussi généralement d’accord, à plusieurs exceptions près, sur l’importance de parler comme les Parisiens instruits. Cependant, il leur est justement difficile d’évaluer cette façon de parler – en particulier la prononciation – qu’ils veulent établir comme la norme, étant donné leur distance d’avec les salons parisiens. Articles, essais, grammaires et traités font l’objet d’une critique bien étayée soulignant notamment la réception suivant leur publication ainsi que les relations et débats entre les grammairiens, lexicologues et pédagogues les plus actifs de l’époque, notamment Michel Bibaud, Étienne Parent et Jean-Philippe Boucher-Belleville. Plusieurs références seront faites à la Société du parler français, fondée en 1902, et à ses fondateurs, notamment Jules-Paul Tardivel.

Le dernier chapitre consiste en une analyse linguistique reposant d’abord sur la prononciation, puis sur le vocabulaire. En plus d’un bon nombre de phonèmes à l’usage controversé pour les grammairiens de l’époque, certaines formulations et expressions populaires sont également analysées. De plus, une grande partie de ce chapitre est consacrée au vocabulaire : aux néologismes qui s’immiscent dans la langue au fil du temps, notamment les anglicismes, fortement critiqués par Maguire comme par tous les autres grammairiens, les archaïsmes et provincialismes (malgré que, gadelle, picote), mais aussi les emprunts aux langues amérindiennes, « en vertu du droit des Canadiens français de nommer des réalités nord-américaines qui leur sont exclusives » (p. 133). Maguire établit entre autres une liste de locutions vicieuses : se greiller, se revirer de bord et surtout l’infâme embarquer dans sa carriole. Ce chapitre permet de se faire une idée des préoccupations linguistiques de l’époque, dominées par une inquiétude provenant de sa distance d’avec la « mère-patrie » renforcée par l’absence de relations avec celle-ci, en plus d’un poids démographique de plus en plus faible face au Canada anglais. Il permet également d’entrevoir les contradictions qui existent dans l’imposition d’une norme linguistique au Canada français.

D’une écriture aussi loin du jargon qu’il est possible, le texte est en outre égayé par de nombreuses citations de Narcisse-Eutrope Dionne, auteur d’Une dispute grammaticale en 1842, Le V.G. Demers vs Le V.G. Maguire, Précédée de leur biographie (Québec, Typ. Laflamme & Proulx, 1912), qui illustre par de piquants échanges entre penseurs une étude d’une lecture par ailleurs très agréable. L’idée principale de cet ouvrage en est une de légitimité. Celle de la langue proprement dite, bien sûr, et sa remise en question par des générations successives de Canadiens français de plus en plus éloignés de la métropole. Sans pouvoir ni prestige, ils associent leur identité à la langue qu’ils parlent, décrite tantôt comme anglicisée, tantôt comme désuète, et même comme vicieuse. La question de la légitimité est d’ailleurs poussée plus loin, jusque dans l’idée de la culpabilité. Le grammairien Jules-Paul Tardivel soulignera en 1901 que les Canadiens français ne sont pas coupables d’avoir déformé leur langue. Cette recherche de culpabilité sous-tend les discours sur la langue et en particulier les débats sur les mérites comparés des locuteurs, en l’occurrence les Canadiens français qui, à la suite de leur défaite de 1763, vivent un purgatoire identitaire dont ils sont présumés coupables.

Si cette absolution est le début d’une acceptation qui se solidifiera tout au long du XXe siècle, la légitimité est néanmoins encore loin d’être atteinte. Avec son cortège d’aliénation et de sentiment de dépossession (p. 163), le débat continue, sous des formes diverses, jusqu’à aujourd’hui.

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Classé dans Caroline Mangerel

Contaminations – sur la poésie de Sébastien B Gagnon

Critique de Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, de Sébastien B Gagnon, Montréal, Éditions Rodrigol, 2012, 55 pages.

Par René Lemieux, Université du Québec à Montréal | aussi disponible en format pdf

Eh bien, je risquerai d’abord, avant de commencer, deux propositions. Elles paraîtront, elles aussi, incompossibles. Non seulement contradictoires en elles-mêmes, cette fois, mais contradictoires entre elles. […] 1. On ne parle jamais qu’une seule langue. 2. On ne parle jamais une seule langue.

Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre, 1996, p. 21.

La poésie a parfois des allures de quarantaine, comme si le poète avait voulu isoler la langue et la purifier afin d’en raffiner le sens. Un peu comme pour une scène de crime – mais l’écriture n’a-t-elle pas toujours quelque chose de la scène de crime? –, le poète en expert viendrait isoler les éléments du langage pour en immuniser quelque chose comme une idée. Pour continuer dans le médico-légal, il s’agirait de protéger et de préserver, mais aussi de confiner et de limiter l’accès au langage, et ce, afin de ne pas laisser cette scène qui se met au jour se faire contaminer – au risque d’entacher la preuve à présenter devant le Tribunal.

Un petit recueil de poésie vient d’être publié aux éditions Rodrigol, qui, je pense, apporte beaucoup à la langue française au Québec, à cause et malgré son titre, Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, qui déjà laisse le français contaminer l’anglais, et le poète francophone se faire contaminer par une autre langue. Magnifique du point de vue de la facture, le petit recueil prend la forme d’un passeport canadien sur lequel Sébastien B Gagnon aurait laissé sa marque, son tague. Ce palimpseste paralégal dit la possibilité d’écrire par-dessus le droit, mais aussi, comme le donne à penser le palimpseste, de revenir à des écritures antérieures négligées. Réécrire par-dessus le passeport – c’est-à-dire l’altérer, le rendre autre –, notons-le, met en péril le droit de passage (c’est bien ce que nous dit le Code criminel, §57.2-3), mais tout autant ouvre du même coup la possibilité du passage en dehors des normes et de la légalité imposées par le droit ou par le souverain.

Il s’agit de petits poèmes courts aux grandes ambitions. C’est moins que l’auteur a écrit en anglais, qu’il a laissé l’anglais le parasiter et, ce faisant, a lui-même parasité l’anglais, cette langue de l’Autre (ou de l’hôte, comme Jacques Derrida l’écrivait dans Le Monolinguisme de l’autre) : « hôte », mot unique au français – intraduisible – le préféré de George Steiner, car il désigne à la fois celui qui accueille et celui qui se fait accueillir. Là où le français excelle dans l’ambiguïté et la préciosité, ce qui n’échappe, oh! surtout pas! aux discours poétique ou philosophique, Gagnon y a préféré la plasticité et la malléabilité de la langue anglaise de laquelle il se met véritablement à l’épreuve de l’autotraduction et de l’exappropriation. Une opinion commune nous dit que le vrai polyglotte cesse de penser dans sa langue maternelle pour penser dans celle de l’autre, mais le lourd secret de la traduction dit autrement : l’affirmation de sa pensée passe toujours dans et par la langue de l’autre, dans l’épreuve de la traduction de l’autre, surtout quand il s’agit d’écrire dans la langue que l’on pense posséder. Car la langue ne nous appartient pas, on lui appartient : Gagnon passera certes par une langue seconde, mais ce sera pour lui affaire de découverte, celle du continent Langage qu’il explore au-delà des langues multiples.

Une langue secondaire, dans le jardon de la traductologie, on appelle ça une « langue B ». Ce même « B » qui fend en son milieu le nom (dit « propre ») de l’auteur, un B étrangement sans point, comme une initiale qui manquerait la marque de sa complétude. Ce nom « propre » se voit altéré, comme s’il avait déjà, dans le nom même de l’auteur, une volonté de se désapproprier de lui-même, en tout cas des déterminations supposées de (son lieu de) sa naissance. Un B qui vacille entre soit un deuxième prénom crypté ou un deuxième nom de famille, celle d’une lignée maternelle présumée (rien ne nous l’indique en tout cas). À l’universalité du nom propre public – de la langue et de la patrie, du masculin et du majoritaire, mais aussi du rituel, du mécanique, de l’ordre, du transcendantal et du hiérarchique –, le B – le secondaire, l’autre avec un petit a – inaugure des rapports nouveaux, pas nécessairement égalitaires, mais certes mineurs au sens à la fois du moins nombreux, de l’irresponsabilité du jeu de l’enfant, ou du souterrain (underground). Se traduire en langue B pour expériencer l’impropre, le marginal, l’inférieur, le subordonné, expériencer l’impropriété de la propriété/propreté de la langue française pure, et en cela, atteindre une pureté non de la langue mais du Langage, expériencer, finalement, de nouvelles forces immanentes afin d’agir dans ce monde-ci. Et c’est dans ces grands moments de cette tradition de la critique du négatif, de la culture de la joie, de la haine de l’intériorité, de l’extériorité des forces et des relations, et de la dénonciation du pouvoir (pour reprendre la formule bien connue de la lettre de Gilles Deleuze à Cressole), tradition à laquelle Gagnon contribue, que la poésie prend tout son sens, c’est-à-dire son sens politique : le poème devient projectile.

Alors qu’on en est – encore… – à un énième controverse sur la langue (bien parlée, évidemment) au Québec, Sébastien B Gagnon aura eu l’intelligence de construire un terrier dans le langage en-dehors des catégories planifiées des normes linguistiques et d’appréhender à bras-le-corps la langue de l’autre. Toutes ces controverses, ne l’oublions pas, sont minutieusement calculées, notamment par des journaux qui font fonds de la polémique : ces quotidiens qui servent de plate-forme convenue finissent toujours par poser les règles du débat, soit un français propre au Québec, soit le français standard propre à l’international franco-centré, et ce reste en tiers exclu appelé « joual », à défaut de lui trouver un nom plus propre.

La dernière querelle fut montée de toutes pièces par ce qu’on aura voulu voir et entendre comme le symptôme de la décadence du français en Amérique, l’arrivée d’un groupe de musique acadien sur la scène musicale québécoise, Radio Radio, dont le langage semble bien choquer les hautes sphères du Devoir. Qu’on veuille voir des qualités ou des défauts à ce groupe de musique n’est pas notre affaire, c’est la réaction à leur présence sur le sol québécois par les chantres des belles lettres qui est l’enjeu : voir avec Radio Radio un symptôme de quoi que ce soit doit devenir en soi un symptôme de quelque chose. L’affaire est entendue : on aime nos Acadiens sagouinisants, bien typiques et bien folklorique. La langue acadienne, dit le récit, fut jadis à son achèvement, à un moment donné bien précis, entre la Déportation et la création de l’Université de Moncton. Tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui suit ce moment fictionné de la langue qu’on voudrait mesure de toutes choses, est déchéance. Ce n’est rien savoir de la nature du langage qui est Continu. Les langues sont des plaques tectoniques qui s’entrechoquent, qui se chevauchent, ce sont des logiques qui apparaissent et qui disparaissent en formant des modes de vie originaux, mais aussi des guerres perpétuelles en chacun de nous : « Chu un million d’affaires/ Qui s’promènent pendant des millions d’années/ D’la poussière, de l’anti-matter/ Chu un catholique ensorcelé, » comme le chante Radio Radio.

Ces commentateurs de la langue française standardisée mènent l’attaque contre tout ce qui pourrait remettre en question leur autorité sur la langue, position qui, performativement, les oblige à juger de la langue des autres. Performativement, parce qu’ils ne vivent que de leur langue figée : toute tache à cette langue altérerait cette autorité qui n’est rien d’autre qu’un discours creux autogénérateur. Mais alors de quoi est-elle le nom, cette élite culturelle inutile qui crache sa méconnaissance du monde, rythmée par des polémiques qu’elle fabrique pour justifier sa présence? A-t-on simplement affaire là à la pureté obscène du Tribunal : les juges de la langue ne vivant que pour juger de la langue des autres, sans plus?

Alors que d’un côté on se soucie plus d’enfermer la langue pour la conserver telle qu’elle devrait se parler (c’est-à-dire telle que cette élite la parle), Gagnon a eu la bonne idée d’expérimenter le Langage et d’en faire, un moment seulement – car ce ne sont toujours que des moments brefs : des « déflagrations » –, un Erewhon. Pas du tout l’image utopique du no-where, mais l’autre de ce monde-ci : now-here, c’est-à-dire faire d’ici la tension entre l’ici et un ailleurs qu’ici. Voilà peut-être la réponse à ces moralisateurs du bien parlé : cesser de les nourrir en leur adressant toute parole et commencer à créer pour nous-mêmes des formes de vie nouvelles. Peut-être plus qu’une politique – ou peut-être une politique au-delà du politique – Gagnon offre un enseignement sur ce qu’il a perçu de l’autre côté de cette langue qu’on pense vulgairement être « la sienne », c’est faire de la parole un don à autrui – à soi, à eux, à nous : « If you ever speak one word/ of my language/ it is yours/ after all. »

 

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