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Trou de mémoire – le retour aux sources d’Hochelaga, terre des âmes

Dans l’expectative d’une rencontre avec François Girard, Georges Wahiakeron, Dominique Rankin et Jacques Newashish, le mardi 8 août 2017, dans le cadre du festival Présence autochtone.

Par René Lemieux, Montréal

François Girard nous a habitués au genre choral, notamment avec ses films Trente-deux films brefs sur Glenn Gould (1993) et Le Violon rouge (1998). Son dernier film bientôt à l’affiche, Hochelaga, terre des âmes, une commande des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, s’inscrit dans cette manière de concevoir un scénario, cette fois autour non pas d’un objet ou même d’une personne, mais d’un lieu, « Hochelaga ». Autour de ce lieu circulent des personnages généralement peu connus, sinon fictifs, qui se succéderont tour à tour dans un récit qui ne vise ni la progression historique vers une téléologie du sens, ni l’éparpillement incohérent se dissolvant dans l’absurde, mais peut-être un entre-deux, un mode de compréhension de l’Histoire qui s’institue dans une circularité signifiante.

Contrairement à une fresque historique traditionnelle qui soumettrait le passé au test de son utilité pour expliquer le présent, c’est ici le présent qui se déconstruit pour se démultiplier dans les strates de ces « petites » histoires peu connues qu’on ne se raconte pas toujours. Ces histoires ne sont pas linéaires : elles se constituent comme des retours en arrière sans finalité précise, comme une suite de détours achronologiques intelligemment juxtaposés. François Girard, avec un des protagonistes principaux du film, Batiste Asigny (joué par l’artiste Samian), fouille littéralement le trou de mémoire collectif qu’ont les Montréalais et le ramène à la surface. C’est un retour aux sources de Montréal, et ce, par-delà sa fondation officielle en 1642, notamment en donnant une très grande place aux peuples autochtones (des Iroquoiens du Saint-Laurent, ici représentés par des Mohawks-Kanien’kehá:ka, et des Algonquins-Anishinabeg). Fait peu commun dans le cinéma québécois, on pourra entendre abondamment les langues de ces peuples.

Si on me permet ce cliché carrollien, François Girard nous amène avec lui et ses découvertes au fond du terrier du lapin montréalais, et ce qui se met au jour, c’est également l’envers du miroir. Le miroir de quoi? Celui de notre propre subjectivité collective comprise comme une totalité uniforme et singulière : traverser le miroir, c’est ici faire l’expérience de cette multiplicité oubliée qu’on peine à prendre en compte socialement. On cesse de se voir soi-même sur la surface réfléchissante du miroir; on commence peut-être à réfléchir l’Autre. À travers cette épreuve se dévoile l’incystance du lieu[1], de la blessure ou de la marque – du trou de mémoire qu’il nous faudra bien un jour reconnaître.

À partir de ce film, je souhaiterais aborder trois axes de questions : d’abord, comment peut-on penser le rapport qu’entretient le cinéma à la vérité historique, ou à l’« authenticité »? Doit-on tout faire pour paraître véridique, et si c’est le cas, comme s’y prend-on? Ensuite, quels rapports entretient le cinéma avec les enjeux politiques actuels, tant du point de vue de son financement que de celui de la portée d’un projet politique implicite ou non que peut avoir un film? De quel cinéma politique ou de quelle politique du cinéma s’agit-il ici? Finalement, comment le cinéma, comme usage des représentations, peut-il aider ou non un objectif de réconciliation avec les Premiers Peuples.

 

Post-scriptum du surlendemain de la rencontre, 10 août 2017

On me permettra d’ajouter un post-scriptum à la suite de la rencontre, peut-être sous forme de recommandations. Bien que je sois sympathique aux visées réconciliatrices du réalisateur François Girard, je dois admettre que je vois également un danger potentiel à l’usage du terme « métissage » tel qu’on a pu l’entendre lors de la rencontre. Le métissage en soi n’est pas un problème, c’est plutôt certaines appropriations du concept qui peuvent être problématiques. L’une d’entre elles est, paradoxalement, la disparition de l’altérité qu’on pensait promouvoir[2]. Lors de la rencontre, Girard a mentionné à de nombreuses reprises l’écrivain John Ralston Saul, auteur du livre A Fair Country: Telling Truths About Canada (2008). Je n’ai pas lu ses livres, mais je peux penser qu’ils ont des objectifs fort louables. Toutefois, il arrive un temps où ce « métissage » que représente le Canada (c’est-à-dire, disons-le franchement, l’État canadien) servira à des fins peu honorables. J’étudie présentement en droit autochtone et, dans ce domaine, il me semble évident que l’usage d’un tel métissage devient un topos non pas pour reconnaître une altérité, mais pour continuer la dépossession des peuples autochtones : si l’État est métis, c’est qu’il possède à juste titre le droit d’être juge et partie des différends, en particulier ceux qui relèvent de l’usage du territoire. Le métissage peut ainsi devenir une désappropriation (y compris culturelle) par un autre nom[3].

Après la rencontre, une femme est venue me voir pour me demander si j’étais autochtone. J’ai répondu non. « Voilà! Un autre qui ne veut pas l’admettre! » Elle s’est alors mise à raconter une histoire – je dois dire que c’est la première fois où ça allait aussi loin. Il n’y a jamais eu de Français dans la vallée du Saint-Laurent, me dit-elle, les Français se sont installés au Cap-Breton (aujourd’hui en Nouvelle-Écosse). Dans la vallée, il n’y avait que des « Indiens » et quelques prêtres français. Qu’est-il arrivé? « Ils nous ont rebaptisés avec des noms français et nous ont appris la langue, c’est tout. » Puis elle s’est mise à m’expliquer une théorie sur la forme des nez au Québec. « Regarde Paul Piché! Un pur Mohawk! » Déjà là, on remarque un glissement : on passe du métissage à la pureté, de la culture autochtone au phénotype « indien » (la forme du nez, mais aussi la grosseur des pommettes – on l’entend beaucoup aussi –, la couleur des cheveux, de la peau; bref, les pires clichés racistes et coloniaux). Il faudra qu’on m’explique à quoi est censé ressembler un Mohawk et comment Paul Piché recouvre l’image qu’on en a. La conclusion de la dame faisait froid dans le dos : « Regarde autour de toi, y’en n’a pas d’Indiens, c’est nous les Indiens! »[4] Mais plus important encore, ce qui disparaît avec ces « Indiens » qu’on ne sait plus reconnaître, c’est la culture, les ordres juridiques et politiques autochtones et leur droit à l’autodétermination. C’est un pas que ne franchit pas Girard, heureusement, mais voilà quand même le zeitgeist dans lequel est plongé le Québec, et il faut pouvoir y répondre.

Il est fort louable de s’intéresser à la culture autochtone, de la faire connaître, et peut-être même de montrer à quel point elle a eu un impact sur la nôtre. Mais il y a là aussi un risque, celle de la faire disparaître par l’entremise de cette même promotion. J’ai peut-être tort, mais il me semble qu’il y a une ligne à ne pas franchir. Cette ligne est très mince, je l’admets : c’est la ligne qui se situe entre notre culture et les leurs. Je le conçois très bien, cette posture est fort problématique, et quasiment impossible à tenir – elle est certainement appelée à changer. Si d’un côté, on pense qu’il y a une incommensurabilité entre nos deux cultures, une incompatibilité peut-être, n’est-ce pas faire le jeu de l’État colonial et ses politiques « civilisatrices »? Mais dans l’autre cas, subsumer la différence dans un métissage peut aussi être repris et mis à profit par l’État qui devient le seul acteur légitime au détriment des singularités politiques et juridiques. Dans les deux cas, l’État et ses représentations sont problématiques – bien évidemment. Un catch 22, une aporie – mais personne n’a dit que la décolonisation allait être facile.

On pourrait imaginer un test pour les productions culturelles : ce qu’on écrit ou ce qu’on produit vient-il contribuer au mythe du « vanishing Indian », de l’« Indien » qui disparaît? Girard passe le test, je pense : l’histoire qu’il raconte crée une circularité où les 750 ans d’histoire nous obligent à réfléchir à la place des Autochtones aujourd’hui (et pas « autrefois », comme tant d’autres œuvres les situent). Mais je continue de me questionner – et de m’inquiéter – sur l’usage de la notion de métissage au Québec qui, trop souvent, sert des intérêts qui ne sont pas ceux des peuples autochtones.


Note

[1] Sur le concept d’incystance que je reprends de Simon Labrecque, voir son texte « Remarques sur le concept d’incystence : un cas d’auto-traduction », Trahir, mai 2014. L’élaboration de ce concept fait suite à sa traduction de Reza Negarestani et de son jeu sur « ( )hole », le trou et l’absence du tout (absence du « w » pour « whole »).

[2] J’en parle dans ma critique du documentaire L’empreinte : « Tout est à refaire – critique de L’empreinte », Trahir, septembre 2015.

[3] Je recommande fortement la lecture du livre Indigenous Writes: A Guide to First Nations, Métis & Inuit Issues in Canada de Chelsea Vowel (Winnipeg, Highwater Press, 2016). Sur la question métisse, voir le chapitre 4; sur la question de l’appropriation culturelle, voir le chapitre 9.

[4] C’est aussi ce qu’énonce Serge Bouchard dans L’empreinte, voir ma critique.

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Les langages de la colonisation: quelques éléments de réflexion sur le régime linguistique subalterne en Amérique du Nord

Par Dalie Giroux, Université d’Ottawa | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Les lieux de la colonisation sont marqués et habités à la fois par un régime linguistique dominant, le langage ou les langages des colonisateurs, et par un régime linguistique subalterne, le langage ou les langages des colonisés. Les traductrices et les traducteurs en contexte colonial, en particulier si elles et ils s’intéressent aux productions langagières autochtones (aux arts comme aux sciences), s’activent à la limite de ces régimes en tentant d’assurer la traductibilité de l’un dans l’autre, en cherchant à faire passer des éléments d’un régime linguistique à l’autre, ou en rendant des échanges possibles au sein d’un même régime. J’entends montrer que ces pratiques peuvent être décolonisatrices. Pour ce faire, je présenterai d’abord un panorama des relations entre le régime linguistique dominant et le régime linguistique subalterne en Amérique du Nord. Je proposerai ensuite un programme de recherche prenant pour objet les conséquences de cette configuration singulière sur la traduction des langues autochtones, en relation avec la situation du français américain. Dans un troisième et dernier temps, j’offrirai des pistes de réflexion quant à la mise en œuvre de ce programme à partir de cas concrets.

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L’autre et le non-soi, ou Le kadlounisme obligé

Par Jean Morisset, Université du Québec à Montréal | cet article est disponible en format pdf

Avant-propos de la rédaction

Le texte a d’abord été publié dans les pages 12 et 13 du magazine transculturel Vice Versa, à Montréal (volume 2, numéro 4 : juin/juillet 1985).

Nous avons conservé la plupart du temps le texte original que M. Morisset nous avait fait parvenir, mais avons ajouté les intertitres qui proviennent de la revue Vice Versa. La présente version a été revue et corrigée par l’auteur.

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Les difficultés dans la traduction des langues autochtones dans un contexte toponymique: le cas des Abénakis

Par Philippe Charland, Université du Québec à Montréal | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article porte sur les difficultés inhérentes à la recherche en toponymie autochtone. Sujet hautement politique s’il en est, la toponymie relève du discours identitaire d’une nation et le fait que les autorités gouvernementales, à travers différentes instances, aient pris en charge ce domaine a entraîné son lot de problèmes, mais aussi quelques tentatives de sauvegarde. En prenant l’exemple d’un projet de collecte des toponymes abénakis, une nation autochtone au Québec, il nous a été possible de constater que trois axes majeurs doivent d’abord être étudiés : 1) la localisation géographique de la nation à l’étude; 2) les aspects reliés à la langue, par l’intermédiaire des locuteurs, par exemple, ou la connaissance suffisante de la langue; 3) les sources disponibles (dictionnaires, répertoires, etc.) sur le sujet. Finalement, il importe avant tout de ne pas se fier aveuglément sur les travaux déjà effectués, les mêmes erreurs ayant souvent tendance à se répéter.

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Cree-English/French Bilingual Dictionaries: an analysis of peritextual elements

By Marie-France Baveye, Université de Montréal | this article is available in pdf

Abstract

This study analyzes the active players and influences involved in the production of contemporary Canadian bilingual dictionaries between the endangered Native American Cree language and a colonial language (either French or English). The corpus, consisting of 10 dictionaries published after 1990, was analyzed with a focus on funding sources, coordinating bodies, and editorial decisions (including dialect, language used in explicative material, cited motivations/purposes of the project, use of SRO or syllabic Cree, etc.). Although the initial hypothesis of this study was that the dictionaries would be divided with little overlap between general Canadian-government and Cree-community initiatives, thereby mirroring a history of detrimental governmental interventions and underfinanced First Nations-centric projects, the corpus and analysis presented here indicate that cooperation between Cree organizations, governmental bodies, and universities was a fundamental aspect of each project. Colonial-language dominance in explicative material and surprisingly strong Christian religious influences are also observed consistently throughout the corpus. Nevertheless, the purposes cited for the creation of these dictionaries can be grouped into 5 distinct categories, all of which indicate that these cooperative projects, though influenced from many directions, focus unanimously on supporting and valorizing the Cree community, culture and language.

 

Résumé

Cette étude analyse les principaux acteurs et influences impliqués dans la production de dictionnaires bilingues au Canada, entre le cri, une langue autochtone menacée, et une langue coloniale (soit le français ou l’anglais). Le corpus de dix dictionnaires publiés après 1990 fut analysé en mettant l’accent sur les sources de financement, les organismes de coordination et les décisions éditoriales (dont le dialecte, les langues utilisées pour les péritextes, les motivations/objectifs du projet, l’utilisation du cri syllabique ou l’orthographe romaine, etc.). Bien que l’hypothèse initiale de cette étude était que les dictionnaires seraient divisés avec peu de chevauchement entre les initiatives générales du gouvernement canadien et les initiatives de communautés cries, reflétant ainsi une histoire néfaste d’interventions gouvernementales et de projets autochtones sous-financés, le corpus et l’analyse indiquent que la coopération entre les organisations cries, les organismes gouvernementaux et les universités était une caractéristique essentielle de chaque projet. La dominance de langues coloniales dans les péritextes et les influences chrétiennes d’ampleur surprenante furent aussi observées de façon uniforme dans le corpus. Cependant, les objectifs cités pour la création de ces dictionnaires peuvent être répartis en cinq groupes, tous indiquant que ces projets coopératifs, bien que leurs influences soient diverses, centrent unanimement leurs efforts sur l’appui et la valorisation de la communauté, la culture et la langue crie.

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Indigenous Identity Terminology in Canada

By Kelly Oliel, Concordia University | this article is available in pdf

Abstract

In this article, an attempt is made to trace the use of Indigenous identity terminology in Canada, from the fifteenth century, when Europeans first made contact with Indigenous groups, until present day. The purpose is to provide insight into whether socially dominant outgroups continue to define such terminology (as they did during conquest and colonization) or if Indigenous groups have been able to exert some control over how they are being identified by others. Definitions and backgrounds of English general terms for Indigenous identity that are used in Canada are provided, using sources such as documents produced by the Canadian government, material from Indigenous Studies scholars, and testimony from members representing Indigenous groups. The differences between the use of identity terms in the legal system, in historical contexts, and in other governmental or social contexts is explored, as well as the way in which general terms are used by Indigenous groups for their own purposes. Finally, several examples of the rejection of some of the terms by Indigenous groups and their justifications for such rejections will be analyzed.

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Penser les langues autochtones avec les outils méthodologiques de Pierre Bourdieu

Par Anne-Marie Rivard, Université Concordia | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Les langues autochtones sont couramment évoquées au moyen de termes empruntés à la biologie et à l’écologie. Cependant, l’usage d’une telle métaphore pose problème, notamment en raison des a priori qu’elle admet d’emblée, principalement la notion d’« évolution ». Une alternative viable à la métaphore biologique devrait pouvoir s’imposer et, à cette fin, nous proposons l’utilisation des concepts mis de l’avant par le sociologue français Pierre Bourdieu. Les outils méthodologiques bourdieusiens évoquent explicitement les relations de pouvoir inhérentes à la question des langues autochtones, notamment au moyen du concept d’« économie de la langue ». De plus, la sociologie réflexive de Bourdieu vise à favoriser un rapprochement entre la théorie et l’empirisme, entre l’observateur et l’observé. Une telle manière d’aborder le sujet et de nommer les choses peut potentiellement autoriser les locuteurs autochtones à passer outre, ou du moins à nuancer, les dichotomies qui prévalent dans le champ.

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