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Le procès de l’absence

Par Alexandra Croze | texte publié sur la page Facebook de l’auteure

Mercredi soir [15 avril 2015], un jeune se fait arrêter à l’UQAM. Ce sont des agents de sécurité de l’université qui l’ont interpelé et une dizaine de flics qui seraient venus le chercher. Il y avait une réunion, deux camarades sont sortis fumer une clope, mais celui-là ne reviendra pas. Et il ne reviendra pas de sitôt.

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Un juge avec un bâton.

Vendredi après–midi [17 avril], après une longue plaidoirie grotesque sur la question de sa remise en liberté, le juge en est venu à la décision de le garder en détention jusqu’au procès. On a d’abord jugé que sa mère ne serait pas en mesure d’encadrer quelconques conditions de sursit à la maison pour son fils de 20 quelques années, sans antécédents judiciaires, de par sa seule condition d’être femme célibataire? Ensuite, c’est d’opinion publique dont il a été question. Ce serait, selon ses dires, toute la confiance de la population du Québec envers le système de justice qui pèserait sur le dos de mon ami. Son cas à lui seul, dans les circonstances, toujours selon le juge, permettrait de calmer le jeu. Quant à la couronne, la procureure a manifesté son intention de demander l’emprisonnement.

L’arrestation ainsi que la détention préventive de notre camarade est arbitraire, ses accusations sont criminelles, mais le procès est politique. La confection d’une opinion publique par les médias de masse tout comme les lois spéciales comme les injonctions tant invoquées par le juge sont de vraies armes du pouvoir qui servent à maintenir le statu quo et écraser la légitimité de nos moyens d’action. En fait, selon le juge, ce procès est la suite normale des choses depuis le lancement de cette grève étudiante de 2015, après le déferlement des arrestations de masse, des blessé-es, du profilage, des injonctions, de la résistance, maintenant vient le tour de la première tête de serpent coupée. Et il a pris le soin de bien nous mettre en garde, nous autres dans la salle, les autres prolos qui devraient se sentir chanceux de ne pas être au banc des accusés ce jour-là, que tout devrait rentrer dans l’ordre maintenant, grâce à ce jugement de refus de remise en liberté, grâce à la détention carcérale de mon pot. What the fuck!?

Plusieurs camarades sont venus offrir leur support à l’étudiant accusé. C’est bien. Mais j’ai bien l’impression qu’il nous faudra faire beaucoup plus. J’insiste sur le fait qu’on est déjà «chanceux» d’avoir eu vent de son arrestation rapidement, car s’il n’y avait pas eu une autre personne à ses côtés, notre ami se serait fait arrêté sans le moindre bruit. La personne en question, accablée de plus d’une dizaine de chefs d’accusation, aurait pu être n’importe qui. Ça aurait pu être n’importe quel étudiant-e de l’UQAM – ou pas – ayant pris part à cette grève, tentant de faire respecter les mandats de grève. Je ne le dirai jamais assez, notre légitimité à combattre ce système, seul-es nous-même pouvons nous l’accorder. C’est bien un délit d’opinion politique qui est réprimé ici et tous les jours sur nos lignes de piquetage, c’est parce qu’on croit en la légitimité de notre grève et de nos moyens d’action politique qu’on nous matraque, qu’on nous dénigre toute voix, que les médias nous traînent dans la boue, qu’on nous emprisonne, qu’on nous oublie, qu’on nous trahit. La détention de l’étudiant – appelons-le absent – a été imposé pour des raisons purement politiques, sans vrai rapport avec une infraction quelle qu’elle soit, sans quoi nous serions des centaines de plus derrière les barreaux actuellement.

La couronne n’a pas hésité à recourir aux termes galvaudés par les médias de masse sur le thème, l’accusé parce qu’il est étudiant gréviste se fait amalgamer à un «leader», «un protagoniste» des «groupuscules masqués» dont on connait bien la «violence et l’intimidation» groupuscules comme ceux de «l’AFESH» et «la défirme» (comprendre la déferle) dont les membres sont des types «extremix» (sic) et «anarchiques» (sic).

Encore une fois, le droit individuel prime sur le droit collectif. Le juge n’est pas le seul agent partial dans cette triste histoire, nos universités et les scabs en recourant aux armes du pouvoir politique comme la cour, la police, affirment ne plus reconnaître les instances d’assemblées démocratiques et, en évinçant tout débat politique au sein de leur communauté, nos universités partent une fois de plus sur une dérive autoritaire.

En attendant, nous sommes absents.

En 2012, dans le temps des injonctions, il y a eu le procès de GND, qui a fait rallumer une brèche. Aujourd’hui on s’attaque à une personne quelconque, sans crédibilité médiatique, voire même sans capital militant, jugeant que son audace est trop contagieuse parmi les poches de résistance… serons-nous digne d’une telle réputation?

On nous dit qu’il faut que ça cesse. C’est le moment de faire entendre la petite voix dans nos cœurs qui rétorque à la raison : essayons!

Plusieurs d’entre nous criaient récemment «an injury to one is an injury to all», faisons en sorte que ça compte.

D’autres textes de soutien à l’étudiant sont disponibles sur le blog « Groupe de soutien ».

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L’Université de la société

Par Gilles Gagné, professeur titulaire au Département de sociologie, Université Laval

Le directeur du département de sociologie a écrit un papier d’opinion [MàJ : ce texte, légèrement raccourci, a également été publié ce matin dans Le Devoir – NdÉ, 10 avril 2015] où il associe les étudiants qui font la grève à des preneurs d’otage, une vue qui est en parfaite conformité avec l’air du temps, jusque dans les métaphores qu’elle utilise. Notre collègue professe une doctrine sociologique selon laquelle il faut interpréter les « comportements » collectifs sur une base individualiste, une doctrine elle aussi en accord avec le bon sens régnant. Cela vous donne des preneurs d’otage dopés à l’idéologie du grand soir (comme le constate la science en toute objectivité) qui s’en prennent à une victime innocente, l’Institution universitaire, elle-même une sorte d’immaculée conception issue de la célèbre paire de clichés que forment Humboldt et Newman. Mon directeur, en somme, est allé plus loin que mon ex-doyen dans le refus d’être identifié à ses étudiants et, dans une ville où la droite radiophonique en haillons fait et défait les maires et les députés, il a voulu faire avancer la cause de la science et accroître son audience en montrant qu’elle pouvait, à l’occasion et en toute bonne conscience, hurler avec les loups.

Je ne suis pas convaincu que mon directeur a mieux réussi que mon ex-doyen à faire valoir l’utilité de la vraie science aux yeux des idiots qui servent d’escortes à l’austérité néolibérale et qui voient dans la guerre de tous contre tous des chances d’avancement social. Les apostats qui, comme mes deux collègues, demandent leur entrée dans les poubelles de l’opinion dominante y sont accueillis avec des sarcasmes qui leur échappent et, finalement, tournés en ridicules; on ne s’improvise pas combattant de la révolution néolibérale.

Mais revenons aux prises d’otages.

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En rachâchant, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1982).

Ceux et celles qui fréquentent l’université à titre d’étudiants se préparent à assumer dans la société de demain la fonction du « jugement ». Nous demandons en effet aux personnes qui ont l’occasion et le désir de persévérer sur les bancs pendant plus de vingt ans de jouer dans la société l’un ou l’autre des rôles, toujours plus nombreux mais toujours menacés, où il faut avoir longuement cultivé la capacité de faire des distinctions et de poser des jugements pour contribuer utilement à la vie collective. L’université sert à intégrer ses membres aux nombreux métiers, arts, sciences, professions ou disciplines qu’elle abrite, et cela afin de leur rendre accessible les gigantesques accumulations d’expériences qui font les cultures et les civilisations. Il faut des milliers d’années pour inventer les mathématiques ou la ferblanterie et c’est une bonne chose qu’il ne soit pas nécessaire de recommencer à zéro à chaque génération. Grâce à leur formation, les étudiants d’aujourd’hui pourront demain juger de la manière de faire un pont solide ou des précautions qu’il faut prendre pour orienter les enfants de la maternelle vers les sentiers de la liberté. Ils auront la charge de ce qui est beau, droit, solide, économique, durable, vrai, valable, sain, sensible, ouvert, respectueux, libre, juste ou utile. Dans toutes leurs multiples fonctions – culturelles, politiques, économiques ou pédagogiques – ils devront constamment revenir puiser dans leur longue formation (et dans le « collège invisible » dont cette formation les aura fait membres) l’inspiration nécessaire à leur effort d’améliorer au quotidien, par leurs actions et leurs décisions, la société dont ils se seront portés responsables. Les diverses « humanités » historiques dont est fait l’Univers humain sont autant de longues accumulations de savoirs, de tours de main et de codifications de la sensibilité; et c’est l’existence même de ces humanités qui se trouve dans la manière dont chacune se reproduit, se critique et s’accroît. Plus que la main d’œuvre que Harper fait venir des pays pauvres pour être domestiques chez les riches, plus que les capitaux dont il faudrait baiser les pieds comme si nous étions des cafards, plus que la transformation de toutes choses en ressources, c’est la préparation que se donnent ceux qui prendront en charge la suite du monde qui est le lieu vivant de la persistance dans l’être de notre humanité. L’université, en somme, est l’un des grands incubateurs de la société, le lieu où ce qui vit s’empare du passé avant qu’il ne meure et le jette en avant pour y prendre appui.

Pour le professeur Langlois, les choses sont plus compliquées. L’institution universitaire est une sorte de vapeur descendue du ciel pour le plus grand bonheur de la recherche subventionnée, des chaires de recherche, des savants et, donc, de la science et de la vérité. Les étudiants qui y sont admis (« en masse » dit-il), y sont des utilisateurs de passage venus chercher une « formation complète » (?) pour accéder à la consommation (de masse). Quand ils font la grève, ces passagers se trouvent à prendre la science en otage au nom de leurs intérêts ou au nom de leurs objectifs idéologiques. Pour mon collègue, les étudiants ne sont nulle part chez eux dans la société et ils doivent accepter leur radicale aliénation temporaire : en tant qu’adultes, ils ne sont plus dans la simple appartenance à la famille de leurs parents et en tant qu’étudiants ils ne sont pas encore de véritables membres de la société. On les formate, on les forme, on les éduque, on les instruits, on les invite à développer des compétences et, bref, on les enjoint à se fabriquer de l’employabilité; on leur explique que l’économie a grand besoin d’eux et qu’ils doivent être innovateurs car il y aura beaucoup de vieux alors que les vaches grasses ont toutes été passées à la marmite. Et en passant, leur dit-on avec une tendresse toute paternelle, remerciez ceux qui vous autorisent à passer par l’Université et profitez bien des années pendant lesquelles le gouvernement prend en charge les intérêts de vos dettes.

Mais, Ô horreur! Voilà que ceux et celles qui sont l’économie de demain, la technique de demain, le système de demain, les pensions de demain, les soins à domicile de demain, le tofu de demain, la pub de demain, bref le savoir, la compétence, la main d’œuvre et les taxes de demain, entreprennent de dire leur avis sur la société qu’on leur fabrique et à laquelle on veut les assujettir par avance; voilà que les étudiants commencent à penser avant que la fabrication de leur tête ne soit complètement terminée; voilà que les citoyens de l’avenir se prononcent sur l’avenir des citoyens; voilà que les étudiants font la grève dans l’incubateur de la société parce qu’ils veulent avoir une influence sur la société qui s’y fabrique (et qui sera « la leur »); que dit alors le professeur Langlois? Il dit que ce sont des terroristes qui prennent l’université en otage pour des motifs qui n’ont rien à voir avec elle!

Quelle vision fantastique! L’Université a été en Occident une institution vouée à la préparation de l’avenir et, donc, à la transmission et à l’accroissement de la connaissance, elle-même comprise comme base du discernement normatif. Elle a été l’affaire des professions, c’est-à-dire de ceux qui se destinent au service du public et qui se rendent dignes de confiance en « professant » leur adhésion aux normes qui encadrent l’exercice de leur métier et qui fondent les jugements de pertinence qu’exige toute « application » concrète. L’Université est une institution qui n’appartient en principe ni aux parents (n’en déplaise à mon doyen), ni aux fonctionnaires, ni aux soldats, ni aux exécutants, ni aux entrepreneurs, ni aux employés, ni aux clients; l’université est essentiellement la condition d’existence des étudiants, la modalité selon laquelle cette catégorie sociale s’est présentée sur la scène de l’histoire occidentale pour accompagner réflexivement la production de la société par la société elle-même. En tant qu’incarnation subjective de la production sociale des membres (et des structures) de la société, la gente estudiantine a toujours formé une catégorie sociale turbulente, prompte à identifier son sort et ses aspirations à ceux de la société dans son ensemble. Justement parce que l’Université a été, dès son origine, une fonction du collectif et que les étudiants ont vécu leur propre formation comme la réponse à un appel au service du peuple (la fonction démiurgique), ils ont compris que ce projet de culture reposait sur leur adhésion subjective et sur leur consentement et ils ont, à répétition dans l’histoire, refusé ce consentement. Les étudiants universitaires ont inventé la grève (comme les soldats avant eux avaient inventé la mutinerie) parce qu’ils ont été mis en position de se prononcer sur le bien commun dans le cadre même de leur formation, c’est-à-dire dans le cadre de la pratique d’un savoir dont le progrès et l’utilité repose sur l’examen critique. Pour toutes ces raisons, je suis loin de considérer qu’une grève étudiante qui porte sur l’avenir de la société dénature l’université : les étudiants sont chez eux à l’Université et ils assument les responsabilités qui sont les leurs quand ils débattent de l’orientation de la société pour prendre la mesure réelle de ce qui les unit et de ce qui les divisent.

Mon collègue prétend finalement que les professeurs d’université peuvent, eux, légitimement faire la grève pour améliorer leurs conditions parce que ces grèves n’appartiennent pas à l’institution universitaire mais plutôt à l’organisation que dirige le Conseil d’administration. C’est là une distinction sociologique qui sert si bien l’opinion de son auteur qu’elle a toutes les apparences d’une pirouette. Quoi qu’il en soit de ce dédoublement de la personnalité universitaire, je dois avouer que je me trouve, sur ce point aussi, aux antipodes de la sagesse de mon directeur. Je trouve en effet que des professeurs qui feraient la grève strictement en vue d’accroître leur salaire, par exemple, ne seraient pas loin de prendre l’université en otage, comme il le dit. Les professeurs ont la responsabilité de défendre la liberté de la réflexion, de l’enseignement et de la recherche et une mobilisation syndicale, aussi légale et bien organisée qu’on le voudra, qui sacrifierait l’indépendance de l’université à de meilleures conditions salariales pour les professeurs (ou pour ses dirigeants) aurait au centuple tous les défauts que le directeur reproche à la mobilisation étudiante.

L’action collective des étudiants était jadis agitation, hier boycott, aujourd’hui prise d’otage; il y a de l’escalade. J’ai peur qu’il ne faille bientôt prendre position sur l’inexistence légale du corps social formé par les étudiants et, partant, sur le non-droit des universitaires de procéder à l’examen critique des vérités courantes. Sur ce point, la leçon du ministre annonce mal.

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Élections municipales au Québec: un choix éclairé est-il vraiment possible?

Par Frédéric Mercure-Jolette et Benoît Morissette | Université de Montréal

Depuis le début de la campagne électorale municipale, les citoyens québécois voient à la télévision et sur la Toile des publicités qui les incitent à voter le trois novembre prochain. Ces messages, produits par le Directeur général des élections du Québec et Élection Montréal, suggèrent qu’à l’ère des médias sociaux, les individus expriment leurs opinions sur tous les sujets imaginables. Il serait alors logique qu’ils se prononcent lors du prochain scrutin. De plus, rappelant la faible participation lors du dernier exercice électoral, qui s’élevait à seulement 39%, ils avancent que les électeurs montréalais semblent se contenter de peu en matière de démocratie municipale.

Ces publicités, et plus généralement les discours qui encouragent la participation électorale, sous-entendent que les raisons motivant les citoyens à voter s’imposent d’elles-mêmes en démocratie. Devant la faible participation des citoyens à la vie politique locale, une question nous apparaît essentielle : l’électeur moyen se sent-il habilité à élire son maire et ses conseillers municipaux ? Croit-il qu’il pourra faire un choix éclairé ? Autrement dit, possède-t-il les connaissances minimales des postes à combler et des candidats qui aspirent à les occuper ?

Il est surprenant, voire inquiétant, de constater que les personnes qui éliront le prochain conseil municipal de Montréal, dont le budget s’élève à près de cinq milliards de dollars, ne connaissent pratiquement rien des fonctions d’un maire ou d’un conseiller. Comme l’ont expliqué les politologues Laurence Bherer et Sandra Breux[1], à part quelques journalistes et les élus, rares sont les gens qui comprennent le fonctionnement précis des institutions municipales. En effet, les activités des gouvernements locaux sont peu couvertes par les médias, ne suscitent des formes de participation publique et de militantisme que sur une base exceptionnelle et ne font l’objet que d’un nombre restreint de recherches académiques. Plus important encore, les rouages de la vie politique locale ne sont à peu près pas enseignés dans le parcours scolaire des élèves québécois.

Qu’exige-t-on de l’électeur dans ces circonstances ? Qu’il apprenne « sur le tas » ? Qu’il soit un autodidacte politique ? Ces solutions improvisées entraînent des conséquences importantes. Plusieurs études démontrent que ce manque d’information favorise à la fois le désintérêt et le phénomène de la prime au sortant : les taux de réélection des candidats sortants aux élections municipales s’élèvent en moyenne à 80%.

Dans les petites villes de moins de 5000 habitants, où le citoyen élit le maire et tous les conseillers, celui-ci peut voter jusqu’à sept fois sur un même bulletin de vote. Cependant, comme plusieurs candidats sont élus par acclamation, sa tâche est simplifiée. Dans ces communautés, l’électeur a de fortes chances de connaître personnellement un ou plusieurs des candidats grâce aux rapports de proximité. La situation est bien différente dans les plus grandes villes. La distance entre les élus et les habitants est beaucoup plus importante. L’électeur a donc beaucoup moins de chance de connaître un candidat en personne. Sur quoi doit-il alors se baser ? Sur la réputation, la popularité, l’image ? Comment peut-il s’informer sur les positions qu’un candidat a défendues par le passé et celles qu’il défend aujourd’hui ? C’est ici que les partis politiques municipaux peuvent être utiles. Ils permettent d’associer une politique publique à une bannière partisane précise et un candidat à une vision globale de la ville. La lutte entre partis rend donc les conjonctures politiques plus « lisibles ». De plus, les partis peuvent constituer une plateforme qui favorise l’échange d’information entre l’électeur et les candidats.

Outre ces enjeux structurels, il existe une autre piste qui n’est que peu explorée selon nous : l’éducation à la citoyenneté. Par exemple, nous pensons que le Directeur général des élections du Québec et Élection Montréal doivent participer davantage à la formation des citoyens. Actuellement, ces organismes ne se contentent que de diffuser des publicités, certes attrayantes et joliment illustrées, mais qui ne contiennent que peu d’information au sujet des postes à combler. Il apparaît ainsi plus important de savoir comment voter que de savoir pourquoi voter.

Pour faire de l’élection municipale l’occasion d’un débat public plutôt qu’un concours de popularité, nous croyons que la société québécoise doit consacrer davantage de ressources à l’éducation civique des citoyens. L’État québécois, par l’intermédiaire de son ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, et du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Organisation du territoire, doit sensibiliser, sans infantiliser, les citoyens aux différents aspects de la vie politique municipale. Ces organisations doivent minimalement leur expliquer la structure de gouvernance locale et régionale, de même que le rôle que les élus sont appelés à y jouer.

En somme, il est important de réfléchir à l’éducation que reçoivent les citoyens qui iront aux urnes lors des élections municipales à venir. Nous pensons que les moyens mis en place afin de lutter contre la corruption seront inefficaces s’ils ne sont pas accompagnés d’initiatives qui favorisent la participation publique. Plusieurs informations concernant les différents scandales récents n’étaient pas cachées. Un travail journalistique a toutefois été nécessaire afin qu’elles soient portées à l’attention du public. Comme il apparaît manifeste que les citoyens québécois ne se sont pas habitués à se soucier de la politique locale, leurs élus municipaux ne se sentent pas contraints de gouverner dans l’intérêt du public. Ainsi, un ou des cours de participation politique – expliquant le fonctionnement et le rôle de la Chambre des communes et de l’Assemblée nationale, mais aussi des conseils de ville, d’organisme comme le BAPE, l’OCPM, ou encore des syndicats ou des conseils d’administration – dans le parcours scolaire obligatoire nous semblent non seulement souhaitables, mais nécessaires.


[1] Voir Sandra Breux et Laurence Bherer, Les élections municipales au Québec : enjeux et perspectives, PUL, 2001.

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Classé dans Benoît Morissette, Frédéric Mercure-Jolette

Gastropolitique du colonialisme

Par Jean François Bissonnette, Londres

C’est une tradition solidement ancrée, en ce temps-ci de l’année, que de se bourrer la face en famille. Modalité commensale de ce que Marcel Mauss appelait l’« expression obligatoire des sentiments », cet empiffrage collectif est censé nous rappeler à nos filiations généalogiques, et nous rendre le goût du vivre ensemble. Appelons cela, si l’on veut bien, une gastropolitique des alliances familiales, qui se nourrit à l’imaginaire de notre enracinement dans le terroir, à la froidure des « quelques arpents de neige » défrichés par nos vaillants ancêtres, les colons.

Or, cette année, entre deux rots bien sentis et satisfaits, certains de nos concitoyens ont peut-être été témoins d’une action gastropolitique dont le contraste avec la forme gargantuesque, dépensière et foncièrement passive qui les alourdit et les tient occupés ne saurait être plus frappant. Depuis le 11 décembre, en effet, à deux pas du parlement fédéral, la chef crie Theresa Spence soutient une grève de la faim.

Ici encore, l’alimentation, ou dans ce cas, la privation volontaire de nourriture, renvoie à une certaine idée du territoire. Dans sa négativité, le geste de la chef Spence témoigne cependant d’un imaginaire spatial renversé, marqué par la blessure de la dépossession. Cette grève de la faim n’est pas que le reflet douloureux de nos ripailles festives. Elle manifeste aussi le rapport de forces sur lequel se fonde notre manière d’habiter le pays, qui s’exerce, depuis des siècles, au détriment de ses premiers occupants.

Dans la souffrance de sa chair affamée, la chef Spence exprime celle des Premières Nations, toujours soumises au joug d’un colonialisme qui ne s’avoue même pas, et qui les broie corps et âmes. Dans sa détermination à endurer la faim, elle rend tangible également la résilience des peuples autochtones, trop souvent « invisibles », comme les qualifiait Richard Desjardins, et qui refusent pourtant de disparaître. La chef Spence incorpore ainsi une volonté qui transcende largement sa personne. Elle fait de son corps privé, évidé, la caisse de résonnance d’un cri qui retentit d’un océan à l’autre : Idle no more!, slogan intraduisible qui évoque à la fois une résistance et une mise en mouvement.

Ce mouvement prend prétexte de certaines dispositions du plus récent fourre-tout législatif concocté par le gouvernement conservateur, qui attentent à la protection du territoire et des milieux aquatiques ainsi qu’à l’autorité des conseils de bande, afin de rappeler la Couronne canadienne à ses obligations. Il fait valoir qu’en vertu des traités conclus jadis, les Autochtones conservent une pleine souveraineté sur leurs terres ancestrales, pourtant laminées au nom d’un développement économique effréné dont ils subissent les contrecoups sans jamais en partager les fruits.

En conséquence, ce sursaut politique des premiers peuples vise également à dénoncer les conditions indignes dans lesquelles ils sont sciemment maintenus, ainsi qu’en témoigne éloquemment la misère qui afflige la communauté d’Attawapiskat, dont Theresa Spence est la chef. Logements insalubres et surpeuplés, manque d’accès à l’eau potable, coûts exorbitants des aliments, défaut de soins de santé et carence de moyens éducatifs, ces symptômes d’une pauvreté matérielle criante sont autant de blessures à la fois physiques et morales.

Aussi cette grève de la faim concentre-t-elle sur le corps de la chef Spence, la situation politique paradoxale dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les Autochtones canadiens, eux qui doivent, d’une part, réaffirmer constamment les droits qu’ils détiennent sur les territoires auxquels ils ont toujours dû leur existence, et à défaut de parvenir jamais à une autonomie politique effective, revendiquer, d’autre part, que l’État leur alloue ne serait-ce que le minimum décent afin de ne pas crever comme des chiens.

C’est ainsi qu’ils se trouvent coincés entre deux « rationalités politiques », pour reprendre le concept de Michel Foucault, et qui jouent toutes deux à leur détriment, pris qu’ils sont entre le vieux droit du souverain qui pille leurs terres et y prélève de quoi garnir ses trésors, et la normativité quasi génocidaire d’un État bureaucratique qui veille tout juste à les maintenir en vie, ce dont maints citoyens repus, indifférents, et convaincus de leur privilège impérial jugent en toute bonne conscience que c’est déjà trop leur « donner ».

« Faire vivre et laisser mourir », disait Foucault, telle est la logique qui, conjuguée à une conception colonialiste de la propriété foncière, fonde le régime politique qu’est le nôtre, et qui pèse comme un destin sur le corps de Theresa Spence et des siens. « Faire vivre », à la lisière de ce que Giorgio Agamben appelle la « vie nue », la vie politiquement réduite à la simple survie biologique, voilà tout ce qu’il leur semble possible d’attendre de l’État à défaut de bouleverser radicalement les bases mêmes de la société canadienne. Et « laisser mourir », a contrario, telle paraît bien être la position de Stephen Harper à l’égard de la chef crie, lui qui ne daigne pas même réagir à sa faiblissante interpellation.

Reconnaissons, dans la disposition sacrificielle de Theresa Spence, dans la douleur qu’elle s’inflige au nom de son peuple, une forme supérieure de la critique, qui radicalise et pousse jusqu’à sa limite ultime la situation politique qui est faite aux Premières Nations. Délibérément, elle fait de son corps une offrande. Il y a en cela quelque chose de spectaculaire, et en même temps, d’infiniment modeste. Il faut bien, pour qu’elle porte écho et vienne travailler nos consciences, jusqu’à nuire à notre digestion des restes du festin de Noël, que sa souffrance soit publique. C’est en cela qu’elle nous rend tous imputables de son sort.

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Classé dans Jean François Bissonnette

L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque

Par Isabelle Côté | 11 juin 2012

Suis-je en colère? Oui, sans aucun doute. En fait, j’ai du mal à identifier les émotions et sentiments qui assaillent mon être. C’est un mélange explosif de colère, de déception, de découragement, d’impuissance, de honte, d’inimité, de crainte, de désespoir… Quoi d’autres? J’en ai du mal à trouver les mots.

Avec cette grève étudiante, nous avons assistés à la plus grande mobilisation citoyenne de l’histoire du Québec. Une mobilisation regorgeant d’imagination, de joie, de fierté et d’espoir. Notre jeunesse a su mettre à contribution son intelligence et son imagination de façon à toucher et à sensibiliser une grande partie des Québécois(es). Si bien que 200 000 citoyen(nes) solidaires sont sorti(e)s dans la rue le 22 mars 2012, 300 000 encore le 22 avril, près de 400 000 le 22 mai. Quelle beauté! Mais le gouvernement a fait la sourde oreille et continue à ce jour à faire la sourde oreille (on passera sur les mises en scène de négociations perdues d’avance).

Cela fait aujourd’hui 49 jours que des manifestations nocturnes ont lieu. Des manifestations essentiellement pacifiques. Je suis en mesure de l’affirmer, car j’ai participé au moins au trois quart de celles-ci. Pacifiques, dans la mesure où le SPVM ne s’en mêle pas trop à vrai dire. Quand ils ont commencé à réprimer de façon violente ce mouvement, ils ont contribué à radicaliser un mouvement à la base très pacifique.

Or, cette violence est décriée par des médias complices, non pas des étudiants ou du mouvement, mais de la police politique, c’est-à-dire à la solde de Jean Charest et des intérêts qu’il défend, qui courent dans nos rues depuis plusieurs semaines. Nous ne voyons aucune image dans les médias de masse de la brutalité policière et des arrestations arbitraires qui se produisent quotidiennement, qui sèment la colère ainsi que la révolte qui à leur tour mènent à des émeutes. Mais des images de cette colère et de cette révolte qui se traduisent par des gestes violents émanant d’une minorité, ils nous les tournent en boucle en s’assurant de bien rentrer dans la tête des gens l’idée que le mouvement est violent, extrême, anarchiste, communiste, voire même terroriste.

Je suis de celle qui se fait courir après et qui tente du mieux qu’elle peut d’échapper aux matraques, au poivre et aux gaz, soir après soir. Ceux qui me connaissent savent très bien que je suis pacifique, non-violente et loin d’être une terroriste. Je ne suis qu’une professeure, une mère, une femme, une citoyenne, de plus en plus indignée, qui se soucie de justice sociale, d’équité, de respect des droits et de la démocratie et de l’environnement… Bref qui se soucie de léguer un meilleur avenir à nos enfants. Et en tant que citoyenne, je tente de me faire entendre dans la rue, de la même façon que nos ancêtres ont fait pour gagner nos acquis sociaux. Pourtant, on me coure après sans discrimination. Je dois vous l’avouer, je suis traumatisée. Je n’ai pas d’autres mots pour qualifier ce que je vis depuis des semaines que ceux de terrorisme d’État. Ma vie ne sera plus jamais la même. On parle d’essoufflement du mouvement. Je crois plutôt que certains sont terrorisés et n’osent plus revenir. Et croyez-moi que je les comprends tout-à-fait.

Mais le comble de l’indécence s’est produit cette fin de semaine coïncidant avec les festivités du Grand-Prix. Des gens vêtus de leur plus beaux habits ont voulu profiter de ces festivités. Je ne leur en veux pas du tout et je les comprends. Il m’arrive aussi de sortir de temps en temps et de prendre du bon temps. Mais comment comprendre que certaines de ces personnes ont pu prendre plaisir et se divertir, attablées à leur terrasse, de voir des manifestants se faire violenter par l’anti-émeute présente en nombre disproportionné? Comment comprendre que certaines personnes circulaient à travers toute cette violence comme si rien n’avait lieu, comme si tout était «normal»? N’ont-ils point de capacité d’indignation?

En fait, je le comprends d’une certaine façon et le mets sur le compte de l’individualisme exacerbé qui ronge notre société. Sur l’individualisme dans lequel règne le chacun pour soi, le Me Myself and I, le Je Me Moi. Mais au delà de la théorie, mon coeur à bien du mal à comprendre que l’on puisse à ce point être individualiste. Évidemment, je sais bien que seule ma tête peut comprendre, mais elle ne peut empêcher mon coeur de saigner.

Déjà en 1840, Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, mettait en garde contre les dangers du despotisme dans les sociétés démocratiques: «Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie». Voilà! C’est ce à quoi j’ai assisté médusée cette fin de semaine. L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque.

Que l’on soit pour ou contre la grève, pour ou contre la hausse des droits de scolarité, rien ne justifie une telle répression. J’ai honte de certains de mes concitoyens complices par leur silence. Encore heureuse que le reste du monde nous admire.

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Classé dans Isabelle Côté

Tué dans l’œuf: propos stupéfaits sur les affects réactionnaires

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Nul besoin d’avoir eu le bras cassé par une matraque pour constater que le mouvement social lancé par la grève étudiante suscite au sein de la société québécoise une réaction antagonique qui lui est proportionnelle en intensité.

La police n’est d’ailleurs pas en cause, si ce n’est dans la manière dont l’image de sa réaction armée sert, dans certains médias, à une forme d’esthétisation de la violence destinée à renforcer la peur obsidionale qui semble affliger plus d’un citoyen. Après tout, et cela dit sans vouloir disculper les agents des forces policières de Montréal, de Gatineau, de Québec ou leurs collègues de la Sûreté, ceux-ci ne font que leur « devoir ». La réaction, c’est l’essence même de leur travail. Pardonnons-leur – ou pas – car, privés par la lourdeur de leur armure de la capacité de réfléchir, ils ne semblent pas trop savoir ce qu’ils font, même s’ils y prennent goût.

Ce n’est pas non plus de la réaction euphémisée des André Pratte et autres lettrés valets de leurs maîtres dont il est ici question. Ces professionnels de la rhétorique, ces mercenaires du façonnement de l’opinion sont stipendiés précisément pour jeter le discrédit et l’opprobre sur notre mouvement, ce qui s’accorde avec leur fonction plus générale consistant à éteindre dans le cœur des gens toute velléité contestataire, cela au nom d’une loi, celle du marché, plus irréfragable encore que les décrets d’un dieu. Alors qu’ils nous mènent vers l’abîme en s’échinant à nous convaincre, au nom d’un réalisme crasseux qui cache mal leur servilité, de ce qu’il en va de notre salut de nous rendre, ces joueurs de fifre sachant très bien ce qu’ils font, dispensons-les de notre miséricorde.

La réaction salariée, celle des policiers ou des chroniqueurs, n’est pas de mon propos, car on ne saurait s’étonner, après tout, que par veulerie ou par opportunisme, certains préfèrent encore toucher la solde du déshonneur en défendant l’ordre établi plutôt que de rompre les rangs. C’est d’une autre espèce de violence réactionnaire dont il faut traiter ici, une espèce qui se situe à la lisière de l’agression physique et de la brutalité symbolique, et qui a surtout le caractère distinctif de n’être pas motivée par la vénalité.

Qu’il me soit permis de raconter une expérience, que bien d’autres ont sans doute aussi connue, quelle que soit la forme d’humiliation endurée. Un samedi soir, dans un quartier populaire de la ville de M*, repus des victuailles fraternellement partagées chez un ami, nous sortîmes, sur le coup de huit heures, afin de faire tinter nos casseroles, tout en profitant de l’aventure pédestre pour digérer plus aisément. Quelques voisins commencèrent à s’ameuter au coin de la rue, attendant que d’autres par le son attirés viennent grossir la troupe, échangeant quelques hochements de tête et des sourires complices. L’atmosphère était plutôt gaie, et nous avions le sentiment naïf que ce tintamarre, que nous devinions enflant à travers la ville entière pour une énième nuit consécutive, témoignait du soutien massif de la population.

Un peu timides, nous nous mîmes en marche, espérant que notre procession dans les rues adjacentes rallierait davantage de ces gens que nous pensions peut-être déjà gagnés à notre cause. Peine perdue, nous ne parvenions guère à dépasser la quinzaine, et l’indifférence affichée par ceux que nous rencontrions faisait douter de la pertinence de l’entreprise. Tournant au coin d’une rue, notre chétif défilé vint croiser les habitants d’un immeuble rassemblés, comme le veut l’usage estival, sur les marches de l’entrée, goûtant ensemble la chaleur de la soirée.

Pensions-nous recevoir d’eux quelque encouragement, cet espoir fut rapidement désarçonné par la gesticulation caricaturale d’un quidam, qui tenait fort, semblait-il, à nous renvoyer l’image du ridicule qu’il percevait dans notre démarche, suscitant un rire gras de la part de ses convives tandis qu’il imitait en grimaçant le geste que nous faisions. Qu’à cela ne tienne, nous poursuivîmes notre marche, la moquerie n’ayant pas l’heur de nous ralentir. C’est alors qu’un bruit proche, une sorte de craquement sec, attira mon attention, et me retournant, à peine eus-je le temps de voir filer un projectile et de crier « attention! » qu’un œuf venait s’abattre sur la nuque d’un camarade. Une certaine consternation s’empara de notre cortège, qui fit volte-face pour voir la pluie d’ovoïdes que nous garrochaient allègrement ceux que nous venions de croiser et qui, à court de munitions ou surpris par notre retournement, cessèrent momentanément le feu.

Nous revînmes sur nos pas, tout en gardant la distance, incertains de la marche à suivre, pensant peut-être demander raison de cet attentat. Celles qui tentèrent de parlementer ne reçurent pour toute réponse qu’un « c’est pas moi, c’est pas moi » peu digne de l’âge adulte de ceux qui protestaient ainsi de leur innocence. Nous passâmes enfin notre chemin, pour qu’aussitôt, sous les encouragements manifestes de ces mêmes adultes, les bras vengeurs de deux adolescents reprennent leur mitraille. Un sursaut viril mais mal avisé me fit me retourner de nouveau pour narguer leur peu de précision, mais mal m’en prit, je reçus à mon tour un œuf sur le poitrail.  Je ne sais guère si nos agresseurs célébrèrent leur exploit, car c’est plutôt le rire de mon camarade plus tôt lapidé qui me tira brièvement de ma stupéfaction.

C’est toujours sous le coup de ce désarroi que j’écris aujourd’hui ces lignes, quelque dix jours après les faits. Je peine encore à comprendre les motifs de cet état d’esprit. Est-ce le flétrissement de l’orgueil? Le pincement du projectile reçu est peu de choses en effet face à la douleur de l’humiliation subie. Là n’est pourtant pas le problème, car il est facile de pardonner pareilles vétilles.

Non, ce qui me colle à la peau plus tenacement encore que le jaune d’œuf séché s’apparente à une sorte de pressentiment du fascisme à venir. Écrivant ceci, je soupèse le mot, si galvaudé, et dois bien admettre que nos agresseurs ne portaient pas la chemise noire. Derrière eux, pas de parti, pas de guide charismatique, pas d’embrigadement des masses, pas de défilé aux flambeaux, pas d’autodafés ni de camps d’extermination. Mais comme vecteur de leurs jets d’œufs, le même ressentiment, la même frustration, le même désir de puissance offensive, le même goût de la vengeance et de la souillure; oui, j’en suis sûr, les mêmes affects réactionnaires se trouvent en eux que le fascisme sut jadis si bien exploiter.

Ma stupeur et mon étonnement stupide me rappellent ce personnage du Sursis de Sartre, jeune bourgeois d’obédience communiste qui se fait péter la gueule dans un bar miteux par un ouvrier qui n’en peut plus de ses discours pacifistes, lui qui ne rêve que d’en découdre avec les « Fritz » au mépris de l’internationalisme prolétarien. Que m’est-il donné de comprendre, avec mes origines petites-bourgeoises, avec cette capacité que j’ai pourtant acquise de réfléchir et d’argumenter, de ces sentiments informulés qui poussèrent ces jeunes hommes à nous attaquer? Que ne puis-je percer à jour, avec ces mots pompeux et ce style ampoulé, les raisons qu’ils eurent d’agir ainsi? Le savent-ils eux-mêmes?

Chose certaine, pour nous qui nous battons au nom d’une cause généreuse en son principe, au nom de l’idéal d’un accès universel au savoir, gage d’émancipation qui devrait pourtant concerner au premier chef ces rejetons du Lumpenproletariat, l’expérience ici relatée est lourde de signification. J’y vois au moins le motif de quelque enseignement. D’abord, la bonhommie du tintamarre ne doit pas nous faire oublier, bien qu’elle ait su élargir le mouvement de façon considérable, que nous nous butons toujours à un mur d’incompréhension, si ce n’est de haine farouche. Nous nous rendons compte, peu à peu, que derrière la question des frais de scolarité, c’est la logique mortifère du système économique qu’il nous faut combattre. Mais plus encore, c’est l’ensemble du dispositif « épithumogénétique », pour reprendre le mot de F. Lordon, ce mécanisme de façonnement de l’affectivité propre au régime capitaliste, celui-là même qui peut implanter au cœur d’un jeune pauvre et déscolarisé l’envie d’humilier ceux qui pensent pourtant prendre son parti, et qui fait préférer au citoyen lambda le vrombissement stérile d’un moteur de F1 à l’effort de compréhension de ses propres conditions d’existence; c’est ce système de production d’« individus désaffectés », comme les appelle B. Stiegler, qu’il nous incombe aujourd’hui de renverser.

Si nos casseroles ont su nous rallier bon nombre de gens improbables dont je retiens avec émotion les encouragements et les sourires, que nous faut-il maintenant trouver comme moyen pour dévier à notre avantage ces affects qui, pour le moment, semblent tant se plaire à nous détester? « La moitié du monde haït l’autre moitié », m’a souvent dit ma mère, pensant peut-être me consoler par ces mots des moqueries et des affronts subis lorsque j’étais enfant. Le conflit actuel nous montre, pleine, entière et ô combien profonde, la même division de la société.

Nous prétendons défendre l’éducation dans une société où, faut-il le rappeler, un garçon sur deux ne termine pas l’école secondaire, une société où, souvent, pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec notre histoire de colonisés, l’ignorance est presque élevée au rang de vertu. En cette heure où l’on peut déjà entrevoir une nouvelle victoire électorale de nos oppresseurs actuels, pour cette raison même qu’ils auront su cultiver et instrumentaliser, contre nous, les affects réactionnaires de la populace, que ferons-nous pour éviter que le mouvement que nous portons, malgré toutes ses promesses, périsse si tôt, tué dans l’œuf?

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Classé dans Jean François Bissonnette

Désobéir avec classe: digressions scatologiques sur l’idée de loi

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Depuis le jour où nous apprîmes, sous l’injonction parentale, à contrôler nos sphincters, l’habitude s’est ancrée en nous, en même temps que le dégoût et le mépris de nos propres fèces, d’obéir. La sujétion aux règles de la bienséance, tout comme l’obéissance aux lois, cela s’inculque, douloureusement, et puis l’apprentissage lui-même finit par s’oublier, jusqu’à devenir seconde nature, jusqu’à faire corps avec nous. Nous apprenons la honte et devenons propres de nos personnes, en réprimant toute inconvenance. Nous incorporons la loi avant même de pouvoir la comprendre. La soumission devient ainsi réflexe, à tel point que nous réagissons souvent devant ceux qui contestent la loi avec le même air outragé que nous inspirerait une défécation publique.

Telle une bande de joyeux coprophiles, les étudiants québécois ont entrepris de secouer ce joug de l’habitude qui veut que chacun satisfasse ses besoins à l’abri des regards, isolément, dans la solitude du cabinet. Qu’on comprenne bien, ce n’est pas d’excréments dont il est ici question, mais de l’effet d’individualisation, de séparation, de ségrégation qu’induit notre observance de règles que personne n’ose plus discuter. Tout comme il y a un enjeu sanitaire à ce que nous confiions aux égouts nos déjections personnelles, suivant une règle sans laquelle la vie sociale serait sans doute bien plus pénible, l’effet de cette norme n’en est pas moins de pétrifier cette même vie collective, de nous isoler les uns des autres, de nous enfermer dans des automatismes dont nous ne pouvons plus nous affranchir qu’avec peine.

Or, l’apprentissage de la propreté fait aussi naître en nous une passion bien particulière, affairée, méticuleuse, sévère : la passion de l’ordre. Chaque chose doit avoir sa place, et il faut savoir se soumettre à la nécessité supérieure de cet ordonnancement, selon les catégories duquel nous devons calibrer nos envies et nos plaisirs. Et cette passion de l’ordre, du classement, de l’efficacité, qui en pousse même certains à vouloir briller parmi les meilleurs dans l’art de la constipation maîtrisée, cette passion peut devenir malicieuse, mesquine, autoritaire, violente. Dans certains cas extrêmes, elle peut même conduire à faire voter des lois spéciales, destinées à contraindre tout un chacun à s’en retourner dans l’intimité de ses chiottes.

Délaissons un moment les métaphores fécales pour remarquer à quel point l’adoption de la loi 78 trahit la cécité de nos gouvernants. Dans sa volonté de réinstaurer l’ordre à tout prix, quitte à sacrifier au passage les libertés publiques, quitte à démolir le droit associatif, quitte à criminaliser la dissidence, le gouvernement libéral révèle la profondeur de son ignorance des choses humaines. La loi spéciale ne signale pas juste une mécompréhension des tactiques du mouvement étudiant, qui dévoilent la radicale nouveauté des modes de pensée et d’action que celui-ci déploie, et qui paraissent insaisissables pour l’œil vieilli des autorités. Elle montre par-dessus tout la surprenante capacité de ces dernières à se chier dans les mains. C’est dire qu’une loi, si elle peut suspendre le droit en décrétant l’état d’exception, peut aussi miner l’autorité de ceux qui la promulguent, et à travers eux, celle de toute loi en général.

« La loi spéciale, on s’en câlisse! », clament les manifestants. Ce faisant, on s’aperçoit que la liberté d’expression n’est pas tant un droit formel, aussi sec que l’encre du texte constitutionnel, et qu’il nous serait loisible d’exercer ou non selon notre convenance. La liberté se manifeste précisément au moment où on veut la suspendre. Elle se découvre comme un immense pied de nez, comme une tonitruante invitation à manger de la marde adressée à ceux qui nous gouvernent, et qui renvoie ceux-ci, par-delà l’impersonnalité de leurs fonctions, à l’être de chair qu’ils sont tous, à ces corps qui, à heures fixes, baissent leur froc et trônent en silence, tandis que s’écoule de leurs boyaux la matière putride qui ressemble tant à leurs politiques que c’en est à s’y méprendre.

Certains appelleront licence cette liberté reconquise devant les lignes policières. Ils y verront les ferments d’une anarchie dont ils redoutent le désordre et la confusion. Ceux-là ne comprendront jamais qu’au fin fond de la grève étudiante, il y a le désir et la volonté de repolitiser la vie, y compris dans ce qu’elle a de plus scabreux, de plus primitif, de plus nauséabond. Et ce faisant, il s’agit, pour nous toutes et tous, de redécouvrir à quelles conditions nous pouvons faire communauté. Admettons-le, savoir maîtriser ses sphincters en fait peut-être partie.

Revendiquer la désobéissance, ce n’est donc pas un retour au stade infantile de la psyché, à cet âge où le changement de couches préfigure, devant la figure parentale qui accomplit cette besogne, la soumission à l’empire de l’État, avec ce que cela comporte d’humiliation, de renoncement et de rage contenue. Revendiquer la désobéissance, et le faire avec toute la classe dont nous sommes capables, c’est au contraire l’affirmation d’une autonomie qui veut que, pour qu’elle emporte notre adhésion, pour que l’on accepte de s’y plier, pour que nous daignions la faire nôtre et lui prêter nos forces, la loi doive être reconnue comme légitime.

En ce sens, du moment où elle est mise en question, dès lors qu’elle cesse d’être un réflexe conditionné, une habitude sans conscience, l’obéissance apparaît pour ce qu’elle devrait toujours être, soit l’objet d’un choix libre et éclairé, autrement dit, l’aboutissement d’une démarche éthique, ainsi que le fruit d’une délibération qui ne peut intervenir qu’entre égaux. Or, c’est cela même que le cabinet ministériel nous dénie. Maintenant que nous nous sommes levés, sans doute est-il temps de tirer la chasse.

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Classé dans Jean François Bissonnette