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Le procès de l’absence

Par Alexandra Croze | texte publié sur la page Facebook de l’auteure

Mercredi soir [15 avril 2015], un jeune se fait arrêter à l’UQAM. Ce sont des agents de sécurité de l’université qui l’ont interpelé et une dizaine de flics qui seraient venus le chercher. Il y avait une réunion, deux camarades sont sortis fumer une clope, mais celui-là ne reviendra pas. Et il ne reviendra pas de sitôt.

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Un juge avec un bâton.

Vendredi après–midi [17 avril], après une longue plaidoirie grotesque sur la question de sa remise en liberté, le juge en est venu à la décision de le garder en détention jusqu’au procès. On a d’abord jugé que sa mère ne serait pas en mesure d’encadrer quelconques conditions de sursit à la maison pour son fils de 20 quelques années, sans antécédents judiciaires, de par sa seule condition d’être femme célibataire? Ensuite, c’est d’opinion publique dont il a été question. Ce serait, selon ses dires, toute la confiance de la population du Québec envers le système de justice qui pèserait sur le dos de mon ami. Son cas à lui seul, dans les circonstances, toujours selon le juge, permettrait de calmer le jeu. Quant à la couronne, la procureure a manifesté son intention de demander l’emprisonnement.

L’arrestation ainsi que la détention préventive de notre camarade est arbitraire, ses accusations sont criminelles, mais le procès est politique. La confection d’une opinion publique par les médias de masse tout comme les lois spéciales comme les injonctions tant invoquées par le juge sont de vraies armes du pouvoir qui servent à maintenir le statu quo et écraser la légitimité de nos moyens d’action. En fait, selon le juge, ce procès est la suite normale des choses depuis le lancement de cette grève étudiante de 2015, après le déferlement des arrestations de masse, des blessé-es, du profilage, des injonctions, de la résistance, maintenant vient le tour de la première tête de serpent coupée. Et il a pris le soin de bien nous mettre en garde, nous autres dans la salle, les autres prolos qui devraient se sentir chanceux de ne pas être au banc des accusés ce jour-là, que tout devrait rentrer dans l’ordre maintenant, grâce à ce jugement de refus de remise en liberté, grâce à la détention carcérale de mon pot. What the fuck!?

Plusieurs camarades sont venus offrir leur support à l’étudiant accusé. C’est bien. Mais j’ai bien l’impression qu’il nous faudra faire beaucoup plus. J’insiste sur le fait qu’on est déjà «chanceux» d’avoir eu vent de son arrestation rapidement, car s’il n’y avait pas eu une autre personne à ses côtés, notre ami se serait fait arrêté sans le moindre bruit. La personne en question, accablée de plus d’une dizaine de chefs d’accusation, aurait pu être n’importe qui. Ça aurait pu être n’importe quel étudiant-e de l’UQAM – ou pas – ayant pris part à cette grève, tentant de faire respecter les mandats de grève. Je ne le dirai jamais assez, notre légitimité à combattre ce système, seul-es nous-même pouvons nous l’accorder. C’est bien un délit d’opinion politique qui est réprimé ici et tous les jours sur nos lignes de piquetage, c’est parce qu’on croit en la légitimité de notre grève et de nos moyens d’action politique qu’on nous matraque, qu’on nous dénigre toute voix, que les médias nous traînent dans la boue, qu’on nous emprisonne, qu’on nous oublie, qu’on nous trahit. La détention de l’étudiant – appelons-le absent – a été imposé pour des raisons purement politiques, sans vrai rapport avec une infraction quelle qu’elle soit, sans quoi nous serions des centaines de plus derrière les barreaux actuellement.

La couronne n’a pas hésité à recourir aux termes galvaudés par les médias de masse sur le thème, l’accusé parce qu’il est étudiant gréviste se fait amalgamer à un «leader», «un protagoniste» des «groupuscules masqués» dont on connait bien la «violence et l’intimidation» groupuscules comme ceux de «l’AFESH» et «la défirme» (comprendre la déferle) dont les membres sont des types «extremix» (sic) et «anarchiques» (sic).

Encore une fois, le droit individuel prime sur le droit collectif. Le juge n’est pas le seul agent partial dans cette triste histoire, nos universités et les scabs en recourant aux armes du pouvoir politique comme la cour, la police, affirment ne plus reconnaître les instances d’assemblées démocratiques et, en évinçant tout débat politique au sein de leur communauté, nos universités partent une fois de plus sur une dérive autoritaire.

En attendant, nous sommes absents.

En 2012, dans le temps des injonctions, il y a eu le procès de GND, qui a fait rallumer une brèche. Aujourd’hui on s’attaque à une personne quelconque, sans crédibilité médiatique, voire même sans capital militant, jugeant que son audace est trop contagieuse parmi les poches de résistance… serons-nous digne d’une telle réputation?

On nous dit qu’il faut que ça cesse. C’est le moment de faire entendre la petite voix dans nos cœurs qui rétorque à la raison : essayons!

Plusieurs d’entre nous criaient récemment «an injury to one is an injury to all», faisons en sorte que ça compte.

D’autres textes de soutien à l’étudiant sont disponibles sur le blog « Groupe de soutien ».

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L’Université de la société

Par Gilles Gagné, professeur titulaire au Département de sociologie, Université Laval

Le directeur du département de sociologie a écrit un papier d’opinion [MàJ : ce texte, légèrement raccourci, a également été publié ce matin dans Le Devoir – NdÉ, 10 avril 2015] où il associe les étudiants qui font la grève à des preneurs d’otage, une vue qui est en parfaite conformité avec l’air du temps, jusque dans les métaphores qu’elle utilise. Notre collègue professe une doctrine sociologique selon laquelle il faut interpréter les « comportements » collectifs sur une base individualiste, une doctrine elle aussi en accord avec le bon sens régnant. Cela vous donne des preneurs d’otage dopés à l’idéologie du grand soir (comme le constate la science en toute objectivité) qui s’en prennent à une victime innocente, l’Institution universitaire, elle-même une sorte d’immaculée conception issue de la célèbre paire de clichés que forment Humboldt et Newman. Mon directeur, en somme, est allé plus loin que mon ex-doyen dans le refus d’être identifié à ses étudiants et, dans une ville où la droite radiophonique en haillons fait et défait les maires et les députés, il a voulu faire avancer la cause de la science et accroître son audience en montrant qu’elle pouvait, à l’occasion et en toute bonne conscience, hurler avec les loups.

Je ne suis pas convaincu que mon directeur a mieux réussi que mon ex-doyen à faire valoir l’utilité de la vraie science aux yeux des idiots qui servent d’escortes à l’austérité néolibérale et qui voient dans la guerre de tous contre tous des chances d’avancement social. Les apostats qui, comme mes deux collègues, demandent leur entrée dans les poubelles de l’opinion dominante y sont accueillis avec des sarcasmes qui leur échappent et, finalement, tournés en ridicules; on ne s’improvise pas combattant de la révolution néolibérale.

Mais revenons aux prises d’otages.

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En rachâchant, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1982).

Ceux et celles qui fréquentent l’université à titre d’étudiants se préparent à assumer dans la société de demain la fonction du « jugement ». Nous demandons en effet aux personnes qui ont l’occasion et le désir de persévérer sur les bancs pendant plus de vingt ans de jouer dans la société l’un ou l’autre des rôles, toujours plus nombreux mais toujours menacés, où il faut avoir longuement cultivé la capacité de faire des distinctions et de poser des jugements pour contribuer utilement à la vie collective. L’université sert à intégrer ses membres aux nombreux métiers, arts, sciences, professions ou disciplines qu’elle abrite, et cela afin de leur rendre accessible les gigantesques accumulations d’expériences qui font les cultures et les civilisations. Il faut des milliers d’années pour inventer les mathématiques ou la ferblanterie et c’est une bonne chose qu’il ne soit pas nécessaire de recommencer à zéro à chaque génération. Grâce à leur formation, les étudiants d’aujourd’hui pourront demain juger de la manière de faire un pont solide ou des précautions qu’il faut prendre pour orienter les enfants de la maternelle vers les sentiers de la liberté. Ils auront la charge de ce qui est beau, droit, solide, économique, durable, vrai, valable, sain, sensible, ouvert, respectueux, libre, juste ou utile. Dans toutes leurs multiples fonctions – culturelles, politiques, économiques ou pédagogiques – ils devront constamment revenir puiser dans leur longue formation (et dans le « collège invisible » dont cette formation les aura fait membres) l’inspiration nécessaire à leur effort d’améliorer au quotidien, par leurs actions et leurs décisions, la société dont ils se seront portés responsables. Les diverses « humanités » historiques dont est fait l’Univers humain sont autant de longues accumulations de savoirs, de tours de main et de codifications de la sensibilité; et c’est l’existence même de ces humanités qui se trouve dans la manière dont chacune se reproduit, se critique et s’accroît. Plus que la main d’œuvre que Harper fait venir des pays pauvres pour être domestiques chez les riches, plus que les capitaux dont il faudrait baiser les pieds comme si nous étions des cafards, plus que la transformation de toutes choses en ressources, c’est la préparation que se donnent ceux qui prendront en charge la suite du monde qui est le lieu vivant de la persistance dans l’être de notre humanité. L’université, en somme, est l’un des grands incubateurs de la société, le lieu où ce qui vit s’empare du passé avant qu’il ne meure et le jette en avant pour y prendre appui.

Pour le professeur Langlois, les choses sont plus compliquées. L’institution universitaire est une sorte de vapeur descendue du ciel pour le plus grand bonheur de la recherche subventionnée, des chaires de recherche, des savants et, donc, de la science et de la vérité. Les étudiants qui y sont admis (« en masse » dit-il), y sont des utilisateurs de passage venus chercher une « formation complète » (?) pour accéder à la consommation (de masse). Quand ils font la grève, ces passagers se trouvent à prendre la science en otage au nom de leurs intérêts ou au nom de leurs objectifs idéologiques. Pour mon collègue, les étudiants ne sont nulle part chez eux dans la société et ils doivent accepter leur radicale aliénation temporaire : en tant qu’adultes, ils ne sont plus dans la simple appartenance à la famille de leurs parents et en tant qu’étudiants ils ne sont pas encore de véritables membres de la société. On les formate, on les forme, on les éduque, on les instruits, on les invite à développer des compétences et, bref, on les enjoint à se fabriquer de l’employabilité; on leur explique que l’économie a grand besoin d’eux et qu’ils doivent être innovateurs car il y aura beaucoup de vieux alors que les vaches grasses ont toutes été passées à la marmite. Et en passant, leur dit-on avec une tendresse toute paternelle, remerciez ceux qui vous autorisent à passer par l’Université et profitez bien des années pendant lesquelles le gouvernement prend en charge les intérêts de vos dettes.

Mais, Ô horreur! Voilà que ceux et celles qui sont l’économie de demain, la technique de demain, le système de demain, les pensions de demain, les soins à domicile de demain, le tofu de demain, la pub de demain, bref le savoir, la compétence, la main d’œuvre et les taxes de demain, entreprennent de dire leur avis sur la société qu’on leur fabrique et à laquelle on veut les assujettir par avance; voilà que les étudiants commencent à penser avant que la fabrication de leur tête ne soit complètement terminée; voilà que les citoyens de l’avenir se prononcent sur l’avenir des citoyens; voilà que les étudiants font la grève dans l’incubateur de la société parce qu’ils veulent avoir une influence sur la société qui s’y fabrique (et qui sera « la leur »); que dit alors le professeur Langlois? Il dit que ce sont des terroristes qui prennent l’université en otage pour des motifs qui n’ont rien à voir avec elle!

Quelle vision fantastique! L’Université a été en Occident une institution vouée à la préparation de l’avenir et, donc, à la transmission et à l’accroissement de la connaissance, elle-même comprise comme base du discernement normatif. Elle a été l’affaire des professions, c’est-à-dire de ceux qui se destinent au service du public et qui se rendent dignes de confiance en « professant » leur adhésion aux normes qui encadrent l’exercice de leur métier et qui fondent les jugements de pertinence qu’exige toute « application » concrète. L’Université est une institution qui n’appartient en principe ni aux parents (n’en déplaise à mon doyen), ni aux fonctionnaires, ni aux soldats, ni aux exécutants, ni aux entrepreneurs, ni aux employés, ni aux clients; l’université est essentiellement la condition d’existence des étudiants, la modalité selon laquelle cette catégorie sociale s’est présentée sur la scène de l’histoire occidentale pour accompagner réflexivement la production de la société par la société elle-même. En tant qu’incarnation subjective de la production sociale des membres (et des structures) de la société, la gente estudiantine a toujours formé une catégorie sociale turbulente, prompte à identifier son sort et ses aspirations à ceux de la société dans son ensemble. Justement parce que l’Université a été, dès son origine, une fonction du collectif et que les étudiants ont vécu leur propre formation comme la réponse à un appel au service du peuple (la fonction démiurgique), ils ont compris que ce projet de culture reposait sur leur adhésion subjective et sur leur consentement et ils ont, à répétition dans l’histoire, refusé ce consentement. Les étudiants universitaires ont inventé la grève (comme les soldats avant eux avaient inventé la mutinerie) parce qu’ils ont été mis en position de se prononcer sur le bien commun dans le cadre même de leur formation, c’est-à-dire dans le cadre de la pratique d’un savoir dont le progrès et l’utilité repose sur l’examen critique. Pour toutes ces raisons, je suis loin de considérer qu’une grève étudiante qui porte sur l’avenir de la société dénature l’université : les étudiants sont chez eux à l’Université et ils assument les responsabilités qui sont les leurs quand ils débattent de l’orientation de la société pour prendre la mesure réelle de ce qui les unit et de ce qui les divisent.

Mon collègue prétend finalement que les professeurs d’université peuvent, eux, légitimement faire la grève pour améliorer leurs conditions parce que ces grèves n’appartiennent pas à l’institution universitaire mais plutôt à l’organisation que dirige le Conseil d’administration. C’est là une distinction sociologique qui sert si bien l’opinion de son auteur qu’elle a toutes les apparences d’une pirouette. Quoi qu’il en soit de ce dédoublement de la personnalité universitaire, je dois avouer que je me trouve, sur ce point aussi, aux antipodes de la sagesse de mon directeur. Je trouve en effet que des professeurs qui feraient la grève strictement en vue d’accroître leur salaire, par exemple, ne seraient pas loin de prendre l’université en otage, comme il le dit. Les professeurs ont la responsabilité de défendre la liberté de la réflexion, de l’enseignement et de la recherche et une mobilisation syndicale, aussi légale et bien organisée qu’on le voudra, qui sacrifierait l’indépendance de l’université à de meilleures conditions salariales pour les professeurs (ou pour ses dirigeants) aurait au centuple tous les défauts que le directeur reproche à la mobilisation étudiante.

L’action collective des étudiants était jadis agitation, hier boycott, aujourd’hui prise d’otage; il y a de l’escalade. J’ai peur qu’il ne faille bientôt prendre position sur l’inexistence légale du corps social formé par les étudiants et, partant, sur le non-droit des universitaires de procéder à l’examen critique des vérités courantes. Sur ce point, la leçon du ministre annonce mal.

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Élections municipales au Québec: un choix éclairé est-il vraiment possible?

Par Frédéric Mercure-Jolette et Benoît Morissette | Université de Montréal

Depuis le début de la campagne électorale municipale, les citoyens québécois voient à la télévision et sur la Toile des publicités qui les incitent à voter le trois novembre prochain. Ces messages, produits par le Directeur général des élections du Québec et Élection Montréal, suggèrent qu’à l’ère des médias sociaux, les individus expriment leurs opinions sur tous les sujets imaginables. Il serait alors logique qu’ils se prononcent lors du prochain scrutin. De plus, rappelant la faible participation lors du dernier exercice électoral, qui s’élevait à seulement 39%, ils avancent que les électeurs montréalais semblent se contenter de peu en matière de démocratie municipale.

Ces publicités, et plus généralement les discours qui encouragent la participation électorale, sous-entendent que les raisons motivant les citoyens à voter s’imposent d’elles-mêmes en démocratie. Devant la faible participation des citoyens à la vie politique locale, une question nous apparaît essentielle : l’électeur moyen se sent-il habilité à élire son maire et ses conseillers municipaux ? Croit-il qu’il pourra faire un choix éclairé ? Autrement dit, possède-t-il les connaissances minimales des postes à combler et des candidats qui aspirent à les occuper ?

Il est surprenant, voire inquiétant, de constater que les personnes qui éliront le prochain conseil municipal de Montréal, dont le budget s’élève à près de cinq milliards de dollars, ne connaissent pratiquement rien des fonctions d’un maire ou d’un conseiller. Comme l’ont expliqué les politologues Laurence Bherer et Sandra Breux[1], à part quelques journalistes et les élus, rares sont les gens qui comprennent le fonctionnement précis des institutions municipales. En effet, les activités des gouvernements locaux sont peu couvertes par les médias, ne suscitent des formes de participation publique et de militantisme que sur une base exceptionnelle et ne font l’objet que d’un nombre restreint de recherches académiques. Plus important encore, les rouages de la vie politique locale ne sont à peu près pas enseignés dans le parcours scolaire des élèves québécois.

Qu’exige-t-on de l’électeur dans ces circonstances ? Qu’il apprenne « sur le tas » ? Qu’il soit un autodidacte politique ? Ces solutions improvisées entraînent des conséquences importantes. Plusieurs études démontrent que ce manque d’information favorise à la fois le désintérêt et le phénomène de la prime au sortant : les taux de réélection des candidats sortants aux élections municipales s’élèvent en moyenne à 80%.

Dans les petites villes de moins de 5000 habitants, où le citoyen élit le maire et tous les conseillers, celui-ci peut voter jusqu’à sept fois sur un même bulletin de vote. Cependant, comme plusieurs candidats sont élus par acclamation, sa tâche est simplifiée. Dans ces communautés, l’électeur a de fortes chances de connaître personnellement un ou plusieurs des candidats grâce aux rapports de proximité. La situation est bien différente dans les plus grandes villes. La distance entre les élus et les habitants est beaucoup plus importante. L’électeur a donc beaucoup moins de chance de connaître un candidat en personne. Sur quoi doit-il alors se baser ? Sur la réputation, la popularité, l’image ? Comment peut-il s’informer sur les positions qu’un candidat a défendues par le passé et celles qu’il défend aujourd’hui ? C’est ici que les partis politiques municipaux peuvent être utiles. Ils permettent d’associer une politique publique à une bannière partisane précise et un candidat à une vision globale de la ville. La lutte entre partis rend donc les conjonctures politiques plus « lisibles ». De plus, les partis peuvent constituer une plateforme qui favorise l’échange d’information entre l’électeur et les candidats.

Outre ces enjeux structurels, il existe une autre piste qui n’est que peu explorée selon nous : l’éducation à la citoyenneté. Par exemple, nous pensons que le Directeur général des élections du Québec et Élection Montréal doivent participer davantage à la formation des citoyens. Actuellement, ces organismes ne se contentent que de diffuser des publicités, certes attrayantes et joliment illustrées, mais qui ne contiennent que peu d’information au sujet des postes à combler. Il apparaît ainsi plus important de savoir comment voter que de savoir pourquoi voter.

Pour faire de l’élection municipale l’occasion d’un débat public plutôt qu’un concours de popularité, nous croyons que la société québécoise doit consacrer davantage de ressources à l’éducation civique des citoyens. L’État québécois, par l’intermédiaire de son ministre responsable des Institutions démocratiques et de la Participation citoyenne, et du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Organisation du territoire, doit sensibiliser, sans infantiliser, les citoyens aux différents aspects de la vie politique municipale. Ces organisations doivent minimalement leur expliquer la structure de gouvernance locale et régionale, de même que le rôle que les élus sont appelés à y jouer.

En somme, il est important de réfléchir à l’éducation que reçoivent les citoyens qui iront aux urnes lors des élections municipales à venir. Nous pensons que les moyens mis en place afin de lutter contre la corruption seront inefficaces s’ils ne sont pas accompagnés d’initiatives qui favorisent la participation publique. Plusieurs informations concernant les différents scandales récents n’étaient pas cachées. Un travail journalistique a toutefois été nécessaire afin qu’elles soient portées à l’attention du public. Comme il apparaît manifeste que les citoyens québécois ne se sont pas habitués à se soucier de la politique locale, leurs élus municipaux ne se sentent pas contraints de gouverner dans l’intérêt du public. Ainsi, un ou des cours de participation politique – expliquant le fonctionnement et le rôle de la Chambre des communes et de l’Assemblée nationale, mais aussi des conseils de ville, d’organisme comme le BAPE, l’OCPM, ou encore des syndicats ou des conseils d’administration – dans le parcours scolaire obligatoire nous semblent non seulement souhaitables, mais nécessaires.


[1] Voir Sandra Breux et Laurence Bherer, Les élections municipales au Québec : enjeux et perspectives, PUL, 2001.

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Classé dans Benoît Morissette, Frédéric Mercure-Jolette

Gastropolitique du colonialisme

Par Jean François Bissonnette, Londres

C’est une tradition solidement ancrée, en ce temps-ci de l’année, que de se bourrer la face en famille. Modalité commensale de ce que Marcel Mauss appelait l’« expression obligatoire des sentiments », cet empiffrage collectif est censé nous rappeler à nos filiations généalogiques, et nous rendre le goût du vivre ensemble. Appelons cela, si l’on veut bien, une gastropolitique des alliances familiales, qui se nourrit à l’imaginaire de notre enracinement dans le terroir, à la froidure des « quelques arpents de neige » défrichés par nos vaillants ancêtres, les colons.

Or, cette année, entre deux rots bien sentis et satisfaits, certains de nos concitoyens ont peut-être été témoins d’une action gastropolitique dont le contraste avec la forme gargantuesque, dépensière et foncièrement passive qui les alourdit et les tient occupés ne saurait être plus frappant. Depuis le 11 décembre, en effet, à deux pas du parlement fédéral, la chef crie Theresa Spence soutient une grève de la faim.

Ici encore, l’alimentation, ou dans ce cas, la privation volontaire de nourriture, renvoie à une certaine idée du territoire. Dans sa négativité, le geste de la chef Spence témoigne cependant d’un imaginaire spatial renversé, marqué par la blessure de la dépossession. Cette grève de la faim n’est pas que le reflet douloureux de nos ripailles festives. Elle manifeste aussi le rapport de forces sur lequel se fonde notre manière d’habiter le pays, qui s’exerce, depuis des siècles, au détriment de ses premiers occupants.

Dans la souffrance de sa chair affamée, la chef Spence exprime celle des Premières Nations, toujours soumises au joug d’un colonialisme qui ne s’avoue même pas, et qui les broie corps et âmes. Dans sa détermination à endurer la faim, elle rend tangible également la résilience des peuples autochtones, trop souvent « invisibles », comme les qualifiait Richard Desjardins, et qui refusent pourtant de disparaître. La chef Spence incorpore ainsi une volonté qui transcende largement sa personne. Elle fait de son corps privé, évidé, la caisse de résonnance d’un cri qui retentit d’un océan à l’autre : Idle no more!, slogan intraduisible qui évoque à la fois une résistance et une mise en mouvement.

Ce mouvement prend prétexte de certaines dispositions du plus récent fourre-tout législatif concocté par le gouvernement conservateur, qui attentent à la protection du territoire et des milieux aquatiques ainsi qu’à l’autorité des conseils de bande, afin de rappeler la Couronne canadienne à ses obligations. Il fait valoir qu’en vertu des traités conclus jadis, les Autochtones conservent une pleine souveraineté sur leurs terres ancestrales, pourtant laminées au nom d’un développement économique effréné dont ils subissent les contrecoups sans jamais en partager les fruits.

En conséquence, ce sursaut politique des premiers peuples vise également à dénoncer les conditions indignes dans lesquelles ils sont sciemment maintenus, ainsi qu’en témoigne éloquemment la misère qui afflige la communauté d’Attawapiskat, dont Theresa Spence est la chef. Logements insalubres et surpeuplés, manque d’accès à l’eau potable, coûts exorbitants des aliments, défaut de soins de santé et carence de moyens éducatifs, ces symptômes d’une pauvreté matérielle criante sont autant de blessures à la fois physiques et morales.

Aussi cette grève de la faim concentre-t-elle sur le corps de la chef Spence, la situation politique paradoxale dans laquelle se retrouvent aujourd’hui les Autochtones canadiens, eux qui doivent, d’une part, réaffirmer constamment les droits qu’ils détiennent sur les territoires auxquels ils ont toujours dû leur existence, et à défaut de parvenir jamais à une autonomie politique effective, revendiquer, d’autre part, que l’État leur alloue ne serait-ce que le minimum décent afin de ne pas crever comme des chiens.

C’est ainsi qu’ils se trouvent coincés entre deux « rationalités politiques », pour reprendre le concept de Michel Foucault, et qui jouent toutes deux à leur détriment, pris qu’ils sont entre le vieux droit du souverain qui pille leurs terres et y prélève de quoi garnir ses trésors, et la normativité quasi génocidaire d’un État bureaucratique qui veille tout juste à les maintenir en vie, ce dont maints citoyens repus, indifférents, et convaincus de leur privilège impérial jugent en toute bonne conscience que c’est déjà trop leur « donner ».

« Faire vivre et laisser mourir », disait Foucault, telle est la logique qui, conjuguée à une conception colonialiste de la propriété foncière, fonde le régime politique qu’est le nôtre, et qui pèse comme un destin sur le corps de Theresa Spence et des siens. « Faire vivre », à la lisière de ce que Giorgio Agamben appelle la « vie nue », la vie politiquement réduite à la simple survie biologique, voilà tout ce qu’il leur semble possible d’attendre de l’État à défaut de bouleverser radicalement les bases mêmes de la société canadienne. Et « laisser mourir », a contrario, telle paraît bien être la position de Stephen Harper à l’égard de la chef crie, lui qui ne daigne pas même réagir à sa faiblissante interpellation.

Reconnaissons, dans la disposition sacrificielle de Theresa Spence, dans la douleur qu’elle s’inflige au nom de son peuple, une forme supérieure de la critique, qui radicalise et pousse jusqu’à sa limite ultime la situation politique qui est faite aux Premières Nations. Délibérément, elle fait de son corps une offrande. Il y a en cela quelque chose de spectaculaire, et en même temps, d’infiniment modeste. Il faut bien, pour qu’elle porte écho et vienne travailler nos consciences, jusqu’à nuire à notre digestion des restes du festin de Noël, que sa souffrance soit publique. C’est en cela qu’elle nous rend tous imputables de son sort.

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Classé dans Jean François Bissonnette

L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque

Par Isabelle Côté | 11 juin 2012

Suis-je en colère? Oui, sans aucun doute. En fait, j’ai du mal à identifier les émotions et sentiments qui assaillent mon être. C’est un mélange explosif de colère, de déception, de découragement, d’impuissance, de honte, d’inimité, de crainte, de désespoir… Quoi d’autres? J’en ai du mal à trouver les mots.

Avec cette grève étudiante, nous avons assistés à la plus grande mobilisation citoyenne de l’histoire du Québec. Une mobilisation regorgeant d’imagination, de joie, de fierté et d’espoir. Notre jeunesse a su mettre à contribution son intelligence et son imagination de façon à toucher et à sensibiliser une grande partie des Québécois(es). Si bien que 200 000 citoyen(nes) solidaires sont sorti(e)s dans la rue le 22 mars 2012, 300 000 encore le 22 avril, près de 400 000 le 22 mai. Quelle beauté! Mais le gouvernement a fait la sourde oreille et continue à ce jour à faire la sourde oreille (on passera sur les mises en scène de négociations perdues d’avance).

Cela fait aujourd’hui 49 jours que des manifestations nocturnes ont lieu. Des manifestations essentiellement pacifiques. Je suis en mesure de l’affirmer, car j’ai participé au moins au trois quart de celles-ci. Pacifiques, dans la mesure où le SPVM ne s’en mêle pas trop à vrai dire. Quand ils ont commencé à réprimer de façon violente ce mouvement, ils ont contribué à radicaliser un mouvement à la base très pacifique.

Or, cette violence est décriée par des médias complices, non pas des étudiants ou du mouvement, mais de la police politique, c’est-à-dire à la solde de Jean Charest et des intérêts qu’il défend, qui courent dans nos rues depuis plusieurs semaines. Nous ne voyons aucune image dans les médias de masse de la brutalité policière et des arrestations arbitraires qui se produisent quotidiennement, qui sèment la colère ainsi que la révolte qui à leur tour mènent à des émeutes. Mais des images de cette colère et de cette révolte qui se traduisent par des gestes violents émanant d’une minorité, ils nous les tournent en boucle en s’assurant de bien rentrer dans la tête des gens l’idée que le mouvement est violent, extrême, anarchiste, communiste, voire même terroriste.

Je suis de celle qui se fait courir après et qui tente du mieux qu’elle peut d’échapper aux matraques, au poivre et aux gaz, soir après soir. Ceux qui me connaissent savent très bien que je suis pacifique, non-violente et loin d’être une terroriste. Je ne suis qu’une professeure, une mère, une femme, une citoyenne, de plus en plus indignée, qui se soucie de justice sociale, d’équité, de respect des droits et de la démocratie et de l’environnement… Bref qui se soucie de léguer un meilleur avenir à nos enfants. Et en tant que citoyenne, je tente de me faire entendre dans la rue, de la même façon que nos ancêtres ont fait pour gagner nos acquis sociaux. Pourtant, on me coure après sans discrimination. Je dois vous l’avouer, je suis traumatisée. Je n’ai pas d’autres mots pour qualifier ce que je vis depuis des semaines que ceux de terrorisme d’État. Ma vie ne sera plus jamais la même. On parle d’essoufflement du mouvement. Je crois plutôt que certains sont terrorisés et n’osent plus revenir. Et croyez-moi que je les comprends tout-à-fait.

Mais le comble de l’indécence s’est produit cette fin de semaine coïncidant avec les festivités du Grand-Prix. Des gens vêtus de leur plus beaux habits ont voulu profiter de ces festivités. Je ne leur en veux pas du tout et je les comprends. Il m’arrive aussi de sortir de temps en temps et de prendre du bon temps. Mais comment comprendre que certaines de ces personnes ont pu prendre plaisir et se divertir, attablées à leur terrasse, de voir des manifestants se faire violenter par l’anti-émeute présente en nombre disproportionné? Comment comprendre que certaines personnes circulaient à travers toute cette violence comme si rien n’avait lieu, comme si tout était «normal»? N’ont-ils point de capacité d’indignation?

En fait, je le comprends d’une certaine façon et le mets sur le compte de l’individualisme exacerbé qui ronge notre société. Sur l’individualisme dans lequel règne le chacun pour soi, le Me Myself and I, le Je Me Moi. Mais au delà de la théorie, mon coeur à bien du mal à comprendre que l’on puisse à ce point être individualiste. Évidemment, je sais bien que seule ma tête peut comprendre, mais elle ne peut empêcher mon coeur de saigner.

Déjà en 1840, Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, mettait en garde contre les dangers du despotisme dans les sociétés démocratiques: «Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie». Voilà! C’est ce à quoi j’ai assisté médusée cette fin de semaine. L’indifférence est une violence qui frappe plus fort qu’un coup de matraque.

Que l’on soit pour ou contre la grève, pour ou contre la hausse des droits de scolarité, rien ne justifie une telle répression. J’ai honte de certains de mes concitoyens complices par leur silence. Encore heureuse que le reste du monde nous admire.

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Classé dans Isabelle Côté

Tué dans l’œuf: propos stupéfaits sur les affects réactionnaires

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Nul besoin d’avoir eu le bras cassé par une matraque pour constater que le mouvement social lancé par la grève étudiante suscite au sein de la société québécoise une réaction antagonique qui lui est proportionnelle en intensité.

La police n’est d’ailleurs pas en cause, si ce n’est dans la manière dont l’image de sa réaction armée sert, dans certains médias, à une forme d’esthétisation de la violence destinée à renforcer la peur obsidionale qui semble affliger plus d’un citoyen. Après tout, et cela dit sans vouloir disculper les agents des forces policières de Montréal, de Gatineau, de Québec ou leurs collègues de la Sûreté, ceux-ci ne font que leur « devoir ». La réaction, c’est l’essence même de leur travail. Pardonnons-leur – ou pas – car, privés par la lourdeur de leur armure de la capacité de réfléchir, ils ne semblent pas trop savoir ce qu’ils font, même s’ils y prennent goût.

Ce n’est pas non plus de la réaction euphémisée des André Pratte et autres lettrés valets de leurs maîtres dont il est ici question. Ces professionnels de la rhétorique, ces mercenaires du façonnement de l’opinion sont stipendiés précisément pour jeter le discrédit et l’opprobre sur notre mouvement, ce qui s’accorde avec leur fonction plus générale consistant à éteindre dans le cœur des gens toute velléité contestataire, cela au nom d’une loi, celle du marché, plus irréfragable encore que les décrets d’un dieu. Alors qu’ils nous mènent vers l’abîme en s’échinant à nous convaincre, au nom d’un réalisme crasseux qui cache mal leur servilité, de ce qu’il en va de notre salut de nous rendre, ces joueurs de fifre sachant très bien ce qu’ils font, dispensons-les de notre miséricorde.

La réaction salariée, celle des policiers ou des chroniqueurs, n’est pas de mon propos, car on ne saurait s’étonner, après tout, que par veulerie ou par opportunisme, certains préfèrent encore toucher la solde du déshonneur en défendant l’ordre établi plutôt que de rompre les rangs. C’est d’une autre espèce de violence réactionnaire dont il faut traiter ici, une espèce qui se situe à la lisière de l’agression physique et de la brutalité symbolique, et qui a surtout le caractère distinctif de n’être pas motivée par la vénalité.

Qu’il me soit permis de raconter une expérience, que bien d’autres ont sans doute aussi connue, quelle que soit la forme d’humiliation endurée. Un samedi soir, dans un quartier populaire de la ville de M*, repus des victuailles fraternellement partagées chez un ami, nous sortîmes, sur le coup de huit heures, afin de faire tinter nos casseroles, tout en profitant de l’aventure pédestre pour digérer plus aisément. Quelques voisins commencèrent à s’ameuter au coin de la rue, attendant que d’autres par le son attirés viennent grossir la troupe, échangeant quelques hochements de tête et des sourires complices. L’atmosphère était plutôt gaie, et nous avions le sentiment naïf que ce tintamarre, que nous devinions enflant à travers la ville entière pour une énième nuit consécutive, témoignait du soutien massif de la population.

Un peu timides, nous nous mîmes en marche, espérant que notre procession dans les rues adjacentes rallierait davantage de ces gens que nous pensions peut-être déjà gagnés à notre cause. Peine perdue, nous ne parvenions guère à dépasser la quinzaine, et l’indifférence affichée par ceux que nous rencontrions faisait douter de la pertinence de l’entreprise. Tournant au coin d’une rue, notre chétif défilé vint croiser les habitants d’un immeuble rassemblés, comme le veut l’usage estival, sur les marches de l’entrée, goûtant ensemble la chaleur de la soirée.

Pensions-nous recevoir d’eux quelque encouragement, cet espoir fut rapidement désarçonné par la gesticulation caricaturale d’un quidam, qui tenait fort, semblait-il, à nous renvoyer l’image du ridicule qu’il percevait dans notre démarche, suscitant un rire gras de la part de ses convives tandis qu’il imitait en grimaçant le geste que nous faisions. Qu’à cela ne tienne, nous poursuivîmes notre marche, la moquerie n’ayant pas l’heur de nous ralentir. C’est alors qu’un bruit proche, une sorte de craquement sec, attira mon attention, et me retournant, à peine eus-je le temps de voir filer un projectile et de crier « attention! » qu’un œuf venait s’abattre sur la nuque d’un camarade. Une certaine consternation s’empara de notre cortège, qui fit volte-face pour voir la pluie d’ovoïdes que nous garrochaient allègrement ceux que nous venions de croiser et qui, à court de munitions ou surpris par notre retournement, cessèrent momentanément le feu.

Nous revînmes sur nos pas, tout en gardant la distance, incertains de la marche à suivre, pensant peut-être demander raison de cet attentat. Celles qui tentèrent de parlementer ne reçurent pour toute réponse qu’un « c’est pas moi, c’est pas moi » peu digne de l’âge adulte de ceux qui protestaient ainsi de leur innocence. Nous passâmes enfin notre chemin, pour qu’aussitôt, sous les encouragements manifestes de ces mêmes adultes, les bras vengeurs de deux adolescents reprennent leur mitraille. Un sursaut viril mais mal avisé me fit me retourner de nouveau pour narguer leur peu de précision, mais mal m’en prit, je reçus à mon tour un œuf sur le poitrail.  Je ne sais guère si nos agresseurs célébrèrent leur exploit, car c’est plutôt le rire de mon camarade plus tôt lapidé qui me tira brièvement de ma stupéfaction.

C’est toujours sous le coup de ce désarroi que j’écris aujourd’hui ces lignes, quelque dix jours après les faits. Je peine encore à comprendre les motifs de cet état d’esprit. Est-ce le flétrissement de l’orgueil? Le pincement du projectile reçu est peu de choses en effet face à la douleur de l’humiliation subie. Là n’est pourtant pas le problème, car il est facile de pardonner pareilles vétilles.

Non, ce qui me colle à la peau plus tenacement encore que le jaune d’œuf séché s’apparente à une sorte de pressentiment du fascisme à venir. Écrivant ceci, je soupèse le mot, si galvaudé, et dois bien admettre que nos agresseurs ne portaient pas la chemise noire. Derrière eux, pas de parti, pas de guide charismatique, pas d’embrigadement des masses, pas de défilé aux flambeaux, pas d’autodafés ni de camps d’extermination. Mais comme vecteur de leurs jets d’œufs, le même ressentiment, la même frustration, le même désir de puissance offensive, le même goût de la vengeance et de la souillure; oui, j’en suis sûr, les mêmes affects réactionnaires se trouvent en eux que le fascisme sut jadis si bien exploiter.

Ma stupeur et mon étonnement stupide me rappellent ce personnage du Sursis de Sartre, jeune bourgeois d’obédience communiste qui se fait péter la gueule dans un bar miteux par un ouvrier qui n’en peut plus de ses discours pacifistes, lui qui ne rêve que d’en découdre avec les « Fritz » au mépris de l’internationalisme prolétarien. Que m’est-il donné de comprendre, avec mes origines petites-bourgeoises, avec cette capacité que j’ai pourtant acquise de réfléchir et d’argumenter, de ces sentiments informulés qui poussèrent ces jeunes hommes à nous attaquer? Que ne puis-je percer à jour, avec ces mots pompeux et ce style ampoulé, les raisons qu’ils eurent d’agir ainsi? Le savent-ils eux-mêmes?

Chose certaine, pour nous qui nous battons au nom d’une cause généreuse en son principe, au nom de l’idéal d’un accès universel au savoir, gage d’émancipation qui devrait pourtant concerner au premier chef ces rejetons du Lumpenproletariat, l’expérience ici relatée est lourde de signification. J’y vois au moins le motif de quelque enseignement. D’abord, la bonhommie du tintamarre ne doit pas nous faire oublier, bien qu’elle ait su élargir le mouvement de façon considérable, que nous nous butons toujours à un mur d’incompréhension, si ce n’est de haine farouche. Nous nous rendons compte, peu à peu, que derrière la question des frais de scolarité, c’est la logique mortifère du système économique qu’il nous faut combattre. Mais plus encore, c’est l’ensemble du dispositif « épithumogénétique », pour reprendre le mot de F. Lordon, ce mécanisme de façonnement de l’affectivité propre au régime capitaliste, celui-là même qui peut implanter au cœur d’un jeune pauvre et déscolarisé l’envie d’humilier ceux qui pensent pourtant prendre son parti, et qui fait préférer au citoyen lambda le vrombissement stérile d’un moteur de F1 à l’effort de compréhension de ses propres conditions d’existence; c’est ce système de production d’« individus désaffectés », comme les appelle B. Stiegler, qu’il nous incombe aujourd’hui de renverser.

Si nos casseroles ont su nous rallier bon nombre de gens improbables dont je retiens avec émotion les encouragements et les sourires, que nous faut-il maintenant trouver comme moyen pour dévier à notre avantage ces affects qui, pour le moment, semblent tant se plaire à nous détester? « La moitié du monde haït l’autre moitié », m’a souvent dit ma mère, pensant peut-être me consoler par ces mots des moqueries et des affronts subis lorsque j’étais enfant. Le conflit actuel nous montre, pleine, entière et ô combien profonde, la même division de la société.

Nous prétendons défendre l’éducation dans une société où, faut-il le rappeler, un garçon sur deux ne termine pas l’école secondaire, une société où, souvent, pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec notre histoire de colonisés, l’ignorance est presque élevée au rang de vertu. En cette heure où l’on peut déjà entrevoir une nouvelle victoire électorale de nos oppresseurs actuels, pour cette raison même qu’ils auront su cultiver et instrumentaliser, contre nous, les affects réactionnaires de la populace, que ferons-nous pour éviter que le mouvement que nous portons, malgré toutes ses promesses, périsse si tôt, tué dans l’œuf?

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Désobéir avec classe: digressions scatologiques sur l’idée de loi

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Depuis le jour où nous apprîmes, sous l’injonction parentale, à contrôler nos sphincters, l’habitude s’est ancrée en nous, en même temps que le dégoût et le mépris de nos propres fèces, d’obéir. La sujétion aux règles de la bienséance, tout comme l’obéissance aux lois, cela s’inculque, douloureusement, et puis l’apprentissage lui-même finit par s’oublier, jusqu’à devenir seconde nature, jusqu’à faire corps avec nous. Nous apprenons la honte et devenons propres de nos personnes, en réprimant toute inconvenance. Nous incorporons la loi avant même de pouvoir la comprendre. La soumission devient ainsi réflexe, à tel point que nous réagissons souvent devant ceux qui contestent la loi avec le même air outragé que nous inspirerait une défécation publique.

Telle une bande de joyeux coprophiles, les étudiants québécois ont entrepris de secouer ce joug de l’habitude qui veut que chacun satisfasse ses besoins à l’abri des regards, isolément, dans la solitude du cabinet. Qu’on comprenne bien, ce n’est pas d’excréments dont il est ici question, mais de l’effet d’individualisation, de séparation, de ségrégation qu’induit notre observance de règles que personne n’ose plus discuter. Tout comme il y a un enjeu sanitaire à ce que nous confiions aux égouts nos déjections personnelles, suivant une règle sans laquelle la vie sociale serait sans doute bien plus pénible, l’effet de cette norme n’en est pas moins de pétrifier cette même vie collective, de nous isoler les uns des autres, de nous enfermer dans des automatismes dont nous ne pouvons plus nous affranchir qu’avec peine.

Or, l’apprentissage de la propreté fait aussi naître en nous une passion bien particulière, affairée, méticuleuse, sévère : la passion de l’ordre. Chaque chose doit avoir sa place, et il faut savoir se soumettre à la nécessité supérieure de cet ordonnancement, selon les catégories duquel nous devons calibrer nos envies et nos plaisirs. Et cette passion de l’ordre, du classement, de l’efficacité, qui en pousse même certains à vouloir briller parmi les meilleurs dans l’art de la constipation maîtrisée, cette passion peut devenir malicieuse, mesquine, autoritaire, violente. Dans certains cas extrêmes, elle peut même conduire à faire voter des lois spéciales, destinées à contraindre tout un chacun à s’en retourner dans l’intimité de ses chiottes.

Délaissons un moment les métaphores fécales pour remarquer à quel point l’adoption de la loi 78 trahit la cécité de nos gouvernants. Dans sa volonté de réinstaurer l’ordre à tout prix, quitte à sacrifier au passage les libertés publiques, quitte à démolir le droit associatif, quitte à criminaliser la dissidence, le gouvernement libéral révèle la profondeur de son ignorance des choses humaines. La loi spéciale ne signale pas juste une mécompréhension des tactiques du mouvement étudiant, qui dévoilent la radicale nouveauté des modes de pensée et d’action que celui-ci déploie, et qui paraissent insaisissables pour l’œil vieilli des autorités. Elle montre par-dessus tout la surprenante capacité de ces dernières à se chier dans les mains. C’est dire qu’une loi, si elle peut suspendre le droit en décrétant l’état d’exception, peut aussi miner l’autorité de ceux qui la promulguent, et à travers eux, celle de toute loi en général.

« La loi spéciale, on s’en câlisse! », clament les manifestants. Ce faisant, on s’aperçoit que la liberté d’expression n’est pas tant un droit formel, aussi sec que l’encre du texte constitutionnel, et qu’il nous serait loisible d’exercer ou non selon notre convenance. La liberté se manifeste précisément au moment où on veut la suspendre. Elle se découvre comme un immense pied de nez, comme une tonitruante invitation à manger de la marde adressée à ceux qui nous gouvernent, et qui renvoie ceux-ci, par-delà l’impersonnalité de leurs fonctions, à l’être de chair qu’ils sont tous, à ces corps qui, à heures fixes, baissent leur froc et trônent en silence, tandis que s’écoule de leurs boyaux la matière putride qui ressemble tant à leurs politiques que c’en est à s’y méprendre.

Certains appelleront licence cette liberté reconquise devant les lignes policières. Ils y verront les ferments d’une anarchie dont ils redoutent le désordre et la confusion. Ceux-là ne comprendront jamais qu’au fin fond de la grève étudiante, il y a le désir et la volonté de repolitiser la vie, y compris dans ce qu’elle a de plus scabreux, de plus primitif, de plus nauséabond. Et ce faisant, il s’agit, pour nous toutes et tous, de redécouvrir à quelles conditions nous pouvons faire communauté. Admettons-le, savoir maîtriser ses sphincters en fait peut-être partie.

Revendiquer la désobéissance, ce n’est donc pas un retour au stade infantile de la psyché, à cet âge où le changement de couches préfigure, devant la figure parentale qui accomplit cette besogne, la soumission à l’empire de l’État, avec ce que cela comporte d’humiliation, de renoncement et de rage contenue. Revendiquer la désobéissance, et le faire avec toute la classe dont nous sommes capables, c’est au contraire l’affirmation d’une autonomie qui veut que, pour qu’elle emporte notre adhésion, pour que l’on accepte de s’y plier, pour que nous daignions la faire nôtre et lui prêter nos forces, la loi doive être reconnue comme légitime.

En ce sens, du moment où elle est mise en question, dès lors qu’elle cesse d’être un réflexe conditionné, une habitude sans conscience, l’obéissance apparaît pour ce qu’elle devrait toujours être, soit l’objet d’un choix libre et éclairé, autrement dit, l’aboutissement d’une démarche éthique, ainsi que le fruit d’une délibération qui ne peut intervenir qu’entre égaux. Or, c’est cela même que le cabinet ministériel nous dénie. Maintenant que nous nous sommes levés, sans doute est-il temps de tirer la chasse.

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Pour une grève générale

Par Olivier Kemeid | Montréal, le 29 avril 2012

un vaste bonheur demande à prendre souche
entre une étoile et la minuit des oppresseurs
faudra-t-il écrire au feu pour obtenir enfin
la libération de nos espérances?

Gilbert Langevin, Noctuaire, 1967

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est la révolte.

Albert Camus

Mes frères étudiants, je vous vois de loin, moi qui ne peux être là avec vous, et je suis si fier de vous que je voulais vous écrire cette lettre, pour vous dire que vous n’êtes pas seuls, que là-bas, de l’autre côté du monde, on parle de vous, on vous regarde, on vous admire, que de la vaste plaine des Flandres à la botte italienne en passant par la France et l’Espagne, il y en a qui vous suivent, et qui ne désirent qu’une seule chose: que vous n’abandonniez jamais.

Ce que vous faites aujourd’hui, vous et toutes les forces progressistes qui se sont jointes à vous dans un mouvement social sans précédent, c’est rappeler qu’il y a eu au pays du Québec des hommes et des femmes qui ont eu l’espoir d’un bien commun, l’envie d’un partage équitable des ressources et le désir d’une culture à préserver. Des hommes et des femmes qui se sont battus pour cela. Ce que vous faites aujourd’hui, c’est ce qu’ont fait les jeunesses des pays arabes, pris dans des situations mille fois plus tragiques il est vrai, mais nourries par le même sentiment de frustration: celui de s’être fait usurper la révolution de leurs grands-parents.

Je me suis méfié longtemps des rapprochements hasardeux entre les printemps arabes et ce qu’il faut bien appeler désormais notre printemps québécois. J’ai cru, à tort, que les sentiments des jeunesses égyptienne et québécoise, dont les deux sangs coulent dans mes veines, n’étaient en aucun cas comparables. Je n’aimais pas qu’on use du mot « printemps » pour qualifier les manifestations québécoises des derniers mois: chez nous nul ne marche pour ne pas crever de faim; dans nos prisons ne croupissent pas (encore) des agitateurs emprisonnés à cause d’un usage soi-disant immodéré de leur liberté d’expression. Nous ne sommes pas dans une dictature, mais dans une démocratie dévoyée, usée. Trouée. Mais une démocratie tout de même. Certes perfectible, mais existante – c’est notre plus grand atout, et c’est de cette démocratie qu’il va falloir user dans les mois et les années qui viennent. La situation égyptienne n’a donc rien de semblable à celle du Québec; la misère et la désespérance au pays des Pharaons ne sont pas les nôtres, même au creux des longs hivers blancs. Mais je sais et sens et reconnais maintenant que dans les rues de Montréal comme dans celles du Caire, dans celles de Québec comme dans celles d’Alexandrie, un même sentiment de fureur embrase la jeunesse. Qu’on ne mésestime pas ce sentiment: c’est un feu dont les braises prennent beaucoup de temps à s’éteindre.

Une Révolution volée

Oui, comme les Égyptiens se sont fait usurper leur révolution de 1952, comme les Tunisiens se sont fait déposséder des acquis de leur lutte pour l’indépendance, je crois qu’on nous a volé notre Révolution tranquille. Je crois que les droits si chèrement acquis lors de cette période féconde sont reniés jusque dans leur fondement, que si le gouvernement québécois n’avait pas senti un vaste mouvement populaire favorable au rappel des 50 ans de cette Révolution, il ne l’aurait pas même commémoré. Ayant participé parfois de près à plusieurs événements soulignant l’anniversaire de cette Révolution, je peux affirmer sans avoir peur de me tromper que le Parti libéral du Québec, mené par un ancien conservateur qui n’a jamais renié ses appartenances politiques premières, rejette l’héritage de Lesage au grand complet, pourfend les réalisations de l’équipe du tonnerre et tend à se distancer le plus possible de l’idéologie de George-Émile Lapalme, lequel reste le grand artisan de l’État moderne québécois. Rappelons-nous que dans un premier temps, le Parti libéral de Jean Charest s’est fait un honneur de couper court à toute glorification de ce qui fut, n’en déplaise aux détracteurs et autres esprits chagrins, une formidable entreprise de libération. Pire, soutenant à grand renfort de publicités les cycles de discussions sur les remises en cause de la Révolution tranquille dont l’aboutissement fut l’élection du Parti québécois en 1976, le Parti libéral actuel délégua ses hérauts de par la province pour répandre la bonne nouvelle des partenariats public-privé et autres chimères du néolibéralisme. Parmi ces porte-étendards, l’ancienne ministre des Finances Monique Jérôme-Forget fut sans nul doute la plus ardente pasionaria du démembrement des acquis. Le titre de l’une ses conférences prononcée en décembre 2010: « La Révolution tranquille: un héritage épuisé et paralysant ». Difficile d’être plus clair. Puis, dans sa plus fidèle tradition de récupération politique, ce gouvernement sans scrupule, à l’affût de la montée en popularité du cycle des commémorations de ladite Révolution, changea son discours officiel, emboîtant le pas dans le souvenir plus mortifère que festif, offrant médailles et bons mots, si ce ne sont stèles et urnes funéraires, aux grands artisans des années 1960. Une hypocrisie qui ne fut pourtant pas décriée publiquement; seuls quelques-uns manifestant leur profond malaise. Parmi eux, Gilles Vigneault, dans un geste d’un courage et d’une probité exemplaires, qui refusa de se rendre à la cérémonie. Recevoir une médaille pour travail accompli, pourquoi pas, mais comment la recevoir des mains de ceux qui mettent le feu à tout ce que vous avez tenté de bâtir?

Non, ce n’est certes pas chez Jean Lesage qu’il faut aller chercher les sources de ce Parti qui n’a plus rien de libéral sinon la pensée économique, mais bien chez Louis-Alexandre Taschereau. Jean Charest passera à l’Histoire comme l’équivalent de ce que fut cet ancien premier ministre honni, tache honteuse dans notre histoire pourtant chargée de dirigeants médiocres: un long règne libéral – 16 ans dans le cas de Taschereau – dominé par la corruption, l’agenouillement devant les cartels financiers (Taschereau est l’un des premiers à avoir bradé nos richesses forestières, minières et hydrauliques à des investisseurs américains) et surtout par son refus de doter la province de mesures de sécurité sociales dignes de ce nom. Taschereau eut une fin de règne misérable, à l’image de son bilan: à la suite de révélations scandaleuses sur la corruption de son parti, il fut démis de ses fonctions. La voie était pavée pour Maurice Duplessis, qui se fit le chantre de l’assainissement des finances publiques.

Nous ne sommes pas dans une nouvelle Grande Noirceur, nous sommes au crépuscule, juste avant la grande nuit, ou si vous préférez à l’orée de la forêt. Le chemin est tout pavé pour que nous plongions tête la première dans de nouvelles sombres années: celles-ci ont débuté depuis maintenant six ans à Ottawa, et l’on ne peut pas dire que notre gouvernement, à Québec, fait preuve d’une grande résistance. Si le Parti libéral de notre province a exprimé parfois un inconfort d’apparence vis-à-vis le gouvernement de Stephen Harper, prônant notre caractère distinct, pansant quelques blessures, quelques coupures, le fond reste le même, implacable, violent, désespérant: de Sussex Drive à la rue des Braves, deux conservateurs règlent les destinées de notre peuple. Y voir autre chose relève de l’aveuglement.

Et lorsque Jean Charest, sur le mode de l’humour, l’humour non pas du fou du roi mais du roi devenu fou d’arrogance, de mépris et de cynisme, lorsque Jean Charest, en plein Salon du Nord, comme l’on dit Salon de l’auto, comme l’on dit Salon des produits spoliés et vendus à rabais, propose d’exiler les manifestants « dans le Nord autant que possible », il reprend les thèmes cette fois-ci non pas de Taschereau, mais de Duplessis, celui qui poussa Borduas à s’exiler, « dans les Europes autant que possible », celui qui dit aussi un jour afin de contrer l’idée d’un enseignement pour tous: « L’éducation c’est comme l’alcool, certains ne la supportent pas. »

Jean Charest sait-il à quel point, ce jour-là, le monde s’offusqua de cette saillie? Les journaux belges, français, italiens, britanniques, pour ne nommer qu’eux, en furent soufflés: un tel mépris et surtout une telle inconscience leur étaient stupéfiants. Après plus de 70 jours de grève, une telle phrase relevait-t-elle du suicide politique? Au pays du bipartisme à la britannique, où l’on peut décréter des élections quand bon nous semble, tout paraît être possible, surtout quand l’opposition, à peine relevée d’une guerre fratricide, se reconstruit péniblement.

Les 3 grands temps de ce printemps

Ce printemps a connu trois dates majeures – elles n’ont pas toutes eu le même impact public, et encore moins le même impact médiatique – mais qu’importe: elles ont existé et demeurent dans les esprits. Au petit jeu des chiffres d’estimation de foule, les sociétés sont éternellement perdantes: un esprit neuf peut souffler sur les têtes de huit personnes, et on oublie trop souvent que la première édition de Refus global fut vendue à une cinquantaine d’exemplaires… Ces trois dates: 22 mars, 7 avril, 22 avril; les trois événements: la plus grande manifestation étudiante dans l’histoire du Québec; une nuit blanche de discours d’intellectuels du pays se mobilisant autour de la question de ce que nous sommes et des élans de liberté qui, malgré tout, malgré notre mal-être récurrent, malgré notre survie fragile car perpétuellement menacée, malgré notre fatigue culturelle jamais guérie, surgissent épisodiquement; le grand rassemblement des forces progressistes de la province, ralliées autour de la défense du bien commun, en particulier de nos ressources naturelles, mais aussi culturelles.

Je ne veux pas faire l’impasse sur l’espoir ressenti, sur le sentiment festif qui jaillit ça et là, sur l’humour formidable des pancartes des manifestants, rappelant les très riches et belles heures de mai 68, mais au-delà de la bonne conduite de mes compatriotes – honte au gouvernement de parler de violence, à la suite d’exactions commises par des éléments incontrôlés, comme d’habitude, honte au gouvernement de traiter la CLASSE comme on traita le FLQ – je décèle un sentiment de fureur comme je n’en ai jamais perçu chez nous. Bien canalisée, la fureur, c’est celle de vivre: elle est le moteur des plus belles réalisations humaines. Réprimée, méprisée, ignorée, elle trace les chemins tortueux vers les versants noirs de notre âme – la fureur peut aussi mener aux glissements politiques les plus honteux de l’Histoire.

La lutte doit devenir générale

Il faut continuer à manifester. Pacifiquement cela va sans dire. Mais ne perdons pas notre fureur. Ne restons pas poli. Nous n’avons pas envie d’être calme et de discuter sereinement. Nous n’avons plus la patience de nous asseoir auprès de Line Beauchamp pour nous faire semoncer: c’est à elle que nous avons envie de donner une leçon. Vous n’êtes pas nos maîtres, les nôtres sont dans la rue, ils manifestent à nos côtés. Vous n’êtes plus nos représentants: qui ose se reconnaître en vous? Qui ose se draper de fierté à la simple évocation de vos noms? Qui ose ne pas reconnaître l’abus de pouvoir, le patronage, la corruption, la mise à sac de nos acquis, la grande braderie nationale? Un ou deux éditorialistes inféodés, quelques magnats de l’entreprise privée? Et encore, sitôt le dos tourné, ceux-ci vous méprisent encore plus que nous vous rejetons, car ils ne vous font même pas l’honneur de leur sincérité. Valets obséquieux du pouvoir, ils courtiseront les nouveaux conquérants dans les ruines de votre défaite, ils les courtisent déjà, ils les ont toujours courtisés, que ceux-ci portent la soutane ou le veston-cravate.

Et les pires dans tout ce carnaval éhonté d’une élite décadente, celle qui n’en finit plus de s’enferrer aux rênes du pouvoir, préférant couler avec le navire plutôt que de passer le gouvernail, sont ceux des combats de jadis qui prônent à présent des calculs de pertes et profits entre le gouvernement et les associations étudiantes. Louis Bernard et sa proposition de couper la poire en deux en étalant la hausse, François Legault et sa gestion de commis-épicier, et tous les courbe-l’échine du carré vert ou jaune ou allez savoir, quelle infamie! Où en est-on lorsqu’on se retourne contre toute la jeunesse de son pays? Sont-ils rendus si cupides pour les mépriser autant, sont-ils si agonisants qu’ils prennent peur devant tout geste vital ?

Voit-on réellement ce qui se joue ici? Frères étudiants qui après moi étudiez, vous ne faites pas que vous battre contre la hausse des frais de scolarité! Vous vous battez pour notre dignité, pour nous dire que cette fois ça suffit, pour dire « Charest dégage », pour défendre cette idée qu’il y a encore des batailles à mener en notre beau pays et que celles-ci demandent courage et détermination. Le poids qui vous incombe est imposant: un abandon, une défaite, signifierait bien plus qu’une hausse des frais de scolarité. Les conséquences d’un éventuel échec de notre printemps serait incalculables: cela voudrait dire qu’au Québec, on peut descendre dans la rue par centaines de milliers, rejeter majoritairement le parti au pouvoir, rallier les étudiants, les professeurs, les syndicats, les artistes, les intellectuels, les aînés, les laissés-pour-compte, sans que rien ne bouge. La morosité qui s’ensuivrait serait comparable à celle qui découla des deux référendums, laissant un pays exsangue, déchiré en deux. Alors une seule solution: non pas la démission de Line Beauchamp, simple porte-voix d’un parti et d’un système grugé par des années de déliquescence. Non pas uniquement le gel des frais de scolarité, ce qui de toute manière a peu de chances d’arriver avec le gouvernement en place. Non pas les négociations interminables qui font le jeu des dirigeants, permettant l’essoufflement de la révolte. Mais la démission de Jean Charest et la tenue d’élections dans les délais les plus brefs. Nous ne pouvons pas attendre que le Parti libéral choisisse une date selon le calendrier de l’opportunisme politique pour déclencher de telles élections; il est des moments dans la vie d’un peuple où le temps presse et où l’appel de la population doit faire office de loi.

Il n’y a pas d’autres alternatives, notre salut à tous est là; étudiants comme personnes âgées, syndicats comme patrons, artisans comme intellectuels. Le règne de notre Taschereau moderne doit prendre fin; la sortie doit lui être indiquée; si la justice ne peut s’en charger la rue doit s’en emparer. C’est le fil conducteur des trois grands temps du printemps; la conclusion incontournable; la lame de fond. Ne décevons pas ceux qui nous regardent avec admiration. Ne décevons pas nos enfants à venir; ce sont eux qui récolteront les fruits de la bataille. Ne nous décevons pas nous-mêmes: nous valons plus que « cela », cet assujettissement aux intérêts privés, cette aliénation au profit des profiteurs, cette mise à genoux devant un pouvoir devenu aveugle. Nous valons plus que 1625 dollars par année. Nous valons tout l’or du monde et cet or, nous ne le vendrons jamais.

Cette si belle phrase que vous avez tous vue sur des pancartes: « Ce n’est pas parce que vous n’avez pas réussi à changer le monde que vous devez empêcher les jeunes de réussir à leur tour. » Ne laissons pas le fardeau de la révolte peser sur les épaules des seuls étudiants: que ceux-ci soient nos guides, mais que nous soyons à leurs côtés.

J’appelle donc tous mes compatriotes, ceux qui ont à cœur leur jeunesse, je veux dire la leur passée, celle à venir et celle qui manifeste, ceux qui ont à cœur le futur de leur nation, quelle que soit leur allégeance, à descendre dans la rue afin non seulement d’appuyer les revendications des étudiants québécois, mais de demander la reddition du premier ministre. Le temps du changement est venu; « enough is enough ». Être patient, c’est aussi être malade; il nous faut sortir de ce corridor sans fin d’urgence d’hôpital qu’est devenu le gouvernement de Jean Charest.

La grève générale jusqu’à la démission de notre premier ministre et le déclenchement des élections: la seule issue au printemps québécois, afin que refleurissent les arbres, dans les vergers de notre pays, et que nos enfants puissent, à nouveau, cueillir leurs fruits.

Olivier Kemeid
Auteur et metteur en scène
Ex-étudiant de l’Université de Montréal
Ex-étudiant de l’École nationale de théâtre
Montant de ma dette étudiante à la fin de mes études, en 2002 : 35 000$.
À ce jour, je n’ai pas fini de rembourser.
29 avril 2012

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Étudiant blessé gravement: la responsabilité collective et l’orgueil du souverain

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Je me sens un peu responsable. Nous le sommes tous probablement un peu. Quand j’ai entendu, il y déjà environ un mois, Maxence exposer du mieux qu’il le pouvait les idées du consensus de Washington et la critique de Michel Foucault du néolibéralisme lors d’une action organisée par certains de ses profs contre la hausse, je me suis dit que la conférence sur Foucault que j’avais donnée avec mon collègue dans le cadre du cégep pop la semaine précédente n’avait pas été complètement vaine, que ma parole et mes gestes avaient des incidences. Je me suis revu en 2005 lors de la grève. Je me suis rappelé avoir occupé en 2006 une réunion du CA de l’Université Laval visant à discuter d’un projet d’épicerie-école et d’avoir essayé, en 2007, par divers moyens, de saboter l’inauguration du pavillon Desmarais à l’Université d’Ottawa. En pensant à ces moments grisants de lutte étudiante que j’ai vécus, je me suis dit qu’ils devaient avoir bien du plaisir les étudiants en grève.

Mais là, je suis triste. Triste d’avoir remis sur de jeunes personnes des responsabilités qui sont celles de tous. Nous nous disons insatisfaits, dégoûtés, indignés, en colère et nous nous exaltons de la mobilisation étudiante. Nous discutons d’outrage au tribunal, de résister au gouvernement, de faire face à la force souveraine et encourageons la lutte étudiante. Celle-ci tire toute une série de mouvements derrière elle et s’en nourrit. Mais ce pauvre Maxence qui, avec son manifeste poético-révolutionnaire lu en ouverture du cégep populaire, m’avait fait bien rire – rire de bonheur qu’une telle disposition d’esprit puisse exister, rire parce que je me suis trouvé vieux et rassis à côté de cette sensibilité juvénile – a pris sur lui un enthousiasme qui le dépassait largement et s’est mérité une balle de caoutchouc en pleine gueule. Pauvre petit être qui nous faisait réfléchir et sourire.

Tu m’excuseras Maxence, je l’espère, de t’avoir implicitement encouragé à défier la loi et l’ordre. Ce matin, tout cela apparaît beaucoup moins rigolo.

Si je suis tout à l’envers et me sens un peu responsable de la tournure des événements, on ne peut en dire autant des gouvernants et des forces de l’ordre. La défense du travail des policiers doit-elle nécessairement se faire de manière aussi orgueilleuse et complaisante? Est-ce une nécessité immanente à l’exercice de la souveraineté? Il semble que les forces de l’ordre carburent à l’orgueil. Jeudi dernier, en faisant la vaisselle, j’ai syntonisé un peu de radio parlée et suis tombé sur une entrevue avec un représentant du Service de police de la ville de Montréal. Celui-ci s’est fait questionner à propos du moral des troupes et, à plusieurs reprises, il a évoqué l’orgueil de celles-ci : « vous savez nos policiers sont orgueilleux et veulent garder le contrôle de leur ville », disait-il. L’orgueil s’oppose à l’humilité.

Or, il me semble que, ce matin, un peu d’humilité de la part de la police nous ferait du bien à tous. Continuer à faire jouer l’orgueil et dire que le travail de la Sûreté du Québec a été « professionnel et rigoureux » manifeste une condescendance irrespectueuse qui ne peut qu’attiser la conflictualité. Laisser entendre que les manifestants blessés sont des criminels, cela est tout simplement de mauvaise foi. La Sûreté du Québec a été prise de court et il y a eu des dommages collatéraux. Certains policiers ont certainement eu la trouille et, pendant un instant, se sont sentis dépassés par les événements. La police a probablement fait quelques erreurs, notamment en ce qui a trait à l’intervention auprès des manifestants blessés; est-ce vraiment si dangereux pour le souverain que de faire cet aveu? Pourquoi cet orgueil et cette confiance en soi exagérée quand certains en sont à se réunir au chevet d’un blessé grave? Ne sommes-nous pas tous un peu responsables de la violence? Je ne peux m’empêcher de penser que oui. Sale condition humaine.

En vain, je souhaite que la force souveraine s’avoue faillible et partiellement responsable des débordements et de la violence. Que le Premier ministre et ses ministres avouent qu’ils n’ont pas que bien agi. Je me dis que cela serait faire preuve de bonne foi et ainsi faire un pas vers une solidarité plus grande et plus vive.

Une lettre d’excuse du Premier ministre et de la Sûreté du Québec, peut-être que ça pourrait décrocher un sourire à celui qui a eu le crâne fracturé et qui, selon ce que l’on raconte, vivra le reste de sa vie avec un œil en moins, qui sait? Devant cette souffrance résultant d’affrontements entre concitoyens, difficile de ne pas en appeler à un acte de contrition de la part de tous; de tous ou de personne, mais cessons de remettre la faute exclusivement sur certains…

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Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

La facture et le style: échos d’un discours ministériel

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Alors que s’entamait, lundi le 30 avril, une douzième semaine de grève étudiante au Québec, la ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, s’est risquée à donner une entrevue à la journaliste Anne-Marie Dussault.  Dans ce véritable condensé de philosophie pédagogique, elle a montré combien elle sait se tenir à la hauteur des événements.

Questionnée sur ce que sera la stratégie du gouvernement devant une situation dont la gravité n’a jamais eu d’égal, et face au refus prévisible de l’« offre globale » annoncée la semaine précédente, la ministre minimise l’importance du problème.  Puisque ce sont seulement un tiers des étudiants qui « boycottent » leurs cours, continue-t-elle à dire dans une révérence gracieuse à la langue française, ces 180 000 hurluberlus paraissent quantité négligeable.

Non, contrairement à ce qu’on laisse souvent entendre, le mouvement n’est pas « très monolithique ».  Sous-entendant la possibilité théorique de n’être monolithique qu’à moitié, ce constat revient à dire que la ministre n’a pas à reconnaître sa légitimité ni à prendre en compte le message qu’il porte.  Ce que cette masse critique revendique est de toute manière irrecevable.  « Mais bien sûr, le gel des frais de scolarité n’est plus une option, là, il faut, il faut apporter des aménagements », déclare-t-elle, ce double « il faut » suffisant à marquer l’importance de ces « aménagements » cosmétiques.

C’est sur cette prémisse que se tient en un équilibre précaire tout le discours de la ministre, ultime réitération d’un monologue tenu depuis des semaines.  L’augmentation des frais de scolarité répond à une nécessité si écrasante qu’il n’y a pas à la démontrer.  Le mieux que l’on puisse faire – et considérez ici la magnanimité de l’accorder alors que « certains » leur reprocheront de céder autant – c’est aménager la « facture » pour qu’elle passe mieux dans l’œsophage irrité des grévistes.

L’argument de la « facture » est brandi par la ministre avec une vigueur telle qu’il permet d’éviter de donner une seule raison à l’appui de la nécessité de la hausse, ni même à celle d’en maintenir l’intensité tout en faisant durer le plaisir deux ans de plus, ainsi qu’elle le propose.  Cette image comptable, qui nous ramène dans le champ familier du commerce, permet du coup de disqualifier la position étudiante, qui, parce qu’elle invoque d’autres référents, parce qu’elle réfute cette assimilation de l’éducation à l’économie, n’est rien de plus qu’« idéologique ».

Aux yeux de la ministre, qu’elle pense peut-être ceux des « contribuables » en général, ce « débat idéologique » consiste uniquement à dire : « Ma facture, je ne la veux pas, donnez-la à quelqu’un d’autre. »  Or, parce qu’elle tient si fort à valoriser l’éducation, elle ne saurait accepter, quant à elle, d’en « refiler la facture » à d’autres, comme si ce n’était pas ce que la société se paie à elle-même de toute façon si elle veut ne serait-ce que durer dans le temps.

La « facture » apparaît comme une responsabilité purement individuelle.  Tout comme on ne songerait guère à laisser notre addition aux clients de la table voisine, qui d’autre que l’étudiant pourrait acquitter la sienne?  Que l’intelligence collective des étudiants ait su répliquer depuis longtemps  et sur tous les tons qu’il existe d’autres manières de financer les coûts du système universitaire, voire d’augmenter son budget si cela est véritablement nécessaire, la ministre assure qu’elle n’en a pas vu la teneur « concrète ».

L’affabulation de la facture à payer pour une hausse que rien de tangible ne justifie prend du coup l’allure d’une fatalité dont il faut se consoler en songeant à la pérennité du « modèle québécois », dont on abat pourtant dans le gel l’un des principes tacites.  Revendiquer le gel constitue même une preuve patente de sa disqualification à négocier ou à demander une médiation.  Il faut « bouger d’un iota », au moins, pour être admis au statut d’interlocuteur.

La ministre montre alors en exemple ces deux tiers d’étudiants qui se laissent tondre sans mot dire.  Que ceux-ci ne se plaindraient pas d’un gel, que ceux-ci puissent même appuyer la lutte de leurs collègues tout en restant sages sur leurs bancs d’école ne lui effleure guère l’esprit.  Il n’y a que dans les associations en grève que l’on trouve des divisions.

Maintenant que le gouvernement a « bougé », lui, en révisant la facture de ces clients ingrats, qu’y a-t-il d’autre à faire, pour la ministre, que d’attendre qu’ils cèdent enfin?  C’est cela qu’elle appelle « être en mode solution ».

Ainsi peut-elle persister dans son déni de la profondeur des enjeux qui animent la grève étudiante.  Ce faisant, la ministre témoigne de l’ignorance qu’elle a du sens de sa fonction, lorsqu’elle tente une fois de plus de dépeindre sous les couleurs d’un égoïsme adolescent l’exigence de dizaines de milliers d’adultes qui demandent à être traités de façon rationnelle.

C’est par le doute radical que Descartes a fondé le rationalisme moderne, ce mode de pensée qui est à la base même du système éducatif dont Line Beauchamp est la gardienne indigne.  En refusant d’accepter une décision dont la ministre responsable ne peut même pas justifier du bien-fondé, arguant d’une inéluctable « facture » que seule son imagination conçoit, les étudiants grévistes peuvent eux aussi dire, à la suite du vieux René, « nous pensons, donc nous sommes ».  C’est déjà ça de gagné.

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Classé dans Jean François Bissonnette