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Droit et littérature

Critique de Procès verbal de Valérie Lefebvre-Faucher, Écosociété, 2019, 232 p.

Par Jean-Pierre Couture, Université d’Ottawa

Comment régler ses comptes et saisir le bon moment pour ce faire? Comment choisir ses destinataires et son angle d’approche? Comment contourner le bâillon juridique, le secret professionnel, le droit de gestion ou les clauses contractuelles? Comment éviter leur censure sans sacrifier le littéraire? Et en quoi ce dernier peut-il déjouer la binarité du politique? L’éditrice Valérie Lefebvre-Faucher répond : par le livre.

« Je voudrais que vous considériez l’hypothèse selon laquelle le livre étend le champ de l’acceptable en testant perpétuellement ses limites et que cette action, malgré les jugements qu’elle appelle sans cesse et l’application de sentences variées, bénéficie à la collectivité. » Autrement dit, le livre étend la liberté et c’est à la liberté du livre que l’auteure se voue dans cet essai riche, aussi analytique que sensible, qui soupèse plusieurs avenues tout en tricotant une position que Lefebvre-Faucher assume en définitive.

Pour bien suivre la démarche de ce « procès verbal » qui mêle le récit à l’enquête, le témoignage à la fiction, fixons le sens que l’essayiste donne au mot liberté. Dans le sillage de Sartre, celle-ci n’est possible qu’en situation, c’est-à-dire qu’elle est inséparable de la position concrète du « qui parle » et de la prise de responsabilité. Il ne s’agit pas « de cet état passivement sans contrainte, sans devoir, de cet individualisme absurde » auquel on pourrait rattacher les noms de Michel Houellebecq ou Mike Ward. Cette liberté des trolls élude toute responsabilité et Lefebvre-Faucher rapporte une perle tirée de l’essai de Sartre sur l’antisémitisme pour l’illustrer : « Ils savent que leurs discours sont légers, contestables; mais ils s’en amusent, c’est leur adversaire qui a le devoir d’user sérieusement des mots puisqu’il croit aux mots; eux, ils ont le droit de jouer ».

De jouer, l’auteure ne s’interdit pas. C’est le rôle de la fiction (ces « espaces de semblant, de récit, de plaisir », dit-elle). Si elle règle ici ses comptes avec la censure et le bâillon, ce n’est pas par la défense abstraite de la « liberté d’expression ». Au contraire, tout le projet de ce livre est ancré dans l’expérience traumatique du procès Barrick Gold c. Écosociété qui mena au pilon le livre Noir Canada.

Lefebvre-Faucher est de l’équipe d’Écosociété à ce moment. On comprend entre les lignes, par le pli et le repli du récit, qu’elle est également assujettie à ce bâillon. « N’a plus eu, du jour au lendemain, le même droit que toutes les autres personnes autour. Et n’a plus eu le droit de dire qu’elle a perdu ce droit. » Au milieu de ces pages poignantes où le personnage de Béalys souffre de ce mutisme forcé, on constate que le raffinement de notre système de justice prodigue des violences hyper-perfectionnées qui visent à blesser sans signes extérieurs de blessures. Les rapports capitalistes de production écrasent les faibles dans des salles hors cour où l’on arrache la signature d’ententes secrètes sous le poids de la peur. Le droit bourgeois comme droit de classe ne vieillit pas d’une ride depuis 1850 : c’est la justice des régnants, même s’ils cèdent quelques victoires à l’arraché (voir Marie-Ève Maillé, L’affaire Maillé, Écosociété, 2018).

Prudente, Lefebvre-Faucher a patiemment imaginé les moyens de revenir sur ce procès, dix ans plus tard, en contournant l’embargo lié à ce tordage de bras. Elle, comme sa camarade Anne-Marie Voisard (Le droit du plus fort, Écosociété, 2018), a décidé de parler. L’occasion est d’autant plus belle que la « liberté d’expression » et de « création » est un sujet omniprésent et détourné à la faveur des puissants. Avec Lefebvre-Faucher, on sabote cette grande fabrique à poncifs. Son exigeante défense de la vie intellectuelle et littéraire, tenue d’élargir nos libertés et nos responsabilités, ne se donne pas à lire dans nos bons médias. Les litanies du « On ne peut plus rien dire » prennent même des allures de farce ou de simple « stratégie publicitaire ». Elles pâlissent de ridicule et s’évaporent devant l’histoire réelle d’un liberticide avéré et des leçons qui en sont tirées.

Des comptes, l’auteure n’en règle pas qu’avec les bandits en toge. Elle dénonce la culture de l’inconduite sexuelle qui sévit dans le milieu littéraire et anticipe un #MeToo de l’édition québécoise (lequel a explosé au printemps dernier). L’éditrice approche aussi avec délicatesse l’insidieuse pression des groupes militants et témoigne à la barre du procès qui oppose, selon ma lecture, politique et littérature. Au sujet de la mise au pilon d’un ouvrage féministe dont les autrices ne souhaitaient plus « demeurer aux côtés d’une personne [co-autrice du livre] dénoncée pour agressions », l’éditrice confesse qu’elle a assumé son parti pris pour la liberté, aussi contraire à la « justice punitive » qu’au « geste de flique ». En clair, elle a remis sa démission. Cette éthique de conviction, critique du pouvoir éditorial et de la violence de ses décisions unilatérales, se paie du prix de la précarité matérielle.

Ce geste-symbole éclaire la position de Lefebvre-Faucher quant à la quête d’un rapport sain entre politique et littérature. Si la grande année politique de 2012 l’a tant marquée – elle comme toute une génération – c’était en tant que « mobilisation pour la liberté d’expression », c’est-à-dire qu’« en plaçant le littéraire au cœur du politique » le mouvement devenait une joyeuse fête du dissensus et de l’insubordination. Or, à l’inverse, lorsque le politique pénètre au cœur du littéraire, on perd l’équivoque, on perd du jeu et on ne permet plus à des écrivain·es de rester écrivain·es.

Il n’y a pas que la politique pour nuire aux livres. Il y a aussi la vitesse. Décochant une flèche contre Facebook et la généralisation de « comportements d’intoxiqués », l’auteure demande ironiquement : « Quel est le statut d’une parole motivée par l’addiction? » Retournant moi-même à l’essai de Sartre pour un projet en cours, je m’inquiète dans ces mêmes termes d’une plateforme qui s’apparente aux déchaînements des foules : « ces sociétés instantanées qui naissent à l’occasion du lynchage et du scandale [où] les modes de pensée, les réactions du groupe sont de type primitif pur » (Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard, 1954 [1946], p. 35). Au terme de son essai sinueux et franc, Valérie Lefebvre-Faucher semble avoir trouvé son port d’attache et promet, à l’encontre de tout ce qui l’assaille, d’« essayer encore de [nous] parler de liberté littéraire ».

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Sommes-nous tous Charlie? Cinq mois après

Par Marie-Ève Bélanger, Genève

Voici un texte qui date de quelques mois. Pourquoi maintenant? Parce que malgré tout, on doit faire un effort conscient pour ne pas accumuler de la colère, du dégoût, de l’impuissance et de la honte, et ça, ça doit passer par un engagement politique. Il n’y a pas de raison importante pour la communauté intellectuelle, pas d’élément déclencheur, pas de rapport avec l’actualité. Juste un cri resté en travers de la gorge.

Parlant de liberté d’expression. Eh quoi les manants, on ne vous a pas donné la parole, j’ai dit « une minute de silence », alors respect. J’en ai bouffé du commentaire, j’en ai la tête lourde et le cœur serré: je suis un pain de viande d’opinions, j’ai perdu ma boussole quelque part entre le boudoir et les cabinets et je tourne en rond, ou plutôt je ne sais pas. J’en suis devenue transparente à force de me faire enlever couche sur couche de sens critique, d’émotion, d’intelligence, de raison, d’action. J’en suis au bord de la liquéfaction parce que plus rien ne me retient ensemble, je n’ose plus bouger de crainte de me transformer en une coulée de boue, ou de m’évaporer en rien du tout. J’ai continué de lire pourtant, la paume gauche posée sur un œil fermé, le coude appuyé sur la table, les épaules affaissées, le moral à terre, immobile, avalant du discours, tout aussi affamée qu’insatiable. J’ai accumulé les mots, les phrases et les chiffres : la ronde des citations, des mauvaises citations, des récitations, des résolutions. Je n’ai pas choisi, j’ai tout pris, tout lu, tout accepté et j’ai continué. J’ai été submergée, j’ai coulé, mais j’ai continué.

De ce calvaire, qu’est-ce que j’ai appris? Rien de sociologique, rien de paradigmatique, rien de révolutionnaire, rien sur la religion, rien sur le terrorisme, rien sur les crayons, rien sur les fusils, rien sur les moutons, rien sur les citoyens. J’ai appris que ce sont toujours les mêmes qui parlent. Ils parlent la langue du dominant, envahissant tout l’espace de libre expression dont ils jurent que le péril est hors sujet. Ils parlent, ils parlent sans arrêt, plus ils parlent moins j’ai de place pour réfléchir, pour construire, pour m’étirer, bientôt j’ai la tête vide, les articulations coincées, les membres raidis, des ficelles me poussent un peu partout et on me prend, on me bouge et je suis reconnaissante, merci, merci mon guide, mon père, mon prophète, merci de me laisser renoncer pour préserver Ta liberté. Ce discours occupant tout l’espace discursif disponible n’est ni celui de la morale, ni celui de l’intelligence, ni celui de la raison : il est la voix par laquelle le dominant domine.

J’ai lu quelque part que Charlie Hebdo, c’était le refus du sacré : il n’y a rien d’inattaquable, rien que l’on ne se doit d’observer d’un point de vue critique. Nous est-il encore possible de reconnaitre que l’exercice du droit à la libre expression individuelle requiert un certain nombre de prémisses qui ne sont pas partagés par l’ensemble de la population, et que ce droit est en fait un droit vide, c’est-à-dire inopposable, pour une très grande partie d’entre nous? D’accord, on a besoin de la liberté d’expression. Mais on a surtout besoin d’espaces où l’expression est possible. Il y a eu un débat aujourd’hui à l’université : « Sommes-nous tous Charlie? » Force m’a été de constater que l’espace discursif de libre expression pour répondre à cette question était habité par une sous-catégorie absolument restreinte d’individus : des hommes, blancs, chrétiens, d’âge moyen, éduqués et aisés. Onze représentants. Une seule femme qui, par surcroît était aussi musulmane, quelle aubaine. Le débat a été aussi plat qu’on pouvait s’y attendre, et surtout, personne n’a questionné sa propre légitimité à prendre la parole; c’est un droit de naissance après tout. Peut-être la question eût-elle dû être : « Sommes-nous tous des hommes blancs chrétiens, d’âge moyen, éduqués et aisés? » Et forcément la réponse eût été : « Oui. »

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Caïn, mon frère

Par Jean François Bissonnette, Paris

Des fous, des monstres, des barbares. Il est commode, lorsque visite l’abomination, d’user de tels mots. Ils désignent ce que le langage ne parvient plus à nommer. Ils mettent des visages sur notre incompréhension. Ils ramènent ainsi dans le champ de la signification ce qui paraît lui échapper, et ce, tout en dissociant radicalement le locuteur de son objet. Ce sont des fous, imperméables à la raison; des monstres, étrangers à l’humain; des barbares, ennemis de la civilisation. Ces mots nous dispensent d’examiner ce qui nous lie à ce dont ils parlent. La cause est entendue: ces gens-là ne sont pas comme nous.

The Body of Abel Found by Adam and Eve, by William Blake (ca. 1826, Tate Gallery, London).

The Body of Abel Found by Adam and Eve, by William Blake (ca. 1826, Tate Gallery, London).

Les attentats survenus en France nous mettent pourtant en face de tensions graves au sein même de nos manières de penser et de vivre. La surprise et l’incrédulité, l’impression d’une violence surgie d’ailleurs, d’une brutalité venue des confins du désert pour se répandre dans les rues de nos métropoles verdoyantes; tout cela découle d’une habitude d’opposer le centre et la périphérie, la norme et l’exception, habitude qui nous aveugle à nous-mêmes. Car les frères Kouachi, car Coulibaly leur complice n’étaient pas des étrangers, mais bien les fils de la société qu’ils ont prise pour cible. Le terrorisme est un matricide.

Dieu n’est pas mort pour tout le monde. L’irrévérencieuse audace des dessinateurs de Charlie Hebdo, c’était un peu manière de danser sur le cadavre divin. On peut rire de tout dès lors qu’on ne croit plus en rien, sinon au droit que nous réclamons de le faire. Liberté d’expression, principe sacré et sans limite. Dans l’inversion du sacré et du profane qui annule la distinction même de ces espaces, le droit à la profanation se pare du nom de vertu et revendique la tolérance.

Lui répond comme un jumeau haineux le cri du moudjahidine, voulant laver dans le sang l’humiliation subie. Faire preuve de tolérance, c’eût été respecter la sensibilité des croyants, dit-il entre deux rafales de Kalashnikov, et l’appel au règne de Dieu clame à son tour son droit à la libre expression. Difficile, contradictoire liberté…

À l’orée des beaux quartiers et de leurs temples dédiés au culte du faste et du luxe, dans ces banlieues en déshérence végète une génération exclue, trop consciente de la faillite des promesses de la République. Pour ces jeunes, la liberté, l’égalité et la fraternité, ce ne sont trop souvent que délits de faciès et candidatures rejetées faute de patronyme bien gaulois. En marge du spectacle de la richesse et du succès, dans l’ombre des feux de la rampe, c’est l’abandon.

Aussi sont-ils nombreux qui partent vers la Syrie en quête d’un absolu de substitution. On leur reproche d’importer les conflits d’ailleurs, conflits qu’alimente pourtant sans cesse la duplicité des puissances occidentales. Logique du boomerang. C’est que la souffrance des Palestiniens, des villageois pakistanais traqués par les drones invisibles, sert de couverture, d’alibi à celle que ces jeunes vivent ici. Le djihad est un langage qui dit l’injustice, mais qui n’attend plus rien de nous.

Face à cette désolation, face au massacre quotidien et oublié, il ne nous restait plus que le rire et le sarcasme pour ne pas perdre la tête. Or, c’est le bouffon qu’on assassine, et les puissants s’assemblent pour honorer ceux qui les moquaient hier encore. Triste ironie. Qu’il était beau, pourtant, qu’il était réconfortant de voir ces millions d’hommes et de femmes défiler dans les rues de Paris et de province. Mais quelle en sera la suite? Historique, cette mobilisation servira-t-elle à cautionner la tentation sécuritaire, le repli sur soi, l’hostilité vengeresse et le rejet? Il est à craindre qu’une telle avenue ne nous plonge plus profondément encore dans une spirale mortifère. La Marseillaise entonnée çà et là dans la foule reste après tout un chant guerrier et sanguinaire. Toujours, le sang appelle le sang.

Plus difficile sera de prendre acte des causes profondes de la violence, qui tend vers nous un visage grimaçant où se reflète souvent notre propre arrogance, notre propre désir d’asservir et d’humilier. Ce n’est plus de tolérance, dont il faut parler, car celle-ci finit toujours par buter sur une différence inassimilable. Le temps est venu de l’hospitalité, et ceci nous oblige à changer le regard que nous portons sur nous-mêmes. Comment nous ouvrirons-nous à l’autre, à l’exclu, au marginal? Qu’accepterons-nous de partager, de sacrifier à son compte avant qu’il ne rompe définitivement avec nous et nous entraîne dans la mort avec lui? Ce n’est pas céder au chantage des intégristes, que d’accepter l’injure; c’est viser, dans la pleine conscience de son impossibilité, à ce qu’un jour advienne la justice.

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La place de la République à Paris pendant la manifestation du 11 janvier 2015 (AFP / Kenzo Tribouillard).

 

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