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Légitimité linguistique dans l’évolution du français au Canada

Critique du livre Méchante langue. La légitimité linguistique du français parlé au Québec, de Chantal Bouchard, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, « Nouvelles études québécoises », 2011, 171 p.

Par Caroline Mangerel, Montréal

Méchante langue, par Chantal Bouchard.

Cet ouvrage donne suite à un essai précédent de Chantal Bouchard : La langue et le nombril : une histoire sociolinguistique du Québec (Montréal, Fides, 2002) dans lequel l’auteure examinait le discours métalinguistique québécois de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950-1960. Elle concluait de cette étude que les Québécois ont au sujet de l’expression française au Québec une très mauvaise opinion, qui suit la courbe de l’image identitaire, reliée notamment à l’impuissance politique et au déclassement social.

Le présent ouvrage creuse les causes et les conséquences de cette relation complexe, relisant les événements, les contextes, les débats et les acteurs qui, depuis 1763, ont façonné ce rapport des Canadiens français à leur langue. Cette étude historique analyse les textes de grammairiens canadiens-français qui, vers la deuxième moitié du XIXe siècle, assistent et participent à ce rapport. Chantal Bouchard propose en outre une étude linguistique fouillée, notamment sur l’évolution de la prononciation telle qu’elle est abordée et débattue dans les ouvrages de l’époque, s’attardant sur la prononciation de chaque phonème et la position prise par chaque grammairien sur la question.

Entre 1763 et 1840, la langue française au Québec perd sa source directe d’influence par sa séparation d’avec la France. Une grande partie de la classe supérieure et éduquée quitte le territoire au moment du changement de régime, ce qui contribue sans doute à la prédominance de la langue populaire au détriment de la langue normative à partir de ce moment. L’écart entre les français du Canada et de la France vient en réalité surtout d’une évolution rapide en France, après la Révolution, évolution que les Français du continent américain, désormais dépourvus de relations suivies avec la mère-patrie et ayant de surcroît fort à faire avec l’influence anglaise, ont peine à suivre.

Méchante langue offre un tableau de l’évolution du français au Canada, autant dans son usage populaire que dans ses normes et aussi bien dans une perspective grammaticale que dans les détails de la phonologie répertoriés selon le milieu, la région et le corps de métier. Ces derniers sont dépeints à travers les ouvrages descriptifs et prescriptifs de penseurs de l’époque, tout particulièrement ceux qui prennent part à la polémique de 1842 entre Thomas Maguire et Jérôme Demers sur l’anglicisation du français au Canada et les « locutions vicieuses » (entre autres soucis) à éliminer. S’ils ne s’entendent véritablement que sur la nécessité de proscrire les anglicismes, les parties prenantes du débat de 1842 sont aussi généralement d’accord, à plusieurs exceptions près, sur l’importance de parler comme les Parisiens instruits. Cependant, il leur est justement difficile d’évaluer cette façon de parler – en particulier la prononciation – qu’ils veulent établir comme la norme, étant donné leur distance d’avec les salons parisiens. Articles, essais, grammaires et traités font l’objet d’une critique bien étayée soulignant notamment la réception suivant leur publication ainsi que les relations et débats entre les grammairiens, lexicologues et pédagogues les plus actifs de l’époque, notamment Michel Bibaud, Étienne Parent et Jean-Philippe Boucher-Belleville. Plusieurs références seront faites à la Société du parler français, fondée en 1902, et à ses fondateurs, notamment Jules-Paul Tardivel.

Le dernier chapitre consiste en une analyse linguistique reposant d’abord sur la prononciation, puis sur le vocabulaire. En plus d’un bon nombre de phonèmes à l’usage controversé pour les grammairiens de l’époque, certaines formulations et expressions populaires sont également analysées. De plus, une grande partie de ce chapitre est consacrée au vocabulaire : aux néologismes qui s’immiscent dans la langue au fil du temps, notamment les anglicismes, fortement critiqués par Maguire comme par tous les autres grammairiens, les archaïsmes et provincialismes (malgré que, gadelle, picote), mais aussi les emprunts aux langues amérindiennes, « en vertu du droit des Canadiens français de nommer des réalités nord-américaines qui leur sont exclusives » (p. 133). Maguire établit entre autres une liste de locutions vicieuses : se greiller, se revirer de bord et surtout l’infâme embarquer dans sa carriole. Ce chapitre permet de se faire une idée des préoccupations linguistiques de l’époque, dominées par une inquiétude provenant de sa distance d’avec la « mère-patrie » renforcée par l’absence de relations avec celle-ci, en plus d’un poids démographique de plus en plus faible face au Canada anglais. Il permet également d’entrevoir les contradictions qui existent dans l’imposition d’une norme linguistique au Canada français.

D’une écriture aussi loin du jargon qu’il est possible, le texte est en outre égayé par de nombreuses citations de Narcisse-Eutrope Dionne, auteur d’Une dispute grammaticale en 1842, Le V.G. Demers vs Le V.G. Maguire, Précédée de leur biographie (Québec, Typ. Laflamme & Proulx, 1912), qui illustre par de piquants échanges entre penseurs une étude d’une lecture par ailleurs très agréable. L’idée principale de cet ouvrage en est une de légitimité. Celle de la langue proprement dite, bien sûr, et sa remise en question par des générations successives de Canadiens français de plus en plus éloignés de la métropole. Sans pouvoir ni prestige, ils associent leur identité à la langue qu’ils parlent, décrite tantôt comme anglicisée, tantôt comme désuète, et même comme vicieuse. La question de la légitimité est d’ailleurs poussée plus loin, jusque dans l’idée de la culpabilité. Le grammairien Jules-Paul Tardivel soulignera en 1901 que les Canadiens français ne sont pas coupables d’avoir déformé leur langue. Cette recherche de culpabilité sous-tend les discours sur la langue et en particulier les débats sur les mérites comparés des locuteurs, en l’occurrence les Canadiens français qui, à la suite de leur défaite de 1763, vivent un purgatoire identitaire dont ils sont présumés coupables.

Si cette absolution est le début d’une acceptation qui se solidifiera tout au long du XXe siècle, la légitimité est néanmoins encore loin d’être atteinte. Avec son cortège d’aliénation et de sentiment de dépossession (p. 163), le débat continue, sous des formes diverses, jusqu’à aujourd’hui.

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De la Weltanschauung du bon sauvage aux polémiques du MIT: Everett contra Chomsky

Par René Lemieux, Montréal


Langue amazonie from Paroles des Jours on Vimeo.Ce documentaire présente les recherches du linguiste Daniel Everett chez les Pirahã, peuple d’Amazonie. Le réseau Arte, producteur du documentaire, le présente ainsi: «Au cœur de la forêt amazonienne existe un mystérieux langage qu’aucun étranger n’a jamais appris. Jusqu’à aujourd’hui. Après trente ans de recherches, en vivant avec les Pirahã, un homme en a finalement déchiffré le code.» La courte notice se veut évidemment un teaser pour le futur spectateur. On apprendra plutôt, à l’écoute du documentaire, qu’Everett est en fait le deuxième étranger à apprendre la langue, puisqu’un premier missionnaire chrétien l’avait appris avant lui. Everett, arrivé en Amazonie avec sa famille pour convertir les Pirahã, se verra lui-même converti par la beauté et la simplicité de leur mode de vie: les Pirahã sont des gens heureux qui se contentent de peu de choses. Bref, on se trouve là avec le véritable «bon sauvage» de Rousseau, avant la perversion de la technique, de l’écriture ou de la politique (Lévi-Strauss).

Ce bonheur originel serait dû à la langue pirahã: on n’y trouve pas les temps verbaux du futur et du passé, ni les nombres, ni les adjectifs de couleurs. Mais surtout, la récursivité est impossible: il n’y a dans cette langue ni conjonction de coordination ou de subordination, ni pronoms relatifs. Les phrases sont extrêmement simples, généralement à l’indicatif présent. Les Pirahã ne possèdent donc ni mythe ni religion, ne produisent pas d’art, ne cultivent pas tradition, ni ne transmettent d’histoire: ils vivent au jour le jour, et c’est là la clé du bonheur. Cette description des mœurs pirahã amènera Everett à repenser le rôle social du langage: la langue est un outil (comme un autre), et les Pirahã possèdent une langue simple parce que leur mode de vie est simple.

Ce «déchiffrement du code», comme l’indiquait la présentation d’Arte, serait insignifiant si la conclusion de l’étude de la langue pirahã par Everett ne se voulait que l’apprentissage de la langue (ce que n’importe quel anthropologue arrive à faire s’il habite suffisamment longtemps dans la culture qu’il étudie). La véritable contribution d’Everett, celle qui provoquera une polémique avec la figure tutélaire de la linguistique contemporaine – Noam Chomsky –, c’est bien de voir la langue comme un outil technique comme un autre, alors qu’elle est aujourd’hui pensée par les chomskyens et les partisans d’une linguistique cognitiviste comme l’élément définitoire minimal pour l’humanité. L’espèce humaine est telle qu’elle est, séparée du règne animal, grâce à la faculté du langage qui est ancrée chez elle, dans ses gènes. La caractéristique minimale du langage humain chez Chomsky sera la «récursivité», c’est-à-dire la capacité théoriquement infinie de continuer une phrase en enchâssant en elle des syntagmes à partir de pronoms relatifs, de compléments, etc. Si le Pirahã ne possède pas cette caractéristique, de deux choses l’une, la théorie chomskyenne d’une origine biologique commune et universelle à la faculté du langage dans toutes les cultures se voit contredite, ou Everett est un charlatan au mieux, et un raciste au pire (puisqu’il sous-entend que les Pirahã sont des sous-hommes). C’est cette dernière option qui est mise de l’avant par les partisans de la grammaire universelle et Chomsky lui-même dans le documentaire.

Cette polémique pourrait se voir comme un nouvel élément dans le grand débat sur l’intraduisibilité entre les Weltanschauungen au moins depuis l’hypothèse anthropo-linguistique de Sapir-Whorf. Or, le débat a pris des proportions gigantesques dans le petit monde des linguistiques, en partie peut-être à cause de l’orgueil d’un Chomsky qui n’hésite pas à user de moyens pas toujours très louables contre son opposant. Un article par Tom Bartlett dans The Chronicle Review fait un très bon compte-rendu du débat, qui pourrait simplement se résumer à la décision de Chomsky et al., dans un article de 2002[1], de faire de la récursivité la caractéristique minimale, donc nécessaire, du langage humain. Cette décision prêtait le flanc à la critique: il ne s’agirait de trouver qu’un seul contre-exemple d’une langue qui ne possède pas la capacité de la récursivité pour réfuter la théorie, ce à quoi s’emploie Everett.

Au-delà du débat linguistique, fort intéressant par ailleurs, n’assistons-nous pas là à une énième répétition de la grande polémique postkantienne entre les traditions dites continentale (européenne) et analytique (américaine)? Cette polémique semble bien s’inscrire dans la grande opposition structurant le champ anthropologique de l’universalisme et du relativisme, polémique à laquelle Chomsky participe depuis longtemps[2]. Les termes et le ton du débat rappellent en tout cas une autre polémique fameuse, celle entre Jacques Derrida et John Searle: dans tous ces cas, on ressent un malaise à voir l’un nier l’existence même d’une rationalité dans la pensée de l’autre.

Un lecteur de l’article du Chronicle Review cité plus haut, le linguiste Daniel Harbour (qui a écrit un billet sur la question) commente ainsi la controverse: «Chomsky is concerned with our mental hardware. He’s never said that every language uses all the hardware. It’s like someone with an iphone who doesn’t exploit all its functions: their iphone still has the same hardware as everyone else’s.» Soit. Or, c’est aussi dire que l’absence de récursivité dans une langue n’arrivera jamais pas à nier la théorie chomskyenne. Malheureusement pour les partisans de Chomsky, les soi-disant «rationalistes» (ou «philosophes analytiques»), il existe un principe épistémologique énoncé par Popper: «Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu mais défaut[3]

Sans vouloir défendre à tout prix la théorie d’Everett – qui frise par moment le new-age et l’appel à la simplicité intellectuelle volontaire –, bourrée de préjugés ontologiques tirés de la métaphysique de la présence (pour employer les mots de Derrida: la parole préférable à l’écrit, la littéralité préférable à la métaphore, etc.), une certaine éthique de la discussion serait peut-être nécessaire dans ce débat. Et pourquoi pas remettre en question le rôle de la récursivité? N’y a-t-il pas d’autres formes de communication qui départagent le règne humain de celui de l’animal? (Si on tient vraiment à faire ce partage…) Par exemple, à ma connaissance, aucun primate communicant grâce aux signes gestuels n’est arrivé à interroger. Or pour cela, il faudrait aussi se mettre à lire des philosophes dits continentaux – Heidegger, par exemple –, ce qui semble encore proscris dans le «camp» de la philosophie analytique.


Notes

[1] HAUSER, Marc D., Noam CHOMSKY et W. Tecumseh FITCH, «The Faculty of Language: What Is It, Who Has It, and How Did It Evolve?», Science, vol. 298, novembre 2002. Disponible en ligne.

[2] Rappelons le grand débat Foucault-Chomsky de 1971 sur la nature humaine, maintenant disponible en entier sur YouTube, et celui de l’été dernier, un peu moins noble, entre Chomsky et Slavoj Žižek.

[3] POPPER, Karl, Conjectures et réfutations, trad. M.-I. et M. B. de. Launay, Paris, Éditions Payot, 1985, p. 64.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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