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Messie trou d’eau: un conte de Noël

Par Simon Labrecque

Pierre Trudeau croit-il au Père Noël? Cela doit. Il montre en tout cas une certaine habileté à nous le faire croire.

Jacques Ferron[1]

It’s true though! But it’s true, though…! But it’s true, though…!

Blague sans fin sur les Trudeau au BiCi

Le mardi 21 novembre 2017, le Musée Grévin de Montréal, sis au Centre Eaton sur la rue Sainte-Catherine, a dévoilé une statue de cire du vingt-troisième premier ministre du Canada, Justin Trudeau, réalisée par le parisien Éric Saint Chaffray. Comme cela arrive souvent aujourd’hui avec les statues de cire, ces reliques d’emblées surannées faites d’une matière d’un autre temps et confrontées sans pitié aux images digitales portatives, on a entendu dire et on a pu lire que l’objet représentait assez mal son sujet, que la copie ressemblait assez peu à l’original, et ce, peu importe ce qu’on pense de ce dernier (qui fut le premier dans l’ordre d’apparition terrestre, selon ce qu’on en sait – à moins qu’il ne soit d’emblée qu’une pâle copie?). Le dimanche suivant, le 26 novembre 2017, à l’occasion de la coupe Grey, les médias canadiens ont rappelé que lorsqu’il était premier ministre, le père de Justin, Pierre Elliott Trudeau, avait porté une grande cape noire et un grand chapeau lors de la coupe Grey du 28 novembre 1970. Si les médias d’aujourd’hui ont risqué plusieurs comparaisons entre Trudeau père et des personnages de fiction, aucun n’a mentionné celle qu’avait proposée le médecin et écrivain Jacques Ferron, à l’époque, avec Zorro, nom à partir duquel il fabriqua le sobriquet Imago Zéro[2].  Ferron est même allé très loin en affirmant ceci :

Les adversaires des Alouettes ont compris qu’ils devaient se laisser battre, non pas que le botté de Zorro les eût impressionnés, mais à cause de la loi des mesures de guerre, car ils risquaient d’être traduits en justice : comment auraient-ils pu démontrer qu’ils n’étaient pas felquistes? Le botté de Zorro était d’autant plus convaincant que dans l’arène il y avait un autre personnage, tout de noir vêtu, coiffé d’un chapeau dur, dans le genre exécuteur des hautes œuvres, l’homme du Frap-bain-de-sang : Maître Jean Drapeau… Zorro et le Coco ont fait gagner les Alouettes.

En comparaison, les bas flamboyants de Trudeau junior sont « de la petite bière », comme on dit… Avec un tel père, il y avait bien des raisons de devenir un enthousiaste enseignant d’art dramatique!

Concierge à temps partiel au séminaire de Nicolet, ancienne stagiaire bénévole auprès de l’abbé Surprenant, Suzanne de Melun a fait remarquer à ses proches, un matin froid de novembre, une ressemblance étonnante et beaucoup plus intéressante que celle de la statue de cire du Eaton avec l’homme de chair du 24 Sussex. Plus intéressante, également, que celle du fils avec le père, de Justin avec Pierre… quoique cette étonnante ressemblance relève justement de la paternité. Dans son âme et conscience, Suzanne de Melun croit fermement que le profil de celui qui est parfois appelé « ti-PET » par des gens qui se souviennent avec une hargne certaine de son aïeul rappelle le profil de l’Éminence de la Grande Corne en personne, c’est-à-dire de nulle autre que le bon docteur Ferron! Il ne lui en fallait pas plus pour s’emporter, pour « partir sur un nowhere ». Spéculant, imaginant, elle risqua : « et si c’était vrai? »

« La statue de cire de Justin Trudeau aurait versé des larmes de sang. » J.-F. Marquis

Le sous-entendu était clair, mais elle le formula plutôt comme une interrogation, comme une question de recherche factuelle, existentielle. Le fondateur du Parti Rhinocéros serait-il le véritable géniteur du chef actuel du Parti Libéral du Canada? La beauté de cette hypothèse tient au fait qu’elle consonne avec un certain esprit ferronien, qui autorise à la travailler et à la mettre à l’épreuve avec ruse et enthousiasme, sans crainte de choquer quiconque connaît la plume du cartographe du pays incertain, y compris pour les proches. Chronologiquement, cette hypothèse est aussi plus plausible que la rumeur selon laquelle Justin Trudeau serait le fils caché de Fidel Castro, un bruit lancé par des médias de droite à la mort du Lider Maximo. C’est comme si monsieur Ferron, en grand-oncle narquois, y allait d’un vif « vas-y, ma Suzanne! », du simple fait de ses écrits et de ce que l’on sait de son caractère moqueur. Ce à quoi elle ne pouvait que répondre : « Marci son oncle! J’espère que vous allez aimer la traite qu’on se paie, pis que vous passerez un bien bon joyeux Noël! »

Pierre Elliott Trudeau (né à Montréal en 1919, mort en 2000) et sa jeune femme Margaret Sinclair (née à Vancouver en 1948) ont eu leur premier enfant, Justin, le 25 décembre 1971, à Ottawa. D’emblée, un vrai p’tit Messie du Canada bilingue, dont le prénom tiré du latin désigne un Juste, note Suzanne de Melun. Le mariage avait eu lieu en secret un peu plus de neuf mois plus tôt, le 4 mars 1971, dans le BiCi natal de la mariée. Tout semble donc s’être fait dans les règles, c’est-à-dire selon les exigences traditionnelles pour éviter de procréer dans le péché, l’épouse s’étant même convertie au catholicisme romain pour l’occasion.

L’ancien ministre de la Justice qui avait déclaré que l’État n’avait pas sa place dans les chambres à coucher du pays se pliait aux rituels catholiques, du moins lorsque cela l’arrangeait. Lors des négociations constitutionnelles avec les peuples autochtones du pays après le rapatriement de la Constitution, par exemple, il récita un Notre Père en latin plutôt agressif, après avoir demandé à la ronde si les Autochtones allaient « prier comme ça chaque matin », avec chants et tambours, puis affirmant que si c’était le cas, eh bien chacun pouvait alors prier selon sa religion et sa culture[3].

Pour Margaret, il s’agissait en quelque sorte d’une reconversion historique, car le clan écossais des Sinclair tire son nom d’une famille d’origine normande, donc catholique (la Conquête – celle de la Grande-Bretagne par les Normands – ayant eu lieu près de cinq cents ans avant la Réforme, qui fête aujourd’hui son cinq-centième anniversaire). Est-ce en raison de cette racine normande, en plus de la notable différence d’âge entre les époux, que Ferron se permet d’utiliser les dénominations « la p’tite Sinclair » et « la pucelle des Rocheuses » dans ses textes sur Trudeau au tournant des années 1970? À moins que ce ne soit en raison du fait qu’elle était Vierge, selon le zodiac, alors que Trudeau était Balance? Les journaux de l’époque ont consulté des astrologues pour évaluer les chances de l’union. Suzanne de Melun ne peut s’empêcher de remarquer leur enthousiasme, alors qu’on sait désormais que le couple allait divorcer en 1984 et qu’on connaît aussi les rumeurs (démenties par Margaret) d’une « affair » avec Mick Jagger des Rolling Stones, autour du sixième anniversaire de mariage du couple, en 1977.

Plusieurs des textes de Ferron sur Trudeau sont réunis dans les « Escarmouches politiques », qui forment la première partie des Escarmouches, d’abord publiées en deux tomes en 1975 chez Leméac (sous-titrés La longue passe) et reprises (malheureusement élaguées de façon substantielle et sans sous-titre) en un seul volume en 1997 chez Bibliothèque québécoise. L’élagage touche notamment plusieurs escarmouches politiques du début des années 1960, au profit de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Cela donne l’impression que Trudeau occupait une place de premier ordre dans les soucis du bon docteur – place qu’il a assurément occupée un peu avant, puis pendant et surtout après la Crise d’Octobre, à laquelle Ferron fut lié en tant que négociateur lors de l’arrestation des frères Paul et Jacques Rose et de Francis Simard, terrés à Saint-Luc, en Montérégie, le 28 décembre 1970 – un mois jour pour jour après la coupe Grey de Zorro. Après, comme l’a récemment rappelé Louis Hamelin, Ferron s’est enfoncé dans une série d’interprétations et de conjectures conspiratrices au sujet d’Octobre[4].

Ferron voyait Trudeau dans sa soupe, à l’époque, mais il commentait ses actions depuis plusieurs années. Le site Jacques Ferron, écrivain, conceptualité et rédigé par Luc Gauvreau, contient une section entière intitulée « Trudeau vu par Jacques Ferron. Textes à l’appui », qui rassemble les passages les plus significatifs. « [Trudeau] est probablement le personnage public à qui [Ferron] a attribué le plus de surnoms : le Castor, Da Nobis, le Hamlet rhinocéros, Imago Zéro, Sir John MacDonald-sans-ouiski, Pierrot, le Prince, monsieur Sinclair, Pierre Sinclair, Télémaque-Trudeau, Trudeau-tête-de-mort, Zor[r]o. » En incluant les lettres, les articles et les romans, l’index onomastique intégré au remarquable outil de recherche Hyper_Ferron, sur le même site, compte 131 mentions de Trudeau dans l’œuvre de Ferron. Pourquoi cette obsession?

Dans une lettre à John Grube datée de 1972, citée sur la page « Trudeau vu par Jacques Ferron », l’Éminence de la Grande Corne écrit ces lignes aux allures définitives (les crochets sont dans le texte) :

… sachez que ma haine contre Pierre Elliott Trudeau vient en partie du fait qu’il a eu le même maître que moi, le père Robert Bernier, fils d’un juge du Manitoba. Avec une différence : je l’ai eu pour maître en lettres et il l’a eu en théologie et droit international. [L’autorité politique internationale (1951) de Bernier] est fortement anti-nationaliste pour deux raisons : la première, que l’internationalisme du Moyen Âge a perdu son latin et son importance sous la Renaissance; la seconde, que le protestantisme dérive du principe des nationalités. C’est en tant que catholique, par nostalgie du Moyen Âge, que Pierre Elliott est antinationaliste.

Dans une escarmouche sur la « renommaison » de la rue Armstrong, cette rue de Saint-Hubert où se trouvait le repère des « effelquois » de la cellule Chénier en octobre 1970 et qui fut renommée rue Bachand dès 1971[5] (Ferron écrit plutôt rue Blanchard), le bon docteur mentionne une seconde proximité filiale, géographique celle-là. Pour ce faire, il met en scène le haut de son comté natal de Maskinongé :

[Trudeau] ne semble pas avoir eu beaucoup d’affection pour un père à qui il devait tout. Il se reprendra avec sa mère originaire des Townships de Berthier et de Maskinongé. À Saint-Alexis-des-Monts, dans le haut de la rivière des Écorces, un Elliott a longtemps eu sa façon propre de faire de la politique : il avait une station piscicole où, après avoir fait partager les œufs fécondés de la fraie du lac Cent-Bouts, il élevait des petites truites qu’il revendait surtout aux Américains du Club Saint-Bernard dont le gérant McMurray était son compatriote.

Chose bizarre, la famille la plus répandue dans les hauts des comtés de Berthier et de Maskinongé, qui ait été de la même origine que les Elliott, avait donné son nom à un bout de rue près de l’aérogare militaire de Saint-Hubert, aboutant au rang de la Savane. C’est la famille Armstrong[6].

Selon Ferron, cette proximité a engendré le changement de nom! Racontant un échange avec l’un de ses clients qui habitait la rue débaptisée, il conclut ainsi : « Je ne pouvais lui expliquer que le nom de Armstrong, allié à celui des Elliott, ne devait plus traîner dans une ténébreuse affaire. » Cette interprétation était préparée par des années de réflexions sur le caractère, le tempérament et les personnages de Trudeau.

Les textes de Ferron sur Trudeau à la fin des années 1960 concernent surtout le « saut en politique » de l’intellectuel de Cité Libre (rebaptisée Cité Vide pour l’occasion), son élection à la tête du Parti libéral du Canada, puis son élection au poste de premier ministre en 1968. Ferron ridiculise sans retenue son ancien collègue brébeuvois en répétant que son ambition avait toujours été de devenir premier ministre et que, plutôt qu’un type génial, il était un « bûcheux » qui prenait tout en note. Avant le mariage du politicien play-boy en mars 1971, Ferron insiste également sur le célibat affiché de Trudeau, quinquagénaire ayant apparemment prétendu avoir deux années de moins. Il insiste aussi sur le type de fortune à laquelle il est lié. Trudeau est ainsi décrit à répétition comme un « fils à maman » profitant d’un capitalisme « rentier, parasitaire, qui ne crée rien »[7]. Il se serait vanté de fréquenter Machiavel, mais « tous les sportifs de la politique, tous les ambitieux du pouvoir lisent Machiavel »[8], selon Ferron. En février 1971, tout juste avant son mariage et la conception officielle de Justin, Ferron écrivait : « Les experts prétendent que dans quelques mois, laissant de côté play-boy, on le verra en père noble, plus précisément en père de la Confédération, plus précisément encore en Sir John MacDonald. Là encore il trichera, dans l’impossibilité où il se trouve de boire le ouiski dudit Sir John. »[9]

Enfin, de façon plus générale, selon Ferron, le premier ministre qui a été décrit comme l’homme politique le plus important de l’histoire canadienne récente serait fondamentalement double, voire multiple, retors et calculateur, un comédien sans visage véritable sous tous les masques qu’il revêt selon les circonstances – et pourquoi pas, puisque l’univers ferronien y invite : un homme diabolique ou démoniaque, bien plus que machiavélique ou machiavélien. « [L]e lecteur n’est pas sans savoir que le Prince (puisqu’on l’a appelé ainsi, mais à tort) n’a pas de nature mais une infrastructure, quelque chose comme une machinerie avec de la peau jetée dessus, à la manière des robots. »[10] À ce titre, tous les coups lui semblent permis et tous les coups semblent donc permis à son endroit, un peu comme avec Maurice Duplessis, ce « père repoussoir » à qui Ferron compare fréquemment Trudeau.

Suzanne de Melun ne cesse de s’étonner que Ferron n’ait pas propagé de lui-même quelque rumeur sur la paternité du petit Justin, né le jour de Noël 1971, donc conçu alors que la Loi des mesures de guerre était encore en vigueur. La paternité de Jésus-Christ n’est-elle pas elle-même un Mystère fameux? Le silence de Ferron est étonnant car il ne se gênait pas pour colporter de telles rumeurs. Dans une note à la dernière réédition du Ciel de Québec, Pierre Cantin et Luc Gauvreau écrivent ceci :

Ferron s’est amusé à répandre, ici et là, la rumeur que Duplessis [1890-1959] ait été le bâtard de Louis-François Richer dit Laflèche (1818-1898), deuxième évêque de Trois-Rivières. Selon l’écrivain, c’est de ce prélat que le politicien « aurait hérité du célibat » (« L’échelle de Jacob », I[nformation] M[édicale et] P[aramédicale], 3 mars 1970, p. 18). Cette supposée paternité fut le sujet d’une causerie de Ferron, intitulée « Duplessis n’a pas fondé Trois-Rivières », prononcée dans cette ville le 29 avril 1972, dans le cadre d’une « journée médicale »[11].

Mgr Laflèche, évêque ultramontain reconnu pour se mêler de politique, était plus ferronien que Maurice Le Noblet Duplessis, notable assez classique dans son goût pour le gros gin. Laflèche fut d’abord missionnaire près de la rivière Rouge, en terre de Rupert. Il connaissait le cri, le chipewyan et le sauteux et on raconte qu’« en 1851, dans le Dakota du Nord, vêtu d’un surplis et d’une étole, il s’interposa entre 2000 combattants Sioux et 60 combattants Métis avec un crucifix ».

Ferron travaille à répétition ces personnages dans ses « historiettes », petits textes qui se rapprochent de l’essai, ainsi que dans plusieurs fictions, notamment Le ciel de Québec et Le Saint-Élias. Dans ce dernier roman, Suzanne de Melun a remarqué ce passage, qui met en scène le chanoine Élias Tourigny, de Bastiscan, Marguerite Cossette et son fils Armour, ainsi que l’évêque de Trois-Rivières en visite, qui vient de bénir les deux derniers. Laflèche s’adresse à Marguerite :

– Cet aimable petit garçon est le vôtre?

– Oui, Monseigneur.

– Je l’aurais dit à ses yeux.

Le chanoine Tourigny demanda :

– Est-il vrai que Madame Duplessis, la remarquable épouse de l’honorable Nérée, serait de nouveau dans un état intéressant, mais cette fois enceinte d’un garçon?

Monseigneur Laflèche regarda le chanoine Tourigny d’un air songeur car, si la demeure du juge Duplessis n’était pas loin du palais épiscopal, le passage du célèbre Honoré Mercier était survenu à un mauvais moment. C’était certes une question maligne, elle était aussi troublante. « On le dit, Messire », fut sa réponse. En même temps, il ne pouvait s’empêcher d’admirer le vieil homme d’une intelligence si subtile qui le mettait, à Batiscan, dans une position d’autorité auprès de laquelle la sienne, pourtant son évêque, n’était rien[12].

Le Saint-Élias porte justement sur une paternité incertaine : non pas celle du fils de madame Duplessis, mais celle du fils de Marguerite – un prénom on ne peut plus près de celui de Margaret, se répétait Suzanne de Melun. L’intrigue du roman est résumée ainsi, du point de vue du jeune prêtre Armour Lupien, qui serait le véritable géniteur d’Armour Cossette :

Que s’était-il passé à Batiscan? Il s’était passé ceci : Philippe Cossette avait beau être amoureux comme un coq de sa jeune femme, il ne semblait pas vouloir lui donner d’enfant; alors elle, Marguerite Cossette, avait pris sur soi, avec la complicité du vieux docteur Fauteux, de lui en donner un, de lui donner cet enfant qu’avec une splendide impudeur elle avait fait baptiser du nom d’Armour, voulant sans doute être quitte avec le jeune ecclésiastique dont elle avait apprécié les services et dédaigné les sentiments. Celui-ci par contre, loin de se contenter de sa bonne aventure, l’avait pris dans le mauvais sens, se croyant coupable d’un énorme péché, indigne de survivre[13].

Lupien mourra d’une pneumonie, mais il tenta d’abord de se pendre dans une grange, à l’instar d’un « quêteux » nommé… Trudeau! En se rendant en charrette avec le cocher Bessette au chevet de l’abbé Lupien, le chanoine Tourigny raconte au docteur Fauteux avoir sauvé Armour Lupien du suicide en anticipant qu’il se rendrait dans la grange en question pour reproduire le geste du quêteux.

– Je me souviens, dit le charretier, c’était un insatisfait du nom de Trudeau, qui venait d’encore plus loin que Laprairie, en gagnant les États-Unis. Un homme que j’ai connu. Peut-être qu’il aurait pu être un peu content s’il avait eu beaucoup d’argent; quêteux, il ne pouvait pas parce que ça demande du savoir-vivre et du talent et qu’il n’était bon qu’à faire peur. Il avait bien raison d’être insatisfait comme il a eu raison, je le penserais, de se pendre[14]

La référence géographique, en plus de l’énoncé selon lequel Trudeau « n’était bon qu’à faire peur », signale que Ferron est conscient du rapprochement avec le premier ministre en poste lors de la publication du Saint-Élias. Dans une historiette de février 1973, il situe à nouveau la provenance des Trudeau dans la même région :

[…] il ne s’agit plus de contrebande mais de savoir si Charles Trudeau, fils d’un cultivateur des environs de Laprairie, a commencé sa fortune, comme c’est notoire, en passant de la baboche ou de la bagosse aux États-Unis, lors de la prohibition. Cette fortune a permis à son fils de se consacrer entièrement à son ambition, celle de devenir Premier Ministre du Canada. Il s’est même fait grâce à elle des amis[15].

Quant au petit-fils de Charles, Justin, lui aussi devenu premier ministre, il apparaît dans une seule historiette, selon ce qu’a pu lire Suzanne de Melun. Le texte porte sur la nomination du docteur Gustave Gingras au poste de président de l’Association médicale canadienne, puis au poste de gouverneur (Chancellor) de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard. Ferron écrit alors ces lignes spéculatives :

Chose certaine, si le show réussit, le docteur Gingras restera dans la lancée de ses ambitions : il sera nommé lieutenant-gouverneur de la petite île. Et l’on pourra lire dans le grand journal de la majorité niaiseuse : « Un autre des nôtres qui a réussi à tout prix : le docteur Gustave Gingras. » Le Très-Honorable Pierre Elliott Trudeau ne manquera pas de commenter l’événement : « Le docteur Gingras méritait l’hermine du ci-devant cardinal [Léger]. Je le nomme sauveur des Terres rouges de l’ancienne île Saint-Jean. Il a contribué à la grandeur du Canada. Mon petit Justin-Pierre apprendra sur les genoux de sa mère la prouesse de ce grand médecin. » Un vrai Sauvage![16]

Ces deux dernières phrases ne pouvaient que laisser Suzanne de Melun songeuse, et ce pour deux raisons. D’une part, elle savait bien que dans l’œuvre de Ferron, le terme « Sauvage » et son dérivé patronymique, Sauvageau, ont souvent à voir avec la reproduction et les naissances, selon un vieux motif québécois qui remplaçait les cigognes françaises par des Autochtones. Dans un conte situé dans Bellechasse, par exemple, on lit ceci, qu’il faut peut-être relier au personnage du quêteux du Saint-Élias :

Les quêteux, successeurs des sauvages, arrêtaient parfois à la maison. « Pour l’amour du bon Dieu », disaient-ils, l’air d’y croire ou de ne pas y croire, selon leur technique. Nous leurs faisions la charité de mauvais cœur, car nous étions très pauvres, pour les éloigner, par une sorte de peur ancestrale. L’un d’eux ne s’amenait qu’après les naissances, mais il n’en manquait pas une. Il se nommait Sauvageau. Celui-là ne disait rien, tendait la main, prenait et ne remerciait même pas. Mon père avait coutume de dire : « Tiens, pour la dernière fois! » Il exprimait ainsi le souhait de sa femme. Mais Sauvageau, le fixant de son œil d’oiseau, haussait les épaules et mon père comprenait qu’il n’en était encore, qu’il en restait toujours à l’avant-dernière fois[17].

D’autre part, la phrase « Mon petit Justin-Pierre apprendra sur les genoux de sa mère la prouesse de ce grand médecin » résonne de façon étrange, pour Suzanne de Melun, lorsqu’elle a simultanément en tête l’hypothèse dite de la statue de cire et les considérations tortueuses sur la paternité dans Le Saint-Élias. Dans le roman, en effet, il est évoqué à quelques reprises que la paternité véritable du jeune Armour Cossette serait peut-être due au docteur Fauteux, mécréant notoire qu’on imagine assez en double du docteur Ferron, mécréant lui aussi. Le docteur Fauteux nie cette supposition, affirmant qu’il n’a plus l’âge et que Marguerite Cossette, qualifiée à répétition de « sauvagesse » provenant du haut des terres dans le comté de Maskinongé (là d’où provenait madame Elliot, selon Ferron), s’est bel et bien servi de l’abbé Lupien, qui lui fut toutefois présenté par le bon docteur. La prouesse du médecin n’est-elle donc pas, en cela, d’avoir permis la naissance du fils bâtard? Fait singulier, le docteur Fauteux se donnera la mort exactement comme le quêteux Trudeau, par pendaison dans la grange, puis il sera enterré dans le champ du Potier, à Batiscan, tout près d’une étrange idole peule rapportée par un certain Pierre Maheu, capitaine du trois-mâts qui donne son nom au roman, le Saint-Élias, propriété de Philippe Cossette.

En revenant à l’hypothèse dite de la statue de cire, Suzanne de Melun se demande si le docteur Ferron n’aurait pas présidé à quelque conspiration similaire impliquant Margaret Sinclair et la fausse innocence de son mari Pierre, plutôt que d’être le géniteur direct du petit Justin. Cela serait de meilleur ton, c’est certain! Peut-être faudrait-il rechercher, dans l’entourage des Trudeau-Sinclair, un dénommé Justin, qui comme Armour Lupien aurait vu son nom être attribué à son descendant illégitime?

Riche de ces réflexions labyrinthiques, Suzanne de Melun relit maintenant avec un œil neuf l’escarmouche ou historiette intitulée « Épithalame », en particulier. Elle s’intéresse pour la première fois au titre, qui désigne un poème lyrique composé à l’occasion d’un mariage et, plus précisément, un poème composé pour la mariée en route vers la chambre nuptiale. Le texte semble parler de Pierre, mais il s’adresse plutôt à Margaret! Il commence ainsi, avec un point de vue pratiquement médical :

J’ai entendu dire qu’il s’était marié pour sa vessie et parce qu’il aurait eu peur de se mettre à faire pipi à tout bout de champ, ce qui l’aurait gêné dans l’exercice de ses fonctions et aurait sans doute été très nocif pour les tulipes du Parlement. Remarquez que personne ne s’en serait étonné après ses gesticulations étranges des derniers temps, que d’aucuns ont qualifiées d’obscènes, et qui auraient été son guilleri, son chant d’amour, si l’on considère qu’elles ont précédé immédiatement son mariage. Tout cela n’est que vilains ragots. Je n’en ai pas cru un mot : notre homme n’est pas si vieux qu’il en soit rendu à des soucis de cet ordre-là; il n’a que cinquante-deux ans, et puis, sans être ce qu’on appelle un puceau, il apporte dans sa corbeille de noces du butin quasiment neuf. On ne peut pas prétendre, toutefois, qu’il se soit exercé à la gymnastique couchée autant qu’au ski. Sa puberté est loin et personne, que je sache, ne lui connaît d’enfant. On a tort. Il n’a rien d’un étourneau, sauf qu’il est resté toujours très près des jésuites, à tel point qu’il s’en est trouvé pour dire qu’il était un jésuite en robe courte, un bel opus dei, une sorte d’évêque troussé, ce qui expliquerait un peu le respect et la soumission que Gérard Pelletier, beaucoup plus intelligent que lui mais façonné à l’humilité militante par son long cheminement de sacristain, lui a toujours témoignés et qui toujours m’ont semblé le plus grand mystère du monde. Mais cela encore n’est peut-être qu’un ragot[18].

La phrase « On a tort » signifie-t-elle qu’il faudrait plutôt s’intéresser à de possibles enfants de Pierre nés avant Justin, plutôt que de questionner l’identité du père de Justin? Suzanne de Melun se répétait qu’en tous cas, la comparaison avec un jésuite ou même avec un évêque n’était pas garante de chasteté, lorsqu’on sait par exemple ce que répétait Jacques Ferron sur la descendance de Mgr Laflèche à Trois-Rivières.

Face à tous ces énoncés et toutes ces questions sur la paternité, Suzanne de Melun se demande maintenant s’il ne faudrait pas infléchir ce chemin de pensée vers une réflexion plus critique, voire même féministe. Quel rôle actif attribuer à Margaret dans toute cette histoire? Dans Le Saint-Élias, Margueritte est sans doute le personnage le plus émancipé dépeint par Ferron, même si à la fin elle semble principalement se soucier de richesses et de gloire pour sa descendance. Suzanne de Melun se rappelle alors un commentaire d’un texte de Mabel Alicia Campagnoli sur les généalogies féminines, où il est écrit que ces généalogies « […] procèdent en sens inverse des généalogies masculines : alors que c’est le père qui fait le fils, par le biais de la reconnaissance légale, c’est la fille qui fait la mère, qui rend une femme mère dans le geste d’enfanter »[19]. Ressurgissent alors ces passages du Saint-Élias où il est question de la doctrine hérétique prêchée par l’abbé Armour Lupien, qui s’est retrouvée inscrite derrière son portrait mortuaire : « C’est le Fils qui a engendré le Père et, sans Jésus mourant sur le Calvaire, il n’y aurait pas de Dieu. »[20] En raison du caractère hérétique de cet énoncé, qui démontre en retour l’idée que la filiation masculine se fait bel et bien, selon la doctrine canonique, du père vers le fils, la phrase est laissée sans signature ni attribution au revers du portrait. Elle signale peut-être un cheminement de l’abbé Lupien, ainsi que du docteur Ferron, vers une révision des dogmes généalogiques, qui n’est pas incompatible avec les généalogies féminines mises en valeur dans la pensée féministe au Québec.

En passant la vadrouille dans un couloir du vieux séminaire de Nicolet, un mercredi soir bien noir de début décembre, travaillant avec vigueur le maudit trou d’eau qui se forme à chaque fois au bout du plancher tout croche creusé par le temps au deuxième étage, Suzanne de Melun repensait à ses proches qui avaient voté rouge aux dernières élections fédérales, déçues qu’elles étaient du orange, du bleu pâle et du bleu foncé, sans oser le vert. S’il est une leçon de Noël, se disait-elle, c’est peut-être qu’il est possible de raconter bien des choses sur une filiation, et que cela affecte sans doute les puissances qu’il est possible de convoquer au présent et dans la postérité, mais que tout commence néanmoins avec de la paille, de l’eau, de la chaleur et des soins. Elle se demandait si l’histoire de la Crèche n’était pas une histoire d’égalité fondamentale et universelle devant la vie et la mort, une histoire d’Amour. Puis elle se rappela ce que disent les chansons de Noël : « Il est né le divin Enfant », « Peuple à genoux », « Venez divin Messie ». Elle se ravisa. Certains trous d’eau sont plus égaux que les autres.


Notes

[1] « Anne de Melun » [été 1974], dans Escarmouches. La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac, 1975, p. 223.

[2] Jacques Ferron, « Zorro » [2 février 1971], dans Escarmouches, op. cit., pp. 100-107.

[3] La scène a été filmée et peut être vue dans le documentaire de Maurice Bulbulian, L’art de tourner en rond [Dancing Around the Table], ONF, 1987, partie 1, en ligne. On peut également y voir René Lévesque prendre une très grosse bouffée de tabac d’un calumet rituel, ce qui fait éclater de rire plusieurs personnes à la table.

[4] Voir en particulier le chapitre intitulé « Le diable et Jacques Ferron », dans Louis Hamelin, Fabrications. Essai sur la fiction et l’histoire, Montréal, PUM, 2014, pp. 41-46.

[5] Voir Louis Hamelin, « Octobre 70 : La rue qui perdit son nom », Le Devoir, 21 novembre 2006, en ligne.

[6] Jacques ferron, « Rue Armstrong » [6 février 1973], dans Escarmouches, op. cit., p. 194.

[7] Jacques Ferron, « Les bâtisseurs de ruine » et « Le revirat » [5 mars 1968], dans Escarmouches, ,op. cit., pp. 67-72; Jacques Ferron, « Zorro », loc. cit, p. 102.

[8] Jacques Ferron, « Le dragon, la pucelle et l’enfant » [15 juin 1971], dans Escarmouches, op. cit., p. 125.

[9] Jacques Ferron, « Zorro », loc. cit., p. 101.

[10] Jacques Ferron, « Épithalame » [20 avril 1971], dans Escarmouches, op. cit., p. 119.

[11] Jacques Ferron, Le ciel de Québec [1969], éd. préparée par Pierre Cantin et Luc Gauvreau avec la collab. de Marie Ferron et Gaëtane Voyer, Montréal, BQ, 2009, pp. 495-496 (note 59).

[12] Jacques Ferron, Le Saint-Élias, Montréal, éditions du Jour, 1972, pp. 147-148.

[13] Ibid., pp. 84-85.

[14] Ibid., pp. 100-101.

[15] Jacques Ferron, « Rue Armstrong », loc. cit., p. 193.

[16] Jacques Ferron, « Not’ collège à l’Île-du-Prince-Édouard » [1er février 1972], dans Escarmouches, op. cit., p. 153.

[17] Jacques Ferron, « Cadieu » [1962], dans Contes. Édition intégrale : Contes anglais, contes du pays incertain, contes inédits, Montréal, éditions HMH, coll. « L’Arbre », 1970, p. 16.

[18] Jacques Ferron, « Épithalame » [20 avril 1971], loc. cit., pp. 118-119.

[19] Diane Lamoureux, Pensées rebelles. Autour de Rosa Luxemburg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2010, p. 16.

[20] Jacques Ferron, Le Saint-Élias, op. cit., p. 112.

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« Redondant comme ces livres qu’on écrit pour en parler. »

Critique du roman Le livre de bois de Jean-Philippe Chabot, Montréal, Le Quartanier, 2017, 137 p.

Par Simon Labrecque

Les personnes qui s’intéressent à l’histoire d’un fait particulier sont rares, surtout si ce fait n’est pas de leur région, n’intéresse pas les proches. Ce n’est pas là un beau désintéressement. Les loisirs consacrés à ces actes de dévouement obscur, mais fécond, doivent cesser d’aller se caser au chapitre si long chez nous des heures perdues.

Arthur Girard, La « Tour des Martyrs » de Saint-Célestin, comté de Nicolet [1924][1]

 

Revenant d’un rare séjour entre vieux amis dans un chalet au lac Pohénégamook, dans le comté de Témiscouata – sans appeau ni fusil la fin de semaine de l’ouverture de la chasse à l’orignal –, j’ai découvert que le roman Le livre de bois (Le Quartanier, 2017), de Jean-Philippe Chabot, se déroulait dans le comté voisin de Kamouraska. J’ai appris cet emplacement dès le premier chapitre, car il y est question des îles de Kamouraska (p. 11) et d’événement ayant eu lieu « [a]u lac de l’Est, qu’on appelle de la sorte pour ce qu’il est sis à l’est du lac Saint-Anne, qu’on prononce Saint-Âne pour une raison qui m’échappe, au lac de l’Est dit Kijemquispam, mot qu’on ne prononce pas pour ce qu’il a des origines mystérieuses » (p. 13). Le lac Pohénégamook et le lac de l’Est pourraient accueillir les mêmes envolées d’outardes, s’ils n’étaient pas si près l’un de l’autre. Réalisant cela, je me suis dit que j’avais bien dépensé mes 18,95$ (plus taxes) à la librairie Paulines, guidé dans mon achat par une critique élogieuse.

La page de garde du livre de Chabot annonce qu’il s’agit non seulement d’un roman, comme l’indique la couverture, mais bien d’un « roman canadien-français ». Dominic Tardif a souligné cette singularité avec enthousiasme, dans Le Devoir, affirmant aussi qu’« [a]vec ses multiples clins d’œil littéraires, le cofondateur de la revue Fermaille (créée pendant le Printemps érable) attire constamment l’attention sur les ficelles de ce conte à l’écriture dense et fougueuse, mise au service d’envolées au travers desquelles une verve authentiquement québécoise, héritière de celle du doc Ferron, brille sans s’excuser d’exister, et sans non plus verser dans le joual ». Étant donné le décor appalachien et le ton ferronien, Le livre de bois était pratiquement assuré de se voir critiqué ici, dans Trahir, par votre humble serviteur qui travaille ce terrain depuis quelques temps, en radotant un peu. Mais voilà, ce livre est justement un éloge du radotage, du contage qui est aussi racontage. « Si ce n’était pas une histoire vraie, on dirait que c’était pensé d’avance. » (p. 14)

L’église de Saint-Gabriel.

Entre le lac de l’Est et Saint-Gabriel de Kamouraska, où se déploie et se déroule l’action de ce « roman canadien-français », on trouve beaucoup de forêts, de lacs et de montagnes. C’est le début (ou la fin) visible des Appalaches, qui courent par les profondeurs atlantiques jusqu’à la côte occidentale de l’Irlande et qui rampent et qui s’étirent en surface jusqu’au cœur des États-Unis, qu’on appelle « le sud ». Ce territoire a une présence certaine dans la littérature d’ici. Pour reprendre une distinction de William S. Messier, mise de l’avant par Samuel Archibald dans un entretien avec Dominic Tardif pour un article du Devoir intitulé « Le terreau fictionnel du Québec a une fertilité variable », la rive sud du Saint-Laurent en aval de Lévis serait une « région forte au sens des représentations », plutôt qu’une « région faible », ou « moins investie ». Cette force se vérifie au passé comme au présent.

Ainsi, les vieilles légendes qui hantent le comté de Bellechasse, au moins depuis Louis Fréchette et son conteur Jos Violon, ont récemment été revisitées par Gabriel Marcoux-Chabot dans Tas d’roches (Druide, 2015). Les usages du comté de Dorchester et de la Beauce dans les contes, les romans et les essais de Jacques Ferron et de sa sœur Madeleine, ont pour leur part été rappelés à notre attention par la publication de leur correspondance avec Robert Cliche, en particulier dans Le Québec n’est pas une île. Correspondances 2, 1961-1965 (Leméac, 2015), volume préparé par Marcel Olscamp et Lucie Joubert. La vie dans le comté de l’Islet a quant à elle été explorée récemment par le romancier-camionneur Jean-François Caron, dans De bois debout (La Peuplade, 2017). Enfin, le territoire gaspésien autour de Sainte-Anne-des-Monts, et celui, beaucoup plus au sud, qui s’étend jusqu’à Chattanooga au Tennessee en passant par Saint-Henri-des-tanneries, à Montréal, a été exploré dans sa profondeur historique et spéculative par Daniel Grenier dans son beau roman L’année la plus longue (Le Quartanier, 2015), récemment réédité en format poche (Le Quartanier, 2017). L’accès symbolique à ce territoire est peut-être facilité par l’aisance avec laquelle on y accède matériellement.

À partir de Québec, qui sépare le haut et le bas du pays incertain, on se rend au lac de l’Est en roulant sur l’autoroute transcanadienne passé La Pocatière et Saint-Pacôme, d’où provenait Gabrielle-Ange Lévesque, la mère de Jack « ti-Jean » Kérouac, catholique dévote dont l’écrivain beat de Lowell, Massachussetts, resta proche jusqu’à sa mort, en Floride en 1969, et qui hérita des possessions de son fils-à-maman cinquantenaire et alcoolique avant de mourir à son tour, cinq ans plus tard. Pour se rendre jusqu’au lac Pohénégamook, à l’est du lac de l’Est, il faut également croiser Rivière-Ouelle, Saint-Gabriel-Lalemant, Kamouraska, Saint-Pascal, Saint-Germain, Saint-André et j’en passe, puis prendre la route 289, avant Rivière-du-Loup, pour descendre vers le sud-est en passant par Saint-Alexandre et Pelletier. Ce faisant, on traversera notamment les rivières du Loup, Bouchée et Fourchue. À Saint-Alexandre-de-Kamouraska, lorsqu’il fait noir le soir, l’immense croix de chemin illuminée de néon rouge sur la route 289 s’imprimera avec une force surprenante sur la rétine et dans la mémoire. Une croix de chemin, ces temps-ci, ça surprend – surtout illuminée rouge vif en pleine noirceur appalachienne!

Comme Pohénégamook, où l’on retrouve le surprenant musée Elvis, le territoire dont il est question dans Le livre de bois se situe à l’ouest des Trois-Pistoles et Saint-Jean-de-Dieu de Victor-Lévy Beaulieu et à l’est du Kamouraska d’Anne Hébert. Pour se rendre au lac de l’Est, il faut en vérité sortir bien avant Saint-Alexandre, à Saint-Philippe-de-Néri, juste après Rivière-Ouelle et Saint-Gabriel-Lalement, ou Saint-Gabriel-de-Kamouraska, ou Saint-Gabriel tout court, où habite le personnage principal du roman. Le rang Chénard et la rue Principale, mentionnés dès le premier paragraphe, sont en effet au cœur de Saint-Gabriel. Pour rejoindre le lac de l’Est, il faut donc prendre la route 287, qui descend vers le sud-est dans l’immense municipalité de Mont-Carmel, qui comprend Mont-Carmel ainsi que les hameaux de Grand-Bras, Bayonne, ce bijou de la toponymie québécoise qu’est Trou-à-Pépette (p. 13), puis Bretagne, Trou-à-Gardner et Eatonville (p. 88). À l’évocation de Mont-Carmel, on aura peut-être une pensée pour la résidence du Mont Carmel, à Waco au Texas, partie en flammes et en fumée suite au siège de la secte apocalyptique de David Koresh par les autorités fédérales étatsuniennes, en 1993. Pour ma part, j’ai cette impression tenace que dans la région, de ce côté-ci de la frontière, on croit beaucoup aux anges, d’une façon qui se situe à mi-chemin entre le catholicisme et le paganisme… En tous cas, c’est d’abord au lac de l’Est qu’on retrouvera Jacques « Jack » Côté, le bûcheron au cœur de Livre de bois, qui côtoie moins les anges que « le yâbe », « le jâbe », « le guiâbe » ou « le Diâble », sous plusieurs formes.

Jacques Côté porte plusieurs noms, qui sont expliqués et répétés, ensemble ou séparément, à plusieurs reprises dans Le livre de bois. En plus de ce motif de la surnomination ou de la surnommaison populaire, Jean-Philippe Chabot sollicite, travaille et entrecroise explicitement et de manière joueuse plusieurs motifs dits « du terroir » dans la trame de son « vrai conte paysan » (p. 94). Outre l’obligatoire « passage scatophile » (ch. XVI), on retrouve un récit rapporté sur « un bonhomme qu’on appelait le Diâble » qui faisait quasiment fondre la neige autour de lui tellement il était chaud (ch. XX), une histoire d’horreur qui semble camoufler une aventure érotique dans un moulin à scie par le truchement d’un rongeur (ch. XV), une relecture de la chasse-galerie (ch. III), une méditation sur les rêves oubliés d’une femme passée par le sanatorium de Mont-Joli avant de devenir une épouse aux os croches incapable de faire lever le pain (ch. XII), des réflexions générales sur le pays et le tempérament canadien-français marqué par la présence cyclique de l’hiver et le temps requis pour se botter, se tuquer et s’emmitoufler convenablement (ch. I, notamment), une légende maintes fois répétées d’une rencontre entre un homme qui craint pour son cou et une bête haletante au milieu de la nuit noire, et même une version miniature d’une traditionnelle monographie de paroisse.

Sous la plume de Chabot, on peut en effet lire d’heureuses lignes qui enfilent l’histoire orale locale, la géographie littéraire et l’économie politique l’une à l’autre, nous montrant notamment que l’historiographie par la paroisse (l’écriture de l’histoire institutionnelle de proximité comme complément de la soi-disant grande histoire politique) oblitère très souvent une habitation colonisatrice préalable, quasiment mythique (laissant presqu’uniquement des traces orales), car c’est la présence avérée d’un certain quorum qui justifie l’institutionnalisation. Remonter jusqu’à « la préhistoire », comme le propose Jean-Claude Massé dans son nouveau livre Le Témiscouata. De la Préhistoire à la Confédération (PUL, 2017), demande des recherches d’une envergure remarquable, ainsi qu’un sens aiguisé de l’interprétation historique ou de la spéculation herméneutique. L’historien préfère donc généralement se limiter aux textes, à l’écrit, laissant l’oralité aux marges (et aux ethnologues).

L’érection en paroisse de Saint-Gabriel (du nom de l’archange annonciateur), dans le comté de Kamouraska, est passablement récente. Elle s’est produite plus de 110 ans après l’acte de 1824 qui facilita la fondation de nouvelles paroisses, pratique qui s’était interrompue depuis la Conquête de 1760[2]. Bien qu’il soit né à Québec, c’est en véritable historien local que Chabot écrit ces lignes :

En 1939, quand l’orgueil d’un curé gonfla et la croyance du peuple de même, on décida de fonder une paroisse depuis les gens qui étaient là. Naissait Saint-Gabriel dans la durée, village au front fier et au cou droit comme celui du cygne de tantôt, dont le nom ne fut jamais tout à fait arrêté. Nommons : Saint-Gabriel, Saint-Gabriel-Lalemant et Saint-Gabriel-de-Kamouraska. C’était en somme un village à l’image de Jacques Côté, qu’on nommait à l’occasion, je le rappelle à titre d’exemple, Jacques Côté Descôteaux des ruisseaux à l’Anse Lebel, Jack Côté, Côté d’à côté, Ti-Jacques, Jacques l’ésoucheur, Côté cul-mouillé, Jacques l’émondeur, Descôteaux Jâcqué le coton à l’air et du Côté gommé, côtelé de cocottes. Saint-Gabriel, il était né là, même par avant que le village n’existe et pour ainsi dire tant qu’il existerait lui.

Dans sa brave façon de faire les choses, Saint-Gabriel avançait une grande roche en travers des Appalaches, une roche où les dieux viendraient s’endormir la panse à l’air pour se faire couper les ongles par des animaux sauvages, des écureuils ou des corneilles, nécessairement reconnaissants d’avoir été mis là par quelqu’un et se nourrissant peut-être ainsi. Tant affirmant son irréductible durabilité, tant prenant forme selon que son corps grossissait, Saint-Gabriel exaltait en souffle pour une existence possible. Quand tout ailleurs et partout tombait en ruines, quand même la guerre cordait les morts le long de l’Occident, Saint-Gabriel cordait du bois et voyait le jour. Naissait, en plus d’un village, une commission scolaire garnie de beaux inspecteurs bedonnants et en santé. On inaugurait la salle publique où Jacques Côté rêverait un jour de jouer le rôle principal d’un théâtre de marionnettes. On fréquentait où l’on veillerait réveillés.

On fondait aussi la caisse populaire, où l’on se ferait avoir, tous et invariablement. Il faut le dire à sa décharge : la caisse se faisait elle-même avoir par la banque, à laquelle elle empruntait des fonds, où elle déposait ses avoirs pour trouver davantage de sécurité. On s’en aperçut sur le tard, mais il manquait toujours trois trente sous dans les carnets de dépôts. C’était une petite somme qui, sur une base hebdomadaire, en devenait une grosse. Comme ça, on refilait la facture à tous les bons Jacques Côté de la paroisse. (pp. 51-53)

Suivent quelques lignes sur la résistance à la conscription au cours de la Deuxième Guerre mondiale, qui rappellent le film Partis pour la gloire (ONF, 1975), de Clément Perron, qui met en scène ce phénomène dans le décor de la Beauce. Et une pensée pour mes grands-pères qui ne firent pas ladite guerre, l’un préférant même traverser le fleuve et faire de la prison militaire à Lévis plutôt que de traverser l’Atlantique… Ce sont de tels récits qui sont en jeu dans l’invocation par Chabot du vocable « canadien-français ».

Le motif le plus singulier du roman Le livre de bois est sans doute celui qui s’active dès le titre, c’est-à-dire la présence d’un étrange livre de bois dans la vie de Jacques Côté. Ce livre agit comme une sorte de miroir et de mémoire, racontant à son lecteur sa propre vie, pratiquement en direct (et peut-être un peu d’avance : c’est l’enjeu de l’intrigue). Ce motif évoque le dispositif littéraire récemment mis en place par Gabriel Marcoux-Chabot, dans Tas d’roches, où trois voix narratives s’entrecroisent et où l’une d’elles (en caractères gras) s’adresse à la fois au lecteur et au personnage principal à la deuxième personne du singulier. Ce livre parle donc un peu comme le livre de bois et nos littéraires travaillent ainsi des pistes qui se rejoignent dans le questionnement des narrateurs.

Le rôle central joué par le bouquin rappelle aussi le traité d’alchimie, sorte de Necronomicon avant la lettre, qui est mis en scène dans L’influence d’un livre, « premier roman de la littérature québécoise » écrit tout près, à Saint-Jean-Port-Joli, en 1837, par Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé, le fils du seigneur de Port-Joly, Philippe Aubert de Gaspé, qui allait pour sa part publier Les Anciens Canadiens en 1863. Ces noms permettent d’affirmer que ce que l’on nomme habituellement « la littérature québécoise » a pratiquement été fondée sur les lieux qui nous intéressent, là où les Appalaches rencontrent le fleuve Saint-Laurent!

Jumelé au fait que François-Xavier Garneau a commencé ses recherches historiques dès les années 1830[3], le rappel de L’influence d’un livre permet également d’affirmer que, contrairement à une croyance répandue, ce « peuple sans histoire ni littérature » n’a pas attendu le provoquant Rapport de Lord Durham pour (s’)écrire. C’est ici l’occasion de citer Chabot sur l’écriture qui transforme la mémoire en histoire, la légende en vérité, à partir du bois qu’on coupe à la hache jusqu’à celui sur lequel on imprime :

Un bûcheron moyen faisait quatre à cinq cordes par jour. Un bon bûcheron avec la couenne trempée comme le père à Jacques Côté en faisait le double. La légende courait à travers les campes et à travers les âges, et le nombre de cordes qu’ils faisaient en une journée se voyait multiplié par le nombre de fois qu’elle avait été racontée. En somme, l’histoire elle-même demeurait indomptable tant qu’elle reposait sur la mémoire. Pour qu’elle reste dans le vrai, il aurait fallu l’écrire. Et l’écrire, ç’aurait été lui enlever sa vie propre ou confisquer son âme. Quand on écrivait au Canada français, on faisait comme ici une photographie de l’âme du peuple. Or, photographier à l’époque, c’était voler l’âme de celui dont on tirait le portrait. Sans âme, il n’est pas de vérité et, sans vérité, on ne voit plus. Ainsi, au Canada français, pays clairvoyant s’il en est, nul n’a jamais écrit de texte sans âme. Le peuple en fit les frais. (pp. 87-88)

J’entends ici la Complainte de la Mauricie chantée par Gaston Miron, qui est aussi une leçon d’économie politique quand on sait tout le bois qui sortait de cette vallée pour finir en papier journal :

Ah! que l’papier coûte cher
dans le Bas-Canada
surtout aux Trois-Rivières
que ma blonde a’ m’écrit pas

Le dernier chapitre du Livre de bois s’ouvre par ces lignes réflexives, toujours joueuses, qui ressassent le motif de la redondance comme fondement de la narration :

Quand, après s’être répété tant et ne sachant plus créer le nouveau, l’auteur suit Jacques Côté et s’aperçoit qu’il tourne en rond, il est temps de mettre fin à l’histoire.

Suivent des lignes empathiques sur ce bon Jack qui se voit lire son livre qui porte uniquement sur sa vie et qui se sent tranquillement se perdre dans l’introspection. C’est une très belle fin, à sa façon, du type à nous encourager à sortir dehors par grands vents pour s’allonger le regard le long d’un vrai et grand horizon, plutôt que sur une page ou un écran. Faire autre chose que lire et écrire? Quel programme!

Pour en être capable, il faudrait peut-être s’inspirer de ces jeunes entrepreneurs du comté de Kamouraska, notamment de celles et ceux qui sont proches de l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA), à La Pocatière, et qui joignent la recherche scientifique à la production de bières de microbrasserie, ou encore qui militent pour faire de La Pocatière une « ville nourricière », en produisant de la nourriture à partager plutôt que du gazon dans les aménagements paysagers municipaux.

Si je pense à un tel horizon dehors, ou un horizon du dehors – disons l’horizon du lac Pohénégamook, par un temps clément, disons la fin de semaine de l’ouverture de la chasse à l’original, les couleurs d’automne et les volées d’outardes –, je vois les exercices de positionnement des oiseaux migrateurs, au coucher du soleil, leur formation d’un collectif apte à survivre ailleurs pour l’hiver. En s’envolant de la surface de l’eau, les outardes se placent en « V », puis en ligne bien droite, puis elles forment deux petits « v », sous le regard curieux et presqu’inquisiteur des corneilles qui habitent les lieux à l’année longue et qui surveillent ces visiteuses de passage, touristes d’une fin de semaine ou d’une saison. Enfin, les outardes s’envolent en formation, à grand bruit, jusqu’à ce qu’on ne les entende plus. Les corneilles – « ces drôles d’oiseaux dont les chants sont aux mots ce que les mots sont au sens » (p. 35) – font un dernier tour bruyant pour vérifier qu’elles sont bien seules, désormais. Retour à la normale. Lorsqu’elles se taisent elles aussi, j’entends cependant ce bruit surprenant : une outarde, une seule, qui crie sur le lac! Le son est reconnaissable entre tous, même s’il cesse rapidement. Aucun signe visible de l’oiseau. A-t-elle été laissée derrière? Est-elle plutôt une sentinelle devançant un autre groupe? Une sorte de borne ou un relais pour qui cherche à s’orienter? L’hypothèse qui est apparemment la plus cruelle, ici, est sans doute plus proche de la vérité que la tentative de lecture généreuse, qui s’entête un peu bêtement à ne pas voir.

 


Notes

[1] 3e édition, Saint-Célestin, imprimerie Ernest Tremblay, 1931, p. 5.

[2] Dans sa monumentale Histoire de la seigneurie de Lauzon, vol. 5 [1913], ch. I, J.-Edmond Roy (qui fut aussi un historien du notariat au Québec) écrit : « Un autre grand obstacle à l’établissement de nouvelles paroisses [au début du XIXe siècle], c’était la quasi-impossibilité où l’on était de les organiser d’après le système reconnu sous les anciennes lois françaises. Les fonctionnaires suscitaient toutes espèces d’objections quand il s’agissait de leur donner l’existence légale. Les juges refusaient même souvent d’homologuer les délibérations des assemblées tenues dans les anciennes paroisses au sujet de la construction ou de la réparation des églises. En 1791, une loi fut passée (31 Geo. III, ch. 6) par laquelle il était décrété que chaque fois qu’il s’agirait de former des paroisses, de construire ou de réparer des églises et presbytères, les anciennes lois françaises seraient suivies et que les pouvoirs des anciens intendants appartiendraient aux gouverneurs. C’est à ces derniers que les habitants devaient présenter leurs demandes, et eux seuls avaient le droit d’approuver le choix des syndics, de fixer les montants à dépenser et les répartitions à établir. Par l’acte 59 George III, ch. 16, des commissaires spéciaux prirent la place des gouverneurs. Les habitants n’usèrent qu’avec discrétion de ces lois, tant ils avaient répugnance de s’adresser aux autorités civiles sur ces questions paroissiales qui touchaient de si près à l’exercice et au maintien de leur culte religieux. En 1824, par l’acte 4 George IV, ch. 31, les fabriques furent autorisées à acquérir et posséder des terrains, sans obtenir des lettres de main morte, dans le but de fonder des écoles. Nous avons dit, déjà, combien peu voulurent user de ce privilège. » Roy raconte ensuite que, grâce à son influence auprès du gouvernement, le seigneur Taschereau, de Sainte-Marie-de-Beauce, « parvint ensuite à obtenir des officiers en loi de la couronne, le procureur-général Uniacke et l’avocat Vanfelson, une opinion très détaillée où il était établi de la façon la plus formelle que le gouverneur avait le droit de constituer des paroisses catholiques dans la province, droit que l’on avait mis en doute jusque là et que l’on s’était toujours refusé d’exercer. Le 13 août 1824, des lettres patentes érigeant Sainte-Claire en paroisse catholique furent émanées par la Couronne. C’était la première paroisse que l’État reconnaissait depuis la conquête du pays. L’événement est assez important, croyons-nous, pour que nous nous y soyons arrêtés aussi longtemps. C’est à partir de cette date de 1824 que nous allons voir partout s’ouvrir des paroisses nouvelles, et la colonisation prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu jusque là. » J.-Edmond Roy, Histoire de la seigneurie de Lauzon (réédition), vol. 5, Lévis, Société d’histoire régionale de Lévis, 1984, pp. 7-9.

[3] Fernand Dumont, Genèse de la société québécoises, Montréal, Boréal, 1993, p. 282.

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Rivardville la revenante: notes de lecture paranoïaques-critiques

Par Simon Labrecque

À la moustache de Salvador Dalí,
mère de la méthode paranoïaque-critique,
exhumée intacte avec le reste des restes,
pour un test de paternité.

 

Récemment, j’ai eu la chance de tomber sur une édition originale du roman Les enfantômes de Réjean Ducharme (Lacombe/Gallimard, 1976), au Puits du Livre à Montréal. Je l’ai acheté (6 $), j’en ai parlé, j’ai même pris et partagé une photographie de la jaquette. Cela m’aura toutefois pris plusieurs semaines avant de réussir à véritablement commencer à le lire, c’est-à-dire à terminer le déroutant premier chapitre puis à rassembler l’énergie nécessaire pour lire le livre en entier. J’ai été aidé, dans ma lecture aujourd’hui complétée, par des déplacements autoroutiers à travers le Québec et, surtout, par la récurrence dans le roman de plusieurs noms de lieux inventés, en particulier dans le troisième chapitre, « Disse d’un cou ». Ces noms ont piqué ma curiosité.

L’action des Enfantômes se déroule notamment à Arnprior, Montréal, Repentigny et dans le comté de Soulanges. Toutefois, le lieu central du roman est situé dans « le comté de Bristol », quelque part dans les Cantons de l’Est. Dans ce comté au nom inventé mais réaliste (plusieurs comtés et cantons sur la rive sud du Saint-Laurent ont porté et portent encore parfois des noms britanniques), le narrateur Vincent Falardeau, sa sœur jumelle Fériée, son amie Urseule, sa femme Alberta et divers couples d’amis circulent et vivent principalement dans une agglomération nommée Rivardville. Ce nom aussi est inventé (il ne se retrouve pas sur la carte, ni dans la banque de noms de la Commission de toponymie du Québec), dans un style également réaliste (il rappelle Louiseville, patelin de l’écrivain Jacques Ferron dans le comté de Maskinongé, ou encore Napierville, ou bien Victoriaville, chef-lieu du comté d’Arthabaska, dans la région dite du Centre-du-Québec, qui inclut aujourd’hui ce qu’on nommait jadis les Bois-Francs).

J’ai entrepris quelques recherches sur ce nom inventé de Rivardville car je me rappelais l’avoir croisé dans la monographie du sociologue Frédéric Parent, Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec (PUL, 2015), que j’avais lu et commenté pour Trahir à l’hiver 2016. J’insistais alors sur le fait que le village étudié par Parent était affublé, dans sa thèse de doctorat comme dans le livre qui en est tiré, du nom fictif de Lancaster, et ce « pour des raisons légales », c’est-à-dire principalement pour protéger les informatrices et les informateurs du chercheur. Pour compliquer la tâche de qui voudrait retracer le village étudié (qui, je crois, abrite un « camping tropical » à la frontière des MRC de L’Érable et de Lotbinière), Parent a renommé « Rivardville » la ville la plus proche.

Ducharme et Parent partagent-ils la même Rivardville? N’existe-t-il qu’une ville portant ce nom, aussi fictive soit-elle? Devrait-on distinguer une « Rivardville-en-Bas » d’une « Rivardville-en-Haut », comme on le fait avec les deux Berthier, par exemple, devenus Berthier-sur-Mer et Berthierville? Rien n’est moins certain.

Dans sa thèse (mais pas dans son livre), Parent indique que l’abbé Camille Roy, dans ses Propos rustiques (1913), avait décrit la ville qu’il renomme Rivardville comme « la métropole des Bois-Francs ». Aujourd’hui, cependant, cette Rivardville « n’est plus ce pôle structurant ou centralisateur des activités de la région, bien que la très grande majorité des Lancasterois doivent y faire leur épicerie » (Dieu, le capitalisme et le développement local, p. 77, note 120). Ces indices permettent déjà de spéculer avec confiance sur la localisation de Rivardville, si on comprend un peu où se situe Lancaster. C’est sans compter que le titre de la monographie « camouflée » Rivardville. Rappelons-nous Rivardville, 1835-1985, citée par Parent à maintes reprises, rappelle étonnamment la véritable monographie Plessisville. Rappelons-nous Plessisvile, 1835-1985! Cette ville véritable des Bois-Francs fut nommée en l’honneur de Mgr Joseph-Octave Plessis (1763-1825), dix ans après sa mort. En l’honneur de qui fut nommée Rivardville?

À l’aune de cette question, le choix du nom de Rivardville par Parent me semble beaucoup plus intéressant qu’il m’avait paru l’être à la première lecture. Aujourd’hui, en effet, suite à la lecture des Enfantômes et d’autres textes, cette « renommaison » fait résonner plusieurs autres noms, plusieurs signes intéressants – du moins, elle le fait chez moi. Il faut sans doute avoir quelques affinités avec la méthode « paranoïaque-critique » pour suivre ces résonances et faire sens des associations qu’elles suggèrent. Voici quelques filons, pour qui s’intéresse à ce genre d’enquête.

Notons d’abord, fait apparemment tangentiel mais néanmoins intéressant quant aux rapports entre fiction et réalité, que le véritable abbé Camille Roy (1870-1943), recteur de l’Université Laval et important critique littéraire né à Berthier-en-Bas, se retrouve au cœur du roman Le ciel de Québec, de Jacques Ferron (du Jour, 1969). Or, ce roman s’articule justement autour du rapport entre plusieurs lieux véritables (la ville de Québec, Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, l’Ouest canadien, Saint-Magloire) et un lieu fictif, le « village d’en-bas » des Chiquettes, dont l’érection en paroisse de Sainte-Eulalie en 1937 tisse la trame du roman.

Notons ensuite, fait central pour mon propos car il ouvre l’horizon référentiel par-delà même Les enfantômes, que « Rivardville dans le comté [ou le canton] de Bristol », est en vérité un lieu inventé par un ancêtre notoire de la littérature québécoise, Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882). Originaire de Yamachiche, auteur d’Un canadien errant et, à la fin de sa vie, conservateur de la bibliothèque du Parlement à Ottawa, Gérin-Lajoie invente effectivement Rivardville dans son roman de 1864, Jean Rivard, économiste, qui fait suite au très populaire roman de 1862, Jean Rivard, le défricheur. Récit de la vie réelle. (Ces romans furent notamment critiqués, plusieurs décennies après leur parution, par… Mgr Camille Roy!) J’ai découvert cette invention dans le livre de Robert Major, Jean Rivard, ou, l’art de réussir : idéologie et utopie dans l’œuvre d’Antoine Gérin-Lajoie (PUL, 1991), lors d’une recherche en ligne sur le nom de Rivardville.

Dans le chapitre « Intertextualités II », section « Les ambiguïtés de la notion d’utopie », Major écrit en effet que Rivardville est « un “non-lieu”, une terre de nulle part, selon le sens premier de l’utopie, un espace qui n’existe pas comme tel, sauf dans l’imagination sérieuse et raisonnante de son créateur, l’écrivain utopiste » (p. 219) Quelques lignes plus haut, Major cite la première phrase de l’appendice que Gérin-Lajoie a publié avec Jean Rivard, économiste, « Notices sur quelques défricheurs célèbres ». Je citerai pour ma part le paragraphe entier, qui est comme l’envers de l’invitation que fit le géographe Benoît Brouillette un siècle plus tard, dans son texte « Géographie et Littérature » (1965), enquête sur les lieux réels de la fiction Trente arpents (1938) de Ringuet récemment republiée par Trahir. Gérin-Lajoie écrit ceci, dans le deuxième tome de la revue Le foyer canadien (1864) :

Nous espérons qu’aucun de nos lecteurs ne perdra son temps à chercher sur la carte du pays l’emplacement de Rivardville, ni le nom de Jean Rivard dans la liste des maires ou des anciens membres de l’assemblée législative. Il va sans dire que dans les portraits que nous avons tracés des divers personnages de notre histoire, nous n’avons voulu désigner aucun individu en particulier. Cependant, comme, à proprement parler, l’imagination n’invente rien, il est fort probable que la plupart des caractères et des petits événements dont se compose notre récit pourraient être retrouvés, dispersés ça et là dans la vie de diverses personnes qui existent ou qui ont existé, car, dans tout notre travail, nous n’avons eu en vue, comme le lecteur a pu s’en convaincre, qu’une peinture aussi vraie que possible de la vie réelle (p. 353).

Suivent de courtes biographies de « défricheurs célèbres » qui ont pour fonction de documenter la plausibilité de l’action du roman. Major, pour sa part, cite aussi une phrase du Moby Dick de Herman Melville sur l’île natale du harponneur Queequeg : « It is not down in any map; true places never are. »

Réjean Ducharme inscrit les mémoires de Vincent Falardeau dans ce qu’il faut sans doute nommer la tradition littéraire québécoise en choisissant le nom de Rivardville pour raconter Les enfantômes, puis en situant ce lieu dans « le comté de Bristol » dans « les cantons de l’Est » et en inventant d’autres lieux aux alentours – Hemmingbourg, East Creighton (où se trouve une « cabane à sucre abandonnée » (p. 187)), Saint-Malo d’Auckland, Sainte-Edwige de Clifton, Saint-Venant de Hereford, Folle-Pentecôte, etc. Plus précisément, Ducharme inscrit ainsi son roman dans le territoire imaginaire, dans le paysage fabulé de la littérature d’ici. La fin du chapitre XVIII, « Dix, vingt, cent… », suggère que cette inscription est consciente, désirée et même joueuse. Ducharme écrit :

[Tristan Thoux] mettait toujours sa bouteille dans un sac, pour que ça ne paraisse pas trop mal. Il la tenait encore serrée dans ses bras sans s’en apercevoir. Il se leva. Il marcha vers le kiosque où il venait voir jouer des fanfares, dans le temps qu’il était petit, il y avait si longtemps qu’il n’osait pas y penser. Jean-Rivard-empoignant-sa-charrue se dressait en face de l’église dont tous les Rivardvilliens vantaient le chemin de croix du dizuitième siècle, mais dont le Capitaine, qui connaissant ça lui, savait que ça ne valait pas bout de tinette. « Oh là, Bouteille! » Elle était vide. Il la regarda avec des grands yeux d’enfant trahi puis il la lança sur le socle de la statue, comme le voyou qu’il était.

Le Rivardville de Ducharme est donc bel et bien nommé en l’honneur de Jean Rivard le défricheur-économiste. Rivardville vit, ou plutôt, survit par cette réitération littéraire.

Notons par ailleurs, fait que j’avais ignoré mais que j’ai découvert à la relecture, que Frédéric Parent cite explicitement les deux romans Jean Rivard d’Antoine Gérin-Lajoie au début de sa monographie, Un Québec invisible. Le sociologue place même de longs extraits des romans en exergues de son introduction et de son chapitre 2, puis il discute explicitement de l’écriture de Gérin-Lajoie comme une source de l’approche monographique en sociologie. Dans le troisième paragraphe de l’introduction, il écrit :

Son « récit de la vie réelle » est aujourd’hui considéré comme l’une des premières monographies sociales au Canada, parce qu’il constitue un premier effort d’observation directe et comparée de milieux sociaux au Québec. […] Les efforts de Gérin-Lajoie pour mieux faire connaître les efforts de colonisation seront poursuivis vingt ans plus tard, dans les années 1880, par son fils Léon Gérin, reconnu comme étant le premier sociologue canadien.

Or, Parent est un spécialiste de l’œuvre de Léon Gérin et des monographies sociales! Sous cet angle, qui m’avait échappé, il n’est pas surprenant que l’ouvrage cite Jean Rivard et que le nom de Rivardville participe à la constellation des pseudonymes jugés nécessaires par le sociologue. La Rivardville de Parent est donc également nommée en l’honneur de Jean Rivard le défricheur-économiste.

Notre sociologue irait-il jusqu’à dire, par ce choix qui vient renommer une ville précise, qu’il a réussi à repérer sur la carte la « véritable » Rivardville? Gérin-Lajoie aurait-il pris Plessisville comme modèle? Cette déduction demeure une spéculation. Selon Léon Gérin (cité dans Un Québec invisible, p. 2, note 4), son père aurait connu plusieurs vrais défricheurs, « notamment dans les Cantons-de-l’Est ». Qu’en est-il des Bois-Francs? Le monument Jean-Rivard, réalisé par Alfred Laliberté en 1935 et installé devant l’hôtel de ville de Plessisville (et devant la pharmacie Jean Coutu – pas devant l’église), suggère lui aussi que c’est bien là le lieu de la fictive Rivardville.

Notons enfin, fait étonnant qui vient texturer la résonance du nom de Rivardville, employé par Gérin-Lajoie, Ducharme et Parent, que Jacques Ferron a lui-même écrit plusieurs lignes sur Antoine Gérin-Lajoie. Ferron raffolait des monographies de paroisse – c’est d’ailleurs lui qui a initié Victor-Lévy Beaulieu à cette tradition, que ce dernier a abondamment citée et commentée dans le Manuel de la petite littérature du Québec (L’Aurore, 1974). À mon sens, il est surtout remarquable que quelques-unes des lignes de Ferron sur Gérin-Lajoie se retrouvent dans le court texte des Historiettes intitulé « L’abbé Surprenant » (du Jour, 1969, pp. 152-155) et concernent le rapport entre le réel et la fiction dans le contexte de l’ethnologie québécoise.

Ledit abbé Surprenant, « le premier de nos ethnologues à étudier ce curieux pays [qu’est l’Angleterre] » (et donc, un praticien de « l’anthropologie symétrique » bien avant que celle-ci ne soit théorisée par Bruno Latour, par exemple), n’existerait en vérité que sous la plume de l’admirable docteur – il serait même une sorte de « porte-parole », selon plusieurs critiques et interprètes. Or, Ferron se sert justement du nom de Gérin-Lajoie pour laisser entendre que l’existence de Surprenant sera peut-être un jour avérée! Ferron termine son historiette ainsi :

Le mémoire de l’abbé Surprenant intitulé : Un ethnologue canadien en Angleterre est dédié à Marius Barbeau. Il a été déposée [sic] aux archives du Séminaire de Québec. Cela ne veut pas dire qu’il a été mis en sûreté si l’on en juge par la correspondance et le journal de l’abbé J.-B.-A. Ferland que l’on n’y retrouve plus. Pourtant cette correspondance et ce journal ont existé : A. Gérin-Lajoie en a publié des extrais dans le Foyer Canadien de 1865.

Est-ce à dire que l’abbé Ferland fut un autre Jean Rivard, c’est-à-dire un personnage inventé par Gérin-Lajoie? Aujourd’hui, il est aisé de retrouver des traces plausibles de l’existence de Ferland (dont une photographie), de même que les quelques extraits de correspondance cités par Gérin-Lajoie auxquels Ferron fait référence. Les archives de l’abbé semblent toutefois aussi difficiles à trouver qu’à l’époque de Ferron. La page Wikipédia de l’abbé Ferland mentionne bien qu’un Fonds Jean-Baptiste-Antoine Ferland est conservé au séminaire de Nicolet, mais celui-ci est constitué d’à peine trois lettres, dont une est une copie.

Dans le texte de Gérin-Lajoie qui ouvre le troisième tome de la revue Le foyer canadien (1865), on apprend notamment que l’abbé Ferland (1805-1865) était lui-même un peu fabulateur. Il a entrepris d’écrire un Cours d’histoire du Canada, aussi intitulé La France dans l’Amérique du Nord, et il a écrit la notice biographique de Mgr Plessis, après sa mort. Mais l’abbé Ferland a aussi voyagé en Gaspésie et s’est intéressé à un personnage légendaire, à la limite de la réalité et de la fiction, Louis-Olivier Gamache, dans un texte sur l’île d’Anticosti qui fut célèbre à son époque (et qui fut notamment traduit en anglais). Ce texte, qui rapporte et désamorce plusieurs des légendes sur « le sorcier d’Anticosti » fut republié après la mort de l’abbé Ferland dans les Opuscules (A. Côté, 1876). En le lisant aujourd’hui, on croirait lire du Gérin-Lajoie, ou même un conte de Jacques Ferron.

Dans le texte de Gérin-Lajoie sur l’abbé Ferland, on apprend surtout – fait savoureux dans la perspective d’un Ferron – que l’abbé de Saint-Isidore de Lauzon et de plusieurs autres paroisses, qui enseigna au séminaire de Nicolet, qui pratiqua avec les Irlandais à Grosse-Île et qui voyagea en Europe et au Labrador, appréciait la verve populaire. Gérin-Lajoie écrit :

Si M. Ferland n’eût pas été prêtre, ni historien grave, il eût été sans doute écrivain humoristique de première force. C’est ce qu’on voit surtout en parcourant un petit journal privé qu’il a tenu aussi régulièrement qu’il lui était possible, et dans lequel il enregistrait les petits événements du jour, ainsi que les variations du thermomètre et du baromètre. Il y consignait aussi avec complaisance, sans doute pour se délasser d’un travail fatigant les petits mots pour rire, les anecdotes drolatiques qu’il entendait raconter, les petites scènes amusantes dont il était témoin. Nous avons eu la permission d’en faire quelques extraits pour l’amusement de nos lecteurs; nous prenons au hasard […]

« Un garçon de la Beauce, possesseur d’une longue chevelure qui lui tombait sur les yeux, faisait pour la première fois le chemin de la croix dans une paroisse voisine de la sienne. Accompagné de son cousin, il ployait le genou, penchait la tête et passait. Arrivé au crucifiement et se relevant, il écarte ses cheveux qui lui voilent les yeux, et apercevant sur le tableau le cheval qui porte le centurion : Cré gueux, dit-il à son compagnon, v’la un beau chual. » […]

Après avoir lu Les enfantômes, qui grouille et déborde de jeux de mots basés sur l’oralité, cette vieille transcription du français beauceron me semble remarquable. Dans ce qu’il faut sans doute appeler la tradition scripturaire québécoise, Rivardville vient alors symboliser les différentes approches pour documenter, exprimer et travailler l’oralité « de la place ». Celle-ci intéressait déjà l’abbé Ferland et son élève à Nicolet, Antoine Gérin-Lajoie, au XIXe siècle. L’un a choisi de pratiquer l’ethnologie ou la sociologie, préfigurant le travail d’un Frédéric Parent, par exemple, et l’autre a choisi la littérature, préfigurant Ducharme, d’une certaine façon. Ferron, pour sa part, s’est affairé à brouiller les frontières avec un grand sourire. C’est le cas, par exemple, dans le court texte « Le Chichemayais », publié à titre posthume dans La conférence inachevée (VLB, 1987), où Ferron raconte que l’abbé Surprenant, rencontré dans un train à l’hiver 1932, lui fit croire que les habitants de Yamachiche étaient des Chichemayais, plutôt que des Machichois.

À mon sens, il faut découvrir ou redécouvrir ces œuvres anciennes, notamment pour que leur souvenir, leur substance et leur forme ne soient pas uniquement rappelés (et cadrés, interprétés, limités) par des groupes conservateurs catholiques qui citent, par exemple, la notice de Camille Roy sur l’abbé Ferland pour parler de « nos origines littéraires ». Aujourd’hui, Bibliothèque et Archives nationales du Québec fait un remarquable travail pour numériser et rendre accessibles gratuitement de tels documents, rendant possible des recherches ludiques comme celle-ci, mais aussi mille travaux plus sérieux. Souhaitons que ses ressources augmentent à l’avenir, plutôt qu’elles ne diminuent comme c’est présentement le cas!

À quand les œuvres complètes de Ducharme et Ferron disponibles en format électronique pour faciliter la recherche? Et gratuitement? Elles deviennent rapidement anciennes, elles aussi… Pour le moment, il est plus facile de travailler électroniquement sur des textes de Ferland, Gérin-Lajoie et Roy, par exemple. Ce faisant, nous en découvrirons d’autres par leur truchement, des textes depuis longtemps oubliés mais qui trament néanmoins l’écriture de la place. Par ce chemin, nous découvrirons peut-être d’autres lieux fabulés, outre Rivardville, qui structurent ou, du moins, qui peuplent nos imaginaires.

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Tout notre petit change: pour une célébration du cinquantenaire du Ciel de Québec de Jacques Ferron

Par Simon Labrecque

[P]resque tous les romans de Jacques Ferron sont, en partie du moins, des romans à clés. Il n’est peut-être pas important de connaître les portes qu’ouvrent ces clés; il est utile de savoir que l’auteur aime s’amuser avec des clés.

Gilles Marcotte, « Jacques Ferron, côté village » (1976)

Si l’année 2017 marque le cinquantième anniversaire d’Expo 67, le cent-cinquantième du British North America Act et, conjointement, du premier volume du Capital de Marx, ainsi que le trois-cent-soixante-quinzième anniversaire de la fondation hallucinée de Montréal, l’année 2019 marquera quant à elle le cinquantenaire de la publication du plus long, sinon du plus grand roman de Jacques Ferron, Le Ciel de Québec (éditions du Jour, 1969). Soulignons donc l’événement sur le sens du monde!

Pour préparer cette célébration, je propose d’abord que l’Office national du film du Canada rende immédiatement disponibles, gratuitement sur son site internet qui donne déjà accès à beaucoup d’archives sans frais, les deux films de sa collection qui traitent directement du parcours de l’admirable docteur, soit Jacques Ferron : le polygraphe, de Claude Godbout (ONF, 1982, 26 min), et Le cabinet du docteur Ferron, de Jean-Daniel Lafond (ONF, 2003, 81 min) (Ferron n’aurait sans doute pas laisser passer la chance de rappeler à chaque occasion la « situation » désormais singulière de Lafond, époux de l’ancienne Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean). De cette façon, celles et ceux qui envisageraient de rendre un nouvel hommage filmique à l’auteur du Ciel de Québec, au roman lui-même, ou encore à un ou plusieurs autre(s) texte(s) de la remarquable série ferronienne parue entre 1969 et 1972 – les Historiettes (1969), L’Amélanchier (1970), Le Salut de l’Irlande (1970), Les roses sauvages (1971), La chaise du maréchal ferrant (1972) et Les confitures de coings (1972), notamment –, sauraient avec assurance ce qui a déjà été tourné, monté et montré. On ne voudrait tout de même pas faire dans la redite… quoique ce ne serait pas si inconvenant, puisque notre écrivain dit national, réputé polygraphe, a souvent été caractérisé comme un radoteur!

Faucher dans La Presse, oct. 1965.

Je propose ensuite de publier, au plus tard durant l’année 2018, dans l’Information ferronienne et para-ferronienne (animée par la descendance de l’abbé Surprenant) ou même ailleurs, l’ensemble des documents connus relatifs à la suite annoncée du Ciel de Québec, suite restée inédite mais dont le titre est donné à la toute dernière ligne du roman : La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché. Cet ensemble inclurait d’une part tous les documents rédigés de la main de Jacques Ferron lui-même à ce propos (brouillons, lettres, notes, etc.) et, d’autre part, tous les documents rédigés par les ferroniens et ferroniennes de tout acabit, amateurs ou professionnels, qui se sont aventurés sur la piste du personnage de fiction et de son homonyme bien réel, l’homme de main du fraudeur notoire Moïse Darabaner dont le corps a été découvert sur la route reliant Sainte-Agathe à Saint-Gilles dans Lotbinière à la fin de l’été 1965, Rédempteur Faucher.

Il faudra évidemment diviser le travail requis par cette chasse de tous les filons pertinents. Surtout, puisque plusieurs chasseurs et chasseuses ont déjà entamé ce travail en suivant diverses pistes de manière plus ou moins indépendante depuis les années 1970, il faudra organiser une véritable réunion pour compiler, analyser et synthétiser le tout. Cette réunion pourrait prendre la forme d’une conférence, d’un atelier ou d’un symposium savant ou para-savant, subventionné ou pas, ou en partie seulement. L’Association francophone pour le savoir pourrait par exemple recevoir un colloque sur ce grand livre absent de notre littérature, La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché. Quiconque a déjà travaillé ou travaille encore ce titre et les filons qui y mènent ou qui en partent doit se manifester rapidement : on veut des noms!

Parions également que les ferroniens amateurs et professionnels s’occuperont de faire circuler la réédition du Ciel de Québec parue dans la Bibliothèque québécoise en 2009. Rappelons pour notre part que la réédition chez VLB éditeur datant de 1979 se trouve encore parfois chez les bouquinistes, et que même des éditions originales des livres de Ferron circulent parfois dans des endroits comme le Puits du Livre, rue Masson à Montréal.

Pour ma part, je propose quelque chose de plus physique, quelque chose comme une excursion sur les lieux accessibles du Ciel de Québec : la ville de Québec, bien sûr, avec notamment le Séminaire et la rue Saint-Vallier, puis Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, à l’ouest. Bien entendu, au sud-est, il faudra arpenter l’entre-deux rivières où se trouve la paroisse de Saint-Magloire et le village inventé des Chiquettes, entre la Chaudière et l’Etchemin, là d’où provient Rédempteur Fauché. L’objectif du voyage serait de situer et de visiter l’emplacement le plus probable des Chiquettes, « petit village », « lieu d’en-bas » dont le roman raconte l’érection en paroisse de Sainte-Eulalie, du nom de la « capitainesse » autochtone ou métissée qui habitait les lieux.

Une célébration digne de ce nom demande qu’on rassemble un peu d’argent. Commençons donc à l’ancienne, en retrouvant et en roulant tout notre petit change.

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Géographie et Littérature

Par Benoît Brouillette, présenté par Julien Vallières | ce texte est aussi disponible en format pdf


Présentation

Le médecin et écrivain Ringuet (1895-1960) et le géographe Benoît Brouillette (1904-1979) comptent parmi les membres fondateurs de la Société de géographie de Montréal. Fondée en décembre 1939 sous l’impulsion de Brouillette – son secrétaire de nombreuses années et l’un de ses principaux animateurs –, dissoute en 1974, cette société réunira tout d’abord tant des géographes de métier que des gens du monde, littérateurs pour la plupart, qui montraient pour la géographie et les voyages un intérêt particulier. C’est le cas de Ringuet qui voyagea beaucoup et qui publia des essais sur le peuplement des Amériques et la découverte du continent. Brouillette, dans le texte que nous publions, s’offre le plaisir de lire avec des yeux de géographe l’œuvre célèbre du romancier québécois, Trente arpents, publiée en 1938. Il y mène une enquête pour tenter de situer les lieux de l’action du roman. Ce texte parut originellement en 1965 dans les Mémoires de la Société royale du Canada, quatrième série, troisième tome, aux pages 13 à 18. L’auteur agissait alors à titre de président de la Première section de la Société royale. Notons qu’un même projet anima Paule Sainte-Marie, qui parvint à récolter des témoignages lui permettant de conclure, contrairement à Brouillette, que le hameau où prennent place la majorité des événements du récit fut bien réel, et qu’il était désigné du nom de Ruisseau Saint-Georges. Publié à compte d’auteur en 1990, son petit livre est intitulé Trente arpents à Saint-Jacques.

Julien Vallières

La question que je désire examiner avec vous se pose en termes simples ayant, de prime abord, un caractère d’évidence : dans quelle mesure le géographe peut-il ou doit-il s’inspirer de littérature régionale lorsqu’il évoque un certain milieu naturel et humain? Géographes et écrivains ont sans doute des préoccupations communes. Les premiers sont des observateurs par définition, qui s’efforcent de décrire les phénomènes afin de mieux comprendre et expliquer les rapports entre la nature et les activités humaines. Les seconds peuvent aussi être d’excellents observateurs, moins matérialistes que les précédents, mais plus subtiles et perspicaces, sachant évoquer l’atmosphère d’un lieu ou d’une situation. Ceux-ci peuvent donc être très utiles aux géographes dont ils complètent la documentation de manière originale et vivante. Il faut savoir cependant à qui s’adresser car, parmi les écrivains dont les œuvres se situent dans un cadre géographique, tous ne méritent pas la même attention. Raoul Blanchard, spécialiste des Alpes, fulminait contre les romans d’Henry Bordeaux dont l’action se passe en Savoie. Pourtant les exemples ne manquent pas d’auteurs, essayistes et romanciers, qui savent bien observer et décrire non seulement les gens mais même certains phénomènes naturels en des termes dont les géographes tireraient profit s’ils les connaissaient. Ces littérateurs possèdent un sens aigu des réalités soit par intuition, soit par suite de leur formation intellectuelle.

Demandons, par exemple, à Jules Romains[1] comment il aperçoit son pays sur un planisphère. Voici la réponse de cet ancien Normalien qui a subi, inconsciemment peut-être, l’influence de Vidal de la Blache :

Elle [la France] occupait le bout de ce continent maigre et osseux, qui depuis la carrure bovine de l’Asie, ne cesse de se rétrécir pour faire front à l’Océan Occidental. Mais si elle était au bout, elle n’était ni dans un coin, ni dans une corne. Elle ne formait pas un cul-de-sac de l’Europe […] Tout ce qui cheminait de l’Est à l’Ouest, d’un patient pas séculaire, tout ce qui n’était pas accroché en route arrivait jusqu’à elle nécessairement. Pas une race, pas une horde qui ne fut venue un jour ou l’autre, les narines ouvertes, y faire un tour, s’y frotter le poil au balcon de l’Océan, flairer le vent qui venait de par là et les humides douceurs qui régnaient dans tout ce courtil […] Si des échantillons de toutes les races de l’Europe étaient venus tomber d’âge en âge dans l’hexagone français, comme ils iraient tomber plus tard dans l’énorme quadrilatère américain, ils n’y étaient pas, comme ils devaient le faire en face, tombés dans le vide. Ils s’y étaient heurtés à de petits hommes des montagnes déjà serrés, fort têtus, contents de peu, se battant bien, et très rageurs sur la question de leurs terres, où ils étaient arrivés longtemps avant tout le monde.

Après ce rappel de géographie humaine, Jules Romains esquisse les grands traits du relief :

Des vallées non pas immenses, mais majestueuses […] Aucune n’étant la vallée du pays, ne la drainant de bout en bout. Des montagnes nombreuses, à la fois pénétrables et cloisonnées; les plus hautes situées aux frontières du territoire et en chicanant l’accès. Peu de grandes plaines et fort éloignées l’une de l’autre, si bien que le mélange qui s’opérait dans l’une n’avait aucune chance de couler tel quel dans l’autre, ni de s’étendre de l’une à l’autre par va et vient. De quoi faire beaucoup de brassages. De quoi faire beaucoup de provinces. Et comme le sol n’était pas ingrat, de quoi y enraciner beaucoup de paysans.

Ce texte, digne de figurer dans une anthologie, fait pardonner à son auteur de s’être moqué cruellement de prétendus géographes dans ses pièces de théâtre.

Existe-t-il des pages analogues dans la littérature canadienne d’expression française? Je n’en doute pas et crois qu’il serait possible de constituer une anthologie géographique avec les citations appropriées des auteurs qui ont le mieux observé nos gens et notre milieu. Les sociologues montrent la voie aux géographes à cet égard, quand ils utilisent les œuvres de romanciers qu’ils estiment être assez bons observateurs pour les aider à mieux saisir le caractère et le comportement des groupes sociaux qu’ils étudient. Toutefois, s’il fallait dépouiller et analyser systématiquement les écrits de tous ceux dont les noms nous viennent spontanément à l’esprit, il y aurait un travail à faire qui déborderait les cadres de notre propos, un travail d’équipe, analogue à celui des archivistes, et dont les résultats ne seraient pas sans intérêt. Or cette recherche serait d’autant plus fructueuse qu’elle se place sur les marges de plusieurs disciplines à une époque où l’on s’efforce d’abolir les frontières entre les multiples connaissances humaines. Faute de temps, je me bornerai, pour illustrer la méthode que je préconise, à analyser un seul roman, Trente arpents, de Ringuet, publié chez Flammarion en 1938, et dont le rayonnement fut à l’époque fort considérable.

L’objet de notre enquête, rappelons-le, est de rechercher sous la plume du romancier une évocation, une peinture du milieu géographique tant naturel qu’humain. L’auteur peut inventer un milieu comme il invente ses personnages, mais son imagination s’inspire de données réelles, plus ou moins exactement transposées dans le récit. La première question qui vient à l’esprit d’un géographe en ouvrant le livre de Ringuet est de savoir le sens du mot « arpent ». Est-ce une mesure de longueur ou de surface? Selon n’importe quel dictionnaire français, l’arpent désigne une superficie; mais le dictionnaire Bélisle[2] lui attribue deux sens : arpent de longueur soit 192 pieds, et arpent carré soit 36 802 pieds carrés. Ringuet n’indique le sens qu’il donne au titre de son roman qu’à la page 144 : « Combien la nuit était douce! […] Euchariste songea que derrière lui, sur trente arpents de long et cinq de large, se dressait […] ». Mesuré en superficie le domaine des Moisan couvre 150 arpents carrés, parcelle de terrain suffisante pour assurer l’existence d’une famille rurale au Québec. Le roman débute par un dialogue entre Euchariste, le héros principal, et un voisin venu faire un brin de causette le dimanche après-midi. Assis sur la véranda, ils fument et bientôt se taisent, les yeux perdus. Ringuet décrit la propriété (p. 7 et 8) :

Devant eux, autour d’eux, les prés s’étendaient; la plaine largement étalée et chatoyante, peinte des couleurs crues d’octobre. Les premières gelées matinales avaient enluminé de safran ou de vieil or le damier alterné des champs […] De-ci, de-là, des boqueteaux tiraient l’œil, les saules noirs déjà nus brochant sur les hêtres verts encore. Puis plus loin, en arrière, là où le sol se relevait comme le bord d’une croupe, le long bandeau du bois, symphonie de couleurs fondues dont les basses étaient le vert invincible des résineux, et l’aigu l’écarlate des érables planes qu’on appelle simplement chez nous des plènes. En avant, pas très loin, le même carrelage des champs venait buter sur la haie rousse des aulnes courts dont les déchirures montraient le miroitement métallique de la rivière*.

Voilà une description qui suffit à évoquer dans l’esprit du lecteur les traits essentiels du paysage : un domaine (une terre, selon l’expression usuelle) dont les parcelles en culture se trouvent dans la plaine, bornée par un ruisseau à l’extrémité inférieure et par un coteau à l’autre bout, au sommet duquel un taillis remplace les cultures. En outre, le terroir est de qualité, c’est « la vieille terre des Moisan, riche et grasse, généreuse au travail, lentement façonnée autrefois, des milliers et des milliers d’années auparavant, jusqu’à ce que le fleuve amoindri quittât son ancienne rive, le coteau, là-bas, après avoir patiemment et des siècles durant étalé couche par couche ses lourdes alluvions » (p. 11).

L’origine du sol s’explique, selon Ringuet, par les dépôts superposés d’alluvions dans un fleuve qui fut d’abord immense et s’est ensuite réduit graduellement à ses dimensions présentes. Même si cette hypothèse paraît trop simple aux yeux des spécialistes en géographie physique, personne ne saurait blâmer un romancier de l’avoir avancée, car elle correspondait aux idées alors en cours.

Où la ferme des Moisan est-elle située? Pourrait-on la localiser sur une carte du Québec? Ringuet la place dans une plaine dont il vante la fertilité par opposition au sol caillouteux des Laurentides. « La ferme, » dit-il (p. 51) « se trouve à deux lieues du village de Saint-Jacques et à trois lieues de Labernadie dans la direction opposée ». D’autres repères sont signalés plus loin : un village à dix-sept milles en amont, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (p. 140), une pauvre église à neuf lieues « dans les concessions », celle de Saint-Isidore (p. 158). Inutile d’entreprendre des recherches sur le cadastre ou sur les feuilles topographiques des zones marginales entre la plaine du Saint-Laurent et le rebord du Bouclier canadien. Toute cette toponymie est fictive. Seule la ville où Moisan ira conduire son fils aîné au séminaire peut se reconnaître. Partis de grand matin en « planche », voiture hippomobile légère, les voyageurs arrivent au terme de leur longue randonnée en fin d’après-midi. Aux abords de la ville, « à droite […] le fleuve roule vers la mer lointaine la masse de ses eaux glauques troublées d’alluvions. […] À un mille vers la gauche, une crête oblique court […] vers le fleuve et vers la ville. Rivière et coteau enserrent un triangle de terre dont la ville couronne la pointe extrême » (p. 88). Ces éléments de la topographie ne peuvent que désigner la ville de Trois-Rivières abordée par le Sud-Ouest. Un autre détail précise le site encore davantage. « Ils sont au cœur du bourg, à la croisée de deux rues principales dont l’une va se jeter à la rivière en contre-bas, si bien qu’un bateau à quai semble échoué en pleine ville » (p. 91). Ce carrefour, les Trifluviens l’ont reconnu, c’est le croisement des rues Notre-Dame et Des Forges, cette dernière aboutissant au quai où accoste le bateau-passeur entre Trois-Rivières et Sainte-Angèle. Donc la ferme des Moisan se trouve quelque part au sud-ouest de Trois-Rivières. Il ne faudrait surtout pas croire qu’il s’agit de Saint-Jacques, comté de Montcalm, village situé beaucoup trop loin et dont la topographie ne correspond aucunement à la description du milieu local que fait l’auteur au début de son roman.

On ne saurait parler d’habitat rural au Canada français sans faire allusion à son mode original d’implantation : le système du rang. Ringuet en parle (p. 51), en décrivant le hameau qui s’était constitué peu à peu au carrefour voisin, à « la croisée des chemins » formée par « la grand’route, le chemin du roi, qui longeait irrégulièrement la rivière » (appelée ruisseau au début), et « d’autre part la route de raccordement entre le grand rang et les terres de l’intérieur ». Sur le cadastre, un rang est la subdivision d’un canton ou d’une seigneurie; il groupe un certain nombre de propriétés ayant une superficie sensiblement égale à celle des Moisan, et toutes disposées parallèlement. On désigne d’ordinaire par grand rang le secteur le plus anciennement occupé d’une municipalité. Les terres de l’intérieur forment d’autres rangs qui sont occupées au fur et à mesure de leur défrichement. Celles dont parle Ringuet étaient connues sous le nom de rang des pommes. Le hameau du carrefour n’avait d’abord qu’une fromagerie établie depuis deux générations. Vinrent s’y établir par la suite un « atelier de forge et maréchalerie », une « échoppe de sellier », une boulangerie et le « magasin général » de la veuve Auger qui « devint le rendez-vous des flâneurs, du jour où le député […] lui obtint une station postale ». « Tout cela, avec les maisons des fermiers [celle des Moisan était la huitième en s’éloignant du carrefour], faisait à la croisée des routes un groupe de constructions basses, sans étage, faites de planches clouées verticalement sur la charpente et noircies par les intempéries, et que le voisinage de la fromagerie remplissait continuellement d’une odeur aigre de petit-lait » (p. 52). Ce noyau allait s’accroître pour former un village nouveau dix ans plus tard (p. 115).

Examinons de plus près la ferme des Moisan pour savoir, dans la mesure du possible, comment se logent ceux qui l’habitent et de quoi ils tirent leur subsistance. Au début du récit, Euchariste encore célibataire vit avec son oncle Ephrem et une vieille servante dans la maison qui avait remplacé la demeure ancestrale tombée en ruines après le départ de son père vers les Laurentides. Elle se compose d’un « corps principal, recouvert d’un toit à pans coupés et flanquée d’une aile toute semblable un peu en retrait, plus petite, et qui était la cuisine. Tout cela en bois recouvert d’un badigeon jaunâtre » (p. 19 et 20). La façade, que longe une véranda à l’extérieur, est percée de deux fenêtres; celle de gauche donne sur le salon, celle de droite sur une salle commune qui communique d’une part avec la chambre à coucher du maître, située en arrière du salon, et d’autre part avec la cuisine par une porte intérieure. Un escalier conduisait de la même salle aux chambres mansardées à l’étage supérieur. Ringuet nous renseigne sur l’utilisation des pièces : le salon « aux volets hermétiques » ne servait que pour recevoir la visite annuelle du curé ou celle des parents de la ville; la salle commune n’était guère utilisée depuis la mort de tante Ludivine; la vie quotidienne se passait dans la cuisine « que l’on ne quittait que pour aller, le matin, reprendre le joug quotidien, le soir, après une veillée enfumée, étendre sur les lits durs des membres recrus ».

Outre les deux maisons, la neuve et la vieille qui sera plus tard rafistolée (p. 140) par un fils d’Euchariste, la ferme possède des dépendances : la grange-étable, séparée de la maison par un cour, un poulailler et une porcherie, « bâtiments toujours propres, badigeonnés tous les ans » (p. 105).

L’oncle Ephrem meurt subitement d’une crise cardiaque et lègue son bien à son neveu au moment où celui-ci épouse Alphonsine Branchaud. Un nouveau foyer se fonde. « La terre était capable de faire vivre les Moisan tant qu’il y en aurait […] Il fallait qu’Alphonsine eut son nombre » (p. 73). Elle en eut treize mais elle mourut en accouchant du dernier.

Si l’on interroge l’auteur sur les produits de l’exploitation, ses réponses n’ont pas la précision qu’on pourrait attendre d’un comptable ou d’un économiste. Les revenus essentiels proviennent de la culture, des grains et des plantes fourragères (produits destinés à l’élevage de vaches laitières, de moutons et de porcs).

Euchariste, moins routinier que ses voisins, prend l’initiative d’augmenter son revenu par un élevage modèle de volailles. Il se déclare ami du progrès : « Si l’on veut garder son monde sur la terre, » affirme-t-il (p. 107), « faut aller de l’avant. Le temps de la faucille est fini. Le temps aussi où on sumait seulement du foin et du grain. C’est pour ça que j’ai commencé mon affaire de poules ». Son amour du modernisme était limité par son gros bon sens.

Lorsque son fils Étienne lui suggère d’acheter un tracteur (p. 150), il proteste : « Écoute, mon gars, le progrès, moé, j’sus pour ça, tout le monde le sait. J’ai eu le premier centrifuge de la paroisse et je me suis quasiment battu avec mon oncle Ephrem pour acheter une lieuse. Mais il y a des choses qui sont pas nécessaires. J’en ai rencontré un qui en avait un tracteur à gazoline. Y a ruiné sa terre avec. »

Pour accomplir son dur labeur, le paysan se fie davantage à ses bras et à ceux de ses enfants. À l’acquisition d’un tracteur, il préfère l’engagement d’un ouvrier agricole après le départ de son fils aîné au collège : « Chaque année ramenait la succession des travaux majeurs : labour puis moisson; l’effort puis la rétribution; le premier ardu, presque douloureux, et la seconde tout aussi pénible; achetés des mêmes sueurs et du même renoncement » (p. 100). « Le fait pour les Moisan d’avoir besoin d’aide les ornait d’un prestige auquel ils ne laissaient point d’être sensibles; cela était une preuve de plus de leur prospérité. Les récoltes se vendaient bien, le poulailler rapportait » (p. 122).

Tout doucement venait l’eau au moulin de Moisan. Les hivers passaient, laissant la terre de Moisan reposée, revigorée, affamée de semence et prête à une nouvelle gésine. Les printemps passaient et quand ils hésitaient encore sur le seuil de juin, un fin velours vert couvrait déjà les champs de Moisan. Passaient les étés, et toute cette encombrante richesse était avalée par les granges et fenils de Moisan, les champs pelés livrés aux bêtes. Et l’hiver venu, chaque année Euchariste Moisan entrait un beau jour chez le notaire, à Saint-Jacques […] D’une vieille bourse de cuir, le terrien sortait des billets de banque et des pièces d’argent [p. 138].

Toute la fortune des Moisan disparaîtra, hélas, lorsque le notaire s’enfuira à l’étranger en emportant les économies des paroissiens trop confiants. Mais auparavant d’autres malheurs avaient fondu sur le héros du roman. Non seulement il a perdu sa femme et son fils aîné devenu prêtre, mais il se fait, prétend-il, voler un morceau de sa terre par son voisin, qu’il poursuivra en justice et en sera pour ses frais, il assistera impuissant à l’incendie de sa grange remplie de la récolte du foin de l’année, et finalement ruiné, il quittera son domaine pour s’exiler en Nouvelle-Angleterre, chez un de ses fils. Sa déchéance devient alors complète, lorsqu’il achève sa pénible existence comme veilleur de nuit dans un garage de White River.

« Il suffit, » écrit Pierre Angers[3], « qu’Euchariste Moisan soit séparé de la terre, de sa terre, pour devenir hors de son espace vital un déraciné. » Le héros du roman est « inconcevable sans ce décor qui colle à lui comme sa peau ». « Ringuet, » ajoute le père Angers, « s’appuie sur le décor pour donner vie à ses personnages. » Le vieux Moisan songe sans cesse au bien qu’il a perdu et qu’il ne reverra jamais. Le roman se termine par une ultime évocation du milieu, dont le caractère est d’être immuable par opposition aux hommes, ses hôtes éphémères.

« Chaque année le printemps revint […] et […] la terre laurentienne, endormie pendant quatre mois sous la neige, offrit aux hommes ses champs à labourer, herser, fumer, semer, moissonner […]; à des hommes différents […] une terre toujours la même » (p. 292).

Le géographe a beaucoup à apprendre en lisant ce livre. Ce qu’il en retiendra surtout, ce sont moins les détails et les données qui n’ont rien de scientifique que l’atmosphère, le climat qui s’en dégage. L’œuvre de Raoul Blanchard sur la géographie régionale du Canada français ne saurait être parfaitement comprise et interprétée sans l’apport des littérateurs tels que Ringuet.


Notes

[1] [Brouillette] Jules Romains, Le drapeau noir, tome XIV des Hommes de bonne volonté (Paris : Flammarion, 1937), pages 381-84.

[2] Louis-Alexandre Bélisle, Dictionnaire général de la langue française au Canada (Québec : Bélisle éditeur, 1954), p. 64.

* Note de l’éditeur : cette citation, la précédente et les suivantes sont extraites de la première édition de Trente arpents parue chez Flammarion en 1938. Ringuet apportera des corrections à ce passage dans les éditions subséquentes, chez Variétés en 1943 et chez Fides en 1957.

[3] Pierre Angers, « Profils littéraires », Cahiers de l’Académie canadienne-française (Montréal, 1963), 7, pages 183-85.

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Classé dans Benoît Brouillette, Julien Vallières

« L’espace insécable entre le réel et la fiction. »

Critique du roman De bois debout, de Jean-François Caron, Chicoutimi, Éditions La Peuplade, 2017, 394 pp.

Par Simon Labrecque

… et voici quelques avatars de ma fascination.

Robert Hébert, « Vers les murs, ou l’option appalachienne »

 

Chemin faisant

En 2015, j’ai entamé à tâtons une série de textes pour Trahir sur les rapports entre le langage (les noms des lieux, en particulier) et les modes d’habitation du territoire québécois. La série a débuté par « Le démoniaque comté de Bellechasse : contribution de quelques filons », qui prenait pour titre une expression de Dalie Giroux dans « Je n’aime par Hydro, m’aimez-vous quand même? », sa critique de J’aime Hydro, la pièce documentaire de Catherine Beaulieu toujours en développement. En exergue, j’avais alors transcrit les propos de Jacques Ferron dans une émission de télévision, « Au pays de l’enfance ». Ferron disait : « Si vous vous donnez la peine de lire Faulkner, vous vous rendrez compte que ce n’est pas l’homme d’un continent, que c’est l’homme d’un comté. D’un tout petit comté du deep South. » Avec ceux de Giroux, ces mots m’encourageaient à délaisser un intérêt général pour l’Amérique au profit d’un intérêt particulier pour le Québec et, plus précisément, pour les environs des rivières Chaudière et Etchemins, où j’ai grandi.

Il y a deux ans, je ne connaissais rien à l’œuvre de William Faulkner. J’en sais toujours très peu – je ne me suis pas encore « donné la peine », comme dit Ferron –, mais je sais désormais que plusieurs de ses romans et de ses nouvelles les plus célèbres se déroulent dans un lieu inventé, le comté de Yoknapatawpha. Le récipiendaire du prix Nobel de littérature de 1949 a même cartographié ce lieu imaginaire à quelques reprises, quoique de façons contradictoires. Je dois cet apprentissage de la fiction au feuilletage nonchalant, un après-midi de berçage, des appendices du livre A Faulkner Glossary (Citadel Press, 1964), de Harry Runyan, qui m’a été offert par Robert Hébert. Ce comté inventé de Yoknapatawpha (un nom emprunté aux Chicachas du Mississipi) est un objet d’étude reconnu par les spécialistes de Faulkner, qui s’interrogent notamment sur ce qui lie le lieu fictif à des lieux réels comme le comté de Lafayette. À l’origine, ce fait littéraire m’avait tout bonnement échappé. Aujourd’hui, il résonne harmonieusement avec le fait que mes propres écrits sur l’entre-deux-rivières de la rive sud de Québec se sont mis à graviter de manière imprévue mais insistante autour de la question des lieux inventés, en plus de soulever les enjeux de la mémoire incertaine et des façons de dire ou de taire les origines.

Jacques Ferron connaissait-il le caractère fictif de Yoknapatawpha? Sa remarque sur l’appartenance de Faulkner à « un tout petit comté » en tenait-elle compte? On en saurait peut-être plus à la lecture des quatre lettres inédites du médecin écrivain qui mentionnent l’écrivain du Sud profond. En tous les cas, la plume de Ferron oscille elle-même entre des lieux réels (comme Batiscan dans Le Saint-Élias, ou Longueuil dans Cotnoir, L’Amélanchier, Le Salut de l’Irlande et Rosaire) et des lieux inventés (comme le village bellechassois des Chiquettes près de Saint-Magloire, dans Le Ciel de Québec). Cette oscillation me semble caractéristique d’un rapport curieux aux modes d’habitation et aux noms du territoire. J’ai tenté de l’expliciter dans quelques critiques pour Trahir[1].

Apprenant par les journaux que le dernier roman de Jean-François Caron, De bois debout (La Peuplade, 2017), mettait en scène un « village imaginaire de la région de la Côte-du-Sud », je ne pouvais que l’acheter (pour 26,95$) et le lire! Je me suis senti obligé d’éprouver ce que ce livre donnait à penser quant aux rapports entre les noms et les façons d’habiter des lieux plus ou moins réels… et ce, même s’il a pu chercher à offrir tout autre chose. À la lecture, cependant, j’ai constaté que ma question noueuse n’était pas étrangère à la démarche de l’écrivain.

Sans conclure d’avance à une référence directe ou à une répétition du désir de France qui a poussé Bergeron à forger le nom proustien de Conifères-les-Bains, on sait d’emblée que le village inventé par Caron dans De bois debout s’appelle Paris-du-Bois. Cet auteur-ci ne semble toutefois pas vouloir camoufler un lieu réel unique sous son village fictif, ni du même coup mettre à l’ombre ses origines. On lit sur la jaquette de l’ouvrage que Caron est né à La Pocatière en 1978 et qu’il habite aujourd’hui Sainte-Béatrix, dans la forêt lanaudoise – c’est près de Saint-Félix-de-Valois, le mythique lieu natal de Réjean Ducharme, si on en croit ses propres jaquettes. Qui annonce et qui tait sa provenance, ici?

 

Rivières et comtés

Dans La nuit (Parti pris, 1965), un texte célèbre réécrit sous le titre Les confitures de coings (Parti pris, 1972), Jacques Ferron parle par l’entremise de son narrateur de l’importance qu’a eu pour lui une rivière que sa « mère cadette » (morte très jeune) peignait à répétition lorsqu’il était enfant :

Mon enfance, à moi, c’était une rivière, et tout au long de cette rivière une succession de petits pays compartimentés s’achevaient l’un après l’autre par le détour de la rivière. Je peux en donner le nom. C’est un affluent du Saint-Laurent : la rivière du Loup qui se jette dans le lac Saint-Pierre et dont le bassin correspond à peu près au comté de Maskinongé.

J’ai eu l’occasion de souligner comment le nom de cette rivière du Loup « d’en haut », à Louiseville, redouble par son nom la rivière du Loup « d’en bas », à Rivière-du-Loup, et comment Ferron a bien vu que ces redoublements abondent au Québec. En répétant cette observation à propos du comté de Bellechasse et de la rue montréalaise du même nom, je laissais toutefois de côté le rôle actif joué, selon Ferron, par le cours d’eau lui-même, en tant que tel, c’est-à-dire en tant que structure socio-géo-hydrographique déterminante.

Dans un court article intitulé « Un poisson de la rivière Bayonne », publié dans Le Petit Journal en 1969, repris dans le second tome des Escarmouches originales (Leméac, 1975), puis dans la version condensée en un seul volume (BQ, 1998), Ferron accorde un rôle crucial à une autre rivière, cette fois dans l’écriture et la lecture de Réjean Ducharme. Son texte s’amorce ainsi :

Réjean Ducharme est né dans le comté de Berthier, plus précisément dans le bassin de la rivière Bayonne qui n’a rien d’un fleuve et se contente de recueillir les pluies du bas du comté alors que celles du haut sont captées et emportées, contre le sens commun, par la rivière l’Assomption qui trouve moyen, coulant à rebours du Saint-Laurent, d’aller se jeter dans la rivière des Prairies, au pont Charlemagne. Cette débauche d’eau réduit la rivière Bayonne à un maigre débit; son embouchure, de plus, est marquée par les grandes îles de Berthier.

Quand Ducharme, commençant sa carrière par l’ennui rencontré par Shakespeare après sa mort, a été accusé de ne pas exister, il a été sauvé par les petits brochets des îles qui, après la crue du printemps, restent captifs dans les fossés, pour le bonheur des jeunes garçons. Ceux qui connaissaient la région la retrouvaient dans Ducharme. Il existait donc.

Le nom de Berthier « en haut », ou Berthierville, dans Lanaudière, redouble celui de Berthier « en bas », ou Berthier-sur-mer, entre Lévis et Montmagny. Dans L’hiver de force (Gallimard, 1973), Ducharme me semble répondre aux propos géo-poétiques de Ferron par un hommage onomastique : il nomme son narrateur André Ferron et le dit originaire du comté de Maskinongé![2] Le rapport de proximité aux rivières saurait-il tracer des lignages inédits, des alliances souterraines au sein de notre littérature?

Si ces remarques surgissent et s’imposent à la lecture du dernier roman de Jean-François Caron, c’est que, outre la furtive apparition de Ducharme très tard dans le roman, De bois debout est justement traversé par la présence active de plusieurs rivières. En plus de « la Petite-Seine », qui traverse le village et qui est connue pour ses débordements printaniers, « la rivière Brûlée », ou « la Brûlée », est le lieu de drames importants dans l’histoire de Paris-du-Bois. Entre autres choses, la rivière a tué deux jeunes frères lorsque le personnage principal était enfant.

Cette rivière est tout aussi fabulée que le village de Paris-du-Bois. Il existe bien une dizaine de rivières nommées Brûlée, Brûlé, du Brûlé ou Bois Brûlé au Québec. Toutefois, seulement deux d’entre elles coulent sur la rive sud du Saint-Laurent. La rivière du Bois Brûlé coule dans Saint-Anaclet-de-Lessard et Rimouski (secteurs de Sainte-Blandine et de Sainte-Odile-sur-Rimouski) et prend sa source au lac Blanc. La rivière du Brûlé, quant à elle, coule entièrement dans la ville de Rimouski et prend sa source de ruisseaux agricoles. (Les autres rivières Brûlée coulent sur la Côte-Nord, la Basse-Côte-Nord, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, en Mauricie et dans les Laurentides.) Or, malgré le nom apparenté des rivières du Bois Brûlé et du Brûlé, le village de Paris-du-Bois et sa rivière Brûlée sont situés beaucoup plus à l’ouest que Rimouski.

En effet, lorsque le narrateur raconte qu’Alexandre Marchant, le personnage principal, a un jour été emmené en voiture par son père André s’acheter un livre au centre-ville de Montmagny lorsqu’il était adolescent, on déduit qu’il s’agit là de la ville la plus proche. On fait de même lorsqu’il est question de l’hospitalisation puis du décès de Pauline, la mère d’Alexandre et la femme d’André Marchant, à l’hôpital de Montmagny. Enfin, on en arrive à la même conclusion en apprenant que les policiers de la Sûreté du Québec impliqués dans l’histoire sont rattachés au poste de Montmagny. Notons de surcroît qu’il n’est pas question de Lévis dans ces passages (ni ailleurs dans le roman), une ville où on retrouve plusieurs librairies, un grand hôpital et un service de police. Paris-du-Bois serait entre Lévis et Rimouski, mais plus près de Lévis, puisqu’à proximité de Montmagny.

Qui connaît un peu cette portion de la rive sud du Saint-Laurent entendra peut-être dans le nom de « la Brulée » une allusion ou un écho à la véritable rivière Boyer, qui coule dans Saint-Charles-de-Bellechasse, dans Saint-Michel-de-Bellechasse et dans Saint-Vallier, jusqu’au fleuve Saint-Laurent. Dans le roman, cependant, il n’est pratiquement pas question de ce fleuve que le géographe Jean Morisset, justement natif de Saint-Michel-de-Bellechasse, aime à renommer plus originellement Grande Rivière de Canada. Le village est plus « creux », ou plus « haut » dans les terres que le bassin de la rivière Boyer, que la section de la Côte-du-Sud qui fait partie de Bellechasse, ou encore que la ville de Montmagny. Le village semble bien enfoncé dans les vallons et les forêts des Appalaches naissantes.

C’est ce que confirme un passage important de la première partie du roman (la plus longue des trois) racontant l’arrivée d’André Marchant dans la région de Paris-du-Bois. Le père d’Alexandre lui répétait souvent que la vie ne se trouve pas dans les livres, que la vérité ne s’écrit pas et qu’un homme doit savoir se taire pour apprendre. Or, on découvre à ce moment qu’il venait lui-même de « la grande ville » et qu’il a décidé d’abandonner ses études universitaires pour aller vivre avec « le vrai monde », le jour où il a senti qu’il devenait méprisant et hautain envers les gens « ordinaires » (pp. 202-203). À ce moment,

[i]l a pris l’autobus jusque nulle part, trouvé cette voiture achetée au rabais avec ses dernières économies. Et il a roulé comme ça sur la 132, sans trop savoir jusqu’où il irait. Au restaurant où il s’est arrêté pour manger, on lui a dit de prendre le bois à partir de L’Islet, qu’on aurait probablement besoin de lui au moulin à scie, dans le bout de Paris. Il a sourcillé. La serveuse a précisé en souriant, l’air de comprendre soudainement qu’il ne venait pas de la place.

– LA SERVEUSE : Paris-du-Bois, je veux dire, plein sud, vers les États.

C’est ce qu’il a fait.

– LE PÈRE, pense : Je m’en vais offrir mes bras à du vrai monde. Vivre une vraie vie (p. 204).

Si on « prend le bois » franc sud (par la route, c’est en fait sud-est) à partir de L’Islet, on n’est plus dans Bellechasse, ni dans la MRC de Montmagny, mais dans celle de L’Islet. Parmi les villages réels au sud de L’Islet qui pourraient correspondre à Paris-du-Bois, on trouve donc Saint-Cyrille-de-Lessard, Saint-Marcel, Saint-Adalbert et Sainte-Félicité. Puisqu’il est question du grand éloignement du village par rapport au poste de police de Montmagny et qu’il est estimé qu’il faut faire entre trois quarts d’heure et une heure de route vers le nord à partir de Paris-du-Bois pour apercevoir le fleuve, Saint-Adalbert (le village le plus au sud de la MRC) est peut-être le meilleur candidat.

Pour leur part, les villages voisins de Saint-Pamphile, Sainte-Perpétue, Tourville et Saint-Aubert sont plus directement accessibles à partir de Saint-Jean-Port-Joli, qui marque la limite orientale de la MRC de L’Islet et de la région de Chaudière-Appalaches dans son ensemble. C’est là le pays de Philippe Aubert de Gaspé). Le Bas-Saint-Laurent débute tout près, à La Pocatière, d’où provient justement Caron – et la mère de Jack Kérouac provenait de Saint-Pacôme, un peu plus à l’est. L’auteur nous parle donc du comté voisin de son propre « pays de l’enfance ».

Cette étrangeté minimale du comté voisin me semble cruciale pour la fiction qui nous intéresse car le narrateur y souligne bien que le village de Paris-du-Bois ne fait pas partie du Bas-Saint-Laurent. Cette précision intervient lorsqu’il raconte ce que Pauline, qui travaillait alors au moulin à scie, a pensé d’André quand il est arrivé et qu’il lui a dit qu’il venait « s’installer dans le Bas ».

Pauline, cachée derrière les lunettes qui lui font une muraille de verre devant le visage, retient un sourire qui aurait sans doute été mal compris. Le grand diable ne vient pas du coin ni même de la côte. Sans ça, il saurait que le village de Paris-du-Bois ne se trouve pas dans le Bas-du-Fleuve, mais dans cette région à peu près anonyme que les gens de la place ne savent pas nommer autrement que « chez nous », et que le grand monde de la ville et des ministères appelle la Côte-du-Sud (p. 200).

Pauline et André ont rapidement formé un couple et ont eu un seul enfant, Alexandre. Fait singulier qui est peut-être un signe de l’époque, le fils unique semble n’avoir que ses parents comme famille, puisque le roman ne mentionne pas de grands-parents, d’oncles et de tantes proches ou éloignés, etc. Cela tient peut-être au fait qu’André était un étranger.

 

Moulins et métiers

La plume de Jean-François Caron laisse entendre que le nom de Paris-du-Bois exprime et découle de l’importance qu’a eu l’industrie forestière dans l’économie pariboisienne (en plus d’avoir constitué une tentative commerciale d’attirer les touristes curieux de ce « Paris d’Amérique »). Cette importance de la foresterie s’écrit toutefois au passé depuis l’éprouvante fermeture du moulin à scie qui employait vingt-sept hommes, dont André Marchant. Après la fermeture du moulin, André s’est mérité le surnom de Broche-à-Foin en devenant un homme à tout faire, travaillant sur les terrains des pariboisiens, réparant ceci ou cela, ou servant d’homme de main au maire Mercier, le grand-oncle de la petite Marie-Soleil, la voisine d’en face qui fut le premier amour d’Alexandre.

Alexandre qualifie le moulin à scie où travaillait son père de « trop petit » (p. 150). Toutefois, si on en croit l’important numéro du bulletin de la Société historique de Bellechasse, Au fil des ans (vol. 12, n4), qui présente une remarquable enquête réalisée par des amateurs sur les moulins de la région, le moulin à scie de Paris-du-Bois devrait plutôt être qualifié de grand moulin industriel. Historiquement, le moulin de sciage de l’entreprise Lacasse et Lemelin à Armagh employait environ trente personnes dans les années 1970; la scierie Bélanger de Buckland employait entre vingt-cinq et trente personnes dans les années 1980; et le moulin de planage Goulet à Saint-Damien employait jusqu’à vingt-cinq hommes lors de l’inventaire industriel et agricole de 1939. C’étaient toutefois des exceptions. Dans Bellechasse, comme je suppose dans les comtés voisins (quoique Le Javelier, la revue de la Société historique de la Côte-du-Sud, ne semble pas avoir produit d’inventaire détaillé comme celui d’Au fil des ans), la grande majorité des moulins étaient de petites entreprises familiales qui n’employaient que quelques personnes, et ce, quelques mois seulement par année.

Fait singulier, ce rapport d’enquête sur les moulins de Bellechasse est dirigé et principalement rédigé par… Jean-François Caron! Après enquête, je peux toutefois confirmer qu’il s’agit d’un homonyme du romancier. Ce dernier est né en 1978 alors que l’historien du même nom, qui fut président de la Société historique de Bellechasse de 1995 à 2000, est né en 1959. (Tous deux partagent aussi leur nom avec un homme fort originaire de Les Hauteurs, dans le Bas-Saint-Laurent.) L’espace d’un instant, j’ai tout de même cru avoir été en mesure d’identifier le romancier à son important personnage secondaire surnommé Tison.

En vérité prénommé René, ce personnage accueille Alexandre après sa fuite à travers les bois au début du roman, il le retrouve à la toute fin avec Marie-Soleil, lorsqu’Alexandre revient au lot de son défunt père, et, surtout, il partage avec lui un grand amour des livres. Tison aura vécu de sa plume pour ne pas avoir à montrer son visage défiguré par le feu.

Alors c’est ce qu’il a choisi : il écrit, Tison. Sans grand talent, il ne s’est jamais bercé d’illusions à ce sujet, sans délicats échafaudages ni parfaite architecture. Que ces quelques contrats réguliers : la gazette du village, qu’ils appellent Le Jaseux, avec un oiseau qui gazouille comme logo au frontispice; le bulletin officiel d’une papeterie, en ville, qui a bien besoin de soigner ses communications avec ses employés; la revue Prendre le bois, censée en mettre plein la vue au touriste en exposant les « attraits » qu’on trouve dans les régions forestières de la rive sud du Saint-Laurent; aussi ces quelques catalogues d’artistes disséminés un peu partout dans la province (pp. 21-22).

Un fait marginal supplémentaire soutient la localisation de Paris-du-Bois dans les terres au sud de L’Islet : le journal local n’est pas Le Jaseux, mais c’est tout comme puisqu’il se nomme Le Placoteux. Le roman de Caron nous apprend lentement, au cours de la première partie, comment Tison en est arrivé à sa très grande solitude, après la mort de son fils Alexis dans l’incendie qui l’a gravement blessé. C’est toutefois une autre mort violente, celle du père d’Alexandre, abattu dans la forêt appalachienne par un policier de la Sûreté du Québec, qui ouvre et trame De bois debout.

 

Parmi les voix : lire tout haut, écrire en silence

Alexandre Marchant, qui adore les livres, qui a même offert avec succès ses services de lecteur à Paris-du-Bois lorsque son père lui a intimé de se trouver de l’ouvrage, puis qui a étudié la littérature à Québec et qui l’enseigne où et quand il le peut (une charge de cours au cégep, à l’université, selon la saison), semble donner raison à Victor-Lévy Beaulieu qui, dans Monsieur Melville (Boréal, 2011 [1978], p. 102), écrit :

Cet étrange étau paternel que Melville transporte partout avec lui, tout se passant comme si c’était d’Allen Melville que devait venir la lumière, comme si c’était de lui que devait venir la connaissance – se connaître, c’est d’abord et avant tout déchiffrer le père. Toute autre connaissance serait vaine sans celle-là.

La grande découverte d’Alexandre dans le roman est que son père – qui lui paraissait d’un tempérament renfermé, qu’il jugeait typique des travailleurs manuels et qui allait jusqu’à l’anti-intellectualisme énergique dans le mépris affiché des livres et de leurs promesses de vérité –  fut lui aussi, bien avant son fils, un amoureux des livres.

Douze ans après la mort violente de son père devant ses yeux, survenue lorsqu’il avait 17 ans, Alexandre, qui n’a pas réussi à se dénicher une charge de cours en littérature cet automne-là, quitte Québec pour « le camp du père », sur son lot à Paris-du-Bois. En partant, le propriétaire de la libraire fictive Jaune Papier, sur l’avenue Maguire à Québec, lui a donné trois livres qui avaient appartenu à André Marchant, sans l’avertir[3]. À la page 23 de chacun de ses livres (comme à la page 23 du roman lui-même), André signait son nom complet. Alexandre le remarquera uniquement au moment de retourner dans le camp du père. Lui qui classait ses livres au sol, le long des murs de son appartement de l’avenue Myrand à Sainte-Foy, dans l’ordre chronologique de leur lecture, il découvre en fin de compte que son défunt père a construit en secret, en silence, une véritable bibliothèque dans la forêt pour accueillir tous ses livres.

Les dernières pages du roman laissent entendre que le texte en entier a été écrit par Alexandre lui-même quelques années après son retour à Paris-du-Bois. Cela explique donc de l’intérieur du texte la multitude de voix qui s’y entrecroisent depuis le début. L’une de ces voix, qui faisait croire au narrateur omniscient, est nommée « la mémoire d’Alexandre ». Parmi ces voix se trouvent également des auteurs connus, mentionnés au passage : outre Ducharme, je retiens Samuel Beckett, Luigi Pirandello, Félix Leclerc, Stéphane Lafleur de Avec pas d’casque et Roland Giguère. Dans les livres ayant appartenu à André Marchant se trouvait en effet une édition originale de Forêt vierge folle (L’Hexagone, 1978)[4].

L’année 1978 me semble cruciale dans toute cette histoire, bien que ce filon ne soit pas explicité dans le texte. Rappelons que c’est l’année de naissance de Caron. Est-ce aussi celle de son personnage principal? Le texte ne le dit pas, mais on peut le déduire. Dans ce cas, cependant, cela signifie qu’André Marchant se serait procuré Forêt vierge folle après la naissance de son fils. Il aurait donc continué à lire, mais en secret, une fois établi à Paris-du-Bois, une fois devenu père, c’est-à-dire, dans son cas précis, après avoir tenté de se délester de son bagage livresque pour vivre « une vraie vie ». La lecture comme dépendance tenace, vécue en cachette? Les livres comme une drogue? Le texte suggère en tous les cas que les livres d’André Marchant se sont retrouvés à la librairie de l’avenue Maguire à Québec après son décès.

Le roman se présente ultimement comme un déchiffrement du père par l’écriture du fils, le narrateur, qui entend mille voix dont plusieurs lui parviennent toujours-déjà par l’écriture. Seul dans le bois, il écrit à leur propos comme le ferait un écrivain :

Ça glousse, ça vrombit, ça respire autour de moi. Ça vit. Elles se sont suivies, se sont fait écho, ont chanté, récité, murmuré, crié. Le texte à peine commencé, elles étaient déjà nées pour se faire entendre. Elles n’existaient que pour cela : venir au monde. Constamment. Se répercutant dans l’espace insécable entre le réel et la fiction. […] Autour de moi, il n’y a plus que des personnages, dorénavant et pour toujours. Et on se raconte, sans cesse, la même histoire, mais en empruntant chaque fois des mots nouveaux (p. 394).

Ce livre est une sorte de défense des livres, mais il contient aussi ces mots clairvoyants, attribués au père (l’ancien lecteur, au moins partiellement déçu), adressés au fils (nouveau lecteur virtuose, qui se mettra bientôt à écrire) :

Y a rien de plus vrai que ce qui sent l’essence, la sueur pis la marde. Les livres, ils disent le contraire des fois, mais c’est juste parce qu’ils sentent rien. C’est de la propagande. C’est pour ça que tu commences un autre livre après. Juste pour ça. Les livres, ils se protègent entre eux autres. Plus que le vrai monde. C’est bin ça le pire (p. 82).

Les critiques ont raison d’être élogieuses car Jean-François Caron travaille avec insistance et avec tact la ligne de crête où se départagent la beauté et la laideur. Mario Cloutier écrit dans La Presse que « De bois debout, c’est grand comme ce Québec de forêts et de misère, d’isolement et de résilience ». Valérie Lessard écrit dans Le Droit que « De bois debout sent et goûte la forêt, la poussière, le feu, l’eau, le vent ». Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’un livre à apporter dans le bois, mais c’est assurément un livre à lire pour se donner le goût d’y monter.

[1] Ainsi, dans une double critique du roman Tas-d’roches (Druide, 2015), de Gabriel Marcoux-Chabot, et de la monographie Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec (PUL, 2015), de Frédéric Parent, j’ai noté que la littérature utilisait parfois de vrais noms pour inventer des relations alors que la sociologie utilisait des pseudonymes pour documenter de vrais rapports. Dans une critique de Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), de Carl Bergeron, j’ai noté que l’auteur, qui se vit comme un dandy surmontant « l’Épreuve » du colonialisme, exprimait son singulier désir de France en renommant Conifères-les-Bains sa banlieue d’origine, que j’ai identifiée comme Pintendre près de Lévis. En réponse à cette lecture, Dalie Giroux nous a offert ses « Souvenirs imprécis de Conifères-les-Bains ». Dans une critique de l’essai Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sartre à Victor-Lévy Beaulieu (Nota Bene, 2016), de Yan Hamel, j’ai ensuite noté que l’auteur parvenait à nommer sans ambages, quoique tardivement, son Bernières natal tout près des chutes de la Chaudière. Enfin, dans un texte double intitulé « L’emplacement des sources », j’ai tenté de repérer la localisation du village fictif de Fatale-Station et j’ai analysé la cabane à sucre comme un symbole dédoublé de la beauté et de la laideur en pays incertain.

[2] Dans un passage très « ferronien » sur les vieux liens qui unissent les correcteurs d’épreuve André et Nicole Ferron à l’éditeur indépendantiste prénommé Roger (qui rappelle Gérald Godin, né à Trois-Rivières), Ducharme écrit : « Et puis depuis le temps que Roger fait son frais avec nous, qu’il joue au supérieur condescendant, au protecteur patient, on mérite bien ça! Ça a commencé à l’école Saint-Pierre du rang Saint-Louis de la paroisse Saint-Joseph de Maskinongé : il était le premier de la classe, on était les épais; quand on ne comprenait pas le problème, il levait le bras, trépignait : “Psssst! psssst! mamoiselle! mamoiselle! je peux-t-u aller leu zexpliquer si vous plaît?” Toujours poli, propre, empressé, il maitrisa dès l’enfance les moyens d’écœurer le monde en faisant semblant de lui faire du bien. On était les meilleurs en rédaction, mais c’est à lui que la maîtresse donnait 10 sur 10. Hé! il était parent avec l’auteur de Trente arpents, un roman qu’elle avait lu quatorze fois de suite les culottes mouillées. Hé! nous notre seul parent célèbre c’était Tarzan Retournable, le ramasseur de bouteilles. Il écumait les rives de la route jusqu’à Berthier. Il était fier quand il en ramenait une cinquantaine parce que ça sonnait fort dans la caisse de son tricycle, comme les bancs de glace quand ils descendent tous ensemble des Grands Lacs. Et puis il carculait qu’à $0.02 la bouteille ça lui ferait $1. $1 qu’il n’avait pas travaillé pour. » (Gallimard, 1984 [1973], pp. 71-72)

[3] Le libraire fictif nommé Jean-Pierre dans le roman est le sosie (y compris dans la description physique) du libraire réel Gaétan Genest, de la librairie L’Ancre des mots sur l’avenue Maguire, à Québec. En 2013, ce dernier avait offert (comme Jean-Pierre dans le roman) de donner sa librairie qui n’avait même plus d’heures d’ouverture régulières. Suite à la médiatisation de l’affaire, L’Ancre des mots a été donnée à trois jeunes en 2013, qui l’ont ensuite vendue à un libraire d’expérience en 2014. Le roman me semble contenir au moins un autre cas de sosie identifiable, quoique celui-là est peut-être fortuit : une journaliste de la télévision de Radio-Canada en reportage à Montmagny est nommée Julie Fôret-Rivière (pp. 331-332), ce qui rappelle le nom de Mathilde Forest Rivière, qui fut réellement journaliste à Radio-Canada.

[4] Il est intéressant de noter cette présence de Roland Giguère. Dans un entretien accordé à François Hébert en 1980, accessible sur le site …ils ont dit de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Giguère affirme en effet que sa naissance à Montréal en 1929 est « anecdotique », qu’il n’a pas eu d’enfance, qu’il a tout oublié sauf quelques images vaporeuses des ruelles de Montréal, que ses parents n’ont joué aucun rôle dans son parcours et qu’il préfère ne pas de rappeler de toutes ces choses. Il considère est né « pour vrai » à l’âge de 17 ans (l’âge où Alexandre Marchant a vu son père mourir…), quand il a commencé à écrire « de petits poèmes balbutiants ». En 1999, cependant, Giguère sera plus en paix avec sa mémoire, racontant que son père lisait beaucoup, surtout des revues, et qu’il l’a « suivi » dès qu’il a pu, qu’il lisait et portait déjà des lunettes à l’âge de 6 ans. Il y a assurément des conjonctures plus propices aux remémorations.

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Femmage à Pol Pelletier: d’un livre à venir et deux robes blanches

Par Simon Labrecque

J’ai toujours pris les coïncidences comme un signe, sinon un ordre.

Réjean Ducharme, Dévadé

 

Ce printemps, Pol Pelletier et son École sauvage organisent une grande campagne de socio-financement. Selon un communiqué :

L’objectif est d’amasser des fonds pour la création d’un livre qui rassemblera des archives photographiques, des textes littéraires, des entrevues et des réflexions sur l’œuvre de la femme de théâtre et pédagogue Pol Pelletier. Ce livre, à la fois objet d’art, synthèse et archive, souhaite dresser le portrait d’une artiste dont le travail, depuis près de cinquante ans, consiste à créer des espaces où cohabitent le féminisme et l’art théâtral.

Le public est invité à donner quelque 50 000$ pour souligner 50 ans de carrière. La campagne se terminera le 9 avril 2017 par un spectacle inédit de Pelletier et de la danseuse Rae Bowhay, à partir d’une nouvelle ars poetica écrite par France Théoret. Entre temps, plusieurs événements gratuits ont été organisés : une lecture du texte Les Vaches de nuit de Jovette Marchessault à la librairie le Port-de-tête, le 17 mars à 19 h; des extraits de Joie de Pol Pelletier présentés à la librairie la Flèche rouge, le 24 mars à 19 h; et des extraits de L’Euguélionne de Louky Bersianik présentés à la librairie l’Euguélionne, le 31 mars à 19 h.

La campagne pour le livre POL a été lancée le dimanche 5 mars 2017, à la succursale du Vieux-Montréal de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, au 535 rue Viger Est, par un vibrant hommage rendu à Pelletier par une trentaine de personnes. Des collègues, des élèves, des ami.e.s et aussi des gens moins proches, mais au fait de divers aspects de sa carrière, sont venu.e.s clamer publiquement leur amour, leur admiration et leur gratitude. Plusieurs ont souligné être intimidé.e.s, gêné.e.s par la force de l’artiste, qui était assise avec le public dans le très bel auditorium aux grandes fenêtres dégagées, riant parfois, saluant, encourageant, écoutant attentivement. Je ne sais pas si Pelletier est intervenue sur scène, ce soir-là, car nous avons dû partir avant la fin; la soirée avait commencé plus tard que prévu et le programme s’est avéré plus long que ce qui avait été annoncé.

Le 5 mars est la date anniversaire de la création collective féminine et féministe La nef des sorcières, présentée en première au Théâtre du Nouveau Monde le 5 mars 1976 et revisitée de manière critique par Pelletier le 5 mars 2016 dans En attendant la nef. Parmi les nombreux énoncés mémorables entendus lors de ce 5 mars-ci, je retiens notamment les propos d’Andrée Ferretti, qui a dit admirer mais ne pas envier les pouvoirs de Pelletier, proprement « géniale, c’est-à-dire souffrante sans être anéantie ». Je retiens aussi le texte sérieux et la performance comique de l’écrivaine Pauline Harvey sur le fait qu’« être une femme » intéresse une série incongrue de professions et qu’il semble n’y avoir « rien de mieux ». Enfin, plus personnellement, je retiens le récit de Gilbert David sur ses recherches autour de l’élaboration de la pièce solo de Pelletier intitulée La Robe blanche. Dans ce récit, j’ai trouvé des éléments qui, je crois, me permettent aujourd’hui de relancer une réflexion que j’avais récemment mais très maladroitement entamé à partir de cette œuvre. Ce texte reprend les principales strates de cette réflexion à la lumière du récit de David.

C’est pour moi une façon de rendre un modeste « femhommage » à la femme de théâtre Pol Pelletier que d’énoncer et de montrer comment elle donne à penser certains rapports qui se nouent et se dénouent ici, aujourd’hui, entre art et politique. Assister à la soirée du 5 mars intitulée Célébration m’a redonné quelques forces pour tenter d’approcher à nouveau le difficile propos de La Robe blanche dans toute sa gravité, dans son rapport intime à la violence et son appréhension directe de la souffrance. Que la persistance de maladresses soit le signe d’une urgence de l’adresse, sans dédouanement.

Dernière précaution sous forme d’avertissement : dans un texte publié par Trahir en janvier dernier, je proposais de symboliser la beauté et la laideur en ces contrées par deux cabanes : une lumineuse cabane à sucre de rêve à Mansonville, présentée par Jonathan Livernois dans La route du Pays-Brûlé et par Francis Legault dans Le goût d’un pays, et une sombre cabane de cauchemar abandonnée dans un bois sans nom, présentée par Anne Hébert dans Les enfants du sabbat. Ce texte-ci s’aventure du côté du cauchemar.

*

La Robe blanche est le titre d’une pièce de Pol Pelletier publiée aux Herbes rouges en 2015. La pièce a été créée pour la première fois au Cercle, à Québec, le 3 juin 2011. Elle a été rejouée à l’été et à l’automne 2012 à Val-Morin et à Montréal. Un extrait de communiqué de l’École sauvage, repris dans l’avant-propos du livre, affirme que cette pièce racontant des événements ayant principalement eu lieu dans la région de la Petite-Nation, au nord de Papineauville entre Montréal et Ottawa, « révèle la structure fondamentale du pouvoir dans notre société et les conditions mentales, conscientes et inconscientes, qui expliquent la mainmise absolue du patriarcat sur toute la planète ».

Dans cet ambitieux travail théâtral de révélation de la structure du pouvoir, Pelletier offre quelques remarques sur ce territoire de la Petite-Nation. Elle décrit la région comme un « haut lieu du soulèvement des Patriotes en 1837-1838 dans le Bas-Canada » (« Avant-propos »). Plus loin, elle écrit ceci sur ces lieux où elle passait ses étés, enfant :

La Petite-Nation, au nord, entre Montréal et Ottawa, est connue à cause de Papineauville, où vivait Louis-Joseph Papineau, le patriote, qui a inspiré la Révolte des… Patriotes! Et qui, ensuite, l’a trahie en s’enfuyant aux États-Unis. La Petite-Nation, terre de révolte révolue, se situe en haut de chez Papineau qui est devenu un salaud. (Scène 7)

Par le théâtre, Pelletier approche des dimensions violentes de l’habitation de ce territoire qui sont évacuées d’ouvrages présentés comme objectifs ou historiques. Je pense ici en particulier à une belle monographie publiée la même année que La Robe blanche pour souligner l’anniversaire d’un village au nord de Papineauville : la paroisse de Saint-Casimir-de-Ripon. Dans Ripon. J’ai la couleur d’une rivière, 1865-2015, que je me suis procuré l’été dernier au savoureux marché public de la Petite-Nation, à Ripon, un collectif d’auteurs sous la direction du Comité du patrimoine de Ripon témoigne de la vie dans la Petite-Nation, une région qui abrite plusieurs « poches de pauvreté », sans toutefois aborder directement les traumatismes individuels et collectifs. Ceux-ci sont laissés dans l’ombre ou passés sous silence. On dira que ce n’était pas l’occasion…

Pour sa part, la septième scène de La Robe blanche se poursuit et se termine ainsi :

Par un bel après-midi ensoleillé dans la Petite-Nation, la petite fille se décida à parler. Elle alla trouver sa maman pour lui poser une question : « Maman, pourquoi Monsieur l’Abbé veut toujours baisser ses culottes? »

(Passant de la narratrice à la mère, bouche ouverte et horrifiée. Elle va chercher, cachée quelque part dans le décor, une robe blanche de petite fille de 3 ans, en dentelle, accrochée à un cintre, bien empesée pour qu’elle se tienne bien. Elle la tient devant elle à bout de bras pour symboliser la petite fille à qui elle s’adressera.)

Dans La Robe blanche, il est explicitement question des sévices qu’un abbé d’Ottawa, décédé en 1998 et nommé dans le texte, a commis à l’endroit de l’auteure lorsqu’elle était enfant. Il y est aussi question des réactions et des silences de la famille et de la société, des séquelles physiques et mentales chez l’enfant puis chez l’adulte, d’autres agressions, du mouvement des femmes et du théâtre québécois, et du difficile travail de mémoire entamé par la dramaturge jusqu’à la création de La Robe blanche. Ce travail de mémoire est un travail de guérison par la parole qui se veut à la fois individuel et collectif.

La pièce est écrite « pour une femme qui joue plusieurs personnages : une petite fille de 3 à 5 ans, une mère, un prêtre, une grand-mère, et d’autres ». Dans les notes sur le décor, le costume, les accessoires et le jeu, on lit : « La petite robe blanche permet d’établir un jeu dynamique entre la mère et la petite-fille, celle-ci étant symbolisée par la robe. » Après son introduction dans la scène citée plus haut, l’actrice la porte sur elle, sur son ventre. Cette représentation de l’enfance – plus précisément, de l’enfance fragile, menacée – est archétypale : la robe inhabitée inquiète, elle crée un malaise par sa présence, ou du moins, elle peut le faire pratiquement sans mise en scène. En nommant sa pièce La Robe blanche, Pelletier avertit qu’elle y affrontera sans détour ce symbole, avec tout ce qu’il fait surgir.

Quelques lignes plus haut, dans les mêmes notes introductives, on trouve ces phrases que j’hésite à citer mais qui expriment bien la lourdeur, la gravité et le danger qui semblent avoir marqué les représentations : « Dans un des théâtres, une personne du public a tenté de jeter un sort pour empêcher l’interprète de jouer. Ce théâtre fut désormais hanté par cet acte de sorcellerie et il a fallu écourter le nombre des représentations prévues. Le sacré et le religieux sont interpellés. Les interdits sont puissants : le danger est grand. » L’auteure, qui mentionne de manière élogieuse les travaux de Jean-Jacques Dubois, théoricien du psycho-chamanisme et de la psycho-anthropologie, entend très explicitement briser des tabous. Sur un mode qui se revendique justement du chamanisme, la terrible scène finale décrit minutieusement une agression puis invoque des puissances animalières et telluriques avant de se terminer par cette phrase : « Le premier pas vers la guérison, c’est de prononcer les mots. » La pièce écrite et publiée préserve cette prononciation et encourage à la répéter, à la reprendre, à la faire proliférer.

La Robe blanche de Pol Pelletier est divisée en trois parties et quatorze scènes (les chiffres sont significatifs). Cette pièce concerne de plusieurs manières l’articulation de l’art et de la politique au Québec. Il y est notamment question du mouvement des femmes des années 1970-1980 et du massacre de quatorze femmes à l’École Polytechnique, le 6 décembre 1989. À plusieurs occasions, Pelletier a énoncé publiquement que cet événement constituait un véritable traumatisme collectif qui a mis un terme à une très grande effervescence. Après Polytechnique, en effet,

[l]es créatrices du Québec se taisent ou quittent le pays. Ou meurent. Hélène [Pedneault], où es-tu? Le mouvement des femmes s’arrête. Backlash. Punition. Le patriarcat remet de l’ordre dans sa maison! Si tu prends trop de place, tu seras assassinée, réellement ou symboliquement. C’est clair. Prends ton trou. (Scène 10)

Dans ses considérations sur le théâtre et l’inconscient collectif, Pelletier traite également des « nouveaux prêtres » qui agissent et s’agitent dans le domaine de la culture :

Au Québec, le seul modèle d’homme intellectuel, doué de sensibilité, capable d’apprécier l’ART, est le PRÊTRE! IL N’Y EN A PAS D’AUTRE!

Les hommes québécois ont peu de choix, pauvres eux autres : le modèle du curé, d’une part, ou bedon, le modèle du bucheron, vulgaire, avec sa bière.

– Avez-vous remarqué que Pierre Falardeau, cinéaste et sociologue, jouait au bûcheron grossier pour ne pas passer pour un curé? Il est mort voici peu. –

Avouons que nous avons déjà eu le modèle coureur des bois, un peu sauvage, mais en reste-t-il? Où? (Elle fait des hululements de hibou) Ou-ou-ou…

Voyez-les! L’éventail des prêtres! De Jean-Louis Roux, à la posture ecclésiastique, au puritain et misogyne Robert Gravel, entouré de ses paroissiens dans son Nouveau Théâtre Expérimental, à Claude Saucier avec sa diction de séminariste à Radio-Canada, à Guy A. Lepage avec son fidèle vicaire et sa cour de dévotes… Ah! Monsieur l’Abbé Guy A.! Ah Guy A.! Monsieur l’Abbé Guy A.! Nous avons : soit le style insignifiant, un peu idiot, des Frères des Écoles Chrétiennes – style Jean Charest –, soit la grande assurance des jésuites, cette façon de réfléchir, de discourir, ces gestes… oh ces gestes!…

Notre René Lévesque national, qui faisait un peu prêtre ouvrier, étant quand même René L’ÉVÊQUE! Gaston Miron, Pierre Bourgault, Jacques Parizeau : grands prédicateurs! Bernard Landry, avec son bon visage de chanoine…

Et si nous acceptons un étranger parmi nous et que nous lui donnons des postes d’importance, dans le monde culturel par exemple, cet homme aura l’allure et le langage d’un évêque visqueux et condescendant. Comme Wajdi Mouawad. (Scène 12)

J’ai seulement lu La Robe blanche. Je n’ai assisté à aucune représentation – et après l’avoir lu, je ne sais pas si j’en serais capable. En mai 2011, cependant, j’ai assisté à la mise en scène d’une autre robe blanche sur les planches d’un théâtre montréalais. C’était dans Temps, de Wajdi Mouawad justement. Je n’arrive plus, désormais, à délier ces deux pièces. Pour moi, il est clair qu’elles se répondent, si ce n’est que par cette coïncidence de deux mises en scène d’un symbole qui semble être le même, pratiquement en même temps. Certaines différences entre ces mises en scène suggèrent toutefois que la réponse qui est ici en jeu tient du différend, de l’opposition, de la critique virulente, voire de l’antithèse complète, plutôt que de la complicité ou de l’alliance pacifiée.

La pièce Temps a été présentée au Théâtre d’Aujourd’hui sur la rue Saint-Denis en avril et en mai 2011, après avoir été créée au Trident, à Québec, à l’hiver 2011. Tel qu’indiqué plus haut, La Robe blanche a été créée à Québec en juin 2011. Il est donc tentant de lire la pièce de Pelletier comme une réponse à la pièce de Mouawad. La Robe blanche répondrait à Temps comme un texte en second répond à un original. Cette réponse passerait par cet accessoire crucial qui est aussi un puissant symbole : la robe blanche.

Temps présente une horrible histoire de famille dans le grand mur de Fermont, dressé contre les frigorifiques vents nordiques pour abriter les travailleurs des mines et leurs proches. Une invasion de rats répond dehors au lourd travail de remémoration qui se fait dedans. L’action tourne en effet autour d’une femme adulte rendue muette, lorsqu’elle était enfant, par les agressions répétées de son père, qui souffre désormais de la maladie d’Alzheimer. Or, la maladie du vieil homme lui fait révéler sans filtre ses crimes odieux à sa descendance. À un moment clé, une petite robe blanche est accrochée sur un support devant un amplificateur noir. Le son très fort d’une musique rock – une chanson emportée pendant laquelle on reconnaît la voix de Bertrand Cantat – la fait alors remuer de manière rythmée, les oscillations spasmodiques du tissu symbolisant l’abus violent.

Depuis que nous avons été témoins de cette scène, celle avec qui j’étais allé voir Temps – et avec qui j’avais assisté à la rétrospective du Sang des promesses, avec les pièces Littoral, Incendies et Forêts présentées successivement entre midi et minuit un jour du printemps 2010, au Trident – refuse de voir toute nouvelle création de Mouawad. L’esthétisation de la violence a ici été trop loin, pour de bon. Les accouchements criards du Sang des promesses témoignaient déjà d’une certaine maladresse de l’auteur représentant des actes dont il n’est que le spectateur et l’évocateur, jamais l’agent actif qui peut ressentir dans sa chair de manière précise les gestes et événements mis en scène.

Pour ma part, je suis tout de même allé voir Sœurs, à l’hiver 2015, une pièce pour une seule actrice publiée chez Leméac/Actes Sud avec un titre blanc sur fond rouge; cette couverture me rappelle aujourd’hui celle de La Robe blanche, publiée aux Herbes rouges… Pendant longtemps, j’ai aussi continué à écouter Des visages, des figures, de Noir Désir, un des meilleurs disques que je connaisse – ou connaissais – pour accueillir le printemps, tout comme la longue pièce en spectacle Nous n’avons fait que fuir. Cette prégnance des titres…

Le printemps 2011, c’était très précisément la saison de « l’affaire Cantat-Mouawad », cette vive polémique autour de la présentation à venir du cycle Des femmes au Théâtre du Nouveau Monde, dirigé par Lorraine Pintale, avec Cantat en personne jouant le chœur des tragédies de Sophocle montées par Mouawad. On sait aujourd’hui que ça n’aura finalement pas eu lieu, en 2013, que le cycle Des femmes aura été présenté sans Cantat. Dans La Robe blanche, Pol Pelletier rappelle néanmoins « l’affaire » :

Le Théâtre du Nouveau Monde, notre théâtre national – dirigé par une femme, probablement le seul au monde –, fête son soixantième anniversaire en offrant l’Ancien Monde : Molière, Feydeau – Feydeau, en 2012? –, est-ce vraiment pertinent? Dans des mises en scène de patriarches locaux, toujours les mêmes, et d’un petit roi faisant carrière en France. Aucun texte de femme, aucune metteure en scène femme, et aucune création québécoise! Ce théâtre qui a produit il y a trente-cinq ans la première grande création de femmes du Québec, La Nef des sorcières – dont on ne fait mention nulle part et qui attend impatiemment dans l’ombre – l’ombre –, de réapparaître au grand jour – jour –, ce théâtre a eu l’intention d’accueillir, pour souligner ses soizante [sic] ans, un chanteur français rock qui a battu sa conjointe à mort! (Scène 13)

Ce chanteur français rock, c’est bien entendu Cantat, meurtrier de Marie Trintignant en 2003. Qui est le « petit roi faisant carrière en France »?

Quoi qu’il en soit, ce passage du texte de Pelletier et celui qui dépeint Mouawad en évêque « visqueux et condescendant » me portent à croire que La Robe blanche, mise en scène en juin 2011, constitue au moins en partie une réponse, une réplique directe et puissante à la robe blanche mise en scène dans Temps, la même saison. La lecture la plus simple de cette proposition consiste à voir cette réponse comme une réappropriation du symbole par une dramaturge qui l’utilise pour parler haut et fort de sa propre expérience, de sa propre souffrance, de sa propre enfance, en refusant de laisser un autre récit masculin imaginaire esthétiser des gestes brutaux sans autre réplique que la stupeur.

C’est comme si des coulisses s’élevait une voix disant : « Trop facile, le coup de l’ampli… En vérité, tu n’as aucune idée! » Montant seule sur scène, vêtue de noir, Pelletier porte la petite robe, elle l’attache à son ventre et elle lui parle, elle s’y adresse.

Cette lecture de l’intertextualité selon la chronologie linéaire des premières représentations et des publications n’est ni inintéressante, ni sans doute entièrement fausse. Cette perspective centrée sur la réception fait toutefois l’impasse sur deux dimensions importantes du rapport entre La Robe blanche et la robe blanche de Temps : la chronologie linéaire des créations et des travaux préparatoires, d’une part, et la question du temps et de l’espace informe des archétypes ou des symboles, d’autre part. Selon ces deux dimensions, il me semble que la robe blanche de Pelletier vient avant celle qui est mise en scène par Mouawad. Ici, il ne s’agit pas d’instaurer et de privilégier l’antériorité à tout prix, mais d’éviter de présenter le geste de Pelletier comme uniquement réactif.

Le professeur et chercheur Gilbert David signale, à partir de ses travaux de recherche sur la création des spectacles solos au théâtre québécois résumés lors de la Célébration du 5 mars 2017, que La Robe blanche a été élaborée au cours de deux séries intensives de rencontres de travail à un an d’intervalle, en 2009 et en 2010. Tout porte à croire que le symbole central de la robe blanche est apparu très tôt dans ce processus de création. Pour en être certain, il faudrait toutefois lire les travaux de Gilbert (qui semblent inédits pour l’instant), ou lui demander (en évitant les maladresses), ou encore demander à Pelletier directement (en contournant la gêne). C’est en l’absence à venir d’un accès direct aux personnes de chair qu’un livre comme POL promet d’aider, par l’archive, à entreprendre et à mener à terme de telles recherches, qui restent à faire!

Pour sa part, Temps a d’abord été créée à la Schaubühne de Berlin en mars 2011, à la demande du Théâtre du Trident de Québec qui célébrait alors son 40e anniversaire. Avant les neuf semaines d’improvisations et de répétitions, il n’y avait « rien », selon Mouawad : pas de titre, pas de texte. Les trois dernières scènes auraient été écrites quelques heures avant la première berlinoise. La robe blanche était-elle pour autant un symbole « facile », « accessible », mobilisé dans l’urgence comme une « valeur sûre », à toute vitesse? Sa juxtaposition avec une musique de Cantat était-elle pensée depuis longtemps ou s’est-elle présentée comme un flash à la veille de la première? Surtout, cette seule idée de la robe blanche – qui n’est pas neuve – ne suffit pas à créer une équivalence entre les deux pièces. Il existe en effet plusieurs manières de manier un tel symbole et ses puissances. Or, entre Pelletier et Mouawad, le différend semble précisément tenir à la manière, qui affecte la matière.

Ces questions économiques et ces considérations calculatrices sur les détails et les modalités d’une mise en scène d’un bout de tissu semblent d’emblée exclues, par la teneur et le ton de La Robe blanche, d’une réflexion sur l’œuvre de Pol Pelletier. En tant que femme de théâtre féministe, cependant, Pelletier n’ignore pas l’économie et le calcul qui entrent en jeu dès lors qu’on use (au double sens d’utiliser et d’user, de mobiliser et de ruiner) des puissances d’expression et de symbolisation en public. En dernière analyse, c’est peut-être son choix de la manière ou de la modalité du témoignage qui distingue le plus sa mise en scène et qui explique sa singulière puissance, sensible à même le texte.

Dans La Robe blanche, Pelletier raconte que sa douloureuse remémoration a débuté dans les années 1990 : « Tout a commencé à 47 ans. Lorsque j’ai décidé d’arrêter de boire, définitivement. (Elle soulève son pied droit, puis son genou droit.) Un mois plus tard, j’ai commencé à me souvenir. » (Scène 4) La mise en mots s’est toutefois produite plus tard, à l’occasion d’une invitation du défunt Festival Voix d’Amériques, à Montréal, en 2005. Invitée à parler avec d’autres du « combat contre la langue de bois », Pelletier raconte qu’elle a voulu « écrire sur le rôle de l’artiste dans la société, la relation avec l’État, l’Union des artistes… », mais une « force gigantesque » l’a obligé à écrire « un “autre” texte » (Scène 6). Elle écrit ensuite ceci : « Je décidai de porter pour la soirée une longue robe en dentelle blanche, brodée, longue jusqu’à terre. Comme une première communiante, ou une jeune mariée, virginale. Et sur ma tête, un panache d’orignale. (Tremblements.) » Pelletier n’a pas réussi à porter l’immense panache qu’un ami lui avait fabriqué durant la nuit; elle tremblait trop. Elle se présenta plutôt sur scène avec sa robe, ses feuilles et une branche de bois, qu’elle a cassé à la toute fin de sa performance. Dans la version finale, cependant, Pelletier portait un habit noir, une petite robe blanche sur elle, des souliers rouges, ainsi qu’un grand gant blanc et un grand gant pourpre – ce dernier accessoire symbolisant le costume ecclésiastique.

Pol Pelletier est née en 1947. Si on croit, comme je suis porté à le faire en raison des effets d’authenticité produits sur moi par le texte lui-même, que La Robe blanche est autobiographique au point de mettre en récit sa propre genèse, c’est-à-dire, que la pièce expose les conditions et les aléas de sa propre création en toute franchise, on peut en déduire que c’est très précisément en 1994 que Pelletier a eu 47 ans et s’est souvenu. Elle présentait alors publiquement la troisième version de sa pièce Joie, solo durant lequel elle portait un grand manteau rouge. Le 5 mars 2017, à l’entrée du bel auditorium vitré où a eu lieu sa Célébration, on croisait en entrant la petite robe blanche, suspendue à droite, et le grand manteau rouge, suspendu à gauche. J’aimerais terminer par quelques considérations sur les couleurs, sur l’idée selon laquelle le théâtre est le reflet de l’inconscient collectif et sur la distinction que fait Pelletier entre « le Masculin » et « le Féminin », en appelant de tous ses vœux « la Révolution du Féminin ».

Réfléchissant à La Robe blanche et aux résonances et dissonances qui se tissent entre la robe d’enfant mise en scène par Pelletier et celle mise en scène par Mouawad dans Temps, j’ai bien sûr soupesé le symbolisme classique du blanc, réputé être la couleur de la naissance en Occident et la couleur du deuil en Orient. Songeant que le théâtre est le reflet de l’inconscient collectif, une idée que Pelletier réitère à plusieurs reprises dans La Robe blanche et qui rappelle aussi certains énoncés de Mouawad sur l’art (notamment sur l’artiste comme « scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire des œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables »), il m’a semblé que la mise en scène d’une robe blanche pour mettre en mots des crimes commis par des hommes d’Église québécois renvoyait obliquement à cet autre archétype de l’inconscient collectif d’ici : les robes noires. Il s’agit de celles des jésuites, des missionnaires évangélisateurs et autres « saints martyrs canadiens », bien sûr, qui ont participé à coloniser ce territoire et bien d’autres encore. Il s’agit aussi de la robe des juges, réputés sans lien avec la religion. Mais en retour, méditant ce symbole de la robe noir, il m’a aussi semblé évident que c’était-là l’habit, ou du moins, la couleur par excellence des gens de la scène, des marionnettistes à la chanteuse soliste en passant par les orchestres et les gens de théâtre. Les magistrats et les clercs ne sont-ils pas, eux aussi et de manière fondamentale, des gens de la scène?

Il pourrait sembler évident que le noir touche à ce que Pelletier appelle « le masculin », qui se caractérise par l’usage de la force, la croyance exclusive en la raison et la soif de performance, alors que le blanc touche à ce qu’elle appelle « le féminin », qui se caractérise par l’amour de la fragilité, le corps et l’inconscient (ou le corps qui est l’inconscient), et la compréhension de la souffrance. Il me semble toutefois que les polarités peuvent être inversées, dans la mesure où « le féminin », selon Pelletier, est ce principe qui habite et qui effraie autant les hommes que les femmes et qui est justement ce qui est sombre, ce qu’on préfère garder caché, dans l’ombre des coulisses, « au noir ». Le blanc, couleur totale des aveuglantes lumières du Spectacle et de l’Acclamation césaro-papiste, serait dans ce cas la couleur par excellence du masculin, qui attire et détruit tant les hommes que les femmes.

Ces questions symboliques invitent la spéculation et la recherche de traces porteuses. L’œil à l’affût, les trouvailles peuvent surgir d’un peu partout, des hasards plus ou moins objectifs et des recoins plus ou moins éclairés. Pour ma part, j’ai fait quelques recherches du côté du théâtre de la cruauté, car j’avais un vague souvenir que dans une lettre, Antonin Artaud associait de manière étonnante la mort au vert et au jaune. C’est en fait dans une lettre à Jean Paulhan datée du 4 février 1937, à Paris, écrite au retour de son voyage de 1936 au Mexique – ce long prélude au voyage irlandais de 1937, celui de l’effondrement –, qu’Artaud écrit ceci :

Le vert et le jaune ne sont-ils pas chacun les couleurs opposées de la mort; le vert pour la résurrection, le jaune pour la décomposition, la décadence, et si les coïncidences veulent dire quelque chose vous me permettrez pour finir d’attirer votre attention sur le fait que je vais relater. (Œuvres, Gallimard, Quarto, 2004, p. 762)

Artaud raconte ensuite son passage dans un village des Tarahumaras où il a vu une série de symboles sur les vêtements d’enfants, dont certains étaient très malades. Or, quelques pages plus tôt, dans un des textes qu’il a écrit sur son voyage dans la Sierra Tarahumara et sa recherche des anciens rites chamaniques du peyotl, on retrouve une singulière association du blanc au masculin dans un village semblable.

Dans le texte intitulé « Une Race-Principe », d’abord publié au Mexique en espagnol mais écrit en français, Artaud décrit en effet la vie quotidienne des Tarahumaras, qu’il juge éminemment « philosophiques » car elle est « entourée de symboles » qui relient clairement, selon Artaud, tous les vieux mythes de tous les continents à la nature la plus matérielle et immédiate. Artaud écrit en particulier ceci :

Et le bandeau aux deux pointes dans le dos signifie qu’ils sont d’une race originellement Mâle et Femelle; mais ce bandeau a encore un sens : un sens historique évident. Les Pouranas portent le souvenir d’une guerre que le Mâle et la Femelle de la Nature se sont faite, et les hommes autrefois ont participé à cette guerre où luttaient l’une contre l’autre les forces des deux principes opposés. Et les partisans du Mâle naturel arborèrent la couleur blanche, ceux de la Femelle la couleur rouge; et c’est de ce rouge ésotérique et sacré que les Phéniciens, de race Femelle, ont tiré l’idée de la pourpre qu’ils ont ensuite industrialisée. (Œuvres, pp. 755-756)

Fait intéressant, la couleur pourpre a été considérée « la couleur du sacré » par certains observateurs. Ce fut le cas de l’ethnographe et ami d’Artaud, Michel Leiris, par exemple dans des textes qui ont servi de point de départ au beau livre de l’anthropologue australien Michael Taussig, What Color Is the Sacred? (2009). Je note également que « des Phéniciens », c’était la réponse que Wajdi Mouawad obtenait de sa mère lorsqu’il lui demandait « que sommes-nous? »[1] C’était « le crédo des Libanais chrétiens qui n’avaient plus, pour se définir, qu’une affirmation négative (nous ne sommes par des arabes ni des juifs) ou le souvenir fantasmé d’une civilisation disparue depuis longtemps – ces phéniciens, inventeurs d’alphabet et grands navigateurs – dont il ne subsiste aujourd’hui que des vestiges. » Le pourpre a enfin une place dans les habits rituels de l’Église catholique – c’est en quelque sorte la couleur des évêques, le « violet épiscopal » reprenant le pourpre antique des empereurs romains, qui se distingue du « pourpre cardinalice », en vérité écarlate, mais aussi de la soutane blanche portée par le pape (qui est aussi l’évêque de Rome) et par plusieurs autres membres du clergé. Cette transformation industrielle d’un rouge primordial en pourpre ecclésial pourrait symboliser l’inévitable et répétée « trahison » de la figure révolutionnaire et féminine du Christ (amour de la fragilité, corps/inconscient, compréhension de la souffrance) par l’institution conservatrice et masculine de l’Église (force, raison, performance).

En ces temps de carême, qui calcule comme un pécheur en quête d’indulgences dans l’économie du salut voudra peut-être expier symboliquement les nombreuses pièces de Mouawad vues, appréciées et payées par le passé en contribuant aujourd’hui matériellement à l’héritage de Pelletier. Il s’agit ici d’assurer la transmission d’archives de luttes et de libérations agissantes au moyen de la publication d’un beau et grand livre d’art. Qui s’intéresse « tout simplement » au théâtre qui saisit, mais qui demeure souvent confidentiel, ainsi qu’aux possibilités de sa survie ici-maintenant, voudra peut-être faire l’économie de telles considérations et « juste » participer à la campagne de socio-financement. Quoi qu’il en soit, POL est attendu, pour poursuivre les recherches et ouvrir d’autres pistes!

En conclusion, je soulignerai simplement cette vérité du calendrier : si l’École sauvage parvient à lancer le livre POL à la date symbolique du 5 mars 2018, elle le fera 70 ans jour pour jour après que ce monde ait libéré (ou qu’il ait été libéré de la présence de) Antonin Artaud, mort en vieillard édenté à seulement 51 ans, le 4 mars 1948. On raconte que quelques jours plus tard, le père anti-paternaliste (mais aussi anti-mère, anti-famille) du théâtre de la cruauté, qui n’a peut-être pas « su » être souffrant sans être anéanti, a été entraperçu conduisant son propre corbillard à cheval, au cimetière. J’aime croire que c’était le 8 mars, un peu plus de 150 jours avant le lancement montréalais du Refus global, le 9 août 1948, et un peu plus de 120 jours après la naissance de Nicole Pelletier, le 6 novembre 1947, qui sera connue par le prénom de Pol. La ténacité des ami.e.s d’Artaud a fait que, contrairement aux vœux de la famille, les funérailles n’ont pas été religieuses. Pour moi, cette dernière ténacité à contrer in extremis la reproduction d’un « jugement de Dieu » quand ça compte vraiment fait écho au vif regret exprimé par Pelletier quant au fait que plusieurs écrivaines féministes vieillissantes ont abandonné la plume et la parole publique pour chercher Dieu en privé, à la dernière heure. Pol Pelletier cherche autre chose, sans détour ni compromis.


Note

[1] Wajdi Mouawad, « Une expérience identitaire (cinquième partie) », Relations, no 757, juin 2012, p. 10.

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