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Tout lire, tout dire, ou « Minute que je finisse mon paragraphe! »

Critique de Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sartre à Victor-Lévy Beaulieu, de Yan Hamel, Montréal, éditions Nota Bene, coll. « Essais critiques », 2016, 363 pages.

Par Simon Labrecque

Raconter une histoire pour que l’on puisse entendre et pour que je puisse moi-même entendre ce que j’ai à dire. Cette petite phrase de Walter Benjamin : « On peut tout dire à quelqu’un à condition de lui raconter une histoire » m’a toujours frappé.

Wajdi Mouawad

nb-cetace-corbeauJ’ai d’abord essayé de ne pas lire l’essai critique de Yan Hamel Le cétacé et le corbeau. De Jean-Paul Sarte à Victor-Lévy Beaulieu, paru cet automne chez Nota Bene. Après avoir eu vent de sa publication via les réseaux de la Société d’études beaulieusiennes, j’ai été intrigué par son titre et son sous-titre (quel auteur est quel animal? qui se rapproche du Léviathan, qui du charognard? pourquoi « de » l’un « à » l’autre? qu’en est-il de ce passage?). Je me savais d’emblée séduit, curieux, surtout que la quatrième de couverture promettait une écriture originale de la part du professeur de littérature à la TELUQ, un traité nuancé du rapport à la connaissance et à l’écriture dans des formes échappant aux normes universitaires et au style monotone, plate. Cependant, je jugeais (assez objectivement) n’avoir ni le temps, ni les moyens de me procurer le bouquin, de le lire, puis (me connaissant) d’écrire (sans qu’on me le demande) une critique pour Trahir dans les interstices du quotidien (qu’il faut souvent, en vérité, forcer un peu). Je sentais que si je commençais, je ne pourrais pas m’arrêter avant d’avoir digéré et commenté (renvoyé?) le texte. Je le gardais en tête, me promettant de lui réserver quelques jours, mais seulement au cours des Fêtes ou au début de l’hiver qui s’annonce dur et maigre.

L’invitation à la lecture insistait, elle restait présente, mais son intensité demeurait basse. J’aimais imaginer ce que j’allais trouver dans le livre. Je me projetais vérifiant s’il pouvait ou devait s’inscrire dans la galaxie que j’explore depuis des mois, faite de textes du Québec sur le Québec (à ce jour, notons-le, uniquement des textes d’hommes dits blancs – colons d’Amérique). Cette exploration a justement commencé par la publication dans Trahir, le 3 janvier 2015, d’une critique de la biographie du syndicaliste Bernard « Rambo » Gauthier, écrite par Victor-Lévy Beaulieu[1]. C’est suite à ce texte que j’ai connu la Société d’études beaulieusiennes. En lisant Le cétacé et le corbeau, écrit sous forme d’entrées de « carnets critiques » datées, j’ai pu apprendre que le travail d’écriture de Yan Hamel sur le rapport méconnu entre Sartre et Beaulieu – et, notamment, sur la curieuse absence d’un Monsieur Sartre ou un Pour saluer Jean-Paul Sartre dans l’œuvre gargantuesque de l’écrivain de Trois-Pistoles – s’est justement fait au cours de cette même saison, entre novembre 2014 et mars 2015. Car j’ai cédé… J’ai acheté le livre, je l’ai lu et j’écris maintenant cette critique. Je la mettrai mimétiquement en récit sous la forme d’une chasse aux signes.

 

Le libraire, la situation matérielle

C’est un enregistrement vidéographique de Bruno Lalonde, propriétaire de la librairie Le livre voyageur, au 3547 avenue Swail, à Montréal, qui m’a fait céder (sans le savoir). Depuis plusieurs années, Lalonde publie des critiques, des réflexions et des entretiens filmés sur YouTube. Peu après avoir réalisé une première vidéo sur Le cétacé et le corbeau, il en a fait une deuxième, beaucoup plus longue, sous le titre « “Communauté d’expérience” : Carl Bergeron et Yan Hamel ». Pendant environ 53 minutes, le libraire lit ensemble Le cétacé et le corbeau et Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), roman-essai également composé d’entrées de journal datées, que j’ai recensé pour Trahir en août dernier. Je soulignais alors mon étonnement face au fait que Bergeron, qui propose une réconciliation vécue difficilement entre « origines populaires » et « haute culture » via le motif structurant de « l’Épreuve » dans la vie intellectuelle québécoise, camoufle son Pintendre natal sous le pseudonyme francophile Conifères-les-Bains[2]. J’ai dévoré Voir le monde avec un chapeau après avoir réalisé que Bergeron était originaire de « la grande région de Québec »; j’ai entrepris de découvrir son origine et de situer le texte dans ce corpus qui m’intéresse : l’ensemble des écrits témoignant des modes d’habitation de la vallée du Saint-Laurent, et plus précisément de la région de Chaudière-Appalaches. En comparant Le cétacé et le corbeau et Voir le monde avec un chapeau, et surtout en affirmant au passage que Yan Hamel vient lui aussi de « la région de Québec », Lalonde m’a convaincu : il fallait que je me réengage immédiatement dans cette chasse visant à réfléchir aux rapports entre la mise en scène des origines et les façons d’habiter le territoire.

Un soir entre novembre et décembre, passant par la station de métro Berri, j’ai donc fait un petit détour par la Coop de l’UQAM et je me suis procuré un exemplaire au coût de 26,95 $ (plus taxes). J’ai ensuite dévoré le bouquin. Fait singulier, je l’ai surtout lu assis dans des moyens de transport collectifs : les wagons de métro et les autobus de la STM (allant à Place Versailles m’acheter un nécessaire manteau d’hiver, pas trop cher par exemple) et les autobus de Greyhound entre Montréal et Ottawa (allant enseigner « political life in Quebec » aux aurores et revenant à la brunante par la 417). Il s’agit d’un livre fort stimulant, qui tente de bien des manières de « tout dire », à l’image de ce que Sartre et Beaulieu ont souvent tenté de faire.

J’avais l’habitude, sans trop savoir pourquoi, d’avoir une pensée pour Wajdi Mouawad lorsque je rentrais à Montréal par l’ouest et remontais Berri jusqu’au terminus d’autobus. Surtout en fin d’automne, avec le froid qui débute. Yan Hamel m’aura donné une raison identifiable, ou des mots précis à adjoindre à cette pensée récurrente. Par son insistance sur les difficultés et les bonheurs découlant de sa décision de choisir la recherche en littérature comme forme de vie (et sa chance d’être payé régulièrement et généreusement pour cela), il m’a rappelé ces lignes prononcées par Jeanne Marwan dans Incendies, alors que la jumelle enseigne un premier cours de théorie des graphes :

Les mathématiques telles que vous les avez connues jusqu’à présent ont eu pour but d’arriver à une réponse stricte et définitive en partant de problèmes stricts et définitifs. Les mathématiques dans lesquelles vous vous engagez en suivant ce cours d’introduction à la théorie des graphes sont d’une tout autre nature puisqu’il sera question de problèmes insolubles qui vous mèneront, toujours, vers d’autres problèmes tout aussi insolubles. Les gens de votre entourage vous répéteront que ce sur quoi vous vous acharnez est inutile. Votre manière de parler changera et, plus profondément encore, votre manière de vous taire et de penser. C’est cela précisément qu’on vous pardonnera le moins[3].

 

Généalogies, recherches d’origines

Dès l’incipit, j’étais à l’affût du nom, ou des traces du nom de l’origine de la plume qui se déploie dans Le cétacé et le corbeau. D’où vient Yan Hamel, l’écrivant? S’il écrit à Montréal, dans le quartier Villeray tout près du bar Le Huis Clos – il ne peut s’empêcher de faire remarquer cette coïncidence à saveur sartrienne dans le livre (p. 192) –, d’où parle-t-il, comme on le demande encore parfois?[4] Ce spécialiste québécois de la mémoire de la Deuxième Guerre mondiale dans le roman français et de l’Amérique selon Sartre, quels sont les lieux de sa provenance (Herkunft) et de son émergence (Entstehung), pour reprendre les deux catégories critiques de la recherche de l’origine (Ursprung) que Michel Foucault distingue dans l’approche généalogique de Friedrich Nietzsche?[5]

Quelques mots, d’abord, sur le caractère problématique d’une telle recherche, surtout lorsqu’il s’agit de l’origine d’un(e) autre. Dans sa critique pour Spirale du livre La route du Pays-Brûlé. Archéologie et reconstruction du patriotisme québécois (Atelier 10, 2016), du professeur de littérature à l’Université Laval Jonathan Livernois (essai que je n’ai pas lu – pour une raison indéfinie, il se rappelle à moi avec régularité sans m’attirer), Samuel Mercier identifie un « problème d’énonciation » dans le centrage de l’essai sur la personne de l’essayiste. Il écrit ensuite ceci :

Le patriotisme, je l’ai évoqué, est un terme au lourd passé. Contemporain du terme nation dans son développement, le terme patrie garde en lui le fond aristocratique d’une « terre des pères » liée au sang et à la lignée. De voir Livernois ressasser son passé familial n’aide pas la cause de l’essai qui reste marqué par ce rapport à la souche. Certes, il faut réévaluer cette souche, d’après l’essayiste, tutoyer les ancêtres pour y voir des hommes et non des mythes, mais la question de savoir qui parle se pose sans cesse. Faut-il montrer son pedigree? Devrais-je convoquer mes racines de la Côte-de-Beaupré pour parler du Québec?

Cette dernière phrase tient de la prétérition ou de la contradiction performative : Mercier laisse entendre qu’on devrait répondre à sa question par la négative, mais il évoque (sinon convoque) tout de même lesdites racines (même s’il les inventait) en parlant du Québec. « Qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle », comme disait l’autre…

Sur le plan de la méthode en histoire des idées, la généalogie de concepts comme le patriotisme ou la nation « exige d’être réactualisée à chaque époque et pour chaque génération », vu « la conception des rapports entre le langage et le pouvoir » qui soutient l’approche généalogique[6]. En réponse au malaise de Mercier, qui sous-entend (à bon droit) l’importance de pouvoir taire l’origine, de pouvoir choisir de laisser dans l’ombre sa propre provenance face aux impératifs d’identification et de confession obligatoires, il faut sans doute transposer cette exigence de réactualisation à la généalogie contingente des individus et des groupes, si ce n’est qu’en raison des transformations historiques dans la structuration des lieux. Venir de Longueuil ou d’Amos, par exemple, ne signifie pas la même chose – pour autant que cela puisse signifier quoi que ce soit de précis –, selon qu’on y soit né en 1921, en 1959, en 1972 ou en 1997.

Dans le cas du livre de Yan Hamel sur Sartre et Beaulieu, cependant, l’idée qu’il importe de connaître l’origine, ou de connaître quelque chose de l’origine pour savoir « qui parle », est conforme aux principes et aux pratiques des deux auteurs. Ceux-ci ont en effet un rapport critique et public avec une indéniable appartenance à la classe bourgeoise, pour le premier (pp. 134-136), et avec une persistance de la pauvreté entre Trois-Pistoles et « Morial-Mort », pour le second. Cette question de l’origine s’inscrit de surcroît dans la lignée du réputé travail biographique des deux autres. Sartre, par exemple, explique au tout début de sa monumentale biographie inachevée de Flaubert :

L’idiot de la famille est la suite de Questions de méthode. Son sujet : que peut-on savoir d’un homme, aujourd’hui? Il m’a paru qu’on ne pouvait répondre à cette question que par l’étude d’un cas concret : que savons-nous – par exemple – de Gustave Flaubert?

Que peut-on savoir, par exemple, de Yan Hamel? On pourrait s’attendre à ce qu’il fasse comme Livernois, selon la lecture qu’en offre Mercier, ou bien comme Bergeron retournant à Pintendre n’y trouver que des rues étonnamment larges : qu’il narre une sorte de « retour aux souches » au cœur de sa tentative de « sortir du carcan universitaire » (un désir qu’il répète souvent). Cela serait plutôt trivial, dans la perspective de Mercier :

Le récit d’éducation où un sujet retourne au lieu des origines pour y trouver la nation est un schéma aussi répandu chez les indépendantistes québécois que le fameux retour d’Europe : on le trouve autant chez Pierre Vallières que chez Lionel Groulx ou Gaston Miron.

Cela va sans dire, le nationalisme est une idéologie de déplacés, intimement liée à l’industrialisation, puis aux mouvements de populations de la modernité. Fernand Dumont, auquel Livernois fait souvent référence, l’explique d’ailleurs lui-même assez bien dans ses Mémoires lorsqu’il est question de ces jeunes partis étudier à la ville, qui renoncent aux anciens modèles, et qui voient disparaître les modes de vie de leur enfance. Le retour aux sources et la reconstruction d’un imaginaire national permettent alors de recréer une communauté avec ce qui a été perdu à jamais.

Ces lignes rappellent plus Voir le monde avec un chapeau que Le cétacé et le corbeau, Bergeron étant plus explicitement nationaliste que Hamel. Mais dans les deux cas, en fait, le retour aux sources ou aux souches est jugé non seulement impossible, mais aussi indésirable. C’est que ce n’est pas la disparition des modes de vie de leur enfance qui tracasse Bergeron et Hamel; c’est bien plutôt la survie de ce type de vie qui les exaspère!

Partis « étudier en ville », nos littéraires auraient justement découvert la littérature et « la grande culture », qui furent essentiellement absentes de leur enfance et qui agirent comme présences clandestines dans leur adolescence. C’est que malgré tout, pour leur grand malheur, ils n’arrivent pas à se détacher totalement de cette origine, jugée (à l’aune de ladite « grande culture ») basse et méprisable, qu’ils cherchent une forme de réconciliation, afin que cesse le ressentiment qui ronge du dedans, la haine de soi et de sa famille qui isole et paralyse. Nos solitaires trouvent une certaine compagnie dans les livres, qui les ramènent parfois au collectif par des détours imprévus. Hamel écrit ainsi que c’est l’incipit de Monsieur Melvillle, de Beaulieu, qui « [lui] a littérairement donné naissance en tant que Québécois » (p. 193), alors qu’il honnissait ce mot. Par ce simple énoncé, Hamel, qui répète à plusieurs reprises n’avoir jamais réussi à convaincre quiconque de lire Monsieur Melville (il l’a lui-même lu « sur le tard », dans la trentaine), poussera sans doute quelques personnes (dont ce lecteur-ci) à trouver puis ouvrir ce que d’aucuns qualifient de plus grand livre de Beaulieu (même si ce n’est pas le plus gros), le premier des « livres totaux » entremêlant l’essai littéraire, l’autobiographie et la fiction.

Il y plusieurs naissances dans une vie, plusieurs origines. Les origines peuvent même être repensées en fonction des suites qu’elles donnent, de ce qui est à venir plutôt que de ce qui précède, comme l’énonçait René Lemieux dans Trahir à partir de la question de la traduction et du film Avant les rues de Chloé Leriche. Mais tout de même, n’y a-t-il pas une origine qui soit « vraiment première », une origine originelle ayant donné toutes les autres? Ne serait-elle pas nécessairement la plus importante? Cette question en retour est assez malvenue, mais elle insiste avec force. Expérimentons donc tout de même avec elle.

 

Traces du nom, puissance des mots

Bergeron cache le nom même de Pintendre sous celui de Conifères-les-Bains pour des raisons esthétiques qui ont peu à voir avec les raisons légales, voire éthiques ayant obligé le sociologue Frédéric Parent à forger le pseudonyme de Lancaster pour parler d’un village près de Québec. Quant au nom de l’origine biographique, Hamel semble pour sa part se contenter d’allusions, de signes à la valeur indicielle indéterminable saupoudrés ici et là dans son étude en partie autobiographique des rapports entre Sartre et Beaulieu.

À la chasse aux signes, j’ai d’abord remarqué une dénonciation d’« un certain Montréal nombriliste, prétentieux, imbu de ses idées sans conséquence » (p. 28), qui laisse entendre que l’auteur n’en provient pas, bien qu’il y demeure depuis ses études doctorales à l’Université de Montréal. Le fait qu’il ait complété un « baccalauréat spécialisé en littérature française de l’Université Laval » (p. 64), puis une maîtrise à la même université, laisse en outre croire qu’il provient de « la grande région de Québec ».

Le dernier paragraphe de l’entrée datée du 29 décembre énonce ensuite ceci :

Composée tout juste avant que je ne parte pour Québec, afin de rendre à ma mère mes devoirs filiaux, la présente entrée sera la dernière de l’année 2014, qui a été la plus difficile de ma vie (p. 141).

Tout au long du livre, Hamel raconte en effet s’être récemment séparé, puis être en instance de divorce avec Zazie (ici, on supposera le pseudonyme sans chercher plus loin), avec qui il a passé sept ans de sa vie. Puis, il y aura quelques étincelles avec Andrée, de Villeray… Si Hamel visite sa mère à Québec, est-ce à dire qu’il provient tout simplement de « la vieille capitale »? Dans ce cas, on voudrait quand même en savoir un peu plus, notamment sur le quartier… La haute ou la basse ville? Le centre ou une périphérie?

L’entrée suivante, en date du 2 janvier 2015, est celle qui rappelle le plus Voir le monde avec un chapeau, quoique le style de Hamel s’y montre également dans sa propension plus grande à la nuance, à l’acceptation honnête d’une relativité du point de vue. Ces lignes seront sans doute de saison pour plusieurs :

Passer quelques jours de « réjouissances » en famille produit sur moi un effet déprimant. Hubert Aquin croyait « qu’il n’est pas facile d’être québécois… » Il devait en savoir quelque chose, lui qui a, en tout cas, payé le prix. Mais je lui donne tout de même tort. Être québécois, dans le milieu d’où je viens : rien de plus facile, à condition de n’avoir aucune idée de la grande culture, de ne pas approfondir l’intelligence des choses autres que strictement techniques et, surtout, de n’avoir pas un esprit critique susceptible de s’attaquer aux grosses jokes plates et autres foutaises en prémâché intellectuel qui polluent toutes les conversations. Le Québécois moyen tel que je le connais peut se lancer, facétieux, dans le scatologique ou le pornographique cru. Il fera plaisir et trouvera son monde. Il y aura du répondant. Même la matante pincée pourra jouer son rôle valorisant dans la comédie. S’il se sent plutôt sérieux, il peut toujours disserter de ses REER (prononcez rires) ou de ses assurances… (p. 144)

Personne dans la famille du professeur – qui est au fait de son privilège, étant entouré de potentiels collègues qui ne connaissent que la précarité – ne saisira son travail véritable, quoiqu’on comprendra qu’il a un certain succès, notamment financier. Personne ne connaîtra même le nom de Sartre, sauf peut-être « le petit futé du coin » qui se rappellera avoir lu Huis clos au cégep :

Le mot « Sartre » fatigue les oreilles parce qu’il veut dire « Français » et qu’il veut dire « lecture »; il écœure parce qu’il renvoie à tout ce qui dépasse le terre-à-terre du bon monde ordinaire. Je peux par contre parler de Beaulieu, mais pour rappeler telle scène téléromanesque de L’héritage, que je regardais avec ma mère (je n’ai vu ni Bouscotte ni aucun autre de ses feuilletons). Une spécialiste de Beaulieu m’a déjà dit qu’elle avait choisi cet auteur exprès pour que les gens de sa famille sachent un peu de quoi elle se préoccupait à l’époque où elle écrivait son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat. Je ne suis pas sûr qu’au cours de ces années les siens aient appris grand-chose sur Victor Hugo, Herman Melville, Jacques Ferron, James Joyce, l’évolution du roman québécois, les fondements culturels du nationalisme ou tout autre sujet cadran mal avec le petit écran. « Chez nous, c’est la culture qui est obscène », disant André Belleau. Rien de plus vrai. Rien en tout cas qui corresponde mieux à l’expérience de l’exil intérieur qui a été provoqué par mon choix existentiel le plus fondamental (pp. 144-145).

Suivent d’autres citations de Belleau qui désespèrent Hamel car elles lui indiquent qu’il cherchera néanmoins « toujours vainement à rejoindre quelqu’un se situant en dehors du petit cercle de mes collègues universitaires » (p. 145). Ce livre-ci constitue en quelque sorte sa tentative la plus directe et sa chance la plus grande d’y parvenir : d’une part, fait rare, ce livre était en effet attendu par des lecteurs – les « amis » de Beaulieu, notamment réunis dans la Société d’études beaulieusiennes, qui ne sont pas nécessairement des universitaires –, et d’autre part, l’effort de « sortir du carcan universitaire », notamment en abandonnant l’appareil de notes en bas de page ou en fin de texte, en jumelant critique littéraire et journal intime, et en publiant chez Nota Bene, ouvrent des horizons plus vastes que ses livres publiés aux presses de l’Université de Montréal.

Enfin, après avoir critiqué un aspect également exaspérant du versant professionnel de sa vie – le snobisme de certains spécialistes dans les conférences académiques, qu’elles portent sur Sartre ou autre chose –, Hamel revient sur « les Fêtes en famille » et écrit :

Je ne suis évidemment pas le seul intellectuel québécois qui doive vivre semblable émiettement psychosociologique. Plusieurs universitaires qui sont issus, comme moi, d’un milieu d’ouvriers et d’agriculteurs doivent à l’occasion subir civilement la présence d’entrepreneurs en construction agressivement réactionnaires et de leurs blondes à cheveux mauves; en d’autres occasions, il leur faut briller devant la fine fleur de la bourgeoisie hypercultivée sortie des grandes écoles de Paris ou de la Ivy League. Dans un cas comme dans l’autre, et dans la grande majorité des entre-deux qui se peuvent imaginer, j’ai l’impression de m’en sortir plutôt mal. Il n’y a pas de lieu qui soit ma place, comme le disait à peu près Serge Doubrovsky, un autre écrivain formé à la lecture de Sartre (pp. 159-160).

« Y’a pas de place nulle part pour les Ovide Plouffe du monde entier! », pleurait pour sa part Gabriel Arcand dans l’adaptation par Gilles Carle du roman de Roger Lemelin.

 

« Tentative d’évasion hors de la sphère paternelle »[7]

D’autres indices quant à la provenance de notre auteur apparaissent beaucoup plus loin dans Le cétacé et le corbeau. Le seizième chapitre, de loin le plus volumineux, est entièrement dédié à clarifier une question de détail qui s’avère cruciale pour déterminer les raisons de l’absence d’un Monsieur Sartre dans l’œuvre de Beaulieu : « Pourquoi, sous la plume d’Abel Beauchemin [l’alter ego de Beaulieu dans Monsieur Melville et plusieurs autres livres], la “beauté de la réflexion” qui se déploie dans L’idiot de la famille [de Sartre] est-elle “noire”? » (p. 221) Dans le dernier tiers du chapitre, après avoir parlé du démonisme et de l’érotisme à l’œuvre dans Moby Dick, dans la blancheur de la baleine et la noirceur du capitaine Achab, Hamel en vient à parler de la distinction blanc/noir en contexte de décolonisation. Dans un passage qui n’est pas sans rappeler la pièce 887 de Robert Lepage, commentée par Dalie Giroux dans Trahir au printemps 2016 et dans laquelle le dramaturge travaille directement la question de sa propre origine sur la rue Murray, à Québec, Hamel cite un long fragment du poème Speak White de Michèle Lalonde. Il le commente ainsi :

Lorsque j’ai entendu ce poème pour la première fois et lorsque j’ai appris qu’existait un témoignage de combat nommé Nègres blancs d’Amérique (dont je n’ai longtemps connu que le titre), j’ai éprouvé une sorte de colère mêlée de dégoût. Elle n’était pas dirigée contre l’oppresseur anglo-saxon, mais bien contre les écrivains qui avaient pu, sans vergogne, commettre de tels textes. Plus largement encore, et injustement je dois le reconnaître, elle s’est étendue à la quasi-totalité de la littérature et de la culture québécoises. Ayant grandi dans une banlieue 100 % francophone où les gens ne manquaient pas plus de moyens financiers que d’indifférence cynique à l’égard de la politique et que de désintérêt pour tout ce qui sortait du cercle étroit de leurs préoccupations matérielles, je n’en revenais pas qu’on puisse avoir l’outrecuidance de comparer le sort des Québécois à celui des Noirs américains, des Algériens, des Congolais, des Vietnamiens, des Juifs et de toutes les autres populations qui, au cours du XXe siècle, avaient été oppressées avec la dernière violence (pp.258-259).

Puis un peu plus loin :

Cette équivocité du Blanc privilégié, qui a les moyens de l’hédonisme, mais qui, se sentant historiquement et culturellement bafoué, veut se penser Noir, a été explorée par Victor-Lévy Beaulieu de façon beaucoup plus profonde, inquiète et, à mes yeux du moins, sincère, que par les auteurs plus purement combatifs, et moins nuancés, que sont Vallières et Lalonde. C’est en grande partie pour cette raison-là que je suis un fervent lecteur de Monsieur Melville et que j’ai voulu en être un critique attentif (p. 260).

La « banlieue 100 % francophone » est finalement nommée dans le dix-septième chapitre, alors que Hamel affirme se situer entre le parisianisme de Sartre, qui méprise malgré tout les paysans « arriérés », et le régionalisme de Beaulieu, qui loue ou qui ressasse l’exubérance, la brutalité et le mauvais goût « qui caractérisent la campagne québécoise » (pp. 280-281). Suivent ces lignes où l’auteur se situe par l’origine :

Mes parents ont tous les deux grandi sur des fermes. Elles étaient toutes les deux situées dans le pourtour d’un petit village des Bois-Francs nommé Tingwick. J’ai pour ma part passé les premières années de ma vie dans une « municipalité », ni ville ni village, qui se nommait alors Bernières, qui est aujourd’hui annexé au « grand Lévis » et qui se trouve donc dans la banlieue sud de Québec. J’y ai longtemps gardé les manières de penser et de parler propres aux agriculteurs du centre du Québec. Celles-ci sont, encore plus aujourd’hui que dans les années de mon enfance, étrangères aux gens issus de la classe moyenne qui ont grandi en périphérie de nos centres urbains. Zazie, qui est née à Laval dans une famille petite-bourgeoise, n’a par exemple jamais compris ce que pouvaient lui dire mon père ou mes oncles. Il y a quelques années, j’ai essayé de rendre accessible, en la transposant sous une forme littéraire joualisante, cette culture qui continue de m’habiter malgré le mépris que je lui ai longtemps voué (p. 281).

La courte nouvelle « élégamment refusée par la revue XYZ […] montre surtout la colère qu’attise en [Hamel] ce monde faussement convivial où la mauvaise foi et la bêtise font trop souvent office de liant social » (p. 281). Hamel la donne à lire dans Le cétacé et le corbeau. L’espace dramatique n’est pas précisé, mais il est plus probable que la nouvelle se situe à Tingwick qu’à Bernières, étant donné le rôle central qu’y jouent les tracteurs!

 

Des sacs de plastique dans nos bottes d’hiver

dominion-montmorency

Usine de la Dominion Textile à Montmorency

Par-delà la chronologie ordinaire, Hamel serait moins de la génération de Jacques Ferron que de celle de Fernand Dumont. En effet, Ferron était de la génération qui suivait, selon ses propres termes, « la grande génération », soit la première à être « sorti du peuple »[8], suite à la génération antérieure qui fut la première à littéralement « sortir du rang ». Le grand-père agriculteur, Benjamin Ferron, a fait instruire ses enfants et est sorti du rang[9]. Le père, Joseph-Alphonse, est ensuite devenu notaire et est sorti du peuple, à Louiseville. Le fils, Jacques, est enfin devenu médecin, mais aussi et surtout écrivain. Fait crucial, il est alors retourné « vers le peuple », en préférant Ville Jacques-Cartier à Outremont, l’oralité gaspésienne à l’accent de Brébeuf, le conte à la monographie, etc. Dumont, pour sa part, était de la première génération à sortir des usines de la Dominion Textile, à Québec. Il s’est donc senti s’élever, « sortir du peuple », ou « sortir du rang », voire les deux à la fois : « sortir de l’usine » par l’université. Toute sa vie, il se rappela vivement ses « origines populaires » avec un mélange parfois torturant de nostalgie et de mépris[10]. N’est-ce pas cette génération qui répète à satiété à ses enfants des choses comme : « habille-toi comme du monde, on n’est pas des pauvres »?

On imagine mal Beaulieu le barbu, sorti d’une certaine pauvreté par la littérature, tenir de tels propos à sa descendance – contrairement à Bergeron, par exemple, qui nous vante les mérites de son chapeau mondain… Dans une perspective sartrienne il faut rappeler que l’origine, le passé, les données contingentes, tout cela ne détermine pas entièrement une vie, malgré l’héritage : il y demeure une part de liberté, irréductible, comme le souligne à plusieurs reprises Yan Hamel dans son ressassement critique de « la question des pères », à la frontière de la littérature et de la vie, alors qu’il craint lui-même d’incarner un cliché québécois en se cherchant des pères putatifs en littérature. Fait crucial qui rappelle l’héritage reçu par Ferron de ses aïeux et continué dans son intérêt pour les populations de la Gaspésie et du comté de Dorchester, Hamel affirme avoir vécu entouré d’histoires, de récits et d’anecdotes :

Mes familles paternelle et maternelle sont issues d’un milieu économique qui dépend essentiellement de l’élevage laitier. On n’y lit pas de livres, mais on y raconte des histoires. Jamais je n’ai cru que Fred Pellerin s’exprimait dans une « langue imaginaire », comme je l’ai souvent entendu dire par des Français ou par des Québécois ayant toujours vécu en ville. Rien de plus familier à mes oreilles que Pour une odeur de muscles et les autres « légendes » de Saint-Élie-de-Caxton, à cette différence de taille près que, dans l’autrefois de Tingwick tel qu’il m’a été conté, il y avait moins de merveilleux, mais plus de minable malhonnête, de grosse scatologie, de menstruations, de monde qui fourre et qui se fait fourrer, de femmes et d’enfants battus, d’alcoolisme lamentable, de bassesses financières, d’ignorance crasse, de mesquineries sordides, de mal sous toutes ses formes les plus bases et les plus répugnantes (p. 283).

Hamel décrit ensuite son père ainsi :

[Une] sorte de Jos Violon trash et frustré du XXe siècle finissant qui, comme un personnage du Survenant, prononçait chanquier et cimequière. Il m’a fait connaître un répertoire large d’histoires. […] Pas une anecdote rapportée qu’il n’avait personnellement vécue ou dont il n’avait été le témoin direct : elles étaient toutes, sans exception, autobiographiques. Chacun était tenu de les prendre, aussi invraisemblable aient-elles été, pour vérité d’Évangile. Aujourd’hui, tout cela forme en moi un magma indistinct de violence truculente, de haine jubilatoire, de célinisme analphabète dont je ne conserve à peu près rien de précis. Ma mémoire a voulu que je passe à autre chose (p. 283).

Hamel n’a pas revu son père depuis cinq ans et songe parfois qu’il est déjà mort, sans nous en dire plus (p. 301). Après la littérature européenne, cependant, il est bien venu à Beaulieu par le biographique… Or, celui-ci serait « un chercheur de pères littéraires » sans être « un tueur de pères », alors que Sartre est radicalement antiparternaliste. Ne s’agit-il pas là d’un certain retour pour Hamel? Qu’a donc voulu sa mémoire, ?

 

L’idiot de la [grande tribu]

Cherchant le nom de l’origine – enfin trouvé : Bernières! sommes-nous assurément plus avancés? –, je suis passé au travers du livre. Celui-ci comporte une première partie de vingt chapitres, tous mis sous le patronage d’un extrait différent du Moby Dick de Herman Melville. La seconde partie consiste en un entretien substantiel entre Hamel et Beaulieu, réalisé à Trois-Pistoles le 24 juin 2015. L’auteur de Monsieur Melville y confirme la grande majorité des intuitions et des analyses de Hamel sur l’importance immense, quoique laissée dans l’ombre, de Sartre pour lui. La démonstration de la dimension sartrienne de l’écriture « totalisante » de Beaulieu, telle qu’elle se déploie en particulier dans les grands essais littéraires – le Joyce, le Ferron, mais surtout, encore une fois, le Melville – est particulièrement convaincante. Au cours de cette démonstration, Hamel relie ces projets de Beaulieu à la dernière grande œuvre « totalisante » de Sartre, sa « psychanalyse existentielle » inachevée de Flaubert dont les trois volumes complétés cumulent près de 3000 pages. Très peu de gens l’ont effectivement lu, selon Hamel, qui répète ce fait à plusieurs reprises comme un signe distinctif. Beaulieu et lui se comptent parmi les rares lecteurs l’ayant tout lu, « le Flaubert », et même plus d’une fois!

Tout lire, tout dire – ou à tout le moins, désirer tout lire et tout dire, puis essayer d’y parvenir tout en sachant que cela est ultimement impossible –, voilà bien ce qui rapproche d’emblée, le plus directement et le plus assurément, au départ comme à l’arrivée, Sartre et Beaulieu dans leurs projets d’écriture. L’échec de La grande tribu, annoncée pendant des décennies puis publiée sous une forme unanimement jugée décevant, est la manifestation de l’impossibilité pour Beaulieu de produire une véritable épopée québécoise. L’inachèvement de L’idiot de Sartre est également la manifestation de l’impossibilité d’arriver à tout savoir et de tout dire « d’un homme, aujourd’hui ». Plusieurs autres titres de Sartre et de Beaulieu pourraient être suivis du beau sous-titre (biffé) d’Albert Piette, repris comme sous-titre du dernier numéro des Cahiers de l’idiotie dans lequel le grand texte de Piette est publié : « essai de tout dire »[11].

Vers la fin du dix-neuvième chapitre, Hamel se questionne sur sa propre « idiotie » :

Aurais-je pu en dire davantage sur le mépris à l’endroit du Québec et des Québécois qui m’a longtemps animé? J’aurais pu renforcer les liens qui doivent être tissés entre cette détestation et mon histoire familiale. Il aurait sans doute été possible de montrer comment, pour reprendre les termes de Sartre analysant Flaubert, je me suis, moi aussi, choisi imaginaire, une sorte d’idiot de la province. Tourné vers la lecture et vers l’écriture, comme un chat qui boude en tournant ostensiblement le dos, mais les oreilles pointées vers celui qui est prétendument ignoré, je me suis inscrit à un baccalauréat spécialisé en littérature française (qui n’existe plus aujourd’hui), ce qui était une manière de rejeter ma culture et de me rejeter moi-même. […] Et, dans un mouvement à la fois parallèle et complémentaire à celui qui devait orienter ma carrière professionnelle, je me suis choisi par la même occasion refermé sur les relations de couple, sur le cercle de la plus stricte intimité, considérant la société comme un terrain de déceptions, de désenchantements, de mascarades forcées (pp. 311-312).

Cette double idiotie, au sens d’une croyance en la singularité radicale – ou l’illusion d’un détachement absolu face à la culture et les origines – et du choix de la vie confidentielle – l’idiotês comme « homme privé » qui s’oppose au « citoyen public » choisissant la polis (ou la police…) démocratique, la vie politique – est ultimement insatisfaisante pour notre auteur. Celui-ci pourrait gagner à découvrir l’idiotie au sens de l’anthropologie existentiale de Piette, de la philosophie artisanale de Robert Hébert, ou encore des Cahiers qui portent fièrement le nom même de l’idiotie. Il y a là un souci de la recherche qui n’est ni tragique, ni héroïque.

À mon sens, c’est par son refus de l’héroïsme (toujours un peu cheap) que Le cétacé et le corbeau se distingue le plus clairement (et favorablement) de Voir le monde avec un chapeau. Après tout, l’un des mérites d’un lecteur assidu de Sartre (et peut-être, d’un lecteur sérieux de Beaulieu) est qu’il ne nous réservera pas – s’il est constant – la surprise d’un énième éloge du général De Gaulle, poussé dans les interstices en fin de parcours. À ce titre, il est remarquable que l’entretien avec Beaulieu qui constitue la majeure partie de la seconde section de l’ouvrage n’a pas pour effet de glorifier Beaulieu, Sartre, ou encore Hamel lui-même. Le livre qui s’achève sur la promesse d’un livre à venir par Hamel sur les rapports entre la France, le Québec et la révolution cubaine (c’était avant la mort de Fidel) nous laisse tout simplement entendre qu’il s’est principalement agi, dans les lignes qu’on a lues, d’une véritable recherche – rien de plus, rien de moins.


Notes

[1] J’y faisais notamment remarquer que Beaulieu confondait malencontreusement l’est et l’ouest en parlant de la République fédérale et de la République démocratique allemandes. Pour ma part, j’avais confondu la voix de « Rambo » et celle de Ken Pereira quant à la prononciation des mots en « -age ». En tous les cas, je n’avais pas prévu que « Rambo », affirmant depuis longtemps son syndicalisme de combat contre la mobilité provinciale dans le secteur de la construction, allait être prompt à confondre sa droite et sa gauche, l’identitaire et le populaire, lors de sa première conférence de presse à titre de politicien!

[2] Sous le titre « Souvenirs imprécis de Conifères-les-Bains (att. Carl Bergeron, cc. Simon Labrecque) », Dalie Giroux a ensuite offert une puissante contribution à la réflexion sur Pintendre comme « porte du monde ». Aucun signe, cependant, que les missives se soient rendues au principal destinataire. Malgré les méandres de la diffusion de ce que Bergeron et Lalonde appellent à juste titre « les revues confidentielles », parmi lesquelles je compte Trahir, il n’est pas impossible que Bergeron les reçoive un jour et qu’il daigne même nous répondre.

[3] Wajdi Mouawad, Incendies, Montréal/Paris, Leméac/Actes sud, coll. « Papiers », 2003, pp. 18-19.

[4] On oublie souvent l’âge vénérable de cette question qu’on associe au postcolonialisme, au poststructuralisme, voire au postmodernisme, mais qui était au cœur du marxisme. Un ami m’a raconté que Jean Baudrillard, venu à Montréal pour une conférence publique quelques années avant sa mort, s’était fait demander : « Mais d’où parlez-vous? » Soupirant, le chantre des « stratégies fatales » aurait alors vocalisé un étonnement déçu : « Je ne peux pas croire que nous en sommes encore là… »

[5] Michel Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire » [1971], dans Dits et écrits I, 1954-1975, sous la dir. Daniel Defert et François Ewald, collab. Jacques Lagrange, Paris, éditions Gallimard, coll. « Quarto », pp. 1004-1024.

[6] Dalie Giroux, « Anarchie et méthode. Une approche généalogie des idées politiques chez Marx et Nietzsche », dans Ceci n’est pas une idée politique. Réflexions sur les approches à l’étude des idées politiques, sous la dir. Dalie Giroux et Dimitrios Karmis, Québec, Presses de l’Université Laval, 2013, p. 349.

[7] J’emprunte mon sous-titre à Dalie Giroux, « “Tentative d’évasion hors de la sphère paternelle”. Lecture et anarchie chez Gilles Deleuze », dans Contr’hommage pour Gilles Deleuze. Nouvelles lectures, nouvelles écritures, sous la dir. Dalie Giroux, René Lemieux et Pierre-Luc Chénier, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009, pp. 177-190. Selon Max Brod, c’était le titre que son ami Franz Kafka aurait eu l’intention de donner à l’ensemble de son œuvre.

[8] Jacques Ferron à Pierre L’Hérault, Par la porte d’en arrière. Entretiens, Montréal, Lanctôt éditeur, 1997, pp. 33-35.

[9] Marcel Olscamp, Le jeune Ferron. Genèse d’un écrivain québécois (1921-1949), thèse de doctorat, Département de langue et littérature françaises, Université McGill, 1994, p. 17-18.

[10] Michel Lapierre, « Ferron ou Dumont, voilà la question », L’Aut’ Journal.

[11] Albert Piette, « Le chercheur idiot », Les Cahiers de l’idiotie, n6, (Faire/défaire l’Université. Essai de tout dire), sous la dir. Dalie Giroux et Dimitrios Karmis, 2015, pp. 353-413.

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L’Épreuve kitsch

Critique de Voir le monde avec un chapeau, de Carl Bergeron, Montréal, Boréal, 2016, 360 pages (version numérique : 284 pages).

Par Simon Labrecque

Carl Bergeron écrit bien, mais il écrit trop des phrases comme « détachées [sic] de ses fondements moraux, la raison occidentale s’est laissée contaminer par les métastases de l’inertie et de l’indifférence ».

Nathalie Petrowski, critique de Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (2012)

Quand la chaine de nécessité existe par elle-même, quand la chanson qui la mettait en scène n’est plus un espace vivant, mais plutôt un puits où les expérimentateurs peuvent plonger pour faire jouer les puissances, le kitsch advient. C’est ce moment politique d’une très haute intensité et d’une très grande volatilité où la possession, le récit et la chanson sont subsumés dans le langage.

Dalie Giroux, « Comment fabriquer un État en Amérique, ou : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou » (2015)

 

L97827646241591Le livre de Carl Bergeron Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), roman autobiographique qui reprend en quelque sorte où l’auteur nous avait laissé avec son essai Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (Boréal, 2012) et qui prend la forme d’un journal de l’année 201X, a été bien reçu au Québec. Il a été l’objet de recensions critiques dans Le Devoir, le blogue de Voir et celui de Jean-François Lisée, d’éloges détaillés dans L’encyclopédie de l’Agora et L’Action nationale, d’encensements dans Le Devoir (« un livre qui exprime l’âme d’une génération ») par Christian Rioux à Paris et dans Le Journal de Montréal (un ouvrage qui « change des vies », « le livre à lire cet été ») par Mathieu Bock-Côté sur son blogue, et enfin, il fut l’occasion pour l’auteur d’être invité à La vie des idées sur Radio VM pour discuter de la question « La culture québécoise est-elle émancipatrice? » en compagnie du libraire Bruno Lalonde. Sur ce thème, Bergeron écrit : « La culture québécoise (au sens sociologique) ne libère pas, elle est une culture dont on se libère […] mais la modestie de nos origines ne nous donne pas le droit de la renier. » (9 avril – je citerai les dates du journal plutôt que les pages, pour réduire l’écart entre versions papier et numérique) Il propose par ailleurs plusieurs remarques sur les conditions matérielles et symboliques de la vie intellectuelle au Québec, dont celle-ci sur un article rédigé pour une revue dite confidentielle : « Je n’aurai aucune idée de qui, au Québec, aura lu mon texte et s’il aura seulement pu avoir un impact auprès de ceux qui s’intéressent à la vie intellectuelle. Douze heures de travail, vingt minutes de lecture, cinq réactions, zéro dollar. Le travail de l’esprit, par ici, est une grande solitude. Mais je ne me vois pas faire autre chose. Je fais ce pour quoi je suis né. » (10 septembre) Ce langage de la vocation n’est sans doute pas sans lien avec la réception favorable du bouquin dans des réseaux qui s’en accommodent, voire qui s’en revendiquent.

Bock-Côté, l’animateur de La vie des idées, est de toute évidence le M*** du roman, grand ami de l’auteur dont les apparitions rythment le journal du début à la fin et qui aurait justement réussi à se libérer de « la culture québécoise (au sens sociologique) ». En tant qu’« intellectuel décomplexé » et « héritier heureux » qui serait, en vérité, « plus » qu’un intellectuel – le porteur d’un « destin », ou du moins, d’une « potentialité » autre, d’ampleur collective (24 août) –, M*** ferait l’expérience et donnerait gracieusement à toutes et tous l’exemple de « l’atavisme surmonté ». Ses critiques éprouveraient essentiellement une jalousie honteuse face à sa hauteur « souveraine »… C’est que M*** n’aurait même pas eu à vivre l’Épreuve dont parle Bergeron à maintes reprises – et qui est sans doute son concept central, que toutes les recensions ont relevé. L’Épreuve, c’est

[…] le processus psychique douloureux, voire dangereux, par lequel un Québécois qui n’appartient pas à la médiocrité commune se fait violence pour s’élever, contre l’atavisme de son peuple, à la dignité de la culture et de l’histoire. […] La filiation dont il est le légataire inconscient et malheureux lui interdit de se croire autorisé à toucher les trésors de la civilisation et, plus encore, se les approprier pour en proposer une interprétation personnelle. […] On ne devient pas impunément soi-même quand on naît de la plaie infectée d’une petite nation sans destin, qui se nourrit de son échec et de son insignifiance. Pas un intellectuel québécois, vous m’entendez, dont la psychologie ne puisse être démystifiée à l’aune de l’Épreuve. Pas un livre sérieux qui ne soit une réponse, même allusive, à l’Épreuve – ou une vengeance larvée, comme ceux qui font semblant de ne pas être concernés (leur jeu ne trompe personne). (1er mai)

Or, le père de M***, professeur d’histoire, bibliomane et cinéphile habitant près de Montréal, aurait traversé l’Épreuve avec succès avant et, en quelque sorte, pour son fils, lors de la Révolution tranquille, lui léguant une véritable émancipation intellectuelle qui se manifesterait dans sa notoire aisance avec le langage (24 août). Pour sa part, le père de Bergeron demeurerait un colonisé qui n’entrevoit même pas l’existence de l’Épreuve. Le caractère représentatif ou typique du dernier homme et la rareté du premier témoigneraient ensemble de l’échec de ladite révolution à décoloniser le Québec.

Ancien cadre peu éduqué mais bien rémunéré à Postes Canada, divorcé, déménagé d’une banlieue à bungalows de la rive sud de Québec pour un condo sécurisé à Sainte-Foy puis une maison à Loretteville (avec une nouvelle blonde) avant de s’installer pour la retraite autarcique dans un confortable chalet quatre-saisons en Beauce, sur la Chaudière, le père de Bergeron peut discuter raisonnablement de presque tout, sauf de son ex-femme, du Parti québécois, de Montréal, des « étudiants » et de la France (1er avril). Cela serait dû à une profonde et inconsciente « haine de soi » qui serait typiquement québécoise et qui constituerait la matière même de l’Épreuve, qui est le sujet principal du roman y compris lorsqu’il y est question de drague, de littérature et de cinéma. Ce père (qui se révèlera comme un véritable avare, un Séraphin aux yeux de son fils) placerait son héritier malheureux devant la nécessité de surmonter l’Épreuve pour et par lui-même, c’est-à-dire par ses propres moyens et pour sa propre santé, voire sa survie, car ce fils a entraperçu la Beauté malgré tout. Carl Bergeron cherche dès lors la vie transfigurée par la littérature et donne à lire sa propre prose comme une mesure du chemin parcouru, un témoignage de sa métamorphose commencée à l’adolescence et achevée au tournant de la trentaine. Pour Bergeron, cette écriture travaillée est à la fois un effet et le moyen crucial du dépassement de la honte héréditaire. Bien sûr, ce dépassement laisse des traces, des cicatrices, et son accomplissement n’est jamais assuré, mais l’auteur énonce tout de même y être parvenu. Le chapeau du titre témoignerait dans l’habillement de ce qui serait un véritable passage à l’âge adulte, une sortie de la minorité intellectuelle grâce au style, une accession à l’élégance par le délaissement du mou.

Qui suis-je pour nier que cet écrivain soit arrivé à devenir lui-même, ou qu’il soit parvenu à se penser et à se vivre, se concevoir et se sentir, à l’instar de son truculent ami médiatique, comme un homme libre et civilisé, bouleversé et élégant, sensible et spirituel? Je m’intéresse beaucoup moins au livre de Bergeron pour sa réponse exemplaire – du type : j’y suis parvenu avec difficulté, comme peu l’ont fait, peut-être le pourrez-vous également, sait-on jamais – que pour le problème qu’il pose et qu’il incite à réfléchir. Ce problème concerne la mise en récit des origines, de leur caractère déterminant et des possibilités d’émancipation qui peuvent en être dégagées. C’est un problème inextricablement esthétique et politique. À mon sens, sur le plan de l’écriture, il rappelle un différend insistant quant à la pertinence de représenter et de parler de la laideur et du mépris comme trame du Québec – dans les termes cinématographiques de Bernard Gosselin et Pierre Falardeau : filmer ou pas « le gars avec des souliers blancs et des pantalons mauves », ou « les milliers de gars en souliers blancs et pantalons mauves », colons dans les deux sens du terme.

Habitant du Plateau Mont-Royal à Montréal, Bergeron serait né sur la rive sud de Québec en 1980. Plus précisément, il aurait grandi dans « un bungalow certes modeste mais très honorable en banlieue de Lévis » (1er décembre), banlieue qu’il rebaptise étrangement Conifères-les-Bains (1er avril, 22 août, 27 octobre, 29 octobre, 30 octobre, 24 décembre). Pourquoi ce pseudonyme dans un ouvrage qui oscille entre littérature et sociologie en se souciant justement de ce que Gaston Miron appelait le natal? Résidu de pudeur généalogique de l’auteur face à sa provenance et à la mise en récit de ses conditions d’émergence, alors qu’il est par ailleurs prolixe à ce propos? Suite logique de l’anonymisation de certains amis et certaines amies (mais pas tous et toutes) qui ne gardent souvent que la première lettre de leur nom, suivie d’astérisques (ou parfois aucune lettre)? Clin d’œil à Marcel Proust, auteur admiré qui a donné le nom de Combray à l’Illiers de son enfance, une commune française qui a depuis ajouté le nom fictif à son nom pour désormais se présenter au monde (surtout aux touristes proustiens) comme Illiers-Combray? Inversion du geste d’abjection répété de Victor-Lévy Beaulieu qui parle avec perversité du « Morial-Mort » de son adolescence, qui n’était justement pas natal?

À ma connaissance, aucune recension de l’ouvrage n’a noté cette singulière pratique de la dénomination mise en œuvre par Bergeron. C’est précisément sa renommaison du lieu de l’enfance que j’aimerais débroussailler, en reprenant quelques sillons récemment entamés dans Trahir à l’occasion d’une double recension des ouvrages du sociologue Frédéric Parent et du romancier Gabriel Marcoux-Chabot, « Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée », qui poursuivait un travail autour du comté et de la rue de Bellechasse – or, la famille maternelle de Bergeron proviendrait de Honfleur, dans Bellechasse (10 juin). En questionnant les usages toponymiques créatifs, il s’agit de penser à nouveaux frais certains modes d’habitation du Québec contemporain. Alors que Marcoux-Chabot utilisait de vrais noms dans sa fiction Tas-d’roches, Parent utilisait un nom de village inventé pour faire sa science dans Un Québec invisible. Qu’en est-il de Bergeron, qui n’hésitait pas, dans Un cynique chez les lyriques, à nommer Deschambault (Boréal, 2012, pp. 58 et 87), la ville de l’enfance de Denys Arcand?

À mon sens, pour comprendre la renommaison du terreau de l’auteur, il faut d’emblée imaginer l’irritation, sinon le désarroi sensible éprouvé par celui que les médias ont volontiers décrit comme un « dandy » (suivant en cela son autodescription) face aux résonances du nom de son village natal. Pensons au paysage et à la mise en mots d’une très similaire, sinon identique « banlieue de Lévis » : Pintendre. Selon Wikipédia, réservoir numérique du sens commun contemporain,

Pintendre est reconnue pour :

Le Lac Baie d’or, réhabilité en 2006 pour permettre un meilleur écosystème aquatique;

Le Site des Pins, un parc municipal situé à l’extrémité de la route Monseigneur-Lagueux. Le Lac, une ancienne fosse septique, a été réaménagé et possède maintenant sa propre éolienne afin d’être oxygéné. Le Site des Pins est maintenant régis par le 118e groupe scout de Pintendre;

Sa spécialité dans l’élevage et l’accouplement de chevaux, de lamas et de chèvres;

Pintendre Autos Inc., le leader mondial dans le secteur du recyclage automobile.

Or, et voici le frisson qui surgira chez « le bel esprit » ou « l’homme de lettres », qui se détourne déjà à l’évocation de la fosse septique réaménagée et de Pintendre Autos :

Selon les sondages d’Indice du Bonheur Relatif (IBR), Pintendre serait la première municipalité dans la région de Lévis, faisant sa place dans les 25 premières villes de la province de Québec.

L’esthétique de la joyeuse cour à scrap est l’antithèse de la lancinante mélancolie de celui qui se pense comme un chercheur de beauté et de valeur pure, comme un esthète, justement, qui est pris dans la laideur et la quétainerie encombrantes d’un pays inachevé, un Québec rempli de vieille scrap matérielle et symbolique – et qui doit donc s’élever seul, par exemple en se réfugiant les jours d’été dans la vénérable bibliothèque du Collège de Lévis, dans une allégorie du passage du Kébac vers l’Universel (édité à Paris).

Prenons toutefois garde au ton de nos énoncés et aux tournures de nos caricatures, en accusant réception de ce second paragraphe de la deuxième entrée du « journal » :

Petite remarque stylistique : il n’est pas rare, chez les universitaires les plus radicaux, quel que soit leur clan, que la surenchère conceptuelle côtoie la véhémence et la vindicte. Quand un polémiste universitaire veut faire du style, il n’élague pas, il ne reformule pas. Ou il recourt aux néologismes et à l’enflure, ou il s’encanaille et prend ce qu’il croit être le contrepied de la norme universitaire : le langage cru. (2 janvier)

Soit. Sur le plan matériel, je noterai sobrement que ma version numérique de Voir le monde avec un chapeau, achetée un soir au coût de 19,99$ (plus taxes) à partir du site internet de Boréal et lue grâce à un logiciel étatsunien gratuit – renonçant pour le coup à l’odeur du papier, source réputée de nostalgie immédiate pour qui feuillette au grès du vent depuis longtemps –, remplace curieusement chaque espace insécable dans le texte par un point d’interrogation. Cela a pour effet de singulièrement intensifier l’aspect questionnant du bouquin, faisant proliférer les signes doubles « ?? », « ?! » et « ?; ».

Je lis donc l’auteur hésiter lorsqu’il répète un lieu commun sur « la pauvreté de [notre] peuple », par exemple, lors d’une excursion au dépanneur : « Loto-Québec est une de nos sociétés d’État les plus lucratives mais aussi une des moins honorables?; sous prétexte d’occuper un marché qui tomberait sinon sous la coupe du crime organisé, elle prospère sur la misère des gens et les entretient dans la pauvreté culturelle et morale. » (13 janvier) Ou encore, à partir de Miron, cette autre hésitation accidentelle qui vient ramollir une affirmation tragique : « Le noir de ce qui nous précède finit toujours, un jour ou l’autre, par entrer en nous?; à la culpabilité succède, chez le poète, le désir d’écrire et de témoigner. » (20 février) L’impression de rectitude morale et de jugement assuré censée émaner de la plume incisive, du style recherché de l’auteur, rate donc à répétition sur mon écran en raison d’une infinitésimale catastrophe typographique répétée à satiété! Dans ces conditions sans doute attribuables à la société technologique « postmoderne » (mot repoussoir pour l’auteur, né un an après la publication du Rapport sur le savoir commandé à Jean-François Lyotard par le gouvernement du Québec), conditions « bassement matérielles » et donc néanmoins essentielles à la structuration de la sensibilité et du sens, les flâneries du dandy autonommé n’arrivent pas à peindre avec constance une figure spirituelle décisive – ce qui semble avoir été une bonne part du projet de l’écrivain, qui se présente en grand lecteur, en ami de Bernanos et Machiavel. Conifères-les-Bains, dans un tel travail de mise en scène d’un soi éprouvé surmontant des ruines héritées, ce serait tout simplement une tournure forgée pour embellir Pintendre?!

 

Centre-ville de Pintendre

« Autour de la cour de récréation déserte, l’église et le presbytère, le bureau de poste, le terrain de jeu et le terrain de baseball, la 4e Avenue que j’empruntais chaque jour : une petite municipalité sans histoire ni attrait, que j’aimais de tout mon cœur et que j’étais prêt à défendre à mains nues contre le monde entier pour cette simple raison que j’y étais né. » (26 janvier)

Pour Bergeron, l’embellissement n’a toutefois rien d’un simple tour : c’est une question de survie. Le style, la beauté, l’harmonie et la mise à distance de la laideur, tout cela concerne précisément l’habitabilité d’un milieu, l’hospitalité d’un climat tout entier (d’où un souci très littéral de l’auteur quant à l’hiver québécois, qui est longuement décrit comme une saison terriblement inélégante et cruelle). L’écrivain énonce se soucier principalement de décrire et d’interpréter « la réalité profonde des choses » (7 décembre), un plan où il se sent chez lui. Le style, donc la surface et les conditions de l’apparence, sont précisément, pour ce lecteur de Machiavel et de Proust, la réalité la plus profonde. « Découvrir le monde, c’était découvrir la beauté, et découvrir la beauté, c’était découvrir le style, qui est la loi du beau et du vrai, de la forme et du fond. » (22 août)

Selon moi, le nom pourtant très beau de Pintendre ne peut agir comme un repoussoir esthétique, comme une tache à effacer ou à transformer, que pour quelqu’un qui connaît bien le paysage physique singulier qu’on peut y voir, et peut-être le paysage mental qu’on peut y parcourir – quelqu’un qui connaît plus que le nom, qui ne peut oublier, par exemple, la multiplicité de vieux bazous en ruine qui forme la longue devanture de Pintendre Autos. Cette impossibilité de l’oubli concerne à la fois la laideur et l’origine; elle concerne une certaine laideur d’une certaine origine qui, en tant que telle, laisse des traces. Or, il n’est pas question pour Bergeron de poétiser (ou de laisser se poétiser) le paysage industriel ou post-industriel de la cour à scrap, par exemple en touchant sensuellement du métal rongé par la rouille ou en humant avec délectation les relents d’huile à moteur dans la poussière de gravelle estivale. Une telle transsubstantiation de la laideur en beauté (si ce n’est que pour survivre) est inadmissible, chez lui, précisément parce qu’elle masquerait la vérité, une laideur objective qu’il faut apprendre à reconnaître comme telle si on veut s’élever sur le plan de la civilisation et de la civilité.

Pour Bergeron, en effet, trouver subjectivement beau ce qui est véritablement laid ne peut être qu’un produit de l’aliénation historique. À cet égard, sa position sur l’usage de la langue est exemplaire. En un mot, il refuse le joual comme une langue déchue – et il refuse aussi les tentatives « exploréennes » à la Gauvreau, qu’on pourrait croire opposées aux écritures joualisantes car les premières tentent de créer du nouveau et du singulier alors que les secondes tentent de rassembler et valoriser du commun. Selon l’auteur, qui a complété une maîtrise en littérature française à l’Université de Montréal, écrire et traverser l‘Épreuve, écrire pour surmonter la haine de soi héritée des suites de pères et de mères, cela implique d’abord d’apprendre à maîtriser la langue française plutôt que de chercher à lui « faire mal », à la « tordre » ou à la « désarticuler », comme plusieurs littéraires affirment encore vouloir le faire sur un mode avant-gardiste depuis longtemps suranné. La parlure locale en colonie n’est pas pittoresque (« épargnons-nous, si vous le voulez bien, le pénible argument de l’accent du Poitou du XVIe siècle » (11 juin)), mais objectivement corrompue, selon le dandy qui désire la métropole/mère-patrie.

Pour un Canadien français, traverser l’Épreuve requiert d’apprendre à parler et à écrire sa propre langue maternelle dont il est dépossédé à répétition depuis l’enfance, et depuis avant sa naissance. Cet apprentissage est une élévation, une libération. C’est le chemin le plus droit vers la souveraineté individuelle – notion qu’on aurait aimé voir conceptualisée plus finement par celui qui aurait fait des études en science politique et qui affirme être « un drogué des rituels régaliens »; or, la souveraineté, comme la référence française et la nation, sont réifiées par l’auteur, qui prend ainsi ses distances face au chantre florentin de la contingence renommée Fortuna. Sur le plan de la langue, l’auteur se veut exemplaire :

Je suis de ces héritiers maudits, plus nombreux qu’on le croit, pour qui naître québécois, c’est faire deux fois l’expérience de la Chute, deux fois l’expérience de l’amputation. Je proviens de cette couche de la tribu qui n’était pas censée, jamais, apprendre à écrire et qui devait servir, pour l’éternité, de repoussoir pour les collabos de l’intérieur et les ennemis de l’extérieur. Mais voilà : l’improbable est arrivé et je suis là. Né de la honte, j’ai à vous parler, amis infâmes québécois, de la honte dans un langage qui n’est pas celui de la honte. » (24 juillet)

C’est pour indiquer la source de ce langage « qui n’est pas celui de la honte » que Bergeron (se) construit « la référence française » comme un objet stable.

Quoi de plus français qu’un toponyme du type X-les-Bains? Au Québec, seul le village de Saint-Irénée-les-Bains, dans Charlevoix, est aujourd’hui désigné selon cette formule choronymique généralement réservée aux lieux de guérison ou de villégiature près d’une source thermale. L’auteur, par ce nom, semble donc exprimer son désir de France à partir d’un lieu qui a bel et bien son lac (réaménagé), son Site des Pins qui a, cependant, une origine littéralement merdique… S’il s’agit de recouvrir le tout d’un voile fantasmatique, la tentative ne sera donc pas sans évoquer la célèbre définition du kitsch proposée par Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être (Gallimard, 1989, p. 357) : « Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde, au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable. »

Bergeron répondrait peut-être que sa « négation de la merde » est seulement relative, puisqu’il énonce à plusieurs reprises l’importance, à ses yeux, de faire preuve d’une fidélité supérieure face à ses origines (9 avril, 11 juillet, 22 août, 29 octobre), précisément en raison de leur modestie et de la part de honte qui leur est liée. Le mépris et la honte ont leur utilité pour l’écrivain qui y trouve, comme dans toute occasion, une chance amorale d’écrire – un peu à l’image de ceux et celles que Carl Schmitt, au tournant des années 1920, qualifiait de « romantiques politiques » et qui pratiquent un « occasionalisme subjectivé » qui fait du monde entier l’occasion sans cesse renouvelée de leur production d’un roman ou d’un poème infini.

À plusieurs reprises, Bergeron tente de parer aux objections qu’il anticipe quant à son élévation de « la mère patrie » hexagonale au titre de « référence ». Cette élévation risque en effet d’être perçue comme un effet supplémentaire de la colonisation – celle de Paris, qui précéda celle de Londres et de Rome. Faire l’éloge de la France, plutôt que de l’Angleterre, du Vatican, voire des États-Unis, n’est-ce pas un produit de l’aliénation profonde, de la situation coloniale historique du Québec ou du Canada français? Une autre forme du complexe du colonisé? Selon Bergeron, de telles questions couvent souvent une valorisation de l’américanité et cherchent principalement à contourner l’essentiel, soit le rattachement initial et profond de la nation québécois à la civilisation française, qui fait précisément que cette nation existerait en tant que telle. Or, c’est justement ce que son père, par exemple, n’accepte pas de reconnaître, comme plusieurs compatriotes qui trahissent ainsi leur propre peuple. Selon Bergeron,

Il n’y a pas de limite au déni ratiocineur et aux stratégies d’évitement du Québécois vaguement joualisant qui prétend avec morgue être délivré de l’influence de la France. Qui est le plus complexé?? Le Québécois qui n’hésite pas à s’appuyer sur la référence française pour mieux comprendre sa condition?? Ou celui qui refuse toute comparaison avec la mère patrie pour ne pas avoir à subir le rétrécissement douloureux de l’image qu’il se fait de lui-même et des siens?? » (22 avril, note 4).

De sa France (qui est assurément partielle et partiale, imaginée ou rêvée), Bergeron importe l’image du dandy comme « sage, un des derniers représentants de l’héroïsme dans un monde borné qui a renoncé à l’exception et au salut. » (16 août) Il trouve sa place à Montréal plutôt qu’à Pintendre ou à Lévis, après un séjour d’étudiant dans une mansarde du Vieux-Québec. C’est dans la métropole québécoise, par exemple, qu’il se procure le chapeau mentionné dans son titre, entre divers emplois alimentaires mis au service de sa vocation d’écrivain. Je cite (toujours à partir de la version électronique) :

C’était un jour triste d’automne, comme aujourd’hui. Je m’étais levé avec cette certitude aussi étrange qu’inattendue : il me faut un chapeau. Idée gratuite qui m’était venue sans s’annoncer et à laquelle j’ai cédé sans opposé de résistance. J’ai pris une douche?; je me suis habillé avec élégance, comme pour une activité spéciale?; puis je me suis dirigé chez Henri Henri. Je déambulais entre les présentoirs, aérien et vaguement concupiscent, en laissant traîner ma main sur les étoffes, quand un vendeur septuagénaire s’est approché. Il a compris mon désir et, dans la minute, a sélectionné pour moi un chapeau, que j’ai adopté sans discuter?; il m’allait comme un charme. Ce chapeau épousait ma forme, comme l’eût fait une robe chez une femme.

La loi de l’élégance est partout la même. La beauté naît du sens de la forme. C’est vrai du vêtement, de la littérature, de la peinture. L’âme parle alors à l’entendement et lui transmet une certitude qui ne se réduit pas à la raison. Ce chapeau, c’est moi, se dit l’homme?; cette phrase, c’est moi, se dit l’écrivain. C’est quand l’âme se reconnaît dans la forme choisie qu’elle transmet son précieux assentiment et que tout devient clair pour la raison.

En sortant sur le trottoir cradingue (dans ce secteur de la rue Sainte-Catherine, tout est en déréliction), je me sens protégé, comme après la lecture d’un grand livre. Je me sens pacifié au milieu de la décadence. (18 novembre)

Suit un passage sur « l’antiélégance revendiquée » des « squeegees, des punks, des toxicos ». Il est bien entendu impertinent de qualifier Bergeron d’hautain ou de pédant à la suite d’un tel passage, puisqu’il revendique une conception de la hauteur basée sur l’élégance classique et le style aristocratique (marqué du mépris artiste pour « le bourgeois » et d’une certaine admiration pour « le paysan »). Il m’apparaît plus intéressant de faire entendre comment le chapeau de Bergeron est l’envers de celui d’un personnage qui hante ses écrits, Maurice Duplessis, tel qu’il fut mis en scène par Denys Arcand.

À la fin du sixième des sept épisodes de sa série Duplessis, diffusée à la télévision de Radio-Canada en 1978, Arcand place Duplessis (Jean Lapointe) en compagnie d’un jeune Daniel Johnson (père) (Raymond Cloutier), dans la chambre du premier ministre au château Frontenac, en 1958. Il est d’abord question de la grève du textile à Louiseville, de ce secteur entier comme d’une « industrie de pauvres » et de la nécessité de rapidement « crever l’abcès ». Cette discussion est mentionnée par Bergeron dans son livre sur Arcand, avant qu’il qualifie Séraphin Poudrier et Duplessis de « deux pères imparfaits et souvent détestables de la “Grande Noirceur” [qui] ont été les indispensables repoussoirs de la nouvelle mythologie lyrique qui se mettait en place avec la Révolution tranquille » (Boréal, 2012, pp. 38-39). Suit une discussion sur l’exercice silencieux du pouvoir et sur la politique comme ce qui précède et entoure l’usage des revolvers. Enfin, parlant du besoin d’illusion comme aspect de « la nature humaine », le Duplessis d’Arcand raconte (je transcris à partir de YouTube) :

Mes premiers discours, je portais un vieux chapeau, tout défait. Pour avoir l’air un peu habitant… Qu’est-ce que tu veux, le monde n’avait pas une cenne! Fait que le temps qu’ils regardaient mon chapeau, ils ne voyaient pas mon bel habit en woolen anglais. Je me déguisais comme j’ai déguisé mes discours. Quand tu commences comme ça, bien, tu ne peux plus être arrêté. Puis quand ton monde écoute la Bolduc puis la famille Soucy, bien, tu ne leur mentionne pas Beethoven trop souvent! Pour mes tableaux, il ne faut pas que j’en parle trop, trop, ça me nuirait. Le monde est habitué, ils ont vécu avec des calendriers du Cap-de-la-Madeleine. Quand je parle de tableaux, je pense à Renoir. Auguste Renoir… Quand je vois un Renoir, moi, les larmes me viennent aux yeux.

Bergeron ne commente pas directement cet épisode du chapeau, mais il parle d’un « cynisme machiavélien du pauvre » à l’œuvre dans Duplessis en citant la conversation qui précède sur la grève de Louiseville. Dans Voir le monde avec un chapeau, il revient à quelques reprises sur Arcand, au sujet de son roman Euchariste Moisan qui adapte le Trente arpents de Ringuet (3 février), de son article sur « l’héritage de la pauvreté » paru dans L’inconvénient en réponse à VLB qui l’aurait qualifié d’« artiste déliquescent » (21 mai) et pour raconter leur rencontre à l’occasion de la rédaction de Un cynique chez les lyriques, dans lequel Arcand a écrit des commentaires en note (1er juillet). Là encore, il n’est pas directement question du chapeau de Duplessis.

L’usage politique déclaré du couvre-cheuf mis en scène par Arcand soulève toutefois la question de la politique qui serait liée à la mise en scène du chapeau de Bergeron. Quel rôle joue cet éloge de l’élégance, de la littérature, de l’État régalien, de la différence sexuelle et de la référence française dans le paysage politique contemporain au Québec? Si Bergeron affirme ne pas être un idéologue, s’il se revendique d’un certain patriotisme aristocratique plus proche de l’esthétisme que du travail de terrain, il raconte tout de même conseiller son grand ami M*** quant à ses prises de position et ses déclarations (24 août). Quelle puissance de recodage ou de métamorphose du passé s’est accumulée dans la tête de celui qui porte ledit chapeau pour qu’il se souvienne de Pintendre comme de Conifères-les-Bains – tant qu’il n’y retourne pas en personne, car alors, il est uniquement frappé par la singulière largeur des rues de banlieue (29 octobre)? Je sens que je devrai aller faire un tour dans mon Saint-Jean-Chrysostome natal pour le savoir.

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Un ami de la maison

Par Julien Vallières, Montréal, le 19 août 2016

1209_5_doss2_mecc81diathecc80que2Au téléphone il me dit de passer toujours, mais qu’il doutait que je lui apporte quelque chose que le collectionneur, depuis cinquante ans, n’ait acquis. Il nous accueillit, Audrey et moi, un sourire sur ses lèvres fines où pointait l’ironie. Pas méchante, l’ironie. Je lui avais promis deux ou trois cents recueils de poésie, dont la moitié, je me disais, il pouvait n’avoir jamais vue. Lui qui croyait avoir tout vu, qui en possédait, facile, dix milles. Gaëtan nous demanda de déposer les boîtes par terre, dans l’entrée, et nous fit asseoir dans un petit fauteuil qu’on trouvait là. Depuis, l’aménagement des lieux a changé deux ou trois fois, le fauteuil n’y est plus. Il y avait trois boîtes, qu’il parcourut sans attendre. Je savais, lui ne pouvait pas savoir que mes livres provenaient de la bibliothèque d’un bibliophile au moins aussi fou que lui. Des mois auparavant j’avais acheté la majeure partie de la bibliothèque de Roland Houde, ancien professeur de philosophie, bibliomane déclaré. Quatorze mille livres environ. Le logement prenait des airs d’entrepôt. Tony s’en inquiétait : le plancher ne risquait-il pas de céder? Je devais élaguer, et vite. Houde aimait les curiosités, livres édités en région, à compte d’auteur. Des titres qui n’ont jamais franchi les ponts, encore moins orné les rayons des librairies du territoire de l’Île de Montréal. Sauf peut-être au Colisée. Gaëtan n’en revenait pas : près de la moitié lui était parfaitement inconnus. D’où est-ce que je venais? Il nous fit visiter, nous raconta, comme lui seul sait raconter, sa collection. Dorénavant, j’étais un ami de la maison. Je pouvais y retourner quand bon me semble. J’y revins, peu souvent. Une autre fois, un autre don de livres. Un soir de mascarade avec Laurie. Puis, par le biais de la Société des amis de Jacques Ferron, commençant deux automnes passés, j’y mis les pieds plus régulièrement.

Déjà que la culture, celle relevant du domaine muséal en particulier, les archives, ça ne rapporte pas gros. Les musées les plus gras crient famine. De son côté, Gaëtan n’a pas l’âme d’un administrateur; ses projets n’ont pas l’heur de répondre aux exigences des subventionnaires. Tant bien que mal il surnage, tantôt, payant de sa poche, tantôt aidé par un groupe de bénévoles qui donne certains jours dans le militantisme. Le musée a ses anarchistes en résidence. L’existence de la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie fut toujours précaire; aujourd’hui, c’est pis que cela : elle est menacée de fermeture. Je ne sais pas bien ce que nous pouvons faire pour l’éviter. Depuis ce matin, on nous dit que quelques personnes ont écrit à la commission scolaire, aux ministères concernés, aux élus. Il y a ça. Souhaitons que de telles démarches quelque chose advienne.

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« L’auteur le plus pieux qu’on puisse trouver en ville »

Critique de La Bonne nouvelle de Claude Gauvreau (sur lui le salut et la paix). Cinq petits traités d’herménautique, de Yohann Rose, defigauvreau.wordpress.com, 2015.

Par Simon Labrecque

Pendant que nous nous abreuvons de l’image d’un Claude Gauvreau donnant son suicide en spectacle aux passants de la rue Saint-Denis, la réalité serait moins romantique : le bonhomme habitait un appartement minuscule et faisait des haltères sur un toit goudronné en plein mois de juillet. C’est certain qu’une insolation suivie d’une perte d’équilibre, c’est moins poétique que le saut de l’ange.

Maxime Catellier, « Louis Geoffroy, à tombeau ouvert », Le Devoir, 30 avril 2016.

[A]u Québec nous sommes très particuliers à ce sujet. Claude Gauvreau, avant de se suicider dans sa chambre pleine de marde de la rue St-Denis, mangeait des saucisses à hot-dogs depuis 6 mois, qu’aujourd’hui il serve à enrichir la place des Arts, c’est un compte à régler. L’entreprise Jean-Pierre Ronfard est la plus sale et la plus douteuse qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps.

Denis Vanier, postface aux Poèmes de Gilles Groulx, 1973.

Gauvreau livreComment rencontre-t-on Claude Gauvreau? Où et quand approche-t-on « Gauvreau » (tout court mais entre guillemets), le poète-auteur dramatique, scribe de l’exploréen, chantre-théoricien de l’Automatisme, et toute la mythologie qui l’entoure (paraphrasant Artaud sur Van Gogh : Gauvreau, suicidé de la société), par devant comme par derrière, depuis sa mort par défenestration réputée volontaire, sa chute d’un faîte rue Saint-Denis à Montréal, le 7 juillet 1971? Il y a les conseils de lecture – ceux de Chloé Sainte-Marie, par exemple, qui énonçait tout récemment que « toute la liberté du monde se trouve dans les poèmes de Claude Gauvreau ». Il y a aussi les films de Jean-Claude Labrecque à l’ONF : La nuit de la poésie 27 mars 1970, tout d’abord, événement organisé pour les caméras, puis Claude Gauvreau – poète, réalisé en 1974, où on entend Gauvreau dire, peu avant sa mort, que Gérald Godin n’est pas un dégonflé et que son contrat de publication avec Parti pris sera honoré en temps et lieu. Le centre de gravité, le cœur pesant de cette sombre galaxie gauvrienne ou gauvréenne est toutefois et sans aucun doute ce lourd monolithe rouge des Œuvres créatrices complètes, publié par les éditions Parti pris en mars 1977 au risque de leur propre survie financière, alors qu’une faction du « parti-prisme » se rapprochait du pouvoir avec l’élection du Parti québécois. Ce livre serait le véritable « Gibraltar des lettres québécoises », selon la belle expression de Godin récemment reprise par Yohann Rose.

Je ne sais plus si j’ai rencontré « Gauvreau » à l’école secondaire – dans un cours de français ou d’art dramatique, ou peut-être un cours d’arts plastiques sur le Refus global –, ou bien au cégep, dans un cours de littérature ou au détour des coulisses du théâtre étudiant. J’ai cependant un souvenir clair de Guillaume Cyr nous offrant une mémorable mise en bouche de l’ode au clitoris d’Yvirnig ouvrant Les oranges sont vertes, avenue Myrand, lors d’une soirée festive dans un demi sous-sol. Je me souviens d’avoir alors lié de manière définitive, pour moi, Cyr qui empoigne le volumineux bouquin rouge à la force de Mycroft Mixeudeim dans La charge de l’orignal épormyable. Je sais par ailleurs que j’ai traîné Beauté baroque pendant plusieurs semaines un an plus tard, à l’université, risquant même un « objet dramatique » de mon cru resté confidentiel : Borduas assassiné, avec Glaüde Cauvreau et Maston Giron dans une guerre civile artistique provoquant des suicides animaliers et des unes comme « Avec un ciel si bas qu’un canard s’est pendu » et « Les hérissons courent à leur perte en se frappant le nez contre le mur ». La copie du « roman moniste » écrit à la mémoire de Muriel Guilbault était cependant la réédition de 1992 publié par l’Hexagone : le roman seul, à part. Je ne sais plus quand je me suis procuré mon exemplaire du « Gauvreau », somme unique et pesante des Œuvres créatrices complètes, sans commentaire ni note, éternellement brute. Quoi qu’il en soit, la brique habite ma bibliothèque et je tourne parfois autour, curieux, sans toutefois jamais y plonger vraiment, c’est-à-dire sans autre but que la plongée bouleversante, métanoïaque. Choisir de ne pas trop se laisser happer… Je ne dirai pas que j’ai lu Gauvreau, ou « Gauvreau », ou le « Gauvreau » (seul mot sur la brique rouge), même si j’ai parcouru plusieurs pages. Je ne le dirai surtout pas depuis que j’ai rencontré les écrits de Rose, qui insiste pour dire qu’on ne lit jamais Gauvreau : on peut seulement l’interpréter.

Outre la poésie réunie sous le titre Le Smog de Smaragdine, deux écrits de Yohann Rose se retrouvent sur le site internet. D’une part, on y trouve un long texte intitulé La Bonne nouvelle de Claude Gauvreau (sur lui le salut et la paix). Cinq petits traités d’herménautique, publié le 23 février 2015. D’autre part, on y retrouve un court texte intitulé Le Défi « Gauvreau ». Le procès éditorial ou la naissance d’un peuple sous la pierre tombale des Occ : un mémoire pour l’oubli en forme d’écran paranoïaque : un silence-manifeste. Précis de dépense improductive, tome I, publié sur internet le 17 février 2015. Ce dernier titre est proprement formidable, une immense promesse de pensée faite au lectorat curieux!

Une recherche sommaire permet d’établir que ce dernier texte est la brève présentation du mémoire de maîtrise de Rose, complété à l’Université de Montréal, publié à compte d’auteur et déposé aux Archives et à la Bibliothèque nationales en 2007. Avec La Bonne nouvelle, Rose revient donc à Gauvreau après quasiment une décennie. Il y revient, ou lui revient, s’il l’a jamais quitté, car la densité et l’aisance du texte suggèrent plutôt que la fréquentation assidue de l’œuvre – des Œuvres créatrices complètes, les Occ dans leur ensemble, mais surtout des vingt-six « objets dramatiques » qui les ouvrent, Les entrailles (1944-1946) – n’a jamais cessé. Après avoir traversé La Bonne nouvelle, en tous les cas, on désire ardemment qu’une maison d’édition contemporaine trouve l’audace, le courage et l’intelligence de publier Le Défi « Gauvreau », aujourd’hui introuvable. On souhaite également que Rose écrive le deuxième tome de son Précis de dépense improductive.

Gauvreau page liminaireQu’en est-il de cette « Bonne nouvelle » de « Gauvreau »? On peut s’en faire une idée rapide par les titres des « cinq petits traités » qui suivent la préface où Rose explicite les transformations qu’a nourri en lui sa pratique interprétative. Ces titres sont autant de qualificatifs à déplier : 1/Universel ou Uni-vers-celle…, 2/Matriciel, 3/Prophétique, 4/Capital et 5/Étranger. Ces titres ne sont évidemment que des signes à approcher, à ruminer comme dirait Nietzsche. L’interprétation de Rose est effectivement patiente, minutieuse, détaillée, traversée de fulgurances, d’intensifications, de lignes de fuite ou d’ouvertures qui en font une contribution majeure aux « études gauvréennes », devenues quelque peu répétitives depuis l’interprétation iconoclaste et déterminante de Jacques Marchand dans Claude Gauvreau, poète et mythocrate, publié deux ans après les Occ et la naissance de Rose lui-même (qui, en retournant au « Gauvreau », retourne donc à l’origine, à sa propre naissance et à la possibilité que naisse aussi un peuple entier)[1].

Le véritable art d’interpréter que l’œuvre occidienne requiert ou autorise, selon Rose, est « une approche nautique de l’herméneutique : une herménautique ». Il faut s’y plonger pour renaître. Après avoir cité un énoncé remarquable de Peter Sloterdijk dans Colère et temps, selon qui « [ê]tre souverain, c’est choisir par quoi l’on se laisse submerger », Rose écrit en effet :

Quiconque plonge en cette œuvre [de Gauvreau] n’y découvrira que ce que ces [sic] sens sont en mesure d’embrasser. Chacun, au final, s’y révèle à soi-même et c’est ici, je crois, le sens qu’il faille attribuer aux « valeurs prophétiques » qui « trouvent leur accomplissement » dans et par l’effort d’interprétation surrationnelle de ces herménautes. Néologisme qui cherche ici à désigner ces herméneutes submergés qui luttent avec la nature du texte, avec la pensée de l’auteur qui déferle en eux tel un redoutable déluge, une effrayante nautomachie de l’esprit. Une traversée des eaux matricielles qui mène inéluctablement vers l’assomption de mon identité profonde, auriculaire, vers la découverte de nouvelles terres qui sont retour à l’origine, orient de l’être.

Cette évocation de l’orient n’est pas isolée dans La Bonne nouvelle. Il s’agit plutôt du motif qui traverse le texte, qui en constitue la trame principale, voire le (ou la) geste mémorable. Par exemple, l’interprétation de Rose est explicitement midrashique, selon une catégorie du judaïsme qu’il mobilise en conjonction avec des catégories et notions musulmanes et chrétiennes qui rappellent la metanoia des philosophes Grecs, cette transformation de soi suite à ou par l’expérience ouvrante d’un rapport au Dehors, parfois dénommé Dieu. C’est l’une des contributions principales de Rose que de traverser, par et avec « Gauvreau », d’inattendues sources religieuses, surtout gnostiques (et surtout la gnose islamique, dont Rûmî, poète persan mystique proche du soufisme), ainsi qu’un corpus extrait de la sociologie et de la philosophie comparatistes des religions ou des piétés (dont Henry Corbin, traducteur, commentateur et passeur de l’islam iranien et des sources zoroastriennes des principaux monothéismes). Dans le contexte politique actuel, au Québec, cette fréquentation décomplexée et curieuse des traditions « gnostiques » liées au judaïsme, au christianisme et à l’islam est inspirante, rafraichissante, et paraît même nécessaire. Surtout, elle entre harmonieusement en résonance avec les textes de « Gauvreau » d’une manière qui semble naturelle, immanente. Le rapprochement herménautique n’est pas forcé, il coule de source, c’est-à-dire de l’œuvre elle-même, des Occ qui cherchent à recommencer ou refonder l’Occident.

Ce portrait de Gauvreau en guide gnostique mérite lui-même d’être interprété, travaillé. Pour ma part, à la lumière de quelques recherches récentes, je tenterais d’abord de penser les rapports entre la gnose ou le gnosticisme et ce que l’on nomme la modernité politique, réputée séculière, sinon laïque. Je le ferais à partir du rapprochement, voire de l’identification tentée par Eric Voegelin entre ces termes, depuis ses conférences de 1952 publiées sous le titre The New Science of Politics, récemment traduites en français, jusqu’à son travail inachevé sur le cinquième volume de Order and History, en passant par la conférence allemande Science, politique et gnose. La gnose, pour Voegelin, est fermeture plutôt qu’ouverture : elle est le nom d’une prétention à détenir ou à posséder le savoir (gnosis) du divin ou de ce qui transcende (alors que l’agnostique, c’est bien connu, ne sait pas). Elle se distingue ainsi principalement de la pratique de la philosophie comme désir aimant (philia) d’approcher la sagesse (sophia) infiniment, sans espoir de capture. Pour Voegelin, la modernité politique est fondamentalement gnostique dans sa prétention au savoir objectif de l’ordre de l’histoire elle-même. Depuis Joachim de Flore, « l’immanentisation de l’eschaton », le passage de la fin de l’Histoire dans l’histoire humaine serait le lot de l’Occident et la source de ses principaux maux, justifiant tout au nom du Dernier Jour approchant, mais sans cesse reporté – toujours, il faut « encore un dernier effort ».

Voegelin n’est pas le seul à avoir travaillé la gnose. En amont, il hérite de plusieurs études comparatistes, dont celles de Hans Jonas. En aval, le concept se dissémine dans plusieurs réseaux, dont celui des études littéraires québécoises. Ainsi, en février 2012, le chercheur en littérature Filippo Palumbo a publié dans Trahir une cartographie conceptuelle des études sur la gnose, « Le problème du gnosticisme », où il propose une généalogie des différentes manières de poser et d’étudier ce rapport singulier à l’expérience du divin (dont une méthode structuraliste, par repérage d’« invariants », et une méthode « génétique », par identification du mode de production du gnosticisme, toutes deux critiquées parce qu’elles « détruisent » leur objet). Palumbo a d’ailleurs complété une thèse de doctorat au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal en 2010, sous la direction du professeur Gilles Dupuis, intitulée Hubert Aquin et la gnose. Il a ensuite publié un livre chez VLB éditeur en 2012 sous le titre Saga Gnostica. Hubert Aquin et le patriote errant. Remarquons au passage que le mémoire de Rose, Le Défi « Gauvreau », dirigé par le professeur Terry Cochran, a été complété dans le même département mais qu’il n’est pas cité dans la thèse de Palumbo.

Dans La Bonne nouvelle, en tous les cas, Rose écrit que Gauvreau est « l’auteur le plus pieux (Hassid) qu’on puisse trouver en ville. L’étude de son œuvre correspond à une immersion psychique dans le bain rituel d’une recherche qui s’apparente à cette approche virevoltante du texte sacré des anciens Hébreux. » C’est précisément parce qu’il est anticlérical, qu’il s’érige contre la religion instituée, que Gauvreau est « spirituel » ou mystique, voire « antique » ou classique. Il est une force de désordre, un mouvement vers la vérité. Les Occ appellent ainsi une rumination infinie, une ascèse – il faut s’y mettre, mais on en ressortira changé, individuellement. Ce que Rose appelle « la naissance d’un peuple sous la pierre tombale des Occ », cependant, n’est-ce pas le désir absolument moderne de Gauvreau de voir se réaliser dans ce monde, dans cette province ou ce pays incertain, une révolution collective de la sensibilité à partir de ses propres approches du Dehors dont la brique rouge préserverait les traces pour nous et pour toujours? Et si, comme le laisse entendre le titre du mémoire de Rose, ce peuple n’était pas manquant – comme on le raconte souvent et peut-être trop rapidement, ici et ailleurs pour pratiquement tous les peuples –, mais était effectivement en 1977, sous le cénotaphe des Occ, faisant (incidemment ou essentiellement) couler du même coup les éditions Parti pris (placenta collectif), le « parti-prisme », sinon le Parti québécois dès son accession au pouvoir? Ce livre rouge pèse assurément de sa présence incystante dans plusieurs bibliothèques du pays depuis sa sortie, tel un appel inouï au revirement, à l’ouverture radicale, une menace perpétuelle d’être-ouvert-par plutôt qu’une invitation polie et joviale à s’ouvrir-à. Doit-on pieusement regretter que la réimpression des Occ par l’Hexagone montre en couverture le visage de Gauvreau, plutôt que son nom, la lettre? Pour suivre ces pistes noueuses, il nous faut rapidement une édition du Défi « Gauvreau » sous forme de livre – nécessité qui n’est pas personnelle, bien entendu, mais collective.


Note

[1] Voir la recension conjointe de Claude Gauvreau, poète et mythocrate (VLB éditeur, 1979) de Jacques Marchand et de Claude Gauvreau Le Cygne (PUQ/Noroît, 1978) de Janou Saint-Denis, publiée par Paul Lefebvre dans Jeu : revue de théâtre, no 13, automne 1979, pp. 151-153 (PDF).

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Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée

Critique de l’ouvrage Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec de Frédéric Parent, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, 281 p., et du roman Tas-d’roches de Gabriel Marcoux-Chabot, Montréal, Éditions Druide, 2015, 502 p.

Par Simon Labrecque

C’est à Saint-Aimé et Saint-Jean Chrysostome qu’il opérait, depuis plusieurs années sans doute, dans ces villages pauvres de la Beauce, ouverts par erreur à la colonisation. On avait rasé des forêts dures d’épinettes pour découvrir une terre ingrate et rocheuse qui n’arrivait pas à nourrir son maître.

Madeleine Ferron[1]

 

En arpentant les routes dites régionales ou secondaires situées sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, chemins sinueux numérotés dans les 200, on prendrait vingt heures (sans neige ni froid) pour marcher la centaine de kilomètres qui, à la fois, lie et sépare les villages de Lancaster, dans l’Érable, et de Saint-Nérée, dans Bellechasse, face à Québec.

Lancaster - Saint-Nérée modAujourd’hui, GoogleMapsTM et d’autres outils similaires permettent d’envisager rapidement quelques trajectoires distinctes pour cette traversée quasi complète de Chaudière-Appalaches d’ouest en est, le long des champs et des forêts, sans mettre le pied sur l’autoroute (auto-rut) 20 – traversée quasi complète car la région s’étend à l’est de Saint-Nérée et que Lancaster se situe à l’ouest de Lotbinière, donc dans la région Centre-du-Québec. Le trajet direct le plus méridional donné à voir par le Cartographe californien part du bureau de poste de Lancaster, traverse les villages de Sainte-Agathe, Saint-Patrice-de-Beaurivage, Scott, porte de la Beauce sur la rivière Chaudière, puis Sainte-Claire, sur l’Etchemin, et Saint-Lazarre-de-Bellechasse, pour arriver à Saint-Nérée par le 5e rang ouest. Au terme de ce voyage l’ayant mené d’un lieu isomorphe au hameau dénommé « Lancaster » par le sociologue Frédéric Parent dans Un Québec invisible, la pèlerine ou le pèlerin pourra rejoindre le 5e rang est pour y rendre ses hommages aux terres néréennes de Tas-d’roches, de l’écrivain, éditeur et chercheur Gabriel Marcoux-Chabot.

L’objet idoine de cette randonnée pensante pourrait être le faisceau des modes d’écriture permettant de rendre compte de manière non triviale de l’habitation des lieux. C’est du moins l’idée qui a émergé et insisté chez moi au fil de ma lecture syncopée des deux livres depuis l’automne[2]. S’ils relèvent en principe des champs distincts de la sociologie et de la littérature, un certain territoire et un souci du vivre- lient en effet ces deux ouvrages. S’y agitent des histoires de rangs, de villages et de ruralité qui demeurent irréductibles au graphe de type autoroutes-banlieues qui pèse lourd dans la trame du pays en périphérie des « centres urbains »[3].

La lecture conjointe d’Un Québec invisible (ci-dessous, U) et de Tas-d’roches (T) me pousse à formuler cette proposition sur la différence entre littérature et sociologie comme pratiques d’écriture : la littérature préserve les noms pour mieux imaginer des relations significatives, alors que la sociologie conserve les relations qu’elle formule au prix des noms. Ici, Marcoux Chabot situe très précisément les aventures de son personnage entre Saint-Nérée et la ville de Québec, alors que Parent forge le nom fictif de Lancaster pour analyser les rapports sociaux qui façonnent la vie quotidienne d’un village exemplaire.

 

Relations > Noms : le pari sociographique

details_L97827637250861Professeur de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, Frédéric Parent écrit dans une note de la section méthodologique de sa monographie : « Nous avons changé le nom réel de la plupart des lieux géographiques, ainsi que celui des habitantes et habitants du village pour des raisons juridiques. » (U, p. 21, note 40) Ces raisons ne sont toutefois pas explicitées et leur caractère « juridique » demeure énigmatique. Dans sa thèse de doctorat à l’origine du livre, Parent écrivait déjà que « [t]ous les noms pouvant faciliter l’identification du village étudié ont été changé »[4], sans discuter des détails de cette transformation. Dans un entretien à la radio de Radio-Canada le dimanche 7 juin 2015, l’animateur Michel Désautels a toutefois mentionné deux raisons plausibles pour l’anonymisation sociologique : le « souci de la confidentialité » et le désir de faire réfléchir à l’« exemplarité » des observations présentées.

Parent, spécialiste de la tradition monographique en sol québécois, a exprimé son accord et ajouté qu’il n’avait « pas le choix », lui, de respecter la confidentialité. Les chercheurs n’ont en effet pas le « privilège journalistique » de pouvoir choisir d’exposer ou de protéger leurs sources. Ils sont tenus de promettre et de produire un anonymat sécurisant, sanctionné par un « accord » signé avec les participantes et participants aux entretiens et à la collecte des données. On suppose que les comités d’éthique de la recherche universitaires sont les institutions qui imposent cette norme afin de protéger les sujets/objets d’étude. Dans un cas comme celui-ci, l’anonymat individuel ne suffisait pas pour objectiver et exemplariser « Lancaster ». Il fallait garder secret le lieu même, vu sa petite taille. En pratique, cette norme sociologique sert également à favoriser la continuité de l’approche mono- ou ethnographique elle-même, qui requiert d’établir des relations de confiance à répétition. Cette approche et la recherche dans son ensemble bénéficient de la promesse et de la production d’anonymat.

Un tel secret peut cependant avoir un effet pervers sur l’attention du lectorat (à moins que l’attention lectrice soit elle-même déjà pervertie?), si elle affectionne les jeux de pistes, la traque aux signes ou la chasse aux indices. Le camouflage ou le codage annoncé comme tel peut en effet être reçu comme une invitation à tenter de percer le mystère – et le verbe « percer » laisse entendre qu’une violence certaine peut être à l’œuvre dans la foulée de l’impression prenante d’être invité à essayer de démonter un dispositif de protection (le désir du hacker est de cet ordre). La note agit alors comme un défi, un appel à soumettre l’art d’écrire sociologique à l’art de lire critique. Et c’est ainsi que j’en suis venu à développer la fierté quelque peu adolescente d’avoir (selon moi) réussi à décrypter le vrai nom de Lancaster[5]… Lister les avantages et les inconvénients de l’exposition du résultat me fait toutefois croire qu’il vaut mieux ne pas insister, car un nom mènerait à d’autres, voire à tous. Plutôt rejouer La lettre volée.

Qu’en est-il du rôle de l’anonymisation pour favoriser la réflexion sur l’exemplarité des observations sociologiques? Le village analysé en profondeur, monographié par Parent, exposé comme la somme des relations sociales qui s’y jouent, pourrait-il être n’importe où? Tout sujet est-il réductible à l’ensemble des liens qui le traversent – tout point est-il strictement défini par son voisinage? En pratique, devrait-on alors simplement passer sous silence le fait que, à la fin de sa préface, le sociologue Marcel Fournier rebaptise l’auteur du livre qu’il présente depuis plusieurs pages « Frédéric Dion » (U, p. xii), plutôt que Frédéric Parent, sachant que l’erreur est humaine et qu’il est ici question de la fonction ou de la relation « auteur », qu’importe le nom réel de l’individu louangé?

Une réponse strictement positive à ces questions serait en accord avec plusieurs courants « relationnels » ou « relationnistes » de la pensée contemporaine, mais, pour sa part, Parent semble inviter à répondre par la négative. En effet, la région spécifique où se situe le village étudié est inscrite dans le sous-titre du livre : « enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec ». Les noms comptent malgré tout et les conclusions promises sont à saveur locale. La généralisation la plus pertinente serait à l’échelle de cette « grande région », sinon de la province (mais alors, sans compter les « régions éloignées », « ressources », etc.).

Dans la promotion et la réception médiatiques de l’ouvrage de Parent, la mention de la ville de Québec comme « centre » aura permis de lier la publication à ce qui circule depuis plusieurs années déjà, voire depuis Arthur Buies, sous le nom de « mystère de Québec ». Dans l’entretien radio de juin 2015, Parent a affirmé que cet angle était surtout celui de son éditeur, même s’il en traite dans son introduction et sa postface. Le « mystère Québec », ce serait donc surtout du marketing…

Ce n’est cependant pas que du marketing, puisque les faisceaux de relations singulières qui composent un village comme « Lancaster » sont liés à son histoire nécessairement unique, qui est enchevêtrée dans d’autres histoires uniques. Ici, il s’agit d’un village « ouvert » au milieu du XIXe siècle, à l’époque de la construction des chemins de fer du Grand Tronc et du National Transcontinental Railway. Il existe une série de villages semblables qui furent aussi des « stations » (Laurier-Station en préserve clairement le souvenir nominal), souvent adjointes de bureaux de poste, au sud du Saint-Laurent et des terres qui bordent immédiatement le fleuve, colonisées dans un premier temps.

Ces terres-ci ont surtout été colonisées à partir des terres longeant la Chaudière. Il y va donc d’une colonisation de deuxième ou de troisième vague, centrée sur le méridien liant « l’Europe de l’Amérique » aux États-Unis par l’ancien comté de Dorchester et se déportant progressivement vers l’ouest par le défunt tronçon Charny-Sherbrooke. Les « familles souches » identifiées par Parent comme des forces déterminantes dans la vie religieuse, économique et politique de « Lancaster » proviennent donc surtout de la Beauce, « ouverte » quelques décennies plus tôt, au milieu du XIXe siècle. Pour le sociologue, ces « familles souches » gardent encore aujourd’hui un pouvoir important, bien qu’elles doivent composer avec de nombreuses familles « anciennes », établies après elles (à l’époque où « le village » et « la station », entités distinctes, s’engagèrent dans des rivalités promises à l’incystance des « guerres de clochers »), ainsi qu’avec des familles « nouvelles », surtout liées au « développement local » et à d’autres initiatives technocratiques de l’administration provinciale ou régionale.

Pour Parent, la famille demeure en vérité le groupement ou le réseau le plus significatif en ces contrées. Ceux et celles qui vivent à « Lancaster » ou autour n’auront donc pas besoin qu’on leur donne « les vrais noms » pour reconnaître les réseaux qui dominent, que ce soit dans la sphère religieuse, l’économie régionale ou la politique municipale. Le lectorat pourra placer ses propres noms dans les structures et les dynamiques sociographiées et pourra traduire les variations de son histoire locale, selon les familles « souches », « anciennes » et « nouvelles » de son coin de pays. Comme en témoignent depuis longtemps la littérature et la télévision québécoises – disons, le Bouscotte de VLB –, ces configurations familiales en sol rural trament le pays incertain de ses coins les plus solides et francs à ses recoins les plus tristes et sombres, « la ville » pouvant dès lors y être perçue comme l’émettrice rayonnante d’un anonymat ou d’une déliaison salutaire – ou comme le terreau des miasmes du dérangement perpétuel et de la solitude massifiée, selon sa position dans l’antagonisme ville-campagne.

 

Noms > Relations : l’inscription romanesque

1C-tas-drochesLe village de Saint-Nérée fut fondé au milieu des années 1880, à la fin de la vague de colonisation durant laquelle Lancaster émergea. Le personnage central et éponyme du roman Tas-d’roches se prénomme en vérité Josélito. Né au Chili, sa vie en « bellechassoise contrée » est due à son adoption par un couple issu de ces familles que Parent qualifie de « souches », les Chabot et les Goulet. Après un prologue recommandant entre autres au lecteur de profiter de la longueur des chapitres pour les lire sur la toilette, le livre choral s’ouvre par une présentation des lieux et des généalogies marquées par un rapport hyperbolique à la quantité de roches du sol néréen.

Par les trois voix narratives qui s’enchevêtrent progressivement selon un marquage typographique original, l’auteur brode donc des relations et des péripéties fictives sur des noms réels qui ancrent l’acte de conter et enracinent l’objet-livre dans le territoire vécu. Il s’agit d’un processus littéraire classique. Le fait que Tasderoches (surnom à l’orthographe variable) se mette lentement à distinguer ces voix en lui, à les entendre et s’y adresser (frôlant la folie), complique le dispositif d’un tour (post)moderniste. Les trois voix, en effet, ne se soucient pas des mêmes noms.

Dans sa critique publiée dans Le Devoir en octobre dernier, Christian Desmeules a parlé de Tas-d’roches comme d’un « derby littéraire » et une « expérience de métissage extrême ». Il résume et commente ainsi l’enchevêtrement des trois voix narratives :

Au premier plan, un narrateur qui entend rapporter les faits au mieux de ses capacités, auquel s’ajoute une fable médiévale « donjon-et-dragonnesque » et, dans les marges, une série d’incantations en innu exaltant le territoire.

Des passages en innu? Écrire dans une langue qu’on ne parle pas soi-même? Bravo, oui. Mais dans le cadre d’un roman qui a pour épicentre le Cinquième Rang Est à Saint-Nérée, on peine à comprendre quelle est la fonction de cette acrobatie linguistique dans le cadre du récit, sinon celle de jeter un peu de poudre aux yeux du lecteur – qui était déjà en train de se les frotter.

Il aurait pourtant suffi de donner au protagoniste des parents biologiques montagnais pour que l’artifice poétique devienne tout à coup légitime dans le cadre du roman.

L’usage de la langue innue ruinerait donc le réalisme littéraire? Sans présumer des compétences linguistiques du critique, me fiant uniquement à ma propre incompétence en la matière (que je crois cependant représentative), il me semble plus juste de dire que c’est le nom « innu » qui dérange Desmeules, puisqu’il semble soucieux de faire remarquer à l’écrivain que Bellechasse n’est pas, selon ce qu’on peut en savoir, un territoire innu. Desmeules fait comme si Marcoux Chabot, néréen de naissance, s’était fourvoyé, ou comme s’il cherchait à leurrer son lecteur qui risque fort de mal connaître la répartition des nations premières dans la province – mais qui risque toutefois de se demander si les Innus ne sont pas plutôt sur la rive nord du fleuve…? Pour ma part, si je crois savoir que la troisième voix narrative est en « innu » (elle qui inclut souvent du français), c’est uniquement parce que l’auteur l’a écrit ainsi dans ses remerciements et que l’éditeur le mentionne en quatrième de couverture – parce qu’il est fait usage du nom « innu » (mais pas innu-aimun). En vérité, je ne saurais dire si la langue utilisée est celle des Abénakis, des Malécites ou des Hurons-Wendats, voire si c’est une langue autochtone ou une langue inventée. Je ne sais pas ça.

À mon sens, le fait le plus intéressant lié à cet usage d’une langue dont la présence même laisse songeur me semble précisément son caractère dépaysant, étrangeant ou forainisant. On y perçoit une altérité qui ne se réduit que partiellement par la traduction, car on ne saurait dire, lorsque des mots français sont inclus, s’il s’agit bien de traductions ou si la troisième voix est bilingue et dit des choses différentes dans chaque langue. L’effet réel de la présence de cette altérité pressentie comme originelle, comme étrangeté initiale du territoire autochtone à une langue venue d’Europe, est de donner à voir au lectorat sa propre pratique de l’ignorance et de l’évitement. Dans mon cas, du moins, j’ai souvent passé très rapidement sur ces passages, ne sachant les lire avec aisance et cherchant des repères familiers aux alentours, m’accrochant au mieux à la présomption d’une traduction qui n’est peut-être qu’illusoire. Ce regard évitant, je n’ai pu m’empêcher d’en reconnaître la semblance, le pratiquant presque chaque jour sans y songer en marge des transports collectifs : il est très proche du regard fuyant du passant dans la rue qui ignore intentionnellement, avec maints efforts, ceux et celles qui y vivent.

Marcoux-Chabot a donc le mérite de nommer, parfois à mi-mot, certains aspects négligés de la vie en ces latitudes. Outre la question des langues autochtones, il nomme parmi la culture quotidienne des jeux et des divertissements dont la présence manque, selon moi, à la monographie de Parent – à quoi joue-t-on à « Lancaster »? Songeons ainsi à la passion persistante de certains adolescents buveurs-de-bière pour Donjon & Dragons – c’était avant le speed et les écrans plats –, ou à l’importance des courses de démolition automobile (« la démol », le derby) dans la rivalité entre les villages et dans la structuration du temps libre passé à préparer des carcasses vouées à une rencontre entre-fracassante parfumée à l’essence un doux soir d’été.

En supplémentant son roman d’une bière artisanale produite par la microbrasserie Bellechasse, en documentant avec son frère Moïse ce geste d’une rare matérialité et en organisant un lancement néréen, Marcoux-Chabot affirme en actes son rapport nourrissant et apaisé au terrain mis en mots. Si la comparaison avec Fred Pellerin et Saint-Élie-de-Caxton s’impose d’elle-même (ou plutôt, avec l’aide de l’éditeur en quatrième de couverture), il faudrait aussi comparer ce rapport à celui apparemment plus trouble que Samuel Archibald dit entretenir avec Arvida, par exemple, lui qui se refuse à une littérature qui deviendrait outils du « développement régional », ou encore avec le rapport à la cartographie des expérimentations adolescentes travaillé par Geneviève Pettersen dans La déesse des mouches à feu. Avec son « lyrisme tellurique » (expression d’Archibald désignant une des tendances formant le « néoterroir »[6]), Marcoux Chabot devient sans doute avec ce roman le représentant le plus typique de ce que Benoît Melançon de L’Oreille tendue a surnommé joyeusement « l’école de la tchén’ssâ » en littérature québécoise, expression qui a connu un certain succès : « Cette école est composée de jeunes écrivains contemporains caractérisés par une présence forte de la forêt, la représentation de la masculinité, le refus de l’idéalisation et une langue marquée par l’oralité. » Si la production de colostrum par le héros néréen qui se relève à la toute fin déjouera assurément les prédictions quant à « la représentation de la masculinité » dans Tas-d’roches, peut-être faut-il souligner que la production de « lait paternel » est parfois un symptôme de la cirrhose. La forêt, quant à elle, est belle et bien présente, elle appelle en plusieurs langues et sait se faire entendre à qui de droit.

 

Ni sociologie, ni littérature?

À la fin de son introduction, Parent affirme : « Il semble urgent de constituer un observatoire de la ruralité contemporaine par des études ethnographiques qui dépassent les simples inventaires statistiques, lesquels ne permettent pas de nous faire connaître de façon approfondie le Québec des régions. » (U, p. 8) Des initiatives comme le numéro 295 de la revue montréalaise Liberté, « Les régions à nos portes », signalent que la littérature peut contribuer à une intelligence collective des modes d’habitation d’ici. La fiction se présente parfois comme une forme d’ethnographie et des sociologues savent déjà en reconnaître les mérites. Une forme réactivée d’études culturelles (expression que littéraires et sociologues semblent s’entendre pour détester) pourrait donner lieu et nourrir des liens entre ces multiples initiatives cherchant à produire un savoir du singulier.

Penser le singulier n’est peut-être possible qu’en combinant le savoir des noms et celui des relations, même s’il faut, dans la recherche, privilégier les uns au prix des autres. Dans une perspective conciliante, « libérale » ou « aristotélicienne », ce serait justement par leurs différences de point de vue que les écrits de Parent et de Marcoux-Chabot peuvent ensemble nous aider à penser les conditions et les conséquences de la vie en ces lieux mitoyens que sont les campagnes proches. À ces modes d’écritures, il faudrait sans doute ajouter des tentatives plus radicales, soit par leur intensité plongeant dans l’obscurité locale (un roman d’horreur à écrire sur une cabane abandonnée), soit par leur ampleur s’échappant jusqu’au confins d’un continent (les écrits de Jean Morisset, originaire de Saint-Michel-de-Bellechasse). Il s’agit de rendre compte de plusieurs hameaux liés aux centres urbains par des autoroutes offrant la promesse quotidienne d’une échappée dans la wilderness lointaine, mais qui débouche quotidiennement sur une municipalité domestiquée. Celle-ci n’est ni la ville, ni la banlieue, ni l’éloignement véritable, car contrairement aux régions « ressources », l’Érable, Lotbinière ou Bellechasse semblent immunisées contre la menace de la fermeture littérale, sinon contre la fermeture symbolique dont on les accuse en tant que foyers du Crédit social et d’autres forces « autonomistes ». Pour un bon moment encore, entre Québec et Montréal, ou Québec et ailleurs, il faudra bien pouvoir s’arrêter pour faire le plein d’essence.


 

Notes

[1] « Le Don de Dieu », dans Cœur de sucre. Contes, Montréal, Éditions HMH, coll. « L’Arbre » (vol. 9), 1966, p. 28 – livre achevé d’imprimé il y a cinquante ans, le 25 février 1966.

[2] J’ai acheté Tas-d’roches parce que la publicité mentionnait Bellechasse et une écriture héritant de Rabelais, Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu. J’ai demandé qu’on commande Un Québec invisible pour recension dans Trahir, afin de découvrir le village dont il y était question. Le livre m’a été envoyé gratuitement par l’éditeur mais, suite à un contretemps, j’ai dû le récupérer dans un lointain centre postal du parc industriel de l’arrondissement d’Anjou, à Montréal. Revenant en transport collectif, j’y ai découvert que le nom du village dont il est question est gardé secret. Cette péripétie a d’emblée marqué ma lecture; je ne suis pas certain d’en être revenu.

[3] Un signe distinctif de la banlieue récente par rapport au village plus ancien : le nombre d’églises par rapport au nombre d’habitants (1 pour 18 000 à Saint-Jean-Chrysostome, 1 pour 1600 à Lancaster; le premier « village » s’est assurément transformé en banlieue depuis la Deuxième Guerre mondiale).

[4] Frédéric Parent, Dieu, le capitalisme et le développement local : conflits sociaux et enracinement territorial. Étude monographique d’un village québécois, thèse de doctorat, Université de Montréal, 2009, disponible en ligne, p. 75, note 118.

[5] Quelques recherches électroniques ont suffi, ce qui peut semer le doute quant à la constance du dispositif de protection. Je suis d’abord parti du fait que le village décrit par Parent est situé à proximité de la fictive Rivardville (sic) et que cet endroit, selon les Propos rustiques publiés par l’abbé Camille Roy en 1913 et cités par Parent dans sa thèse (op. cit., p. 77, note 10), était autrefois surnommée « la métropole des Bois-Francs » (référence qui a disparu du livre). Cette dernière expression se retrouve mot pour mot dans un autre livre rendu disponible par GoogleBooksTM. Ensuite, le nom véritable de l’imprimeur de la monographie publiée à « Rivardville » pour le centenaire de la paroisse, inclus dans la thèse mais absent du livre, a permis de confirmer le nom du lieu repéré. Il aura ensuite fallu trouver un village à proximité dont les dates de fondation correspondent à celles de « Lancaster » et qui est également présenté comme ayant été nommé par un important colon capitaliste selon le nom de son village natal en Angleterre (U, p. 33) pour retrouver le nom original. À rebours, j’ai alors pu remarquer que le véritable nom de « Lancaster » apparaît une fois dans une note de la thèse, qui reproduit un extrait d’entretien avec un jeune producteur de gorets. C’est sans doute un oubli. Ce vrai nom n’apparaît pas dans le livre.

[6] Samuel Archibald, « Le néoterroir et moi », Liberté, vol. 53, no 3 (295), 2012, p. 17.

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Classé dans Simon Labrecque

La rue de Bellechasse en Montréal: doublures et replis topographiques

Par Simon Labrecque, Montréal

Il y a à Montréal-Nord une avenue René-Descartes parallèle au boulevard Maurice-Duplessis. Complètement arbitraire, mais néanmoins signifiant, .

Robert Hébert, « Carnet du chercheur »,
Le procès Guibord, ou L’interprétation des restes,
Montréal, Tryptique, 1992, p. 180.

Sur l’île de Montréal, il y a une rue de Bellechasse. L’ayant rencontré au hasard, en flânant, j’ai voulu l’expérimenter à pied et par écrit pour voir et faire voir ce qui peut la lier au comté de Bellechasse, réputé démoniaque ou démonique. Comment penser ensemble deux lieux liés par l’arbitraire d’un nom qui suggère qu’il y a là plus à penser? Cette question requiert d’approcher certaines conditions et certains effets de l’usage du langage. J’emprunterai la voie oblique des littératures grises et d’une lecture de Docteur Ferron, livre terminé par Victor-Lévy Beaulieu il y a exactement vingt-cinq ans, le 5 septembre 1990.

 

Point de vue d’État

La rue de Bellechasse en Montréal s’étend d’ouest en est, parallèle au très long boulevard Rosemont une voie plus bas. En suspendant l’inclination cardinale automatique pratiquée par les insulaires, on dira qu’elle trace en vérité une ligne droite nord-est/sud-ouest, et que le boulevard se situe au sud-est. Dans l’autre sens, elle gît entre le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest, et la rue Châtelain, deux rues passées le boulevard de l’Assomption, à l’est. Administrativement, elle est donc contenue dans un seul arrondissement, Rosemont–La Petite-Patrie. Culturellement, quoique peut-être anachroniquement, la rue de Bellechasse est entièrement du côté « franco » de l’île. À l’orient de la Main, frontière tenace que plusieurs aïeux francophones n’osent pas traverser à ce jour, elle reçoit depuis longtemps les vents dominants, avec tout ce qu’ils ont pu charrier de matières trémo- et paranogènes.

Selon le Répertoire historique des toponymes montréalais, la rue de Bellechasse a été nommée ainsi le 29 mai 1911. Son nom « rappelle le comté de Bellechasse dans la province de Québec, en face de l’île d’Orléans ». En ce même jour de mai,

la Ville a changé 155 noms de rues, soit que ces noms faisaient double emploi, soit que d’autres raisons juridiques justifiaient ces changements. Il semble que la Commission spéciale des noms de rues avait épuisé son répertoire de nouveaux noms, puisqu’elle utilisa six noms de comtés du Québec sans parler des noms de villes, de villages, de lacs et de rivières du Canada.

Selon la Commission de toponymie du Québec, le nom de Bellechasse, pour sa part,

tire son origine de l’île de Bellechasse, désignée en 1632 sur la carte de Champlain sous le nom Isle de Chasse. Il s’étend par la suite à la seigneurie dont l’acte de concession du 28 mars 1637 fait allusion au « ruisseau nommé le Ruisseau de belle chasse ». Sur le plan électoral, la désignation apparaît en 1829 et s’est maintenue depuis, bien que les limites aient été plusieurs fois modifiées.

Cette nomination d’un lieu de l’ouest à partir d’un lieu de l’est peut sembler anodine, mais si l’on en croit certains passages écrits de la main de Victor-Lévy Beaulieu, elle renverse le sens habituel des répétitions toponymiques signifiantes dans la belle province.

 

Déambuler et écritures

Dans Docteur Ferron. Pèlerinage, texte terminé le 5 septembre 1990, il y a vingt-cinq ans, VLB mentionne l’existence de deux rivières du Loup au Québec. Il y a d’abord une rivière du Loup dans le comté de Maskinongé, à Louiseville en Mauricie. « D’abord », puisque c’est là qu’est né Jacques Ferron, dont la jeune mère aimait peindre à répétition un bras de la rivière. Il y a ensuite une rivière du Loup qui se jette dans le fleuve à Rivière-du-Loup, dans le district de Kamouraska dans le Bas-Saint-Laurent, à l’ouest des Trois-Pistoles et au nord du Témiscouata. VLB a passé une partie de son enfance dans la région, à Saint-Jean-de-Dieu. Enfin, bien qu’il n’en soit pas question dans Docteur Ferron, il y a une troisième rivière du Loup en Beauce. Celle-là n’est pas un affluent du Saint-Laurent, mais de la rivière Chaudière, qui elle se déverse dans le fleuve à Saint-Romuald, passé les chutes de Charny.

 

Rivière du loup

La rivière du Loup, peinte par la mère de Jacques Ferron (détail tiré d’Au pays de l’enfance).

 

VLB lie ce dédoublement des rivières du Loup à son propre rapport de reprise et de continuation de l’écriture ferronnienne. Il fait dire à Abel, son alter ego accompagné par Samm, une Montagnaise de Pointe-Bleue, et Bélial, qui procède du Malin :

C’est que, dès sa naissance, le 20 janvier 1921, Jacques Ferron a toujours habité le monde d’en haut tandis que moi, c’est celui d’en bas qui m’a été dévolu. Même géographiquement, c’est là une théorie qui se tient. Car qui dit géographie dit toponymie. Et la toponymie québécoise a toujours été partagée en deux : à l’ouest de Québec, c’est le pays d’en haut. À l’est, c’est celui d’en bas. Et les gens venus de l’ouest qui se retrouvaient dans l’est nommaient les nouveaux lieux selon ceux qu’ils avaient connus dans leur profond pays d’enfance. C’est pourquoi on a une rivière du Loup d’en haut, qui traverse Louiseville, et une rivière du Loup d’en bas, en amont de la ville du même nom. Il fut donc une époque où le pays se répondait à lui-même dans ses nommaisons, en tout cas le croyait-il. Mais c’était de l’usurpation pour le monde qui vivait dans le haut et ne faisait que s’assurer dans sa pérennité de notable. Et Louiseville, en 1921, c’était quoi sinon une banlieue de Trois-Rivières, c’est-à-dire tout ce dont on peut profiter parce qu’on peut choisir, sans risque d’y laisser sa peau, entre Québec et Montréal? Pour les pays d’en bas, ce n’était pas la même histoire. Encore aujourd’hui, on retrouve peu de monde à Westmount, Mount-Royal et Outremont qui vient des pays d’en bas. On y retrouve plutôt ceux qui ont émigré des pays d’en haut, y compris Marcelle et Madeleine, les sœurs de Jacques Ferron qui y vivent, et qui, en plus, y vivent dans la fierté d’elles-mêmes[1].

La précédence historique de la nommaison lupine d’en haut est difficile à prouver. La Commission de toponymie n’offre rien de décisif sur ce cas : il est assuré que le nom de la rivière du Loup d’en bas était utilisé à la fin du XVIIe siècle, mais il n’est pas impensable que ce fut aussi le cas pour celle d’en haut. Nous sommes ici en pays incertain. Ce passage du pèlerinage a toutefois le mérite certain d’attirer l’attention sur ces singuliers dédoublements toponymiques qui replient sur lui-même (ou sur soi) un territoire marqué depuis longtemps par des déplacements, au risque d’y laisser sa peau, selon les aléas de la phynance et d’autres sorts.

 

Tangente – centres

Le grand roman de Jacques Ferron, Le ciel de Québec, publié aux éditions du Jour (où travaillait VLB) en 1969, gravite autour et marque le centre de ce pays qui se répond ou croit se répondre par ses nommaisons. Québec est le nœud, la brèche, le petit trou laissé en l’origine par le compas qui s’y dresse pour tracer le cercle d’un récit influent. Selon ce que nous nous racontons à propos de Cartier, de Champlain et de la « descouverture » du grand fleuve, c’est le camp de base du « fait franco », en principe sédentarisé mais en pratique toujours intenable. Québec est le lieu de départ (et parfois de retour) de milles voyages et voyageurs plus ou moins colons, qui ont « ouvert » le territoire aux enfants-fragments d’Europe (dixit Louis Hartz), plus ou moins violemment mais violemment quand même. Si c’est bien là le lieu où se distinguent le haut et le bas, icitte, c’est une ligne de partage des eaux dont il nous faudra bien finir par apprendre à déplier la teneur et saisir les ressorts.

Située en 1937, l’action qui compose Le ciel de Québec oscille entre deux extrémités géographiques qui permettent d’en retracer le centre narratif spectral, effacé, voilé. D’une part, il y a non seulement Sainte-Catherine de Portneuf, mais aussi l’Edmonton des Métis, à l’ouest, avec ses troupeaux de chevaux à ramener vers l’orient. D’autre part, il y a Saint-Magloire et le village des Chiquettes, à l’est, sur la rivière Etchemin. L’Église tente de transformer les Chiquettes en paroisse, de « civiliser » ce lieu d’une mêlée d’histoires. Le centre du livre semble donc être Québec, quelque part entre la Haute et la Basse ville, rue Saint-Vallier ou Saint-Paul. Toutefois, dans l’orientement, selon le beau mot qui ouvre L’amélanchier, tout penche sans cesse vers l’est. Plus précisément, tout penche et pèse et tire vers ce double village de Saint-Magloire (haut, réel) et des Chiquettes (bas, fictif), donc vers Bellechasse. C’est là le lieu d’une résistance certaine mais difficile à la violence coloniale catholique qui emprunte les voies retorses de la diplomatie de l’enfant miraculé, comme les mots de la vieille capitainesse et sage-femme des Chiquettes les exposent, au chapitre X. C’est entre Québec et « l’entre-deux rivières, la Chaudière et l’Etchemin » (incidemment, là où j’ai grandi), que devait aussi se dérouler la suite, annoncée sous le titre La vie, la passion et la mort de Rédempteur Fauché, métis des Chiquettes devenu travailleur d’élections/fier-à-bras impliqué dans quelques incendies et trafics d’influence à Québec. « Jacques Ferron ne l’a jamais écrit, preuve que la vie amérindienne ne pouvait renaître une fois le village des Chiquettes devenu la paroisse de Sainte-Eulalie. Pour les Blancs, même aujourd’hui, les Amérindiens ne peuvent être qu’au commencement des choses, nulle part ailleurs. »[2]

Dans Docteur Ferron, VLB tourne autour de Bellechasse sans toutefois s’y arrêter. Il considère que c’est là que gît le cœur de quelque chose qu’il faudrait apprendre à nommer, car dix ans après Le ciel de Québec, en 1979, il a extrait cet épisode des Chiquettes, fragmenté dans le roman, pour en faire le centre et le tout d’une pièce de théâtre : La tête de monsieur Ferron, ou Les Chians (épopée drolatique). Il y met en scène Ferron lui-même, en plus de ses personnages, ce que le docteur n’a pas apprécié. Dans son pèlerinage, après la mort de Ferron, VLB raconte qu’il s’en est toujours voulu d’avoir mutilé le Tout que formait le roman par sa fragmentation même, en plus d’avoir intégré dans la pièce des confidences que Ferron lui avait fait en privé : « je ne comprenais rien, pas plus mon admiration pour Jacques Ferron que le reste. Je ne comprenais surtout pas qu’il est interdit de s’immiscer dans les mots de l’autre, sauf comme lecteur. »[3]

 

Ambuler

La rue de Bellechasse en Montréal a son centre géographique – et peut-être narratif, du moins pour cette historiette-ci – en la bibliothèque de Rosemont, près du boulevard Saint-Michel. La façade de ce bâtiment donne sur le boulevard du même nom, mais le grand terrain pour lire aux grands vents d’été et d’automne donne sur la rue de Bellechasse. En ce point, elle est gardée de l’autre côté par une cabane en bois dans un arbre arborant pavillon pirate. C’est là où j’ai mis la main sur le Docteur Ferron que je dépouille.

J’arrive à ce centre, cette origine effacée, en géométrisant à partir des deux extrémités. Je les ai nommées : la rue Châtelain, à l’est, et le boulevard Saint-Laurent, à l’ouest. En termes de lieux habités plutôt que de cartes imprimées, dans un souci proche des nombreuses traditions psychogéographiques expérimentales française, anglaise, américaine et bellechassoise, ce calcul tient la route, mais il faut préciser la toponymie avec d’autres noms.

Pour saisir un lieu, il faut y mettre les pieds, aller y voir et sentir. La perception et la réception habituelle de l’espace est d’ordre tactile[4]. Or, ici, l’ambulation chercheuse imprimera dans le souvenir musculaire de qui marchera la distance de la rue de Bellechasse en Montréal que cette voie passablement paisible lie l’un à l’autre la track de chemin de fer qui borde un fameux réservoir d’eau sur un toit d’ancienne usine, à l’ouest, et le terrain de l’Urgence psychiatrique de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, à l’est. La rue de Bellechasse relie donc le grand air du terrain vague postindustriel vivifié par la fête créative aux limites du Mile-End aux couloirs sourds d’un espace d’apaisement-enfermement médicalisé éventuellement requis pour du silence en soi ou pour d’autres à la limite d’Hochelaga. Deux pôles « urbains », s’il en est. Qui jamais fait l’aller-retour?

 

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Le réservoir d’eau à l’extrémité sud-ouest de la rue de Bellechasse, immortalisé.

 

Plusieurs enfances, semble-t-il, puisque le long de la rue de Bellechasse en Montréal on trouve un nombre remarquable d’établissements d’enseignement. Sans compter les garderies, mais en incluant les bâtiments qui tournent le dos à la rue, j’en ai compté une douzaine. D’ouest en est, ou de gauche à droite sur une carte aux noms qui résonnent : l’École Père-Marquette, dans le parc du même nom; l’École Madeleine-De-Verchères; le Centre Marie-Médiatrice, longeant la rue Louis Hamelin; la Nesbitt Elementary School, le Centre d’intégration scolaire (« école privée d’intérêt public ») et le presque défunt Centre de ressources pédagogiques et éducatives, près de la bibliothèque de Rosemont; le Collège Rosemont et le Collège Jean-Eudes, encerclant l’aréna Étienne-Desmarteau près du parc Idola-Saint-Jean; l’École des métiers de l’informatique, du commerce et de l’administration, près du boulevard Pie-IX, juste derrière là où s’élevait l’Aréna Paul-Sauvé sur Beaubien, lieu historique où 3000 étudiants ont scandé « FLQ! FLQ! FLQ! » le 15 octobre 1970 et où René Lévesque a dit qu’on lui disait « à la prochaine fois! » le 20 mai 1980; et enfin, Vincent Massey Collegiate, l’École Saint-Jean-Vianney et l’École Marie-Rollet, près du parc de la Louisiane. Enfin, tout près de l’hôpital affilié à l’Université de Montréal, il y a le pensionnat catholique Notre-Dame-des-Anges, mais c’est au-delà de la rue de Bellechasse. Sur le chemin, on croise aussi de remarquables églises ukrainiennes.

 

Remplier

Dans Des liens (Paris : Allia, 2000), l’hérétique Giordano Bruno, brûlé à Rome par l’Église en 1600, distingue une trinité analytique de l’efficace : le lieur, le liant et le lié. Je suis peut-être lieur dans cette affaire, les deux liés étant les lieux nommés Bellechasse. Qu’est-ce qui agit alors comme liant et fait que le lien peut tenir – s’il le peut –, outre ce nom? À la Chambre des communes, les habitants du comté de Bellechasse sont représentés par Steven Blaney, du Parti Conservateur, alors que les habitants de la rue de Bellechasse sont représentés par Alexandre Boulerice, du Nouveau Parti démocratique. En cette saison électorale, devrait-on désigner le liant de ces deux lieux apparemment sans commune mesure comme la matière même de notre pensée politique canadian?

Si l’imaginaire politique d’ici est tendu ou s’il oscille entre la rue et le comté de Bellechasse, rappelons qu’une toile ou une peau tirée par deux points d’attache ou d’ancrage n’offrira jamais qu’une mince surface lisible à la fois. Le reste compose mille replis étoffés à parcourir.

Au pays des résonances, le rapprochement de doublons toponymiques comme matière critique a semblé heuristique-malgré-soi à quelques aïeux déjà[5]. Dans l’introduction à son Manuel de la petite littérature du Québec, VLB explique son choix de parcourir et de rendre compte des multiples monographies de paroisses, à l’invitation de Ferron. Après avoir décrit ses premières lectures aux franges de ce vaste corpus épars, il écrit :

Je savais ce que je cherchais : en fait, tout ce qui pouvait avoir un rapport, même lointain, avec les Trois-Pistoles du dix-neuvième siècle. En réalité, c’est tout le Québec qui devint bientôt, dans la fantaisie de mes recherches et de mes trouvailles, un vaste Trois-Pistoles dont la banlieue, Saint-Jean-de-Dieu, ne manqua pas d’être pour moi comme l’ambiguïté fondamentale de ce pays. Je vais m’expliquer mieux.

Saint-Jean-de-Dieu [à Montréal], c’est évidemment l’asile. Le lieu officiel de la folie. Là où la société enterre ceux qui lui posent une énigme. Mais il y a cet autre Saint-Jean-de-Dieu, dans les Hauts du Bas du Fleuve, un village celui-là. Malgré moi, j’ai longtemps fait une association entre les deux, une manière de pont schizophrène qui est devenu Chien Chien Pichlote dans Les Grands-Pères. Bien sûr, cela ne tenait à rien, absolument pas au lieu même qui ressemble, comme une goutte d’eau à une autre, à tous ces petits et pauvres villages québécois qu’il y a tout au long du fleuve Saint-Laurent – à ceci près qu’il y avait une arriérée mentale à Saint-Jean-de-Dieu, dans une famille qui n’était pas très éloignée de la mienne, une arriérée mentale artiste que l’on cachait parce que le monde riait d’elle; elle avait trente ans et portait encore des petits souliers d’enfants et des élastiques qui séparaient ses cheveux en deux longues couettes noires. C’était triste et comment être insensible à cette tristesse?[6]

Après avoir parcouru les récits de plusieurs gens semblables à cette artiste du village d’enfance, VLB se persuade d’une sous-jacence de sens en jachère :

Cette littérature souterraine, pleine de fous, de névrosés, d’infirmes, d’ivrognes, de mystiques, de martyrs et de malades, avait, devait avoir un sens. Infiniment misérabiliste, que disait donc cette littérature? Et que signifiaient tous ces gens mal pris qui, dans leur vie, étaient partis du mauvais pied? N’y avait-il pas dans tout ça une imagerie qui, dans un temps de notre histoire, nous avait été fondamentale? Et plus qu’une imagerie, cela ne nous révélait-il pas un inconscient collectif qui cherchait maladroitement à se manifester, à s’exprimer et, finalement, à se libérer?[7]

L’introduction se termine par ces mots, réimprimés sur la couverture de la réédition du Manuel par Boréal Compact en 2012 : « Il y a un sens à tout, même dans l’insensé et le tragiquement dérisoire. » Il faut prendre la mesure des possibles ouverts par cette phrase et se garder de tout réduire à un seul sens, celui d’un d’État messianique par exemple.

Fait intéressant, « l’ambigüité fondamentale de ce pays » exprimée par la double nommaison de Saint-Jean-de-Dieu a été nommée d’un coup, pour ainsi dire. En effet, le Saint-Jean-de-Dieu de l’est a été nommé ainsi en tant que paroisse en 1873 et l’Hospice Saint-Jean-de-Dieu à Montréal a été inauguré en 1875 suite à une entente signée en 1873. Ici, la nommaison de l’est et la nommaison de l’ouest se confondent donc dans le temps. Toutefois, le nom de l’hospice est plus pesant que celui du village : il prime dans l’imaginaire.

 

Pavillon Rosemont

Le pavillon Rosemont, avec indications pour la réception de marchandises, l’urgence psychiatrique et le bâtiment G.

 

Terrains vagues, petits bois, bouldozeurs

Dans Le théâtre de la folie, en 1977, VLB écrit ceci sur le changement de nom du premier (ou du second!) Saint-Jean-de-Dieu :

Ainsi, il y a quelque temps, l’asile Saint-Jean-de-Dieu est devenu l’hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine, ce qui est à désespérer d’une société qui nomme pareillement ses ponts-tunnels et ses lieux d’enfermement, faisant illusoirement triompher le bon sens, aussi bien dire la schizophrénie automatique d’une collectivité tendant au nivellement, celui qui ferait paraître normal et intégré ce qui n’appartient qu’au domaine du Mystère et de l’Irrationnel, donc ce qui est important de ne plus entendre – ce refus de l’Autre, ce refus de la Parole qui ne fonctionne pas au rythme de ces ordinateurs que nous sommes nous-mêmes devenus, programmés dès notre naissance à n’être que répétitions, c’est-à-dire choses déjà sues et choses déjà dites, dans le grand cirque du langage in-signifié parce que toujours pareil[8].

Bien entendu, Louis-Hyppolite Lafontaine n’est pas qu’un nom partagé par un pont-tunnel et un hôpital psychiatrique, deux lieux de circulation et d’enfermement idéalement provisoire. Il nomme aussi une école, un parc, un boulevard, une avenue, etc. Surtout, l’héritage et la signification historique des actions du porteur du nom, réformiste réputé défenseur des francophones, demeurent disputés. Il est surtout intéressant, je crois, de rappeler le fait oublié que Lafontaine est l’auteur, avec Jacques Viger, de l’ouvrage documentaire De l’esclavage en Canada, publié par la Société historique de Montréal en 1859.

On pourrait croire que le changement de nom de l’hôpital psychiatrique aurait menacé ou même détruit le lien ou l’association qui « bien sûr, ne tenait à rien » pour « l’écrivain national » (dixit François Ouellet), mais celle-ci tient toujours dans le texte beaulieusien. En 2008, par exemple, ce dédoublement est mentionné dans une émission radiophonique avec Dany Laferrière, où VLB raconte qu’en arrivant à sa nouvelle école à Montréal-Nord, son frère s’était fait demandé d’où il venait pour parler si mal l’anglais. Il avait répondu « Saint-Jean-de-Dieu » et avait provoqué l’hilarité parmi les élèves. L’enseignant avait rétorqué qu’il devrait peut-être y retourner. C’est ainsi que le « pont schizophrène » est apparu, avant d’être œuvré dans l’écriture – avant que VLB apprenne que Jacques Ferron travaillait à cet hôpital, comme le raconte Les salicaires dans Du fond de mon arrière-cuisine, et avant que l’Éminence de la Grande Corne ne tue le personnage central des Roses sauvages en le faisant sauter de la tour d’eau de Saint-Jean-de-Dieu, par exemple.

C’était en 1971, l’année où l’ancien Sanatorium renommé Hôpital Saint-Joseph, fondé par les Sœurs de la Miséricorde en 1950 au bout de la rue de Bellechasse, était fusionné avec l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont. Les lieux étaient alors reconnus pour leur caractère paisible et aéré, surtout par comparaison aux environs des bruyantes shops Angus. Aujourd’hui, il en va bien sûr tout autrement. Même la mêlée devenue typiquement rosemontoise d’appartements et de maisons semble menacée : toujours plus de condos s’érigent à l’horizon, portés par le rêve de devenir propriétaire, « maître chez soi », souverain; les shops Angus sont devenues des condos au cœur d’un « technopôle ». Du haut d’une tour à condos dans Rosemont, je suppose qu’on voit assez bien, à l’horizon, les raffineries pétrochimiques qui font pencher toute l’île vers l’est. Il faudrait monter y voir, ou demander à ceux et celles qui vivent en haut.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, Docteur Ferron. Pèlerinage, Montréal, Stanké, 1991, p. 53. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 37, en 2001.

[2] Docteur Ferron, p. 294.

[3] Docteur Ferron, p. 300.

[4] Voir Dalie Giroux, « Circulation / accumulation / liquéfaction, ou habiter la mondialisation », Milieu(x). Philosophie de terrain, no 1, 2013, p. 42-48. Le terme « réception tactile » vient de L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, de Walter Benjamin.

[5] Sur la notion de matière critique, voir Dalie Giroux, « Quelques éléments d’artisanat politique : accumulateurs de puissance, pygmées et nabots, jambes cassées par des mots, dieux égyptiens, culture électrique, objectivations autoritaires et autres matières critiques (une intervention peu pédagogique », texte de la conférence prononcée dans le cadre du cycle de conférences sur la théorie critique du GRIPAL (UQAM), le 16 octobre 2014, disponible sur Academia.edu.

[6] Victor-Lévy Beaulieu, Manuel de la petite littérature du Québec, Montréal, Éditions de l’Aurore, 1974, p. 17. Réédité aux Éditions Trois-Pistoles dans les Œuvres complètes de VLB, tome 22, en 1998. Également réédité en format poche par Boréal, collection « Compact », en 2012.

[7] Manuel, pp. 17-18.

[8] Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau suivi de La Sorcellerie en finale sexuée et Le théâtre et la folie, dans Œuvres complètes, tome 23, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1998, p. 93.

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Le démoniaque comté de Bellechasse: contribution de quelques filons

Par Simon Labrecque

Si vous vous donnez la peine de lire Faulkner, vous vous rendrez compte que ce n’est pas l’homme d’un continent, que c’est l’homme d’un comté. D’un tout petit comté du deep South.

Jacques Ferron, « Au pays de l’enfance »

Dans la section « Préjugés » de son texte « Je n’aime pas Hydro, m’aimez-vous quand même? », écrit et publié à titre de philosophe en résidence au OFF.T.A. puis repris par Trahir le 12 juin dernier, Dalie Giroux affirme avoir « grandi à Lévis, PQ et dans le démoniaque comté de Bellechasse » (je souligne). Cette dernière expression m’a saisi, peut-être même infecté. Depuis, elle ressourd irrégulièrement et insiste (ou incyste) de plus en plus pour être pliée, dépliée et repliée, approchée, ruminée, travaillée et pensée. Le syntagme s’est enfin imposé comme un titre – ou, pour le dire en jouant du style « réminiscences » de qui se commente en survivant, « [i]l me fallait d’abord trouver le titre de ma composition, car j’ai toujours été ainsi : je n’écris rien sans un titre qui me convienne. Il est l’incipide essentiel grâce auquel la suite peut s’inventer »[1]. Reste à faire l’expérience de ce que ce titre-ci peut s’inventer en suite.

L’entièreté de la phrase où se retrouve l’expression « le démoniaque comté de Bellechasse » suscite et demande réflexion, sans parler du reste du texte de Giroux et de tous les autres[2]. Ici, cependant, je concentrerai mon propos sur ce seul énoncé, sur cette proposition qui peut être phrasée sous forme de question : Bellechasse, démoniaque comté? Est-ce « simplement » une tournure de phrase, lancée au passage, ou bien – ces options ne s’excluent pas mutuellement – est-ce une caractérisation précise, songée? Comment réussit-elle à capter l’attention, à faire prise? Quel type d’attention convient-il de lui prêter? J’offre quelques filons pour construire l’objet problématique.

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Parc des chutes d’Armagh. Vue de détail de la face sud du viaduc de la rivière de la Fourche sous l’ancienne voie de chemin de fer. Pierre Lefebvre 2012, © Société historique de Bellechasse.

 

Savoir situer ces savoirs situés si tu sais que, là où tu es, savoir c’est huer

Je ne feindrai ni de savoir distinctement ce que Giroux entend par le mot « démoniaque », ni d’ignorer totalement les résonances et retentissements dont ce mot est capable en nos langues. Je questionnerai plutôt ce que ça fait qu’un territoire passablement bien défini administrativement, voire culturellement, soit qualifié de démoniaque aujourd’hui. Je cherche à établir quelle différence est introduite par ce geste singulier dans la multiplicité à la fois sédimentée et changeante de ce qui se dit, s’écrit et s’entend – et de ce qui ne se dit pas, reste inédit ou demeure inouï –, ces temps-ci, dans l’espace inextricablement matériel et symbolique dénommé vallée du Saint-Laurent.

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Carte de la MRC de Bellechasse avec les principales voies de la circulation automobile.

Dans l’économie du texte de Giroux, la qualification rapide du comté de Bellechasse comme coin de pays démoniaque participe à expliciter ce que l’auteure présente comme ses préjugés. Cette explicitation passe par une courte mise en récit, par un inventaire d’où elle vient et, donc, dans les limites de ce qu’une telle topo-généalogie permet d’établir sur ce plan, d’où elle écrit. Il y va d’un savoir situé, comme le dit même l’Académie (par plusieurs de ses membres) aujourd’hui, ou d’un certain génie des lieux, comme le veut l’expression vieillie. En effet, ce bref récit lie des énoncés de sagesse politique (le reste du texte) à un territoire historique; il les y ancre. Mais le récit de provenance se présente aussi comme un énoncé de savoir quant à une qualité d’un des lieux d’émergence de l’auteure – un savoir de soi, ou d’au moins un de ses habitats, dit démoniaque.

Dans ce contexte, et en écho à la multiplicité d’énoncés contemporains sur l’importance de resituer et restituer les savoirs situés qu’on a souvent tenté de tuer (au nom de l’Un, de la Science, de l’Universel) et qui consistent au moins en partie à savoir qui, quoi, où et quand huer[3], l’usage du mot « démoniaque » rend la provenance et l’émergence troubles. Celles-ci se mettent à osciller entre plusieurs esthétiques envisageables, des gravures de Dürer aux toiles de Bosch, de Dalí à Bacon, des pyramides d’Égypte, d’Iran ou du Mexique à L’Exorciste, The Shining et Twin Peaks, des sorcières de Salem aux West Memphis Three à Waco en passant par la musique de Led Zeppelin, Black Sabbath ou Offenbach à l’Oratoire, le cerveau de Kurt Cobain, celui de Lénine, les serial killers, les cris d’Antigone, Crowley, Artaud et Gauvreau, Néron, Caligula, César Borgia, les textes de Machiavel et de Nietzsche, le IIIe Reich, la Trinité, le monothéisme et le pétrole, Lovecraft et la Wilderness, Lionel Groulx, Blood Meridian, William S. Burroughs, Maurice Duplessis, le Manuel de la petite littérature du Québec, tel pensionnat changé en condos, tel bunker abandonné, tels plans génocidaires, Steven Blaney, Il était une fois des gens heureux, etc. La liste est potentiellement infinie, pratiquement contagieuse, toujours trop longue et trop courte : inventoriez vos démons et recoupons-les!

Séduisant et inquiétant, le qualificatif « démoniaque » incite – selon qui le lit – à arrêter ou ralentir la lecture. Il peut pousser à tendre l’oreille qui résonne du soulèvement en masse de questions démonologiques : qu’est-ce qu’un comté démoniaque? Celui-ci l’est-il plus que d’autres? Ce surplus propre à Bellechasse est-il quantitatif ou qualitatif? Y a-t-il là plus de démons ou de démoniaque qu’ailleurs, ou ce qui s’y trouve ou y passe tient-il du démoniaque avec une intensité hors du commun? L’énoncé n’exclut pas la possibilité que toute origine, toute généalogie relève quelque part du démoniaque ou du démonique, même si, avec Deleuze, nous pouvons désirer penser le démoniaque ou le démonique en rapport avec les lignes de fuite qui se passent d’origines, comme le rappelle l’énoncé de présentation de Trahir. Le daïmon vient bien de quelque part, même s’il sort des sillons…

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John Mark Byers maudissant, dans Paradise Lost.

Ces questions démonologiques ne sont pas liées à l’énoncé de Giroux sur le mode de la nécessité mais de la contingence, c’est-à-dire selon la façon dont je sens que l’énoncé me concerne. Il ne me concerne pas n’importe comment. Il ne capte pas mon attention, par exemple, en tant que, moi aussi, je serais né, aurais grandi ou résiderais dans Bellechasse. Ce comté, j’y suis seulement passé quelques heures, peut-être quelques jours à la fois, tout au plus. Cependant, j’ai grandi dans le comté d’à côté, le fâcheux comté de Lévis. C’est donc précisément en tant que voisin (d’enfance) que l’énoncé me captive : une voisine (d’enfance) me parle de « son » terrain, et puisqu’il jouxte celui qui fut « le mien », j’y regarde de près un peu malgré moi. Ce qui tient du démoniaque/démonique n’est pas réputé rester tranquillement en place, paisible et serein, mais est craint/connu pour sa propension à déborder, répandre, propager avec ruse et fureur.

« Mon » comté est-il également en cause? Est-il « infecté » lui aussi? Mais d’abord, est-il même question d’infection, de maladie, de malaise ou de trouble? Est-il question, ici, de quelque chose d’absolument négatif, ou les choses sont-elles plus compliquées, à l’image de la santé, petite ou grande, ou encore de la magie? Le mot démoniaque est-il, pour nous (donc en vérité), un mot de conjuration – et dans quel sens? La conjuration comme rejet, barrage et exorcisme, ou comme appel et invitation? Les questions s’emballent, s’enchaînent, mais il n’y a pas, en fait, de panique critique. La proposition de Giroux me semble plutôt exprimer « l’efficace spéculative, parole de dragon ou de transe et non de conseiller, [qui] s’adresse aux rêves, aux doutes, aux effrois et aux ambitions, non à la perplexité, au désarroi, aux états d’âme demandant repère »[4]. L’inquiétante qualité démoniaque est aussi passablement familière, et c’est justement de cette familiarité dont il s’agit (puisque c’est elle qui s’agite) dans l’usage du terme en passant, mot plié, noué.

 

Les gens d’hier en belle chasse

L’expression « le démoniaque comté de Bellechasse » évoque toute une littérature, celle des légendes mais aussi, de ce fait, celle de l’ethnographie, c’est-à-dire de la collecte et de la consignation par écrit d’histoires transmises oralement au cours d’enquêtes sur les modes d’habitation de la vallée du Saint-Laurent. L’expression pourrait être de Louis Fréchette, par exemple, qui venait de Lévis, ou encore de Jacques Ferron, qui, selon Victor-Lévy Beaulieu (VLB pourrait aussi l’avoir écrite quelque part, mais il faudrait avoir tout lu pour en être assuré), donnait lieu à une « magie retorse »[5] par sa plume.

Deux des Contes du pays incertain de Ferron, recueil d’abord paru en 1962, ont à voir avec le comté. Étrangement, ils ont aussi à voir avec quelque chose de démoniaque, démonique ou magique. Il y a d’abord « Cadieu », qui retrace le parcours d’un homme de Bellechasse passant par Montmagny, Berthier puis Québec, se rendant travailler sur la Gatineau puis à Montréal avant de revenir à l’origine pour l’acheter puis y mettre le feu. Tout au long, Cadieu est suivi ou précédé par l’inquiétant Sauvageau, qui « prend la religion à l’envers », se réjouit de l’incendie final de la maison d’enfance et semble d’emblée exercer un pouvoir sur le nombre d’enfants à naître dans le comté. Il y a ensuite « Mélie et le bœuf », récit encore plus troublant d’une dame vieillie de Sainte-Clothilde-de-Bellechasse qui contournera ou plongera dans « la folie stridente » en s’amourachant d’un veau qui deviendra apparemment, par l’alliance du mari et du curé de la place, avocat à Québec, puis qui reviendra lui aussi au bercail pour libérer son cri de poète. L’avocat-poète y « mena une existence appropriée à sa nature et il laissa dans Bellechasse, où il avait été surnommé l’Érudit, le souvenir d’un fameux taureau »[6].

La nouvelle mythologie ferronienne ne sort pas de nulle part. Bellechasse est depuis longtemps une terre de légendes. C’est même une des façons par lesquelles on peut le plus clairement (ou le moins polémiquement) en parler comme d’un démoniaque comté. Une légende du dix-neuvième siècle place le Diable lui-même, Satan en personne, au cœur du comté, sur une grosse roche de Saint-Lazare-de-Bellechasse. Comme toute légende, on en rencontre des versions qui diffèrent radicalement quant aux détails mais qui maintiennent l’essentiel. Ici, l’essentiel est que le Malin a été aperçu en train de zieuter longuement deux femmes à leur insu – trayant les vaches avant une danse un soir d’été, selon Évelyne Tran, ou se chicanant au sujet de la propriété (privée ou collective) de bleuets dans un champ à l’heure de la messe, selon Bibiane Grenier. Dans ce dernier cas, le Diable aurait été invoqué par une des femmes – « va donc chez le Diable! » – mais son apparition les aurait réconciliées dans la peur, autour de la pureté d’un nourrisson. Dans les deux cas, le Diable a laissé des signes géologiques de sa présence – les traces de ses griffes et de celles de son chien, ou celles de ses fesses dans la roche.

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Les griffes du Diable, Saint-Lazare-de-Bellechasse. Photographie Yves Rouillard, Photo Nature, 2002.

On rencontre par ailleurs des cas officiels d’excommunication dans le comté, une pratique qui signale du « démoniaque » à l’œuvre dans le rapport à certaines autorités. La légende dite des vieux fusils est rapportée par la Société historique de Bellechasse, qui écrit que peu après l’Acte de Québec de 1774, certains citoyens de la région se méfiaient encore de la Couronne :

Ils n’ont aucune confiance en la parole du gouverneur anglais. Restés amers après la Conquête qui a vu les armées de Wolfe détruire la ville de Québec et incendier la Côte-du-Sud 16 ans plus tôt, ils voient dans l’occupation américaine l’occasion de renverser le gouvernement britannique du Québec. De Kamouraska à Beaumont, la Côte-du-Sud est alors le théâtre d’une guerre civile. Pères contre fils, frères contre frères : 170 se joignent à la milice probritannique, dirigée par le seigneur Beaujeu de l’île aux Grues, contre 150 habitants qui se joignent à la milice proaméricaine. Cinq de ces 150 miliciens refusent de capituler et de se départir de leur mousquet français. Ils seront excommuniés par monseigneur Briand, septième évêque de Québec, pour avoir manifesté publiquement leur désaccord avec l’Église qui prônait la neutralité ou mieux, la collaboration avec l’armée anglaise du gouverneur Carleton. Le pouvoir venant de Dieu, on lui devait respect, mais les insurgés ne l’entendaient pas ainsi. « C’est assez longtemps prêché pour les Anglais », crièrent-ils. On est en octobre 1775. Chassés de la communauté, ils vécurent reclus au fin fond de la seigneurie.

Il paraît que « [p]ar soir de brume et de lune blafarde, on peut observer leur fantôme se promener autour de l’église, portant fièrement sur leurs épaules le vieux fusil français appelé mousquet ». Dans Originaux et détraqués (1892), Louis Fréchette situe ces événements à une date antérieure et y mêle le grand-père d’un certain Drapeau, dont il dresse le portrait. Il indique aussi que des territoires entiers furent excommuniés :

– C’est maintenant le pouvoir établi, mes frères, disait chaque pasteur dans son prône du dimanche; c’est l’autorité légitime; Dieu vous commande de vous soumettre et d’obéir.

C’était là la thèse que développait le curé de Saint-Michel-de-Bellechasse, dans son sermon du 13 juillet 1763, lorsqu’un homme se leva dans la nef et interrompit violemment le prédicateur.

C’était le soldat Drapeau.

– Monsieur le curé, dit-il, voilà assez longtemps que vous prêchez pour les Anglais, prêchez donc un peu pour le bon Dieu maintenant!

Cette algarade fit scandale, comme on le pense bien; et son résultat, grâce à la gravité exceptionnelle des circonstances, fut déplorable.

Deux paroisses – Saint-Michel et Saint-Valliers – qui avaient pris fait et cause contre leur curé commun, furent excommuniées en bloc par Mgr Briand, alors évêque de Québec.

La révolte dura des années; et l’on montre encore l’endroit profane où furent inhumés, sans les prières de l’Église, cinq des rebelles – trois hommes et deux femmes – qui ne voulurent jamais faire leur soumission[7].

Enfin, un des récits les plus tenaces d’ici, la légende de la Corriveau, provient tout droit du comté de Bellechasse, malgré les zigzags de la transmission et les aléas des restes. Aujourd’hui, la municipalité de Saint-Vallier, située au nord-est du comté et membre de l’Association des plus beaux villages du Québec, raconte ainsi l’histoire sur son site :

Le 15 avril 1763, alors que s’implante au Québec la nouvelle administration britannique, Marie Josephte Corrivaux, du rang du Rocher est jugée coupable d’homicide par un tribunal militaire composé d’officiers anglais, puis condamnée à être pendue près des Plaines d’Abraham. Sous l’ordre du gouverneur Murray son cadavre est mis en cage de fer laquelle sera suspendue à une potence sur la route de Lévis. La légende raconte que la Corriveau aurait tué ses deux maris, le premier en lui versant du plomb fondu dans l’oreille pendant son sommeil, le second, à coups de marteau. Plus de sept exécutions aussi morbides lui sont ainsi attribuées. Et la légende continue. La cage contenant son cadavre disparaît moins d’un mois après l’exécution, alors qu’elle devait rester suspendue indéfiniment. Selon la légende, la Corriveau se serait elle-même libérée; on fait alors état d’un cadavre, faisant des bruits de chaines et guettant les passagers tardifs pour les attaquer; on prétend même qu’elle traversait le fleuve pour accompagner les sorciers de l’Île d’Orléans dans leur sabbat.

Cette légende a marqué l’imaginaire dans la vallée du Saint-Laurent. Elle a été relue et réinterprétée de plusieurs façons. Wikipédia signale (de façon un peu étrange : en parlant de « récupération ») l’émergence de lectures féministes du récit dans les années 1970. Dans La sorcellerie en finale sexuée, un texte daté « Grand Morial, le 24 juin 1976 », VLB phrase ainsi l’importance de la dame : « Heureusement qu’il y a la Corriveau, seule Sorcière québécoise assumant le Mal intégral et figurant à elle seule tout le démonisme d’ici, rendant le reste d’une pâleur étrange, pour ainsi dire nulle et non avenue. »[8] Cette assumance, cet assumage ou cette assomption du Mal partirait donc de Bellechasse.

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Ma Corriveau au Théâtre d’Aujourd’hui.

En septembre 1976, Ma Corriveau, pièce d’abord écrite par VLB pour l’École nationale de théâtre en 1973 dans une mise en scène de Michelle Rossignol, était présentée au Théâtre d’Aujourd’hui dans une mise en scène d’André Pagé. L’auteur donne à Jos Violon, un conteur créé par Louis Fréchette, le rôle de narrer l’histoire de la Corriveau, qui est dédoublée en une Corriveau blanche et une Corriveau noire. Les mots ultimes de cette dernière, avant-dernière réplique de la pièce (avant le récit des voyages de sa cage, de « Piti Barnum » au « Bostéom Muséhome »), laisse entendre ce que cela signifie, figurer à soi seul tout le démonisme d’ici :

C’est ça, dansez mes bons zamis!… Arrêtez pas, arrêtez pas! Ah voyez ça, voyez ça!… Toute le Kébec est éclairé jusque dans ses fond’ments!… L’esclavage est fini, la peur est finie, la répression est finie! J’voyons déjà les loups, les ourses noirs, toutes les bêtes féroces, pis toutes les sorciers rouges descendre des montagnes du Nord, du Sud, de l’Ouest pis d’l’Est!… Moi la Corriveau, j’vas r’virer l’Kébec à l’envers!… J’vas l’faire danser dessus ma main!… Toute le monde d’ins rues!… Ça va t’trembler d’partout, ça va craquer d’partout… Ah l’orgie, la débauche, toutes les vices apparaissent!… Dansez, dansez!… Moi la Corriveau, j’vous l’dis : l’folklore, y achève… ça fait qu’profitez-en!… L’folklore, y va êt’e dedans nous aut’es, dans ses habits d’toués jours!… Pour toutes les grands bardassements, pour toutes les plaisirs!… C’t’à nous aut’es le Maléfice!… Œil pour œil!… Dent pour dent!… Le Mal, le Mal, enfin le Mal!… Maintenant, partout le Mal!… Dansez, dansez!… La magie est kébécoise!… Dansez, dansez!… Dansez pour qu’le Mal arrive!

« Toute le Kébec est éclairé jusque dans ses fond’ments », « L’folklore, y va êt’e dedans nous aut’es, dans ses habits d’toués jours! », « La magie est kébécoise! » : trois énoncés incantatoires, mais aussi trois axes de recherche noués ensemble, déjà travaillés de plusieurs façons dans les archives et les terrains plus ou moins démoniaques, tortueux, captivants et monstrueux. Il faut sans doute retourner y voir et le retourner comme de la terre, ce programme de recherche qui date de temps qui semblent passés, dans Bellechasse et ailleurs alentour, liant le plus proche et le plus lointain.


 

Notes

[1] Victor-Lévy Beaulieu, 666 Friedrich Nietzsche, dythirambe beublique, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, Éditions Trois-Pistoles, 2015, p. 19.

[2] Parmi ces autres textes de Giroux, en lien avec le qualificatif « démoniaque » et la catégorie de « magie », je pense en particulier à « Comment fabriquer un État en Amérique, ou : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou », Cahiers des imaginaires, vol. 8, no 12 (« Critiques de la souveraineté. Interpellation plébéienne, récit et violence », coord. par Jade Bourdages et Charles Deslandes), mars 2015, pp. 67-88.

[3] Sur l’anathème comme acte de langage, voir Dalie Giroux, « Critique de la marde. Essai de pensée politique archaïque », Cahiers de l’idiotie, no 5, 2012, pp. 374-395.

[4] Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead. « Une libre et sauvage création de concepts », Paris, Seuil, 2002, p. 570.

[5] Victor-Lévy Beaulieu, « Jacques Ferron ou la magie retorse », dans Jacques Ferron, Contes, édition intégrale, Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1993, pp. 7-11.

[6] Jacques Ferron, Contes, p. 55.

[7] Louis Fréchette, Originaux et Détraqués. Récits, Montréal, Boréal (Compact Classique), 1992, p. 72.

[8] Victor-Lévy Beaulieu, Ma Corriveau, suivi de La sorcellerie en finale sexuée et Le théâtre et la folie, Œuvres complètes, tome 23, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 1998, p. 89.

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